‹ La femme en blancChapitre 15 sur 15 · RELATION DU COMTE · texte numérisé non relu

RELATION DU COMTE

Pendant l'été de 1850, j'arrivai en Angleterre pour y remplir une mission politique de haute confiance, au nom d'un gouvernement étranger. J'avais sous mes ordres, à titre semi-officiel, des personnes affidées, dont j'étais autorisé à régler les services, — et, parmi celles-ci M. et madame Rubelle. Avant d'entrer, en ibnclions et de m'établir pour cela dans un des faubourgs de Londres, je pouvais disposer de quelques semaines de loisir. La curiosité peut, ici, faire halle, et réclamer de moi quelques explications sur les fonctions que j'avais à remplir. Entièrement sympathique à cette requête, je déplore la nécessilé diplomatique qui m'empêche d'y faire droit.

^Je m'arrange pour passer les vacances préliminaires auxquelles je viens do faire allusion, dans la superbe résidence de feu mon regrettable ami, sir Percival Glyde. Il arrivait du continent avec sa femme ; j'arrivais du continent avec la mienne. L'Angielcrre est, par cxccl-

lence, le pays de la IV'licilé domestique; — n'cloit-il pas merveilleusement opportun de s'y établir sous de tels auspices?

Le lien d'amitié qui nous unissait, Percival et moi, trouvait une force nouvelle, en cette occasion, dans la louchante analogie de noire position pécuniaire. Tous les deux, nous avions besoin d'argent. Nécessité immense! besoin universel! Se trouverait-il un être civiliséqui refusât sa sympathie à notre situation? Combien un pareil homme serait insensible! ou quelle fortune il aurait!

Je n'entrerai pas dans de sordides détails sur cette partie de mon sujet. Ils répugnent à une intelligence comme la mienne. Avec une austérité toute romaine, j'élnle ma bourse vide, et celle de Percival, aux yeux du public frappé d'horreur. Que ce fait déplorable, une fois pour toutes, s'affirme ainsi lui-même, et passons notre jhemin!

Nous fûmes reçus au château par cette magnifique réature inscrite dans mon cœur sous le nom de Marian, — et qui, dans les froides relations du monde, porte celui Je miss Halcombe.

Juste ciel! avec quelle inconcevable rapidité j'appris \ clH'rir cette femme. Mes soixante ans ne m'empêchèrent !as de l'adorer avec la volcanique ardeur de l'adoles- 'once. Tout l'or de ma riche nature fut en vain répandu 1 ses pieds. Ma femme, — la pauvre ange! — ma femme lunt je suis l'idole, n'eut. plus rien de moi que la petite nonnaie d'appoint. Tel est le monde; tel est l'homme; el est l'amour. Que sommes-nous, je le demande, autre ihose que des marionnettes sur un théâtre en plein vent? Omnipotent destin, tire doucement la ficelle! De nos misérables tréteaux, fais-nous d'une main clémente sortir en îautillant joyeusement!

l>es lignes ci-dessus, interprétées comme elles doiveni f l'être, représentent lin système entier de philosophie. El le système est le mien.

Je reprends.

Notre situation domestique, au début de notre séjour

à Blackwater-Park, a été retracée avec une étonnante exactitude, une profonde perspicacité mentale, par Marian elle-même. (Qu'on me passe l'enivrante familiarité avec laquelle je me plais à désigner cette sublime créalurel) La connaissance exacte que j'ai prise de ce que renfermait son Journal — je m'en étais procuré la leclure par des moyens clandestins, au souvenir desquels j'attache un prix indicible, ■— détourne ma plume ardente de sujets complètement épuisés par celle qui se les est appropriés la première.

Les intérêts, — palpitants, immenses! — auxquels je m'attache, en ce moment, ont leur point de départ dans cette déplorable maladie qui vint saisir Marian.

La situation, à cette époque, était d'une gravité qu'on ne saurait exagérer. Percival avait besoin de sommes considérables pour parer à des échéances fixes (je ne dis rien de la bagatelle qui m'était également nécessaire); et l'unique source d'où il fût possible de les tirer était la fortune de sa femme, fortune dont pas un seul « farthing » n'était à la disposition de Percival, à moins qu'il ne devint veuf. Jusque-là, on le voit, les choses allaient mal; elles étaient encore pires, examinées de plus près. Mon regrettable ami avait personnellement des inquiétudes secrètes, que la déhcatesse de mon dévouement désintéressé , m'empêcha longtemps de vouloir approfondir. Tout ce que j'en savais, c'était qu'une femme nommée Anne Catherick se cachait dans le voisinage; qu'elle communiquait avec, lady Glyde; et que ces commuîucations pouvaient avoir pour résultat la découverte d'un secret qui, très-certainement, ruinerait sir Percival; il m'avait dit lui-même qu'i! se regardait comme perdu, à moins qu'on ne découvri Anne Catherick et qu'on ne fit taire sa femme. Si réellement il était perdu, qu'adviendait-il de nos intérêts pécuniaires? Malgré mon intrépidité naturelle, cette idée me faisait vraiment trembler!

Toute la puissance de mon esprit fut désormais con nacrée à retrouver Anne Catherick. Nos affaires d'argem si importantes qu'elles fussent, pouvaient être ajour-£ sées ; mais la nécessité de découvrir cette femme n'adi

niellait aucun délai. Je ne la connaissais point; on me l'avait simplement décrite comme ressemblant extraordinairement à lady Glyde. La constatation de ce lait curieux, — destinée d'abord tout simplement à me mettre à même de reconnaître la personne sur les traces de laquelle nous étions, — lorsque je la combinai avec cet autre renseignement qu'Anne Catherick s'était naguère évadée d'un hôpital de lous^ fit éclore dans ma pensée celte première conception, véritablement énorme, qui devait conduirez ensuite à de si étonnants résultats. Celte conception n'impliquait rien moins que la transformation complète et réciproque de deux identités distinctes. Lady Glyde et Anne Catherick devaient changer l'une avec l'autre, et de nom, et de séjour, et de destinée; ce changement ayant pour conséquence merveilleuse un bénéfice de trente mille livres, et l'éternelle conservation du secret de sir Percival.

Mes instincts (qui me trompent rarement) me firent prévoir, toutes circonstances passées en revue, que notre invisible Annette reviendrait tôt ou lard à l'embarcadère de Blackvvaler. Ce fut là que je me postai, non sans avoir, au préalable, averti mislress Michelson, la femme de charge, qu'on me trouverait au besoin plongé dans l'élude au fond de ce retrait solitaire. J'ai pour règle de ne jamais faire de mystères inutiles, de ne jamais exciter le soupçon faute d'un peu de franchise intelligente, dont je fais volontiers montre quand elle ne saurait nuire. Mistress Michelson n'a jamais cessé un instant de croire en moi. Cette personne tout à fait comme il faut (la veuve d'un ecclésiastique protestant,) débordait littéralement de foi rehgieuse. Touché par cette surabondance de simplicité chez une femme parvenue à l'âge mûr, j'ouvris les amples réservoirs dont la nature m'a pourvu, et ]absorbai, tout entière, celte superfluité incommode.

Je fus récompensé d'avoir fait sentinelle au bord du Inc, lorsque je vis apparaître, non pas Anne Catherick l'ile-même, mais la personne chargée d'elle. Celle-là aussi débordait de candeur, et, comme ci- dessus, je la débarrassai de ce qu'elle avait de trop. Je lui laisse le soin de raconter (si elle ne l'a déjà fait) en quelles circonstances

elle me présenta au tendre objet de ses soins maternels. Lorsque je vis pour la première fois Anne Catherick, elle dormait. Je fus électrisé par la ressemblance qui existait entre cette malheureuse femme et lady Glyde. A la vue de ce visage endormi, les détails du grand plan qui, jusqu'alors, ne s'était offert qu'en bloc à mon imagination, se présentèrent à elle dans leur enchaînement magistral. Et mon cœur, en même temps, toujours accessible aux influences tendres, fondit en larmes au spectacle des souffrances que j'avais devant moi. Je me consacrai immédiatement à les soulager. Je pourvus, en d'autres termes, au stimulant nécessaire pour rendre Anne Catherick capable d'entreprendre son voyage à Londres.

Arrivé là, je me dois de faire entendre une protestation indispensable, de rectifier une regrettable erreur.

Les plus belles années de ma vie ont été consacrées à étudier avec ardeur la médecine et la chimie savantes. La chimie, plus particulièrement, a toujours eu pour moi un attrait irrésistible, à cause du pouvoir énorme et presque illimité qu'elle confère à ses adeptes. Les chimistes, je l'affirme avec autorité, pourraient, s'ils le voulaient, régir les destinées du genre humain. Avant d'aller plus loin, qu'on me permette d'expliquer ceci.

L'esprit, dit-on, gouverne le monde. Mais, en revanche, qui gouverne l'esprit? Le corps, à coup s^r. Le corps (qu'on veuille bien suivre ici ma pensée) demeure à la merci du potentat suprême, qui est le chimiste. Accordezmoi la chimie, à moi Fosco; et au moment oii Shakspeare vient de concevoir « Hamlet », — alors qu'il se prépare à réaliser cette conception, —au moyen de quelques grajns de poudre mêlés à sa nourriture quotidienne, je réduirais son intelligence soumise h l'action de son corps, si bien que sa plume émettrait infailliblement le plus abject galimalias qui jamais ait dégradé le papier. Dans des circonstances analogues, ressuscitez-moi l'illustre Newton. Je vous garantis que, venant à voir tomber la fameuse pomme, il

a mangera au lieu d'en l'aire sortir le système de la graviation. Le diner de Néron fera de Néron le plus doux les mortels, avant même qu'il ait fini de le digérer; et me tisane administrée le matin au grand Alexandre, le M'a, dans l'après-midi, tourner honteusement le dos, à '( iiie aura-t-il entrevu l'ennemi. Sur ma parole d'honleur la plus sacrée, il est fort heureux pour la société que js chimistes modernes, par une bonne chance incompréonsible, se trouvent les êtres les plus inolTensils de 1 création. Pris en masse, ce sont de bons pères de imille qui se résignent à tenir boutique. L'élite se comose de philosophes que stupéfie d'admiration le bruit de uir propre voix professant un cours; de visionnaires ui usent leur vie à lutter contre des impossibilités chiîériques; ou de mercenaires charlatans dont l'ambition 'élève malaisément au niveau des cors aux pieds qu'ils 'efforcent de détruire. C'est ainsi que la société leur chappe; c'est ainsi que le pouvoir illimité de la chimie cmeure au service des besoins les plus superficiels et les lus insignifiants.

Pourquoi celte tirade pompeuse? Pourquoi cette éloiioiice écrasante?

Parce que ma conduite a été représentée sous un faux )ur; parce qu'on s'est mépris sur les motifs qui me lisaient agir. On a prétendu que j'avais employé contre une Catherick mes vastes connaissances en chimie, et lie, si je l'avais pu, je m'en serais servi contre la magnif]ue Marian elle-même. Insinuations odieuses toutes les eux! J'étais intéressé de toute manière (comme on va ! voir) à ce qu'Anne Catherick continuât de vivre. outes mes inquiétudes étaient concentrées sur les moyens prendre pour tirer Marian des mains de l'imbécile ntcnté qui lui donnait ses soins, et qui vit mes conseils 0 point en point ratifiés parle médecin venu de Londres, i iilement en deux occasions, — et, dans toutes deux, rt innocemment pour l'individu soumis à mes expé- L'uces, -- j'appelai à mon aide la science chimique. La lemière fois, après avoir suivi Marian à l'auberge de lackwater (étudiant, de derrière le >Yagon qui me déro-

bait à sa vue, la poésie du mouvement incarnée dans sa démarche), je me prévalus des services de ma précieuse épouse pour copier la première et intercepter la seconde des deux lettres que mon adorable ennemie avait confiées a une lemme de chambre renvoyée. Les lettres en question se trouvant celte fois dans le corsage de la jeune fille, madame Fosco ne pouvait les ouvrir, les lire, remplir ses instructions, recacheter les enveloppes et les remettre en leur lieu, qu'au moyen d'une aide scientifique, — aide qu'elle reçut de moi dans un flacon qui ne tenait pas plus d'une demi-once. La seconde occasion oiî les mêmes moyens durent être employés, — et je vais bientôt revenir' là-dessus, — fut celle oii lady Glyde débarqua dans Londres. Jamais, à aucun autre moment, je n'ai demandé secours à mon art, envisagé isolément et distinct de moi-même. Ma capacité naturelle pour lutter sans secours étranger contre des circonstances plus ou moins difficiles, s'est toujours trouvée au niveau des situations, des incidents les plus critiques. Je revendique hautement cette capacité précieuse, qui trouve partout son emploi. Je justifie et relève l'homme aux dépens du chimiste.

Qu'on respecte cet éclat d'indignation généreuse! Il m'a soulagé au delà de toute expression. En route, maintenant! marchons vers le but!

Lorsque j'eus suggéré à mistress Clément (ou Cléments, je ne sais pas trop) que la meilleure méthode pour soustraire Anne à Percival était de la faire partir pour Londres, quand j'eus vu ma proposition accueillie avec ardeur, et quand un jour eut été pris pour me trouver à la station. où les voyageuses devaient se trouver, et d'où je les verrais partir, — je fus libre de revenir au château pour fair. face aux difficultés qui restaient encore. , Je commençai par utiliser le sublime dévouement d ma femme. J'étais convenu avec mistress Cléments qui dans l'intérêt d'Anne, elle communiquerait à lady Glyde son adresse à Londres. Mais cette précaution ne suftisait pas. En mon absence, tels ou tels intrigants pouvaieni

fort bien ébranler la naïve confia nce de mistress Cléments, et peut-être, après tout, n'ocrirait-elle point. A qui poiivais-je confier le soin de voyager, par le même train qu'elle, et de la suivre secrètement jusqu'en son logis? Je me posai à moi-même cette question, et tout ce que j'ai en moi d'instinct conjugal me répondit incontinent : — madame Fosco.

Après avoir décidé que ma femme irait à Londres, je tâchai de faire servir son voyage à deux fins. Une des: nécessités de ma position était de me procurer, pour noire pauvre malade, une garde également dévouée à Marian et à moi-même. Par bonheur, une des femmes les plus capables et les plus sûres qui soient au monde, se trouvait en ce moment à ma disposition. Je veux parler ici de cette respectable matrone, mistress Rubelle, à qui, par les mains de ma femme, je fis parvenir une lettre dans le logement qu'elle occupait à Londres.

Au jour dit, mistress Cléments et Anne Catherick se trouvèrent à la station. Je présidai poliment à leur départ. j Je présidai de même à celui de madame Fosco, qui partit dans le même irain qu'elles. Dès le soir même, ma femme rentrait à Blackwater, ayant suivi ses instructions avec l'exactitude la plus irréprochable. Elle était accompagnée de madame Rubelle, et me rapportait l'adresse à Londres de mistress Cléments. Les événements ultérieurs prouvèrent'que j'avais pris sans nécessité cette dernière précaution. Mistress Cléments informa ponctuellement lady 1 Glyde du lieu où elle avait établi sa résidence. En vue des incidents futurs que le hasard pourrait amener, je gardai sa lettre par devers moi.

Le même jour, j'avais eu avec le docteur une entrevue de peu de durée, où je protestai dans les intérêts sacrés , de l'humanité contre le traitement auquel il soumettait Marian. Il se montra insolent; les ignorants le sont volontiers. Pour moi, je ne manifestai aucun ressentiment; j'ajournai toute dispute avec lui jusqu'au jour où •pareille dispute servirait mes projets.

Ma première démarche, ensuite, fut de quitter moina'iuc Hla.'kwater-Païk. J'avais à m'installer à Londres,

en prévision des événements qui allaient se produire. J'avais aussi à régler avec M. Frederick Fairlie une petiie transaction domestique. Je trouvai dans Saint-John's- Wood la maison qu'il me lalUiit. Je trouvai M. Fairlie à Limmeridge, dans le Cumberland.

Mes familiarités secrètes avec la correspondance de Marian ne m'avaient pas permis d'ignorer que, pour venir en aide aux embarras conjugaux de lady Glyde, elle avait proposé à M. Fairlie de faire rentrer sa nièce chez lui, dans le Cumberland, sous prétexte de visite. J'avais sagement permis que cette lettre parvînt à sa destination, pressentant dès ce temps-là qu'elle ne pouvait pas faire de mal, et, au contraire, pouvait êlro utile. Maintenant, je me présentai devant M. Fairlie pour prêter appui à la proposition de Marian, moyennant certaines modifications qui, fort heureusement pour le succès de mes plans, étaient devenues réellement indispensables, depuis qu'elle était tombée malade. Il fallait bien que lady Glyde, sur l'invitation de son oncle, quillàt seule Blackwaler-Park; il fallait aussi que, sur le conseil exprès de son oncle, elle couchât une nuit en route, chez sa tante (dans la maison que nous occupions à Saint- John's-Wood). Obtenir ces résultats et me procurer un billet d'invitation que l'on put montrer à lady Glyde, tel était le double objet de ma visite à M. Fairlie. Quand ,' j'aurai dit que ce gentleman était d'une faiblesse morale ■ en rapport avec sa débilité physique, et que je déchainai ; sur lui toute l'énergie de mon caractère, je crois que jo n'aurai besoin de rien ajouter. Je vins, je vis, et je vainquis Fairlie.

A mon retour à Blackwater-Park (où je rapportai l'invitation voulue), je trouvai que l'imbécile médication du docteur avait, de la façon la plus alarmante, compromis la santé de Marian. La fièvre simple était devenue J typhus. Lady Glyde, le jour même de mon retour, voulut' s'introduire de force dans la chambre de sa sœur, à qui elle prétendait donner ses soins. Il n'y avait entre elle 1 1 moi aucune affinité sympathique; elle avait outraj^i^ mes susceptibilités de la manière la plus impardonnable,

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en m'appliquanl le mot « espion »; sur ma roule comme sur celle de Percival, elle était une vraie pierre d'achoppement; — mais, malgré tout, ma grandeur d'àme ne me permettait pas de l'exposer moi-même aux dangers de la contagion. D'un autre côté, je n'avais point à l'empêcher de s'y exposer spontanément. Si elle y fût parvenue, comme elle le voulait, le nœud compliqué que je préparais avec lenteur et patience aurait peut-être été tranché par un simple hasard. Mais, au lait, le docteur intervint, et lady Glyde fut arrêtée sur le seuil de la chambre.

J'avais déjà recommandé qu'on envoyât chercher, à .Londres, un médecin consultant. Après bien des retards, celle marche venait d'être adoptée. Le médecm, en arrivant, ratifia tout ce que j'avais pensé de la maladie. La crise était sérreuse. Mais, dès le cinquième jour, à dater de l'apparition du typhus, nous eûmes l'espoir de sauver notre charmante malade. A cette époque, je ne m'absentai qu'une ibis de Blackwater : — ce lut pour aller à Londres, par le train du matin, régulariser les derniers détails de mon installation à Saint-John's-Wood; m'assurer par voie d'enquête particulière que mistress Cléments n'avait pas bougé; puis, enfin, pour prendre un ou deux arrangements préliminaires avec le mari de madame Rubelle. ^e revins le soir même. Cinq jours plus tard, le médecin déclarait hors de danger notre intéressante Marian qui, selon lui, n'avait plus besoin que .d'une garde soigneuse. C'était le moment que j'avais attendu pour agir. Maintejnant que l'assistance de la faculté n'était plus indispensable, je jouai ma première carte, en me déclarant ouveritement contre le docteur. Il comptait parmi ces témoins beaucoup trop nombreux, dont il fallait débarrasser mon ichemin. Une vive altercation entre nous (dans laquelle, {prévenu par moi, Percival refusa d'intervenir) m'amena m but où je tendais. Je descendis sur ce malheureux îomme une irrésistible avalanche d'indignation, — et l'en balayai le château.

Il fallait, après cela, se délivrer de la domesticité. Je

lonnai de nouveau mes instructions à Percival (dont le

m ngc moral réclamait sans cesse des stimulants nou-

veaux), — el mistress Michelson lut un beau malin tout étourdie en apprenant, de la bouche même de son maître, que la maison entière allait être dispersée. Nous vidâmes * le château de tous les domestiques, à l'exception d'une femme, indispensable pour le service quotidien, et don' l'mcurable stupidité nous garantissait contre toute découverte embarrassante. Quand ils furent partis, il ne restait plus à éloigner que mistress Michelson, et ce résultat fut aisément obtenu, en priant cette obligeante dame d'aller chercher, sur la côte, un logement pour sa maîtresse.

Les circonstances, désormais, étaient — ce qu'il fallait qu'elles fussent; lady Glyde, retenue dans sa chambre parades souffrances nerveuses; et la servante inepte (j'ai oublié son nom), enfermée là toute la nuit, pour donner des soins à sa maîtresse; Marian, quoiqu'on voie de convalescence rapide, gardant encore le lit, sous la surveillance de madame Rubelle; dans le château, pas une autre créature vivante, si ce n'est ma femme, Peftcival et moi. Toutes les chances ainsi mises de notre côté, je fis face à la nécessité la plus immédiate, et je jouai le second coup de ma partie.

L'objet que j'avais alors en vue était d'amener lady Glyde à quitter Blackwater-Park, sans être accompagnée de sa sœur. A moins de lui persuader que Marian l'avait précédée dans le Gumberland, nous n'avions aucune chance de lui faire librement quitter le château. Pour produire dans son esprit cette conviction nécessaire, nous cachâmes notre intéressante malade dans un des appartements inhabités de Blackwater. Au inilieu de la nuit, madame Fosco, madame Rubelle et moi (Percivai n'ayant pas le sang-froid nécessaire pour qu'on put se fiera lui), nous exécutâmes cette opération délicate. La , scène était pittoresque,' mystérieuse, dramatique au plus i haut point. Le matin, on avait selon mes ordres dressé i le lit sur un cadre solide et léger. Nous n'avions qu'à soulever ce cadre par ses deux extrémités, .en évitant doi lui imprimer la moindre secousse, pour transporter nolrpmalade où il nous plairait, sans la déranger, elle ou son lit. Il n'était besoin pour cela d'aucune assislancechi-

inique, et il n'en fui employé aucune. Noire intéressante Mnrian était plongée dans le profond repos qui, d'ordinaire, accompngne la convalescence. Nous avions d'avance, sur toute notre roule, placé des flambeaux et ouvert les portes. A raison de ma grande vigueur personnelle, je soutenais la tête du cadre; — ma femme et madame Rubelle en avaient pris les pieds. Je perlais ma part de cet inestimable fardeau avec une tendresse virile, un souci tout paternel. Oij donc est le moderne Rembrandt qui saurait peindre cette procession de minuit? Par malheur pour les arts, par malheur pour ce sujet qui offre tant de ressources, il n'existe nulle part un Rembrandt moderne.

Dans la matinée suivante, nous partîmes pour Londres, ma femme et moi, laissant Marian bien enfermée dans ce pavillon central que personne n'habitait plus depuis longtemps, aux soins de madame Rubelle, qui consentit obligeamment à se laisser enfermer ainsi pendant deux ou trois jours. Avant de monter en voilure, je remis à Percival le billet par lequel M. Fairlie appelait sa nièce, et lui prescrivait de passer la nuit chez sa tante ea venant le trouver dans le Gumberland; j'y joignis mes instructions pour qu'il montrât ce billet à lady Glyde quand le moment serait venu. J'obtins aussi de lui l'adresse de l'asile dans lequel Anne Gatherick avait été enfermée, et une lettre pour le directeur, annonçant à ce gentleman le retour prochain de sa malade fugitive.

Pendant ma dernière visite à la capitale, j'avais pris mes dispositions pour que notre modeste ménage fût tout prêt à nous recevoir, lorsque nous arriverions à Londres par le train du matin. Cette sage précaution nous mit à même déjouer, dès ce jour-là même, le troisième coup de notre partie, — en recouvrant possession d'Anne Catherick.

Les dates, ici, sont fort importantes. Or, je combine en moi les facultés ordinairement opposées de l'homme sensible et de l'homnxe d'affaires. Je sais toutes mes dates sur le bout du doigt.

Le mercredi 24 juillet 1850, j'envoyai ma femme, dans

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un cabriolet, pour me débarrasser tout d'abord de mistress Cléments. Un prétendu message de lady Glyde, supposée à Londres, nous suffit pour obtenir ce résultat. Mistress Cléments fut emmenée dans le « cab », et y fut iaissée, tandis que ma femme (sous prétexte d'acheter quelque chose dans un magasin) se dérobait habilement et revenait à Saint-John's-Wood, dans notre maison, pour y recevoir la visiteuse attendue. Il est assez peu nécessaire d'ajouter que cette visiteuse avait été désignée d'avance aut domestiques sous le nom de « lady Glyde. »

J'avais, sur ces entrefaites, pris avec un autre cabriolet la même route que ma femme, muni d'un billet pour Anne Gaiherick, où il était dit que lady Glyde gardant mistress Cléments pour passer la journée avec elle, il fallait les venir rejoindre sous la protection du bon gentlenjan qui l'attendait à sa porte, le même qui, naguère, dans le Hampshire, l'avait soustraite aux poursuites de sir Percival. Ce « bon gentleman » fit remettre son billet par un gamin de la rue, et en attendit les résultats, arrêté à une ou deux portes de la maison. Anne avait à peine paru sur le seuil d'icelle, que cet excellent homme fit tout à coup abattre la portière du cabriolet. Ce léger véhicule engloutit sa proie, — et partit immédiatement au grand trot.

(On me passera, bien ici, une exclamation incidente : Quel intérêt palpitant dans tous ces détails I }

En cheminant vers Forest-Road, ma jeune compagne ne témoigna aucune crainte. Je puis me montrer paternel, — mieux qu'aucun autre homme, — lorsque- cela me convient; et je fus, en cette occasion, d'une paternité tout à fait remarquable. Que de titres n'avais-je pas à sa •confiance! J'avais composé la médecine dont elle s'étaii si bien trouvée. Je l'avais prémunie contre les dangers dont la menaçait sir Percival. Peut-être, cependant, me fiais-je trop complètement à ces droits acquis; peut-être avais-je tenu trop peu de compte de U subtilité instinctive qu'on remarque souvent chez les personnes d'une intelligence débile; •— le fait est que je négligeai de la

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préparer assez au désappointement qu'elle allait subir en entrant chez moi. Lorsque je la conduisis dans le salon, lorsqu'elle n'y vit personne autre que madame Fosco, laquelle lui était complètement inconnue, — elle laissa percer l'agitation la plus violente; quand elle aurait flairé le danger dans l'air, comme un chien subodore la présence d'une personne qu'il ne voit pas, ses craintes n'eussent pu se manifestée plus soudainement, ni d'une manière plus inexplicable. Ce fut en vain que je m'interposai. J'aurais encore pu, à la rigueur, apaiser l'alarme dont elle souffrait; — mais cette grave maladie de cœur dont elle avait si fréquemment ressenti les atteintes, n'était point accessible aux palliatifs de l'ordre moral. A mon indicible horreur, elle fut prise de convulsions; — ébranlement de tout le système qui, dans son état particulier, pouvait d'un moment à l'autre la coucher morte sous nos yeux.

On envoya chercher le médecin le plus proche, dont les services immédiats furent requis au nom de lady Glyde. Ce fut un grand soulagement pour moi de trouver en lui une véritable capacité. Je lui dépeignis ma visiteuse comme une personne faible d'esprit et fort sujette à d'étranges illusions; je m'arrangeai, de plus, pour n'avoir d'autre garde que ma femme auprès de l'intéressante malade. L'infortunée, au surplus, était trop mal pour nous laisser la moindre inquiétude sur ce qu'elle pourrait dire. La seule crainte qui, en ce moment, pesât sur moi, c'était que la fausse lady Glyde ne vînt à mourir avant que la vraie lady Glyde ne fût arrivée à Londres.

J'avais écrit, dans la matinée, à madame Rubelle, pour lui demander devenir me joindre chez son mari, dans la soirée du vendredi 26; j'avais en même temps écrit à Percival de montrer à sa femme la lettre à elle adressée par M. FairUe, de lui faire croire que Marian était partie en avant, et de me l'expédier en ville, par le train de midi, dans cette même journée du 26. En y réfléchissant, effectivement, j'avais compris à quel point il était nécessaire, vu l'état de santé d'Anne Gatherick, de liâter les

événements et d'avoir lady Glyde à ma disposition plutôt que je ne l'avais arrangé dans le principe. Au milieu des incertitudes terribles qui m'assiégeaient, quelles autres instructions pouvais-je maintenant donner? Il fallait s'en remettre désormais au hasard et au médecin. Mes émotions se trahissaient par de pathétiques apostrophes que j'avais tout juste assez de sang-froid pour mettre au nom de « lady Glyde », lorsqu'elles m'échappaient devant des tiers. A tous autres égards, en ce jour mémorable, Fosco ne fut qu'un astre absolument éclipsé.

La malade passa une mauvaise nuit; — elle s'éveilla tout à fait à bout de forces; — mais, à mesure que le jour avançait, elle se ranima d'une manière étonnante. En même temps qu'elle, mes facultés élastiques reprirent vie. Je ne pouvais recevoir de réponse de Percival et de madame Rubelle que dans la matinée du lendemain 26. Prévoyant qu'ils suivraient mes instructions (ce dont, sauf accident contraire, j'avais lieu d'être certain), j'allai m'assurer d'une voiture de remise, destinée à lady Glyde, lorsque j'irais la prendre au chemin de fer; et je donnai ordre qu'elle fût devant ma porte, bien exactement, le 26, à deux heures de l'après-midi. Après avoir vu enregistrer la commande, j'allai régler quelques détails avec M. Rubelle. Je me procurai aussi les services de deux gentlemen, en situation de me fournir certaines attestations dont je ne pouvais me passer. Je connaissais l'un d'eux personnellement: l'autre était lié avec M. Rubelle. Tous deux étaient de ces hommes dont l'esprit vigoureux sait s'élever au-dessus d'étroits préjugés; — tous deux avaient à lutter momentanément contre de grands embarras matérfels; tous deux croyaient en moi et en mon étoile.

Il était plus de cinq heures du soir, lorsque tous ces soins pris, je rentrai chez moi. J'appris en y arrivant qu'x\nne Catherick était morte... Morte le 2o, et lady Glyde ne devait arriver à Lon,dres que le 26!

Je fus étourdi du coup. Méditez sur ces mots : Fosco, étourdi I

Il était trop lard pour revenir sur nos pas. Déjà, préalablement à mon retour, le docteur s'était officieusement (îhargé, pour m'en épargner l'embarras, de faire enregistrer la mort à sa véritable date. Ma grande combinaison, irréprochable jusqu'alors, avait désormais son côté faible;

— nuls efforts de ma part ne pouvaient modifier le fatal événement du 25. Avec un mâle courage, je ne voulus plus songer qu'à l'avenir. Les intérêts de Percival et les miens étant encore en suspens, il n'y avait plus qu'à jouer la partie jusqu'au bout. Je repris mon calme impénétrable,

— et je la jouai, cette partie.

Dans la matinée du 26, la lettre de Percival m'arriva qui annonçait l'arrivée de sa femme par le train de midi. Madame Rubelle m'écrivit aussi qu'elle suivrait dans la soirée. Je partis dans la voilure de remise, — laissant morlc, chez moi, la fausse lady Glyde, — pour aller audevant de la véritable, que le chemin de fer allait m'amencr à trois heures. J'emportais avec moi, cachés sous le siège de la voiture, tous les vêtements qu'Anne Gatherick avait sur elle en arrivant chez moi. — Ils devaient aider à faire ressusciter la femme qui venait de mourir dans celle qui vivait encore. Quelle situation!... Je me permets de la suggérer à la jeune génération de romanciers que l'Angleterre voit éclore. Je l'offre, comme tout à fait neuve, aux dramaturges épuisés de la belle France.

Lady Glyde était à la station. Il y avait beaucoup de foule, beaucoup de désordre, et il se passa plus de temps que je n'aurais voulu (quelqu'une de ses connaissances pouvait se trouver là par hasard) à réclamer, à retrouver ses bagages. Les premières questions qu'elle m'adressa, lorsque la voiture se mit en marche, furent pour me supplier de lui donner des nouvelles de sa sœur. J'en inventai de l'espèce la plus rassurante, lui promettant que, dès son arrivée chez moi elle reverrait Marian. Le « chez moi > dont je lui parlais ainsi était, pour cette seule occasion, dans le voisinage de Leicester-square, et il était occupé par M. Rubelle, qui nous reçut sous le vestibule.

Je fis monter ma visiteuse dans une chambre située au fond de la maison; les deux médecins attendaient à l'éloge

au-dessous pour examiner la malade et me donner leur certificat. Lorsque j'eus calmé lady Glyde en lui parlant comme il le fallait de f état de sa sœur, je fis comparaître séparément, devant elle, mes deux estimables amis. Ils remplirentles formalités voulues, très-sommairement, avec intelligence, et de la manière la plus consciencieuse. Je rentrai dans la chambre aussitôt qu'ils l'eurent quittée, et j'imprimai aux événements une marche un peu plus vive, par une allusion, légèrement alarmante, à l'état de santé de miss Halcombe.

Il s'ensuivit ce que j'avais prévu. Lady Glyde prit peur et s'évanouit. Pour la seconde et pour la dernière lois, j'appelai la science à mon aide. Un verre d'eau médicamenlé, un flacon de sels également médicamentés la soulagèrent de tout embarras, de toute crainte ultérieure. Quelques applications supplémentaires, lorsque la soirée fut plus avancée, lui procurèrent l'inappréciable bienfait d'une nuit de sommeil. Madame Rubelle était arrivée à temps pour présider à la toilette de lady Glyde. On lui enleva donc ses vêtements, ce soir-là, et on lui mit, le lendemain, ceux d'Anne Catherick, sans manquer en rien aux lois des plus strictes convenances, et cela grâce à l'entremise de cette bonne Rubelle. Pendant toute la journée, je maintins notre malade dans un état de conscience à moitié paralysée, jusqu'à ce que la dextérité des médecins dont l'amitié me venait en aide m'eût procuré, un peu plus tôt que je ne m'y attendais, l'ordre indispensable. Ce soir-là (le soir du 27), nous ramenâmes à l'Asile, madame Rubelle et moi, l'Anne Catherick que nous venions de ressusciter. Elle y fut reçue avec un grand étonnement, et sans le moindre soupçon, grâce à l'ordre officiel, aux certificats des médecins, à la lettre dePercival, à la ressemblance des deux femmes, à l'idenîité des vêtements, et à la condition de trouble mental où Ja malade se trouvait en ce moment. Je revins immédiatement aider madame Fosco à préparer les funérailles de la prétendue lady Glyde, ayant en ma possession les vêtements et les bagages de la véritable. On les envoya, plus tard dans le Cumberland par le convoi qui servit

pour les funérailles. J'assistai à ces funérailles avec la solennité qui convenait, et dans le plus grand deuil de la lèle aux pieds.

Ici s'arrête ma relation de ces remarquables événements, écrite dans des circonstances également remarquables. Les précautions secondaires que j'observai en communiquantavecLimmeridge-Housesontdéjà connues; — on sait -aussi le succès magnifique de mon entreprise, et ses résultats substantiels en monnaie bonne et valable. J'ai maintenant à déclarer, de toutes les forces de ma conviction, que le seul côté faible de ma combinaison n'aurait jamais été découvert, si l'on n'eût d'abord pénétré le seul côté faible de mon cœur. Lorsque Marian fil évader sa sœur, la fatale admiration que celte femme énergique m'inspirail m'empêcha seule de parer ce coup funeste à mes intérêts. Me fiant à l'anéantissement complet de l'idenlitô de lady Glyde, je hasardai ce péril évident. Je me disais que si Marian et M. Harlrtght tentaient d'affirmer celle identité perdue, ils s'exposeraient à passer publiquement pour les souteneurs d'une fraude palpable. En butte, dès lors, au discrédit et à la méliance, ils perdaient tout pouvoir de compromettre mes intérêts ou le secret de sir Percival. Je commettais une erreur grave en me fiant ainsi à un aveugle calcul de probabilités. J'en commis une autre quand Percival eut expié d'une manière si tragique son obstinalion et sa violence, en sauvant encore lady Glyde que,vd'un signe, j'aurais fait rentrer à l'hospice, et en laissant à M. Hartright une seconde occasion de m'échapper. Bref, dans celte crise importante, Fosco se trahit lui-même. Faute déplorable, en désaccord complet avec sa naturel Cherchez-en la cause dans mon cœuri -- Cherchez-la dans l'image de Marian Ilalcombe, cette première et dernière faiblesse à noLcr dans la vie de Fosco.

C'est à l'âge de soixante ans que je fais cet aveu, sans pareil dans l'histoire des hommes. Jeunes gensl j'en appelle à votre sympathie, jeunes filles! je réclame de vous quelques pleurs.

Encore un mot, et l'attention du lecteur (celle*'allention palpitante que j'ai su concentrer sur moi) sera délivrée de l'obsession à laquelle je l'ai soumise.

Ma pénétration intellectuelle m'avertit qu'ici , trois questions seront posées inévitablement parles personnes douées d'un esprit curieux. Je vais les mentionner : je vais y répondre :

Première question. Quel est le secret de ce dévouement absolu avec lequel madame Fosco se consacre à la réalisation de mes vœux les plus téméraires, à l'accomplissement de mes plus profondes combinaisons? A ceci, je pourrais fort bien répondre en m'en référant à mon propre caraclère, en demandant à mon tour : Où donc trouverez-vous, dans les annales du monde, un homme de .ma classe qui n'ait derrière lui une femme s'immolant elle-même sur l'autel de la vie de cet homme? Mais je me rappelle que j'écris en Angleterre; je me rappelle qu'en Angleterre j'ai pris femme, et je demanderai si, dans ce pays, les obligations conjugales de l'épouse lui laissent le droit d'examiner, de juger les principes d'un époux? Non, certainement. Elle lui doit, sans réserve, tout amour, tout respect, toute obéissance. C'est très-exactement ce que ma femme a pratiqué. Je me pose ici sur le piédestal de la morale suprême; et j'affirme, placé à celte hauteur, qu'elle a rempli avec zèle tous les devoirs à elle imposés par l'hymen. Voix calomnieuses, taisez-vous f Femmes d'Angleterre, je réclame votre sympathie pour madame Fosco !

Question seconde. Si Anne Catherick n'était pas morte à l'époque où elle mourut, qu'aurais-je pu faire? — En ce cas, j'aurais aidé la nature épuisée à trouver un repos permanent. J'aurais ouvert les portes de celte piison qu'on appelle la vie, et procuré à la captive (incurablement frappée dans son esprit et dans son corps) une heureuse délivrance.

Troisième question. En soumettant à une révision équitable et calme toutes les circonstances que l'on connaît, ma conduite a-t-elle encouru quelque blâme sérieux? — Non, répondrai-je avec toute l'emphase do la

conviction la plus légitime. N'ai-je pas évité avec soin de commettre aucun de ces crimes qu'on hait à bon droit, parce qu'ils sont inutiles? Avec mes vastes connais, sances chimiques, rien de plus facile à moi que d'ôtcr la vie à lady Glyde au prix de sacrifices personnels immenses : j'ai voulu suivre les inspirations de ma loyauté, de mon humanité,.— c'étaient aussi celles de ma prudence, — et, au lieu de lui ôter la vie, je me suis borné à lui ôter son individualité. Qu'on me juge sur ce que j'aurais pu faire. Combien alors, par comparaison, je vais paraître innocent, et combien de vertus se manifestent, — indirectement, il est vrai, — dans ce que j'ai réellement fait.

J'annonçais, en la commençant, que cette Relation serait un document remarquable. Elle a tout à fait répondu à mon attente. Bon accueil à ces lignes ferventes, — mon dernier legs au pays que je quitte pour jamais ! Elles sont bien dignes de la circonstance, et dignes aussi de

rosco.

Le récit est continué par Waltcr Ilartright,

Quand j'achevai le dernier des feuillets écrits par le comte, la demi-heure pendant laquelle j'avais promis de rester à Forest-Road était écoulée depuis quelques minutes déjà. M. Rubelle regarda sa montre, et m'adressa un profond salut. Je me levai tout aussitôt, laissant cet agent en possession de la maison déserte. Jamais je ne l'ai revu, depuis lors; jamais je n'ai entendu parler de lui, ni de sa femme. Pour venir ramper sur notre route, ils étaient sortis de ces obscurs sentiers qu'habitent la trahison et l'ignominie; — ils y retournèrent en rampant, et s'y perdirent à jamais dans les ténèbres.

Un quart d'heure après avoir quitté Forest-Road, j'étais rentré à la maison.'

Il ne me fallut pas beaucoup de paroles pour expliquer à Marian et à Laura l'issue de ma tentative désespérée, et quel événement prochain devait venir modifier nos trois existences. Je remis à une heure plus avancée dii jour les détails que j'avais encore à leur donner, et je ■me hâtai de retourner à Saint-John's-Wood, afm d'interroger la personne chez qui le comte Fosco avait loué la voiture de remise avec laquelle il était allé à la station pour chercher Laura.

L'adresse qu'il m'avait donnée me conduisit à un éla-

LA FKMMi': EN RLANC 393

hlissement de location situé à un quart de mille de Forest- Road. Le propriétaire se trouva être un homme parfaitement honnête et courtois. Lorsque je lui expliquai qu'une importante alTairc de lamille me forçait à lui demander d'examiner ses livres, afin d'établir une date que pouvait me fournir exactement l'authentique détail de SOS affaires quotidiennes, il ne m'opposa aucune sorte d'objections. Le registre fut produit; et là, sous la date du 26 juillet 1850, la commande avait été inscrite en ces termes :

flt Un Brougham pour le comte Fosco, 5, Forest-Road. Deux heures. (John Owen.) »

En m'informanl, j'appris que le nom de « John Owen » compris dans la commande, se rapportait à l'homme qui avait dû remplir l'office de cocher. Il travaillait, à ce moment même, dans la cour des écuries oij sur ma demande, on alla le chercher.

^ Vous souvenez-vous, lui demandai-je, d'avoir, au mois de juillet dernier, pris un gentleman au n» 5, Forest- Road, pour le conduire à la station de Waterloo-Bridge?

-— Ma foi, monsieur, répliqua l'homme, je ne saurais trop vous le dire.

— Peut-être ce gentleman lui-même vous aura-t-il laissé un souvenir plus distinct ? Vous rappelez-vous avoir conduit, l'été dernier, un personnage de haute taille et remarquablement gras ?...

Le visage de cet homme s'éclaira aussitôt : — Je me le rappelle, monsieur. Le gentleman le plus gras que j'aie jamais vu : — la pratique la plus lourde que j'aie traînée. Oh 1 oui, je me le rappelle, monsieur. Nous allâmes effectivement à la station, et c'est bien de Forest-Road que nous étions partis. Il y avait à la croisée un perroquet, ou quelque oiseau de ce genre, qui criait à déchirer les oreilles. Le gentleman était particulièrement pressé d'enlever les bagages de la dame qu'il allait prendre; et il me donna une jolie gratification pour avoir eu l'œil au guet, et m'êlre procuré les malles sans trop de retard...

S'être procuré les malles î Je me rappelai aussitôt qu'en me racontant son arrivée à Londres, Laura m'avait parlé

do ses bagages dont s'était chargé un individu quelconque, venu à la station avec le comte Fosco. C'était précisément l'homme que j'avais devant moi.

— Vites-vous la dame ? lui demandai-je. Quelle physionomie avait-elle ?... ÉLait-elle jeune ou âgée ?

— Ma foi, monsieur, dans tout ce tumulte de gens qui se pressaient et se poussaient, je ne pourrais dire très au juste ce qui en était. J'ai beau chercher ; ma mémoire no me rappelle rien de cette dame... Non, rien... excepté son nom, cependant.

— Son nom ?... Vous vous rappelez son nom?

— Oui, monsieur. Elle s'appelait lady Glyde.

— Et comment, ayant oublié son visage, étes-vous arrivé à vous rappeler son nom ?...

L'homme se prit à sourire, et un peu embarrassé, à s'escrimer de son pied droit autour de sa jambe gauche.

— Ma foi, monsieur, répliqua-t-il, s'il faut tout vous dire, je venais dans ce temps-là de me marier ; et le nom de ma femme, avant qu'elle l'échangeât contre le mien, était précisément le même que celui de cette dame, — à savoir le nom de Glyde. Ce fut elle-même qui me le dit : — Votre nom est-il sur vos malles, madame? lui avais-je demandé... — Oui, répondit-elle, mon nom est sur mes bagages... mon nom est : Lady Glyde... — Allons ! me dis-je à moi-même, je n'ai pas d'ordinaire une bien bonne tête pour retenir le nom des personnes ; mais quant à celui-ci, c'est une vieille connaissance, et je ne risque guère de l'oublier... Le temps où tout cela s'est passé,. monsieur, je ne saurais trop le dire; peut-être un an, peut-être six mois. Mais quant au gros gentleman et au nom de la dame, j'en jurerai, au besoin, tant que vous voudrez...

Il était parfaitement inutile qu'il se rappelât l'époque, la date étant positivement établie par le Uvre d'ordres de son patron. Je comprenais, dès lors, j'avais en main de quoi faire crouler d'un seul coup l'échafaudage entier de la conspiration. Sans hésiter une seconde, je pris à part le propriétaire de l'établissement, et liii lis connailre de

quelle importance ôioient les preuves fournies par son registre de commandes et par son cocher. Un arrangement fut bientôt pris pour le dédommager de ce qu'il allait être momentanément privé des services de cet homme; quant à la mention portée sur le registre, j'en pris moi-même une copie que la signature du patron rendit authentique. Seulement alors je quittai l'établissement, après être convenu avec John Ovven qu'il se tiendrait à ma disposition pendant les trois jours suivants, et même plus longtemps si besoin était.

J'avais maintenant en ma possession tous les documents requis; une copie en règle du certificat de décès, et la lettre datée de sir Percival étant logées bien ea sûreté dans les poches de mon portefeuille.

. Porteur de ces preuves écrites, et gardant toutes fraîches dans ma mémoire les réponses du cocher, je me dirigeai, pour la première fois depuis le commencement de toute cette enquête, vers l'étude de M. Kyrie. Je me proposais d'abord, en lui faisant cette seconde visite, de lui raconter ce que j'avais fait. Je voulais aussi le prévenir que j'étais résolu à conduire ma femme à Limmeridge, dès le lendemain matin, pour la faire accueillir et reconnaître publiquement dans la maison de son oncle. Je laissai à M. Kyrie le soin de décider, dans les circonstances données et en l'absence de M. Gilmore, s'il n'était pas tenu, comme solicitor de la famille, d'être présent à ce qui allait se passer en cette occasion décisive.

Je ne dirai rien de rétonnement de M. Kyrie, ni des Itermes dans lesquels il exprima son opinion sur'la conduite que j'avais tenue depuis le début de ces investigalions déhcates. Le seul point esseutiel à mentionner, Ic'est qu'il prit imjiiédiatement son parti de nous accompagner dans le Curufcerland.

Nous partîmes le lendemain matin de bonne heure

par le premier train : Laura, Marian, M. Kyrie et moi'

ans un des compartiments; John Ovven et un des clercs

le M. Kyrie avaient leurs places dans un autre. Arrivés

'la station de Limmeridge, nous nous rendîmes tout

^•abord à la ferme de Todd's-Corner. Il était fermement

arrêté dans mon esprit que Laura no mettrait pas le pied chez son oncle/ avant d'y avoir été formellement reconnue comme nièce de l'opulent châtelain. Je laissai Marian régler la question des logements avec mistress Todd, dès que la bonne femme fut un peu remise de la stupéfaction 011 nous l'avions jetée en lui faisant connaître le but de notre arrivée dans le Gumberland; et je convins avec le mari que John Owen serait confié à la cordiale hospitalité des domestiques de la ferme. Ces mesures préliminaires ayant été prises, M. Kyrie et moi partîmes ensemble pour Limmeridge-Iïouse.

Je ne saurais, en vérité, m'étendre sur les détails de notre entrevue avec M. Fairhe;car je ne puis en évoquer le souvenir sans un sentiment mêlé d'impatience et de mépris, qui me le rend tout à fait répulsif. Je préfère donc constater simplement que j'en vins à mes fins. M. Fairlie essaya de nous traiter d'après son systèmehabituel. Nous laissâmes passer, sans y prendre garde, les insolentes politesses qui marquèrent de sa part le début de notre conférence. Nous entendîmes ensuite, sans la moindre sympathie, les protestations par lesquelles il voulut nous convaincre que la découverte du complot l'avait littéralement « bouleversé ». Il finit par gémir et se lamenter comme un enfant qu'on tourmente:— « Pouvaitil deviner que sa nièce était vivante, quand on lui disait qu'elle était morte? Il recevrait avec plaisir la chèrd Laura, pourvu qu'on lui donnât le temps de se remettre Nous semblait-il avoir la mine d'un homme dont il faul hâter la fin par des tracasseries perpétuelles? non, n'estce pas? Eh bien, alors, pourquoi le tracasser ainsi?... i Il réitéra ses doléances, chaque ibis que s'en offrit l'occasion, jusqu'au moment où j'y' mis un terme en te i plaçant résolument entre deux alternatives inévitables. î Je lui donnai le choix entre la justice qu'il devait rendre ' à sa nièce, dans les termes par moi fixés, — ou les con- , séquences qu'entraînerait pour lui la revendication pu- ; blique des droits de Laura devant une cour de justice, i M. Kyrie, vers lequel il se tournait pour implorer soii assistance, lui dit en termes .fort nets qu'il fallait Iran-

clicr la quoslion sur plnoc et à rhonrc moiiic. Cb'isissanl alors, d'une manière caractérisfiqiie, le parli qui devait plus lot lui ôlcr tout ennui, toute anxiété pcrconnelle, il déclara, dans un soudain élan d'énergie, « qu'il n'avait pas la force de supporter de nouvelles violences, et que nous pourrions, sans qu'il y mil obstacle, iaire tout ce qui nous plairait. »

M. Kyrie et moi nous descendîmes aussitôt pour rédige» de concert la formule d'une circulaire destinée à tous ceux des tenanciers qui avaient suivi les funérailles apocryphes, au nom de M. Fairlie. Ils étaient convoqués pour le surlendemain à Limmeridge-Iïouse. Un sculpteur de Carlisic reçut ordre en même temps d'expédier au cimetière de LimmGridge,un de ses ouvriers, afin d'effacer une inscription funéraire. M. Kyrie, qui devait coucher au château, se chargea d'obtenir que M. Fairlie apposât après lecture, au bas de ces diverses lettres, sa signature auîographe.

J'employai à la ferme le jour d'intervalle qui m'était laissé, en rédigeant un précis historique de la (^conspiration, » et j'y ajoutai un exposé de faits qui donnait le plus formel démenti au décès prétendu de Laura. Avant de le lire, le jour d'après, aux tenanciers assemblés, je soumis ces documents à M. Kyrie. Nous convînmes aussi de l'ordre dans lequel, à l'issue de cette lecUire, nous ferions entendre les témoignages qui devaient la corroborer. Ceci réglé, M. Kyrie essaya de détourner la conversation sur les affaires de Laura. N'y connaissant rien, ne désirant y rien connaître, et doutant d'ailleurs qu'il approuvât, à son point de vue d'homme d'alTaircs, la détermination que j'avais crue devoir prendre par rapport a l'intérêt viager que ma femme possédait dans les dix mille livres léguées jadis à madame Fosco, je priai j\i. Kyrie de m'excuser si je m'abstenais de discuter avec lui ces questions. Je pus lui dire, en toute sincérité, qu'elles se trouvaient intimement associées à ces chagrins, à ces malheurs passés dont nous ne parlions jamais entre nous, et qu'il nous était instinctivement pénible de discuter avec des étrangers.

Mon dernier travail, à l'approche da soir, l'ut de me procurer « la Relation de la tombe funéraire », en prenant copie, avant qu'elle fût effacée, de l'inscription menteuse qui déshonorait encore la sépulture de famille.

Le jour vint, — le grand jour où Laura reparut dans cette salle à manger de Limmeridge-House que nous connaissions si bien. Toutes les personnes qui s'y trouvaient réunies se levèrent de leurs sièges, au moment oii elle entra, conduite et soutenue par Marian et moi. Dans leurs rangs coururent, à l'aspect de son visage, un ébranlement de surprise, un murmure d'intérêt, que nos yeux et nos oreilles purent aisément saisir. M. Fairlie était présent (je l'avais formellement exigé), ayant à ses côtés M. Kyrie. Son valet de chambre se tenait derrière lui, d'une main tenant un flacon d'odeurs, de l'autre un mouchoir blanc, fortement imprégné d'eau de Cologne.

J'ouvris la procédure, en appelant M. Fairlie à dire publiquement si j'étais là de son aveu, et s'il sanctionnait expressément mes paroles. Il étendit ses bras versM. Kyrie, et vers son valet de chambre, se souleva sur ses jambes avec leur secours, et ensuite s'exprima dans ces termes : « Permettez-moi de vous présenter M. Hartright. Je suis aussi peu valide que jamais; il aura l'extrême obligeance de parler pour moi. Le sujet qu'il va traiter est terriblement ardu, veuillez lui prêter l'oreille; et ne pas faire de bruit ! ... » A ces mots, il se laissa lentement retomber dans son faui.euil, et chercha refuge derrière son mouchoir parfumé.

Suivit la révélation du complot, lorsque j'eus présenté sous la forme la plus abrégée et la plus simple mes explications préliminaires. Je me trouvais là (dis-je à mes auditeurs) pour déclarer en premier lieu que ma femme, présentement assise à côté de moi, était la fille de M. Philip Fairlie; en second lieu, pour établir, par ces faits positifs, que les funérailles auxquelles ils avaient fait cortège dans le cimetière de Limmeridge étaient celles d'une autre femme; troisièmement enfin, pour leur rendre compte fort simplement de la manière dont tout cela s'était fait. Sans autre préface, je leur lus aussitôt le récit de la

conspira lion, dont j'avais mis le plan bien en relief, n'yppuyant guère, d'ailleurs, que sur les motifs pécuniaires qui l'avaient inspirée, et me gardant bien de compliquer mon exposé de faits par d'inutiles allusions au secret de sir Percival. Après cela, je rappelai à mon auditoire la date que portait l'inscription gravée dans le cimetière (le 25 juillet), et j'en confirmai l'exactitude en produisant les certificats de décès. Je leur lus ensuite la lettre de sir Percival, datée du 25, et par laquelle il annonçait pour le 26 le voyage que sa femme allait faire du Hampshire à Londres. De là, je passai à la preuve que ce voyage s'était réellement accompli, preuve résultant de l'attestation personnelle du cocher de remise; et j'établis la date exacte du voyage , au moyen du registre d'ordre tenu par le loueur de carrosses. Marian ajouta le récit de sa rencontre fortuite avec Laura dans la maison d'aliénés, et des moyens par lesquels elle avait fait évader sa sœur. Là-dessus je terminai, en informant les personnes présentes que sir Percival était mort et que j'avais épousé sa veuve.

M. Kyrie se leva, lorsque je me fus rassis, pour déclarer en sa qualité d'agent légal de la famille que j'avais produit, à l'appui de mes assertions, les témoignages les plus clairs, les plus irréfragables qu'il eût jamais entendus de sa vie. Au moment où il prononçait ces paroles, je passai mon bras autour de la taille de Laura et je la soulevai de manière à ce que chacun des assistants pût la contempler à son aise : — Êtes-vous tous du même avis? demandai-je ensuite, faisant quelques pas vers eux et leur montrant ma chère femme.

L'effet de cette question fut électrique. Tout au fond de la longue galerie, un des plus vieux tenanciers du domaine se leva soudainement, et avec lui, à l'instan. même, entraîna le reste de l'assistance. Je vois encore ce: homme, avec sa figure brune et ses cheveux gris, monté sur l'appui de la fenêtre, brandissant sur sa tête son lourd fouet de poste, et donnant le signal des clameurs joyeuses : — La voilà vivante! la voilà guérie! — Dieu la bénisse!... Allons, mes enfants! c'est le cas de se

monlrer 1 Les cris enthousiastes qu'il obtint pour réponse et qui reprirent à plusieurs fois, Turent à mes oreilles assourdies la plus douce musique qu'elles eussent jamais entendue. Les laboureurs du\?illage et les garçons de l'école, groupés sur la pelouse, entendirent ces bravos étourdissants, et nous les renvoyèrent en échos prolongés. Les bonnes fermières accourues autour dé Laura, se disputaient à qui la première lui serrerait Iq^main, e tandis que leurs joues ruisselaient de larmes, la conjuraient de tenir bon, de ne pas pleurer.

Mais elle était si émue, si hors d'elle, que je fus obligé de la leur enlever et de la porter jusqu'au seuil de la ■pièce. Là, je la remis aux soins de Marian, de cette Marian qui ne nous avait jamais manqué jusqu'alors, et dont le courageux sang-froid ne nous manqua pas davantage ce jour-là. Resté seul à la porte, et après avoi remercié toutes les personnes }]îrésentes, au nom de Laura et au mien, je les invitai à me suivre dans le cimetière, où elles verraient, de leurs yeux, disparaître l'inscription menteuse.

Elles quittèrent toutes le château, et allèrent se joindre à la foule des villageois réunis autour du tombeau, près duquel nous attendait l'ouvrier sculpteur. Ce fut au milieu d'un silence profond que le premier choc de l'outil d'acier retentit sur le marbre. On n'entendit pas une voix,' et personne ne bougea jusqu'à ce que ces trois mots:,« Laura, Lady G1yde » eussent complètement disparu. Il y eut alors, parmi la foule, un grand soupir de soulagement , comme si elle comprenait qu'à ce moment-là même tombaient les derniers anneaux de la chaîne rivée autour de Laura. L'assemblée, ceci fait, se dispersa lentement. Il fallut ensuite presque toute la journée pour effacer tout le reste de l'épitaphe. A sa place, ultérieuremenl, on n'a gravé qu'uneJigne : « Anns Catherick, 25 juillet 1850. »

Je revins à Limmeridge-Ilousc, le même soir, assez tôt pour prendre congé de M. Kyrie. Lui, son clerc et le cocher John Ovv'cn s'en retournaient à Londres par le train de nuit. Après leur départ, un insolent message me fat

remis de la pari de M. Fairlie, qu'on avait emporté presque évanoui de la salle à manger, au moment où les clameurs des tenanciers avaient répondu à mon appel cor^ dial. Son envoyé nous apportait « les meilleures félicita- *âons de M. Fairlie, » et venait s'informer, de sa pari, si I nous avions le projet de faire halte au château. » Je lui répondis verbalement que l'unique objet en vue duquel j'avais franchi le seuil du château se trouvait maintenant accomph; que je n'avais le projet de l'aire halte chez personne, si ce n'est chez moi; et que M. Fairlie n'avait nullement à craindre de nous revoir jamais ou de jamais entendre parler de nous. Nous retournâmes passer la nuit chez nos amis de la ferme; et le lendemain malin, — escortés jusqu'à la station, avec le plus chaleureux enthousiasme, par le village entier et par tous les fermiers des environs, — nous nous en revînmes à Londres. -

Tandis que les collines du Cumberland s'effaçaient à nos yeux dans l'éloignement, je songeais aux circonstances décourageantes qui avaient marqué le début de cette longue lutte, maintenant achevée. Il était étrange, en revenant sur le passé,- de voir que cette même pauvreté qui nous avait isolés de toute assistance, était indirectement devenue la cause de notre triomphe, en m'obligeant à faire moi-même ce qu'exigeaient les circonstances. Si nous eussions été assez riches pour trouver appui chez les gens de loi, quel eût donc été le résultat? Le gain du procès, (ainsi que M. Kyrie me l'avait démontré lui-même), aurait été plus que douteux; la perte, — si l'on en jugeait simplement d'après le cours que les événements avaient suivi, — la perte était assurée. Jamais la procédure légale ne m'eût procuré mon entrevue avec mistress Calherick. Jamais elle n'eût découvert en Pesca l'instrument indispensable pour arracher au comte ses aveux décisifs.

A la chaîne des événements, il faut encore ajouter deux anneaux pour qu'elle embrasse ce long récit dans toutes ses parties essentielles.

Tandis que, délivrés tout nouvellement de notre long esclavage, nous n'étions pas faits encore à la liberté qui venait de nous être rendue, l'ami qui, le premier, m'avait employé comme graveur sur bois, m'envoya chercher pour me donner une nouvelle preuve de l'intérêt qu'il prenait à mon bien-être. Ses patrons lui demandaient d'aller à Paris, pour y examiner en leur nom une découverte récemment faite en France, touchant certains procédés pratiques de son art, découverte sur le mérite de laquelle ils désiraient être complètement édifiés. Les travaux dans lesquels il était engagé ne lui laissaient pas le loisir nécessaire à cette mission, et il avait eu la bonté de me désigner comme pouvant la remplir à sa place. Je ne devais pas hésiter à me prévaloir de cette offre tout obligeante; car si je remplissais mon mandat aussi bien qu'il m'était permis de l'espérer, il en devait résulter pour moi un engagement permanent auprès du journal illustré, dont jusqu'alors je n'avais été le collaborateur qu'à titre indirect et précaire.

Je reçus mes instructions, et fis mes malles dès le lendemain. En laissant I^aura, une fois encore (mais combien les circonstances étaient changées !) sous la protection de notre chère sœur, une considération sérieuse me revint à l'esprit, qui avait déjà, plus d'une fois, préoccupé ma femme aussi bien que moi, savoir ce que serait désormais l'avenir de Marian. Avions-nous aucun droit d'accepter, dans notre égoïste attachement, le sacrifice absolu de cette généreuse existence? N'était-ce pas notre devoir et en même temps la meilleure manière de lui témoigner notre reconnaissance, que de nous oublier désormais

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pour ne plus penser qu'à elle ? Sur le point de me melire en route, je voulus lui faire part de cette pensée, dans un moment où nous étions seuls. Mais elle prit ma main, et dès les premiers mots m'imposa silence.

— Après tout ce que nous avons souffert ensemble, à nous trois, me dit-elle, il ne peut y avoir entre nous qu'une séparation, la dernière de toutes. Mon cœur et mon bonheur, Walter, sont avec Laura et vous. Attendez qu'il y ait, d'ici à peu, des voix d'enfants autour de votre foyer. Je leur apprendrai à plaider ma cause dans le seul langage qu'ils puissent parler, et la première leçon qu'ils réciteront à leur père et mère sera celle-ci : -- ^ Nous ne pouvons nous passer de notre tante ! »

Je ne fis pas seul le voyage de Paris. A la dernrère heure, Pesca résolut soudainement de m'accompagner. Depuis sa soirée de l'Opéra, il n'avait pu recouvrer sa sérénité habituelle, et voulait essayer, pour se ranimer un peu, d'une semaine de distractions.

Je remplis la mission qui m'était confiée, et j'avais terminé le rapport dont j'étais chargé, quatre jours après notre arrivée à Paris. Je m'arrangeai pour consacrer le cinquième jour à parcourir la ville^ et à me distraire avec Pesca.

Notre hôtel s'était trouvé trop rempli pour qu'on pût nous loger de plain-pied. Ma chambre était au second, et celle de Pesca, justement au-dessus, au troisième étage. J'y montai, le cinquième jour, de bonne heure, pour savoir si le professeur était prêt à partir. Comme j'arrivais sur le palier, je vis sa porte s'ouvrir en dedans ; une main allongée, délicate et nerveuse (ce n'était pas, à coup sûr, celle de mon ami) la tenait entre-bàillée. J'entendis en même temps la voix de Pesca, vibrante d'émotion, prononcer tout bas ces mots, dans son langage natal : — Je me souviens du nom, mais je ne connais pas l'homme... Vous l'avez vu à l'Opéra ; il était si changé qu'il n'y avait pas moyen de le reconnaître... J'acheminerai le rapport..., au besoin, je ferai plus... — Faire plus serait inutile, répondit une autre voix. JL,a porte

s'ouvrit alors toute grande, et l'homme aux cheveux blonds, l'homme à la joue balafrée, — l'homme que j'avais vu, quelques jours avant, suivre en cabriolet le comte Fosco, cet homme sortit de la chambre. Comme je m'écartais pour le laisser passer, il me salua ; — son visage était d'une pâleur effrayante, et en descendant, s'appuyait fortement à la rampe de l'escalier.

Je poussai la porte, et j'entrai chez Pesca. Il était roulé sur lui-même, de la plus étrange façon, dans un coin du sofa. Comme je m'approchais, il sembla se rapetisser encore : on eût dit qu'il voulait m'éviler.

— Est-ce que je vous dérange ? lui demandai-je. Je ne savais pas que vous aviez un ami chez vous, et ne m'en suis douté qu'en le voyant sortir.

— Ce n'est pas un ami, répondit Pesca fort ému. Je l'ai vu aujourd'hui pour la première et dernière fois.

— Je crains qu'il ne vous ait apporté de mauvaises nouvelles ?

— D'horribles nouvelles, mon bon Walter!... Retournons à Londres... Je ne veux plus rester ici... Je regrette sincèrement d'y être venu. Les infortunes de ma jeunesse pèsent sur moi d'un poids bien lourd, dit-il en tournant son visage du côté de la muraille. C'est un rude fardeau pour mon âge mûr... Je m'efforce de les oublier; mais elles ne m'oublient pas, elles !

— Je ne crois pas, répUquai-je, que nous puissions partir avant ce soir. Vous conviendrait-il, d'ici-là de m'accompagner dans mes courses?

— Non, mon ami ; j'attendrai ici. Mais partons aujourd'hui !... Partons, je vous le demande en grâce...

Je le quittai en l'assurant que nous sortirions de Paris dans la soirée. Nous étions convenus, la veille, de mouler aux tours I\olre-Dame, et d'y relire certains cha{)ilrcs du beau roman de Victor Hugo. Rien, dans la^capilale de la France, ne m'inspirait une curiosité plus vive; — et je m'acheminai seul vers la vieille cathédrale.

En arrivant, par les quais du côté de Notre-Dame, je passai naturellement devant la Morgue, ce terrible charnier de Paris. Il y avait grande foule et grand tumulte

autour de la porte. La curosité populaire cl cette soit d'iiorrcurs qui est l'cipanogo des cIhsscs inlericures, trouvaient évidemment de quoi se satisfaire à l'intérieur du sinistre édilice.

J'aurais passé mon chemin, si mon oreille n'avait saisi au vol quelques mots échangés entre deux hommes et une femme qui causaient à la limite extérieure du groupe tumultueux. Ils sortaient à peine de la Morgue, et la description qu'ils taisaient du cadavre qu'ils venaient de voir, ■saisit vivement mon imagination. Gela devait être, car il s'agissait d'un homme « taillé dans des dimensions colossales, et portant à son bras gauche une marque bizarre ».

Dès que ces paroles m'arrivèrent, je fis halte, et pris r^a place parmi les gens qui se pressaient pour entrer. Un vague et obscur pressentiment de la vérité m'avait traversé l'esprit qu moment où j'entendais vibrer, à travers la porte ouverte, la voix de Pesca, et lorsque j'avais vu le visage de l'étranger qui, sur l'escalier de l'hôtel, passait en s'inclinant devant moi. Maintenant, la vérité elle-même m'était révélée ; — révélée par ces paroles que le hasard avait fait arrivera mes oreilles. Ainsi donc une autre vengeance que la mienne avait suivi cet homme prédestiné depuis sa stalle au théâtre jusqu'à la porte de sa maison, et depuis celte porte jusqu'au refuge qu'il était venu chercher à Paris. Une autre vengeance que la mienne lui avait demandé compte de ses méfaits, et lui en avait infligé le mortel châtiment. Le moment même où je l'avais désigné à Pesca, dans le parterre du théâtre, je manière à être entendu par cet étranger qui, placé à :ôté de nous, l'examinait comme nous, — ce moment ivait scellé sa condamnation. Je me rappelai le combat {ui se livrait dans mon cœur, alors que nous étions face a foce, — la peine que j'avais eue à soulïrir qu'il m'échap- 1 at, — et ce souvenir me fit frisonner.

Lentement, pouce par pouce, j'avançais, porté par la (ouïe, me rapprochant peu à peu de celte cloison de verre qui, à la Morgue, sépare les vivants et les morts ; — et je (luis, arrivé derrière le premier rang des spectateurs,

par avoir sous les yeux l'affreux tableau dont ils se repaissaient.

Il était là, désavoué par tous, inconnu de tous ; exposé à la curioslié frivole d'une populace française t Ici était venue aboutir cette longue existence de talents dégradés et d'insouciance criminelle I Dans ce repos sublime dont la mort l'enveloppait, son visage sculptural, aux larges contours, se montrait à nous empreint d'une telle majesté, que les Parisiennes qui caquetaient autour de moi s'écriaient en chœur, de leurs voix aiguës, en levant les mains d'admiration : — « Ah ! le bel homme ! Mon Dieu, le bel homme !... » Une seule blessure l'avait tué; c'était un coup de couteau ou de poignard dont l'étroite plaie se voyait à peine au-dessus du cœur. Le cadavre ne portait aucune autre trace de violence, si ce n'est pourtant au bras gauche; et là, justement à l'endroit où j'avais vu marqué le bras de Pesca, deux fortes entailles, dessinant assez nettement la lettre T, avaient absolument effacé le symbole de la société secrète. Les vêtements du mort, accrochés au-dessus de lui montraient qu'il avait eu conscience de son danger ; — ils étaient choisis de manière à le déguiser en ouvrier parisien. Pendant quelques secondes encore, mais non plus longtemps, je me contraignis à contempler ce spectacle, à travers la .cloison transparente. Mais je n'en dirai pas davantage; car c'est là tout ce que je vis.

Le peu de renseignements relatifs à cette mort, que j'ai pu me procurer dans la suite, (quelques-uns de Pesca, quelques autres puisés à différentes sources) doivent être résumés ici pour en finir avec ce triste sujet.

Le corps de Fosco avait été retiré de la Seine, encore enveloppé du déguisement dont j'ai parlé; rien ne fut trouvé sur lui qui révélât ou s'en nom, ou son rang, ou l'endroit qu'il habitait. La main qui l'avait frappé ne fut jamais connue, et les circonstances dans lesquelles il avait péri sont encore ignorées. Je laisse aux autres le soin de tirer leurs conclusions, comme j'ai tiré les miennes, par rapport à ce mystérieux assassinat. Lorsque j'aurai dit

qiio l'élrangei' à In cicntrice élait un membre de la Fraternité (reçu en Italie après l'expatriation de Pesca); quand j'aurai ajouté que les deux -entailles dessinant un T sur le bras gauche du cadavre, formaient l'initiale du mot italien : « Traditore », et attestaient ainsi que la Fraternité avait fait justice d'un « traître », j'aurai, pour autant que je le puisse, contribué à jeter quelques lumières sur le trépas mystériçux du comte Fosco.

Le lendemain du jour oii il m'avait été donné de \2 voir, le cadavre fut reconnu, par suite d'une lettre ano nyme adressée à la veuve du comte. Il fut enterré par loà -nsdemadame Fosco, dans le cimetière du Père-Lavilisqu'à présent, des guirlandes funéraires que la |y|^renouvelle de ses mains, décorent fidèlement le3 gies de bronze qui entourent le tombeau. Elle vil .'saiUes dans l'isolement le plus complet. Il n'y a .onglemps qu'elle publiait une biographie de son ai époux. Ce livre n'éclaircit en rien l'histoire de sa et ne dit pas même quel vrai nom il avait le droit da r. Ce n'est qu'un lorg panégyrique, consacré à "'e ses vertus privées, de ses talents hors ligne, et à l'enumeialion des honneurs qui lui avaient été conférés Les circonstances de sa mort y sont très-brièvement relatées et se résument, à la première page, par celte phrase pompeuse : — « Sa vie a été une longue affirmation du droit aristocratique et des principes sacrés de l'ordre social; — il a péri, martyr de sa cause ».

Après mon retour de Paris, l'été, l'automne passèrent sans amener aucun changement qui mérite d'être mentionné ici. Nous vivions si simplement, nous étions heureux à si peu de frais que le salaire de mon travail, dont rien ne me dérangeait plus, suffisait à tous nos besoins. Au mois de février de la nouvelle aimée, notre premier

entant vint au monde; — c'était un fils. Ma mère, ma sœur et mistress Vcscy furent nos convives au petit repas de baptême, et mistress Cléments était venue, en cette occasion, prêter assistance à ma femme. Marian fut la marraine de notre garçon; Pesca et M. Gilmore (ce dernier par procuration) furent ses parrains. Je puis ajouter ici que, lorsque M. Gilmore nous revint, un peu plus tard, il voulut bien, à ma requête, se prêter au dessein dans lequel j'ai réuni ces pages, et rédiger la Reiatlûi.' qu'on a trouvée, sous son nom, dans la première par'"^ du récit; c'est ainsi que, reçue la dernière, pas moins, en vertu des exigences chronolog^ sa place avant beaucoup d'autres que j'avais semblées.

Le seul événement de notre triple existence reste maintenant à raconter, eut lieu quand Walter venait d'entrer dans son septième moj époque, je fus envoyé en Irlande pour y esqi tains sites compris parmi les «illustrations >' journal auquel j'étais attaché. Absent pour quinzaine, je correspondis régulièrement a . -. ,

et Marian, sauf dans les trois jours qui précétî ..o

retour, et où l'indécision de mes allées et venues ne m'a vait pas permis de recevoir leurs lettres. J'achevai d.3 nuit le voyage qui m.e ramenait à elles; et lorsque j'arrivai chez moi, de grand matin, j'eus la surprise très-con plète de n'y trouver personne pour me recevoir. Laurc, Marian et l'enfant étaient partis de la veille.

Un billet, écrit par ma femme, et qui me fut remis par le domestique, ne fit qu'augmenter mon étonnement, en m'apprenant que tout ce monde était parti pour Limmeridge-House. Marian avait interdit absolument qu'on me donnât, par lettres, les moindres explications; j'étais prié de les suivre, aussitôt que j'arriverais; — un éclaircissement complet m'attendait à mon arrivée dans le Cumberland ; — et d'ici là, il m'était interdit de concevoir la moindre inquiétude. Le billet n'en disait pas plus long.

Il était encore d'assez bonne heure pour prendre le

L\ FKMMIC KN HLANT, VU

train du mntiii. J'arrivai à Lhnmeridgc-Ilousc dans l'après-midi.

Ma femme et Marian étaient toutes deux en haut. Elle, s'étaient établies (sans doute pour augmenter eneore ina surprise), dansja pelile cljanibre qui m'avait, jadis, été assignée pour atelier, lorsque je travaillais aux dessins de M. Fairlie. Sur la chaise même qui me servait habituellement, Marian était maintenant assise, et, sur ses genoux, reniant letait assidûment son hochet de corail, — tandis que Laura, debout auprès de cette table à dessein que je me rappelais si bien, tenait ouvert sous sa st .Hi le petit album qu'autrefois j'avais rempli pour ellechaisf^u nom du ciel! demandai-je, qui a pu vous doncomlc '^^^ de venir ici? M. Fairlie, au moins, en est-il

à -^ m arrêta la question sur mes lèvres, en m'anprepjjj^ je M. Fairlie était mort. Subitement atteint de pa- ^ç: .e, on n'avait pu lui faire reprendre connaissance, vj, iyrle 'le^ avait avisées de son décès, et leur avait porio '"i^s^^ié de se rendre immédiatement à Limmcridge-

l'éloge u

pressentiment de quelque grande métamor-

]..iiose commençait à poindre dans mon esprit. Laura prit la parole, avant que j'eusse tout à fait débrouillé mes idées à ce sujet. Elle se glissa auprès de moi pour jouir de la surprise qu'exprimait encore ma physionomie.

•— Mon bien-aim.é Walter, dit-elle, avons-nous réellement à nous excuser d'être si témérairement venues ici Alors, mon ami, je crains bien d'être obligée, contre toutes nos règles, à faire allusion au passé.

— Vous n'êtes nullement obligée à rien de pareil, dit Marian. Nous nous expliquerons tout aussi clairement, et dune manière beaucoup plus intéressante, en nous reportant vers l'avenir. Elle quitta sa chaise, et soulevant l'enfant qui se démenait en gazouillant dans ses bras : — Savez -vous, Walter, qui est ce jeune homme? me demanda-t-elle, les yeux débordant de larmes; mais c'étaient des larmes de joie.

— Mon élourdissement lui-même a ses limites, lui

répondis-je, et je crois pouvoir gaFantir que je reconnais mon pelit bonhomme.

— Petit bonhomme ! s'écria-t-elle avec un retour de son ancienne gaieté. Osez-vous bien traiter si familièrement un des membres de l'aristocratie anglaise? et savez vous quand j'offre à vos regards cet illustre t baby », en présence de qui vous êtes? Évidemment non ! Laissezmoi donc présenter l'un à l'autre deux éminenls personnages: M. WalterHartright... l'héritier de Limmeridge!...

Ce fut ainsi qu'elle parla. J'ai tout dit en écrivant ces derniers mots. La plume tremble dans ma main. Le long et heureux travail de tant de mois est maintenant terminé! Marian a été l'ange tutélaire de nos deux existences. — A Marian, un jour, de parachever notre histoire î

FIN DE LA FEMME EN BLANfl.

Tï t6

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Echéonce

The Library

University of Ottawa

Dote due

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