‹ La femme en blancChapitre 5 sur 15 · FIN DU RECIT DE HARTRIGHT · texte numérisé non relu

FIN DU RECIT DE HARTRIGHT

Le récit est continué par Vincent Gilmore, de Ghancery Lane,

avocat

Je trace ces lignes à la requête de mon ami, M. Walter Harlright. Elles ont pour objet de faire connaître quelques événements qui portèrent un certain préjudice aux inlérêls de miss Fairlie, et qui eurent lieu après que M. Hartright fut parti de Limmeridge-House.

Il ne m'est pas imposé de dire si mon opinion est ou non favorable à la publicité qu'on entend donner aux notables événements domestiques dont le récit que je vais faire relatera plusieurs circonstances importantes. M. Hartright a pris toute la responsabilité de cette décision; et les circonstances qui restent à exposer montreront qu'il a surabondamment acquis le droit de prendre, à cet égard, le parti qui lui conviendra le mieux. Son plan, qui consiste à présenter l'histoire au public de la manière à la fois la plus vivante et la plus vraie, exige qu'elle soit racontée, à chaque période successive des événements, par les personnes qui, alors, y prenaient la part la plus directe. Une conséquence nécessaire de cet arrangement, c'est que je dois prendre, pour le présent, le rôle de narrateur. J'étais dans le Cumberland pendant le séjour qu'y vint faire sir Percival Giyde, et je pris une

part personnelle au résultat le plus essentiel de sa courte résidence chez M. Fairlie. Il m'incombe, par conséquent, d'ajoutercesquelques anneaux à la chainedes événements, et je vais la reprendre, pour cela, au point même où les mains de M. Harlright ont laissé retomber celte chaîne.

J'arrivai à Limmeridge-House, le vendredi 2 novembre.

J'avais formé le projet de rester chez M. Fairlie jusqu'à l'arrivée de sirPercival Glyde. Si la démarche qu'il faisait ainsi aboutissait à la fixation d'une date quelconque pour son union avec miss Fairlie, je devais remporter à Londres, avec moi, les instructions nécessaires pour la rédaction du contrat de mariage.

Le vendredi même, je n'eus pas l'honneur d'être reçu par M. Fairlie. Il était ou se figurait être, depuis des années, dans un déplorable état de santé, et ne se trouvait pas assez bien portant pour me donner audience. Ce fut, de toute la famille, miss Halcombe que je vis la première. Elle m'accueillit à la porte du château, et voulut bien me présenter à M. Hartright, qui séjournait à Limmeridge depuis quelque temps déjà.

Je ne vis miss Fairlie que plus tard, dans la journée, seulement à l'heure du diner. Elle ne paraissait pas trèsbien portante, et j'en fis la remarque avec peine. C'est une jeune fille aimable et douce, aussi charmante, aussi attentive pour tous ceux dont elle est entourée que le fut jadis son excellente mère, — bien que, par son extérieur, elle rappelle plutôt l'auteur de ses jours. Mistiess Fairlie avait des yeux et des cheveux noirs; sa fille aînée, miss Halcombe, me la rappelle d'une manière frappante. Miss Fairlie nous fil, le soir un peu de musique, — et ne joua pas, ce me semble, aussi bien qu'à son ordinairç. îs'ous eûmes un « rubler » au whist; véritable profanation de ce noble jeu, du moins, quant à l'attention que semblaient y porter mon partner et mes adversaires. M. Hartright, dès le moment où nous fûmes présentés l'un à l'autre, m'avait favorablement impressionné; mais je découvris bientôt qu'il n'était pas exempt de quelques-uns des défauts de savoir-vivre qui sont ceux de son âge et de son époque. Il y a trois choses qu'ignorent absolument les

jeunes gens de la génération actuelle ; ils ne savent ni rester à boire après lediner, ni jouer au whist, ni tourner un compliment aux dames. M. Hartright ne faisait pas exception à celte règle générale. Même alors, cependant, et après une connaissance bien sommaire, il me frappa comme un jeune homme d'attitude modeste et d'excellentes façons.

Le veridnedi se passa ainsi. Je ne dis rien des objets plus sérieux qui préoccupèrent, ce jour-là, mon attention; — la lettre anonyme à miss Fairlie; les mesures que je jugeai convenable de prendre dès qu'on m'en parla : la ferme conviction où j'étais que sir Percival Glyde nous fournirait, relativement à ces circonstances obscures, toutes les explications que nous pouvions attendre. Je ne parle pas de tout ceci, puisque, si je le comprends bien, il en a été fait mention dans Je récit qui précède.

Le samedi, M. Hartright était parti avant que je ne descendisse pour le déjeuner. Miss Fairlie resta chez elle toute la journée, et miss Halcombe me parut d'assez triste humeur. Le château n'était plus ce que je l'avais vu du temps de M. et mistress Philip Fairlie. Durant l'aprèsmidi, je fis seul une promenade dans les environs, et visitai quelques-uns des endroits que j'avais appris à connaître, il y a plus de trente ans, en venant à Limmeridge pour y régler les affaires de la famille. Ces endroits, eux aussi, avaient bien changé.

Vers deux heures, M. Fairlie m'envoya dire qu'il se trouvait assez bien pour me recevoir. « Lui, » du moins, n'avait rien perdu, depuis notre première connaissance. Son entretien roulait toujours sur les mêmes sujets, -- à savoir lui-même et ses maux innombrables, ses médailles merveilleuses et ses incomparables « eàux-forles » de Rembrandt. Dès que je voulus aborder l'affaire qui m'amenait chez lui, mon homme ferma l'œil, prétendant que je le « bouleversais » Je persistai à le « bouleverser » en revenant obstinément, à plusieurs reprises, sur le même sujet. Tout ce que je pus tirer au clair fut « qu'il regardait le mariage de sa nièce comme une affaire réglée, sanctionnée par le père de la jeune fille, sanctionnée par

lui-même, union d'ailleurs très-désirable, et des tracas de laquelle il lui tardait fort, personnellement, d'être enfin débarrassé. Quant au clauses du contrat, si je voulais bien consulter sa nièce, et, profitant ensuite de ce que je connaissais à fond leurs affaires de famille, si je voulais tout préparer, et borner sa participation de tuteur, dans cette affaire, au simple « oui » qu'il faudrait prononcer à certains moments,— ob! alors, il remplirait mes vues, et les vues de toute autre personne, avec un plaisir infini. D'ici là, je voyais ce qu'il était, un pauvre invalide, confiné dans sa chambre. Me semblait-il en état de supporter beaucoup de tourments ?Non, sans doute. Et, alors, pourquoi le tourmentait-on ? »

J'aurais pu m'étonner un peu de ce que M. Fairlie, dans son rôle de tuteur, réduisait ainsi sa part d'influence, si je n'avais assez connu les affaires de la famille pour savoir qu'étant célibataire, il n'avait, sur le domaine de Limmeridge, que des droits de simple usufruit. Informé, du reste, comme je l'étais, je ne fus ni surpris ni déçu par le résultat de notre entrevue. M. Fairlie avait, tout simplement, vérifié mes prévisions, — et c'est tout ce que j'en pouvais dire.

Le dimanche fut un jour ennuyeux, au dehors comme au dedans. Une lettre m'arriva du « soliciter b de sir Percival Glyde, m'accusant réception de la lettre anonyme dont je lui avais envoyé copie, et de l'exposé de faits qui accompagnait cette lettre. Miss Fairlie vint nous rejoindre dans l'après midi, fort abattue et, en somme, fort différente d'elle-même. Je causai quelques instants avec elle, et risquai une délicate allusion à sir Percival. Elle écouta sans mot dire. Sur tout autre sujet, elle semblait disposée à suivre la conversation; sur celui-là, elle la laissait invariablement tomber. Je commençai à me demander si, par hasard, elle n'en était pa> à se repentir de son engagement, — comme tant d'autres jeunes dames le font souvent, et souvent aussi trop lard.

Le lundi, sir Percival Glyde arriva.

Je vis en lui un homme des plus séduisants, comme extérieur du moins, et comme manières. Il avait l'air un

peu plus âgé que je ne m'y attendais, ayant les cheveux assez rares sur le haut de la tête, les traits marqués, la figure fatiguée. Mais ses allures étaient aussi actives et son humeur aussi alerte que celle d'un jeune homme. La manière dont il répondit à l'accueil de miss Halcombe fut délicieusement simple et cordiale; et lorsque je lui fus présenté, il se montra si bienveillant, il me mit si bien à mon aise, que nous nous trouvâmes ensemble sur le pied d'une vieille amitié. Miss Fairlie n'était point avec nous quand il arriva, mais elle entra dans l'appartement, environ dix minutes plus tard. Sir Percival se leva, et lui offrit ses hommages avec une grâce parfaite. L'inquiétude évidente que lui causait le changement fâcheux survenu dans l'aspect général de cette jeune personne, fut exprimée avec un mélange de tendresse et de respect, une délicatesse de ton, de voix, de gestes, qui faisaient autant d'honneur à son tact naturel qu'à sa bonne éducation. Je fus un peu étonné, dans de telles circonstances, de constater que miss Fairlie continuait à être gênée et mal à son aise devant lui, et de lui voir saisir le premier prétexte venu pour quitter de nouveau le salon. Sir Percival ne prit garde ni à la contrainte de son accueil, ni à cette brusque retraite qui nous l'enlevait. Présente, il ne l'avait pas fatiguée de ses attentions; absente, il n'embarrassa miss Halcombe par aucune allusion gênante au départ de sa sœur. Son habitude du monde, son tact parfait ne se trouvèrent jamais en défaut, soit dans cette occasion, soit dans aucune autre, pendant tout le séjour que nous fimes ensemble à Limmeridge-House.

Aussitôt que miss Fairlie eut quitté l'appartement, il alla au devant d'une question embarrassante pour nous, en nous parlant le premier de la lettre anonyme : « Parti du Hampshire, il p/était arrêté à Londres; il y avait vu son avocat; il avait lu les documents envoyés par moi, et il arrivait dans le Gumberland, pénétré du désir de donner toute satisfaction à nos inquiétudes en s'expliquant aussi nettement, aussi clairement que la parole humaine lui permettrait de le faire. » D'après cette déclaration formelle, je lui présentai la lettre originale que

j'avais conservée pour la soumellre à son inspection. Il me remercia, et refusa d'y jeter les yeux, disant qu'il avait vu la copie, et qu'il était tout disposé à laisser la minute dans nos mains.

Le détail des faits qu'il aborda ensuite, immédiatement, répondit à mon attente par son caractère simple et tout a fait explicite.

« Mistress Catherick, nous apprit-il, lui avait fait contracter, à une époque antérieure, certaines obligations, résultant de services qu'elle avait rendus, tant à luimême qu'à quelques membres de sa famille. Elle avait eu le double malheur, depuis lors, d'être abandonnée par l'homme qu'elle avait épousé, puis de rester avec une enfant dont les facultés mentales se montrèrent fort incomplètes dès son jeune âge. Bien que le mariage de mistress Catherick l'eût transportée dans une partie du Hampshire fort éloignée de celle où était situé le domaine de sir Percival, il avait eu soin de ne pas la perdre de vue; son amitié pour cette pauvre femme et sa reconnaissance pour ses services passés, se trouvant très-fortifiées par Tadmiration que lui inspiraient la patience et le courage avec lesquels elle supportait les coups du sort. Avec le temps, les symptômes d'infirmité mentale qui s'étaient manifestés chez sa malheureuse fille, prirent un tel caractère de gravité, qu'il devint indispensable de la soumettre à un traitement assidu. Mistress Catherick ellemême reconnut celte nécessité; mais elle avait, en même temps, un préjugé commun à toutes les personnes d'une certaine condition, et qui l'empêchait de permettre que sa fille fut admise, par le bénéfice de la charité publique, dans un hôpital ordinaire. Sir Percival prit en considération ce préjugé, par suite du respect que lui inspirait, à tous les degrés de l'échelle sociale, un sentiment vrai d'honnête indépendance;' aussi avait-il résolu de reconnaître le long attachement de mistress Catherick aux intérêts de sa fomille, en défrayant le séjour de sa fille dans un « asile » particulier, digne de toute confiance. Au grand regret de la mère, au grand regret de sir Percival luimême, l'inlbrlunée créature avait découvert la participa-

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tioii de ce dernier à cette espèce d'emprisonnement exigé par les circonstances, et, dès-lors, elle avait conçu à son égard une méfiance, une haine des plus violentes. Cette haine, cette méfiance, — qui, à plusieurs reprises, s'étaient manifestées dans la maison d'aliénés, — faisaient clairement comprendre l'orfgine de la lettre anonyme, écrite depuis son évasion. Si le souvenir que miss Halcombe et M. Gilmore avaient dû garder de ce document ne leur semblait point d'accord avec cette interprétation, ou s'ils désiraient quelques détails de plus sur « l'asile » en question (il en donnait l'adresse, en même temps que celles des deux médecins sur les certificats desquels la jeune malade y avait été admise), il était prêt à répondre à toute question, à dissiper toute incertitude. 11 croyait avoir rempli ses devoirs envers la malheureuse jeune iemipe, en recommandant à son avoué de n'épargner aucune dépense pour la retrouver et la remettre ensuite entre les mains des hommes de l'art; ainsi voulait-il remplir ses devoirs envers miss Fairlie et sa famille, avec la même droiture et la même sincérité. »

Ce fut moi qui, le premier, répondis à celle allocution. Je voyais clair dans ce que j'avais a faire. Le grand mérite de l'élude du droit, c'est qu'elle permet de contester n'importe quelles affirmations humaines, présentées sous n'importe quelles formes et dans n'importe quelles circonstances. Si je m'étais senti le besoin, comme avocat, de tirer, des explications même de sir Percival Glyde, la matière d'un bon procès à lui intenter, je l'aurais pu sans nul doute. Mais tel n'était pas mon devoir du moment : j'exerçais comme arbitre, et non comme partie. J'avais donc à peser l'explication que nous venions d'entendre; je devais tenir tout le compte voulu de l'excellente réputation du gentleman qui nous la présentait; je devais ensuite décider, en mon âme et conscience, si, d'après l'exposé même de sir Percival, les probabilités étaient claires en sa faveur, ou claires contre lui. Ma conviction privée fut qu'il les avait évidemment pour lui; et je déclarai, en conséquence, que son explication était,- à mon sens, incontestablement satisfaisante.

Miss Halcombe, qui me suivait du regard avec beaucoup d'attention, prononça, de son côté, quelques paroles analogues, — cependant, avec une certaine hésitation que les circonstances ne me semblaient pas justifier. Je ne saurais dire, d'une manière positive, si l'honorable sir Percival remarqua ou non ceci. Mon opinion, cependant, est qu'il y prit garde, attendu qu'il revint avec instance sur ce qu'il avait dit, bien qu'il pût, sans manquer à aucune convenance, regarder ce sujet comme épuisé.

— Si mon simple exposé des faits ne s'était adressé qu'à M. Gilmore, dit-il, je regarderais comme superflu d'insister sur un récit en lui-même assez triste. Je crois, en eiïet, pouvoir m'attendre à ce que M. Gilmore, comme gentleman, ne révoque point ma parole en doute; et dès qu'il m'a rendu cette justice, toute discussion sur le sujet qui nous occupe se trouve naturellement close. Mais, vis-à-vis d'une dame, ma position n'est pas la même. Je lui dois, à elle, ce que je n'accorderais à aucun homme sur la terre; — une preuve qui vérifie mon assertion. Vous ne pouvez me demander cette preuve, miss Halcombe; il est, dès lors, de mon devoir envers vous, plus encore envers miss Fairlie, de vous l'offrir spontanément. Oserais-je vous prier de vouloir bien écrire immédiatement à la mère de cette malheureuse, — à mistress Catherick, — pour lui demander son témoignage à l'appui des explications que j'ai eu l'honneur de vous soumettre?...

Je vis miss Halcombe changer de couleur, et sa physionomie trahir un certain malaise. Si poliment qu'elle fût exprimée, la suggestion de sir Percival lui paraissait sans doute, comme à moi, une très-délicate allusion à l'hésitation qu'elle avait laissé entrevoir un instant auparavant.

— J'espère bien, sir Percival, dit-elle avec vivacité, que vous ne me faites pas le tort de me supposer la moindre méfiance à votre égard?

— Certainement non, miss Halcombe. Vous ne devez voir, dans ma proposition, qu'un simple acte de déférence pour « vous *. M'excuserez-vous si je m'entête encore à vous ie faire accepter ?...

LA FEMME EN BLANC dCl

Toulon parlant, il allait vers le bureau; il en approcha un fauteuil et ouvrit la boite à papier.

— Laissez-moi vous supplier d'écrire ce billet, dit-il, à titre de service pour « moi ». Il ne vous prendra pas plus de quelques minutes. Vous n'avez qu'à poser deux questions à mistress Catherick. D'abord, si sa fille a été placée à « l'asile », elle le sachant et l'approuvant? En second Heu, si ma participation, dans cette affaire, a été ce qu'il fallait pour me mériter l'expression de sa reconnaissance? Aux yeux de M. Gilmore, ce sujet désagréablt est éclairci; il l'est également aux vôtres, à ce qu'il paraît, — veuillez donc aussi l'éclaircir aux miens en écrivant cette petite lettre.

— Vous me contraignez, sir Percival, à vous accordei une demande que j'eusse été bien plutôt disposée à écarter... — A ces mots, miss Halcombe se leva de sa place, et alla s'asseoir au bureau. Sir Percival la remercia, lui tendit une plume, et revint vers la cheminée. La pelitt levrette italienne de miss Fairlie était couchée sur le tapis. Il étendit la main vers elle, et l'appelant d'un ton de bonne humeur :

— Allons, Nina, disait-il, est-ce que nous ne nous connaissons plus, maintenant?...

Le petit animal, craintif et farouche comme le sont d'ordinaire ces chiens de salon, le regarda d'un air mécontent, se déroba sous sa main caressante, et, gémissant, frissonnant, s'alla tapir sous un canapé. Il n'était guère probable qu'un homme de son espèce fût déconcerté par une bagatelle comme le mauvais accueil d'un roquet hargneux. Je remarquai pourtant qu'il s'en alla très-brusquement du côté de la fenêtre. Peut-être at-il ses moments d'irritation? S'il en est ainsi, je puis le comprendre. J'ai mes moments d'irritation, moi aussi.

Miss Halcombe ne mit pas longtemps à écrire le billet. Elle se leva quand il fut fini, et tendit à sir Percival la feuille encore ouverte. Il la prit en s'inclinant, la plia aussitôt, sans jeter les yeux sur ce qu'elle pouvait contenir, cacheta la lettre, écrivit l'adresse, et la lui remit en silence. Je n'ai jamais vu, de ma vie, plus de grâce et

de bonnes façons qu'il ne venait d'en déployer sous mes yeux.

— Vous insistez, sir Percivai, dit miss Halcombe, pour que cette lettre soit mise à la poste ?

— Je vous le demande. en grâce, répondit-il. Et, maintenant que ce point est réglé, permettez-moi une ou deux questions encore sur l'infortunée à laquelle se rapporte ce billet. J'ai lu la communication que M. Gilmore a bien voulu adresser à mon avoué, oii il est rendu compte des circonstances qui on permis de constater l'identité de la personne à laquelle la lettre anonyme devait être attribuée. Il y a cependant certains points sur lesquels cet exposé de faits garde le silence. Anne Catherick a-t-elle vu miss Fairlie?

— Certainement non, répondit miss Halcombe.

— Vous a-t-elle vue?

— Pas davantage.

— Elle n'a donc vu personne du château, si ce n'est un certain M. Hariright, qui l'a rencontrée, par hasard, dans le cimetière du village ?

— Personne, si ce n'est lui.

— M. Hartright était, je crois, employé à Limmeridge, comme professeur de dessin?... Est-il membre d'une de nos sociétés d'aquarellistes ?

— Je le crois, répondit miss Halcombe.

Il s'arrêta un instant, comme s'il méditait cette dernière réponse, et reprit ensuite :

— Avez-vous découvert où résidait Anne Catherick pendant son séjour dans ces environs ?

— Oui; elle habitait une ferme des marais, qu'on appelle Todd's-Corner.

— Nous sommes tous obligés, dans l'intérêt même de celte pauvre créature, à tâcher de la découvrir, continua sir Percivai. Il peut lui être échappé, à Todd's-Corner, quelque révélation indirecte qui nous mettrait sur ses traces. J'irai donc, à tout hasard, y faire enquête. D'ici là, comme je ne saurais prendre sur moi de débattre avec miss Fairlie un si pénible sujet, puis-je espérer, miss Halcombe, que, vous voudrez bien lui donner lea explica-

lions requises, en les ajournant, cela va sans le dire, jusqu'à ce que vous ayez reçu la réponse à ce billet?... Miss Hnlcombe promit de luire droit à sa demande. Il la remercia, sourit agréablement, et nous quitta pour aller s'installer dans son appartement. Au moment où il ouvrait la porte, la capricie\ise petite levrette, passant hors du sopha la pointe effilée de son museau, lui jeta un ou deux aboiements hostiles.

— Nous n'avons pas perdu notre matinée, miss Halcombe, m'écriai-je, dès que nous fûmes seuls. Voici déjà finies les inquiétudes de ce jour redoutable!

~ Oui, sans doute, répondit-elle. Je suis charmée que vos scrupules- soient tous dissipés.

-- Mes scrupules!... Avec le billet que vous avez en main, « vos » scrupules aussi, bien certainement, doivent être pacifiés.

— Oh! oui; comment pourrait-il en être autrement!... Je savais bien que la chose ne se vérifierait pas, continuât-elle, se parlant à elle-même plutôt qu'à moi ; mais je souhaiterais presque que AValter Hartright eût assez prolongé son séjour ici pour assister à l'explication et entendre la proposition qui m'a été faite relativement à celte lettre. . .

Je fus un peu étonné, — peut-être aussi un peu piqué, — lorsque j'entendis ces derniers mots.

— Les circonstances, il est vrai, repartis-je, ont remarquablement impliqué M. Hartright dans cette affaire de lettfe ; et me voici prêt à reconnaître qu'il s'est conduit, tout bien considéré, avec beaucoup de délicatesse et de discrétion. Mais je ne vois pas, je l'avoue, en quoi sa présence aurait pu modifier utilement l'effet que la déclaration de sir Percival devait produire ou sur vous ou sur moi.

— Ce n'était qu'une chimère, dit-elle, toujours distraite. Il n'y a pas à discuter là-dessus, monsieur Gilmore. Votre expérience doit être. — elle est, en effet, — le meilleur guide que je puisse souhaiter...

Je ne trouvai pas tout à fait de mon goût cette manière, bien marquée, de faire peser toute la responsabilité sur

mes épaules. De la part de M. Fairlie, cela ne m'eût point étonné. Mais, avec sa résolution, sa netteté d'esprit, miss Halcombe était la dernière personne que je me fusse attendu à trouver reculant devant l'expression d'une opinion conçue par elle.

— Si quelques doutes vous tourmentent encore, lui dis-je, pourquoi ne pas m'en faire part immédiatement? Dites-le moi tout net : avez-vous quelque raison pour vous méfier de sir Percival Glyde ?

— Aucune.

— Voyez-vous, dans ses explications, quelque chose d'improbable ou de confradictoire ?

— Comment pourrais-je le dire, après les preuves qu'il m'a offertes à l'appui de sa véracité ? Quel témoignage vaudrait en sa faveur, monsieur Gilmore, celui qu'il invoque, celui de la mère de cette femme?

— - Il n'en est pas de meilleur. Si la réponse à vos questions est de nature à vous satisfaire, on ne voit pas, moi du moins, ce qu'un ami de sir Percival pourrait lui demander de plus.

— Eh bien! nous enverrons la lettre, dit-elle, se levant pour quitter le salon; et nous ajournerons, à l'arrivée de la réponse, toute mention du même sujet. N'attachez aucune importance à mes hésitations! Le seul motif que j'en puisse donner, c'est queLaura, dans ces derniers temps, m'a causé beaucoup d'inquiétude; or, vous savez, monsieur Gilmore, que l'inquiétude vient à bout des gens les plus forts...

Elle me quitta brusquement; et sa voix, naturellement bien posée, me parut faiblir en articulant ces derniers mots. C'est une nature sensible,, véhémente, passionnée, — une femme comme on n'en trouverait pas une sur dix mille, à notre époque triviale et superficielle. Je la connaissais depuis ses plus jeunes ans; je l'avais vue à l'épreuve, tandis qu'elle grandissait, dans plus d'une crise de famille, et ma longue expérience d'elle me faisait attacher à ses hésitations, dans les circonstances ci-dessus mentionnées, plus d'importance qu'à celles d'une femme ordinaire. Je ne voyais, quant à moi, aucune occasion de doute ou de scrupules; et pourtant^ grâce à elle.

LA FKMMI-: KN DLANC lerj

j'étais quelque peu Iroublé, quelque peu mal à mon aise. Dans mon jeune temps, je me serais révolté, je me serais irrité contre cette déraisonnable situation d'esprit. Ramené, par l'âge, à une philosophie plus sereine, je sortis paisiblement pour aller un peu prendre l'air.

Nous nous retrouvâmes tous à l'heure du dîner.

Sir Percival était d'une gaieté tellement bruyante, que j'avais peine à reconnaître en lui cet homme dont le tact et le sang-froid, le bon sens et la dignité aristocratiques m'avaient si vivemenir impressionné le matin même. Les seuls indices auxquels je pus le retrouver tel que je l'avais vu alors, étaient, çà et là, dans son attitude vis-à-vis de miss Fairlie. Un regard, un mot d'elle arrêtaient court ses plus tumultueux éclats de rire, suspendaient l'entrain de ses plus joyeux propos, et, en un instant, Taisaient de lui pour elle, si ce n'est pour d'autres, un modèle d'attentions et d'égards. Sans jamais essayer de l'entraîner au courant de la causerie, jamais non plus il ne perdait la plus légère occasion qu'elle pût lui fournir de la laisser s'y engager comme par hasard, et de lui adresser, seulement alors, ainsi favorisé par les circonstances, ces paroles flatteuses qu'un homme, doué de moins de tact et de délicatesse, lui eût fait entendre, de but en blanc, à mesure qu'elles lui seraient venues. Miss Fairlie, — et j'en fus quelque peu surpris, — semblait lui savoir gré de ses attentions, sans qu'elles eussent le don de l'émouvoir. De temps en temps, lorsqu'il la regardait ou lui parlait, elle manifestait quelque confusion; mais elle restait très-froide à son égard. Ainsi le rang, la fortune, la bonne éducation, la bonne mine, les respects d'un gentleman, joints à tout le dévouement d'un prétendu fort épris, étaient humblemen déposés à ses pieds, et, selon toutes les apparences actuelles, sans espoir de les lui faire agréer.

Le lendemain, qui était un mardi, sir Percival (prenant un des domestiques pour guide), se rendit, dès le malin, à Ïodd's-Corner. Ses investigations, à ce que j'appris depuis, n'amenèrent aucun résultat. A son retour il eut un entretien avec M. Fairlie, et, dans l'après-midi, sortit à cheval avec miss Halcombe. Rien autre chose n'arriva

qui mérite une mention. La soirée se passa comme à l'ordinaire. Aucun changement chez sir Percival; aucun changement chez miss Fairlie.

Le courrier du mercredi nous apporta un événement, — à savoir la réponse que nous attendions de mistrcss Calherick. Je pris de ce document une copie que j'ai conservée et que je crois pouvoir, sans inconvénient, placer ici. La rédaction textuelle était comme suit :

« Madame,

» Permettez-moi de vous accuser réception de la lettre » par laquelle vous me demandez si ma fille, Anne, avait » été placée entre les mains des médecins à ma connaisi> sance et avec mon approbation; en outre, si la participa- » tion de sir Percival Glyde à cette mesure a été de nature » à lui mériter l'expression de ma reconnaissance. Veuillez » accueillir ma réponse affirmative à ces deux questions, » et me croire, madame, votre très-obéissante.

» Janne-Anne Catherick. »

Style laconique, sec, allant au lait; comme forme, c'était une lettre qui, pour être d'une femme, sentait terriblement son vieux procureur; en substance, elle confirmait les dires désir Percival aussi complètement qu'on le pût désirer. Ce fut, du moins, mon opinion, et, sauf quelques réserves peu importantes, ce fut aussi l'opinion de miss Halcombe. Sir Percival, quand la letkre lui fut montrée, ne parut pas être frappé par ce qu'elle avait de sommaire et de brusque. Il nous apprit que mistress Calherick était une femme avare de ses paroles, une personne d'esprit net, sans imagination, allant droit devant elle, et qui écrivait comme elle parlait, sans aucune fleur de rhétorique.

Maintenant que la réponse nous était parvenue, notre premier soin devait être de faire connaître à miss Fairlie l'explication de sir Percival. Miss Halcombe s'en élait chargée, et avait déjà quitté le salon pour aller rejoindre sa sœur, lorsqu'elle y renfra tout à coup et vint

s'asseoir auprès de la dormeuse dans laquelle je m'étais établi pour lire les journaux. La minute d'avant, sir Percival était parti pour aller Taire un tour dans les écuries, et il n'y avait plus que nous dans le salon.

— Je suppose, me dit-elle, retournant et froissant dans sa main la lettre de mistress Catherick, je suppose que nous avons fait, bel et bien, tout ce qu'on pouvait attendre de nous ?

— Gela dépend, rcpondis-je, un peu clingriné de voir renaître son hésitation. Comme ami de sir Percival, le connaissant bien et se fiant à lui, nous avons fait, et au delà, tout le nécessaire. Mais, si nous voulons traiter

^avec lui en ennemis méfiants et qui se tiennent sur leurs gardes...

— Il ne faut pas même songer à cette alternative, ^interrompit-elle. Nous sommes les amis de sir Percival,

et si son indulgente générosité peut ajouter à notre respect pour lui, nous devrions nous ranger, dès aujourd'hui, parmi ses admirateurs. Vous savez sans doute qu'il a vu, hier, M. Fairfie, et qu'ensuite il est sorti avec moi?

— Oui. Je vous ai vus partir ensemble, à cheval.

— Nous débutâmes, à la promenade, par causer d'Anne Catherick et de son étrange rencontre avec M. Hartright. Mais, quittant bientôt ce sujet, sir Percival me parla ensuite, avec la plus parfaite abnégation, de son engagement vis-à-vis de Laura. « Il avait remarqué, me dit-il, qu'elle était dans un triste état de langueur, et, jusqu'à information contraire, il attribuerait uniquement à cette cause l'altération de son attitude envers lui. Si, pourtant, ce changement avait d'autres motifs plus sérieux, il nous suppliait, M. Fairfie et moi, de ne gêner en rien les inclinations de cette enfant. Tout ce qu'il demandait, en ce cas, c'était qu'elle voulut bien récapituler, une dernière fois, et les circonstances qui avaient d'abord présidé à leur mutuel engagement, et ce qu'avait été sa conduite, à lui, depuis cette époque jusqu'au moment actuel. Si, après avoir mûrement réfléchi sur ces deux sujets, elle souhaitait réellement qu'il abdiquât ses prétentions à l'honneur d'être son mari, — et si elle le lui

disait nettement, elle-même, de sa propre bouche, — il n'hésiterait pas à se sacrifier en la laissant tout à fait libre de se regarder comme dégagée.

— C'était là, miss Halcombe, tout ce qu'un homme peut dire de plus. Et, tels que je les connais, il en est peu à sa place qui en eussent dit autant...

Elle se tut un moment, après que j'eus prononcé ces paroles, et leva les yeux sur moi avec une singulière expression de détresse et de perplexité,

— Je n'accuse personne... je ne soupçonne rien, s'écriat-elle par un brusque effort. Mais je ne peux pas et je ne veux pas prendre la responsabilité de persuader ce mariage à Laura.

— C'est exactement, répliquai-je fort étonné, la ligne de conduite que sir Percival Glyde vous convie à suivre. Il vous a suppliée de ne pas contraindre les inclinations de votre sœur. .

— Oui ; mais en me chargeant de transmettre son message, il m'oblige indirectement à ce qu'il me sollicite de ne point faire.

— Comment cela peut-il être?

— Consultez, monsieur Gilmore, la connaissance que vous avez de Laura. Si je lui recommande de réfléchir sur les circonstances qui ont présidé à son engagement, je fais en même temps appel à deux des sentiments qui ont le plus d'action sur elle, — son culte pour la mémoire de son père, et cette autre religion que constitue en elle son respect pour la vérité. Vous savez que, de sa vie entière, elle n'a manqué à une seule de ses promesses; vous savez qu'elle s'est laissée aller à cet engagement, au débttt de la fatale maladie qui allait emporter son père, et que, sur son lit d'agonie, le pauvre homme lui parlait sans cesse avec espérance, avec bonheur, du mariage qui allait donner sir Percival Glyde pour protecteur à sa fille...

J'avoue que cet aspect de la question m'ébranla quelque peu.

— Bien certainement, lui dis-je, vous ne prétendez pas inférer de tout ceci qu'en vous parlant hier comme il l'a

fait, sir Pcrcival spéculait intérieurement sur le résultat de la mission dont il vous dictait ainsi les termes...

Avant qu'elle n'eût parlé, sa physionomie franche et hardie m'avait déjà répondu.

— Pensez-vous donc, me demanda-t^elle avec une généreuse colère, que je consentirais à vivre, ne fût-ce qu'une minute, à côté d'un homme à qui j'attribuerais une pareille bassesse?...

Celle apostrophe indignée, qui m'arrivait en pleine poitrine, me réjouit singulièrement le cœur. Par métier je vois tant de mauvais sentiments... el ils indignent si peu!

— En ce cas, repris-je, veuillez m'excuser si je vous dis, dans notre style un peu farouche, que vos plaidez en dehors de vos conclusions. Quelles que puissent être les conséquences, sir Percival a bien le droit d'espérer qu'avant de demander la rupture de leur engagement, votre sœur voudra bien l'examiner à tous les points de vue raisonnables. Si cette déplorable lettre lui a donné des préventions contre son fiancé, allez sur-le-champ lui déclarer qu'à vos yeux et aux miens, il s'est complètement justifié. Quelle objection, après cela, pourrait-elle

.faire valoir contre lui ? et comment s'excuserait-elle d'avoir changé d'avis sur le compte d'un homme qu'elle acceptait bel et bien pour époux, voici tantôt deux ans, •et même un peu davantage?

— Aux yeux de la loi et delà raison, monsieur Gilmore, relte n'aurait, j'ose le dire, aucune excuse. Si elle hésite encore, et si j'hésite comme elle, vous devrez attribuer notre conduite, que vous avez le droit de trouver étrange, à un simple caprice dont la responsabilité doit peser sur .l'une comme sur l'autre. Nous la supporterons de notre mieux...

A ces mots, elle se leva tout à coup, et me planta là. Quand une femme de bon sens échappe, par une réponse d'écervelée, à la question sérieuse qu'on vient de lui adresser, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, qu'elle a quelque chose à dissimuler. Je repris la lecture de mon jouvnal, fortement enclin à soupçonner que miss Hal- I. 10

combe et miss Fairlie nourrissaient entre elles deux un beau petit secret auquel ni sir Percival ni moi n'étions initiés. Je trouvai le procédé un peu leste pour nous deux, — et particulièrement pour sir Percival.

Mes doutes, —ou pour parler plus vrai, mes convictions à cet égard, — furent confirmées par le langage et l'attitude de miss Halcombe, quand je la revis un peu plus tard, dans la même journée : elle fut étonnamment laconique et réservée en me parlant du résultat de l'entretien qu'elle avait eu avec sa sœur. Miss Fairlie, paraît-il, avait tranquillement prêté l'oreille à tout ce qu'on lui disait pour lui présenter l'affaire de la lettre sous son véritable jour; mais lorsque miss Halcombe voulut ensuite ajouter que sir Percival se proposait, en venant à Limmeridge, d'obtenir d'elle la fixation de leur hymen à une date certaine, elle coupa court à toute insistance en suppliant qu'on lui donnât un peu de temps pour se décider. « Que sir Percival, présentement, voulût ne pas user de tous ses droits, et elle tâcherait de lui donner, avant la fin de l'année, une réponse définitive. » Elle sollicitait ce délai avec tant d'inquiétude et d'agitation, que miss Halcombe avait dû lui promettre d'user, s'il le fallait, de toute son influence pour obtenir qu'il lui fût accordé; et là s'était terminée, à l'instante prière de miss Fairlie, toute discussion ultérieure du mariage projeté.

L'arrangement purement temporaire qu'elle proposait ainsi pouvait convenir assez à notre jeune fiancée. Mais, pour celui qui écrit ces lignes, cette combinaison était quelque peu gênante. Le courrier du matin m'avait apporté une lettre de mon associé, laquelle m'obligeait de revenir le lendemain à la ville, par le train de l'aprèsmidi. Il était fort probable que, dans les derniers jours de l'année, je n'aurais pas une seconde fois l'occasion de me, retrouver à Limmeridge-House. Alors, en supposant que miss Fairlie se décidât finalement à tenir sa promesse, il devenait impossible, et il était cependant nécessaire, que j'entrasse directement en communication avec elle avant de rédiger le contrat; ainsi, nous serions réduits à traiter par lettres des objets auxquels, d'un côté comme

de l'autre, une discussion verbale convient beaucoup mieux. Je me gardai bien de soulever cette difficulté avant que sir Percival eût été consulté au sujet du délai qu'on sollicitait de lui. C'était un gentleman trop pénétré des égards dus au beau sexe pour ne pas faire immédiatement droit à cette requête. Lorsque miss Halcombe m'informa de ceci, je lui dis qu'avant de quitter Limmeridge, il me fallait absolument parler à sa sœur. Miss Fairlie ne descendit point au diner, et ne passa point la soirée avec nous. Une légère indisposition fut son excuse; et il me sembla que la physionomie de sir Percival témoignait chez lui d'un certain mécontentement, bien légitime, à coup sûr.

Le lendemain matin, à l'issue du déjeuner, je montai dans le boudoir de miss Fairlie. La pauvre enfant était si pâle et si triste, elle vint au devant de moi si affectueusement et avec tant de grâce, que les beaux sermons, préparés par moi sur l'escalier, au sujet de ses indécisions et de ses caprices, me firent faute au moment décisif. Je la reconduisis au fauteuil d'où elle venait de se lever, et m'assis en face d'elle. Sa méchante petite levrette était dans cette pièce, et j'avais compté sur une réception accompagnée d'aboiements plus ou moins menaçants. Par un singulier phénomène, cette étrange petite bête sembla prendre plaisir à dérouter mes prévisions en sautant sur mes genoux, dès que je fus assis, et en fourrant familièrement son museau effilé deins mes mains qui la caressaient pour la première fois.

— C'était, ma chère, une de vos habitudes, quand vous étiez petite, de venir vous installer sur mes genoux, lui dis-je par voie d'entrée en matière, et on dirait que votre petite chienne veut aujourd'hui vous succéder sur le trône vacant... Est-ce qu'il est de vous, ce joh dessin ?...

Je lui montrais un album posé à côté d'elle sur la table, et qu'elle était évidemment occupée à parcourir au moment de mon entrée. Sur la page à laquelle il était ouvert, se trouvait un petit paysage à l'aquarelle, monté, décoré avec beaucoup de soin. C'était ce dessin qui avait suggéré ma question; question passablement oiseuse,

j'en conviens, — mais pouvais-je, la l)ouche à peine ouverte, me mettre à parler d'affaires ?

— Non, dit-elle, détournant les yeux avec un certain trouble du dessin que je lui montrais, ce n'est pas moi qui ai fait cela...

Une autre de ses habitudes d'enfance, que je me rappelais également bien, consistait à faire du premier objet venu, toutes les fois que quelqu'un lui adressait la parole, un jouet pour ses doigts distraits. A ce moment, elle se mit à les promener sur l'album, effleurant vaguement les marges de la petite aquarelle. Sa physionomie prenant une expression de plus en plus mélancolique, elle ne regardait plus ni le dessin ni moi. Ses yeux erraient par la chambre, d'un objet à l'autre ; on y lisait clairement qu'elle devinait à quelles fins je voulais l'entretenir. Voyant cela, je pensai qu'il valait mieux en venir au fait le plus tôt possible.

— Un des objets qui m'amènent ici, ma chère, c'est de vous dire adieu, commençai-je. Il me faut aujourd'hui

-retourner à Londres; et, avant de partir, je voudrais causer un peu avec vous, touchant les affaires qui vous concernent.

— Je suis bien fâchée que vous vous en alliez, monsieur Gilmore, me dit-elle avec un affectueux regard. Vous avoir ici, cela me rappelle le bon vieux temps d'autrefois.

— J'espère, continuai-je , quil me sera donné de revenir encore quelquefois pour vous rappeler ces heureux souvenirs ; mais, comme quelque incertilude plane toujours sur les choses futures, je ne puis négliger l'occasion qui s'offre à moi et dois vous entretenir dès aujourd'hui. Je suis, depuis bien longtemps, votre avocat et votre ami; et je puis, ce me semble, sans froisser vos sentiments, vous remettre en mémoire que votre mariage avec sir Percival Glyde est une des chances de votre avenir...

Elle écarta sa main du petit album aussi vivement que s'il eût pris feu et l'eût brûlée. Ses doigts, posés sur ses genoux, s'entrelacèrent par un mouvement nerveux; ses

yeux s'abaissèrent de nouveau vers le parquet, et la gcne dont témoignait sa physionomie sembla presque devenir une soulTrance.

— Est-il donc absolument nécessaire qu'on me parle sans cesse de ces fiançailles ? demanda-l-elle d'une voix abattue.

~ Il est nécessaire d'en toucher quelque chose, répondis-je, mais non d'y insister longuement. Disons tout bonnement que peut-être vous marierez-vous, peut-être non. Dans le premier cas, il faut que je sois par avance en mesure de rédiger votre contrat; et je ne saurais le faire, la politesse le veut ainsi, sans vous consulter d'abord. Ma chance actuelle est peut-être la seule que j'aie jamais de savoir par vous-même ce que vous désirez. Supposons donc, — pure hypothèse, — que le mariage aura lieu, et permettez-moi de vous renseigner, en aussi peu de mois que possible, sur votre position actuelle, et sur les conditions que vous pouvez faire à votre avenir, si telle est votre volonté...

Je lui expliquai alors l'objet et la portée d'un contrat de mariage ; je lui dis ensuite, très-exactement, ce qu'elle avait à attendre, — d'abord à sa majorité, plus tard à la mort de son oncle, — en lui signalant la différence à faire entre les propriétés qu'elle posséderait simplement à titre viager, et celles dont elle aurait la pleine et libre disposition. Elle m'écoutait attentivement, du même air contraint, et les mains toujours unies sur ses genoux par une étreinte nerveuse.

— Maintenant, lui dis-je pour conclure, veuillez me dire si vous avez en vue quelque clause que vous souhaiteriez introduire dans l'acte, le cas prévu venant à se réaliser, — clause sujette, tout naturellement, à l'approbation de votre tuteur, puisque vous n'êtes pas majeure encore...

Elle s'agitait dans son fauteuil, où elle semblait mal à l'aise. Tout à coup, elle me regarda bien en face et d'un air très-sérieux.

— S'il en est ainsi, commença-t-elle d'une voix faible, si je dois...

— Si vous devez vous marier, ajoutai-je, l'aidant à sortir d'embarras.

— Eii bien ! alors... qu'il ne me sépare pas de Marianî s'éeria-t-elle, avec un soudain élan d'énergie. Je vous en supplie, monsieur Gilmore, donnez force légale à cette . clause (comme vous dites), que Marian devra vivre averi moi!...

En d'autres occasions, j'aurais peut-être souri devant cette interprétation toute féminine, et de ma question, et | des longues explications qui l'avaient précédée. Mais sa i physionomie et l'accent avec lequel elle avait parlé devaient me rendre plus que sérieux; — en réalité, ils m'affligèrent. En bien peu de mots, elle venait de trahir un attachement désespéré au passé, qui ne présidait rien de bon à l'avenir.

— Faire vivre Marian Halcombe avec vous, lui dis-je cela pourra se régler sans peine, au moyen d'un arrangement particulier. Je ne sais pas si vous avez bien compris ma question .Elle avait rapport à vos droits de propriété, à la disposition de vos capitaux. Supposons qu'après votre majorité, vous eussiez à tester, quelle personne, à votre avis, devrait hériter de votre argent?

— Marian' a été pour moi, tout à la fois, une mère et une sœur, dit la bonne et affectueuse enfant, dont les jolis yeux bleus brillaient pendant qu'elle parlait ainsi. Puis- je laisser mes biens à Marian, monsieur Gilmore?

— Certainement, ma belle petite, répondis-je. Mais souvenez-vous qu'il s'agit de sommes considérables. Souhaiteriez-vous que « tout » allât à miss Halcombe ?...

Elle hésita, rougissant et pâlissant tour à tour, et sa main revenait furtivement du côté du petit album.

— Pas tout absolument, dit-elle. Il y a quelqu'un, outre Marian...

Elle s'arrêta; sa rougeur s'accrut; et les doigts de la main qu'elle tenait posée sur l'album se mirent à battre doucement une espèce de mesure à la marge du dessin dont j'ai parlé ; on eût dit que le souvenir d'un air favori venait de les mettre machinalement en branle.

— Vous voulez sans doute parler de quelque autre

membre de la famille? insinuai-je, voyant qu'elle ne savait comment passer outre. •

La rougeur de ses joues s'épandit sur son front et sur son cou, et ses doigts tremblants se crispèrent soudain autour delà tranche du livre.

— Il y a encore quelqu'un, dit-elle, ne prenant pas garde à mes dernières paroles, bien qu'évidemment elle les eût entendues; il y a encore quelqu'un à qui un petit souvenir serait agréable si... — je pouvais le lui laisser... El quel mal y aurait-il, si je mourais la première?...

Elle s'arrêta de nouveau. La rougeur qui avait subitement envahi ses joues, les abandonna tout aussi subitement. La main posée sur l'album cessa de l'étreindre, trembla légèrement, et le poussa ensuite loin d'elle. Elle me regarda un instant, — puis détourna la tête, l'appuyant au dossier de son fauteuil. Pendant ce changement de position, son mouchoir venait de glisser à ses pieds, et, pour me dérober son visage, elle dut le cacher en toute hâte dans ses mains.

Triste! triste ! — Se la rappeler, comme je faisais alors, l'entant la plus vive et la plus heureuse qui jamais ait absorbé toute une journée dans un long éclat de rire, et la voir maintenant, à la fleur de l'âge, à la fleur de la beauté, brisée, affaissée comme elle l'était!

Le chagrin qu'elle me causait me fit oublier complètement les ans écoulés et le changement qu'ils avaient apporté dans nos situations relatives. Je rapprochai mon fauteuil du sien, je ramassai son mouchoir tombé sur le lapis, j'écartai doucement les mains qui me cachaient son visage : — - Ne pleurez pas, chère petite, disais-je, et de ma main je séchai les larmes accumulées dans ses yeux, comme si elle eût été la petite Laura Fairlie, plus jeune de dix longues années.

C'était le meilleur moyen que je pusse prendre pour la calmer. Elle posa sa tête sur mon épaule, et, tout à travers ses larmes, sourit vaguement.

— Je suis bien fâchée de m'être oubhée ainsi, disaitelle avec une naïveté touchante. J'ai été indisposée, — j'ai eu, tous ces derniers temps, des tristesses, des lai-

blesses nerveuses; seule, je pleure souvent sans motifs,... mais je vais mieux, maintenant; je puis vous répondre raisonnablement, monsieur Gilmore,... je le puis, en vérité.

— Non, ma chère, non, répondis-je; nous tiendrons ce sujet pour épuisé, provisoirement. Ce que vous m'avez dit m'autorise suffisamment à prendre de mon mieux la défense de vos intérêts; nous pourrons, dans une autre occasion, régler les détails... Laissons-là les affaires, à présent, et causons de quelque autre chose...

J'obtins d'elle, immédiatement, qu'elle acceptât d'autres sujets d'entretien, et en dix minutes, elle était déjà un peu ranimée. Je me levai alors pour prendre congé.

— Revenez nous voir, disait-elle avec insistance. Si vous revenez, j'essaierai de mériter mieux vos bontés pour moi, votre zèle pour mes intérêts...

Ainsi donc elle s'attachait avec acharnement au passé,

— à ce passé dont je lui représentais une partie, comme miss Halcombe lui en représentait une autre 1 j'étais profondément troublé en voyant celte jeune fille jeter, sur ses débuts dans la vie, le même long regard plein de regrets que je jette, moi, sur le commencement de ma carrière.

— Si je reviens, j'espère vous trouver mieux, lui dis-je,

— mieux et plus heureuse... Dieu, ma chère, vous vienne en aidel...

Elle ne me répondit qu'en m'offrant sa joue à baiser. Pour être avocat on n'en est pas moins homme, et j'avais le cœur un peu serré quand je dus prendre congé d'elle.

Toute notre entrevue n'avait guère duré plus d'une demi-heure; Laura n'avait pas, devant moi, prononcé une parole qui m'expliquât le chagrin, la détresse mystérieuse où la jetait évidemment l'idée de son futur mariage, et néanmoins, je ne sais ni pourquoi ni comment elle avait fini par me gagner à ses idées. J'étais entré chez elle, pénétré des motifs que sir Percival Glyde avait, bel et bien , de trouver un peu froid l'accueil qu'elle lui faisait. J'en sortis espérant « in petto » qu'elle finirait

par le prendre au mot, et lui redemander sa liberté. Un homme de mon âge et de mon expérience n'aurait pas dû se laisser aller à des inspirations si contradictoires et si déraisonnables. Je ne prétends donc pas m'excuser; mais je ne puis m'empêcherde dire la vérité, la vérité comme elle est.

• L'heure de mon départ approchait, maintenant. J'envoyai dire à M. Fairlie que j'irais, s'il le souhaitait, prendre ses ordres, mais que j'étais un peu pressé. Il me renvoya une réponse, tracée au crayon sur une bande de papier : « Bonne amitié, cher Gilmore, et vœux de toute sorte! Je ne puis supporter aucune espèce de hâte; il en résulte pour mes malheureux nerfs un préjudice inexprimable. Prenez bien soin de vous, et adieu 1 »

Au moment même de partir, je vis miss Halcombe, un instant, seule à seul.

— Avez-vous dit à Laura tout ce que vous désiriez? me demandà-t-elle.

— Oui, répondis-je. Elle est très-faible et très-nerveuse; — je suis fort aise qu'elle vous ait pour prendre soin d'elle...

Les yeux pénétrants de miss HHlcoml>e étudiaient attentivement mon visage.

— Vos opinions sur le compte de Laura sont quelque pe[u changées, me dit-elle. Vous êtes plus disposé que vous ne l'étiez hier à lui concéder quelque chose...

Un homme d'esprit ne s'engage jamais, sans préparation, dans une partie d'escrime verbale avec une femme. Aussi me bornai-je à répondre :

— Tenez-moi au courant de ce qui arrivera... Je ne ferai rien avant d'avoir entendu parler de vous...

Elle continuait à me regarder fixement.

— Je voudrais que tout cela fût fini; et bien fini, monsieur Gilmore; — vous le voudriez comme moi... A ce: mots, elle me quitta.

Sir Percival insista fort poliment pour me reconduira jusqu'à la portière de la voiture.

— Si jamais vous venez dans mes environs, dit-il, n'oubliez pas, je vous prie, que je désire sincèrement cultiver

i78 LA FEMME EN BLANC

votre connaissance. L'ami fidèle, l'ami éprouvé de cette famille sera toujours l'hôte bien venu de toute maison qui m'appartiendra...

Homme vraiment irrésistible, r- courtois, plein d'égards, dépourvu de tout orgueilleux préjugé, — un vrai gentleman de la tête aux pieds. Tout en roulant vers la station, il me semblait que je ferais volontiers tout au monde pour servir les intérêts de sir Percival Glyde, — tout au monde... si ce n'est rédiger le contrat de mariage de sa femme.

Après mon retour à Londres, une semaine s'écoula sans qu'il m'arrivât aucune communication de miss Halcombe.

Le huitième jour, parmi les autres lettres déposées sur ma table, il s'en trouva une de sa main.

Elle m'annonçait que sir Percival Glyde avait été définitivement accepté, le mariage devant av^ir lieu avant la fin de l'année, ainsi qu'il l'avait désiré dès le principe.

La cérémonie se ferait, selon toute probabilité, pendant la dernière quinzaine de décembre. Le vingt-etunième anniversaire de miss Fairlie arrivait assez avant dans le mois de mars. Elle devait donc, en vertu de cet arrangement, devenir la femme de sir Percival, trois mois environ avant d'être majeure.

Tout cela n'aurait dû ni me surprendre ni me chagriner; je n'en fus pas moins affligé et surpris. A ces sentiments se mêlait un peu de désappointement, résultant du laconisme de la lettre de miss Halcombe qui, véritablement, ne m'expliquait rien. Mon aimable correspondante consacrait six lignes à m'annoncer le projet de mariage; en trois autres, elle me racontait que sir Percival avait quitté le Cumberland pour retourner dans son château du Hampshire; deux phrases de péroraison m'informaient, en premier lieu, que la pauvre Laura avait grand besoin de changer d'air et de se distraire; en second lieu, que miss Halcombe avait résolu de lui procurer ces deux éléments de retour à la santé, en l'emmenant avec elle visiter quelques vieux amis qu'elles avaient dans le Yorkshire.

La lettre se. terminait ainsi, sans un mot sur les circonstances qui avaient pu décider miss Fairlie à céder aux vœux de sir Percival Glyde, dans un si court espace de temps à partir du moment où je Tavais vue pour la dernière Ibis. La cause de cette détermination soudaine m'a été complètement expliquée à une époque ultérieure. Ce n'est point mon allaire de la relater ici imparlaitement, et sur de simples ouï- dires. Miss Halcombe s'est trouvée mêlée personnellement à ces circonstances; et, lorsque son récit suivra le mien, elle les racontera dans leur détail, exactement comme elles arrivèrent. D'ici là, l'unique tâche que j'aie à remplir, — avant de poser à mon tour la plume et de céder à d'autres la suite du récit, — c'est de relater l'unique événement, ayant trait au mariage de miss Fairlie, dans lequel j'aie pris encore une part essentielle, à savoir la rédaction du contrat. Il est impossible de rendre intelligible ce qu'il faut dire de ce document, sans entrer, au préalable, dans certaines particularités relatives aux intérêts pécuniaires de la fiancée. Je tâcherai de rendre mes explications courtes et simples; je les affranchirai, autant que possible, des obscurités techniques auxquelles tant de jurisconsultes semblent se complaire. L'objet est de la dernière importance. J'avertis tous les lecteurs de ces lignes que l'héritage de miss Fairlie joue un grand rôle dans l'histoire de miss Fairlie; et que, s'ils aspirent à comprendre les récits qu'on doit encore faire passer sous leurs yeux, il faut que, sur ce point, l'expérience de M. Gilmore devienne la leur.

Miss Fairlie avait à espérer deux sortes de propriétés : d'une part, l'héritage éventuel de certains biens immobiliers, quand son oncle viendrait à mourir; de l'autre, à l'époque de sa majorité, la succession certaine des biens meubles ou capitaux qui lui venaient de son père.

Commençons par les immeubles.

Au décès du grand père paternel de miss Fairlie (que, pour plus de clarté, nous appellerons Fairlie l'ainé), les droits de substitution successorale sur le domaine de Limmeridge s'établirent ainsi :

M. Fairlie l'aîné venant à mourir, laissa trois fils : Phi-

lip, Frederick et Arthur. Comme fils aîné, Philip succéda au domaine. S'il venait à mourir sans laisser d'héritier mâle, la propriété passait sur la tête de Frederick, le second frère. Et si Frederick venait aussi à mourir sans laisser un héritier mâle, la propriété allait sur la tête du troisième frère, Arthur.

Dans la suite des événements, M. Philip Fairlie mourut laissant une fille unique, la même que ces récits ont déjà mise en scène sous le nom de Laura; et la terre substituée passa, selon la clause légale, au second des Fairlie, célibataire. Le troisième frère, Arthur, é4ait mort, bien des années avant le décès de Philip, laissant un fils et une fille. Le fils, à dix- huit ans, se noya près d'Oxford. Sa mort fit de Laura, la fille de M. Philip Fairlie, l'héritière présomptive du domaine patrimonial; dans le cours ordinaire et naturel des choses, toutes les chances étaient pour que cette succession lui échût à la mort de son oncle Frederick, si ledit Frederick venait à mourir sans laisser de descendants mâles.

Donc, à moins que M. Frederick Fairlie ne se mariât et ne laissât un héritier (les deux choses qui devaient le moins probablement lui arriver en ce monde), sa nièce Laura posséderait à sa mort ce domaine, sur lequel il n'avait, ne l'oublions pas, qu'un droit purement viager. Si elle mourait céUbataire, ou même, mariée, si elle mourait sans enfants, le domaine retournerait à sa cousine Magdalen, fille de M. Arthur Fairlie. Si elle se mariait sous la protection d'un contrat bien fait, ou, en d'autres termes, du contrat que je prétendais dresser pour elle, le revenu des biens immobiliers (trois bonnes mille livres sterling par an), serait, sa vie durant, à sa disposition. Si elle venait à mourir avant son mari, « lui, » à son tour, sa vie durant, jouirait du même revenu. Si elle avait un fils, ce fils demeurerait héritier des biens, à l'exclusion de la cousine Magdalen. Il suit de là que les avantages sur lesquels sir Percival pouvait compter, en épousant miss Fairlie(pour autant qu'ils'agissait desdroitsévenluels de sa femme sur la propriété immobilière), consistaient en un double profit, réalisable à la mort de Frederick

Fairlie : premièrement, la jouissance de trois mille livres sterling par an (sous réserve des droits de sa femme tant qu'elle vivrait, et sans aucune réserve à la mort d'icelle, s'il venait à lui survivre); puis, en second lieu, l'héritage du domaine de Limmeridge, assuré à son fils s'il en avait un.

Voilà, pour la propriété territoriale et pour la disposition du revenu en résultant, ce qu'il fallait établir à l'occasion du mariage de miss Fairlie. Jusque-là nulle difficulté, nulle divergence d'opinions ne devaient, selon toute apparence, s'élever entre l'avocat de sir Percival et moi sur la rédaction du contrat.

Nous avons maintenant à considérer le domaine personnel ou mobilier, — l'argent, si l'on veut, les capitaux — sur lesquels miss Fairlie allait avoir un droit de propriété complète, dès le jour où elle atteindrait sa vingt et unième année.

Celte portion de son héritage constituait, prise à part, une petite fortune très-confortable. Elle lui avait été assurée par le testament de son père, et montait à la somme de vingt mille livres sterling (300,000 francs). En sus, elle avait un, droit d'usufruit viager sur dix mille autres livres sterling; cette dernière fraction d'héritage devant passer, à sa mort, sur la tête de sa tante Éléanor, sœur unique de son père. Il sera d'un grand secours pour le lecteur, appelé à voir clair dans toutes ces affaires de famille, que je m'arrête ici un moment, afin d'expliquer pourquoi la tante se trouvait en passe d'attendre la mort de sa nièce avant de recueillir le bénéfice du legs qui lui avait été fait.

Aussi longtemps qu'elle était restée célibataire, M. Phi"* lip Fairlie avait vécu dans les meilleurs termes avec sa sœur Éléanor. Mais quand elle se fut mariée, un peu tard. et quand elle se trouva unie par son mariage à un gent leman italien, nommé Fosco, — je devrais dire un nobli italien, vu qu'il se glorifiait du titre de comte, — M. Fairlie trouva si fort à dire dans sa conduite, qu'il cessa d'avoir aucune communication avec elle; il alla même jusqu'à la rayer de son testament. Les autres membres de la ». u

famille jugèrent tous plus ou moins déraisonnable une rancune si durement manifestée. Sans pouvoir passer pour riche, le comte Fosco n'était pas non plus un aventurier sans le sou , il avait à lui un revenu médiocre, mais suffisant; il vivait depuis des années en Angleterre, et s'était fait accepter dans la société sur un pied fort honorable. Ces diverses recommandations, cependant, ne lui servaient de rien auprès de M. Philip Fairlie. La plupart des opinions de ce dernier faisaient de lui un Anglais de la vieille école, et il détestait un étranger, purement et simplement comme étranger. Tout ce qu'on put obtenir de lui, dans les années qui suivirent, — et il céda principalement, en ceci, à l'intercession de miss Fairlie, — fut de replacer le nom de sa sœur, comme il l'était jadis, parmi ceux de ses légataires; encore ajourna-t-il pour elle le bénéfice du legs, en attribuant à sa fille, pour aussi longtemps qu'elle vivrait, le revenu des sommes dont il se composait; le capital lui-même, si la tante prédécédait la nièce, devant passer à la cousine Magdalen. Vu l'âge relatif des deux femmes, il était fort douteux que, — dans l'ordre naturel des choses, — la tante reçût jamais ses dix mille livres, et madame Fosco, aussi injuste qu'on l'est ordinairement en pareille circonstance, crut devoir se venger du procédé fraternel en refusant de voir sa nièce, dont elle niait obstinément, d'ailleurs, l'intervention bienveillante.

Telle était l'histoire des dix mille hvres sterling. Làdessus encore, je ne pouvais avoir aucune difficulté avec l'homme de loi chargé des intérêts de sir Percival. Le revenu appartiendrait à sa femme, et le capital, lorsqu'elle viendrait à mourir, passerait, suivant l'occurrence, soit à la tante Éléanor, soit à la cousine Magdalen. Après m'être débarrassé de toutes ces explications préliminaires, j'en viens enfin à ce qui est réellement le nœud de la question , — savoir : les vingt mille livres sterling.

Cette somme était, à partir de sa majorité, la propriété absolue de miss Fairlie, et la disposition qu'elle en pourrait faire à l'avenir dépendait entièrement des condition-

que, rédigeant le contrat de mariage, je pourrais oblonir on sa laveur. Les autres clauses consignées on ce document étaient de pure forme, et n'ont pas besoin d'èlre relatées ici; mais celle qui se rapporte au capital argent est trop importante pour qu'on l'omclte. Quehiues lignes, d'ailleurs, suffiront à la faire suffisamment connaître.

Ma stipulation, à l'égard des vingt mille livres, était simplement celle-ci: la somme cnliére devait être placée de façon que le revenu échût à la femme pendant sa vie ; ensuite à sir Percival, également pendant sa vie, le capital étant strictement réservé aux enfants à provenir du mariage. A défaut de postérité, la femme conservait le pouvoir d'en disposer par voie de volonté directe, et je stipulais pour elle, à cet effet, le droit de* tester sans autorisation maritale. L'effet de ces conditions peut, en somme se résumer comme suit :

Lady Glyde venant à mourir sans enfants, sa demisœur, miss Halcombe et tous autres parents ou amis qu'elle voudrait avantager, se partageaient, à la mort du mari, et selon les instructions par elle laissées, l'argent dont elle aurait voulu les gratifier. Si, d'autre part, elle laissait, en mourant, une postérité quelconque, l'intérêt des enfants, alors, ainsi qu'il est naturel et nécessaire, primait tous les autres. Telle était la clause, et je ne crois pas que .personne puisse nier, venant à la lire, qu'elle ne répartit les droits de chacun avec une justice égale pour tous.

Nous allons voir comment mes propositions furent accueillies du côté du mari.

Au moment où m'arriva la lettre de miss Halcombe, j'étais, plus que de coutume encore, surchargé de besogne. Cependant, je me ménageai le loisir de rédiger le contrat. J'en avais dressé le projet, et je l'avais soumis à l'approbalion du soliciter désir Percival, en moins d'une semaine i) partir du jour oiî miss Halcombe m'avait informé de la décision prise quant au mariage.

Après un laps de deux jours, le document me fut retourné avec les notes et remarques de mon confrère, l'avocat du baronnet. Ses objections, en général, ne por-

laient que sur des bagatelles, de pures vétilles techniques, jusqu'à ce qu'il en fût venu à la clause réglant le sort des vingt mille livres. Celle-ci était soulignée de doubles lignes à l'encre rouge, et, en regard, à la marge, se lisait la note suivante.

« Inadmissible. — Le capital doit aller à sir Percival âlyde, s'il survit à lady Glyde, et s'il n'est pas survenu d'enfants. »

C'est-à-dire que pas un farthing des vingt mille livre-î sterling n'irait soit à miss Halcombe, soit à tout autre parent ou ami de lady Glyde. La somme entière, si elle mourait sans enfants, tomberait dans les poches de son mari.

La réponse que je fis à cette audacieuse proposition fut aussi laconique et aussi sèche que je pus la rendre.

« Cher monsieur, Contrat de miss Fairlie. Je maintiens dans toute sa teneur, et sans y changer un mot, la clause qui a soulevé votre objection. Sincèrement vôtre. » La réplique arriva au bout d'un quart d'heure. « Cher monsieur. Contrat de miss Fairlie. Je maintiens, dans sa teneur et sa forme, la clause à l'encre rouge qui ne vous parait pas acceptable. Sincèrement vôh-e. »

Dans le détestable patois du jour, nous étions, mon confrère et moi, ce qu'on appelle « but à but, » et' il ne nous restait plus qu'à demander les instructions de nos clients.

Or mon client, dans l'état actuel des choses", — miss Fairlie n'ayant point complété sa vingt et unième année, - était son tuteur, M. Frederick Fairlie. Je lui écrivis par le courrier du jour même, mettant sous ses yeux la difficulté comme elle était; et non-seulemeni j'insistais sur tous les argumeuts auxquels je pus penser, afin de l'exciter à maintenir la clause telle que je l'avais rédigée, mais je lui exposais nettement les motifs mercenaires, qui, aii fond, dictaient l'opposition faite à mes combinaisons, relativement aux vingt mille livres. Un examen approfondi des affaires de sir Percival, auquel j'avais dû me consacrer en étudiant les clauses du contrat relatives à

LA FEMME EN RLANC i85

lui, m'avait trop bien révélé l'existence d'énormes hypothèques sur sa terre ; et je savais que son revenu, considérable en apparence, était en réalité à peu près nul, pour un homme de sa position. Le besoin d'argent dispo- Dible se faisait sentir à chaque instant dans cette existence obérée, et l'annotation de son avocat à la clause que j'avais imaginée pour sauvegarder le capital de miss Fairlie, n'était autre chose que l'aveu égoïste et franc de cette urgente nécessité.

Ma réponse de M. Fairlie m'arfiva courrier par cour^ rier, et se trouva aussi peu précise et aussi peu concluante que possible. Traduite en bon anglais, voici à peu près ce qu'elle voulait dire :

« Le cher Gilmore ne serait-il pas assez obligeant pour « ne pas. tourmenter son client et ami, au sujet d'une « éventualité si éloignée? Était-il probable qu'une jeune « femme de vingt et un ans vînt à mourir, et à mourir « sans enfants, avant un homme de quarante-cinq? D'un « autre côté, en ce pauvre monde, tel qu'il est fait, sau- « rait-on mettre à un trop haut prix le repos de l'esprit, « le calme de la vie? Et en supposant même que ces deux « célestes bénédictions dussent être acquises moyennant a le sacrifice possible, à une époque lointaine, d'une K bagatelle comme vingt mille livres sterling, n'était-ce « pas encore un bon marché à faire ? Oui, certainement. « Pourquoi donc n'y pas donner les mains? »

Je jetai la lettre avec un mouvement de dégoût. Juste au moment où le papier glissait en frissonnant sur le parquet, quelqu'un heurtait à ma porte, et le soliciter de sir Percival, M. Merriman, se faisait introduire dans mon cabinet. Il y a dans ce monde plusieurs variétés de l'homme de loi retors et rapace, mais les mieux cuirassés de tous, j'imagine, sont ceux qui vous arrivent, déguisant leur ypreté sous l'apparence d'une maltérable bonne humeur. Un homme d'affaires bien nourri, aux joues pleines, au sourire bienveillant, est ordinairement celui qu'on trouve le plus dur à la délente. M. Merriman appartenait à cette variété de l'espèce.

— Etcomment va ce bon monsieur Gilmore ? commença-

t-il tout rayonnant d'amabilité; enchanté, monsieur, de vous trouver en si bon état. Je passais .devant chez vous, et j'ai pensé que, peut-être, aviez-vous quelque chose à me dire... Allons donc ! tâchons de régler ici, de bonne amitié, la petite difficulté qui nous a mis aux prises 1 Avez-vous déjà reçu des nouvelles de votre client?

-- Oui... et le vôtre a-t-il répondu ?

— Ah! cher confrère, je voudrais bien pouvoir tirer quelque chose de lui... et plût à Dieu qu'il voulût décharger mes épaules de la responsabilité qu'il y laisse!... Mais, là-dessus, son parti est bien pris, bien irrévocable: « Merriman, les détails vous regardent. Faites pour mes intérêts tout ce que vous jugerez convenable; et, jusqu'à ce qu'elle soit terminée, ne rae comptez personnellement pour rien dans toute cette affaire. » Voilà, mot pour mot, ce que sir Percival m'a dit, il y a quinze jours; et tout ce que j'ai pu en lîrer depuis, c'est l'exacte répétition de ces mêmes paroles. Je ne suis pas difficile à manier, monsier Gilmore, ainsi que vous pouvez le savoir. Personnellement et privément, je ne demanderais pas mieux que de raturer, à l'instant même, 'cette note qui vous a offusqué. Mais sir Percival nevoulant se mêler de rien, sir Percival me remettant en aveugle tous ses intérêts, puis-je faire autre chose que de les défendre comme je l'entends? J'ai les mains liées, ne le voyez-vous pas, cher monsieur ? — J'ai les mains hées.

— Ainsi donc, vous maintenez à la lettre votre note sur la clause des vingt mille livres? lui dis-je.

— Ma foi, oui!... tout en l'envoyant au diable... Je n'ai pas d'autre parti à prendre. — Il se rapprocha de la cheminée et se chauffa le gras des jambes, tout en fredonnant d'une belle voix de basse-taille, faite pour briller au dessert, je ne sais quel refrain de chansonnette.

— Et que dit-on de votre côlé? reprit-il. Voyons donc un peu; que disent vos gens?...

J'avais honte de répondre. J'essayai de gagner du temps. Je fis même pire que cela. Mes instincts professionnels reprirent le dessus, et je tâchai de négocier.

— Vingt mille livres ne sont pas une petite affaire, dis-je, pour que les amis de la jeune dame les lâchent ainsi, à première réquisition.

— Incontestable, reprit M. Merriman, qui abaissait un regard pensif sur la pointe de ses bottes. Question bien posée, monsieur, très-bien posée!

— Un compromis, où les intérêts de la famille de ma cliente seraient pris en considération à l'égal des intérêts du mari, ne nous aurait peut-être pas effrayés à ce point... Allons! allons! continuai- je, tout ceci se résout, après tout, en un marché à conclure. Quel est le minimum dont vous vous contenterez?

~ Notre « minimum », dit M. Merriman, c'est dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres dix -neuf shilling onze pense et trois iarthings... Ahl ah! ah!... veuillez m'excuser, monsieur Gilmore... il faut bien se passer, de temps en temps, une petite plaisanterie.

— Celle-ci est mince, en effet, remarquai-je; elle vaut tout juste le farlhing que vous voulez bien nous abandonner...

M. Merriman était aux anges; il riait de ma réplique, à faire tomber les murs de mon cabinet. Quant à moi, je n'étais pas de moitié si réjoui; je revins à l'affaire, voulant mettre fin à l'entrevue.

— Nous sommes aujourd'hui vendredi, lui dis-je; donnez-nous jusqu'à mardi prochain pour notre réponse définitive.

— Certainement, répliqua M. Merriman. Et plus longtemps, cher monsieur, si vous le voulez. — Il prit son chapeau pour partir, et, alors, m'interpellant de nouveau : -- A propos, dit-il, vos clients du Cumberland n'ont-ils rien appris de plus au sujet de cette femme qui avait écrit la lettre anonyme ?

— Rien de plus, répondis-je. Et vous-même, n'avezvous trouvé aucune trace d'elle?

— Pas encore, dit mon confrère. Mais nous n'avons pas perdu tout espoir. Sir Percival soupçonne, à part lui, que quelqu'un la tient cachée, et nous faisons surveiller ce quelqu'un.

— Vous voulez dire, sans doute, la vieille femme qui était avec elle dans le Cumberland, demandai-je.

— Non, ni rien qui lui ressemble, répondit M. Merriman. Nous n'avons pas encore mis la main sur la vieille femme. Notre quelqu'un est un homme; il est jeune; il est ici, à Londres,^ où nous ne le perdons pas de vue, et nous avons toute raison de penser que, voulant du bien à miss Catherick, il a été pour quelque chose dans son évasion de l'asile. Sir Percival voulait immédiatement le prendre à partie, mais je m'y suis opposé ; « Non, lui ai-je dit, ce serait le mettre sur ses gardes; guettons-le, sachons attendre ! » Nous verrons ce qui arrivera. Cette femme en liberté, monsieur Gilmore, nous donnera peut-être du (il à retordre : qui sait ce qu'elle inventera, maintenant?... Bien le bon jour, très-cher maître!... Je compte, pour mardi prochain, sur le bonheur d'entendre parler de vous. Là dessus, avec un sourire aimable, il s'éloigna.

Pendant cette dernière partie de la conversation avec mon confrère, mon esprit, je l'avoue, était quelque peu préoccupé. J'avais si fort à cœur l'affaire des vingt mille livres, que tout autre sujet me trouvait distrait; aussi, quand on m'eût laissé seul, je me mis à chercher comment je pourrais me tirer de là.

S'il se fût agi de tout autre client, je m'en serais tenu à mes instructions, si déplaisantes qu'elles m'eussent paru, et, sans plus de luttes, j'aurais immédiatement abandonné jes vingt mille livres. Mais, vis-à-vis de miss Fairlie, je ne pouvais agir avec cette indifférence d'homme d'affaires. Je me sentais pour elle toute l'afTection et l'admiration que je lui. devais ; je me souvenais avec reconnaissance que son père avait été pour moi le meilleur des patrons, l'ami le plus dévoué ; tout en dressant le contrat, j'éprouvais exactement les mêmes anxiétés pour elle que j'aurais pu ressentir si je n'eusse été un vieux célibataire, pour ma propre fille; et j'étais bien décidé à n'épargner pour son service, alors que ses principaux intérêts étaient eu jeu, aucun sacrifice personnel. Il ne fallait pas songer à écrire une seconde fois à M. Fairlie ; cela n'eût servi qu'à lui donner une seconde occasion de me glisser entre les

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doigts. Le voir, lui adress personnellement mes remontrances pouvait être plus utile. Le lendemain était précisément lin samedi. Je résolus de prendre un billet d'aller tôt retour, et de risquer mes vieux os sur le chemin de fer du Cumberland, le tout avec .la chance de pousser ce tuteur si négligent à prendre le parti le plus juste, le plus digne, le plus honorable. Assez pauvre chance, sans nui doute, mais, une lois que je l'aurais tentée, ma conscience serait en repos. J'aurais lait, alors, tout ce que pouvait un homme dans ma position pour sauvegarder les intérêts de la fille unique d'un ami défunt.

Celte journée du samedi se leva fort belle : bon vent d'ouest, soleil brillant. Comme j'avais éprouvé, tout récemment, un retour de cette oppression du cerveau contre laquelle mon médecin, depuis plus de deux ans déjà, me recommandait de me précautionner très-sérieusement, je voulus saisir l'occasion de faire un peu plus d'exercice qu'à l'ordinaire, en dépêchant mes bagages avant moi, et en allant à pied jusqu'à l'embarcadère d'Eaton-Square. Au moment où j'entrais dans Holborn, un gentleman qui •me contre-passait d'un pas rapide, s'arrêta tout à coup et m'adressa la parole. C'était M. Walter Hartright.

S'il n'eût été le premier à m'aborder, j'aurais certainement passé auprès de lui sans l'apercevoir, tant il était changé, méconnaissable. Sa figure était pâle, ses yeux étaient hagards, — il y avait dans ses gestes quelque chose de précipité, d'incertain; — et sa toilette, dont j'avais remarqué, à Limmeridge, le soin parfait, me parut maintenant si négligée, qu'elle m'eût fait honte sur le do& d'un de mes clercs.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu du Cumberland ? me demanda-l-il. J'ai eu, tout récemment, des nouvelles de miss Halcombe. On ne m'a pas caché que les explications de sir Percival Glyde avaient été admises comme suffisantes... Le mariage aura-t-il heu bientôt?..» En savez-vous quelque chose, monsieur Gilmore ?...

Il parlait si vite , et ses questions se succédaient , pêle-mêle, d'une manière si étrange et si confuse, que je pouvais à pciiie le suivre. L'intimi/;é accidentelle qui, à

Limmeridge, lui avait été accordée, ne me paraissait pas, d'ailleurs, lui donner le droit d'entrer ainsi dans les secrets de la famille; en conséquence, je résolus de traiter aussi évasivement que possible, vis-a-vis de lui, la question du mariage de miss- Fairlie.

— Nous verrons, monsieur Hartright, lui dis-je,— nous verrons. J'ose croire que si nous attendons, pour parler du mariage, sa publication dans les journaux, nous ne risquerons guère de nous tromper... Excusez celte remarque, mais je suis lâché de vous retrouver avec une mine moins bonne qu'à notre dernière rencontre...

Une contraction nerveuse, qui ne dura qu'un moment, passa sur ses lèvres et autour de ses yeux; je me reprochai presque de lui avoir répondu avec une réserve si marquée.

— • Vous avez raison, dit-il avec amertume. Quel droit ai-je donc de vous questionner sur son mariage?... Je le verrai dans les journaux, comme tout le monde... Oui, continua-t-il avant que j'eusse pu lui l'aire accepter la moindre excuse... Oui, tous ces temps-ci, je n'ai pas été très-bien portant... Je vais essayer du changement d'air et de nouvelles occupations. Miss Halcombe a bien voulu me recommander, et les renseignements pris se sont trouvés au gré des personnes avec qui je m'engage. C'est un peu loin, à la vérité; mais peu m'importe où je vais, sous quel climat, et combien de temps je passerai loin de mon pays...

Tout en parlant ainsi, je remarquai qu'il jetait do temps en temps sur la foule d'étrangers, dont le double courant nous enveloppait, un regard singulièrement soup çonneu.x, absolument comme s'il eût pensé découvrij parmi eux quelque espion.

— Je souhaite que votre voyage réussisse en tout point, lui dis-je, et qu'il soit suivi d'un heureux retour;... — puis j'ajoutai, de manière à ne pas le tenir trop à l'écart de ce qui concernait les Fairlie : —Précisément aujourd'hui, je vais à Limmeridge pour afî'aires. Miss Halcombe et miss Fairlie viennent d'en partir pour visiter des amis dans le Yorkshire...

Ses yeux rayonnèrent, et il porul sur le point de mo répondre; mais le même spasme nerveux vint une seconde fois contracler momentanément son visage. Il prit ma main, la serra fortement, et se perdit dans la foule, sans ajouter un seul mot. Il n'était guère pour moi autre chose qu'un étranger, et pourtant je restai là, une ou deux minutes, le suivant de l'œil avec une sorte de regret. L'exercice de ma profession m'avait fait pratiquer les jeunes gens assez pour savoir à quels signes on reconnaît qu'ils commencent à mal tourner, et lorsque je repris ma route vers le chemin de fer, je dirai à regret que j'avais de grandes inquiétudes sur l'avenir de M. Hartright.

Parti par un train du matin, j'arrivai à Limmeridge à temps pour le dîner. Le château était d'un vide et d'une monotonie qui m'accablèrent. J'avais espéré qu'en l'absence des jeunes ladies, la bonne mistress Vesey me tiendrait compagnie; mais un rhume la confinait dans sa chambre. Les domestiques furent si surpris de me voir que, dans leur trouble et leur empressement extravagants, ils commirent toute espèce d'erreurs fâcheuses. Le sommelier lui-même, assez âgé pour en savoir plus long, m'apporta une bouteille de Porto qu'il avait omis de faire tiédir. Les nouvelles qu'on me donna de M. Fairlie, étaient exactement les mêmes qu'à l'ordinaire; et lorsque je lui envoyai annoncer mon arrivée, il me fit dire qu'il serait charmé de me voir le lendemain matin, mais que la brusque nouvelle démon apparition avait déterminé chez lui des-palpitalions de cœur, lesquelles l'avaient mis à bas pour le reste de la soirée. Le vent siffla toute la nuit d'une manière effrayante; et, dans ce grand château vide, on n'entendait ici, là, de tous (iôtés, que craquements et gémissements sinistres, Je dormis aussi mn\ que possible, et

me levai d'une humeur de dogue, pour me trouver seul lo lendemain, au déjeuner.

A dix heures, on me conduisit dans l'appartement de M. Fairlie. Il occupait sa chambre habituelle, son fauteuil habituel, et l'accablement habituel de son intelligence et de son corps était exactement ce que je l'avais toujours connu. Lorsque j'entrai, son valet de chambre était debout devant lui, soutenant, pupitre animé, un énorme volume d'eaux fortes, aussi long et aussi large que mon bureau d'avocat. Le misérable étranger grimaçait de la manière la plus abjecte, et semblait prêt à s'évanouir de fatigue, tandis que son maître examinait tout à loisir chacune des gravures et, s'aidant d'une loupe, en étudiait les beautés cachées.

— Oh! le meilleur des bons vieux amis, dit M. Fairlie, qui s'installa commodément et paresseusement avant de lever les yeux sur moi, êtes-vous bien portant?... là, tout à fait bien portant?... Savez-vous qu'il est méritoire de venir ainsi me chercher dans ma solitude. Ce cher Gilmore!...

J'avais compté que le domestique disparaîtrait quand je serais là, mais il n'en fut rien. Le pauvre diable restait debout, tremblant sous le poids des eaux fortes, en face du fauteuil de son maître, où celui-ci s'était presque recouché, faisant tourner avec sérénité le verre de la loupe entre ses doigts blancs et son pouce.

— Je suis venu vous parler d'un sujet fort important, iui dis-je sans autre exorde, et vous m'excuserez si je vous propose de le traiter seul à seul. . .

Le malheureux valet de chambre me jeta un regard reconnaissant. M. Fairlie, d'une voix faible, répéta mes trois derniers mots : « seul à seul », avec tous les dehors du

plus excessif étonnement.

Je n'étais pas d'humeur à plaisanter, et me décidai à le

lui faire comprendre.

— Veuillez permettre à cet homme de se retirer, lui dis-je en lui montrant le valet de chambre.

Les sourcils arqués de M. Fairlie, et ses lèvres projetées en avant, indiquèrent une surprise ironique.

-- Cet « homme? » répéta-t-il. Drôle de corps que vous êtes ! à quoi pensez-vous, d'appeler cela un homme? Vous: vous trompez d'espèce... Il y a une demi-heure, avant que je n'eusse besoin de mes eaux fortes, il pouvait être, à la rigueur, un homme ou quelque chose d'approchant;... il le redeviendra quand je serai las de les regarder. Pour le aioment, ce n'est qu'un chevalet... Que vous importe, Gilmore, la présence d'un chevalet ?

— Gela m'importe. Pour la troisième fois, monsieur Fairlie, je vous prierai de faire en sorte que nous soyons seuls...

Mon accent et mon attitude ne le laissaient pas libre de se refuser à ma demande. Il regarda le domestique, et, d'un air contrarié, lui montrant une chaise placée à côté de lui :

— Posez-là ces gravures, et allez-vous-en! lui dit-il. Ne me bouleversez pas, en perdant la planche où j'en étais... L'avez-vous perdue, oui ou non?... Etes-vous bien sûr de ne pas l'avoir perdue?... et avez-vous placé le timbre bien à ma portée?... Oui?... Eh bien! pourquoi diable n'êtes-vous pas déjà parti?...

Le valet de chambre s'en alla. M. Fairlie fit son nid dans le fauteuil de son fin mouchoir de batiste; il se mit à nettoyer le verre de sa loupe, et, de temps en temps, se donnait le plaisir de jeter un coup d'œil obfique sur le volume d'eaux fortes, ouvert près de lui. Il ne m'était pas facile de conserver mon sang-froid en des circonstances pareilles; — je le conservai, cependant.

— Je suis venu, lui dis-je, bien que personnellement cela me gênât fort, pour veiller aux intérêts de votre nièce et de votre famille, et j'imagine que j'ai acquis ainsi quelques légers droits à l'attention que vous m'accorderez en échange.

— Ne me brusquez pas! s'écria M. Fairlie, se laissant aller dans son fauteuil comme un homme au désespoir, et fermant les yeux à la tête de Méduse que je lui présentais. De grâce, ne me brusquez pas!... je n'ai pas la force de le supporter...

J'étais bien décidé, pour l'amour de Laura Fairlie, à ne pas me laisser mettre en colère.

— Mon but, continuai-je, est d'obtenir que vous veuilliez revenir sur votre lettre, et ne pas me contraindre à déserter les droits légitimes de votre nièce ou de ses proches. Laissez-moi, une fois encore, vous bien expliquer la situation ; ce sera ma dernière tentative...

M. Fairlie secoua la tête, et poussa un soupir lamentable.

— Vous n'avez pas d'entrailles, Gilmore; vraiment, vous n'en avez pas, dit-il; mais, enfin, puisqu'il le faut, allez je suis à votre merci !...

Je lui signalai un à un, avec soin, tous les inconvénients de la mesure proposée; je plaçai l'affaire devant lui, sous tous les aspects qui pouvaient la lui rendre intelligible. Aussi longtemps que je parlai, il demeura étendu dans son fauteuil, les yeux fermés. Il les rouvrit indolemment lorsque j'eus fini, prit sur la table sa cassolette d'argent, et se mit à la flairer avec un air de douce satisfaction.

— Ce bon Gilmore! disait-il en reniflant de temps à autre... Comme il se montre bon et dévoué!... Cela réconcilierait, vraiment, avec les infirmités de la nature humaine 1

— Accordez une simple réponse à une simple question, monsieur Fairhe. Je vous le répète, sir Percival Glyde n'a pas l'ombre d'un droit à réclamer autre chose que le revenu de cet argent. Le capital lui-même, si votre nièce n'a pas d'enfants, doit demeurer à sa libre disposition et faire retour à sa famille. Si vous restez ferme, il faudra que sir Percival fléchisse; — il faudra qu'il fléchisse, vous dis-je, où qu'il s'expose à la flétrissante imputation de n'avoir voulu épouser miss Fairlie que dans des vues mercenaires...

M. FairUe me menaçait, en riant, de sa cassolette.

— Ah ! je vous y prends, mon vieux Gilmore !... vous avez horreur, n'est-il pas vrai, de tout ce qui touche à l'aristocratie?... Comme vous détestez Glyde! et cela tout bonnement parce qu'il est baronnet... Quel radical vous faites!... Oh! quel affreux radical, mon bon ami!...

Un radical, moi! ! ! j'aurais pu supporter une forte dose de provocations, mais, après avoir professé toute rna vie

^*- ■ Am. ■ . . ___ — . -^ -

les principes conservateurs les plus purs, celle épilhète de radical me parut intolérable. Elle mit tout mon sang en cbullition; je m'élançai de mon fauteuil,— l'indignation me coupait la parole.

— Ne faites pas ainsi trembler tout l'appartement! cria M. Fairlie. Pour l'amour du ciel, restez en place! 0 vous! le plus digne de tous les Gilmore, passés, présents et futurs, sachez bien que je n'ai jamais prétendu vous offenser!... Je pousse moi-même le libéralisme à de telles extrémités que je pourrais presque, j'imagine, m'intituler radical... Ma foi, oui... nous sommes une paire de radicaux... Pour Dieu, ne vous fâchez pas !... je n'ai pas en moi l'étoffe d'une dispute... Laisserons-nous là le sujet de la querelle?... Oui, n'est-ce pas ?... Venezvoir ces magnifiques eaux fortes... Souffrez que je vous enseigne à comprendre la suavité céleste de ces touches!... Allons, Gilmore, soyez gentil!...

Pendant qu'il déraisonnait ainsi, j'avais, — heureusement pour le respect que j'ai de ma personne, — repris mon plus beau sang-froid. Quand j'ouvris la bouche, j'étais assez calmé pour traiter son impertinence avec le mépris silencieux qui devait en être le salaire.

— Vous avez complètement tort, monsieur, lui dis-je, de croire mes paroles dictées par un préjugé quelconque à l'endroit de sir Percival Glyde. Je puis regretter qu'il se soit mis, pour toute cette affaire, à la remorque de son avocat, si complètement qu'on ne puisse en appeler à ses propres inspirations; mais je n'ai contre lui aucun préjugé hostile. Ce que j'ai dit s'appliquerait tout aussi bien à n'importe quel autre homme, bien ou mal né, placé dans la même situation, Le principe dont je réclame l'application est un principe généralement admis. Si vous alliez trouver, dans la ville la plus voisine, n'importe quel avocat, de ceux qu'entoure la considération pubhque, il vous dirait, en sa qualité d'étranger, exactement ce que je vous dis en ma qualité d'ami. Il vous apprendrait qu'il est contre toute règle de livrer absolument les capitaux disponibles d'une jeune personne à l'homme qu'elle épouse. Il refuserait, se fondant sur les précautions

d'usage en pareille matière, de faire en sorte que le mari ait un intérêt de vingt mille livres sterling à voir trépasser sa femme.

— Croyez-vous, réellement, Gilmore, qu'il se hasarderait à me tenir de pareils propos? dit M. Fairlie. S'i osait se permettre la moitié des horreurs que je viens d'entendre^ je vous certifie que je sonnerais Louis et que je le ferais reconduire à l'instant même hors du château.

— Vous ne me fâcherez pas, monsieur Fairlie ; pour votre nièce et en mémoire de son père, je ne vous laisserai pas m'irriter. Mais, avant que je sorte d'ici, vous aurez assumé toute la responsabilité de cette déshonorante concession !

— Non ! non, ne vous fâchez pas! — n'insistez pas, dit M. Fairlie. Songez donc, Gilmore, combien votre temps est précieux. Si je le pouvais, je discuterais avec vous; mais cela est impossible, — je n'ai pas de quoi suffire à une dispute... Vous voulez me bouleverser, vous bouleverser vous-même, bouleverser Glyde, bouleverser Laura; et tout cela, — mon Dieul — tout cela pour la chose du monde qui a témoins de chance d'arriver jamais... Non, cher ami; dans les intérêts sacrés de la paix et du calme, non, positivement non.

— Si je comprends bien, alors, vous vous en tenez à la détermination exprimée dans votre lettre?

— Oui, si vous permettez... Charmé que nous ayons fini par nous entendre... Remettez-vous; asseyez-vous là !...

Je me dirigeai immédiatement vers la porte, et M. Fairlie, avec une résignation parfaite, fit sonner son timbre : — avant de quitter la chambre, je me retournai, l'interpellant pour la dernière fois.

— Quoi qu'il puisse arriver à l'avenir, monsieur, lui dis-je, rappelez-vous qu'en vous avertissant, j'ai rempli mon devoir envers vous et les vôtres. Comme Tami fidèle et l'agent dévoué de votre famille, je vous dis, en vous quittant, que jamais une fille à moi n'épouserait un homme, ici bas, avec un contrat comme celui que v^;s me forcez de dresser pour miss Fairlie.

La porte s'ouvrit devant moi, et le valet de chambre parut sur le seuil.

— Louis, dit M. Fairlie, reconduisez M. Gilmore, et revenez tenir mes eaux fortes!... Faites-vous servir un bon lunch, là-bas; — allez Gilmore! laites-vous donner un bon lunch, par ces paresseux imbéciles que j'ai pour valets...

J'étais trop révolté pour répondre; je tournai sur mes talons, et le plantai là sans ajouter un mot. 11 y avait, à deux heures de l'après-midi, un train montant; et, parce train-là, je revins à Londres.

Le lundi, j'envoyai le contrat modifié en vertu duquel se trouvaient déshéritées les personnes que miss Fairlie m'avait déclaré, elle-même, vouloir avantager de préférence à qui que ce fût. Je n'avais pas le choix. Si j'avais refusé la rédaction de cet acte, un autre avocat s'en serait chargé.

Ma tâche est remplie. Mon rôle personnel dans les événements de cette chronique de famille ne s'étend pas plus loin que l'endroit où me voici parvenu. D'autres plumes que la mienne raconteront les circonstances étranges qui allaient bientôt survenir. C'est sous le coup d'une impression grave et pénible que j'achève ce bref exposé. C'est sous le coup de cette impression, que je répète ici mes dernières paroles prononcées à Limmeridge-House : — « Jamais une fille à moi, n'aurait épousé un homme, icibas, avec un contfat pareil à celui qu'on me forçait à ré^ diger pour Laura Fairlie. »

UN DU RÉCIT DE M. GILM0m3.

Extraits du Journal de Marian Halcoinbe formant la suite du récit.

Limmeridge-House, 8 novembre.

M. Gilmore nous a quittés ce malin.

Son entrevue avec Laura lui avait évidemment causé plus de surprise et de chagrin qu'il n'en voulait avouer. Sa physionomie et la manière dont il prit congé de nous me fit craindre que, sans le vouloir, elle lui eût révélé le secret « réel » de son abattement et de mon inquiétude. Cette anxiété prit tellement sur moi, lorsqu'il fut parti que je refusai de sortir à cheval avec sir Percival Glyde, et qu'au lieu de cela, je montai immédiatement dans la cham.bre de Laura.

I Dans ces difficiles et tristes circonstances, j'ai dû coni cevoir de moi une méfiance mêlée de regrets, en décou- ' vrant à quel point j'avais méconnu la force de ce malheureux attachement conçu par ma sœur. J'aurais dû

(5) Les passages omis ici et ailleurs, dans le Journal de mis» Halconibe, sont uniquement ceux qui n'ont point rapport a miss Fairlie ou à quelqu'une des personnes qui lui sont associées dans ces pages.

savoir que la dôlicalcsse, la généreuse patience, les hauts sentiments d'honneur qui m'attiraient moi-même vers le pauvre Harlright, ef qui m'avaient amené à l'admirer à le respecter du fond du cœur, étaient justement les qualités qui devaient avoir l'empire le plus irrésistible sur la sensibilité naturelle de Laura, et la générosité dont la nature l'a douée. Et, cependant, jusqu'à ce que, par un élan spontané, cette chère enfant m'eût ouvert son cœur, je ne m'étais pas doutée que cet attachement nouveau eût pu y jeter de si profondes racines. Je crus d'abord que le temps et quelques soins suffiraient pour l'efiacer. Je crains, à présent, qu'il ne demeure en elle et ne la change à tout jamais.

En découvrant que j'avais commis une si lourde erreur de jugement, je me suis sentie disposée à ne plus compter sur moi; je n'ai plus ni certitude i)i résolution. En face des preuves les plus claires , j'hésite sur le compte de sir Percival. J'hésite de même sur tout ce que j'ai à dire à Laura. Ce matin môme, la main sur le bouton de sa porte, je ne savais pas encore si je ferais bien de lui poser, ou non, les questions pour lesquelles j'étais venue.

Lorsque j'entrai dans sa chambre, ma sœur y marchait à grands pas avec une allure impatiente. Elle paraissait surexcitée et nerveuse; venant au-devant de moi, elle ne me laissa pas le temps de prendre la parole.

— J'avais besoin de vous, me dit-elle... Venez vous asseoir avec moi sur le sopha!... Marian, je ne puis plus longtemps supporter tout ceci; — je dois, je veux en finir...

Ses joues étaient trop animées, ses gestes trop énergiques, sa voix trop ferme, trop assurée. Ce petit cahier d'esquisses qui lui vient d'Hartright,— ce fatal volume sur lequel, quand elle est seule, elle se complaît àrêver, — il était dans une de ses mains. Je commençai par le lui enlever, avec une fermeté mêlée de douceur, et par le déposer sur une table, hors de sa vue.

— Contez-moi tranquillement, chère petite, ce que vous entendez faire, lui dis-je alors. M. Gilmore vous a-t-il donné quelque bon conseil?...

Elle secoua la tête. — Non, dit-elle, pas sur le sujet qui me préoccupe. Il a été très-ailectueux et très-bon pour moi, Marian, — et j'ai honte de dire que je l'ai affligé par mes pleurs. Je suis d'une faiblesse misérable; je n'ai plus la direction de moi-même. Dans mon propre intérêt, dans l'intérêt de tous, il faut que j'aie le courage d'en finir.

— Voulez -vous dire le courage de réclamer voire liberté? lui demandai -je.

— Non, répondit-elle simplement. Le courage, ma chère, de dire toute la vérité...

Elle jeta ses bras autour de mon cou, et posa sa tête sur ma poitrine. Au mur qui lui faisait face, était accroché le portrait de son père, peint en miniature. M'incUnant vers elle, je m'aperçus qu'elle ne le perdait pas de vue.

— Je ne pourrai jamais demander à être dégagée, continua-t-elle. Quelle que soit la fin de tout ceci, il n'y a pour « moi » que malheurs à attendre. Tout ce que je puis, Marian, c'est de ne pas ajouter à ces malheurs, le souvenir d'une promesse violée, l'oubli des paroles suprêmes que mon père a prononcées sur ma têle.

— Que comptez-vous faire, alors? lui demandai-jo.

— Révéler moi-même à sir Percival Glyde la vérité comme elle est, me répondit-elle. Il me laissera libre alors, s'il le veut, non sur ma demande, mais parce qu'il saura tout.

— Qu'entendez-vous, Laura, parce mot « tout?» il doit suffire à sir Perceval (ainsi me l'a-l-il dit lui-même) de savoir que l'engagement qui vous lie est contraire à vos désirs.

— Puis-je lui tenir ce langage, lorsque cet engagement a été pris pour moi par mon père, avec mon plein et libre consentement? J'aurais tenu ma promesse, non pour mon bonheur, je le crains, mais avec une parfaite résignation... — Ici, elle s'arrêta, rapprocha son visage du mien, et posa sa joue contre la mienne, —j'aurais tenu ma promesse, Marian, si un autre amour n'avait germé dans mon cœur, amour qui n'y existait pas quand j'ai promis d'épouser sir Percival.

— Laura! vous n'irez certes pas vous dégrader en lui faisant un tel aveu ?

— Je me (iégratlcrais bien autrement si j'obtenais ma liberté en lui faisant un mi'slère de ce qu'il a droit de savoir.

— Il n'a pas l'ombre d'un droit à savoir cela 1

— Vous avez tort, Marian, vous avez tort!... Je ne iloii tromper personne, — et, moins que personne, l'homme à qui mon père m'a donnée, à qui je me suis donnée moimême... — Un baiser, ici, rapprocha ses lèvres dos miennes... — Ma bien chérie, dit-elle avec douceur, vous m'aimez tellement, vous êtes si fière de moi, que vous oubliez pour mon compte ce que vous n'oublieriez jamais pour le vôtre. Que sir Percival mette en doute les motifs qui me dirigent et, s'il le veut, porte sur moi un jugement défavorable, cela vaut mieux que si, après lui avoir été infidèle par la pensée, j^ivais la bassesse de lui cacher celle infidélité, en vertu d'un calcul personnel...

Dans mon premier mouvement de surprise, je l'écartai de moi pour la contempler à l'aise. Nos rôles étaient changés, et c'était la première fois : toute la résolution était chez elle, toutes les hésitations étaient chez moi. J'examinais avec étonnement ce jeune visage, pâle, tranquille et résigné; dans ces yeux levés tendrement vers moi, je voyais resplendir l'innocence et la pureté d'un cœur intact; aussi les restrictions, les objections mondaines qui se pressaient sur mes lèvres s'effaçaientelles peu à peu, absorbées dans leur propre néant. Je courbais la tête sans trouver un mot à dire. A sa place , — j'étais forcée de l'avouer, — j'auraiis obéi au méprisable petit orgueil qui fait mentir tant de femmes, et j'aurais menti comme elles.

— JXe vous fâchez pas contre moi, Marian, dit-elle, se méprenant à mon silence.

Je ne répondis qu'en la pressant de nouveau sur mo poitrine. Je craignais d'éclater en pleurs si j'essayais de parler. Or, mes larmes ne coulent pas aussi facilement -que je le voudrais ; — ce sont des larmes d'homme, accompagnées de sanglots convulsifs, sujet de terreur pour qui me voit pleurer.

— Voici bien des jours, ma bonne chérie , bien des

jours que je pense à tout ceci, continua- t-elle, roulant et mêlant ma chevelure sous ces doigts dont toute la palience de mistress Vesey n'a pu calmer encore la mobilité nerveuse;— j'y ai pensé très-sérieusement, et je puis compter sur mon courage, lorsque ma conscience me dit que j'ai raison. Laissez-moi m'expliquer avec lui dès demain, —en votre présence, Marian! Je ne dirai rien de mal, rien dont vous ou moi nous ayons à rougir; ~ mais quel soulagement pour mon cœur d'en finir avec cette dissimulation misérable! Ce qu'ilme faut, avant tout, c'est de savoir et de sentir que, de mon côté, je n'ai à me reprocher aucune tromperie; et alors lorsqu'il saura ce que j'ai à lui dire, qu'il agisse vis-à-vis de moi comme il voudra !— ...

Avec un soupir profond elle replaça sa tête sur ma poitrine. De tristes pressentiments sur l'issue de ce qui allait se passer vinrent oppresser mon esprit, mais, continuant à m.e méfier de moi, je lui dis que je me conformerais à ses vœux. Elle me remercia; et, peu à peu, nous en vînmes à parler d'autre chose.

Nous nous retrouvâmes au diner, et je l'y vis plus ellemême, plus à son aise avec sir Percival que cela ne m'était jamais arrivé. Elle se mit au piano, dans la soirée, choisissant des morceaux de musique comme on les fait à présent, hérissés de difficultés, brillants, étourdissants et sans mélodie. Depuis le départ du pauvre Harlright, elle n'a pas exécuté une seule de ses charmantes cantilènes de Mozart, pour lesquelles il avait un goût si prononcé. Le cahier même qui les renferme n'est plus dans le pupitre à mu- ' sique. Elle l'en a elle-même ôté pour que personne, venant à le feuilleter, ne lui demande un des morceaux qu'i l «îontient.

Aucune occasion ne me fut donnée de constater si elle avait ou non changé d'avis depuis le malin, jusqu'au moment oîi elle souhaita le bonsoir à sir Percival, et j'appris alors, de sa bouche même, qu'elle persistait dans sa résolution. Elle lui dit, en effet, d'un ton fort calme, qu'elle désirait lui parler le lendemain après le déjeuner, et qu'il la trouverait, ainsi que moi, dans son boudoir, où elle comp-

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tait l'a Uendre. Aces mois il changea de couleur, et quand vint mon tour de lui prendre la main, je m'aperçus qu'il tremblait un peu. La matinée du lendemain allait décider de son avenir; il s'en doutait, évidemment.

Par la petite porte qui fait communiquer nos deux chambres à coucher, j'allai, comme à l'ordinaire, souhaiter à Laura le bonsoir, avant qu'elle s'endormît. En me penchant sur elle pour l'embrasser, je vis le petit portefeuille d'IIartright à demi-caché sous son oreiller, juste à la même place oij, toute enfant, elle mettait ses jouets favoris. Je ne pus trouver dans mon cœur aucune parole de blâme ; mais en secouant la tête, je lui montrai le cahier. Elle leva les deux mains jusqu'à mes joues, et, abaissant doucement mon visage au niveau du sien, posa ses lèvres au bord des miennes.

— Laissez-le moi ce soir! murmurait-elle. Demain, peutêtre, sera cruel, et me forcera de lui dire adieu pour jamais!...

« 9 octobre. » Le premier incident de la matinée n'a pas été de nature fort encourageante; une lettre m'est arrivée du pauvre Walter Hartright. C'est une réponse à celle où je lui expliquais comment sir Percival s'était justifié des soupçons provoqués par la lettre d'Anne Galherick. Il parle très-brièvement, et non sans amertume, des explications fournies par sir Percival, se bornant à dire, qu'il « n'a aucun droit de juger la conduite de ses supérieurs ». Voilà qui est assez triste; mais les quelques passages où il est question de lui me chagrinent plus encore. Il dit que l'effort par lequel il essaie de revenir à ses anciennes occupations, au lieu de lui être plus facile, lui semble plus pénible de jour en jour, et il me prie d'employer tout le crédit que je puis avoir, à lui obtenir un travail qui l'éloigné forcément de l'Angleterre, qui le transporte sur un autre théâtre, et lui donne d'autres relations. Je me suis vue d'autant plus disposée à lui complaire en ceci, que certain passage, à la fin de sa lettre, m'a presque effrayée.

Mention faite de ce qu'il n'a ni vu, ni entendu quoi que ce soit, au sujet d'Anne Gatherick, il s'interrompt tout à

coup, et, delà façop la plus brusque, la plus mystérieuse, il me laisse entendre que, depuis son retour à Londres, il a été constamment guetté, constamment suivi par des hommes dont la figure lui est inconnue. Il reconnaît qu'il lui serait impossible de justifier ce bizarre soupçon en désignant, en dénonçant telle ou telle personne en particulier; mais il déclare que le soupçon lui-même ne le quitte ni jour ni nuit. Cela m'a effrayée, parce qu'il semblerait en résulter que sa préoccupation, au sujet de Laura, porte peu à peu le trouble dans son esprit. Je compte écrire immédiatement à quelques-uns des anciens amis de ma mère, fort influents à Londres , et le recommander chaleureuse-ment à leur bienveillance. Changer de séjour et changer de travaux peut lui être indispensable; — il faut peut-être cela pour le sauver, en effet, dans cette passe critique de son existence.

A mon grand soulagement, sir Percival s'est lait excuser de ne pas déjeuner avec nous. « Il avait pris chez lui, de bonne heure, une tasse de café ; sa correspondance l'y retenait encore. Sur les onze heures, si ce moment leur convenait, il aurait l'honneur de venir trouver miss Fairlie et miss Halcombe. »

Pendant qu'on nous rendait ce message, mes yeux étaient arrêtés sur le visage de Laura. En entrant chez elle, le matin, je Tavais trouvée d'un calme, d'une tranquillité inexplicables, et qui restèrent les mêmes pendant tout le déjeuner; même une fois chez elle, et tandis qu'assises sur le sopha nous attendions sir Percival, elle conserva tout son sang-froid.

— N'ayez pas peur de moi, Marian, se borna-t-eUe à me dire; je puis bien faiblir avec un vieil ami comme M. Gilmore, ou avec une sœur chérie comme vous; mais devant sir Percival soyez sûre que je tiendrai bon.,.

Je la regardais, et je l'écoutais avec une surprise muetteJ Depuis tant d'années que nous vivions dans l'inlimité laj plus étroite, cette force passive de son caractère m'avait' été cachée, — et cachée aussi à elle-même jusqu'à ce que l'am.our l'eût mise en relief, jusqu'à ce que Tamour l'eût développée.

Au moriient où la pendale sonnait onze heures, sig Percival vint frapper à la porte, et fut admis. Pas un trait de son visage qui ne trahit une anxiété, une agitation contenues. La toux sèche et sifflanle qui le tracasse la plupart du temps, semblait avoir redoublé. Il s'assit devant la table, en face de moi, et Laura demeura près de moi. Je les regardais attentivement l'un et l'autre; il était le plug pâle des deux.

Les quelques mots insignifianis par lesquels il débuta montraient l'effort qu'il faisait pour garder l'aisance habituelle de ses manières. Mais il ne pouvait complètement assurer sa voix, ni dissimuler tout à fait l'inquiète mobilité de ses regards. Lui-même le sentit sans doute, car il s'arrêta au miheu d'une phrase commencée, et n'essaya même plus de nous cacher son embarras.

Il y eut donc entre nous un moment de silence absolu, avant que Laura lui adressât la parole.

— Sir Percival, lui dit-elle, j'ai voulu vous entretenir d'un sujet fort important pour tous deux. Ma sœur est ici, parce que sa présence me vient en aide et me rassure. Dans ce que je vais vous dire, pas un mot ne m'a été suggéré par elle : ce sont mes pensées, non les siennes, que j'exprime. Je compte, avant de passer outre, que vous serez assez bon pour vous pénétrer de ceci...

Sir Percival s'inclina. Jusque-là ma sœur n'avait rien perdu de sa tranquillité parfaite au dehors, rien de son altitude aussi convenable qu'elle pût l'être : elle le regardait, et il la regardait. Ils semblaient, du moins au début, déterminés à se comprendre l'un l'autre.

— Marian m'a fait savoir, continua-t-elle, que, pour .obtenir de vous l'annulation de notre mutuel engagement, ,11 me suffirait de la réclamer. En la chargeant pour moi «d'un tel message, sir Percival, vous vous êtes montré généreux et plein d'égards. Je ne fais donc que vous rendre la plus stricte justice , en me déclarant très-reconnaissante de votre offre; je veux espérer et croire que je me rends également justice, en vous déclarant (jue je refuse de l'accepter...

L'attention peinte sur le visage de sir Percival se dé-

lendit quelque peu. Pourtoftt je voyais un de ses pieds, qui, sous la table, battait le tapis d'un mouvement lent, imperceptible, mais incessant; et je sentais, qu!au fond, son inquiétude n'avait guère diminué.

— Je n'ai point oublié, reprit-elle, qu'avant de m'honorer d'une proposition de mariage, vous avez demandé la permission de mon père. Peut-être, à votre tour, n'avezvous pas oublié dans quels termes je consentis à nos fiançailles? Je me permis devons dire que l'influence et les conseils de mon père avaient eu la plus grande part dans ma décision. Je me laissais guider par mon père, l'ayant toujours trouvé le plus sur des conseillers, le meilleur et le plus tendre des protecteurs et des^ amis. Maintenant je l'ai perdu ; je n'ai plus que sa mémoire à chérir; mais ma foi dans cet ami qui n'est plus n'a jamais été ébranlée. Je crois, en ce moment, aussi fermement que jamais, qu'il savait mieux que moi ce qui me valait le mieux : je crois que ses espérances et ses désirs doivent être, encore aujourd'hui, mes désirs et mes espérances...

Pour la première fois, il y eut dans sa voix un léger tremblement. Ses doigts, sans cesse mobiles, vinrent se poser sur mes genoux, et s'emparèrent de mes mains. Le silence se fit encore pendant un instant; et, ensuite, ce fut sir Percival qui parla.

— Pourrai-je demander, dit-il, si je me suis jamais montré indigne de cette confiance paternelle, que j'ai envisagée jusqu'ici comme l'honneur le plus insigne et le bonheur le plus grand de toute mon existence?

— Je n'ai rien trouvé à blâmer dans votre conduite, répondit-elle. Vous m'avez toujours traitée avec la même délicatesse et les mêmes égards. Vous avez mérité ma confiance; et, ce qui est bien plus important à mes yeux, vous êtes resté digne de la confiance de mon père, source delà mienne. Vous ne m'auriez fourni aucun motif, si j'en eusse cherché un, pour demander à être relevée de ma promesse. Tout ce que je viens de dire jusqu'à présent a eu pour objet de bien constater et reconnaître les obligations que je vous ai. Mon respect pour ces obligations, mon respect pour la mémoire paternelle, mon respect

aussi pour ma parole, tout m'interdit d'être la première, de « mon » côté, à rien changer de ce qui existe entre nous. La rupture de notre engagement doit être votre volonté, voire fait, sir Percival, — et nullemcQt mon fait et ma volonté...

Le battement de pied qui trahissait son malaise intérieur s'arrêta court à ces mots, et.il se pencha sur la table, la lêle en avant, avec un mouvement un peu vif.

— Mon fait, dit- il, quelle raison puis-je avoir, de « mon » côté, pour me dégager?...

J'entendis ma sœur respirer plus vite; je sentis sa main se refroidir. Malgré ce qu'elle m'avait dit quand nous étions seules, je commençais à « avoir peur d'elle ». — Je lui faisais tort.

— Une raison, répondit-elle, qu'il n'est vraiment pas facile de vous faire connaître. Il s'est fait en moi, sir Percival, un grand changement; — un changement assez sérieux pour justifier complètement, aussi bien à mes yeux qu'aux vôtres, la rupture des promesses qui nous lient...

Le visage de sir Percival redevint si pâle, que ses lèvres elles-mêmes se décolorèrent. Il releva le bra§^ qu'il avait posé sur la table, et, se détournant un peu dans son fauteuil, appuya sa. tête dans ses mains, de sorte que son profil seul était visible.

— Quel, changement? demanda-t-il.

Le ton sur lequel cette question fut faite me sembla particulièrement discordant; — il y avait une émotion supprimée avec effort.

Ma sœur poussa un profond soupir, et se laissa un peu aller vers moi, étayant son épaule de la mienne. Je la sentais trembler, et voulus lui épargner, en prenant moi-même la parole, une exphcation qui semblait lui coûter trop. Elle m'arrêta par un serrement de main significatif, et, ensuite, s'adressant de nouveau à sir Percival, mais, cette fois, sans lever les yeux sur lui :

— On m'a dit, et je le crois, reprit-elle, que la plus tendre et la plus sincère de toutes les affections est celle qu'une femme doit porter à son mari. Lorsque, pour la

première fois, nous avons été engagés l'un à l'autre, j'avais encore à donner cette aflection si on la faisait naître; vous aviez à la gagner si cela dépendait de vous. Me pardonnerez-vous, ne me blâmerez-vous point, sir Percival, si je vous avoue qu'il n'en est plus ainsi désormais?.,.

Quelques larmes s'amassèrent dans ses yeux, et lentement coulèrent le long de ses joues, tandis que, cessant de parler, elle attendait sa réponse. Il n'articula pas une parole. Au début de sa dernière réplique, il avait avancé de manière à s'en faire une sorte de masque, la main qui servait d'appui à sa tête. Je ne voyais donc, par-dessus la table, que la partie supérieure de son buste.

Pas un de ses muscles ne bougeait. Les doigts écartés qui soutenaient son front étaient profondément enfouis dans sa chevelure. Ils auraient pu exprimer soit une colère, soit une douleur cachée, -- laquelle des deux? commentle savoir? Mais il n'y avait en eux aucun frémissement qui pût m'éclairer là-dessus. Rien qui me laissât pénétrer le secret de ses pensées en ce moment, en ce moment décisif où une double crise balançait leur destin à venir.

J'étais résolue à le faire s'expliquer dans l'intérêt de Laura.

~ Sir Percival 1 m'écriai-je, intervenant avec une certaine brusquerie, n'avez-vous rien à dire, après que ma sœur, elle, en a tant dit? — Et j'ajoutais, mon malheureux caractère prenant le dessus : — Après des aveux plus complets, à mon avis, qu'aucun homme ici-bas, dans votre position, n'avait le droit d'en attendre d'elle...

Cette dernière témérité lui frayait la voix par laquelle, s'il le voulait, il lui était loisible de m'échapper; il en tira parti tout aussitôt.

-- Pardon, miss Halcombe, dit-il, sans retirer la main qui nous cachait son visage, — veuillez m'excuser si je vous rappelle que je n'ai revendiqué, à cet égard, aucune espèce de droit...

Quelques simples paroles auraient suffi pour le ramener sur le terrain qu'il semblait vouloir éviter; elles étaient

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déjà sur mes lèvres, quand Laura m'arrêta court en parlant elle-même.

— J'espère, continua-t-elle, que je ne me suis pas imposée en vain ce pénible aveu. J'espère qu'il me garantit votre confiance entière pour ce qui me reste à dire?

— Je vous prie d'en être certaine...

Cette 'courte réponse fut faite avec une certaine chaleur; tout en parlant, sir Percival avait laissé retomber sa main sur la table et s'était retourné vers nous. Tel changement involontaire qui eût pu se produire sur sa physionomie, il en était maintenant redevenu maître. Elle n'exprimait plus qu'une attente vive, une intense curiosité de ce que ma sœur allait dire.

— Je voudrais vous bien convaincre, poursuivit-elle, que nul motif égoïste n'a dicté mes paroles. Si vous renoncez à moi, sir Percival, après ce que vous venez d'entendre, ce ne sera point pour me voir épouser un autre homme; — vous me donnerez seulement le droit d'achever ma vie dans un célibat auquel je suis résolue. La faute que j'ai pu commettre envers vous s'est tout entière accomplie dans le secret de mes pensées, elle ne franchira jamais ces limites. Pas un mot n'a été échangé... — Ici, elle hésita, ne sachant de quelle expression se servir; elle hésita sous le coup d'un trouble passager qu'on ne pouvait voir sans une pénible émotion. — Pas un mot n'a été échangé, reprit-elle avec une patiente énergie, entre moi et la personne à laquelle, pour la première fois, je fais allusion devant vous, touchant les sentiments que je pouvais lui porter, ou ceux que, peut-être, elle m'avait voués; —pas un mot ne sera échangé à ce sujet; — aucune probabilité que nous nous retrouvions en ce monde, lui et moi. Je vous supplie de croire, sur ma parole, ce que je viens de vous dire. C'est la vérité, sir Percival; — la vérité que j'ai cru devoir à mon futur mari, quoiqu'elle dût coûter à mes sentiments. De sa générosité, j'attends mon pardon, et je place mon secret sous la sauvegarde de son honneur.

—■Double confiance qui m'est sacrée, dit-il, et que je jure ici de justifier...

Après avoir répondu en ces termes, il se lut et leva les yeux vers elle, ayant l'air d'attendre ce qu'elle avait encore à dire.

— J'ai fini, ajouta-t-elle avec calme. Vous avez maintenant plus de motifs qu'il n'en faut pour rendre parfaitement légitime et naturel le manquement à voire parole.

— J'ai, répondit-il, plus de motifs qu'il ne m'en faut pour consacrer ma vie à la tenir...

Il se leva, parlant ainsi, et fit quelques pas vers le sopha où elle était assise.

Elle se redressa brusquement, et la surprise lui arracha un faible cri. Chaque mot de ceux qu'elle avait prononcés révélait sa candeur, sa loyauté parfaite à un homme qui devait apprécier pleinement finestimable valeur d'une femme pure et loyale. Aussi, la noblesse même de sa conduite avait-elle secrètement anéanti, l'une après l'autre, toutes les espérances qu'elle avait fondées sur les révélations complètes auxquelles, en s'y résignant, elle confiait secrètement le soin de l'affranchir. Voilà ce que j'avais craint dès le début. Voilà ce que j'aurais empêché si elle m'avait laissé la moindre chance d'en venir à bout. Même à présent, le mal déjà fait, j'attendais, je guettais au passage un mot de sir Percival qui me donnât occasion de le mettre dans son tort.

— Vous me laissez le droit, miss Fairlie, continua-t-il, de renoncer à votre main ? Je ne suis pas assez dénué de cœur pour renoncer à une femme qui vient de se montrer l'honneur de son sexe...

Il parlait avec un accent si pénétré, une passion si enthousiaste, et pourtant une si parfaite délicatesse, qu'elle releva la tête, rougissant un peu, et le regarda en face, animée soudain d'un nouveau courage.

— Non, dit-elle avec fermeté. Le déshonneur de son sexe, au contraire, si çlle peut se donner comme femme, sans donner en môme temps son amour.

— Ne peut-elle donc, demanda-t-il, l'accorder, dans l'avenir, au mari qui consacrerait sa vie entière a le mériter?

— Jamais! répondit-elle. Si vous persistez à maintenir votre engagement, je puis être, sir Percival, votre femme loyale et fidèle; — mais, si je connais^bion mon cœur, vous n'aurez jamais l'amour de votre femme I...

En prononçant ces courageuses paroles, elle était d'une beauté si splendide, si victorieuse, que pas un homme ici-bas ne devait échapper à son empire. Je m'elîorçais intérieurement de chercher des torts à sir Percival et de les lui reprocher tout haut; mais, en dépit de moi-même, tous mes intincls de femme m'entraînaient à prendre pitié de lui.

— J'accepte avec reconnaissance, dit-il, la vérité que vous me dites, la foi que vous m'engagez. Le moins que vous puissiez offrir l'emporte à mes yeux sur tout ce que je pourrais espérer de n'importe quelle autre femme en ce monde...

De sa main gauche, Laura tenait encore une des miennes; mais sa main droite pendait, abandonnée, le long do son corps. Sir Percival la porta doucement à ses lèvres, — il l'effleura d'un baiser qui méritait à peine ce nom, — s'inclina de mon côté, — puis, avec une retenue et une délicatesse parfaites, quitta silencieusement le boudoir.

Après son départ, elle demeura immobile et muette, — assise près de moi, froide et calme, les yqux fixés vers la terre. Je compris qu'il n'y avait rien à attendre de vaines paroles, et, passant simplement mon bras autour d'elle, je la lins silencieusement serrée contre moi. Nous restâmes ainsi pendant un intervalle de temps qui me parut long et pénible, — si long et si pénible que, pour échapper à ce malaise, et dans l'espoir d'amener un changement quelconque, je lui adressai doucement la parole.

Le son de ma voix parut la rappeler soudainement à elle-même. Se dégageant tout à coup de moi, elle se leva.

— Il faut se soumettre, Marian, dit-elle, aussi bien que Ton pourra. La vie que je commence aura ses pénibles devoirs; Tun d'eux m'est imposé dès aujourd'hui...

Tout en parlant ainsi, elle alla du côté de la fenêtre, vers une table volante sur laquelle étaient placés ses instru-

menls de dessin; elle les réunit avec soin, les déposa dans un des tiroirs de son « cabinet, » puis elle ferma le tiroir et m'apporta la clef.

— Je dois me séparer de tout ce qui le rappelle à moi, dit-elle. Serrez cette clef où il vous plaira; —je ne vous la redemanderai jamais.

Avant que j'eusse pu dire une parole, eUe s'était dirigée \ers sa bibliothèque, et en avait retiré l'album qui renfermait les dessins de Walter Hartright. Après un instant d'hésitation, pendant lequel le petit volume demeura dans ses mains qui semblaient le presser d'une étreinte caressante, elle le porta jusqu'à ses lèvres, et y déposa un ardent baiser.

— Oh ! Laura ! Laura î... m'écriai-je, non pour la gronder, et sans la moindre amertume, n'ayant au cœur qu'une vive peine dont ma voix se fit l'écho attendri.

— C'est la dernière fois, Marian, me dit-elle en s'excusant, je lui dis en ce moment adieu pour toujours...

Elle posa le livre sur la table, et retira le peigne qui fixait ses cheveux. Ils tombèrent par masses dorées derrière ses épaules, et se répandirent autour d'elle, dans leur opulence incomparable, bien plus bas que ses genoux. Elle sépara du reste une longue et frêle boucle, qu'après l'avoir coupée elle fixa soigneusement, à l'aide d'épingles, et en lui donnant la forme d'un anneau, sur la première page de l'album, restée vide et blanche.

Dès que ce petit travail fut achevé, ma sœur referma précitamment le volume, et, le plaçant dans mes mains :

— Vous lui écrivez et il vous écrit, dit-elle; tant que je vivrai, s'il s'informe de moi, donnez-lui invariablement de bonnes nouvelles, et jamais ne lui dites un mot de ce que je pourrai souffrir. Qu'aucun chagrin, Marian, qu'aucune inquiétude ne lui vienne de « moi. » Si je venais à mourir la première, prometlez-moi de lui donner ce petit cahier, où ses dessins et mes cheveux sont réunis. Il ne peut y avoir aucun mal, quand je serai partie, à lui dire que je les ai placés là de mes propres mains. Et dites-lui, — oh! Marian, dites-lui alors, en mon

nom, ce que je ne pourrai jamais lui dire moi-môme, — dites-lui que je l'ai bien aimé!...

Elle avait jeté ses bras autour de mon cou; elle murmura ces derniers mots à mon oreille, prenant à les prononcer un plaisir passionné qui me déchira presque le. cœur. La loiigiie contrainte qu'elle s'était imposée disparut devant ce premier élan de tendresse qui devait être aussi 'le dernier. Elle s'arracha de mes bras avec une véhémence convulsive, et se jeta sur le canapé, dans un paroxisme de sanglots et de pleurs qui la secouait de la tête aux pieds. «^

Vainement essayai-je de la calmer, de la raisonner; ni les consolations, ni le raisonnement n'avaient plus aucune prise sur elle. Ainsi s'acheva pour nous deux, tristement, soudainement, cette mémorable journée. Lorsque l'accès nerveux se fût usé de lui-même, ma sœur se trouva trop épuisée pour parler. Elle tomba dans une espèce de sommeil qui dura une partie de l'après-midi; je pris l'album de dessins pour qu'à son réveil, elle ne le retrouvât plus sous ses yeux. Lorsqu'ils se rouvrirent, lorsqu'ils vinrent chercher les miens, quel que pût être l'état de mon cœur, ma figure demeura calme. Nous n'échangeâmes pas une parole qui eût trait à la pénible conférence du matin. Le nom de sir Percival ne fut pas prononcé. Ni l'une ni l'autre, pendant le reste du jour, ne limes la moindre allusion à Walter Hartright.

« 10 novembre. » — La trouvant, ce main, tout à fait calme, tout à fait elle-même, je suis revenue sur les tristes incidents d'hier, uniquement pour la supplier de me laisser parler à sir Percival et à M. Fairlie, vis-à-vis desquels je pourrais m'expliquer plus clairement, plus fortement qu'elle-même au sujet de son lamentable mariage. Avec douceur, mais avec fermeté, ma sœur a coupé court à mes remontrances.

— C'est hier qui devait décider, m'a-t-elle dit, et hier, en effet, s'est prononcé. Il est trop tard pour revenir sur ses pas...

Sir Percival m'a parlé, cette après-midi, de ce qui

s'était passé chez Laura. « La confiance inouie qu'elle avait mise en lui, m'a-t-il assuré, l'a tellement convaincu de son innocence et de sa loyauté parfaites, qu'il n'a pas eu à se reprocher un seul moment de jalousie indigne d'elle, soit pendant qu'il était avec nous, soit après qu'il nous eût quittées. Tout en déplorant l'attachement malheureux qui a mis obstacle aux progrès qu'il eût pu faire, sans cela, dans l'estime et l'affection de sa fiancée, il av^ait la ferme confiance que cet attachement inconnu à celui qui en était l'objet, jamais ne lui serait révélé dans l'avenir, tel changement qu'on pût prévoir aux situations actuelles. Il en avait la conviction absolue, et la plus forte preuve qu'il en pût donner, c'est que, m'a-t-il assuré, il ne tient à connaître ni la date de cet attachement, ni la personne qui a pu en être l'objet. Sa confiance implicite dans miss Fairlie fait qu'il se contente de ce qu'elle» a jugé convenable de lui dire, et il n'a réellement aucun souci qui demande à être écarté par des confidences plus complètes. »

Il s'est tu exprès cette déclaration et m'a regardée. J'avais conscience du préjugé déraisonnable que je nourris contre lui ; je le soupçonnais en outre (non sans me le reprocher) d'avoir compté que je répondrais spontanément à ces mêmes questions dont il déclarait vouloir s'abstenir; aussi, quelque peu confuse du rôle que je jouais, me refusai-je à entrer dans la voie qu'il m'ouvrait. Mais, en même temps, j'étais bien résolue à ne perdre aucune occasion, si mince fût-elle, de plaider la cause de Laura; et j'exprimai hardiment à sir Percival mon regret que sa générosité n'eût pas fait un pas de plus, en le poussant à rompre de lui-même l'engagement respecté par ma sœu .

Ici, de nouveau, il me désarma par sa tactique ordinaire, en n'essayant yas de se défendre. « Il se bornerait, me disait-il, à me prier de ne pas oublier la différence qu'il y avait entre la liberté qu'il avait laissée à miss Fairlie de renoncer à lui (acte de pure soumission), et la violence qu'il aurait dû se faire à lui-même pour renoncer à miss Fairlie, violence qu'il n'était pas raisonnable

de lui demander, puisqu'elle étoit le suicide de toutes ses esprrances. Par sa conduite du jour précédent, ma sœur avait tellement ajouté à l'amour immuable, à l'admiration qu'il ressentait pour elle, depuis deux longues années, que désormais, il ne saurait entreprendre, avec succès, de lutter contre des sentiments devenus si Torts. Je pourrais l'accuser de faiblesse, d'égoïsme, d'insensibilité même à l'égard de la femme qu'il idolâtrait ainsi, et il n'aurait qu'à courber la tête, avec toute la résignation possible, sous le poids d'un jugement si sévère; seulement il me demanderait d'examiner si l'avenir de ma sœur, restant seule au monde, aux prises avec un attachement malheureux qu'elle ne pourrait jamais avouer, lui offrait de beaucoup meilleures chances que si elle acceptait la main d'im homme disposé à vénérer le sol même que ses pieds auraient foulé? Dans cette dernière hypothèse, si peu qu'on dût en attendre, le temps pourrait amener quelques changements heureux; — dans la première, à l'envisager comme ma sœur l'envisageait elle-même, il ne restait aucune espérance, »

— Je lui répondis, — mais plutôt pour obéir à mes instincts de femme que pour m'être senti quelque chose de décisif à lui dire. Il était bien évident, hélas î que l'alternative dans laquelle ma sœur s'était placée ellemême, mettait à la disposition de sir Percival le choix du parti il prendre, — et qu'il avait pris ce parti, profitant de

, l'avantage qu'on lui laissait. Tout en lui répondant, je comprenais ceci, et j'en suis maintenant tout aussi pénétrée, tandis que, seule avec moi-même, j'écris ces lignes. L'unique espoir qui nous reste, c'est qu'il obéisse en réahté, comme il l'affirme, à l'irrésistible force de son

• attachement pour Laura.

Avant de clore, ce soir, mon journal, j'y dois mentionner que j'ai écrit aujourd'hui, dans l'intérêt du pauvre Hartright, à deux des anciens amis de ma mère, — tous les deux influents, et bien placés à Londres pour le servir. Je suis sûre qu'ils feront pour lui tout ce qui dépendra d'eux. A l'exception de Laura, je ne me suis jamais préoccupée de personne plus que je ne me préoccupe •

maintenant de Walter. Tout ce qui s'est passé, depuis qu'il nous a quittées, n'a fait qu'augmenter ma sympathie et ma considération pour lui. J'espère que j'agis bien en l'aidant de mon mieux à trouver du travail à l'étranger; j'espère, du plus profond de mon cœur, mais non sans anxiété, que tout ici tournera bien.

« 11 novembre. » Sir Percival a obtenu un entretien de M. Fairlie; ils m'ont fait prier d'y assister.

J'ai trouvé M. Fairlie fort soulagé par l'idée de voir -bientôt régler le grand « tracas de famille » (c'est ainsi qu'il appelle le mariage de sa nièce). Jusque-là, je n'avais rienà lui dire de mon opinion particulière sur le même sujet; mais lorsque, avec son accent le plus langoureux et le plus assommant, il en vint à insinuer que, d'accord -avec les vœux de sir Percival, on ferait bien de fixer immédiatement l'époque du mariage, j'eus le plaisir d'ébranler les nerfs de M. Fairlie par la protestation la plus vigoureuse que je pus formuler contre tout ce qui tendrait à précipiter la décision de Laura. Sir Percival m'assura toutaussitôtqu'il comprenait la force de mon objection, «t me pria de croire que la proposition n'était le résultat d'aucune insistance de sa part. M. Fairlie, s'enfonçant dans son fauteuil, ferma les yeux, déclara « que nous faisions honneur à la nature humaine », et revint sur l'idée qu'il avait mise en avant avec une aussi' froide obstination que si nous n'y avions rien objecté, sir Percival ou moi : le débat finit par mon refus, net et précis, de soumettre la question à Laura, tant qu'elle n'aborderait pas d'elle-même ce sujetsi délicat. Cette déclaration faite, ]e me levai pour quitter immédiatement la chambre. Sir Percival avait l'air fort embarrassé, fort malheureux. H. Fairlie, étalant ses jambes oisives sur son tabouret de velours, me dit comme je partais: — Chère Marianî que je porte envie à votre système nerveux, si robuste, si difficile à ébranler!... Ne tapez pas les portes au nom du ciel !...

En me rendant chez Laura, j'appris qu'elle m'avait demandée, et que mistress Vesey, à cette occasion, l'avait

LA l-'KAIMK EN HLANC 217

informée de ma visite à M. Fairlie.Ma sœur me questionna immédiatement sur ce qu'on avait eu à me dire : et je lui racontai tout ce qui s'élail passé, sans essayer de lui cacher la contrariété, le ciingrin (|iic j'éprouvais réellement. Sa réponse me surprit et me peina au-delà de toute expression. C'était bien la dernière que j'eusse attendue de cette chère enfant.

—Mon oncle a raison, dit-elle. Je vous ai causé à vous, et à tous ceux qui me portent quelque intérêt, bien assez de troubles et d'anxiétés, il est temps que cela cesse, Marian; — laissons sir Percival régler les choses à sa guise...

J'essayai quelques chaleureuses remontrances; mais rien de ce que je pus dire ne fit impression sur elle.

— Je suis liée par ma promesse, répondait-elle; j'ai rompu définitivement avec mon ancienne existence. A quoi servirait de reculer les mauvais jours puisqu'ils doivent arriver à coup sûr. Non, Marian ! encore une fois, mon oncle a raison. Assez de troubles, assez d'inquiétudes sont venus de moi; je n'en veux pas occasionner davantage...

D'ordinaire, elle était la complaisance même; mais je la trouvai inébranlable dans sa résignation passive, — je pourrais presque dire dans son désespoir. L'aimant comme je fais, j'aurais été moins peinée de la voir en proie à quelque agitation violente; la froide insensibilité dont, pour la première fois, elle me rendait témoin, contrariait toutes les idées que je m'étais faites, toute l'expérience que j'avais de son impressionnable et douce nature.

« 12 novembre. > — Sir Percival, au déjeuner, m'a fait, relativement à Laura, certaines questions qui ne me permettaient pas de lui laisser ignorer ce qu'elle avait dit.

Pendant que nous causions, elle-même est descendue pour se joindre à nous. Son calme forcé ne s'est pas plus démenti en présence de sir Percival qu'il ne s'était démenti devant moi. A l'issue du déjeuner, il a

saisi l'occasion de lui adresser quelques mots en particulier, dans le retrait d'ui^ des croisées. Ils ne sont pas restés tête à tête plus de deux ou trois minutes; et, arrivant à se séparer, elle est sortie de la salle avec mistress Vesey, tandis que sir Percival venait à moi. « Il l'avait suppliée, me dit-il, de se réserver le privilège de fixer, comme elle l'entendrait, l'époque de leur mariage. Elle l'avait remercié pour toute réponse, en le priant de faire connaître à miss Halcombe les vœux qu'il pouvait former sur ce "point. »

Je n'ai pas la patience d'en écrire davantage. Cette fois, comme toujours, sir Percival l'a emporté sans se compromettre le moins du monde, et en dépit de tout ce que j'ai pu dire ou faire. Ses vœux sont naturellement, aujourd'hui, ce qu'ils étaient lors de sa première arrivée chez nous; et Laura, complètement résignée à l'inévitable sacrifice de sa personne, montre maintenant la froide patience du désespoir. On pourrait croire qu'en disant adieu aux menus travaux, aux petites reliques qui lui rappelaient Hartright, elle a renoncé à tout mouvement de cœur, à toute son impressionnabilité naturelle. Au moment où j'écris ces lignes, il n'est encore que trais heures après midi , et sir Percival nous a déjà quittées, avec tout l'empressement d'un heureux fiancé, pour aller préparer, dans son château du Hampshire, les appartements destinés à sa future. A moins qu'il ne surgisse quelque obstacle imprévu , ils seront mariés exactement à l'époque fixée par lui dès le début , — c'est-à-dire avant la fin de l'année. En traçant ces mots, les doists me brûlent!

« 43 novembre. » Nuit blanche que m'ont procurée mes inquiétudes au sujet de Laura. Vers le matin, je me suis arrêtée à l'idée de tenter ce que pourra un changement de lieux sur cet état de torpeur où elle demeure plongée. En lui faisant quitter Limmeridge, en l'entourant de vieux amis dont les figures lui réjouiront le cœur, je la tirerai peut-être de là. Après quelque réflexion, je me suis décidée à écrire aux Arnolds, dans

le Yorksliire. Ce sont des gens simples, bons, hospitaliers, et qu'elle a connus dès rcnlance. La lettre une l'ois jetée dans la boite, je lui ai conté ce que je venais de faire. C'eût été un soulagement pour moi que de la voir y trouver à dire, et y résister. Mais non, —elle s'est bornée à me répondre : — Je « vous » accompagnerai, Marian, partout où vous voudrez aller. Vous avez sans doute raison; — je crois, comme vous, que le changement me fera du bien...

« 14 novembre. » — J'ai écrit à M. Gilmore, qu'il y a réellement chance de voir s'accomplir cette misérable union; et aussi pour lui faire part de la tentative à laquelle je vais avoir recours, afin de changer, s'il se peut, l'état moral de ma pauvre sœur. Je n'ai pas eu le cœur d'entrer dans beaucoup de détails. Il sera bien temps de les lui donner quand nous approcherons de l'époque marquée.

« 15 novembre. » Trois lettres pour moi. La première des Arnolds, m'exprimant tout le plaisir qu'ils auront à nous revoir, Laura et moi. La seconde, d'un des personnages à qui je me suis adressée pour le compte de Walter Hartright, m'informant qu'il a été assez heureux pour trouver une occasion de faire ce que je lui demandais. La troisième de Walter lui-même; il me remercie, le pauvre garçon, et dans les termes les plus chaleureux, pour l'avoir mis à même de quitter son chez lui, sa patrie, tous ceux dont il est aimé. Une expédition, organisée par des particuliers pour faire des fouilles dans les grandes ruines de l'Amérique centrale, va, parait-il, s'embarquer à Liverpool. Le dessinateur déjà choisi pour en faire partie a perdu courage, et, au dernier moment, s'est démis de ses fonctions ; Walter est nommé à sa place. Il a un engagement garanti pour six mois, à partir du moment où l'on débarquera dans le Honduras, et pour un an de plus, si les excavations donnent de bons résultats, et si le capital n'est pas épuisé. Il termine sa lettre en me promettant de m'écrire quelques lignes d'adieu qua^^d ils seront tous à bord; il les fera mettre à la poste par le pilote qui aura

conduit l'expédition hors de rade. Avons-nous, lui et moi, pris le bon parti dans toute cette affaire? Je ne puis que l'espérer et demander au ciel qu'il en soit ainsi, La démarche qu'il a faite avec mon secours, peut avoir pour lui des conséquences si graves, que je n'y saurais songer sans une sorte de tressaillement intérieur. Et pourtant, malheureux comme il l'était, comment vouloir^ comment souhaiter qu'il restât chez lui?...

« 16 novembre. » — La voiture est à la porte. Nous partons aujourd'hui, Laura et moi, pour notre visite aux Arnolds.

Polosdcan-Lodge, Yorkshire.

« 23 novembre. » — Une semaine entière au milieu de ce pays nouveau et parmi ces gens d'une bonté si parfaite, lui a procuré quelque soulagement, mais pas autant que j'en espérais. Je me résous à rester ici une semaine encore tout au moins. Il est inutile de retourner à Limmeridge avant que la nécessité ne nous y force.

« 24 novembre. » — Le courrier de ce matin m'apporte de tristes nouvelles. L'expédition pour l'Amérique centrale a mis à la voile le 21. Nous sommes maintenant séparées d'un brave et loyal garçon ; nous avons perdu un ami fidèle. Walter Hartright a quitté l'Angleterre.

« 23 novembre. » — Tristes hier, les nouvelles 'sont, aujourd'hui, de mauvais présage. Sir Percival Glyde a écrit à M. Fairlie; M. Fairlie nous écrit à son tour, à Laura et à moi, pour nous rappeler immédiatement à Limmeridge.

Que peut signifier tout ceci? Le jour du mariage auraitil été fixé en notre absence f

Limmcridge-House.

€ 27 novembre, » — Mes pressentiments sont réalisés. Le mariage est fixé au 22 décembre.

Le lendemain du jour où nous étions parties pour Polesdean-Lodge, sir Percival manda, paraît-il, à M. Fairlie, que les réparations et les changements à faire dans son château du Hampshire exigeaient plus de temps qu'il ne l'avait d'abord prévu. Les devis devaient lui en être soumis dans le plus bref délai possible; et il lui serait beaucoup plus facile de conclure avec ses ouvriers les arrangements définitifs, si on l'informait de l'époque exacte à laquelle pourrait avoir lieu la cérémonie des noces. Il serait alors à même de faire tous ses calculs, selon le temps qui lui serait laissé, sans parler des excuses qu'il avait à offrir à plusieurs de ses amis, invités par lui à venir le visiter pendant l'hiver, et qui ne pourraient être reçus aussi longtemps que le château resterait envahi par les ouvriers.

M. Fairlie avait répondu à cette lettre, en priant sir Percival de proposer lui-même une date fixe pour le mariage; date naturellement subordonnée à l'approbation do miss Fairlie, que son tuteur était tout disposé à influencer en ce sens, autant qu'il lui serait donné de le faire Sir Percival riposta, courrier par courrier, en proposant (conformément à ses vues et à ses désirs exprimés dès le début) la seconde quinzaine de décembre, — soit le vingtdeux ou le vingt-quatre, ou tout autre jour que « la jeune dame » et son tuteur arriveraient à préférer. La t jeune dame,» n'étant pas là pour s'expliquer sur ce point, son tuteur avait pris sur lui de choisir la date la plus rapprochée, — le vingt-deux décembre, —

et nous avait écrit en conséquence, pour nous rappeler à Limmeridge.

Quand il m'eut, hier, dans un entretien particulier, fait connaître tous ces détails, M. Fairlie m'invita, — prenant pour cela ses formes les plus suaves, — à ouvrir, dès aujourd'hui, les négociations indispensables. Comprenant qu'il était inutile de résister, à moins d'y être d'abord autorisée par ma sœur, je consentis à lui transmettre le message dont on me chargeait pour elle, non sans déclarer en même temps que, pour rien au monde, je ne voudrais faire le moindre effort afin de déterminer son consentement aux désirs de sir Percival. M. Fairlie me fit compliment, à cette occasion, sur ma « bonne et solide conscience, », tout comme si, à la promenade, il m'avait félicitée d'avoir une « bonne et solide constitution ». Il semblait, du reste, parfaitement satisfait d'avoir fait glisser de ses épaules sur les miennes, une des responsabilités dont le fardeau était si lourd à cet étrange chef de famille

Ce matin, ainsi que je l'avais promis, j'ai parlé à Laura. *Le singulier sang-froid, — l'insensibilité, pourrais-jc dire, — qu'elle a si résolument conservé, depuis le départ de sir Percival, ne s'est pas trouvé à l'épreuve des nouvelles que je devais lui transmettre. Devenue tout à coup fort pâle, et saisie d'an tremblement marqué :

— Pas si tôt! disait-elle, avec un accent suppliant... Oh! Marian, pas si tôt!...

Le plus léger signal, venant d'elle, me suffisait et de reste. Je me levai pour quitter la chambre et aller, à sa place, vider sa querelle avec M. Fairlie.

Au moment où ma main poussait la porte, elle me saisit néanmoins par ma robe, et s'efforça de me retenir.

■— Laissez-moi, disais-je.La langueme démange d'aller dire à votre oncle que sir Percival et lui ne nous feront pas subir toutes leurs fantaisies...

Soupirant amèrement, elle n'avait pas haché ma robe

— Non! disait-elle, d'une voix affaiblie... il est trop tard !

— Pas trop tard d'une minute, répliquai-jc. La question de date c nous » appartient, -- et veuillez vous en rap-

porter à moi, Laura, pour en tirer tout le parti possible, ainsi que les femmes savent lo faire...

Tout en parlant, j'avais débarrassa ma robe de son étreinte; mais, dans ce moment-là môme, elle glissa ses bras autour de ma taille, m'emprisonnant ainsi mieux que jamais.

-— Cela ne servira, disait-elle, qu'à nous impliquer dans de nouveaux troubles et de nouveaux embarras. Vous vous mettrez en hostilité avec mon oncle, et sir Percival reviendra ici, pourvu de nouveaux griefs...

— Tant mieux! m'écriai-je, oubliant toute réserve. Qui donc se soucie de ses griefs ? Faut-il que vous vous brisiez le cœur pour rendre le calme à sa vanité alarmée? Il n'est pas d'homme, sur cette terre, à qui, nous autres femmes, nous devions de pareils sacrifices... Les hommes!... ce sont les ennemis de notre innocence et de notre repos; — ils nous arrachent à l'amour de nos parents, à l'amitié de nos soeurs; ils nous prennent pour eux corps et àme, et attachent à leur vie la nôtre qui n'en peut mais, comme ils attacheraient un chien à la loge qu'i( doit habiter. Et, en échange, que nous donne le meilleur d'entre eux? Laissez-moi, Laura! — Je suis folle quand j'y pense...

Des larmes, — de misérables larmes, les seules ressources qu'une faible femme ait au service de son dépit et de sa colère, montèrent tout à coup à mes yeux. Elle sourit tristement et posa son mouchoir sur ma figure, comme pour m'épargner à moi-même cette manifestation de ma propre faiblesse, — de cette faiblesse pour laquelle, entre toutes, j'ai toujours professé le mépris le plus sincère.

— Oh! Marian, disait-elle, « vous )j, pleurer!... Pensez donc à ce que vous me diriez, si nos rôles étaient changés, et si ces larmes coulaient de mes yeux!... Toute votre tendresse, tout votre courage, tout votre dévoûment ne changeront pas ce qui doit arriver, tôt où tard... Cédons à la volonté de mon oncle... Évitons les agitations, les ressentiments que je puis prévenir par un sacrifice de moi, n'importe lequel. Dites-moi, Marian, que quand je

' serai mariée, vous viendrez vivre auprès de moi, — et ne parlons plus de tout ceci...

22r* LA FEMME EN BLANC

Mais je voulus en parler encore. Je refoulai au-dedans de moi ces pleurs méprisables qui ne me soulageaient point, et n'aboutissaient qu'à la rendre malheureuse; puis, j'argumentai, je plaidai contre elle avec tout le calme possible. Tout cela ne servit de rien. Elle me fit répélei' par deux fois la promesse de passer ma vie auprès d'elle, quand elle serait mariée, et ensuite m'adressa, de but en blanc, une question qui mit à l'improviste sur une voie nouvelle la douloureuse sympathie qu'elle m'inspirait.

— Pendant notre séjour à Polesdean, me dit-elle, vous avez reçu, Marian, une lettre?...

Sa voix altérée, la soudaineté avec laquelle son regard s'écarta de moi, tandis qu'elle me dérobait son visage en le posant sur mon épaule, l'hésitation qui lui coupa la parole avant que sa question fut achevée, tout cela m'apprit, et m'apprit trop clairement, à qui avait trait cette curiosité craintive, n'osant s'exprimer qu'à demi.

— Je croyais, Laura, que vous et moi ne devions plus jamais faire allusion à ce jeune homme, lui dis-je avec douceur.

— Vous avez reçu une lettre de lui ? reprit -elle, insistant.

— Oui, répondis-je, puisque vous voulez le savoir.

— Comptez-vous lui écrire encore?

J'hésitai devant cette question. Je n'avais pas voulu lui parler de cet exil auquel il s'était condamné, ni de la part que j'avais eue dans l'exécution de ses projets, dans la réalisation de ses espérances nouvelles. Gomment donc répondre à ma sœur? Dans le pays où il était allé, aucune lettre ne pouvait lui parvenir, d'ici à plusieurs mois, d'ici peut-être à plusieurs années.

— Supposons que j'aie l'intention de lui écrire encore, dis-je enfm. Qu'en attendez- vous, Laura?...

La joue appuyée à mon cou devint tout aussitôt brûlante; les bras qui m'entouraient frémirent, et leur étreinte devint plus sensible.

— Ne lui parlez pas du « vingt-deux » murmura-t-elle à mon oreille. Promettez-moi, Marian, — promettez-moi.

je VOUS le demande en grâce, que, dans votre prochaine lollre, vous ne mentionnerez pas mon nom...

Je promis, et nulle parole ne saurait exprimer avec quel sentiment de tristesse je contractai ce douloureux engagement. A l'instant même , elle retira le bras passé autour de ma taille, fit quelques pas vers la fenêtre, et y demeura debout, me tournant le dos et regardant au dehors. Le moment d'après, elle reprit la parole, mais sons se retourner, et sans qu'il me fût possible d'entrevoir, à la dérobée, le moindre jeu de sa physionomie.

— N'allez-vous pas remonter chez mon oncle ? me demanda-t-elle. Voulez-vous lui dire que je consens à tous les arrangements qu'il jugera les meilleurs?... Ne vous faites pas scrupule de me quitter, Marian; pour un peu de temps, je serai mieux toute seule...

Je sortis. Si, dès que je fus dans le couloir, j'avais pu, en levant un de mes doigts, déporter M. Fairlie etsir Percival Glyde à l'autre bout de la terre, ce doigt ne fût pas longtemps resté dans ma poche. Mon malheureux caractère l'emportait encore; et j'aurais immédiatement cédé à mon envie de pleurer, si la chaleur de ma colère n'avait fait évaporer toutes mes larmes. Les choses dans cet état, je me précipitai dans la chambre de M. Fairlie, et, après l'avoir apostrophé, le plus durement possible, d'un: « Laura consent au vingt-deux »! —je sortis tout aussi vite que j'étais entrée, sans lui laisser le temps de répondre un mot. J'ai, de plus, jeté les portes derrière moi, et compte bien avoir ébranlé le système nerveux de M. Fairlie pour tout le reste de la journée.

« 28 novembre. » — J'ai relu ce malin la lettre d'adieu du pauvre Hartright, un doute étant survenu dans mon esprit, depuis hier, sur le point de savoir si j'ai bien fait de cacher à Laura la nouvelle de son départ.

Toutes réflexions faites, je crois encore que je suis dans le vrai. Les allusions qu'il fait dans sa lettre aux préparatifsde cette expédition centro-américaine, tendent toutes à montrer que les chefs qui la conduisent la savent hérissée de périls. Si cette circonstance, tout à coup révélée

m'a jetée dans un grand trouble, quel effet ne produiraitelle pas sur ma sœur? Il est déjà bien assez triste de penser que le départ deWalter nous a ôté, de tous nos amis, le plus dévoué; celui sur lequel nous pouvions le mieux compter à l'heure critique, si jamais cette heure sonne pour nous, et nous trouve sans appui. Mais ce qui est bien pis encore, c'est de songer qu'en nous quittant, il va s'exposer aux dangers d'un climat pernicieux, d'un pays encore sauvage, habité par des populations sans frein. Il y aurait cruauté, en même temps que franchise, à mettre Laura au courant de tout ceci, sans une évidente, une urgente nécessité.

Je me demande presque si je ne devrais pas faire un pas de plus, et brûler immédiatement cette lettre qui pourrait, un jour ou l'autre, tomber en mauvaises mains- Non-seulement il y est parié de Laura dans des termes qui doivent à jamais rester un secret entre mon correspondant et moi, mais il y revient sur les soupçons qu'il a conçus, — soupçons obstinés, inexpliquables, alarmants au suprême degré, sur l'espionnage secret auquel il est en butte depuis son départ de Limmeridge. Il déclare avoir reconnu, parmi la foulequi encombrait les quais de Liverpool, au moment où l'expédition s'embarquait, deux individus qui le suivaient constamment à la piste dans les rues de Londres; et il affirme positivement, qu'au moment de descendre dans le bateau, il a entendu prononcer derrière lui le nom d'Anne Catherick. Il ajoute, en proix-es termes : « Ces incidents ont une portée; ces incidents doivent amener un résultat. Le mystère d'Anne Catherick n'est pas encore dévoilé; peut-être ne la retrouverai-je jamais sur ma route ; mais si vous la rencontrez, miss Halcombe, lirez meilleur parti que je n'ai fait de cette précieuse occasion !... Une forte conviction dicte mes paroles. Je vous supplie de les garder en votre mémoire. y> Telles sont les expressions dont il se sert. Nul danger que je les oublie. Je ne suis que trop disposée à repasser en mon souvenir toutes les paroles d'Hartright qui me rappellent AnneCatherick. Mais, véritablement je courrais.dos risques en gardant cette lettre. Le moindre accident pourrai', la

l'aire tomber en des mains étrangères. Je puis être malade; je puis mourir. — Mieux vaut la brûler de suite, et compter, parmi tant d'autres, une anxiété de moins.

La voilà brûlée!... Les cendres de sa lettre d'adieu, — de la dernière, peut-être, qu'il m'adressera jamais, — voltigent dans le foyer, fragments noircis et méconnaissables- Est-ce donc là le triste dénouement de cette histoire si triste?... Oh! non, — bien certaiaeaient, non, tout n'est pas déjà fini entre nous!

« 29 novembre. » — On a commencé les préparatifs du mariage. La couturière est venue prendre les ordres qu'on avait à lui donner. Laura est tout à fait impassible, tout à fait étrangère à cette grande question qui intéresse si fortement la vanité personnelle des autres femmes. Elle abandonne toute initiative à la couturière et à moi. Si notre pauvre Hàrtrighteût été à la place du baronnet, et que le choix paternel fût tombé sur lui, quelle autre altitude aurait eue ma sœur! que de menues inquiétudes! que de charmants caprices! et que les faiseuses de robes, même les meilleures auraient eu de peine à la contenter!

« 30 novembre. » — Nous avons chaque jour des nouvelles de sir Percival. Sa dernière lettre nous apprend que pour achever convenablement les embeliissemeiits de son château, il lui faut encore de quatre à six mois. Si* les peintres, les tapissiers, les marchands de meubles, donnaient le bonheur, comme ils donnent les dehors de la richesse, je prendrais peut-être quelque intérêt aux soins qu'ils prennent pour le futur séjour de Laura. Comme vont les choses, il n'y a qu'un passage de la lettre de sir Percival qui ne me laisse pas complètement indifférente aux plans et projets dont il nous entretient: c'est celui où il traite du voyage que feront les deux époux immédia- . tement après la noce. Vu la constitution délicate de Laura et les rigueurs extraordinaires dont nous menace l'hiver prochain, il propose d'emmener sa femme à Rome, et de rcsiei' en Italie jusqu'aux premiers jours de l'ctô qui

vient. Si ce plan ne convenait pas, il ne refuse pas, bien qu'il n'ait pas d'établissement à Londres, d'y passer toute la saison, et d'y louer pour cela, toute meublée, la maison la plus convenable qu'on y pourra trouver.

Abstraction faite de mes convenances et de mes sentiments personnels (je n'en dois pas tenir compte, et je les sacrifie volontiers), il m'est démontré que la meilleure de ces deux alternatives est certainement la première. Dans un cas comme dans l'autre, une séparation est inévitable entre Laura et moi. Sans doute, cette séparation sera plus longue, s'ils vont à l'étranger que s'ils demeuraient à Londres; — mais, en regard de cet inconvénient, il faut tenir compte du bien que doit faire à Laura un hiver passé dans les pays chauds; plus encore, de l'aide immense qui lui sera, pour relever son moral, pour lui faire accepter ses nouvelles conditions d'existence, l'éblouissement prestigieux de ce voyage, le premier qu'elle fasse de sa vie, dans la plus intéressante contrée qui soit au monde. Elle n'est point dans une disposition d'esprit qui lui permette de demander quelque soulagement aux excitations artificielles, aux semblants de plaisirs que lui offrirait la capitale. Elle les prendrait vite en horreur, et le premier accablement de ce désolant mariage en serait aggravé pour elle. Je crains, plus que je ne puis le dire, le début de cette vie nouvelle; pourtant, j'entrevois quelque espérance pour ma sœur si elle s'éloigne de son pays, — aucune si elle y reste.

En relisant ce dernier paragraphe de mon « Journal », je m'aperçois, et non sans le trouver étranger, que je parle du mariage de Laura et de notre séparation, dans les termes qu'on emploie pour les choses détinitivement arrêtées. Je me trouve bien froide, bien insensible, d'envisager déjà l'avenir avec ce calme cruel. Mais à quel autre moyen avoir recours, maintenant que l'époque fixée est si proche? Avant que le mois prochain ait. passé sur nos têtes, « ma » Laura sera devenue la « sienne »!... Sa Laura!... Je suis incapable d'envisager comme un fait l'idée que ces deux mots impliquent : — elle amortit, elle étourdit ma pensée à ce point, qu'en me parlant à moi-

inèmc du mariage de ma sœnr, il me semble parler de sa mort.

« 1er décembre. » — Triste, triste journée; journée sur laquelle je n'aurai pas le courage d'insister. Après avoir reculé hier soir, et par pure faiblesse, devant celte pénible nécessité, il a bien fallu, ce matin, soumettre à ma sœur les propositions de sir Percival relativement à leur voyage de noces.

Pleinement convaincue que partout où elle irait je devais l'accompagner, la pauvre enfant, — car elle est encore enfant à bien des égards, — se montrait presque heureuse à l'idée qu'elle allait voir les merveilles de Florence, de Rome et de Naples. Quand il a fallu dissiper son illusion et la mettre face à face avec l'àpre et dure vérité, cela m'a saigné le cœur. J'ai dû lui dire qu'aucun homme ne tolère une rivalité, — non pas même une rivalité féminine, — dans les affections de la femme qu'il vient d'épouser : cela du moins (et quoi qu'il puisse en advenir plus tard) dans les premiers temps de leur union. J'ai dû l'avertir que, pour arriver à me faire vivre constamment auprès d'elle, il fallait à tout prix éviter les sentiments de jalousie et de méfiance que sir Percival ne manquerait pas de concevoir contre moi, si je lui apparaissais, au début de leur mariage, comme la confidente élue des plus intimes secrets de sa femme. Il a fallu distiller, goutte à goutte, dans ce cœur pur, dans cet esprit immaculé, l'amertume profanatrice de la sagesse mondaine; tandis que, contre cette misérable tache, se révoltaient les plus hauts et les meilleurs sentiments que j'aie en moi. C'en est fait, maintenant : cette rude, mais inévitable leçon, elle l'a reçue. Les naïves illusions de son enfance s'en sont ailées, et c'est ma main qui lui a retiré ce vêtement virginal. Mieux vaut la mienne que celle de cet homme, — voilà toute ma consolation. Moi plutôt que lui, cela vaut mieux.

Donc, des deux propositions, c'est la première qu'on accepte. Ils iront en Italie; et, avec la permission désir Percival, je dois me préparer, dès qu'ils reviendront en Angleterre, à les rejoindre pour résider ensuite constarn-

ment sous leur toit. En d'autres termes, il faudra, pour lu première fois de ma vie, solliciierunc faveur personnelle, et la solliciter de celui-là même à qui je voudrais le moins, ici-bas, avoir une obligation quelconque. Soit, cependant. Pour Laura, je ferais encore bien autre chose.

« 2 décembre. » — Quand je me relis, je m'aperçois que je parle toujours de sir Percival en termes assez peu flatteurs. Vu le tour que les affaires ont pris, je dois el je veux déraciner en moi les préventions défavorables que j'ai conçues contre lui. .Te ne saurais dire comment elles s'y sont formées tout d'abord. Au début de nos relations, elles n'existaient certainement pas. Est-ce la répugnance que Laura témoigne à devenir sa femme qui me monte ainsi contre lui? Ou bien, sans le savoir, me serais-je laissée gagner par les préjugés, bien aisés à comprendre, de notre pauvre Hartright ? Ou bien encore serait-ce qu'en dépit des explications de sir Percival, et malgré la preuve que j'ai acquise de leur sincérité, celte lettre d'Anne Catherick m'a laissé un arrière-fond de méfiance dont je ne puis me défaire? Je no sais, el ne pourrais rendre compte des sentiments qui m'agitent encore. Uue seule chose est bien certaine à mes yeux, c'est qu'il est de mon devoir, — doublement de mon devoir, à présent, — de ne point faire tort à sir Percival en me méfiant de lui sans raison. Si j'ai contracté l'habitude de le maltraiter invariablement, dans ce que j'écris ici de lui, je dois et veux rompre avec cette tendance indigne de moi, dussé-je, pour en venir là, clore mon « Journal » jusqu'à ce que le mariage ait eu lieu! Je suis sérieusement mécontente de moi-même, — je n'écrirai plus d'aujourd'hui.

« 16 décembre. » — Toute une quinzaine s'est écoulée sans que je rouvrisse ces pogcs. Voici assez longtemps que j'ai quitté mon « Journal, » pour le. reprendre maintenant, j'espère, dans dos dispositions plus saines el plus bienvcillanics à l'égard de sir Percival.

Piis grand'chosc à noter dtins les deux semaines que nous venons de traverser. Les ajustements sont presque tous terminés, et on nous a envoyé de Londres les malles neuves destinées au voyage. La^ pauvre Lauru ne me quille guère de lout le jour; et, la nuit dernière, comme nous ne j.ouvions dormir ni l'une ni l'autre, elle est venue se glisser dans mon lit pour y causer plus à l'aise. — « Je vais sitôt vous perdre, Marian! disait-elle; il faut bien profiter de vous pendant que je vous ai encore. »

On doit les marier à l'église de Limmeridge; et, grâces au ciel, pas un de nos voisins ne sera invité à la c(^émonie. Nous n'aurons que notre vieil ami M. Arnold, lequel viendra de Polesdean pour servir de père h la mariée l'oncle de Lnura est d'une santé beaucoup trop fragile pou'r se hasarder à mettre le nez dehors, dans une saison aussi rude qu'elle l'est actuellement. Si je n'étais pas bien déterminée à n'envisager désormais que les côtés brillants de notre avenir, l'absence de tout homme de la l'd'mille, en ce moment décisif de la vie de Laura, me semblerait de mauvais augure et réveillerait mes inquiétudes. Mais j'en ai fini avec ces méfiances, ces pressentiments sinistres, — c'est-à-dire que j'ai renoncé à les consigner, les unes ou les autres, dans les pages de ce « Journal. »

Sir Percival doit arriver demain. Il proposait, dans le cas où nous tiendrions aux rigueurs de l'étiquette, d'écrire pour demander à notre minisire qu'il voulût bien le loger au prieuré pendant la courte période durant laquelle, avant la noce, il habitera Limmeridge. Dans les circonstances présentes, ni M. Fairlie, ni moi, n'avons jugé le moins du monde nécessaires tant de vaines formes et de cérémonies gênantes. Au fond de nos marécages déserts, et dans cette grande maison isolée, nous pouvons bien nous croire hors du rayon où les gens civilisés surchargent leur vie de trivialités convenues. J'ai donc écrit à sir Percival pour lui rendre grâces de son offre courtoise, et pour le prier de vouloir bien reprendre possession, à Limmeridge-Iiouse, des appartements qu'il y a toujours occupés.

« 17 décembre. » — Il est arrivé aujourd'hui, et m'a paru avoir l'air un peu fatigué, un peu inquiet; il cause et rit. cependant, comme un homme à qui nul souci ne pè^e. Il apportait avec lui quelques présents réellement beaux, bijoux du meilleur goût, que ma sœur a reçus en toute bonne grâce, et, du moins en apparence, avec un calme parfait. L'unique symptôme par lequel se révèle, à mes yeux, le combat qu'elle se li-vre à elle-même pour garder de tels dehors, en ce temps d'épreuves, est la répugnance soudaine, bien extraordinaire chez elle, qu'elle manifeste pour la solitude. Au lieu de rester ou de rentrer sans cesse dans son appartement, ainsi qu'elle faisait naguère, elle semble craindre d'y demeurer seule. Aujourd'hui, par exemple, lorsque, après le « lunch », je suis montée pour prendre mon chapeau (nous allions nous promener), elle m'a, sans nécessité, servi d'escorte. En outre, avant le diner, pendant notre toilette, elle a laissé ouverte la porte qui sépare nos deux chambres, pour pouvoir continuer à s'entretenir avec moi : — « Occupez-moi toujours, disaitelle; arrangez-vous pour que j'aie toujours quelqu'un près de moi. Ne me laissez pas le temps de penser: c'est maintenant, Marian, tout ce que je vous demande... Ne me laissez pas le temps de penser ! »

Ce triste changement qui s'est fait en elle semble vraiment la rendre plus attrayante aux yeux de sir Percival. Il l'interprète, si j'en juge bien, dans un sens favorable à ses vœux. Il salue, comme un retour de sa beauté, comme un signe de sa gaieté renaissante, la rougeur fiévreuse qui colore ses joues, Téclat fiévreux qui anime son regard. Aujourd'hui, au diner, elle causait avec une vivacité, une insouciance si évidemment de commande, et contrastant d'une manière si blessante avec ses instincts naturels, que je brûlais, dans mon for intérieur, de lui imposer silence et de l'emmener. Le plaisir et la surprise de sir Percival semblaient, en revanche, défier toute expression L'inquiétude que sa physionomie m'avait paru trahir au moment de son retour, s'était complètement dissipée; et, même à mes yeux, il paraissait de dix ans plus jeune qu'il ne l'est réellement.

On ne saurait douter, — bien que je ne sache pas le voir moi-même, aveuglée par je ne sais quelle étrange perversité de goût, — on ne saurait douter que le futur de Laura ne soit^ un très-joli homme. La régularité des traits constitue, pour commencer, un des plus rares avantages personnels, —et il a les traits réguliers. Des yeux bruns, éclatants et vils, sont encore, chez l'homme ou la femme, un attrait fort prisé, — il a les yeux bruns et Irès-brillants. La calvitie elle-même, lorsqu'elle ne dépouille que le haut du front (et il en est ainsi pour lui), sied plutôt à un homme, car elle développe sa tête et ajoute à l'expression intelligente de sa physionomie. La grâce et l'aisance des allures, la continuelle animation du geste, l'art de la conversation, secondé par toutes les ressources d'un esprit souple et alerte, — voilà, certes, d'incontestables mérites, et il les possède tous. M. Gilmore, à coup sûr, étranger comme il l'est au secret de Laura, devait à bon droit s'étonner qu'elle regrettât de s'être engagée. Tout autre, à la place de notre vieil ami, aurait ép-rouvé la même surprise. Moi-même, si on me sommait en ce moment, de signaler nettement les défauts que j'ai pu découvrir chez sir Percival, j'en pourrais seulement indiquer deux. Le premier, c'est son instabilité incessante et son humeur trop aisément excitable, — qui se peuvent attribuer assez nalureliementà l'énergie exceptionnelle de son caractère. L'aud'e est sa manière brève, un peu âpre, un peu rude même, de parler aux domestiques, — ce qui, après tout, pourrait bien n'être qu'une mauvaise habitude. Non, je ne puis raisonnablement le contester, et je ne le contesterai pas, — sir Percival est un très-joli homme, un homme fort agréable. Là 1 voilà qui est écrit! à la fini... et je suis charmée que ce soit fait.

a 18 décembre. » —Comme je me sentais, ce matin, fort abattue et fort ennuyée, j'ai laissé Laura tête à tête avec mistress Vesey, et je suis sortie seule pour une de ces courses de jour, en pleine campagne, que j'ai trop néghgées en ces derniers temps. J'ai pris, au-dessus des marais,

la route, bien aérée et toujours sèche, qui conduit du côté de Todd's-Corner. Après une demi- heure de marche, j'ai vu, à ma grande surprise, arriver vers moi sir Percival, qui semblait venir de la ferme. Tl allait d'un bon pas, faisant siffler sa canne en l'air, la tète haute comme d'habitude, et sa veste de chasse ouverte au vent. Quand nous nous rencontrâmes, il n'attendit pas les questions que j'allais lui adresser; il me dit immédiatement qu'il était allé à la ferme, s'informer auprès de master ou mistress Todd's si, depuis sa dernière visite à Limmeridge, l'un ou l'autre n'avait reçu aucune nouvelle d'Anne Catherick.

— Naturellement^ dis-je, vous avez appris qu'ils n'en ont pas entendu parler.

—En effet, répondit-il; et je commence à craindre sérieusement que nous n'ayons perdu les traces de cette femme. Pourriez-vous savoir, continua-t-il, me regardant au visage avec une attention particulière, si cet artiste,— monsieur Hartrighl, — est en état de nous donner quelques autres renseignements?

— Depuis q'.i'il a quitté le Cumberland, répondis-je, il ne l'a point vue; il n'a rien su de ce qu'elle devenait.

— Voilà qui est triste, dit sir Percival, dont le langage exprimait le désappointement, et qui, en même temps, par un contraste assez bizarre, avait l'air d'un homme qu'on tire de peine... Il est impossible de dire à quels malheurs aura échappé cette infortunée créature. Je suis, pour ma part, contrarié au-delà de toute expression de n'avoir pu, quelques efforts que j'aie faits pour cela, lui rendre les soins et la protection dont elle a un si urgent besoin...

Celte fois, il avait l'air contrarié pour tout de bon. Je lui adressai quelques mots de sympathie, et nous traitâmes ensuite d'autres sujets, tout en revenant ensemble au château. A coup sûr, cette rencontre de hasard, en pleine campagne, m'a montré son caractère sous un jour très-favorable. A coup sûr, il faisait preuve d'une singu- Uère bienveillance et de bien peu d'égoïsme, en s'occupant ainsi d'Anne Catherick, presque à la veille d'être

marié, et en Taisant oe voyage à Todd's-Corner, afin de s'informer d'elle, quand il aurait pu, bien plus agréablement, passer le même temps en compagnie de Laura. Puisqu'il n'a dïi obéir, en tout ceci, qu'à dos mobiles de pure charité, sa conduite, en de pareilles circonstances., témoigne de sentiments exceptionnellement bons, et mérite des éloges extraordinaires... Eh bien, soit!... je \es lui décerne, ces éloges, -— et qu'il n'en soit plus question!

ï 19 décembre. > — Nouvelles découvertes dans cette inépuisable mine des vertus pratiquées par sir Porcival.

J'ai abordé de loin, aujourd'hui, la proposition que je comptais lui faire de m'établir auprès de ma sœur lorsqu'elle sera revenue en Angleterre. Dès ma première insinuation à cet égard, il a saisi ma main par un geste chaleureux, m'aflîrmant que je venais justement de lui offrir ce qu'il comptait, de son côté, me demander comme une faveur. — « De toutes les sociétés que pût avoir sa femme, la mienne était celle qu'il désirait le plus vivement pouvoir lui assui«er à jamais; aussi me priait-il do croire qu'en lui proposant de vivre avec ma sœur, après leur mariage, sur le même pied qu'auparavant, je lui rendais un service dont il me serait éternellement reconnaissant. »

Lorsque je l'eus remercié, au nom de Laura comme au mien, des bontés qu'il avait ainsi pour toutes deux, nous en vînmes à parler de son voyage de noces, et de la société anglaise dans laquelle, à Rome, ma sœur allait se trouver présentée. Il me nomma plusieure des amis qu'il s'attendait à rencontrer, durant cet hiver passé sur le continent. Aune seule exception près, si j'ai bonne mémoire, c'élaien' tous des compatriotes. Et l'exception unique était le comte Fosco.

Le nom du comte, ainsi mentionné, et la nouvelle que lui et sa femme doivent entrer en relations suivies, à l'étranger, avec nos nouveaux mariés, me présente pour la première fois, sous un jour tout â fait favorable, le

mariage de Laura. Il aura pour résultat, selon toute apparence, d'apaiser les animosités de famille. Jusqu'ici, madame Fosco a voulu mettre en oubli ses devoirs de tante envers Laura, par suite de la rancune que lui avait laissée la conduite de M. Philip Fairlie dans celte vieille affaire du legs des dix mille livres. Elle sera forcée, désormais, de renoncer à cette ligne de conduite.

Sir Percival et le comte Fosco sont liés depuis longtemps par la plus étroite amitié; il faudra nécessairement que de bons rapports s'établissent entre leurs femmes. Madame Fosco, avant son mariage, était une des plus impertinentes pécores que j'aie rencontrées jamais, — capricieuse, exigeante, et vaine de sa personne jusqu'au ridicule le plus absurde. Si le mari qu'elle s'est donné a pu la rappeler à elle-même, il mérite la reconnaissance de tous les membres de la famille, — • et, pour commencer, il peut compter sur la mienne.

Je me prends à désirer vivement de faire connaissance avec le comte. C'est l'ami le plus intime qu'ait le mari de Laura, et, à ce titre, il m'inspire un profond intérêt. Ni Laura ni moi ne l'avons jamais vu. Tout ce que je sais de lui, c'est qu'il y a bien des années, sa présence fortuite sur les degrés de la « Trinila del Monte, » à Rome, empêcha sir Percival d'être volé et assassiné, le jour même où il reçut cette blessure à la main qui, l'instant d'après, eût pu être suivie d'une « collellala » en pleine poitrine. Je me souviens aussi, qu'à l'époque où feu M. Phihp Fairlie opposait tant d'objections absurdes au mariage de sa sœur, le comte lui écrivit à ce sujet une lettre fort mesurée, fort spirituelle, et qui, j'ai honte de le dire, demeura sans réponse. Voilà tout ce que je sais de l'ami de sir Percival. Je demande si jamais nous le verrons en Angleterre; je me demande si j'aurai du goùi pour lui.

Ma plume divague volontiers dans ces champs obscurs de l'avenir. Revenons aux faits actuels, toujours un peu moins chimériques. Il est certain que l'accueil fait par sir Percival à ma hasardeuse proposition de m'établir auprès de sa femme, a été mieux que bon, il a été presque tendre.

Je crois pouvoir anirmcr que le mari de ma sœur n'aura point à se plaindre de moi, si je marche dans la voie où je suis. Je l'ai déjà reconnu beau garçon, agréable causeur, sympathique aux malheureux, alTeclueusemcnt bon à mon égard. En vérité! c'est tout au plus si je me reconnais, dans ce rôle, si nouveau pour moi, d'amie dévouée à sip Percival.

« 20 décembre. » —Je déteste sir Percival ! je donne un démenti formel à ses airs de bonté. Je le considère comme parfaitement désagréable et de méchante humeur, et complètement étranger aux bons sentiments, aux ménagements délicats. Hier soir, nous arrivèrent les cartes destinées aux nouveaux mariés. Laura ouvrit le paquet, et, pour la première fois, lut gravé le nom qui va devenir le sien. Sir Percival, par dessus l'épaule de ma sœur, jeta un coup d'œil sur cette carte nouvelle qui, de miss Fairlie, a déjà fait, par avance, <i lady Glyde », — puis il sourit avec une satisfaction d'égoïsme, — et murmura quelques mots à l'oreille de sa fiancée. Ce qu'il lui disait ainsi, je l'ignore, — Laura s'est refusée à me le répéter,— mais je la vis devenir tout à coup tellement pâle, que je la crus sur le point de s'évanouir. Lui ne prit seulement pas garde à cette subite altération : il semblait ne pas se douter, le barbare, que ses paroles eussent pu la peiner. Toutes mes animosités passées revécurent à l'instant même; et les heures écoulées depuis ce moment ne les ont dissipées en rien. Je suis plus déraisonnable et plus injuste que jamais. En trois mots, — et comme ils coulent naturellemen t de ma plume! — en trois mots, «je le déteste!... »

« 21 décembre. » —Est-ce que les anxiétés de ces temps d'épreuves m'ont un peu ébranlée? Depuis quelques jours, j'écris ces impressions sur un ton léger, qui. Dieu le sait, rend bien mal ce qui se passe au fond de mon cœur, et qui, lorsque je relis mon «Journal », me semble une nouveauté blessante.

Peut-être ai-je subi la contagion de cette fièvre d'esprit qui, toute la semaine dernière, a semblé agiter Laura. S'il

en est ainsi, l'accès m'a déjà quittée, et m'a laissée dans un singulier état d'esprit. Une idée porsislanle s'est imposée à moi, et depuis hier ne me quitte plus : c'est qu'il doit encore arriver quelque chose qui mettra cbslscleau mariage. D'où me vient cette fantaisie bizarre? Est-ce le résultat indirect de mes craintes pour l'avenir de Laura? ou bien m'a-t-elle été suggérée, à mon insu, par l'instabilité, l'irritabilité toujours croissantes que je suis certaine d'avoir remarquées chez sir Percival, à mesure que, de plus en plus, le jour du mariage se rapproche? Impossible de répondre à ces questions. Je sais que j'ai cette idée, — à coup sûr la plus étrange, vu les circonstances, qui soit jamais entrée dans la tète d'unofemme; — mais, tels efforts que je fasse, je ne puis en. découvrir l'origine.

Cette dernière journée n'a été que confusion et ennuis. Comment puis-je me résoudre à la raconter? Et, cependant, encore faut-ii que j'écrive. Toute occupation me sera meilleure que réternel ressassement de mes tristes pensées.

La bonne mistress Vesey, que nous avons tous beaucoup trop négligée, beaucoup trop oubliée, dans ces derniers temps, a déjà, sans le vouloir, attristé notre matinée. Depuis des mois, elle fabriquait secrètement un grand chàle, bien chaud, en laine des Shetland, pour son élève chérie; — ouvrage d'une beauté remarquable, qu'on n'aurait jamais pu attendre d'une femme aussi âgée, et d'habitudes aussi indolentes.

C'est ce malin qu'elle a offert son cadeau, et notre pauvre Laura, dont le cœur est si chaud, la reconnaissance si prompte et si vive, n'a pu résister à son émotion, lorsque avec un tendre orgueil, cette vieille amie, si fidèle garàienne de l'enfant qui n'avait plus de mère, est venue poser sur ses épaules ce chàle merveilleux. A peine avaisje eu le temps de les calmer toutes deux, et de sécher moi' même mes yeux humides, que M. Fairlie m'a fait chercher, pour me régaler du long récit de toutes les précautions qu'il avait prises, pour s'assurer un peu de tranquihlé pendant la journée des noces.

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a La clièi'c Laura » devra recevoir le présent qu'il lui oITre, — une pauvre bague ornée, en guise de pierre précieuse, de quchjues cheveux de cet oncle modèle; elle porte,gravée à l'intérieur, je ne sais quelle insipide devise française sur « l'élernelle amitié », les alfinités de sentiments », elc. Donc « la chère Laura » recevra immédiatement de mes mains ce tribut de tendresse, afin qu'elle ait tout le temps de se remettre, et ne soit plus sous le coup de l'agitation produite par ce beau présent, lorsqu'elle comparaîtra devant M. Fairlie. « La chère Laura » devra lui rendre, ce soir, une petite visite et voudra bien ne pas « lui faire de scène ». « La chère Laura » une fois dans son costume de mariée, devra, demain matin, lui rendre une autre petite visite, et toujours avec cette recommandation, qu'elle veuille bien ne pas « lui faire de scène ». « La chère Laura » montera encore chez lui, pour la troisième fois, avant de quitter la maison; mais elle aura soin de ménager la sensibilité de son oncle, en lui laissant ignorer « l'heure exacte » de son départ : surtout, pas de larmes! — « Au nom de la pitié, chère Marian, au nom de ce qu'il y a de plus tendre, de plus délicieux dans le calme de la vie domestique, pas de larmes, je vous en conjure! » Toutes ces niaiseries égoïstes, dans un pareil moment, m'avaient si fort exaspérée que j'aurais certainement administré à M. Fairlie, si « froissé » qu'il en pût être, les plus dures vérités qu'il ait entendues de sa vie; par bonheur pour lui, M. Arnold arrivant de Polesdean, j'ai dû descendre, appelée à de nouveaux devoirs.

Le reste du jour ne saurait se décrire. Je crois que pas un habitant du château n'a pu se rendre compte de ce qui s'y passait. Mille petits incidents confus, entassés l'un sur l'autre, nous étourdissaient tous. Tantôt les toilettes, expédiées de Londres, et qu'on avait oubliées à leur arrivée; tantôt des caisses à faire, à défaire, à refaire; tantôt des présents, venus de près ou de loin, d'en haut ou d'en bas; car nous avons des amis partout. Nous étions tous en l'air sans motif; tous agités et nerveux dans l'attente du lendemain. Sir Percival, en particulier, ne pouvait plus, avec cette mobilité qui lui est propre, tenir

cinq minutes au même endroit. Sa petite toux, aiguë et sifflante, le harcelait plus que Jamais. Il n'a fait, toute la journée, qu'entrer et sortir : et, pris tout à coup d'une curiosité que je ne lui connaissais pas, il questionnait tout le monde, jusqu'aux étrangers venus au château pour quelque petit message. Ajoutez à tout ceci, une pensée, toujours présente à l'esprit de Laura et au mien, celle de notre séparation dans quelques heures, et la crainte, — dont nous ne parlions ni l'une ni l'autre, bien qu'elle nous hantât toutes deux, — que ce déplorable mariage se trouve, en fin de compte, l'erreur fatale de sa vie, le chagrin désespéré de la mienne. Pour la première fois, depuis tant d'années d'étroite et heureuse intimité, nous évitions presque de nous regarder l'une l'autre au visage, et nous nous sommes abstenues, par un muet accord, d'échanger un seul mot en particulier, pendant toute la soirée. Je ne saurais insister plus longtemps sur tout ceci. Quelque chagrin que l'avenir me garde, je retrouverai toujours dans ma mémoire cette journée du 21 décembre, comme la plus désolée, la plus malheureuse de toute ma vie.

J'écris ces hgnes, seule dans ma chambre, et longtemps après minuit; je les écris au sortir de la chambre de Laura, on je suis allée furtivement jeter un coup d'œil sur le joli petit lit blanc où elle repose; — ce lit, qui a toujours été le sien, depuis la fin de sa toute première enfance.

Elle était là, ne se doutant guère que mon regard planait sur elle; — calme, plus calme que je n'aurais osé l'espérer, mais non endormie. La faible lueur de la veilleuse me laissait voir que ses yeux n'étaient qu'à demi-fermés; quelques larmes brillaient encore entre ses paupières. Mon petit souvenir, — une simple broche, — était posé sur la table, à côté de son lit, avec son livre de prières et le portrait de son père, cette miniaiure dont elle ne se sépare jamais. Abritée par son oreiller, je suis restée à la contempler, tandis qu'immobile sous mon regard, un bras et une main étendus sur le blanc couvre-pied, elle bougeait si peu, elle respirait si doucement, que la légère

LA FEMME EN BLANC 2'f4

mousseline dont ses vèlenienls de nuit sont garnis ne s'agitait même pas ; — je suis restée à la contempler telle que je l'ai vue mille Ibis, telle que je ne la reverrai plus jamais, et je suis rentrée ensuite, à I9 dév(A)ée, dans ma ►chambre solitaire. Chère bien-aimce ! avec toute voire richesse et toute votre beauté, quel isolement est le vôtrel que vous avez peu de vrais amis ! Le seul homme qui donnât volontiers pour vous le sang de son cœur, est bien loin, ballolé pendant cette nuitd orage sur ces vastes mers, si efi'rayantes pour la pensée. Lui parti, que vous reste-t-il ? Pas de père, pas de frère, — pas une créature vivante, si ce n'est cette femme, sans ressources, vainement dévouée, qui trace ces hgnes plaintives et veille près de vous jusqu'au matin, plongée dans un chagrin qu'elle ne peut adoucir, dans des appréhensions qu'elle ne peut vaincre. Oh ! quel dépôt, demain, sera remis aux mains de cet homme ! Si jamais il l'oublie, si jamais il faisait tomber un cheveu de sa tétejl...

« Le 22 décembre, sept heures. — Matinée d'émotions et de désordre. Elle vient de se lever, — • mieux et plus calme, au moment décisif, qu'elle ne l'était hier.

a Dix heures. » — Elle est habillée. Nous nous sommes embrassées, nous nous sommes promis l'une à l'autre do ne pas perdre courage. J'ai pu m'échapper un moment, et rentrer chez moi. Dans le tourbillon confus de mes pensées, je retrouve encore cette bizarre chimère d'un obstacle quelconque venant tout à coup entraver le mariage. Et tt lui », aurait-il, par hasard, quelque idée de ce genre? je le vois, de ma fenêtre, rôdant çà et là, d'une allure agitée, parmi les équipages rangés devant la porte. — Comment puis-je écrire de telles folies ?... Le mariage est désormais certain. Nous partons pour l'église dans moins d'une demi-heure...

Onze heures. — Tout est fini. Les voilà mariés.

Trois heures. — Ils sont partis ! J'ai tant pleuré que je n'y vois plus. Impossible d'en écrire davantage...

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