PREMIERE EPOQUE
Ce riîcit est commencé par Walter Hartriglit, de Clement's Inn, professeur de dessin
Ce que peut supporter la patience d'une femme, ce que peuvent accomplir le courage el la constance d'un homme, cette histoire le dira.
Si tout événement qui prête aux soupçons pouvait être éclairci par les engins compUqués de la loi, et si ces instruments réguliers pouvaient être mis en jeu pour conduire l'enquête jusqu'à son terme, grâce à l'influence lubricante de l'huile d'or, employée avec modération, les incidents racontés dans les pages qui vont suivre auraient déjà été signalés à l'attention publique, volontiers éveillée par un débat devant les tribunaux.
Mais la loi, dans certaines situations inévitables, est d'avance et demeure au service des bourses bien garnies, et voilà comment c'est ici que, pour la première fois, "fera contée cette histoire. Telle que le juge l'eût entendue,
telle {électeur l'apprendra. De l'exposition au dénoûment, aucune circonstance essentielle ne sera rapportée d'après un simple ouï-dire. Lorsque celui qui écrit cette espèce d'introduction (il se nomme Walter Hartright) sera plus intimement en jeu que tout autre personnage dans les événements qu'il s'agit de faire connaitre, il les relatera en son nom. Dès qu'il cessera de pouvoir parler avec cette certitude, il abandonnera son rôle de narrateur, et sa tâche sera continuée (du point où il l'aura laissée à celui où il la pourra reprendre) par d'autres personnages aussi étroitement impliqués dans les faits à rapporter, et pouvant fournir sur ces faits un témoignage aussi précis, aussi positif que le sien l'avait été jusque-là.
Ainsi, et de même que toute offense aux lois est racon- " tée en cours de justice par plusieurs témoins, le présent récit émanera de plusieurs plumes; et cela, dans le même but, à savoir : que la vérité soit toujours présentée sous son aspect le plus clair, le plus intelligible, et qu'une série d'événements, formantun tout, soit éclairée du jour le plus vif, les personnes qui s'y sont trouvées le plus étroitement mêlées fournissant, l'une après l'autre, à mesure que chaque épisode successif se présente, le fidèle récit de la part qu'elles y ont eue.
Écoutez donc tout d'abord Walter Hartright, professeur de dessin, âgé de vingt-huit ans.
Nous voici au dernier jour de juillet. Les longues chaleurs de l'été tiraient à leur fin; et fatigués de nos pèlerinages sur le pavé de Londres, nous commencions tous à rêver la nuée voyageuse qui passe sur les champs de blé, la brise d'automne courant sur le rivage marin.
En ce qui me concerne, moi, pauvre hère. Tété près de finir me laissait assez peu vahde, médiocrement gai, puis, enfin, s'il faut tout dire, 'îussi dépourvu d'argent
que de forces physiques et de ressort moral. Pendant l'iinnéo qui venait de s'écouler, je n'avais pas, avec autant do prudence qu'à l'ordinaire, ménagé les ressources que mon art m'avait procurées; aussi, mon défaut d'ordre ne me laissait plus d'autre alternative que de partager économiquement mon automne entre le « cottage » de ma mère, à Hampslead, et mon pauvre logement en ville.
La soirée, je m'en souviens, était calme et couverte; l'atmosphère de Londres était plus lourde et le commerce des rues moins bruyant que jamais. Le pouls imperceptible qui fait circuler la vie dans nos veines et celui qui court dans les puissantes artères de cette cité, vaste cœur de tout un monde, s'affaiblissaient à l'unisson, de plus en plus alanguis, à mesure que baissait le soleil. Je m'arrachai au livre sur lequel s'endormait mon attention distraite, et, quittant mon humble domicile, j'allai, dans les faubourgs, au-devant de l'air frais que la nuit amène. C'était justement une de ces soirées que, chaque semaine, je passais d'habitude avec ma mère et ma sœur. Aussi tournai-je mes pas vers le nord, dans la direction de Hampstead.
Il me faut mentionner ici, pour la clarté du récit où je m'engage, que mon père, à l'époque où je me reporte, était déjà mort depuis quelques années. Des cinq enfants qu'il avait laissés, ma sœur Sarah et moi restions seuls. Mon père avait exercé, avant moi, la profession de maître de dessin, etson travail assidu la lui avait rendue lucrative. La tendresse inquiète et scrupuleuse dont il entourait les êtres qui dépendaient de lui, lui avait inspiré, dès les premiers temps de son mariage, l'idée de consacrer à faire assurer sa vie une bien plus forte somme qu'il n'est ordinaire de mettre en réserve pour cet objet. Aussi, grâce à sa prudence et à son abnégation, également admirables, ma mère et ma sœur étaient restées, après sa mort, aussi indépendantes d'autrui qu'elles l'avaient été durant sa vie. J'héritai naturellement de ses relations et de sa cHenlèle, et j'avais tout lieu de me sentir reconnaissant envers lui pour l'avenir de bien-être qui, des mon début, s'offrait
« UiUl
Les paisibles lueurs du crépuscule treinblaleni encore à la cime des coteaux chargés de bruyères, et la perspective de Londres, que nnon regard avait d'abord embrassée d'en haut, venait de s'engoulTrer dans les profonds abîmes d'une obscurité nuageuse, lorsque je me trouvai debout devant la porte du « cottage » maternel. A peine avais-je tiré le cordon de la sonnelte, que cette porle s'ouvrit brusquement. Un digne ami à moi, Italien d'origine, le processeur Pesca, m'apparut au lieu de la femme de ménage, et s'élança joyeusement au-devant de moi, psalmodiant, de sa voie aiguë et avec un accent étranger, notre « hurvi.h » britannique.
Pour son propre compte et, s'il m'est permis de l'ajouter, pour le mien, le professeur a droit à une présenlation dans toutes les règles. Le hasard a fait de lui le point de départ de l'étrange chronique de famille qu'on verra se dérouler en ces pages.
C'était chez certains grands personnages, oij il enseignait sa langue et où je professais le dessin , que nous avions fait connaissance, mon ami l'Italien et moi. Tout ce que je savais encore de sa vie passée, c'est qu'il avait exercé un emploi quelconque à l'université de Padoue ; qu'il avait quitté l'Italie pour des raisons politiques auxquelles il ne faisait jamais la moindre allusion ; et que, depuis bien des années, il était honorablement établi à Londres comme professeur de langues.
Sans qu'on pût précisément le regarder comme un nain,
— car il était parfaitement bien fait de la tête aux pieds,
— Pesca est, je crois, le plus petit être humain que j'aie jamais vu ailleurs que sur des tréteaux de foire. Remarquable, n'importe où, par l'étrangeté de ses dehors, il se distinguait encore du commun des hommes par l'inoffensive bizarrerie de son caractère. L'idée dominante de sa vie paraissait être l'obligation où il se croyait de témoigner sa reconnaissance au pays qui lui avait procuré un asile et des moyens de subsister, en faisant tout ce qui dépendait de lui pour devenir aussi Anglais que possible.
Outre l'hommage qu'il rendait à la nation, prise ea
bloc, par son invariable habitude de traîner avec lui un parapluie, d'avoir des guêtres aux pieds et un chapeau blanc sur Ir. tête, le professeur aspirait à rendre ses habitudes et ses plaisirs britanniques comme son costume. Honstalant que, comme nation, les Anglais se distinguent par un vif amour des exenîices athlétiques, notre petit homme, dans l'innocence de son cœur, s'associait impromptu à tous nos « sports » et passe-temps britanniques, aussi souvent que l'occasion s'en présentait, fermement convaincu qu'il pouvait adopter notre goût national pour ces fatigants plaisirs, par un simple effort de sa volonté, tout comme il avait adopté nos guêtres et notre chapeau blanc, également nationaux.
Je l'avais vu risquer témérairement ses mcmurcs dans une chasse au renard et dans une partie de « cricket >; bientôt après, sous mes yeux, il aventura sa vie, tout aussi aveuglément, au bord de la mer, près de T^r.ighton.
Nous nous étions rencontrés là par hasard, et prenions ensemble notre bain. Si nous nous fussions livrés à un exercice plus spécial à mes compatriotes, j'aurais naturellement eu l'œil sur Pesca; mais comme, généralement parlant, les étrangers sont aussi aptes que les Anglais à se tirer d'affaire dans i'eau, il ne me vint pas à l'idée que le talent de la natation comptait parmi ces mâles exercices que le professeur se croyait en état de pratiquer sans noviciat préalable. Peu après avoir quitté le rivage, m'apercevant que je n'étais pas devancé, je fis halte, et me retournai pour voir ce que devenait mon ami.
A mon grand étonnement et à ma grande épouvante je n'aperçus entre moi et la grève que deux petits bras blancs qui s'agitèrent un instant à la surface du flot pour disparaître ensuite tout à coup. Lorsque je plongeai après Pesca, le pauvre petit homme gisait paisiblement au fond de l'eau, replié sur lui-même, et beaucoup plus petit, en apparence, que jamais il ne m'avait semblé. Pendant les quelques minutes que j'employai à le ramener, le grand air lui rendit sa connaissance, et, avec mon secours, il put gravir les degrés du quai. A mesure que la vie lui revenait, ses merveilleuses illusions au sujet de l'art du
nageur semblaient lui revenir aussi. Dès que le claquement de ses dents lui permit de reprendre la parole, il me dit, avec un vague sourire, « que sans doute une crampe lui avait joué ce tour-là. »
Tout à fait remis, et quand il fut revenu me trouver sur le rivage, sa nature méridionale, expansive et chaude, fit tout à coup irruption à travers les barrières de notre étiquette anglaise. Il m'accabla des témoignages de l'alTection la plus désordonnée, — s'écria passionnément, avec toute l'exagération italienne, que dorénavant sa vie était à ma disposition, — et déclara qi 1 ne connaîtrait jamais de bonheur que s'il trouvait une occasion de me prouver sa reconnaissance par quelque service dont, à mon tour, je serais tenu de me souvenir jusqu'à ma dernière pensée.
Je fis mon possible pour arrêter le débordement de ses larmes et de ses protestations, en m'obstinant à traiter toute cette aventure comme un bon sujet de plaisanterie; et je réussis enfin (du moins me le figurais-je), à diminuer l'écrasant fardeau de reconnaissance que Pesca se voulait mettre sur les épaules. Je ne prévis guère alors, — je ne prévis guère 'ensuite, notre voyage de plaisir achevé, — que l'occasion de me servir, si ardemment désirée par mon reconnaissant compagnon, allait bientôt se présenter; — qu'il la saisirait à l'instant même; — et qu'en agissant de la sorte, il modifierait, du tout au tout, mon existence entière et moi-même.
Pourtant, rien de plus certain. Si je n'avais point plongé après le professeur Pesca, étendu sous l'eau parmi les cailloux et les coquillages, je ne me serais jamais trouvé, selon toute probabilité humaine, mêlé aux événements dont ces pages renferment le récit; — jamais peut-être je n'aurais même entendu le nom de la femme qui a vécu dans toutes mes pensées, qui s'est emparée de toutes mes facultés, et sous la dominante influence de qui je marche maintenant vers l'unique but de ma vie.
La physionomie et l'altitude de Pesca, le soir où nous nous trouvàuies lace à face devant la porte de ma mère, suffisait amplement à me faire savoir qu'il était arrivé quelque chose d'extraordinaire. Inutile, d'ailleurs, de lui demander des explications immédiates.. le pus simplement conjecturer, tandis qu'il m'entraînait par les deux mains à l'intérieur de la maison, que (fort au courant de mes habitudes) il était venu là pour s'assurer une rencontre avec moi, ce soir- là même, et qu'il avait à me communiquer quelques nouvelles particulièrement agréables.
Nous dévalâmes tous deux dans le salon d'une façon essentiellement contraire au cérémonial usité en pareil cas. Ma mère, assise près de la porte ouverte, s'éventait en riant. Pesca jouissait auprès d'elle d'une faveur toute particulière, et l'excellente femme lui passait les plus fantasques allures qu'il pût se permettre. Chère et bonne mère ! depuis le moment on elle s'était aperçue que le petit professeur m'était réellement attaché, elle lui avait, sans arrière-pensée, ouvert son cœur, et acceptait pour bonnes, sans même essayer de les comprendre, toutes ses étrangetés énigmatiques.
Ma sœur Sarah, qui avait pour elle sa jeunesse, se montrait pourtant, — phénomène singuher! — beaucoup moins complaisante. Elle rendait pleine justice à l'excellent cœur de Pesca, mais elle ne l'acceptait pas en bloc, comme faisait ma mère pour l'amour de moi. Ses notions insulaires sur les convenances étaient en perpétuelle insurrection contre le mépris dans lequel, par tempérament, Pesca tenait certains dehors; aussi se montraitelle toujours plus ou moins surprise de voir sa maman si familière avec le bizarre petit étranger. Ce n'est pas seulement à ma sœur, mais à bien d'autres encore, que je dois de savoir que nos jeunes contemporains n'ont ni
la cordialité ni l'élan de la génération qui les a précédés. Il m'arrive constamment de voir de vieilles gens excités, montes par la perspective de quelque plaisir prévu, que l'impassible sérénité de leurs petits-enfants laisse arriver sans s'en émouvoir le moins du monde. Sommes-nous bien sûrs d'être maintenant d'aussi « vrais » petits garçons, d'aussi « vraies » petites filles que nos aînés le lurent à leur époque? Les grands progrès de l'éducation moderne n'ont-ils pas pris une allure trop rapide? el serions-nous, par hasard, en ces temps si fiers d'euxmêmes, un tout petit brin trop bien élevés?
Sans vouloir trancher ces questions, je puis au moins me rappeler que je ne vis jamais ma mère et ma sœur causant ensemble avec Pesca sans trouver que, de ces deux femmes, la première était incontestablement la plus jeune. En cette occasion, par exemple, tandis que ma mère riait de bon cœur en nous voyant tomber pêlemêle, comme deux écoliers, dans son salon brusquement envahi, SaFah, mécontente et troublée, ramassait à terre les fragments brisés d'une tasse que le professeur avait fait tomber en se précipitant au-devant de moi.
— Je ne sais vraiment pas ce qui serait arrivé, Walter, dit ma mère, si vous aviez encore tardé longtemps. Pesca était presque fou d'impatience; j'étais, moi, presque folle de curiosité. Le professeur nous apporte de merveilleuses nouvelles qui vouc intéressent, à ce qu'il dit, et il a eu la cruauté de ne vouloir nous en rien laisser deviner jusqu'à ce que son ami Walter fût arrivé pour les entendre...
— Quel ennui!... une douzaine dépareillée! grommelait Sarah, toujours tristement penchée sur les ruines de son petit bol.
Pendant ces discours, Pesca, que son agitation joyeuse avait empêché de constater les dégâts infligés par lui à la porcelaine du ménage maternel, attirait péniblement vers l'autre bout de la pièce un énorme fauteuil confortable qu'il comptait faire servir, maintenanii qu'il avait un public, à ses manifestations oratoires. Quand il l'eut
convenablement installé, le dossier tourné vers nous , il s'agenouilla dans cette chaire improvisée, et, non sans émotion , apostropha l'assistance , composée de trois personnes.
— Mes chers bons, commença Fesca (il aisait toujours € chers bons » pour « dignes amis »), veuillez maintenant m'écouter. Le temps est venu... — je vais vous donner une bonne nouvelle; — je parle enfin!
— « Hear! hearl » dit ma mère, entrant à pleines voiles dans la fiction parlementaire.
— Vous allez voir, maman, dit tout bas Sarah, qu'il va démembrer le meilleur de vos fauteuils.
— Je remonte dans le passé; je m'adresse au plus noble des êtres créés, continua Pesca, qui, par-dessus la balustrade de sa chaire, dirigeait vers moi, sujet indigne, sa véhémente allocution. Quand j'étais étendu mort au fond de la mer (par suite d'une crampe), qui est venu me chercher? qui m'a tiré en haut? et qu'ai-je dit quand ma vie et mes habits me furent rendus?...
— Beaucoup plus qu'il n'en fallait, à coup sûr, interrompis-je du ton le plus bourru que je sus prendre. En effet, pour peu qu'on encourageât le professeur à traiter ce sujet, il fallait s'attendre à le voir finir par un déluge de larmes.
— J'ai dit alors, continua Pesca, que ma vie appartenait pour jamais à mon cher ami Walter; — je l'ai dit, et cela est. J'ai dit que désormais, pour être heureux, il me fallait trouver l'occasion de faire quelque chose d'utile à Walter; — aussi n'ai-je jamais été en paix avec moimême jusqu'à la présente journée, bénie entre toutes. Et maintenant, s'écria le petit enthousiaste de sa voix la plus aiguë, le bonheur me sort par tous les pores; car, sur ma foi, sur mon âm^, sur mon honneur, ce quelque chose, enfin, est trouvé! Tout ce qui me reste à dire, maintenant, c'est : — « Right-all-right! »
Peut-être est-il nécessaire d'expliquer ici que Pesca se piquait d'être parfaitement Anglais dans son langage tout comme dans sa toilette, ses manières et ses divertissements. Ayant accroché au passage quelques-unes de
ces expressions qui reviennent sans cesse dans nos erltreliens familiers, il en émaillait sa conversation à tout propos, de façon à prouver que, s'il en goûtait la sonorité spéciale, il en ignorait assez généralement la portée idiomatique. En effet, au moyen de répétitions qu'il inventait, il faisait, de ces expressions bien connues, autant de composés hybrides qui semblaient se résoudre en une syllabe unique, indéfiniment prolongée.
— Parmi les grandes maisons de Londres oiî j'enseigne ma langue natale, — dit le professeur, abordant, sans plus de préface, l'explication quTi nous avait fait attendre si longtemps, —■ il en est une particulièrement grande, dans cette vaste place, appelée Portiand... — Vous savez tous oii elle est?... Oui, oui! « Course of course 1... »
— Cette belle maison, mes chers bons, sert de résidence à une belle famille. Une maman, blonde et grasse; trois jeunes « misses, » grasses et blondes; deux jeunes « misters, » blonds et gras; enfin un papa, le plus gras et le plus blond de tous, lequel est un' négociant de conséquence, qui a de l'or par-dessus la tête, — bel homme autrefois, mais qui, attendu son front dénudé, qu'un double menton accompagne, n'est plus, de nos jours, un homme tout à fait beau. Or, voyez un peu!... j'enseigne aux jeunes « misses » les sublimités de Dante, et,
— « my-soul-bless-my-soul! » — le langage humain ne saurait dire à quel point les sublimités de Dante embarrassent ces trois jolies têtes. Mais, peu importe,
— « ail in good time! » — et plus j'ai de leçons, mieux vont les choses... Et, voyez maintenant!... Figurez-vous qu'aujourd'hui même je donne leur leçon, comme d'habitude, aux jeunes « misses. » Nous voilà, tous les quatre, descendus ensemble dans l'Enfer de Dante. Av septième cercle — mais n'importe; tous les cercles se valent pour ces trois jeunes « misses, » blondes et grasses, — au septième cercle, néanmoins, mes élèves se trouvent rudement empêtrées; et moi, pour les tirer de là, de réciter, de commenter, de chauffer jusqu'au rouge mon inutile enthousiasme , lorsque des bottes viennent à craquer dans le corridor, et apparaît 1«
LA FEMME EN BLANC dl
papa, cousu d'or, ce négociant de conséquence, à la tête nue, au menton double. — Ah! mes chers bons, je serre noire alTaire, à présent, de plus près que vous ne pensez! N'ai-je point épuisé votre patience? ou vous étes-vous déjà dit à vous-mêmes : — « Deuce what-lhe-deucel » Pesca, ce soir, n'est pas à couridhaleine...
Nous déclarâmes son récit palpitant d'intérêt. Le professeur continua :
— Dans sa main, le papa cousu d'or tient une lettre; et, après s'être excusé de nous déranger, dans nos régions infernales , en nous rappelant aux vulgarités domestiques, il s'adresse aux trois jeunes « misses. » Comme tous les exordes anglais de ma connaissance^ le sien débute par un 0 majuscule : — Oh! ma chère... dit le négociant de conséquence, je viens de recevoir une lettre de mon ami M*** — (le nom ne me revient pas, mais peu importe, nous le retrouverons bien) : — r\ighi-all-right!... Ainsi dit le papa, et il ajoute : — Mon ami me demande de lui recommander un maître de dessin qu'il puisse faire venir chez lui, à la campagne... « My-soul-b'3ss-mysoul!... » Lorsque j'entendis le papa cousu f.'or prononcer ces paroles, si j'avais été de taille, je '.ui aurais jeté les bras autour du cou et je l'eusse étreiut sur mon cœur!... Vu l'état des choses, je me contentai de bondir sur mon fauteuil. J'étais sur les épines, et mon âme brûlait de s'épancher; mais je réfrénai ma langue, et laissai le papa continuer. — Peut-être connaissez-vous, dit cet excellent homme d'argent, qui pliait et fripait entre ses doigts dorés la lettre de son ami- — peut-être (îonnaissez-vous, chères, un maître d''. dessin digne d'être recommandé par moi?... — Les '.rois jeunes misses commencent par se regarder l'une l'autre, et répondent ensuite (non sans débuter par l'O majuscule indispensable) : « Oh! dear no, papa!... mais voici M. Pesca... » Dès qu'il est question de moi, je n'y tiens plus. Votre souvenir, chers bons, me monte à la tête comme un flot de sang ; je m'élance, comme si une broche, tout à coup sortie du sol, avait traversé le fond de mon fauteuil; —
je m'adresse au négociant de conséquence et je lui dis (c'est la phrase anglaise) : — Cher monsieur, c I hâve the man! » le premier professeur du monde!... recommandez-le, dès ce soir, par la poste, et demain, par le chemin de fer, expédiez-le, « bag and, baggage! » (encore une phrase anglaise — hé?) — Doucement, dit le papa; est-ce un étranger ou un Anglais? — Anglais, répondis-je, Anglais jusqu'à la moelle des os. —Respectable? dit le papa. — Monsieur, dis-je a mon tour (car cette dernière question me blesse, et je renonce à toute familiarité vis-à-vis de lui), monsieur!... l'immortelle flamme du génie brûle dans la poitrine de cet Anglais, et, qui plus est, elle brûlait déjà dans la poitrine de son père! — Laissons cela! reprend ce papa cousu d'or, mais barbare, — laissons de côté son génie, monsieur Pesca ; le génie n'est pas admis dans ce pays, s'il n'est accompagné d'une respectabilité suffisante; — alors nous sommes Irès-charmés, très-charmés vraiment de lui faire accueil... Votre ami peut-il produire ses attestations?... Se présenterait-il, au besoin, pourvu de lettres garantissant sa responsabilité morale? — Avec un gestv ^ négligent : — Des lettres? dis-je; ha! « mysoul-blei vmy-soul! » Je le crois bien!... Vous faut-il des volumes de lettres? des portefeuilles d'attestations?... — Une ou deux suffiront, réplique cet homme, boulfi de flegme et de monnaie. Qu'il me les envoie avec son nom et son adresse!... Puis... Doucement, doucenent, monsieur Pesca!... avant de courir ainsi trouver votre ami, peut-être serait-il bon de prendre un billet. — Un billet... de banque ? m'écriai-je indigné. Pas de billet de banque, s'il vous plaît, que mon brave Anglais ne l'ait gagné d'abord. — Un billet de banque? reprend le papa fort surpris. Qui a parlé de billets de banque? Le billet que je veux dire est une note, un mémorandum de ce qu'il doit faire et de ce qu'il doit gagner. Continuez votre leçon, monsieur Pesca, et je vais extraire pour vous la lettre de mon ami... — Voilà mon homme d'argent et de négoce qui s'asseoit devant sa plume, son encre et son papier, tandis que, suivi de noet; trois
jeunes misses, je me replonge dans l'Enfer de Dante. En dix minutes, la note est rédigée, et les bottes du papa s'en vont, craquant par les corridors. A partir de ce moment, sur ma foi, sur mon âme, sur mon honneur, je no me connais plus! L'éblouissante pensée que j'ai enfin pris la balle au bond, et que ma dette envers le plus cher de n>es amis peut être déjà considérée comme payée, me monte à la tète et m'enivre... — Comment je tire les jeunes misses et moi-même de nos régions infernale: comment je dépêche ensuite mes autres affaires; comment favale, sans trop m'en douter, mon petit repas du soir, un habitant de la lune vous le dira aussi bien que moi. L'important, c'est que me voici, ayant en main la note du négociant de conséquence, le cœur plein de vie, chaud comme le feu, plus heureux qu'un roil... Ah! ah! ah! « Right-right-rightall-right! »
Ici, le professeur brandit sur sa tête le mémorandum dont il venait de parler, et termina son long et rapide récit par un de ces « cheers » anglais que parodiait si plaisamment son « soprano » d'Italie.
Ma mère, dès qu'il eut fini, se leva, les joues animées et les yeux brillants, elle saisit chaleureusement les deux mains du petit homme.
— Cher et bon Pe?ca, lui dit-elle, je n'ai jamais douté de votre sincère affection pour Walter, mais j'en suis maintenant plus persuadée que jamais.
— Il est certain que, po.ur le compte de Walter, nous sommes très-obligés au professeur Pesca, crut devoir rjouter Sarah, et tout en parlant ainsi, elle se levait à demi, comme pour s'approcher à son tour du fauteuil qui avait servi de tribune ; mais remarquant que Pesca, dans son extase, baisait les mains de ma mère, elle prit un air sérieux et se rassit :
— Puisque ce petit homme si familier traite ainsi ma înère, que me lêra-t-il donc « à moi? ■»
La vérité se lit quelquefois sur les visages; et sans nul doute, telle était la pensée de Sarah quand elle retomba sur son siège.
Bien que louché des sentiments qui avaient dicté la conduite de Pesca, je n'éprouvais pas, devant la perspective maintenant ouverte devant moi, le plaisir qu'elle eût dû me procurer. Aussi, quand le professeur en eût fini avec les mains de ma mère, et lorsque je l'eus chaudement remercié de son intervention en ma faveur, je demandai qu'on me permît de jeter un coup d'œil sur la note que son respectable patron avait dressée pour m'être soumise.
Pesca me lendit le papier, non sens un geste de main tout à fait triomphal.
— Lisez !... dit le petit homme avec majesté; l'écrit du papa cousu d'or s'explique, je vous le garantis, avec la clarté de cent trompettes...
Les conditions, effectivement, étaient exposées d'une manière nette, précise, intelligible. La note m'informait:
a Premièrement.» —Que Frederick Fairlie.Esq. deLimmeridge-House, Cumberland, désirait s'assurer les services d'un professeur de dessin, versé dans son art, pour une période de quatre mois, garantie de part et d'autre.
« Secondement. » — Que ce professeur aurait à remplir une double mission. Il surveillerait les progrès de deux jeunes dames dans l'art de peindre à l'aquarelle; il consacrerait ensuite les heures de loisir que lui laisserait le temps pris par les leçons, à réparer et classer une précieuse collection de dessins qu'on avait laissée, depuis longtemps, dans un complet abandon.
« Troisièmement. » - Que le salaire offert à la personne disposée à se charger de ces soins, et capable de les remphr convenablement, serait de quatre guinées par semaine; qu'elle résiderait à Limmeridge-House; et qu'elle y serait traitée sur le pied d'un « gentleman. »
« Quatrièmement, » et enfin. — Que personne ne devait songer à se proposer pour cet emploi sans pouvorr fournir les meilleurs et les plus sûrs témoignages, sous le double rapport du talent et de la moralité. Les preuves fournies seraient contrôlées par l'ami que M. Fairlie avait à Londres, et auquel tous pouvoirs étaient donnés pour conclure les arrangements nécessaires. Ces instructions éteientsui-
vies du nom et de l'adresse de ce négociant de Portland- Place, chez lequel Pcsca professait l'italien; — • et c'est ainsi que finissait la note ou « mémorandum. »
L'engagement qui m'était ainsi offert avait, certes, ses côtés attrayants. Selon toute apparence, mon emploi serait à la ibis facile et agréable; on me le proposait en automne, c'est-à-dire à ce moment de l'année oii j'avais le moins d'occupations; le salaire, si j'en jugeais par mon expérience personnelle, était d'une libéralité surprenante. Je me disais tout ceci, je sentais que je devais m'estimer heureux si je parvenais à m'assurer celte mission de confiance, — et pourtant, à peine avais-je lu le « mémorandum, » que je sentis en moi une 'inexplicable répugnance à faire un pas de plus dans cette voie. Jamais, à aucune époque de mon passé professionnel, je n'avais vu mon devoir et mes penchants se mettre en lutte d'une manière aussi pénible et aussi difficile à expliquer.
— Oh ! Waller, votre père n'a jamais eu pareille chance ! me dit ma mère en me rendant la note qu'elle venait de parcourir à son tour.
— Se lier avec des gens si distingués ! fit remarquer Sarah, se redressant sur sa chaise, et se trouver avec eux, tout d'abord, dans de telles conditions d'égalité!...
— Sans doute, sans doute; les conditions, à tous égards, sont assez séduisantes, répliquai-je avec impatience. Mais, avant d'envoyer mes « attestations », comme ils disent, je voudrais un peu réfléchir.
— Réfléchir! s'écria ma mère. Y pensez- vous, mon enfant?
— Réfléchir ! répéta ma sœur, faisant écho en de telles circonstances, voilà quelque chose de bizarre!
— Réfléchir ! s'écria le professeur, comme s'il etît fait sa partie dans un « canon... » Réfléchir à quoi? répondez! Ne vous plaigniez-vous pas dernièrement de votre santé?... Ne réclamiez- vous pas à grands cris l'air de la campagne? Eh bien ! voici dans votre main un papier qui vous offre, à pleine poitrine et pour quatre mois, ces brises rafraîchissantes dont un souffle, disiez- vous, suffirait pour vous ranimer. Est-ce vrai, cela? voyons, répon-
dez! Puis, — vous avez besoin d'argent. Eh bien! quatre belles guinées par semaine, n'est-ce donc rien ? « My-soulbless-my-soul 1 » qu'on « me » les donne seulement, — et mes bottes craqueront comme celles du papa cousu d'or, toutes fières d'être chaussées par un homme si puissamment riche. Quatre guinées chaque semaine, et, par-dessus le marché, la jolie compagnie de deux jeunes « misses; » mieux encore votre lit, votre déjeuner, votre dîner, vos thés, vos « lunches, » vos amples rasades de bière écumante, tout ce dont vous vous gorgez, vous autres Anglais, tout cela pour rien î — Oh ! Waller, mon cher bon ! -- « deuce-what-the-deuce l » — pour la première fois de ma vie vous m'abasourdissez, sur ma parole !...
Ni la surprise que, bien évidemment, ma conduite causait à ma mère, ni la fervente énumération que Pesca venait de consacrer aux avantages de mon futur emploi, ne purent en rien ébranler la répugnance déraisonnable que me causait l'idée d'aller à Limmeridge-House. Quand j'eus mis en avant toutes les mesquines objections que je pus trouver contre le voyage du Cumberland, et quand, une à une, je les eus vu battre en brèche de la façon la plus victorieuse, j'essayai d'élever un dernier obstacle en demandant ce que deviendraient mes élèves de Londres, tandis que j'enseignerais aux jeunes pupilles de M. Fairlie le dessin d'après nature. On me répondit, avec raison, que le plus grand nombre d'entre eux allait me quitter pour les excursions d'automne; ceux qui resteraient à Londres, en bien petit nombre, pourraient être confiés à un de mes confrères, auquel, en des circonstances identiques, j'avais rendu le même service que je réclamerais aujourd'hui de son obligeance. Ma sœur me rappela que ce jeune « gentleman » s'était mis expressément à ma disposition pour la saison actuelle, si j'avais fantaisie de quitter la ville. Ma mère me somma sérieusement de ne pas souffrir qu'un vain caprice se mît en travers de mes intérêts et des soins réclamés par mon état de santé; Pesca, enfin, du ton le plus pathétique, me supplia de ne pas le blesser au cœur en repoussant le premier témoignage de reconnaissance qu'eût pu m'offrir l'ami dont j'avais sauvé la vie.
Ces remontrances, évidennmenl inspirées par ralTeciion la plus sincère, auraient influencé l'homme le moins facile à émouvoir. Aussi, sans pouvoir dompter tout à lait mes perverses antipathies, je me trouvai assez vertueux pour en rougir de bon cœur, et je cédai finalement à tout ce qu'on demandait de moi.
Le reste de la soirée l'ut assez gaiement consacré à mille plaisanteries sur la vie que j'allais mener avec les deux « ladies » du Gumberland. Pesca, que notre t grog » national mettait en verve, revendiqua ses lettres de grande naturalisation comme Anglais , en entassant rapidement une longue série de « speeches : » tantôt proposant la santé de ma mère, tantôt ia- santé de ma s 3ur, ma propre santé, les santés, en masse, de M. Fairlie et des deux jeunes « misses; » puis, avec émotion, il se remercia lui-même, immédiatement, au nom de toutes les personnes qu'il avait honorées de ces « toasts »
— Un secret, Walter, me dit à l'oreille mon petit ami, quand nous nous en retournions ensemble, bras dessus bras dessous. En songeant à quel point je me suis vu éloquent, je sens l'ambition déborder dans mon âme. Un de ces jours, vous me verrez faire partie de votre illustre Chambre des communes... « lîonourable « Pesca, M. PI... •
Le lendemain matin, f envoyai au patron du professeur, dans Portland-Place, les attestations écrites qu'il avait réclamées. Trois jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de quoi que ce fût, et j'en conclus, avec une secrète satisfaction, que mes preuves n'avaient point semblé assez catégoriques. Le quatrième jour, cependant, une réponse arriva. Elle annonçait que mes services étaient acceptés par M. Fairlie, et me mettait en demeure de partir immédiatement pour le Gumberland. Le « postscriptum » renfermait, dans le plus grand détail, les ins- Iructions nécessaires au voyage que j'allais entreprendre.
(1) M. p. iuiliales deo mets « meiuber of Parliameuf k
Je m'arrangeai, toujours un peu à contre-cœur, pour quitter Londres le lendemain de bonne heure. Dans l'après-midi, Pesca, se rendant à un dîner, passa chez moi pour me dire adieu.
— Ce qui, en votre absence, séchera mes pleurs, disait le professeur d'un ton gai, c'est la pensée que ma main, cette main providentielle, a donné la première impulsion à votre fortune en ce bas-monde... Allez, mon ami!... vous connaissez le proverbe anglais... « Dans le Cumberland, on profite du soleil pour faire ses foins... « Au nom du ciel, ne l'oubliez pas!... Épousez une des deux jeunes « misses; » devenez « l'honourable » Hartright, M. P., et quand vous serez au sommet de l'échelle, souvenez-vous que Pesca, resté en bas, a réalisé pour vous ce beau rêve...
Je tâchai de rire avec mon petit ami de cette plaisanterie qui assaisonnait ses adieux; mais, bien malgré moi, je ne pouvais m'égayer. Je ne sais quelle pénible émotion balançait chez moi l'effet discordant de ses légères paroles.
Lorsque je me retrouvai seul, il ne me restait plus .qu'à partir pour le « cottage » de Hampstead, où je devais dire adieu à ma mère et à Sarah
La chaleur, tout le jour, avait été presque écrasante; la soirée, maintenant, était encore lourde et sans air.
Ma mère et ma sœur m'avaient tant de lois répété leurs derniers conseils, et tant de fois supplié « d'attendre encore cinq minutes, » qu'il était près de minuit quand la domestique ferma derrière moi la porte du jardin. Je fis quelques pas sur la route qui me ramenait à Londres; puis, pris d'hésitation, je m'arrêtai.
La lune, pleine et large, brillait dans l'azur profond d'un ciel sans étoiles, et le sol inégal des bruyères pre-
nait, sous ses lueurs mysicrieuscs, un aspect assez sauvage pour qu'on se pût croire bien loin de la grande ville couchée pourtant au pied 'de ces coteaux déserts. L'idée de me replonger, plus tôt qu'il ne le fallait absolument, au sein de l'étouCfante obscurité que j'allais retrouver à Londres n'avait pour moi aucun attrait. M'aller mettre au lit dans ma petite chambre privée d'air, ou bien me soumet-treà quelque procédé de suffocation graduelle, me semblait, agité comme je l'étais de corps et d'àme, une seule et même chose. Je résolus de retourner en flânant, et par le plus long chemin que je pourrais prendre, vers mon odieux domicile ; de suivre à loisir les sentiers sinueux que je voyais se dessiner en blanc parmi les bruyères désertes, et de rentrer à Londres par son faubourg le moins encombré, en prenant d'abord Finchley- Road, pour me retrouver ensuite, aux fraîcheurs matinales, dans le voisinage de Regent's Park.
Je cheminai donc lentement, absorbé dans le calme divin du tableau qui m'était offert, et admirant les douces alternatives de lumière et d'ombre que, de tous côtés, les flexions du sol inégal multipliaient sous mes yeux. Aussi longtemps que dura ce charmant début de ma promenade nocturne, mon àme s'abandonna, presque passive, aux impressions que ces grands aspects produisaient en elle; c'est à peine si je pensais à quoi que ce fût; — mes pensées, du moins, semblaient s'effacer sous l'énergie de mes sensations.
Mais quand j'eus quitté les bruyères et pris le chemin de traverses où mes yeux trouvaient beaucoup moins de pâture, les idées que me suggérait naturellement la modification prochaine de mes habitudes et de mes travaux, reprirent de plus en plus leurs droits à mon attention exclusive. Lorsque j'arrivai à l'extrémité du chemin, j'étais de nouveau complètement perdu dans les fantasques évocations qui me montraient tour à tour Limmeridge- House, M. Fairlie, et les deux jeunes personnes dont j'allais former le talent d'aquarellistes.
Je me trouvais maintenant parvenu à ce point spécial de mon trajet où quatre chemins se rencontrent : — celui
f!0 LA FEMME EN» BLANC
de Hampstead par lequel je m'en revenais; celui 'qui mène à Finchley; celui qui court dans la direction du West-End; enfin, celui qui ramène à Londres. J'avais machinalement pris cette dernière direction, et marchais lentement le long du grand chemin solitaire, — perdu, je m'en souviens, dans de vaines conjectures sur le genre de beauté de ces jeunes « ladies » du Cumberland, — lorsque, en une seconde, tout le sang de mes veines s'arrêta brusquement au contact léger et soudain d'une main qui, par derrière, se posait sur mon épaule.
A l'instant même, je me retournai, les doigts crispés autour de la poignée de ma canne.
Là, au milieu de cette grande route, large et lumineuse, — là, comme si elle venait de jaillir de terre ou de tomber du ciQl, — se tenait , debout , une femme, seule, et, delà tête aux pieds, vêtue de blanc; sa figure, penchée de mon côté, semblait m'adresser une question solennelle, et, au moment où je me retournai, sa main s'élendit versle nuage noir qui planait sur Londres.
J'étais trop saisi par la soudaineté de cette apparition extraordinaire, dans le silence de la nuit et en cet endroit isolé, pour lui adresser la moindre. question. L'in- 0 connue parla donc la première.
^ —• Est-ce là le chemin de Londres? dit-elle.
Je l'examinais avec attention pendant qu'elle me demandait cet étrange renseignement. Il était près d'une heure. Tout ce que je pouvais discerner au clair de lune était une figure jeune, sans fraîcheur, aux contours effilés; de grands yeux sérieux, exprimant par leur fixité une attention extraordinaire; des lèvres frémissantes, aux mouvements indécis ; et des cheveux blonds, d'une nuance vague, entre le fauve et le brun. Il n'y avait dans ses façons rien d'égaré, rien d'immodeste : elles étaient paisibles et contenues, un peu mélancoliques peut-être et légèrement soupçonneuses : ce n'étaient pas exactement celles d'une « lady; )^ d'un autre côté, ce n'étaient pas celles d'une femme appartenant à la caste inférieure. La voix, si peu que je l'eusse entendue, mavait frappé par ses accents singulièrement calmes, et,
pour aillai dire, mùcaniques; le débit clail d'une rapidilé remarquable. Cette l'enime tenait dans sa main un petit sac; et son costume — chapeau blanc, châle blanc, robe blanche, — n'était certainement pas, pour autant que je pusse conjecturer, taillé dans des éloUés très-fines ou Irôs-coùlcuses. Sa taille était mince et un peu au-dessus de la moyenne; sa tenue et ses gestes étaient exempts de tout ce qui eût pu la rendre suspecte. Voilà tout ce qu'il me fut donné de remarquer à la clarté douteuse qui nous entourait, et dans l'état de perplexité où m'avait jeté cette rencontre bizarre. Ce que pouvait être cette femme, et par quel hasard elle se trouvait sur la grande route à une heure après minuit, autant d'énigmes insolubles pour moi. La seule chose dont je me seniisse bien assuré, c'est que le mortel le plus grossier n'eût pu se méprendre sur les motifs qu'elle pouvait avoir de s'adresser à lui ; — même à cette heure susDecte, même dans cet endroit désert.
— M'avez-vous entendue? reprit- elle avec son débit calme et rapide, et sans la moindre nuance de mécontentement ou d'inquiétude. Je vous ai demandé si c'était là le chemin de Londres.
— Oui, répondis-je, c'est là le chemin : il conduit à Saint-John's Wood et à Regent's Park. Veuillez m'excuser ^ de ne vous avoir pas répondu plus tôt. J'étais un peu troublé de votre soudaine apparition sur la route, et, même
à présent, je ne puis encore m'en rendre bien compte.
— Vous ne me soupçonnez d'aucun méfait, n'est-ce pas?... Je n'ai rien fait de mal... Un accident m'est arrivé... Je suis fort à plaindre de me trouver ici, à pareille heure, et toute seule. .. Pourquoi me soupçonneriez-vous d'avoir Tait le mal?
Elle s'exprimait avec une ardeur, une agitation hors de propos, s'écartait de moi tout en parlant. Je fis^ pour la rassurer, tout mon possible.
— Ne supposez pas, je vous prie, que j'incline le moins du monde à vous soupçonner, lui dis-je; mon seul désir est de vous être utile, si je le puis; je m'étonnais seulement de votre apparition sur la route, parce que. Tins-
tant d'avant, il me semblait n'y avoir vu personne... Se détournant, elle me montra, au point de jonction des deux chemins de Londres et de Hampslead, un endroit où la haie était rompue.
— Je vous ai entendu venir, me dit-elle, et je me suis cachée là pour savoir à quel homme j'avais affaire avant de me risquer à parler. Mes doutes et mes craintes duraient encore quand vous êtes passé, ce qui m^'a réduite à me glisser sur vos traces et à vous toucher le bras...
Se glisser après moi et me toucher... Pourquoi ne m'appeler point? Chose étrange, à tout le moins.
-— Puis-je me fier à vous? demanda-t-elle. Vous ne me jugerez point mal, parce qu'un accident m'est arrivé...
Confuse, elle s'arrêta; d'une main, son sac passait dans l'autre; elle poussait des soupirs pleins d'amertume.
L'isolement de cette femme, dénuée de tout appui, m'alla au cœur. L'élan naturel qui me poussait à la secourir, à la protéger, l'emporta bientôt sur les froids conseils de la prudence mondaine que, dans de si étranges circonstances, un homme plus âgé, plus sage, plus réfléchi aurait uniquement consultée.
— Pour tout dessein légitime, lui dis-je, vous pouvez vous fier à moi. S'il vous est pénible de m'expliquer votre singu. lière situation, ne revenons plus sur ce sujet. Jen'ai le droit de vous demander aucun éclaircissement. Dites-moi comment je puisvous aider; ce qui dépendra de moi, je le ferai.
— Vous êtes bien bon, et je suis bien heureuse de vous avoir rencontré...
En prononçant ces paroles, sa voix tremblait légèrement, et j'y retrouvai, pour la première fois, quelques nuances de ces accents féminins qui trouvent si aisément un écho dans tous les cœurs, mais il n'y avait pas une larme dans ces grands yeux, fixement attentifs, qu'elle tenait arrêtés sur moi.
— C'est la seconde fois seulement que je viens à Londres, continua-t-elle, parlant de plus en plus vite, et ce côté de la ville m'est tout à fait inconnu. Puis-je me procurer un cabriolet, une voiture, n'importe laquelle? Est-i[ trop tard? Je ne sais. Si vous pouviez me conduire jus-
qu'à un cabriolet, — me promettre tout simplement de ne pas vous mêler de mes affaires, et me laisser vous quitter où et quand il me plaira; — j'ai une amie à Londres qui sera charmée de me recevoir; c'est là tout ce qu'il me faut. — Voudrcz-vous me faire celte promesse?...
Elle regardait avec inquiétude, parlant ainsi, le chemin qu'elle avait suivi et celui qu'elle allait parcourir; son sac, de plus belle, passait d'une de ses mains dans l'autre : elle répétait ces mois : Promellez-vous?... et me regardait en face, obstinément, avec une crainte suppliante et une confusion qui faisaient mal à voir.
Que faire? J'avais là, complètement à ma merci, une personne inconnue, — cette inconnue était une femme sans ressources et sans protection. Pas une maison dans le voisinage, pas un passant à qui je pusse demander conseil; d'autre part, je ne me connaissais pas au monde un seul droit qui m'investit sur elle d'un contrôle quelconque, alors même que j'aurais su comment exercer ce contrôle. Les événements survenus depuis projettent leur ombre sur le papier même où je trace ces lignes, et ils m'ont appris à me méfier de moi. Cependant, dirai-je encore, que faire en pareille passe?
Je ne me charge pas de l'apprendre à ceux qui ne le savent point, mais voici ce que je fis. Je lâchai, par quelques questions, de gagner du temps.
— Êtes-vous bien sûre que votre amie de Londres vt)udra vous recueillir à cette heure indue?
— Parfaitement sûre. Dites simplement que vous me laisserez vous quitter où et quand il me plaira; dites que vous ne vous mêlerez pas, malgré moi, de ce qui me concerne!... Voulez -vous me promettre cela?...
Et comme, pour la troisièm.e fois, elle répétait ces paroles, elle se rapprocha de moi et posa sa main sur ma poitrine, tout à coup, avec un geste à la fois doux et furtif. — Main frêle, main glacée (je la sentis en l'écartanl), même en cette nuit brûlante. N'oubliez pas que j'étais jeune; n'oubliez pas que cette main, posée si près de mon cœur, était celle d'une femme.
— Promettez- vous?
— Oui...
Une parole bien simple ! Ce mot familier qui passe , à chaque heure du jour, sur les lèvres de tout le monde. Et pourtant, mon Dieu î je tremble maintenant, rien qu'à le voir écrit devant moi...
Nous nous dirigeâmes vers Londres, et, à cette heure paisible, la première du jour nouveau, — nous marchâmes côte à côte, moi et cette femme dont le nom, le passé, le caractère, les projets, dont la présence même à mes côtés, en ce moment, étaient pour moi autant de mystères impénétrables. Il me semblait rêver. Étais-je bien Walter Harlright? Cette route, était-ce bien la même, si « passante *, si vulgairement hantée, oij, les dimanches, viennent bayer les bourgeois en fête? Étaitil bien vrai qu'une heure auparavant je venais de quitter la paisible et décente atmosphère du « cottage » maternel ? J'étais, en vérité, trop étonné de moi-même, — et trop dominé par un sentiment de vague remords, — pour oser, pendant les premières minutes, adresser la parole à mon étrange compagne. Ce fut elle encore qui, la première, rompit le silence.
— J'ai une question à vous faire, dit-elle tout à coup : connaissez-vous, à Londres, beaucoup de monde?
— - Oui, beaucoup.
— Beaucoup de nobles?... beaucoup de gens titrés?... Cette question bizarre était évidemment dictée par je
ne sais quel soupçon. J'hésitai avant d'y répondre.
— Quelques-uns, dis-je, après un instant de silence.
— Beaucoup?... — Elle suspendit ici sa phrase et pro mena sur mon visage un regard scrutateur. — Beaucoup de gens ayant le rang de « baronet?... »
Trop étonné pour répondre, je la questionnai à mon tour.
— Pourquoi me demandez- vous ceci?
— Parce que, dans mon intérêt, j'espère qu'un certain « baronet » vous est inconnu.
— Voulez-vous me dire son nom ?
— Je ne puis... Je n'ose... Je ne m'appartiens plus, quand je le prononce.
LA FEMMK KN BLANC
— En ce moment, elle parlait haut et presque sur le ton de la menace, levant vers le ciel sa main fermée et l'agitant par un geste passionne ; puis, subitement, elle sembla reprendre possession d'elle-même, et réfrénant les éclats de sa voix, elle ajouta presque bas :
— Nonnnez-moi tous ceux que vous connaissez t
Je ne pouvais guère me refuser à une curiosité si insignifiante, et je lui livrai trois noms. Les deux premiers étaient ceux de deux chefs de famille dont j'avais les filles pour élèves; le troisième, celui d'un jeune célibataire qui naguère m'avait emmené à bord de son yacht pour me faire faire quelques esquisses.
— Ah ! dit-elle avec un soupir de soulagement, vous ne le connaissez pas... Vous même, êtes-vous noble?... êlcs-vous titré ?
— Il s'en faut... Je ne suis qu'un pauvre professeur de dessin.
Au moment oià mes lèvres articulaient cette réponse, peut-être avec quelque amertume, elle prit mon bras, par une de ces brusques inspirations qui lui étaient propres.
— Il n'est pas noble !... pas titré ! se redisait-elle. Dieu soit loué 1 je puis me fier à lui...
J'étais parvenu jusqu'ici, par considération pour ma compagne, à mailriser ma curiosité ; mais, cette fois, je n'y tins plus.
— Je crains que vous n'ayez de graves motifs de plainte contre quelque personnage noble et titré, lui disje. Je crains que ce« baronet, » dont vous ne voulez pas me révéler le nom, n'ait eu envers vous quelques torts graves. Serait-ce lui, par hasard, qui vous oblige à vous trouver ici, la nuit, dans un si grand embarras ?
— Ne me faites pas de question 1 ne me forcez point à parler de ceci ! répondit-elle. Je ne suis pas encore en état... J'ai été cruellement traitée, trompée crucilcmcni... Vous mettrez le comble à vos bontés, si vous vouiez marcher un peu plus vite et ne plus m'adresser la parole... Ce qui m'importe, maintenant, c'est de me calmer, si toutefois je le puis...
Nous doublâmes donc le pas, et pendant une demiheure, tout au moins, pas une parole ne fut échangée entre nous. De temps en temps, toute autre question m'étant interdite, j'interrogeais son visage par quelques regards jetés à la dérobée. 11 n'avait pas changé d'expression : les lèvres étaient toujours serrées fortement l'une contre l'autre ; le front avait gardé ses plis attristés, le regard, à la fois ardent et vague, se portait toujours droit^en avant. Nous avions gagné les premières maisons du faubourg et nous approchions du nouveau collège Wesleyen, quand ses traits rigides se détendirent un peu, et alors elle reprit d'elle-même la conversation interrompue.
— Habitez-vous Londres ? dit-elle.
— Oui, répondis-je, et au même moment, l'idée me vint qu'elle pouvait avoir formé le projet de recourir à moi pour quelque assistance ou quelques conseils ; il fallaitj en ce cas, lui épargner un désappointement possible, en l'avertissant que j'allais sous peu m'absenter de chez moi. Aussi ajouta i-je immédiatement : — Demain, par exemple, je quitterai Londres pour quelque temps. Je vais à la campagne.
— Où ? demanda-t-elle : au nord ou au midi ? ■— Au nord ; dans le Gumberland.
— Le Gumberland !... répéta-t-elle avec une sorte d'onction... Ah ! je voudrais bien y aller, moi aussi. J'ai passé dans le Gumberland de bien heureuses années... . J'essayai, une fois encore, de soulever le voile étendu entre cette femme et moi.
— Peut-être êles-vous née, lui dis-je, dans la belle région des Lacs ?
— Non, répondit-elle, mon pays natal est le Hampshire; mais autrefois, j'ai passé quelque temps dans une des écoles du Gumberland... Les Lacs, dites-vous?... Je ne me souviens d'aucun lac. G'estle village de Limmeridge, c'est Limmeridge-House que j'aimerais à voir.
A mon tour, maintenant, de rester tout à coup sur place. Au moment où ma curiosité était poussée jusqu'au paroxysme, cette allusion fortuite au séjour habité par
LA FEMJIlî EN DLANC
JI. Fairlic, se renconlranl sur les lèvres de mon élranffe compagne, venait me frapper comme un coup de massue.
- tsl-ce que vous avez entendu crier apès nous ' me demanda-t-elle. jetant ses regards dans toutes les dire"tions, quand elle me vit faire halte.
- Non, non I... j'ai seulement été frappé par ce nom de Lmimendge-House. Il y a quelques jours à peinl cerlames gens du Cmnberland le m'entionnaient devâm
Jtrll T''"' '"" '""■' ''' ""^'^ ■«" Pe«'e-nile doit dire qui hab te mamtenant Limmeridge. Je sais seulemen que, s i y reste encore quelques personnes de cette famjlle, je m'.n.éresse à elle pour l'amour de mistress
Elle semblait sur le point d'en dire plus long • mais andis qu'elle parlait encore, nous arrivâmes en vue dé
a mair::'"' '""' '"^'"'""^ '' « l'Avenue-road. » Sa main se serra autour de mon bras, et elle jeta un regard mqu.et sur l'obstacle qui se dressait devant nous t-eïi"e '"' garde-barrière nous guette ? demanda-
.„n * S^y'^e-baVrière songeait à tout autre chose • ner-
franchii'!":' ?T ''"''' ™'^'"^^-' "-""'-iranch mes la porte. La vue des maisons et des rêver-
tapatiemi" """' '"' '"""°' ''^^"^^ ^' '«-""- - Voici Londres !... dit-elle. Apercevez-vous queloue
guée"" f:i'TV' r'' '"°"'^^^- j« -^" S-
Ln,:V/ P^^-'fa' besoin de m'enfermer quelque part et de me sentir entraînée... yuuque
cabrio'leL'n''fr]' T' """ '"'™^ ^ ""« «""ion de cabriolets, il faudrait encore marcher quelque temns à
moins que nous n'eussions la bonne fortune de renœn!
trer une voiture vide. Puis j'essayai de lui narler d ,
SîtlS/V.r"'7 '—-"on inter^om pe ce lut mutile. L'idée de « s'enfermer quelaue nart è detre entraînée » s'était absolument entrée de In '
esprit. Elle ne pouvait plus penser qu'à cela, ni parler que de cela.
Nous n'avions guère parcouru plus d'un tiers de « l'Avenue-road » quand je vis un cabriolet s'arrêter devant une maison à quelques portes de nous. Un gentleman en descendit, qui rentrait chez lui, et devant lequel s'ouvrit la porte de son jardin. Je hêlai le « cab » au moment où le cocher remontait sur son siège. L'impatience de ma compagne était devenue telle, qu'en traversant la route pour aller le rejoindre, elle me força presque à prendre la course.
— Il est si tard 1 disait-elle ; je ne suis pressée que parce qu'il est tard.
— Je ne puis vous prendre, monsieur, à moins que vous n'alliez du côté de Toltenham-court-road, — me dit le cocher, fort poliment du reste, au moment où j'ouvrais la portière. — Mon cheval est sur les dents, et je ne saurais le mener plus loin que son écurie.
— Fort bien ! fort bien ! c'est justement mon affaire... Je vais de ce côté... Je vais de ce côté ! — Elle parlait ainsi d'une voix entrecoupée par l'émotion, et en me poussant de côté pour monter dans le cabriolet.
Avant de l'y laisser entrer, je m'étais assuré que le cocher, si poU d'ailleurs, avait bien sa tête à lui. Et maintenant, l'y voyant installée, je la suppliai de permettre que je pusse la conduire saine et sauve à destination.
— Non, non, non! — dit-elle, avec une certaine véhémence. — Je suis parfaitement sauve, parfaitement heureuse, à présent. Si vous êtes un gentleman, souvenez-vous de votre promesse... dites-lui de marcher jusqu'à co que je l'arrête !... Merci, maintenant, oh ! merci, merci, mille fois !...
Ma main ét?it sur le tablier du cabriolet. Elle s'en saisit, la baisa, et la repoussa vivement. Le cabriolet, au même moment, partit. Je m'élançai dans la même direction, avec quelque velléité de l'arrêter; et pourquoi, je ne savais. — J'hésitai, cependaiit, de peur d'effrayer ou de tourmenter cette femme ; —je finis par appeler, maij
pas assoz haut pour que le cocher y [>ril garde. Le bruit des roues alla s'affaiblissant dans le lointain... Le cabriolet se perdit dans l'obscurité... La Femme en blanc était partie.
Dix minutes, peut-être plus, s'étaient écoulées... J'étais du même côté de la route, tantôt avançant machinalement de quelques pas, tantôt faisant halte sans trop m'en rendre compte. Par moments, je me surprenais doutant de la réalité de cette aventure; par moments aussi, mal à mon aise avec moi-même, il me semblait que j'avais, sans savoir comment, un tort quelconque à me reprocher... Et pourtant, je n'aurais pu dire en quoi j'avais failli. Où j'allais, ce que j'entendais faire maintenant, c'est tout au plus si je le savais. Je n'avais nettement conscience que du désordre de mes idées, quand je lus tout à coup rappelé à moi-même, — l'expression de « réveillé » serait plus juste — par un bruit de voix qui se rapprochait derrière moi.
J'étais du côté de la route que la lune n'éclairait point, et à l'ombre de quelques arbres surplombant les murs d'un jardin, quand je fis halte pour regarder ce qui venait ainsi. A l'autre bout du chemin, et en pleine lumière, un « pohceman » avanc^iit, sans se presser, du côté de Regent's Park.
La voiture me rippassa; — une chaise découverte, que deux hommes corrùuisaient.
#— Halte-là ! cria l'un d'eux. Voici un policeman. Questionnons-le ?
Le cheval s'arrêta tout au plus à quelques mètres de l'endroit obscur où je me tenais.
— Policeman ! cria le personnage qui, tout d'abord, avait parlé... JV'avez-vous point vu, tout à l'heure, une femme passer par ici?...
— Quelle espèce de femme, monsieur?...
— Une femme avec une robe vert foncé...
— Non! non ! interrompit l'autre voyageur... Les vêtements dont nous l'avons pourvue ont été retrouvés sur son lit... Elle a (/û partir avec les habits qu'elle portait à
son arrivée chez nous... En blanc, policeman... une femme en blanc!...
— .Te ne l'ai point vue, monsieur.
— Si vous ou quelqu'un de vos camarades venez à la rencontrer, arrêtez-la... et sous bonne garde, faites-la ramener à l'adresse que voici ! Je payerai les frais, plus une bonne gratification par-dessus le marché...
Le policeman jeta les yeux sur la carte, que l'on venait de lui remettre :
— Mais, monsieur, reprit-il, en vertu de quoi la devonsnous arrêter?... quel délit a-t-elle commis?
— Quel délit? Elle s'est échappée de mon hôpital d'aliénés... N'oubliez pas!... Une femme en blanc... Partons, maifitenaot!...
( Elle s'est échappée de mon hôpital ! »
J'aurais tort de dire que ces terribles paroles m'apportaient, comme un trait de lumière, une révélation inattendue. Quelques-unes des singulières questions que m'avait adressées la Femme en blanc, après m'avoir arraché la promesse inconsidérée de la laisser hbre d'agir à sa guise, m'avaient fait penser qu'elle avait quelque chose de dérangé dans l'esprit, ou que quelque eiïroi récent avait momentanément troublé l'équilibré de ses facultés. Pourtant, l'idée de folie complète que réveillent les mots « d'hospice » et « d'aliénés » ne s'était jamais, pour dire vrai, offerte à mon esprit à propos de cette femme.
Rien, dans son langage et son attitude, ne m'avait paru justifier de prime abord une pareille supposition, et, même avec ce jour nouveau qui résultait des paroles de l'étranger au policeman, je ne la trouvais pas, pour le présent, très-acceptable.
Qu'avais-je fait, cependant? Avais-je aidé à s'échapper
la victime de la plus abominable captivité qui soit au monde? Avais-je, au contraire, ouvert la vaste capitale à une malheureuse créature sur laquelle je devais, comme tout homme de cœur mis à ma place, exercer une surveillance légitime, par pitié pour elle comme pour les autres? Quand celte question se posa pour ainsi dire devant moi, j'éprouvai un vif serrement de cœur, et je me reprochai de me l'être adressée trop tard.
Le trouble d'esprit où j'étais ne me permit pas de songer à dormir, quand je fus rentré dans mon petit appartement de Clement's-Inn. Peu d'heures me restaient avant celle où il faudrait m'embarquer pour le Cumberland. Je m'assis donc devant ma table, essayant de dessiner d'abord, puis de lire, — mais la Femme en blanc venait toujours se placer entre moi et mon crayon, entre moi et mon livre. Était-il survenu quelque malheur à cette pauvre créature abandonnée? Ce fut ma première pensée, que j'écartai avec un empressement égoïste. D'autres suivirent, moins poignantes, et auxquelles je me laissai aller. Où avait-elle arrêté le cabriolet? Qu'était-elle devenue? Les deux hommes de la chaise de poste l'avaientils rejointe et reprise? ou bien était-elle encore libre, en état de se conduire? et marchions-nous tous deux par deux roules pour le moment bien divergentes, sur quelque point du mystérieux avenir où nos existences se rencontreraient de nouveau?...
Ce fut pour moi un soulagement de voir arriver l'heure où il fallait fermer mon appartement et dire adieu à mes affaires de Londres, à mes élèves de Londres, à mes amis de Londres, pour me porter à de nouvelles occupations, à une existence nouvelle. Le tumulte même et la confusion qui régnent à la gare du chemin de fer, — si ennuyeux et si fatigant d'ordinaire, — me ranimèrent et me firent du bien.
Les instructions qu'on nri'avait adressées me prescrivaient d'aller d'abord à Garlisle, et de prendre là un embranchement vers la côte. Pour commencer le chapitre des accidents, notre locomotive cassa entre Lancastre et Garlisle. Le retard causé par cette mésaventure me fît
manquer le train que je devais prendre, sans aucune perte de temps, à l'embranchement désigné. Il fallut attendre quelques heures, et lorsque, plus lard, un autre train me descendit à la station d'où on se rendait à Limmeridge-House, il était plus de dix heures. La nuit d'ailleurs était si épaisse, que c'est tout au plus si je sus démêler mon chemin jusqu'à la « pony-chaise » que M. Fairlie avait envoyée au-devant de moi.
Le cocher était évidemment décontenancé par mon arrivée si tardive. Je le trouvai en cet état de respectueuse bouderie, tout particulier aux domestiques de race anglaise. Nous cheminions dans un silence absolu, et fort lentement, à travers les ténèbres. Les chemins étaient mauvais, et l'obscurité de la nuit ajoutait à la difficulté d'y marcher un peu vite. A partir du moment où nous avions quitté la station, il s'était, d'après ma montre, écoulé à peu près une heure et demie, lorsque j'entendis dans l'éloignement bruire les flots de la mer, et, sous nos pas, craquer le sable des allées d'un parc. Nous venions alors de franchir une porte : nous passâmes encore sous une autre avant d'arriver devant la maison. Je fus accueilli par un solennel serviteur sans livrée, qui m'apprit que « la famille » était allée se coucher. Il me conduisit dans une haute et vaste pièce, où mon souper m'attendait, tristement servi à Textrémité d'une immense table d'acajou, dont l'absence de tout convive faisait, en quelque sorte, un désert.
J'étais trop las et trop abattu pour boire ou manget beaucoup, surtout devant un grand diable de valet imposant qui me servait, moi tout seul, avec toute l'activité requise pour une demi-douzaine de dineurs. Au bout d'un quart d'heure, j'étais en mesure de m'aller mettre au lit. Le solennel serviteur me conduisit dans une pièce meublée avec recherche.
— Monsieur, me dit-il, le déjeuner est pour neuf heures... Puis il s'assura que tout était en ordre, et disparut sans le moindre bruit.
Que vais-je voir, cette nuit, dans mes rêves? pensiùsjeen soufflant ma bougie. La Femme en blanc?... où les
LA FEMME EN BLANC .Ti
habitants encore inconnus de ce château du Cumberland?... —Étrange sensation que de s'endormir, comme ami de la famille, sous un toit hospitalier, et de n'y connaître personne, pas môme de vue !
Lorsque, le lendemain, j'ouvris les volets, la mer m'apparut joyeuse sous un beau soleil d'août, et, dons l'éloigncment, les montagnes d'Ecosse bordaient l'horizon de leurs bleuâtres contours, çà et là confondus avec l'azur du ciel.
Ce fut là une surjirise délicieuse pour mes yeux habitués à ces étroits « paysages » de Londres, encadrés de briques et de mortiers. Aussi me sembla-t-il, à l'instant r.Ome, que j'abordais tout un monde de pensées et d'impressions nouvelles. Une sensation qui n'avait rien de très-net me montrait le passé comme définitivement accompli, définitivement oublié, sans que mes notions sur le présent et l'avenir s'en trouvassent le moins du monde éclaircies, Des incidents, qui avaient à peine quelques jours de date, s'effaçaient de ma mémoire comme si des mois et des années se fussent passés.
Par exemple, les excentriques récits de Pesca m'annonçant comment il m'avait procuré mon nouvel emploi, — la soirée d'adieux que j'avais passée avec ma mère et ma sœur, — et même la mystérieuse aventure qui m'était arrivée sur le chemin de Hampstead à Londres, — tout cela s'était transformé en autant d'incidents relégués parmi les souvenirs d'une autre époque. La Femme en blanc était encore présente à ma pensée; mais son image s'offrait déjà moins distincte à mon souvenir.
Un peu avant neuf heures, je descendis au rez-dechaussée de la maison. Le valet solennel me rencontra errant de corridors en corridors, et mû, par une compassion louable, me montra le chemin de la salle à manger.
Le premier regard que je jetai autour de moi, quand cet homme eut ouvert la porte, me fit découvrir une table élégamment servie, au milieu d'une espèce de galerie éclairée par beaucoup do [enélres. De la table, mes yeux se portèrent vers la fenêtre la plus éloignée de moi, et j'y vis, acboul, une dame qui cnc lournail le dos. Au premier
coup d'œil je fus frappé de la rare beauté de sa taille, que faisait encore valoir une attitude parfaitement gracieuse et simple. Elle était grande, et point trop grande; d'un embonpoint satisfaisant, mais non pas trop grasse; sa tête, bien attachée à ses épaules, se mouvait avec de charmantes ondulations. Perfection spécialement appréciable pour un homme, la taille était la Quelle devait être, et gardait ses dimensions naturelles; — sa souplesse flexible n'était point déformée par un corset.
Comme elle ne m'avait pas entendu entrer, je pus me donner le plaisir de l'admirer tout à mon aise pendant une ou deux minutes, après lesquelles je jugeai que la manière la moins embarrassante d'annoncer ma présence serait de faire glisser sur le parquet une des chaises placées à portée de ma main. Immédiatement, en effet, elle se retourna. L'aisance élégante de ses mouvements et de son allure, tandis qu'elle traversait la pièce dans toute sa longueur, augmentait singulièrement la curiosité que j'éprouvais de voir son visage. Au moment ou elle quittait la croisée : « Elle est brune, » me disais-je. Quand elle eut fait quelques pas, je continuai : « Certainement, elle est jeune. » Elle approcha davantage, et alors à ma stupéfaction profonde : « Elle est laide, » me vis-je forcé d'ajouter.
Jamais ce vieux dicton que « la Nature ne saurait se tromper, » n'avait reçu de démenti plus complet. Jamais les séduisantes promesses d'une jolie tournure n'avaient été faussées d'une façon plus saisissante et plus désastreuse par un visage en désaccord avec elles. Le teint de cette jeune personne était presque basané; le duvet qui ombrageait sa lèvre supérieure équivalait presque à une moustache. Sa bouche était largement dessinée, grande, virile; les contours de son visage, massifs et sans harmonie. Ses yeux, bruns, perçants, hardis, étaient enchâssés dans des arcades trop proéminentes, et son épaisse chevelure, d'un noir brillant comme celui du charbon de terre, lui descendait trop sur le front. Sa physionomie, gaie, franche, intelligente , manquait de cette douceur,
de ceue flexibilité leminine, si attrayantes, sans lesquelles la femme la plus belle ne saurait l'être tout à fait. Voir la figure que je viens de décrire sur des épaules qu'un sculpteur eût modelées avec amour, — être charmé d'abord par les grâces modestes où se révélait la parfaite symétrie de ce beau corps, et presque repoussé, ensuite^ oar la virilité de ces traits, de cette physionomie si nconciliable avec le reste, — c'était éprouver, à peu de chose près, l'embarras -presque risible dans lequel nous plongent certains rêves bizarres, dont nous ne savons comment concilier les contradictions et les anomalies.
— M. Hartright, sans doute? me dit cette jeune personne, dont un bon sourire vint illuminer, adoucir aussi la physionomie, et qui devenait un peu plus femme en prenant la parole... Nous avions renoncé, hier soir, à l'espérance de vous voir arriver; et nous nous sommes retirés à l'heure habituelle. Veuillez recevoir mes excuses pour cette apparente négligence... et permettez-moi de me présenter à vous comme une de vos futures élèves... Vous offrirai-je la main ?... Je suppose que, lot ou tard, nous en viendrons là... Pourquoi pas tout de suite?...
Cette bienvenue sans cérémonie fut articulée d'une voix vibrante, sonore et pleine de charme. La main offerte, — peut-être un peu forte, mais bien modelée — me fut abandonnée avec la calme aisance, l'aplomb vrai d'une femme bien élevée. Nous prîmes place à la table du déjeuner avec autant de cordialité, aussi peu d'embarras, que si nos relations dataient déjà de plusieurs années, et que nous nous fussions donné rendez-vous à Limmeridge pour causer amicalement du temps passé.
-' Je compte bien, me disait cette aimable personne^ que vous êtes venu ici tout à fait déterminé à tirer h !neilleur parti possible de voire position. Dès ce matin, f faut vous faire à l'idée de n'avoir que moi pour voui v3nir compagnie à déjeuner. Ma sœur est restée chez elle, où la retient cette indisposition essentiellement féminine qu'on appell-e migraine; sa bonne vieille gouvernante, mistress Vesey, est charitablement auprès de ma sœur, occupé<5 è lu? fd.ke qvaler le thé qui doit lui
ne LA FEMME EN BLANC
rendre la vie. Mon oncle, M. Fairlie, ne prend avec nous oucun de ses repas. Il est d'une santé fort précaire, et oréfère trôner, en célibataire, au fond de son apparteinent. La maison n'a pas d'autres habitants si ce n'est moi. ~ Nous avons eu pendant quelque temps, en visite, deux de nos jeunes amies; mais elles nous ont quittées hier désespérant de nous et d'elles. Il ne faut pas s'en étonner. Tout le temps qu'elles sont restées (M. Fairlie étant retenu chez lui par ses souffrances), nous n'avons eu à leur offrir de votre sexe aucun échantillon que l'on pût faire babiller, danser, coqueter. Aussi ne faisions-nous que nous quereller, surtout en dînant... Comment voulez-vous que quatre femmes dinent ensemble, tous les jours, toutes seules de leur espèce, sans se prendre aux cheveux?...
— Nous sommes a table si peu amusantes les unes pour les autres... Vous voyez, M. Hartright, que je n'ai pas grand esprit de corps. — Prenez-vous du thé ou du café?...
— Mais nous sommes presque toutes ainsi... Seulement, il n'est pas commun, chez nous, de l'avouer aussi librement que je viens de le faire... Bonté divine ! je vous embarrasse, il me semble?... Pourquoi? Est-ce la difficulté de choisir votre déjeuner, ou bien la liberté de mon langage qui vous décontenance à ce point?... Dans le premier cas, je vous recommanderai, en amie, de ne pas songer à ce jambon froid posé à côté de vous, et d'attendre que l'omelette arrive... Si c'est l'autre supposition qui est la vraie, je vous offrirai du tAé pour vous remettre un peu, et je ferai mon possible, —ce qui, dans la bouche d'une femme, n'engage pas à grand'caose, — Dour tenir ma langue au repos...
La dessus elle me tendit, en riant, ma tasse de thé. C*'^ « papotage » facile, ceUe familiarité un peu vive à l'égar-l vi'un étranger, étaient alliés, chez' mon inlerlocutrice, \\ line si complète absence d'affectation, et devaient émaner d'une conliance si vraie dans sa dignité naturelle et les privilèges de son rang, que l'homme le plus téméraire se fût senti contraint au respect. S'il était impossible de garder vis-à-vis d'elle une réserve outrée, un formalisme i^ -commande; il était plus impossibîa encore de se croire
aulorisé, même en pensée, à hii manquer en quoi que ce fût. Mon instinct m'en avertissait, tandis que je me laissais giigncr malgré moi par la contagion desa brillante gaieté, tâchant, avec plus ou moins de succès, de lui répondre sur le ton qu'elle avait pris elle-même.
— Oui ! oui ! me dit-elle en réponse à l'unique explication que je pusse lui donner de mon air d'embarras... je comprends à merveille. Vous êtes si parfaitement étranger dans notre maison, que mes familières allusions restent pour vous lettres closes... C'est bien naturel, et j'aurais dû m'en aviser plus tôt... Uu reste, je puis remédier à cet inconvénient... Si je commençais par moi-même, quille àmedébarrasser de moi le plus tôt possible?. .J'ai nom Marinn Halcombe, et quand j'appelle M. Fairlie «mon oncle », ou miss Fairlie « ma sœur, » je commets une de ces inexactitudes qui sont l'apanage des femmes. Ma mère a été mariée deux fois : la première, à M. Halcombe, mon père; la seconde à M. Fairlie, le père de ma demisœur. A cela près que nous sommes orphelines toutes deux, nous n'avons point la moindre analogie, elle et moi. Mon père était pauvre, et le sien riche. Je n'ai rien, elle est classée parmi les héritières du pays. Je suis brune et laide, elle est blonde et jolie Je passe généralement pour bizarre et difficile à vivre (à bon droit, je dois en convenir) ; on lui attribue généralement (et avec non moins de justice) tout ce que la douceur et la bonté peuventavoir de charme... —Bref, c'est un ange et moije suis... — Goûtez de cette marmelade, monsieur Hartright, et, au nom des convenances féminines, achevez pour votrs usage la phrase commencée par moi... Que vous d.ire de M. Fairlie ?... Sur mon honneur, je n'en sais trop rien. Il vous enverra certainement chercher après le déjeuner, et vous serez à même de Tétudier. D'ici là, je vous apprendrai simplement qu'il était, le frère cadet de M. Fairlie, mon beau-père en second lieu, qu'il ne s'est jamais marié ; enfm, que miss Fairlie est sous sa tutelle. Je ne puis vivre-sans elle, elle ne peut vivre .sans moi, voilà pourquoi j'habite Limmeridge-House. Ma sœur et moi sommes fort éprises Tune de l'aulre, ce qui, direz-
VOUS, ne s'explique guère d'après ce que vous savez... A cet égard, je suis de votre avis; mais, n'importe : les choses vont ainsi. Il faudra^ monsieur lîarlright, ou plaire à toutes deux, ou ne plaire ni à l'une ni à l'autre ; et ce qui rend ce dilemme plus em.barrassant, c'est que vous en serez réduit à nous pour toute société. Mistress Vesey est une excellente personne, investie de toutes les vertus cardinales, mais qui ne compte pour rien. — M. Fairlie est trop mal portant pour Irayer avec qui que ce soit. Je" ne sais au juste ce qu'il a ; les médecins ne savent pas ce qu'il a : lui-même ne sait pas ce qu'il a. Nous disons tous qu'il souITre des nerfs, et quand nous avons dit cela, personne de nous ne sait ce eue cela veut dire. Cependant, croyez-moi, flattez ses petites manies, quand vous le verrez ce matin. Admirez sa collection de médailles, sa collection de gravures, sa collection d'aquarelles, et vous gagnerez son cœur... Ma parole, si vous pouvez vous contenter du calme de la vie rustique, je ne vois pas pourquoi vous ne vous trouveriez pas IbrL bien ici... Entre le déjeuner et le « lunch » les dessins de. M. Fairlie occuperont votre temps. — Après le « lunch » , miss Fairlie et moi, l'album en sautoir, nous irons, sous votre direction, massacrer quelques portraits de dame Nature... C'est ma sœur, ce n'est pas moi, songez-y bien, que vous devez rendre responsable de cette fantaisie de dessin... Selon moi les {émnies ne peuvent pas dessiner ; elles ont Fesprit trop mobile, le regard trop peu attentif. Après tout qu'est-ce que cela fait?... Ma sœur aime à peindre. Je gâte donc, pour l'amour d'elle, autant de bonnes couleurs et de bon papier qu'aucune femme d'Angleterre. Quant aux soirées j'imagine que nous pourrons vous aider à les passer. Miss Fairlie joue délicieusement du piano. Pour moi, je ne distingue pas un « sol-dièze » d'un « ré-bémol » mais je suis en état de vous tenir tète soit aux échecs, soit aux dames, à l'écarté, ou même (déduction faite de mou incapacité comme femme), si vous y tenez, au billard... Que pensez-vous de mon petit programme?... Pcul-il vous réconcilier avec notre vie routinière et tranquille ? ou bien allez-vous prendre la fièvre cl rêver les voyages,
les avenlures, dans celte almosphère de Limmeridge, si calme el si peu renouvelée?...
Elle discourait ainsi, à bride abattue, avec un gr'acieux abandon, et sans aucune interruption de ma part que les réponses voulues par la plus simple politesse. Sa dernière question, la tournure qu'elle lui avait donnée, ou plutôt ce mot « d'aventures » si légèrement tombé de ses lèvres, rappelèrent à ma pensée ma rencontre avec la Femme en blanc, et me poussèrent à chercher si je ne pourrais pas découvrir le lien qui avait pu exister autrefois — comme le témoignait la mention du nom de Fairlie dans les propos de ma mystérieuse inconnue — entre la fugitive anonyme de l'hospice d'aliénés et l'ancienne châtelaine de Limmeridge-House.
— Alors même que je serais le plus inquiet, le plus remuant des hommes, répondis-,je, il est à croire que d*id à quelque temps, je n'aurai plus grand soif d'aventures. Le soir même qui a précédé mon arrivée ici, j'ai fait une rencontre de nature à me satisfaire complètement sous ce rapport. Et je puis vous certifier, miss Halcombe, que la surprise, l'émotion produites en moi par cet incident dureront pour le moins autant que mon séjour dans le Gumberland.
— En vérité, monsieur Hartright?... et puis-je savoir?...
— Vous y avez toute sorte de droits. La personne qui, dans cette aventure, joue le rôle principal, m'est tout à fait étrangère et probablement ne vous est pas plus connue qu'à moi. Cependant, elle m'a parlé de feu mistress Fairlie dans les termes de l'alfection et de la reconnaissance les plus vraies.
— Parlé de ma mère?... Vous m'intéressez au delà de ce que je pourrais dire... Continuez, de grâce !...
Aussitôt je racontai, fort en détail, ma rencontre avec la Femme en blanc, sans rien y changer, et répétant mot pour mot ce qu'elle m'avait dit de mistress Fairlie et de Limmeridge-House.
Les yeux brillants et hardis de miss Halcombe restèrent fixés sur les miens, d'un bout à l'autre de ce long récit. Sa physionomie exprimait un vif intérêt, une sur-
prise extrême, et rien de plus. Évidemment elle était aussi loin que moi de tout ce qui aurait pu nous aider à trouver le mot de l'énigme.
— Êles-vous bien certain de rapporter fidèlement ces paroles relatives à ma mère ? me demanda-t-elle.
— Parfaitement certain, répondis-je. Cette femme, quoi qu'elle puisse être, s'est trouvée autrefois à l'école de Limmeridge; elle y a été traitée avec une bonté toute particulière par mistress Fairlie, et, en souvenir de ces bienfaits passés, elle conserve un profond intérêt à tous les membres survivants de la famille. Elle savait que M. et mistress Fairlie avaient tous les deux cessé de vivre, et elle parlait de miss Fairlie comme si elles s'étaient connues dans leur enfance.
— Ne disiez-vous pas, je crois, qu'elle niait être née dans notre voisinage ?
— Oui; elle m'a dit que son pays était le Rampsbirc.
— Et vous n'avez pu découvrir son nom ?
— Cela m'a été tout à fait impossible.
— Étrange incident, en vérité. A mon sens, M. Hartright, vous aviez toute raison de rendre la liberté à cette pauvre créature, puisque, en votre présence, elle n'a rien fait qui prouvât qu'elle méritait d'en être privée... Mais j'aurais voulu que vous missiez plus de persistance à savoir son nom... Il nous faudra, de manière ou d'autre, percer à jour ce mystère... Vous feriez mieux de n'en parler encore ni à M. Fairlie, ni à ma sœur. Ils sont, l'un et l'autre, je le garantirais, aussi peu au courant que moi de ce que peut être cette femme, et des rapports anciens qui ont mêlé sa destinée à celle do noire famille. En outre, ils sont aussi, chacun à sa manière, (qui diffère, d'ailleurs^ du tout au tout) un peu susceptibles, un peu nerveux. Vous tourmenteriez l'un, vous effrayeriez l'autre, et cela sans aucune utilité... Pour moi, je suis incendiée de curiosité, et, à partir de ce moment, je me consacre énergiquemenl à la solution do ce problème. Lorsqu'après son mariage, ma mère vint ici, elle y a certainement établi l'école qui subsiste encore... Mais les anciens maîtres sont tous morts ou partis, et, de
ce côté, il n'y a aucune lumière à espérer... La seule allernalive dont, en ce moment, je me puisse aviser...
Ici, nous fûmes interrompus par l'entrée du vnlct de pied, apportant un messagedeM. Fairlie, lequel m'annonçait qu'aussitôt le déjeuner terminé, il serait enchanté ie me voir.
— Allez attendre monsieur sous le vestibule, dit miss Halcombe, — vive, décidée comme toujours, et se chargeant de répondre pour moi. — M. Hartright va se rendre immédiatement à celte invitation .. J'allais donc vous dire, reprit-elle, que ma sœur et moi nous possédons une collection assez nombreuse de lettres de ma mère, adressées soit à mon père, soit aux autres membres de la famille. A défaut de toute autre source de renseignements, je vais consacrer cette matinée à dépouiller la correspondance de ma mère avec M. Fairlie. — Il aimait Londres et s'absentait constamment de ses domaines. Sa femme, alors, ne manquait jamais de le tenir bien au courant de ce qui se passait à Limmeridge. Dans ses léllres il est fait mention, à chaque instant, de l'école à laquelle, tout naturellement, elle s'intéressait beaucoup; j'espère donc que, d'ici à notre prochaine entrevue, j'aurai fait quelque découverte... C'est à deux heures, monsieur Hartright, qu'on se réunit ici pour le « luncheon... » J'aurai alors le plaisir de vous présenter à ma sœur, et nous emploierons l'après-midi à vous promener aux environs pour vous montrer nos paysages favoris... Jusqu'à deux heures, donc, portez-vous bien!...
Elle prit, à ces mots, congé de moi par un petit signe de tête, avec cette vivacité gracieuse, cette familiarité élégante, sans raffinements exagérés, dont étaient empreints ses propos et ses façons d'agir. Puis elle s'éclipsa par une porte ouvrant au bas de la galerie. Dès qu'elle m'eut quitté, je me dirigeai vers le vestibule, et sur les pas du valet de pied, je m'en allai faire connaissance avet" mon nouveau patron, M. Fairlie.
Nous montâmes, mon guide et moi, dans un couloir qui me ramena devant la chambre à coucher où j'avais passé la nuit. Ouvrant la porte immédiatement à côté, il me pria d'y jeter un coup d'œil.
— J'ai ordre, monsieur, de vous montrer ce salon, qui vous est destiné, et de savoir si l'exposition et le jour vous^con viennent. . .
J'eusse fait preuve d'un goût difficile, en vérité, si cette pièce et ses arrangements intérieurs ne m'avaient pas satisfait. La fenêtre, en saillie sur la façade, avait pour perspective le charmant paysage qui, le matin, avait, dès mon réveil, enchanté mes yeux. L'ameublement élait parfait de goût et de confort. La table, placée au centre, rayonnait de beaux livres aux tranches dorées, d'objets de bureau délicatement ouvrés, et de fleurs fraîchement épanouies. Une autre table, près de la croisée, était garnie de tout ce qu'il faut pour encarter les aquarelles, et supportait, en outre, un petit chevalet que je pouvais, à volonté, ouvrir ou replier. Les murs étaient tendus d'une johe perse gaiement nuancée, et sur le parquet s'étendait une natte indienne, à dessins rouges sur un fond mais. C'était, à coup sûr, l'atelier le plus coquet et le plus complet que j'eusse jamais vu.» Je lui accordai les éloges les plus enthousiastes.
Le valet solennel était formé à trop haute école pour laisser percer la moindre satisfaction. Avec une déférence glaciale, il s'inclina quand j'eus épuisé la série de mes épithèies adiniratives, et m'ouvrit silencieusement la porte du couloir.
Nous nous trouvâmes dans un autre long corridor, et montant quelques degrés auxquels il aboutissait, nous
traversâmes une petite anlichainbre ronde ponr faire halte devant une porle dont les battants étaient on flanelle brune. Le domestique ouvrit cette porle devant laquelle, à quelques mètres seulement, une seconde était fermée; il ouvrit encore celle-ci, et nous eûmes devant nous deux portières de soie vert pâle; il souleva l'une d'elles sans le moindre bruit, murmura doucement ces mots : « M. Hartright, » et me laissa là.
Je me trouvai dans une pièce haute et vaste, au plafond richement sculpté, et dont le parquet disparaissait sous un tapis si épais et si mou, que je croyais avoir ■des paquets de velours amoncelés sous mes pieds. Un des côtés de la chambre était occupé par une longue bibliothèque, en quelque bois incrusté dont l'aspect m'était tout à fait nouveau. Elle ne s'élevait pas à plus de six pieds, et servait de support à des statuettes de marbre, régulièrement espacées. Deux « cabinets » (ou meubles à tiroirs) évidemment anciens, lui faisaient face; et entre eux, au-dessus d'eux, était accrochée une « madone » sous verre, qui portait le nom de Raphaël, sur une tablette dorée qu'on avait fixée au bas du cadre. Arrêté au seuil de la porte, j'avais, à ma droite et a ma gauche, des chiffomiièrcs et des « petits Dankerque, » de boule et marquetterie, surchargés de figurines en porcelaine de Saxe, de faïences- rares, d'ivoires sculptés, de curiosités enfin, et de « bric-à-brac, » qui, de tous côtés, resplendissaient d'or, d'argent, de pierres précieuses. A l'autre extrémité de la pièce, en face de moi, les fenêtres étaient masquées et les clartés du jour amorties par de larges stores vert-de-mer, pareils aux portières dont j'ai déjà parlé. La lumière qu'ils tamisaient avait une douceur mystérieuse et voilée qui charmait le regard ; elle tombait, égale, sur tous les objets que renfermait l'appartement, et semblait faite pour rendre plus intenses le silence profond, la physionomie solitaire de cet endroit reculée; elle entourait, enfin, comme une auréole de repos bien appropriée à ses instincts, le maitre du château, négligemment étendu, la tète en arrière dans un vaste fauteuil conforlcble qui, sur un de ses bras, sup-
portait un pupitre à livres, et sur l'autre, une toute petitt table.
Si l'extérieur d'un homme, quand il est sorti de son cabinet de toilette, et quand il a passé quarante ans,' peut servir sûrement à deviner son âge, — ce qui est au moins douteux, — M. Fairlie devait avoir, lorsque je le vis pour la première lois, un peu plus de cinquante, et un peu moins de soixante ans. Sa figure glabre, amincie, fatiguée, et d'une pâleur transparente, ri'avait pourtant pas (jo rides; son nez était proéminent et crochu; ses yeux ternes, d'un gris bleuâtre, en relief sous des paupières tant soit peu bordées de rouge; sa chevelure rare, d'un aspect soyeux, et de ce blond légèrement cendré qui est le plus lent à trahir l'invasion graduelle des cheveux gris. Il portait une veste du matin, taillée dans une étoffe brune bien autrement fine que le drap, un gilet et un pantalon de coutil d'une blancheur irréprochable. Ses petits pieds semblaient ceux d'une femme, emprison nés qu'ils étaient dans des bas de soie nankin et dans des pantoufles qui, par leur nuance dorée, rappelaient le corselet de certains insectes. Deux anneaux, ornement's de ses mains blanches et délicates, me parurent, à moi qui pourtant ne m'y connaissait guère, d'une veJeur qui défiait le calcul.
En somme, l'aspect général de cet être fragile, allangui, plaintif et nerveux, recherché outre mesure, offrait je ne sais quelle discordance désagréable avec le titre d'homme, qu'il semblait usurper; et en môme temps il semblait impossible, en l'adaptant à une femme, de le rendre plus naturel et plus convenable. La matinée que je venais de passer avec miss Halcombe m'avait prédisposé à une grande bienveillance pour tous les habitants du château : toutefois, et dès le premier abord, mes sympathies se refusèrent énergiquement à prendre pour objet l'être équivoque qui avait nom M. Fairlie.
En me rapprochant de lui, je constatai que son oisiveté n'était pas si complète que je l'avais d'abord cru. Posé parmi d'autres obiers rares et charmants, sur une grande table ronde qu'il avait à côté de lui, un « cabinet »
nain, en ébène, décoré d'argent, étalait dans ses tiroirs ouverts, garnis de velours rouge Ibncé. plusieurs couches de médailles de toutes dimensions et de ton les formes. Un de ces tirou's reposait sur la petite table fixée au bras du lïiutouil; lout auprès étaient quelques menues brosses dejoailliei', un pinceau et un petit flacon de liquide tout prêts à être employés, selon leurs usages divers, à nettoyer les peiites souillures accidentelles qui viendraient à être découvertes sur les précieuses médailles. Au momentoùje m'avançais jusqu'à une distance respectueuse, et 011 je m'arrêtais pour saluer mon nouveau patron, ses doigts blancs et frêles jouaient négligemment autour d'un petit fragment de métal que j'aurais pu prendre, ignorant comme je l'étais, pour quelque sale monnaie d'étain, fort déchiquetée sur ses tranches.
— Charmé de vous posséder à Lirameridge, monsieur Harlright, me dit-il, d'une voix plaintive et coassante, qui combinait assez désagréablement, des notes aiguës et fausses avec un débit somnolent et paresseux. Asseyezvous, je vous prie, et, s'il vous plaît, ne vous donnez pas a peine d'avancer ce fauteuil... Dans le déplorable état où sont mes nerfs, toute espèce de mouvement me cause une souffrance indicible... Vous a-t-on montré votrQ atelier?... Cette pièce vous convient-elle?
— J'en sors à l'instant, monsieur Fairlie, et je puis vous assurer...
Au milieu delà phrase commencée, il m'arrêta court en fermant les yeux et en levant, par un geste de supplication, l'une de ses petites mains blanches. Fort surpris, je n'ajoutai pas un mot, et la voix coassante m'honora de l'explication que voici :
— Veuillez m'excuser, de grâce!... mais, s'il vous était possible de modérer tant soit peu votre voix... Le misérable état de mes nerfs fait que tout bruit un peu fort me cause des tortures inimaginables... Vous excuserez un pauvre malade... Je ne vous dis là que ce qu'il me faut répéter à tout le monde, dans l'état lamentable de ma triste santé... Oui, n'est-ce pas?... et maintenant, je vois que la pièce en question est à votre goût, n'est-il pas vrai?
te LA FEMME EN BLANC
— Je ne pouvais rien souhaiter de plus agréable ou de plus commode, répondis-je, baissant le ton, et m'apercevanldpjà que l'a Ifeclation égoïste de M. Fairlie ne taisait qu'un avec « l'état déplorable de ses nerfs. »
— Ravi, enchanté... Vous verrez, monsieur Hartright, que votre position ici sera convenablement appréciée, Vous n'y trouverez aucun de ces odieux préjugés qui, en Angleterre, déclassent l'artiste. J'ai passé à l'étranger assez d'années pour dépouiller à cet égard mon enveloppe insulaire. Je voudrais pouvoir en dire autant de la noblesse, — mot détestable, mais dont il faut bien se servir, — de la noblesse du voisinage Véritables Goths en fait d'art, monsieur Hartright!. gens à ouvrir de grands yeux, je vous l'atteste, s'ils avaient vu Charles-Quint ramasser le pinceau de Titien. Seriez-vous assez bon pour replacer ce tiroir dans le « cabinet », et pour me passer le suivant?... Mes malheureux nerfs me rendent excessivement désagréable toute espèce d'effort... C'est cela... Je vous rends grâce...
■La tranquille exigence de M. Fairhe venant servir de commentaire pratique à ses théories de libéralisme social me divertit quelque peu. Avec toute la courtoisie possible, je replaçai l'un des tiroirs et lui donnai l'autre. Il se mit aussitôt à l'œuvre, tripotant ses médailles et ses petites brosses, puis, tandis qu'il me parlait, lorgnant et admirant l'une après l'autre, chaque pièce de son trésor numismatique:
— Mille remercîmenls et autant d'excuses!... Aimezvous les médailles?.,. Oui?... Ravi de trouver indépenilamment de la peinture, cette autre communauté entre vos goûts et les miens. ..Maintenant, quant à nos arrangements pécuniaires, — veuillez me le dire, — vous conviennent-ils?
— Ils me conviennent à merveille, monsieur Fairlie.
— Enchanté... Puis, — quoi encore?... Ah! j'y pense... oui... mon intendant ira prendre vos ordres à la fin delà première semaine, pour régler avec vous tout ce qui sera relatif aux émoluments que vous avez la bonté d'accepter en échange des services éclairés que vous voulez bien
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mellre à ma disposition... Quoi encore? — Voyons?... n'esl-ce pas curieux?... j'avais encore beaucoup à vous dire, et tout cola, j'imagine, m'est sorti de la tête... Seriezvous assez Ijon pour sonner?... Là, dans ce coin!... oui... Mille grâces!...
Je tirai la sonnette, et un valet de chambre, que je n'avais pas encore vu, fit son entrée sans le moindre bruit, — un étranger, sans doute, les cheveux lisses, l'air souriant, — vrai valet de la tête aux pieds.
— Louis, dit M. Fairlie, qui, dans un accès de distraction, se frottait les ongles avec une de ces brosses microscopiques naguère au service de ses médailles, j'ai pris ce matin quelques noies sur mes tablettes... Trouvez mes tablettes!... Un million dé pardons, monsieur Hartright, j'ai bien peur de vous ennuyer...
Comme avant que j'eusse pu répondre, il avait déjà refermé les yeux, — el attendu qu'en réahté il m'ennuyait fort, — je demeurai muet sur mon siège, contemplant à loisir la « Madone » de Raphaël. Cependant, le valet avait quitté la chambre, où il revint peu après, apportant un carnet relié en ivoire. M. Fairlie, qui s'accorda toutd'abord le soulagement d'un léger soupir, ouvrit d'une main le petit volume, tandis que de l'autre il tenait levée la brosse à médailles, indiquant par là au valet de chambre qu'il devait attendre de nouveaux ordres.
— Oui... c'est cela, poursuivit M. Fairlie, consultant ses tablettes... Louis, descendez ce portefeuille!... ~ Il montrait, ce disant, plusieurs portefeuilles p'acés près de la fenêtre sur des rayons d'acajou... — Non! pas celui qui a le dos vert... Celui-là, monsieur Hartright, renferme mes « eaux fortes » de Rembrandt... Aimez-vous les « eaux fortes?... » Oui?... Charmé que nous ayons encore ce goût en commun... Le dos rouge!... Ne le laissez pas tomber!... Vous ne vous doutez pas, monsieur Hartright, du supplice que j'endurerais si Louis laissait tomber ce portefeuille. Est-il solidement installé sur le fauteuil?... L'y croyez-vous solide, monsieur Hartright?...- Oui?... Enchanté. Faites-moi le plaisir d'examiner les dessins, maintenant qu'à votre avis, il n'y a plus de risque... Lais-
sez-nous, Louis 1... Eh bien! eh bienl animal, ne voyezvous pas que je liens mes tablettes?... Est-ce que vous croyez que j'ai encore affaire d'elles?... Pourquoi ne pas m'en débarrasser sans que j'aie besoin de vous le dire?... Mille pardons, monsieur Harlright; ces domestiques sont si stupides, n'est-ce pas? Dites- moi, que pensez-vous de ces dessins?... Ils me sont venus de la vente dans un état déplorable; — la dernière fois que je les ai examinés, il me semblait s'en exhaler je ne sais quelle horrible odeur de marchands et de courtiers... Est-ce que vous « pourriez » vous charger de les remettre en état?...
Bien que mes nerfs ne fussent pas assez délicats pour découvrir cette odeur de doigts plébéiens qui avait offusqué les narines de M. Fairlie, mon éducation d'artiste était assez perfectionnée pour me mettre en état d'apprécier la valeur des dessins que j'examinai l'un après l'autre. C'étaient, pour la plupart, de magnifiques échantillons de l'aquarelle anglaise, et leur ancien possesseur ne leur avait certainement pas rendu justice en leur accordant si peu de soins.
— Ces dessins, répond-is-je, demandent à être recollés et montés avec précaution; et, selon moi, ils valent bien...
— Pardon, interrompit M. Fairlie, si je ferme les yeux pendant que vous parlez; n'y faites pas attention!... Le jour, même adouci comme il l'est, me fatigue... Vous disiez?...
— J'allais dire que ces dessins valent bien le temps et la peine...
M. Fairlie rouvrit tout à coup ses yeux, dont le regard, exprimant une alarme indicible, se dirigea du côté de la fenêtre.
— Veuillez m'excuser, monsieur Hartright, dit-il avec vKi trouble discrètement contenu..., bien certainement j'entends au jardin..., dans mon jardin particulier..., quelques-uns de ces affreux gamins.
— Je ne sais, monsieur Fairlie... Je n'ai, moi-même, rien entendu.
— Faites-moi le plaisir, — vous avez déjà été si bon pour mes pauvres nerfs, — faites-moi le plaisir de soûle-
ver un coin du slore!... et ne laissez pas le soleil venir jusqu'à moi, monsieur Ilarlrightl... Avez-vous levé le store?... Oui?... Voulez-vous alors êlre assez bon pour jeler un coup d'œil sur le jardin, el vous assurer du fait?
Je me conformai à celte requête nouvelle. Le jardin était, de tous côtés, strictement entouré de murs. Pas une créature humaine, grande ou petite, ne se montrait sur un point quelconque de cette réserve sacrée. Je rendis compte à M. Fairlie du résultat favorable qu'avait eu mon examen.
-- Mille fois merci L.. Une imagination, je suppose... Dieu soit loué, nous n'avons point d'enfants dans la maison ; mais nos gens (ils n'ont pas de nerfs), ne sont que trop portés à laisser entrer les enfants du village/... et quelle marmaille, Dieu juste ! quelle marmaille I... Dois-je vous l'avouer, monsieur Hartright? Je réclame une réforme dans la construction de ces petits êtres. La nature ne semble avoir en vue en les fabriquant, que de multiplier des machines à bruit continu. La manière dont les conçoit notre divin Raphaël ne vous semble-t-elle pas, comme à moi, infiniment préférable?...
Et il me montrait son tableau de la « Madone » en haut duquel foisonnaient quelques-uns de ces beaux chérubins de convention, que l'art ilahen pose volontiers parmi des ballons de nuages roux, et auxquels il donne si complaisamment des cravates de vapeur dorée.
— Voilà ce que j'appelle une famille-modèle, reprit M. Fairlie qui les guignait avec complaisance. De si jolies faces rondes, de si jolies ailes soyeuses... et rien de plus. Pas de petits mollets crottés qui les portent cà et là; pas de petits poumons bruyants d'où sortent des cris aigus... Quelle incomparable supériorité, en regard de ce que nous offre le système actuel! Si vous me le permettez, je refermerai les yeux, maintenant... Vous pourrez donc vous tirer d'affaire avec ces dessins?... Enchanté, ravi... Avonsnous encore quelque chose à régler?... S'il en est ainsi, j'avoue que je ne m'en souviens plus... Faut-il de rechef sonner Louis?...
Tout autant que M. Fairlie le laissait voir, j'éprouvais,
de mon côté, le désir de mettre un terme à notre premier entretien. Aussi, sans recourir à l'assistance du domestique, me permis-je, sous ma responsabilité propre, de fournir à mon nouveau patron la suggestion qu'il me semblait réclamer.
— Le seul point, monsieur Fairlie, qui nous reste à traiter serait, je crois, relatif aux leçons que vos jeunes dames attendent de moi.
— Ah! c'est juste, dit M. Fairlie, je voudrais me sentir la force d'aborder ce sujet,... mais je n'y pourrais suffire en ce moment... Les dames qui vont profiter de vos bons conseils, monsieur Hartright, régleront, arrangeront, décideront tout à leur guise. Ma nièce adore l'art charmant que vous pratiquez si bien. Elle en sait assez pour avoir pleine conscience de ce qui lui manque... Aidez-la donc,
et de votre mieux!... Eotendu, ceci Avons-nous encore
autre chose!... Non?... Nous sommes d'accord, n'est-ce pas?... Il serait mal à moi de vous retenir loin de vos délicieux travaux, n'est-il pas vrai?... Qu'il est bon d'avoir tout arrangé!... Quel soulagement, quand une alÏÏire arrive à terme!... Voudriez-vous sonner Louis, pour qu'il porte ce carton dans votre chambre?
•— Je l'y porterai bien moi-même, monsieur Fairlie, si vous le permettez.
— En vérité!... Aurez-vous la force?... Qu'on est heureux d'être si fort! Mais vous êtes, au moins, sûr de ne pas le laisser tomber?.. Bien charmé, monsieur Hartright, de vous avoir à Limmeridge. Je suis si peu valide, que j'ose à peine espérer le plaisir fréquent de causer avec vous... Serez-vous assez bon pour prendre grand soin de refermer doucement les portes et de ne pas laisser tomber ce carton ?... Merci encore!... Prenez garde aux portières, je vous prie!... le plus léger bruissement de cette soie me fait reflet d'un coup de couteau... Oui, c'est cela!.., e Bieen » le « boon » jour!...
Lorsque les portières vert-de-mer furent retombées, lorsque les deux portes de flanelle eurent été refermées derrière moi, je fis halte un moment dans la .petite anti- ?chambre ronde, et là, je poussai un long et délicieux
soupir, le soupir d'un prisonnier qu'on délivre. Me trouver enfin hors de la chambre de M. Fairlie, c'élail revenir à la surface de l'eau, après plusieurs minutes de submersion.
Dès que je fus confortablement établi, pour le reste de la matinée, dans mon joli petit atelier, la première résolution à laquelle je m'arrêtai fut de ne jamais plus diriger mes pas du côté des appartements habités par le maître de la maison, si ce n'est dans le cas, fort improbable, où il m'inviterait expressément à lui rendre une seconde visite. Ce point réglé avec, moi-même, à ma salisfaction profonde, je recouvrai la sérénité d'humeur que la hautaine familiarité, l'impudente politesse de mon patron m'avaient un moment enlevée. Les heures suivantes s'écoulèrent agréablement à examiner les dessins, à les assortir, à régulariser leurs tranches fatiguées, bref, à tous les menus travaux indispensables pour les mettre en état d'être montés de nouveau. Peut-être aurais-je dû faire plus; mais, h mesure qu'approchait l'heure du « luncheon », je me sentais inquiet, agité, et hors d'état de fixer mon attention.
A deux heures, je redescendis, légèrement anxieux, dans la salle à manger. Il était assez intéressant, et à plus d'un titre, de savoir ce qui m'y attendait. J'allais, en premier lieu, être présenté'à miss Fairlie; puis, si les recherches de miss Halcombe dans les lettres de sa mère avaient produit le résultat flu'elle en espérait, j'allais voir s'éclaircir le mystère de la Femme en blanc.
YIII
Au moment où j'entrais, miss Halcombe et une dame âgée étaient assises à la table du « lunch ».
Cette dame, qu'on me nomma en me présentant à elle, se trouva être l'ancienne institutrice de miss Fairlie, — • Mistress Vesey, — la même que ma vive compagne du
déjeuner m'avait sommairement décrite comme « trèsbonne, possédant toutes les vertus cardinales, et ne comptant exactement pour rien ». Je ne puis que confirmer ici, par mon humble témoignage, l'exactitude de cette es ijuisse si lestement tracée par miss Halcombe. Mistress Vesey semblait personnifier à la fois le calme de la créaidre humaine et la complaisance particulière au sexe féminin. Sur sa figure potelée et placide, rayonnait, en sourires somnolents, la paisible jouissance d'une existence paisible. Certains d'entre nous traversent la vie au galop; certains d'entre nous y cheminent à petits pas : mistress Vesey y voyageait constamment assise. Dans la maison, qu'il fût de bonne heure ou qu'il fût tard, elle était assise : assise dans le jardin, assise dans les cou-, loirs, sur des bancs imprévus placés à l'intérieur des fenêtres; assise (sur un tabouret pliant) quand ses jeunes amies l'entraînaient à la promenade; assise avant de regarder quoi que ce soit, avant de parler de quoi que ce soit, avant de répondre, par Oui ou par Non, à la question la plus triviale — toujours avec le même sourire serein sur les lèvres, la même pose de tête, vaguement attentive, le même agencement des bras et des mains, combiné pour sa plus grande commodité, quelle que fût d'ailleurs l'évolution domestique à laquelle on la conviât. Une bonne vieille, douce, complaisante, tranquille, inoflensive audelà de toute expression, dont on ne pouvait se figurer qu'elle eût vécu, tant seulanient une heure, depuis le jour de sa naissance. La Nature a si fort à faire en ce bas monde, elle a sur le métier une si grande variété de productions coexistantes, qu'il ne faut pas s'étonner si, çà et là, elle s'embrouille dans ce grand nombre d'opéralions simultanées. A ce point de vue, je resterai toujours convaincu en mon particulier que la Nature, lorsque naquit mistress Vesey, s'appliquait à créer des choux, et que la bonne dame eût à supporter les conséquences de la préoccupation végétale dans laquelle s'absorbaient en ce moment les pensées de la Mère universelle. "* — Et maintenant, mistress Vesey, dit miss Halcombe, qui, par contraste avec l'immobile vieille dame assise
près d'elle, semblait redoubler d'éclat, de vivacité, de prestesse, que vous servirai-je?... une côtelette?,..
Mislrcss Vesey croisa sur le bord de la table ses petites mains h Fossettes, sourit tranquillement, et dit :
— Oui, chère.
— Qu'y a-t-il donc là, en face de M. Hartright?... un poulet bouilli, n'est-ce pas?... Vous l'aimeriez peut-être mieux que la côtelette, mistress Vesey?...
Mistress Vesey retira du bord de la table ses mains à fossettes, qui allèrent d'elles-mômcs s'installer dans son giron; elle détourna la tête d'un air contemplatif vers le poulet bouilli, et alors, comme devant :
— Oui, chère, répondit-elle.
— A la bonne heure; mais que choisissez- vous définitivement?... M. Hartright vous.servira-t-il du poulet?. . ou vous donnerai-je, moi, une côtelette?...
Mistress Vesey replaça une de ses mains à Ibssettes sur le bord de la table; elle hésita, comme endormie, et dit ensuite :
— Ce que vous voudrez, chère.
— Miséricorde!... mais c'est à votre goût, ma bonne dame, ce n'est pas au mien que je m'adresse. Si vous preniez tour à tour de ces deux plats ?... et si vous commenciez par le poulet?... car M. Hartright semble brûler du désir de découper pour vous...
Mistress Vesey ramena au bord de la table son autre main à fossettes; sa physionomie, un moment, parut sur le point de s'animer; l'instant d'après, elle s'amortit; alors, s'inclinant d'un air docile :
— Si vous voulez bien, monsieur, reprit-elle.
N'est-ce pas là une brave dame, bien douce, bien complaisante, tranquille et inoffensive au delà de toute expression? Mais peut-être en voilà-l-il assez, pour le moment, sur le compte de mistress Vesey.
Miss Fairlie, pourtant, ne se montrait guère. Notre € luncheon » s'acheva sans qu'elle eût paru. Miss Halcombe, dont l'œil alerte ne laissait rien échapper, prit note des regards que, de temps en temps, je jetais du côte de la porte.
— Je VOUS, comprends, monsieur Harlright, dit-elle; vous vous demandez ce que peut être devenue votre élève «numéro deux ». Elle est descendue, et son mal de tête est guéri ; mais elle n'a pas assez regagné d'appétit pour venir s'asseoir au « luncheon ». Si vous voulez m'accepter pour guide, je crois pouvoir vous garantir que nous la retrouverons dans quelque coin du jardin...
Elle prit^ à ces mots, une ombrelle, posée auprès d'elle sur un fauteuil, et^ passant par une porte-Iénêtre qui ouvrait du côté des pelouses, elle me montra le chemin. Il est presque inutile de dire que nous laissâmes mistress Vesey encore installée à table, ses mains à fossettes toujours croisées au bord de son assiette, et posée là, selon toute apparence, pour le reste de l'aprèsmidi.
Gomme nous traversions les pelouses, miss Halcombe me jeta un regard d'intelligence, et, avec un léger mouvement de tête:
— Votre mystérieuse aventure, me dit-elle, demeure encore enveloppée dans ces ténèbres de minuit qui lui vont si bien. J'ai passé toute la matinée à fureter parmi leè lettres de ma mère ; et je n'ai encore rien découvert. Cependant, monsieur Hartright, ne perdez pas sitôt toute espérance. Ceci est une affaire de curiosité; or, vous avez pour alliée une femme. Dans de telles circonstances, on doit, tôt ou tard, réussir. Ces lettres mêmes, je ne les ai pas toutes examinées. Il m'en reste encore trois paquets à ouvrir, et vous pouvez compter que je passerai la soirée entière à les dépouiller avec soin.
Ainsi, déjà, une de mes espérances du matin se trouvait déçue. Et je commençai à me demander alors si ma présentation à miss Fairlie ne tromperait pas les pressentiments qui, depuis le déjeuner, me faisaient l'attendre avec une si vive impatience.
— Et comment vous êtes-vous tiré d'affaire avec M. Fairlie? me demanda miss Halcombe, au moment où nous quittions les pelouses pour entrer dans un jeune taillis. Etait-il, ce matin, plus nerveux qu'à l'ordinaire?... Oh ! monsieur Hartright, ne prenez pas tant de peine à
médiler voire réponse I... Votre hésitalion me suffit... Je lis sur votre visage qu'il était, en clTet, plus nerveux que d'habilnde; et, comme je ne me soucie pas de vous mettre dans le même état, je ne vous en demanderai pas davantage...
Les détours du sentier que nous suivions, tandis qu'elle parlait ainsi, nous amenèrent insensiblement devant un joli pavillon, bâti en bois et aiïectant, en miniature, les ibrmes d'un chalet suisse. L'unique chambre de ce pavillon, où nous arrivâmes en montant quelques marches, était occupée par une jeune dame. Elle se tenait debout près d'une table rustique, contemplant au dehors les perspectives étendues qup lui offrait une trouée habilement pratiquée parmi les arbres, et d'un doigt distrait, tournant les leuilles d'un petit album posé à côté d'elle. ~ J'avais devant moi miss Fairlie.
Coumicnt la décrire ? comment séparer son image des sensations qu'elle produisait en moi et du souvenir de tout ce qui est arrivé dans ces derniers temps ? comment la revoir telle qu'elle m'apparut d'abord, — telle que je la voudrais montrer à ceux qui vont la retrouver dans ces pages ?
Au moment où j'écris, le portrait à l'aquarelle où, un peu plus tard, je représentai Laura Fairlie dans le même lieu, dans la môme attitude où je l'avais vue pour la première fois, ce portrait est là, sur mon bureau. Je le regarde, et sur le fond brun des boiseries du pavillon, une blonde jeune fille, vêtue d'une simple robe de mousseline aux larges raies bleues et blanches, se détache, rayonnante comme l'aurore. Une écharpe de la même étoffe enserre, dans ses plis brisés, ses épaules rondes; un petit chapeau de paille, simplement garni d'étroits rubans qui assortissent la robe, couvre sa tête, et sur le haut de son visage projette je ne sais quelle douce teinte ambrée. Sa chevelure est d'un brun si atténué, si pâle, — ni tout à fait blonde comme le chanvre, ni tout à fait éclatante comme l'or, qu'elle se perd presque, çà et là fondue avec l'ombre du chapeau. Elle est simplement sépaiée et rejetéc vers les oreilles, ses masses ondulent
comme la moire des flots frissonnants. Les sourcils sont un peu plus foncés que les cheveux; les yeux sont de ce bleu doux el limpide que la turquoise rappelle, que les poètes chantent si souvent, et qu'il est si rare de rencontrer dans la vie de chaque jour. Charmants de couleur, charmante de forme, — grands, tendres, calmes, pensifs, — ces yeux devaient leur plus grande beauté à la sincérité transparente de leur profond regard, et semblaient, à chaque changement d'expression, emprunter quelques rayons aux clartés d'un monde plus pur et meilleur. Dans leur charme tout-puissant, comme dans un flot d'éblouissante lumière s'effaçaient en même temps les beautés secondaires et les légères imperfections des autres traits. A peine s'aperçoit-on que peut-être les contours inférieurs du visage, trop mignons, trop atténués, ne sont pas rigoureusement d'accord avec les lignes de la partie supérieure, que le nez, échappant aux inconvénients de la forme aquiline (si parfaite qu'elle soit, elle donne au visage d'une femme quelque chose de dur et de cruel) s'est un peu trop infléchi dans l'autre sens, et a perdu quelque chose de sa rectitude classique ; que les lèvres enfin, doucement expressives, sont sujettes, quand elles sourient, à une légère contraction nerveuse* qui les relève tant soit peu d'un côté. Chez une autre lémme, ces défauts seraient faciles à noter. Ici, un lien subtil les rattache à la gracieuse individualité qu'ils caractérisent, et ils semblent indispensables au jeu vivant de tous ses traits, dont l'ensemble est soumis à l'impulsion de ces deux grands yeux mobiles et rayonnants.
Est-ce bien dans mon pauvre portrait, travail patient et caressé de longues heures joyeuses, que je vois vraiment toutes ces choses? Ah ! combien peu sont^ en réalité, dans ce dessin sans éclat et sans poésie ! combien, au contraire, dans la pensée avec laquelle je le contemple. Une jeune fille frêle et blonde, dans un joli ajustement de couleur claire, feuilletant un album sur lequel ses yeux bleus se posent avec une sérénité loyale, — voilà tout ce que le dessin peut dire; voilà pcut-élre aussi jusqu'où peuvent pénétrer, dans leur langage cependant plus ex-
prossif, la ponscc et la plume de récrivain. La femme qui, la première, donne à nos vagues conceptions de la beauté, la vie, la clarté, la forme arrêtée qui leur manquaient, comble dans noire nature intellectuelle une lacune que nous y avons ignorée jusqu'au moment où cette ! femme nous est apparue. Les sympa :hies qu'elle éveille en nous glissent à des profondeurs où la parole, la pensée même, arrive à peine; elles dérivent de charmes plus subtils que ceux dont nos sens subissent l'empire et dont les sources bornées du langage humain peuvent donner l'idée. La mystérieuse beauté des femmes n'arrive à cette hauteur, où elle est inexprimable, que lorsqu'elle s'apparente, pour ainsi dire, avec le mystère plus profond encore caché au fond de nos à::ics. Alors, et seulement alors, elle franchit les limites de celte région étroite, où le crayon et la plume peuvent, ici-bas, jeter quelques rayons de lumière.
En pensant à elle, songez à la première femme qui a fait battre plus vite dans votre poitrine un cœur jusque-là insensible aux attraits de ses rivales. Que ses yeux bleus, bons et candides, se lèvent sur les vôtres comme ils se levèrent sur les miens, avec cet irrésistible regard que nous nous rappelons si bien, vous et moi. Que sa voix soit pour vous la musique la plus aimée et caresse votre oreille comme elle caressait la mienne. Que son pas furtif, tandis que dans ces pages vous la verrez aller et ^ venir, produise sur vous l'effet de cet autre pas aux mouvements cadencés, dont votre cœur jadis battit la mesure. Acceplez-la comme la création chimérique de votre fantaisie amoureuse; c'est le meilleur moyen de faire prendre sur vous, par degrés, à votre gracieux fantôme, l'empire que cette femme vivante a sur moi.
Parmi les. sensations que produisit en moi ce premier regard jeté sur elle, — sensations connues de tous, qui germent dans le plus grand nombre des cœurs, sont dans la plupart étoulTées, et ne revivent, avec leur éclat primitif, que dans un bien petit nombre, — il en fut une qui me jeta dans le trouble et l'inquiétude, une dont je
ne pouvais m'expliquer l'effet discordant, en présence de celte charmante jeune fille.
Se mêlant à la vive impression que produisaient sur moi ce blond et charmant visage, cette douce physionomie, cette attrayante simplicité de manières, je ne sais quelle idée confuse me suggérait vaguement qu'il manquait là « quelque chose. » Tantôt cette lacune me semblait être en « elle; » tantôt c'était à moi, » me disais-je, que quelque chose manquait pour la comprendre comme je l'aurais dû. Par une singulière contradiction, cette impression était toujours plus forte alors que miss Fairlie me regardait; en d'autres termes, c'est quand j'avais le mieux ^îonscience du charme et de l'harmonie de son visage, que je me sentais plus profondément troublé par cett3 idée qu'il manquait là quelque chose, quelque chose d'impossible à découvrir.—- Incomplet, incomplet! me répétais-je sans cesse, — et je n'aurais pu dire ce qui manquait, ni comment y remédier.
L'effet de ce singulier caprice d'imagination (c'est ainsi que j'en jugeais alors) n'était pas de nature à me mettre à mon aise, pendant une première entrevue avec miss Fairlie. Les quelques paroles de bienvenue qu'elle m'accorda me trouvèrent tout au plus assez maître de moimême pour lui adresser les remercîments voulus. Remarquant mon hésitation, et l'attribuant sans doute, avec assez de vraisemblance, à quelque timidité passagère, miss Halcombe, toujours prête et de sang-froid, prit en main le dé de la conversation :
— Voyez donc, monsieur Hartright, dit-elle en me montrant l'album posé sur la table, et la délicate petite main qui déjà y cherchait une page blanche. Vous allez certainement reconnaître que vous avez enfin trouvé l'écolière modèle? A peine a-t-élle appris que vous êtes des nôtres, elle saisit son précieux « sketch-book » et, contemplant la nature en face, elle brûle de commencer la lutte.
Miss Fairlie, en son humeur toujours sereine, poussa un léger éclat de rire, qui vint illuminer son joli visage,
LA FEMME EN BLANC ^q
comme eût pu le faire un rayon de ce beau soleil alors brillant sur nos têtes.
— Je n'accepte pas un éloge qui ne me soit dû, dit-elle, tandis que ses yeux d'azur, limpides et sincères, erraient sur miss Ilalcombe et sur moi. Si grand plaisir que je prenne à peindre, la conscience que j'ai de mon peu de talent me donne plutôt la crainte que le désir de commencer. Maintenant que je vous sais ici, monsieur Hartrjght, me voilà passant en revue mes croquis, comme aulrcFois mes leçons, quand j'étais petite fille et que j'avais grand'peqr de ne pas en savoir le premier mot...
Après m'avoir fait cette confession, avec une simplicité de bon goût, elle attira vers elle son album, et prit l'air sérieux d'un enfant qui se prépare à s'appliquer beaucoup. Miss Halcombe, avec ses façons toutes rondes et un peu brusques, coupa court aux embarras de la situation. — Bonnes, .mauvaises ou médiocres, dit-elle, les esquisses de l'élève doivent subir, il n'y a pas à dire, la terrible critique du professeur. Maintenant, Laura,' si nous les emportions avec nous dans la voiture, M. Harli'ight les verrait, tout d'abord, .avec les « circonstances atténuantes », résultant des cahots et des interruptions continuelles qu'il lui faudra subir. Que si, dans cette bienheureuse calèche, nous pouvions l'amener à confondre la nature telle qu'elle est, et telle qu'il l'aura sous les yeux, avec la nature telle qu'elle n'est pas, et telle que nos albums la lui montreront, il n'aurait plus, dans son désespoir, qu'à nous accabler de compliments, et nous glisserions à travers ses doigts savants, sans y laisser une seule des plumes qu'étale notre vanité, toujours prête à faire la JOue.
-Je compte bien que M. Hartright ne me fera pas de compliments, dit miss Fairlie, comme nous sortions ensemble du pavillon.
^ - Oserais-je vous demander ce qui vous rassure à cet egard.^ lui di^-je à mon tour.
- C'est que je suis décidée à prendre au pied de la lettre tout ce que vous me direz, répliqua-t-elle simplement, ^
Dans ce peu de mois elle venait de me donner la cleC do son caractère, le mot. de celle généreuse confiance qu'elle puise dans le sentimenl de sa propre loyauté. Je n'en eus, iiu moment dont je parle, que la simple intuition. Maintenant, j'en ai lait l'expérience complète.
Nous ne prîmes que le temps d'enlever la bonne mistress Vesey au siège qu'elle occupait dans la salle à manger déserte, et nous partîmes ensuite, en calèche découverte, pour la promenade annoncée. La vieille dame et miss Halcombe occupaient le siège du ibnd; miss Fairlio et moi étions vis-à-vis, tenant ouvert entre nous i'album, enfin livré à mon examen. Toute critique sérieuse de ces dessins, alors même que j'eusse été enclin à me la pormetlre, eùl avorté devant le parti bien pris par miss Halcombe de ne voir que lecôlé ridiciUe des beaux-arts, des beaux-arts au moins tels que les pratiquent les amateurs comme elle, comme sa sœur, et comme les dames en général. Je me rappelle bien mieux sa conversation avec nous que les esquisses sur lesquelles, de temps à autre, je laissais machinalement tomber quelques regards. Ce sont plus particulièrement les portions de cette causerie auxquelles missFairlie prenait quelque part, que, fortement empreintes dans ma mémoire, je pourrais redire comme si elles dataient d'hier.
Oui!... j'avouerai que, dès cette première journée, je laissai le charme de « sa » présence me distraire du souvenir de notre situation respective. Les plus i'rivoles questions qu'elle me posa touchant le maniement du crayon et l'amalgame des couleurs; les plus légers changements d'expression dans ses beaux yeux, qui cherchaient à chaque instant les miens avec un arder>t désir d'apprendre tout ce que j'étais chargé de lui enseigner, attiraient mon attention bien autrement que-les paysages au milieu desquels on me promenait, ou que les grandioses variations de lumière et d'ombre se succédant à la surface inégale-des vastes marécages, et sur les sables bien nivelés de la grève. En tout temps, et en quelque circonstance que les intérêts humains soient en jeu, n'est-il pas curieux de constater à quel point les objets extérieurs du
monde où nous vivons prennent peu sur nos senlinienls et nos pensées? C'est seulement dans les livres que nousrecourons à la nature, consolatrice de nos peines, complice sympathique de nos plaisirs. Même chez les meilleurs d'entre nous, l'admiration de ces beautés du monde sensible, que la poésie moderne décrit avec tant d'ampleur et d'éloquence, ne se rencontre pas comme un des instincts originels de noire organisme. Enlant, aucun de nous ne le possède. Personne, plus tard, homme ou femme, ne l'a sans le devoir à quelques études. Ceux-là dont la vie presque toute entière s'écoule au milieu des plus merveilleux aspects de la terre ou de la nier, sont aussi ceux qufe les spectacles de la nature trouvent le plus généralement insensibles, à moins qu'il ne s'y rattache quelque intérêt humain, quelque question de métier. Pour être capables d'apprécier les beautés du mondé' au sein duquel nous vivons, il nous faut y être préparés, comme à un art, par les enseignements de l'existence civilisée. Personne, de plus, n'exerce guère cette capacité, artificiellement développée, que dans les moments 0^1 lame est le^lus inerte, où le loisir est le plus complet. Demandons-nous quelle part les charmes de la nature ont eue jamais dans les préoccupations et les émotions, joyeuses ou pénibles, soit de nous-mêmes, soit de nos amis? Quelle place leur accorde-t-on dans ces mille petits récits d'incidents personnels qui passent chaque jour d'une bouche à l'autre? Tout ce que notre intelligence peut embrasser, tout ce que nos cœurs peuvent acquérir, nous arrive avec autant de certitude, auta^nt de profit, autant de satisfaction intime, au sein du plus humble ou du plus magnifique paysage que la terre ait à nous montrer. Il est assurément quelque raison pour ce manque de sympathies innées entre la Créature et la création qui l'entoure, raison qu'il faudrait peut-être chercher dans les destinées si différentes de l'homme et de sa sphère terrestre. La plus vaste chaîne de montagnes que puisse parcourir le regard est condamnée d'avance au néant. La moindre émotion produite dans le cœur de l'homme est prédestinée à une immortalité certaine.
Notre course avait à peu près duré trois heures, lorsque la calèche franchit de nouveau les portes de Limmeridge-House.
En revenant, j'avais laissé ces dames convenir entre elles du point de vue qu'elles devaient dessiner sous mes yeux dans l'après-midi du lendemain. Quand elles montèrent s'habiller pour le diner, et lorsque je me retrouvai seul dans mon petit salon, je sentis ma gaieté m'abandonner tout à coup. J'étais mal à l'aise et mécontent de moi-même, sans savoir au juste pourquoi. Peut-être ma conscience me reprochait -elle, pour la première fois, d'avoir pris plaisir à notre promenade, plutôt comme un simple hôte que comme. un professeur de dessin. Peutêtre aussi étais-je hanté par ce sentiment dont j'ai parlé, qu'il manquait quelque chose, soit à miss Fairlie, soit à moi, pour nous donner la pleine intelligence l'un de l'autre. A tout prendre, j'éprouvai un grand soulagement lorsque l'heure du repas vint m'arracher à ma solitude, et me ramena au milieu des dames de « la famille ».
En-entrant au salon, je fus frappé du. contraste curieux qu'offraient leurs toilettes de soirée. Tandis que mistress Vesey et miss Halcombe étaient richement habillées (chacune selon les convenances de son âge) : la première, en salin gris à reflets d'argent; la seconde, en soie de cette nuance délicate qui rappelle la primevère, et dont le jaune indécis se marie si heureusement aux teints bruns, aux cheveux noirs, — miss Fairlie, plus simple et presque trop simple, portait une robe de mousseline blanche, sans la moindre broderie ou le moindre agrément. Cette robe était, il est vrai, d'une blancheur irréprochable; elle lui allait à merveille; encore était-ce, pourtant, l'espèce de vêtement dont eût pu se parer la femme- ou la tille d'ua homme tout à fait sans fortune; et, à ne la juger que sur ses dehors, on eût pu la croire plus pauvre que sa propre institutrice. Pms tard, apprenant à mieux connaître miss Fairlie, j'ai pu m'assurer que celte simplicité, peut-être excessive, tenait à la délicatesse naturelle de ses sentiments, et à l'extrême aversion que lui inspirait tout ce qui de près ou de loin, pouvait ressembler à un étalage
LA FKMME EN BLANt; 63
de sa Ibrlune. Ni mitress Vesey, ni miss Halcombe ne purent jamais obtenir qu'elle leur disputât la supériorité de mise où elles trouvaient, de manière ou d'autre, quelque compensa lion à leur infériorité de richesse.
Le dincr terminé, nous revînmes ensemble au salon. Bien que-'— digne émule de ce monarque assez intelligent pour daigner ramasser le pinceau du Titien, — M. Fairlie eût enjoint à son sommelier de me laisser choisir le vin qu'il pourrait me convenir de boire après le diner, j'eus le courage de résister à la tentation qui m'était offerte; et au lieu de trôner majestueusement, mais seul, parmi des bouteilles d'élite, ^fe sollicitai de ces dames la permission de quitter la table avec elles, — ainsi que cela se pratique chez les étrangers civilisés, -- pendant toute la durée de mon séjour à Limmeridge- House. *
Le salon, où nous venions de rentrer pour le reste de la soirée, situé au rez-de-chaussée, était de la même dimension et de la même forme que la salle à manger. A son extrémité inférieure, de grandes portes vitrées ouvraient sur une terrasse ornée, dans toute sa longueur, par une profusion de fleurs rares, tirées des serres du château. Les lueurs du crépuscule, vaporeuses et douces, venaient justement de descendre sur ce magnifique parterre, dont elles harmoniaient, en les éteignant quelque peu, les couleurs vivement contrastées; et par les portes ouvertes arrivaient jusqu'à nous les pénétrants parfums que les fleurs dégagent à l'approche de la nuit. La bonne mistress Vesey (toujours la première à s'asseoir) prit possession d'un grand fauteuil établi dans un angle, et s'y engourdit confortablement, par manière de préface à un sommeil plus complet. Miss Fairlie, sur ma demande, se mit au piano. Tandis que j'allais m'asseoir auprès d'elle, je vis miss Halcombe se retirer dans la baie profonde d'une des fenêtres, pour continuer, aux dernières clartés du jour, ses recherches dans les papiers de sa mère.
Comme cette scène domestique, comme ce salon paisible me réapparaissent nettement, tandis que je trace ces lignes! .De l'endroit où j'étais assis, je pouvais voir la
taille gracieuse de miss Halcombe, à moitié en pleine lumière, à demi-perdue dans l'ombre, se pencher vers les lettres amoncelées sur ses genoux; plus près de moi, cependant, le blond profil de la belle musicienne se découpait, de plus en plus vague, à mesure que baissait le jour, sur le fond graduellement obscurci des lambris intérieurs. Au dehors, sur la terrasse, les fleurs groupées, et leurs longues ramures repliées sur elles-mêmes, se balançaient si doucement, effleurées par la brise du soir, que nul bruit émané d'elles n'arrivait jusqu'à nous. Le ciel n'avait pas un nuage, et déjà, dans ses régions orientales, commençait à vibrer la mystérieuse aurore du clair de lune. Une sensation profonde de paix et d'isolement, calmant toute pensée et tout mouvement du cœur, plongeait l'être entier dans un extatique ravissement, qui l'emportait loin delà terre; et le repos embaumé que le décroissement de la lumière semblait, de minute en minute, rendre plus profond , sembla planer sur nous , plus caressant encore, lorsque jaillirent du piano les" tendres et célestes mélodies de Mozart. Je ne t'oublierai jamais, soirée charmante, où je vis, où j'entendis tout cela...
Nous demeurâmes, sans mot dire, chacun à la place qu'il avait choisie, — mistress Vesey sommeillant toujours, miss Fairlie jouant toujours, miss Halcombe lisant toujours; —jusqu'à ce que le jour vint à nous manquer. La lune furtive avait alors fait le tour de la terrasse, et ses lueurs mystérieuses éclairaient déjà obliquement le bas du salon. Succédant à l'obscurité du crépuscule, elles nous semblaient si belles que, d"un commun accord, nous renvoyâmes les lampes apportées par un serviteur trop exact; et la vaste pièce demeura ainsi dans la pénombre où la laissaient les deux bougies allumées au-dessus du clavier.
Pendant une heure encore, la musique continua. Puis, la beauté du tableau qu'offrait la terrasse, vue au clair de lune, parut tenter miss Fairlie, que je m'empressai d'y accompagner. Miss Halcombe, qui avait changé de place pour continuer sa lecture quand les bougies du piano avaient été allumées, demeura auprès d'elles, sur une
chaise basse, tellement absorbée en son travail mental, qu'elle ne sembla pas prendre garde à notre sortie.
Nous étions à peine depuis cinq minutes sur la terrasse, l'un près de l'autre, devant les porlcs vitrées, et miss Fairlie, par mon conseil, venait de nouer son mouchoir blanc autour de sa tète pour se garantir de l'humidilé des nuits, — lorsque j'entendis la voix de miss Ilulcombe — plus grave, plus significative, ne ressemblant en rien à ce qu'elle était d'ordinaire, -- articuler tout d'un coup mon nom.
— Monsieur Hartright! disait-elle, voulez-vous venir une minute? J'ai besoin de vous parler...
Je rentrai immédiatement dans le salon. Le piano était à peu près au milieu de la pièce, appuyé contre le mur intérieur. A l'extrémilé de l'instrument la plus éloignée de la terrasse, miss Halcombe était assise, les lettres éparses sur ses genoux, sauC l'une d'elles, qu'elle venait de choisir, el que sa main tenait près des flambeaux. Du côté opposé, c'est-à-dire le plus voisin de la terrasse, était une ollomane sur laquelle je m'assis. Ainsi placé, je n'étais pas loin des portes vitrées, et je pouvais parftitement voir miss Fairlie qui se promenait lentement d'un bout de la terrasse à l'autre, quand elle passait et repassait, au clair de lune, devant celle issue ouverte à mes regards.
— Veuillez écouter Ic' passages qui terminent cette lettre, me dit miss Ilalcoiui^c; vous me direz ensuite s'ils peuvent jeter quelque lumière sur l'étrange rencontre que vous avez faite auprès de Londres. La lettre est adressée par ma mère à M. Fairlie, son second, mari; la date remonte à onze ou douze ans. A cette époque, M. et mis- Ircss Fairlie avaient passé plusieurs années dans ce château, avec Laura qui est, vous le savez, ma demi-sœur; moi, j'étais loin d'eux, achevant mon éducation dans un pensionnat parisien...
I^a physionomie, le langage de miss Halcombe, tandis qu'elle s'exprimait ainsi, trahissaient beaucoup d'animation et, à ce qu'il me sembla, quelque trouble intérieur. Au moment où, avant de commencer à lire, elle rapprochait la lettre des bougies qui l'éelairaient, miss Fairlie passa de
vant nous, sur la terrasse, jeta un regard dans le salon, et,
nous voyant occupés, continua lentement sa promenade.
Voici ce qu'en commençant me lut miss Halcombe :
« Je dois vous ennuyer, mon cher Philip, en vous parlant sans cesse de mes écoles et de mes écoliers. Rejetezen la faute, je vous prie, sur la monotonie un peu fastidieuse de la vie qu'on mène à Limmeridge. Cette fois, d'ailleurs, j'ai quelque chose à vous dire, au sujet d'une élève,-tout récemment entrée chez nous.
» Vous connaissez la vieille mistrcss Kempe, notre marchande par excellence. Eh bien ! le docteur a fini par désespérer d'elle, et la voilà qui s'éteint de jour en jour. La seule parente qui lui reste au monde, une sœur, est arrivée la semaine dernière pour la soigner. Cette sœur nous vient tout droit du Hampshire; — son nom est mis- Iress Catherick. Il y a quatre jours, mistress Calherick est venue me voir, m'amenant son enfant unique, charmante petite fille, d'un an à peu près plus âgée que notre chère Laura. »
Au moment oià cette fin de phrase passait sur les lèvres de la lectrice, miss Fairlie vint encore une fois à traverser la terrasse. Elle se fredonnait à elle-même une de ces mélodies que, peu d'instants avant, elle avait exécutées sur le piano. Miss Halcombe attendit que sa sœur eût disparu, puis elle reprit la lecture commencée.
« Mistress Cat4ierick est une femme dont l'altitude est bonne, dont les dehors sont décents, et qui sait se faire respecter; elle n'est ni jeune, ni vieille, et conserve les restes d'une beauté qui n'a jamais dû être de premier ordre. Dans ses façons et ses dehors, cependant, quelque chose me déroute et m'intrigue. Elle est sur son passé d'une réserve, d'une discrétion presque absolues, et, dans sa physionomie, il y a quelque chose — je ne saurais dire ce que c'est, — qui me lai t. penser qu'elle a sur la conscience un remords, un fardeau quelconque. Vous l'appelleriez « un mystère vivant. » Ceperldant, Tobjet qui l'a
conduite à Limmeridge-House n'avait rien que d'assez simple. Lorsqu'elle a quitté le Hampshire pour venir soignersa sœur, mistrcssKempe, pendant la dernière nnaladie de celle-ci, elle a dû, n'ayant personne au logis pour prendre soin de sa petite fille, amener cette enfant avec elle. Mistress Kempe peut mourir d'ici à huit jours, tout comme elle peut languir des mois entiers; et mistress Calherick venait me demander que sa fille Anne pût profiter des leçons qu'on donne dans notre école, sous condition, bien entendu, qu'après la mort de mistress Kempe, l'enfant serait retirée et retournerait chez sa mère. J'y ai immédiatement consenti; et lorsque nous sommes sorties, Laura et moi, pour notre promenade quotidienne, nous avons emmené à-l'école, aujourd'hui même, cette petite fille, qui vient d'avoir onze ans... »
Une fois encore, miss Fairlie, fantôme éclatant et doux, sous les plis neigeux de son léger vêtement, — et dont la figure, gracieusement encadrée par le mouchoir blanc qu'elle avait noué sous son menton, évoquait le souvenir de quelque nonne du moyen âge, — passa devant nous au clair de lune. Une fois encore, miss Halcombe attendit qu'elle fût hors de vue; et seulement alors elle continua :
«... J'ai pris, Philip, un goût très-vif pour ma nouvelle ccolière, et cela par un motif dont je vous réserve la surprise jusqu'à la fin de celte lettre. Sa mère ne m'ayant guère donné sur l'enfant plus de renseignements que sur elle-même, il m'a fallu découvrir (et ce fait m'a été révélé dès le premier examen auquel on l'a soumise) que- l'intelligence de ce pauvre petit être n'est pas développée en raison de son âge. Ceci constaté, je l'ai ramenée à la maison, et, sans faire semblant de rien, j'ai mandé le médecin pour l'examiner, la questionner, et me dire ce qu'il en pensait. Son opinion est qu'avec le progrès des années, son moral pourra se développer. Il dit, en revanche, qu'il est très-important de surveiller Venseignement qu'on va lui donner, parce que l'extraordinaire lenteur qu'elle met à s'assimiler les idées implique une ténacité non moins exceptionnelle à les conserver, une
Ibis qu'elles ont pris place dans son intelligence. Maintenant, cher et bon ami, ne vous figurez pas, dans voire expéditive façon déjuger les choses, que je me suis éprise d'une idiote. Cette pauvre petite Anne Calherick est une douce enfant, toute affection et reconnaissance ; elle dit les choses du monde les plus inattendues et les plus piquantes (vous allez être à même d'en juger) avec une soudaineU'', une physionomie surprise, effarouchée de l'effet le plus bizarre. Quoique proprement habillée, ses vêtements trahissent un déplorable manque de goût, aussi bien par leurs couleurs voyantes que par l'étrangeté de leur coupe. Aussi avais-je décidé, dès hier, que quelques-unes des vieilles blouses blanches de notre chère Laura, et quelques-unes de ses capelines blanches seraient arrangées à l'usage d'Anne Catherick; j'expliquai en même temps à celle-ci qu'aux petites filles blondes comme elle, un costume tout blanc convenait mieux que n'importe quel autre. Il y eut chez elle une minute d'hésitation et d'embarras; puis elle rougit et parut comprendre. Sa petite main, tout à coup, vint chercher la mienne. Elle y déposa un baiser, Philip, et (d'un ton si pénétré!) : — Toute ma vie, désormais, dit-elle, je m'habillerai de blanc. Cela, madame, me fera souvenir de vous, et loin de vous, ne vous voyant plus, j'aurai du moins la pensée que je vous complais en quelque chose. Voilà seulement un échantillon de ces propos singuliers qu'elle tient parfois si gentiment. Pauvre petit cœur! elle ne me quittera pas sans avoir une provision de blouses blanches, avec de bons ourlets bien larges, qu'on pourra défaire, au fur et à mesure de sa croissance. »
Miss Halcombe s'arrêta, et, par-dessus le piano, m*in~ lerrogeant du regard :
— Est-ce que la pauvre femme par vous rencontrée sur le grand chemin vous a paru jeune? me demanda-l-elle... Sa figure accusait-elle beaucoup plus que vingt-deux ou vingt trois ans?
— Non, miss Halcombe; elle ne paraissait pas plus -âgée que cela.
— Et son costume, ce costume étrange, était blanc, m'avez-vous dit, de la Icte aux pieds?.
— - Elle était certainement tout en blanc...
Au moment où mes lèvres articulaient cette réponse, miss Fairlie, pour la troisième l'ois, réapparut sur la terrasse. Au lieu de continuer sa promenade, elle s'arrêta, nous tournant le dos; et, appuyée sur la balustrade, elle se mit à contempler le jardin que la terrasse dominait. Mes yeux s'arrêtèrent sur la blancheur de sa robe de mousseline et du mouchoir qui lui couvrait la tète, blancheur que le clair de lune semblait rendre plus frappante; alors une sensation à laquelle je ne saurais trouver de nom, — sensation presque fiévreuse qui faisait battre mon cœur, et hàlait dan-s mes artères la course du sang, — se mit à me gagner peu à peu.
— Tout en blanc? répéta miss Halcombe... Ce qu'il y a de plus essentiel dans la lettre, M. Ilartright, est renfermé dans les dernières lignes que je vais vous lire immédiatement. Mais je ne puis m'empêcher de m'arréter à la comcidence du costume blanc porté par la femme que vous avez rencontrée, avec les blouses blanches qui provoquèrent, jadis, l'étrange réponse faite à ma mère par sa petite protégée. En prédisant que cette enfant verrait disparaître avec l'âge ses infirmités intellectuelles, le docteur n'était pas un oracle infaillible. Peut-être n'en a-t-elle jamais guéri; et la fantasque reconnaissance qui la poussait à se vouer au blanc, — sentiment sérieux chez la petite fille. — sera restée un sentiment sérieux chez la femme faite...
A ceci, je répondis quelques paroles, — je ne sais lesquelles. Toute mon attention se concentrait sur l'éclatante blancheur de la mousseline qui enveloppait miss Fairlie.
— Ecoutez les dernières phrases de la lettre, dit miss Halcombe. Je me figure qu'elles vont vous étonner...
Comme elle levait la lettre pour la rapprocher des bougies, miss Fairlie, quittant la balustrade, promena ses regards à droite et à gauche sur la terrasse; elle fit un pas vers les portes vitrées, et tournée vers nous, s'arrêta immobile.
Cependant, miss Halcombe me lisait ces dernières lignes, qu'elle venait de signaler à mon attention :
«... Et maintenant, cher ami, maintenant que je suis au bout de mon papier, je vous dirai le motif vrai le motif merveilleux de mon affection pour la petite Anne Catherick. Bien qu'elle ne soit pas, il s'en faut, aussi jolie, elle a néanmoins, mon cher Philip, - par une de ces ressemblances capricieuses que l'on rencontre quelquefois - les mêmes cheVeux, le même teint, la même torme de visage et les yeux de la même couleur... »
Avant que- miss Halcombe eût pu prononcer un mol de plus, j'étais debout. Sous ma chair venait de passer le même frisson glacé que j'avais éprouvé au contact de cette main qui, naguère, sur la route déserte, effleurait mon épaule.
Devant nous était miss Fairlie, blanche apparition seule, au clair de lune : son attitude, la pose de sa tête' son teint, le calme de son visage, faisaient d'elle, à celte distance et dans les circonstances où nous étions placés l'image vivante de la Femme en blanc I Cette anxiété qui fatiguait mon esprit depuis quelques heures disparut devant une certitudç rapide comme l'éclair. Ce a quelque chose ., qui me manquait, c'était d'avoir reconnu la ressemblance de fatal augure qui existait entre la fugitive de la maison d'aliénés et mon élève de Limmerid-e- House... ^
- Vous le voyez ! dit miss Halcombe. Elle laissa tomber la lettre, désormais inutile, et son regard élincelait se mêlant au mien. Vous le voyez, comme ma mère le voyait, il y a onze ans !
— Je le vois, — plus à regret que je ne puis dire. - Assimiler (ne fût-ce qu'à cause de cette ressemblance lortuite), assimiler à miss Fairlie cette malheureuse femme, abandonnée, sans amis, perdue, n'est-ce pas, en
^ quelque sorte, jeter un voile funèbre sur l'avenir de celte brillante créature qui est là, debout, devant nous 9 Ah I laissez-moi, le plus tôt possible, me soustraire à
celle impression désolanlc I Qu'elle rentre ici! qu'elle quille ce clair de lune lugubre!... Je vous en prie, laitesla rentrer !
— Vraiment, M. llarlright, vous m'étonnez ! Quelle que puisse cire la laiblesse féminine, je croyais que les hommes, au xix» siècle, étaient au-dessus de toute superstition.
— Je vous en supplie, faites-la rentrer!
— Chut! chutl... Elle revient d'elle-même! Ne dites rien devant elle!... Que la découverte de cette ressemblance demeure un secret entre vous et moi... Revenez, Laura ; venez réveiller mislress Vesey avec quelques bons accords plaqués !... M. Hartriglh réclame un peu plus de musique, et il la veut, cette fois, aussi légère, aussi gaie que possible... *
VIIÏ
Ainsi finit, remplie d'incidents, ma première journée à Limmeridge-House.
V Nous gardâmes notre secret, miss Halcombe et moi. A parlir de la découverte que nous venions de faire, aucune lumière nouvelle ne semblait devoir nous aider à pénétrer le mystère de la Femme en blanc. A la première occasion qui s'offrit de traiter, sans inconvénienls, ces sujets délicats, miss Halcombe, avec mille précautions, amena sa sœur à parler de leur mère, de ce qui s'était passé jadis, d'Anne Catherick. Les souvenirs que miss Faii'lie avait gardés de la petite écolière de Limmeridge n'avaient rien, au reste, que de très-vague et de trèsgénéral. Elle se rappelait sa ressemblance avec la jeune protégée de sa mère, comme un phénomène que jadis on avait cru exisler; mais elle ne fit aucune allusion ni aux vêtements blancs dont Anne avait été gralitiée, ni au singulier serment par lequel l'innocente enfant avait essayé de témoigner sa reconnaissance.
Elle se souvenait qu'Anne était restée à Limmeridge seulement quelques mois, et qu'ensuite elle en était pnrtie pour retourner chez elle, dans le Hampshire; mais elle ne pouvait dire si la mère et la fille étaient jamais revenues, ni si jamais, par la suite, on avait entendu parler d'elles. Les recherches que miss Halcombe fit encore, dans le peu de lettres de mislress Fairlie qui lui restaient à examiner, n'aboutirent en aucune façon à fixer les incertitudes qui tourmentaient encore notre esprit. Nous avions constaté l'identité de la malheureuse femme que j'avais rencontrée, la nuit, avec Anne Catherick ; — nous avions rattaché à l'infirmité de son intelligence et à la persistance étonnante de sa gratitude envers mistress Fairlie l'excentrique habitude où elle était de ^e vêtir tout en blanc; — là s'arrêtaient pour le moment nos découvertes.
Les jours s'écoulaient, les semaines s'achevaient, les vestiges dorés de l'automne se laissaient entrevoir çà et la sur les arbres, peu à peu dépouillés de leur verdure d'été. Temps de calme et de bonheur, au rapide courant 1 mon récit, aujourd'hui, glissera sur vous aussi prompt qu'alors vous glissiez sur moi... De tous ces trésors de jouissances que vous prodiguiez à mon cœur, je ne vois rien qui survive, digne d'être ici retracé. Rien ne me reste de ces lointains souvenirs que la nécessité du plus triste aveu auquel un homme puisse être réduit : — l'aveu de sa propre folie.
Le secret que j'ai à révéler devait m,e coûter peu d'efforts, car déjà il m'est indirectement échappé. Les insuffisantes paroles que j'ai vainement employées à décrire miss Fairlie ont dû trahir les sentiments que sa présence ^éveillait en moi. Ainsi en est-il pour tous et chacun de nous. Quand ils nous portent préjudice, les mots émanés ^de nous sont des géants; quand nous les employons à mous servir, ils se transforment en autant de nains. J'aime cette jeune fille...
Ah 1 je sais bien tout ce qu'il y a de tristesse et de 'ridicule contenus dans ces trois mots. Avec la femme qui, i€n me lisant, m'accorde la pitié la plus sympathique, je
puis soupirof sur co mélancolique aveu. Je puis en rire avec autant d'auierluine que riiomine le plus disposé à l'accueillir par un dur mépris. Je l'aimai 1 Pitié ou mépris, je proclame ceci avec la même immuable résolution de confesser hautement la vérité.
Elais-je donc sans excuses? En les cherchant, on en trouverait, certes, dans les conditions où je me trouvais pendant le temps que je passai à Limmeridge-House comme employé aux gages de M. Fairlie.
Mes matinées s'écoulaient tranquillement, heure après heure, dans la muette solitude des pièces que j'habitais. J'avais justement assez à faire, en réparant et classant les dessins de mon patron, pour que mes yeux et mes mains Tussent agréablement employés, tandis que ma pensée restait libre de s'adonner aux périlleux plaisirs de ses rêves effrénés. Isolement dangereux, car il durait assez pour m'énerver, pas assez pour me rendre des forces. Isolement dangereux, car il était suivi d'après-midi et de soirées que je passais, jour après jour, semaine après semaine, seul avec deux femmes, dont l'une possédait touie la grâce, tout l'esprit, toute la distinction, et l'autre tous les charmes, toute la douceur, toute la candeur naïves qui peuvent à la fois purifier et dompter le cœur de l'homme. Dans cette intimité pleine de périls qui s'établit inévitablement entre le maître et l'élève, il ne se passait pas un jour où ma main n'effleurât la main de miss Fairlie; où, penchés ensemble sur son album, ma joue ne touchât presque sa joue. Plus attentivement elle guettait les moindres mouvements de mon pinceau, de plus près aspirais-je les parfums de sa chevelure -et le baume tiède de son haleine. Il était de mon devoir, de mon emploi, que je vécusse dans la lumière de ses regards, — tantôt incliné vers elle, si près de sa poitrine, que je tremblais à l'idée de la frôler sans le vouloir, -tantôt, en d'autres moments, ému de la voir se pencher sur moi pour étudier mon travail, si proche qu'elle baissait la voix en me parlant, et que ses rubans, agités par la brise venaient parfois frissonner contre ma joue avant qu'elle eût songé à les retenir.
Les soirées qui suivaient nos excursions de l'aprèsmidi variaient, plutôt qu'elles n'y mettaient obstacle, ces innocentes, ces inévitables familiarités. Mon goût bien naturel pour la musique qu'elle exécutait avec tant d'émotion, tant de féminine délicatesse, et le plaisir bien naturel qu'elle prenait à me rendre, par l'exercice de son talent, le plaisir que l'exercice du mien lui avait procuré, créaient entre nous un nouveau lien, de plus en plus étroit. Les incidents de la conversation, les habitudes simples et constantes qui faisaient une routine de notre voisinage à table; les railleries enjouées de miss Halcombe, toujours prête à battre en brèche les inquiétudes du professeur et l'enthousiasme de sa belle écolière; la pauvre mistress Vesey elle-même, et l'approbation endormie' qu'elle nous accordait, à miss Fairlie et à moi, comme à deux jeunes gens d'une tranquillité exemplaire: — chacune de ces circonstances futiles, et combien d'autres encore ! contribuaient à nous envelopper ensemble, pour ainsi dire, dans la même atmosphère domestique, et à no'js entraîner tous deux, par degrés, dans la môme voie sans issue.
J'aurais dû me rappeler ma position et me tenir discrètement sur mes gardes. Je le fis : mais je ne le fis que trop tard. Toute la réserve, toute l'expérience qui m'avaient servi dans mes rapports avec d'autres femmes, et qui m'avaient garanti d'autres tentations, me firent défaut vis-à-vis d'elle. Depuis des années, mon métier "m'avait mis dans cette étroite intimité avec des jeunes filles de tout âge et différemment belles. Je l'avais acceptée comme inhérente à ma profession; je m'étais dressé à laisser, sous le vestibule de mes patrons, toutes mes sympathies juvéniles, aussi froidement que, sur le point de franchir l'escalier, j'y laissais mon parapluie. J'avais été formé à comprendre, et depuis longtemps, sans m'en étonner, sans m'en affliger, qu'on envisageait ma position hiérarchique comme préservant mes belles élèves de m'accorder tout autre sentiment que ceux du plus vulgaire intérêt, et que j'étais admis au milieu des femmes les plus séduisantes, à peu près au même titre que l'animal domestique
le plus inofiensif. Cette expérience salutaire, je l'avais faite de bonne heure : guide exact et sévère, elle m'avait montre mon étroit sentier, sans me laisser dévier une seule fois à droite ou à gauche. Et maintenant, mon fidèle talisman et moi nous étions séparés. Oui, cet empire sur moi-même, qu'il m'avait tant coûté d'acquérir, était aussi complélement perdu pour moi «que si jamais je ne l'eusse possédé; perdu pour moi, comme il l'est chaque jour pour d'autres hommes, en d'autres situations critiques où les femmes sont en jeu. Je sais bien, maintenant, que j'aurais dû m'interroger dès le principe. J'aurais dû me demander pourquoi n'imporle quelle pièce du château me devenait, dès que celte jeune fille y mettait le pied, plus chère que le chez soi le plus aimé; plus vide, au conLraire, que le désert, dès qu'elle en était sortie; — pourquoi sa vue, le son de sa voix, le contact de sa peau (quand nous échangions, malin et soir, la poignée ds main traditionnelle), ébranlaient en moi des fibres que nulle autre femme n'avait émues ? J'aurais, me questionnant ainsi, sondé du* regard mon propre cœur, et, y découvrant cette germination nouvelle, je l'aurais extirpée alors qu'elle n'avait pas encore pris racine. Pourquoi me trouvai-je toujours hors d'élat de pratiquer cette opération si simple en apparence et si facile? L'explication de ce problème se trouve dans ces trois mots que j'écrivais naguère et auxquels ma confession aurait dû se borner : je l'aimais.
Les jours s'écoulaient, les semaines s'achevaient, mon troisième mois de séjour dans le Cumberland allait com.mencer. L'existence délicieusement monotone que nous menions, au fond de notre paisible retraite, m'emportait, comme certaines rivières aux lentes allures emportent le nageur qui se laisse aller au courant de l'eau. Tout souvenir du passé, toute préoccupation de l'avenir, tout sentiment de cette position fausse et sans espoir où mo plaçait ma faiblesse, étaient amortis en moi par ce repos décevant. Bercé de ces chants de- sirène dont m'étourdissait mon cœur, les yeux fermés à tout signe de danger, les oreilles fermées a tout bruit précurseur, j'allais en
dérive, me rapprochant toujours davantage de recueil fatal. La première alarme qui vint enfin me réveiller, me rendre tout à coup à la conscience vengeresse de moimême et de mes torts, fut à la fois le plus clair, le plus loyal, le plus sympathique de tous les avertissements.
Ce fut « elle » qui, sans prononcer une parole, sut me le donner.
Un soir, nous nous étions séparés comme à l'ordinaire. Pas un mot n'était tombé de mes lèvres, ni ce jour-là, ni auparavant, qui pût trahir mon secret ou la mettre soudainement en face de la vérité. Mais, quand nous nous retrouvâmes le matin, un grand changement s'était fait en elle, un changement qui m'apprit tout.
Je me refusai alors, — je me refuse encore, — à pénétrer dans le sanctuaire voilé de son cœur, à l'ouvrir au ragard des autres, comme je leur ai ouvert le mien. Il suflira de dire que le jour où, pour la première fois, elle surprit mon secret, fut, j'en suis convaincu, le jour oiî le siGfl lui fut révélé, et ce f^t aussi ce jom^là que je la retrouvai, après »n intervalle de quelques heures, complélcment changée à mon égard. Trop loyale pour tromper les autres, la noblesse de sa nature ne lui permetlîiii pas de se Irromper elle-même. Lorsque ce soupçon que j'élais parvenu à tenir endormi chez moi, pesa, pour la première fois, sur son- cœur, cette àme sincère ne voulut se rien déguiser, et dans ce simple langage qui lui éîait propre : — J'en suis fâchée pour lui, se dit-elle; pour moi-même j'en suis fâchée.
Sa physionomie transparente disait ceci, et bien d'autres choses encore que je ne pouvais alors m'expliquer. Mais je compris trop bien le changement survenu, à sa bonté plus grande, au plus vif empressoinent qu'elle mettait devant les autres à deviner, à salisfairi mes moindres désirs; — et toutes les fois que, par hasard, on nous laissait seuls, à sa gêne triste, à l'anxiété nerveuse qui la faisait s'absorber dans la première occupation venue. Je compris pourquoi ses douces lèvres expressives souriaient maintenant si peu et si mal, pourquoi ses yeux bleus, si limpides, tantôt me conlemplaieut
avec la pitié d'un ange, lanlôt avec l'innocente porplcxilo d'un enlanl. Mais ce changement voulait dire encore autre chose. Dans la froideur de la main qu'elle me tendait, dans l'immobilité de ses traits, si contraire à sa nature, dins chacun de ses gestes, enfin, se retrouvait l'expression d'une crainte continuelle et d'un mécontentement inlérieur qu'elle ne pouvait apaiser. Ce n'étaient pas là des sentiments que je pusse reconnaître comme relatifs à « elle « et à « moi » ; ce n'étaient pas là ces sentiments inavoués que nous avions maintenant on commun. Dans le changement qu'elle venait de subir, et que je m'étudiais à décomposer, certains éléments nous attiraient secrètement l'un vers l'autre; il en était, au contraire, qui, tout aussi secrètement, commençaient à nous désunir.
Perdu en mille doutes, en mille perplexités, et soupçonnant vaguement quelque mystère qu'on me laissait à découvrir sans vouloir m'y aider, j'examinai de plus près, pour m'éclairer là-dessus, la physionomie et l'attitude de miss Halcombe. Dans une intimité comme la nôtre, aucune altération sérieuse ne pouvait se produire chez l'un de nous qui ne se reflétât sympathiquement sur les autres membres de la petite communauté. Le changement de miss Fairlie avait un équivalent dans celui de sa demi-sœur. Bien que miss Halcombe ne laissât pas échapper la moindre allusion qui me révélât une modification quelconque dans les sentiments affectueux dont eile m'honorait, son regard pénétrant me poursuivait avec une assiduité de fraîche date. Quelquefois , ce regard exprimait une colère contenue; quelquefois, une crainte dissimulée; quelquefois, rien qui ressemblât : à l'une ou l'autre; — rien en somme, dont je pusse me ■ rendre compte. Une semaine s'écoula , nous laissant tous trois dans une position de gêne secrète les uns visà-vis des autres. Ma position, aggravée par la conscience que j'avais, trop tard, de m'être oublié, d'avoir été misérablement faible, me devenait intolérable. Je sentais l'impérieuse nécessité de secouer cette espèce d'oppression sous laquelle je vivais, — mais comment agir pour le
mieux? et que dire pour entrer en matière? Là était la question qui, au premier abord, me semblait insoluble. De cette situation affaissée, humiliée, ce fut miss Haioombe qui me tira; ses lèvres me dirent la vérité, la vérité amère, indispensable, imprévue; sa bonté cordiale en atténua pour moi le rude choc; son bon sens courageux tira le parti qu'il fallait d'un événement qui pouvait avoir les plus terribles conséquences, à Limmeridge* House, pour moi et pour d'autres.
•C'était un jeudi, presqu'à la fin du troisième mois que je venais de passer dans le Cumberland.
Le matin, quand je descendis à l'heure accoutumée pour le déjeuner, miss Halcombe, pour la première fois depuis que nous nous connaissions, n'occupait pas à table sa place accoutumée.
Miss Fairlie était sur la pelouse. Elle me salua, mais sans revenir au château. Ni mes lèvres ni les siennes n'avaient articulé un mot qui dût élever une barrière entre nous; — pourtant, un même sentiment d'embarras inavoué nous rendait pénible de nous retrouver face à face. Elle attendit sur la pelouse, et j'attendis dans la s,alleà manger que mistress Yesey ou miss Halcombe fussent arrivées. Seulement, quinze jours plus tôt, avec quelle hâte j'eusse couru auprès d'elle! comme nos mains se fussent jointes, et comme une libre causerie eût naturellement suivi cette cordiale étreinte !...
Quelques minutes plus tard, entra miss Halcombe. Elle avait l'air préoccupé, et s'excusa de son relard avec une évidente distraction.
— J ai été retenue, me dit-elle, par une petite affaire de ménage que M. Fairlie a voulu traiter avec moi.
Miss Fairlie arriva du jardin; nous échangeâmes les
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compliments d'usn^j^o. Plus glacée que jamais, sa main tomba dans la mienne. Elle ne me regardait pas ; elle étai'' fort pâle. Mistress Vesey elle-même en fit la remarque, quand elle entra dans la salle un moment après.
— Ce doit être quelque changement de temps, dit la ieille dame. L'hiver r.ous arrive... Ah! chère petite, 'hiver sera bieniôlvenu !...
L'hiver était déjà dans le cœur de Laura, comme dans le mien !
Notre repas du maim, — si Dien rempli naguère de joyeux débats sur les plans de la journée, — fut bref, contraint, silencieux. Miss Fairliesemblait accablée par les longues lacunes de la conversation, et son regard suppliait sa sœur de les combler comme autrefois miss Halcombe, après une ou deux hésitations, et se reprenant presque à chaque mot, ce qui ne lui était guère naturel, se décida enfin à parler.
— Laura, dit-elle, j'ai vu votre oncle ce matin. C'est, à ce qu'il pense, la Chambre Rouge qu'il faut disposer. Il m'a, d'ailleurs, confirmé ce que je vous disais... C'est bien lundi, et non pas mardi, qu'il faut être prêts...
Pendant celle petite allocution, miss Fairlie tenait les yeux baissés vers la table ; ses doigts frémissants erraient parmi les miettes de pain éparses sur son assiette; la pâleur de ses joues gagnait ses lèvres, qui, elles aussi^ frémissaient visiblement. Je n'étais point seul à m'apercevoir de tout ceci. Miss Halcombe le voyait comme moi. •Bientôt elle donna le signal de quitter la table.
Mistress Vesey et miss Fairlie sortirent ensemble. Pendant un instant, le bon regard de ses grands yeux bleus adorés s'arrêta sur moi, triste et comme chargé du presseiuiment de la séparation prochaine, inévitable, éternelle. Mon cœur lui répondit par une angoisse poignante, une angoisse qui m'annonçait que j'allais la perdre, et que, perdue, je l'aimerais d'un amour plus vif encore.
Quand la porte se fut refermée sur elle, je m'acheminai versje jardin. Près de la grande porte vitrée ouvrant sur les pelouses, miss Halcombe était debout, sa capeline à la
main, son châle sur le bras, et, avec une attention profonde, me regardait.
— Avez-vous quelques minutes à me donner ? dit-elle, avant de vous retirer chez vous pour travailler.
— Certes, miss Halcombe... Mon temps est toujours à votre disposition.
— Je voudrais, monsieur Hartright, vous dire un mot en particulier : prenez votre chapeau, et accompagnezmoi au jardin. Il n'est pas probable qu'à cette heure matinale nous y soyons dérangés...
Au moment où nous descendions sur la pelouse, un des jardiniers en sous-ordre, — un tout jeune homme, — passa près de nous, une lettre à la main, se dirigeant vers le château. Miss Halcombe l'arrêta.
— Cette lettre est-elle pour moi ? demanda-t-elle.
— Non, miss. On m'a chargé de la remettre à miss Fairlie, répondit le jeune messager, lui tendant néanmoins la lettre dont il était porteur.
Miss Halcombe la prit et regarda l'adresse.
— Singulière écriture I se dit-elle. Quel peut être ce correspondant de Laura ?... Qui vous a remis ceci ? continua-t-elle, s'adressant au jardinier.
-- Ma foi, miss, dit le petit bonhomme, c'est une femme qui m'en a chargé.
— Quelle espèce de femme ?
— Une femme « ancienne... » et johment cassée.
— Oh I... une vieille femme? Est-ce qu'elle est de votre connaissance ?
— Je ne pense pas pouvoir dire que je l'eusse jamais vue.
— Par où s'en est-elle allée?
— Par là, répondit le jeune jardinier, se tournant résolument du côté du midi, et, par un geste trop compréhensif, désignant toutes les provinces du sud de l'Angleterre.
— Voilà qui est curieux, dit miss Halcombe. Ce doit être quelque missive de mendiante. Allez, ajoula-t-elle en rendant la lettre au petit messager, portez au château, et remeltez à quelque domestique !... A présent, monsieur
Ilarlrighl, si vous le voulez bien, prenons de ce côté I...
Elle me fit traverser les pelouses par le même sentier que nous avions suivi le lendemain de mon arrivée à Limmeridge. Arrivés au petit pavillon d'été, où Laura Fairlie et moi nous nous étions vus pour la première fois, elle s'arrêta et rompit le silence qu'elle avait obstinément gardé pendant que nous marchions côte à côte.
-- Ce que j'ai à vous dire peut se dire ici...
A ces mots, elle monta dans le pavillon, prit pour elle une des chaises placées à l'intérieur, près de la table ronde, et me fit signe de m'asseoir sur l'autre. Déjà, lorsqu'elle m'adressait la parole dans la salle à manger, j'avais pressenti ce qui allait suivre; — maintenant, je ne conservai plus aucun doute.
— Monsieur Hartright, dit-elle, je vais débuter par un aveu sans détour. Je vais vous dire — sans phrases, je les déteste, — sans compliments, je les méprise, — que j'en suis venue, par suite de votre résidence auprès de nous, à éprouver pour vous un vif inrérêt d'amitié. Je me sentis déjà favorablement disposée à votre égard, quand vous m'apprîtes comment vous vous étiez conduit envers l'infortunée que vous avez rencontrée dans de si remarquables circonstances. Peut-être, en cette affaire, n'aviezvous pas déployé toute la prudence imaginable, mais elle vous montrait maître de vous-même, et doué de cette compatissante délicatesse qui est l'apanage du vrai gentleman. Elle m'avait fait beaucoup attendre de vous, et vous n'avez rien démenti de ce que j'attendais...
Elle s'arrêta, — Inais, en même temps, leva la main, témoignant ainsi qu'elle n'attendait encore aucune réponse de moi. Lorsque j'étais entré dans le pavillon, je ne songeais nullement à la Femme en blanc. Mais, à présent, miss Halcombe elle-même, par ses paroles, m'avait remis en tête le souvenir de mon aventure. Il y demcnifa durant tout l'entretien : — il y demeura, et ce ne fut pas en vain.
— Comme votre ami, continua-t-elle, je viens vous dire tout de suite, cl dans ce langage sincère, uni, peu ménagé dont je me sers, que j'ai découvert votre secret; — ceci,
reinarquez-le bien, sans aucune aide, sans allusions ou confidences de qui que ce soit. Faute de réflexion suffîsante, monsieur Hariright, vous vous êtes laissé aller à concevoir une vive afTeciion, — sérieuse et dévouée, j'en ai peur, — dont ma sœur Laura est l'objet. Je ne vous condamne pas au chagrin de me l'avouer expressément, car je vous vois et vous sais trop franc pour renier ce sentiment. Je ne vous inflige même aucun blâme ; je vous plains d'avoir ouvert votre âme à un attachement sans espoir. Vous n'avez pas essayé de prendre à mon insu le moindre avantage, — jamais vous n'avez parlé secrètement à ma sœur. Vous avez manqué de force, vous n'avez pas veillé assez sur vos plus chers intérêts; c'est liî tout ce qu'on peut vous reprocher. Si je vous eusse vu, à aucun égard, moins de délicatesse et de discrétion, je vous aura-is fait quitter le château sans la moindre hésitation, sans le plus petit retard, sans consulter personne. Comme vont les choses, je ne m'en prends qu'à votre jeunesse et à votre situation : je n'ai rien à blâmer en vous... Serronsnous la main ! — je vous ai fait de la peine; je vais vous en faire encore, et bien malgré moi, mais comment éviter ceci?... Avant tout, pourtant, serrez Ir- •"■^''^ ^^ votre amie, la main de Marian Halcombe !...
Cette bonté soudaine, — cette chaleureuse sympathie d'une âme intrépide et haute, qui traitait avec moi, du premier coup, sur le pied de la plus parfaite égalité, qui faisait appel, avec cette généreuse brusquerie, à mes sentiments, à mon honneur, à mon courage, me domptèrent en un instant. Quand elle prit ma main, j'essayai de la regarder; mais quelques pleurs voilaient mes yeux. J'essayai de la remercier; mais je sentis la voix me manquer.
— Ecoutez-moi! me dit-elle, évitant avec un tact parfait la moindre allusion à cet accès de faiblesse, écoutez-moi et flnissons-en ! C'est un vrai soulagement pour moi de n'avoir pas, dans ce qu'il me reste à dire, à traiter une question que je trouve pénible et cruelle, — la question de l'inégalité des rangs. Des circonstances qui vont être poignantes pour « vous » m'épargnent, à « moi > la
disgracieuse nécessité d'infliger à un homme qui a vécu sous le même toit que moi, dans des rapports d'amicale intimité, la moindre humiliante allusion à des questions de castes et de hiérarchie sociale. Il faut, monsieur Harlright, quitter Limmeridge-House avant que le mal soit aggravé. C'est mon devoir de vous parler ainsi, et ce devoir serait le même, la nécessité de le remplir serait tout aussi impérieuse, quand bien même vous seriez le représentant de la plus antique et de la plus opulente famille d'Angleterre. Vous avez à vous séparer de nous, non parce que vous êtes un simple professeur de dessin... Ici, elle s'arrêta un moment, me regarda bien en face, et par-dessus la table, posant résolument sa main sur mon bras : — ... Non parce que vous êtes un simple professeur de dessin, répéta-t-elle, mais parce que Laura Fairlie est déjà fiancée...
Ce dernier mot m'alla çu cœur comme une baile de pistolet. Mon bras perdit tout sentiment de la ferme étreinte à laquelle il était soumis. Je ne bougeai ni ne parlai. Le vent aigu de l'automne qui dispersait ànospieds les feuilles mortes, me sembla tout à coup aussi glacé que si mes folles espérances étaient, elles aussi, des feuilles tombées de l'arbre et balayées par le vent!... Des espérances !... Mais quoi ? fiancée ou non, elle était séparée de moi par desbarrières également infranchissables. Un autre homme, cependant, se fût-il à ce moment rappelé ceci ? Non, cerles, s'il l'avait aimée comme je l'aimais.
La première angoisse passée, il ne resta plus que l'engotirdissement pénible dont est suivie la première douleur qu'un choc violent fait éprouver. De nouveau, je sentis la main de miss Halcombe de plus en plus serrée autour de mon bras ; je levai la tête et la regardai. Ces grands yeux noirs, rivés à moi, guettaient sur mon visage Is mortelle pâleur que j'y sentais, sans l'y voir comm.':? tile.
— Sous vos pieds !... disait-elle. En ce même lieu où vous la vîtes pour la première fois, écrasez, broyez sous vos pieds ce sentiment fatal ! Ne le laissez pas, comme font les femmes , vous tenir à sa merci î Arrachez-le,
Ibulez-le sous vos pieds, en homme que vous êles!... La véhémence contenue de son accent, sa ferme volonté, — concentrée dans les regards qu'elle fixait sur moi, et dans l'étreinte énergique oii mon bras restait emprisonné, — avaient une vertu communicalive et me raffermirent. Nous restâmes en silence, nous regardant l'un l'autre, une minute environ. Ce temps écoulé, j'avais justifié la généreuse confiance qu'elle semblait mettre dans ma force virile. A l'extérieur, du moins, j'étais redevenu maître de moi-même.
— Vous êtes-vous retrouvé»? me dit-elle.
— Assez, miss Halcombe, pour implorer votre pardon et le sien. Assez pour suivre, en tous points, vos conseils, vous donnant ainsi l'unique témoignage de reconnaissance qu'il me soit permis de vous offrir.
— Ces paroles suffisent déjà pour me la prouver, répondit-elle. Désormais, monsieur Hartright, nous n'aurons plus rien de caché l'un pour l'autre. Je ne saurais affecter de vous dissimuler ce que ma sœur m'a laissé deviner sans le vouloir. En nous quittant, vous lui rendrez service aussi bien qu'à vous-même. Votre prcsRnco ici, l'intimité forcée de nos rapports, — parfaitement innocente, Dieu le sait, à tous autres égards, — l'ont profondément troublée et rendue malheureuse. Moi qui Toi me mieux que ma vie, moi qui ai appris à croire en ccUo pureté, cette noblesse, cette innocence qui lui sont naliirelles, comme je crois en ma religion, — je sais trop bien quelles tortures sa conscience lui a infligées, depuis qu'en dépit d'elle-même, a pénétré dans son cœur le premier sentiment contraire à l'engagement qu'elle avait loyalement contracté. Je ne dis pas, — pourquoi le dirais-je, après ce qui est arrivé? — que cet engagement ait jamais eu sur ses affections une prise très-forie. L'honneur plus que l'amour le lui fera tenir; son père mourant le sanctionnait, il y a deux ans; elle-même ne l'a ni salué avec joie, ni repoussé avec horreur; elle la contracté de son plein gré. Jusqu'à votre arrivée ici, elle était dans la position où se trouvent des centaines de femmes qui se marient sans grand aitrait pour leur époux.
— sans aversion, cependant, — el qui, seuleinenl après le mariage, au lieu de s'éclairer à temps, apprennent à l'aimer (quand elles n'apprennent pas à le haïrl) Plus sérieusement que je ne saurais dire, j'espère, — el votre courageuse abnégation devrait vous le Caire espérer aussi,
— que les pensées nouvelles, les sentiments nouveaux qui sont venus troubler le calme et la sérénité d'autrefois, n'ont pas jeté des racines profondes à ce point qu'ils ne puissent être détruits. Votre absence (voyez jusqu'à quel point je me confie à votre honneur, à votre courage, à votre bon sens!), votre absence aidera mes efforts; le temps, d'ailleurs, nous aidera tous les trois. C'est déjà quelque chose de savoir que ma première confiance en vous n'a pas été trompée. C'est quelque chose de savoir qu'envers celle élève dont vous avez eu le malheur de méconnaître la situation vis-à-vis de vous, vous ne serez ni moins probe, ni moins fort, ni moins pénétré de vos devoirs qu'envers celte inconnue abandonnée , dont naguère, vous n'avez pas déçu l'espérance...
Encore une allusion à la Femme en blanc! Etait-il dit qu'on ne parlerait jamais de miss Fairlie et de moi sans évoquer le souvenir d'Anne Catherick, et sans la dresser entre nous comme une fatalité inévitable?
— Diles-moi de quelle excuse je puis colorer, aux yeux de M. Fairlie, la rupture de mon engagement, repris-je aussitôt. Dites-moi où je dois me rendre quaii J je la lui aurai fait accepter? Je vous promets, et à vc? conseils, l'obéissance la plus implicite.
— De toute façon, répondit-elle, le temps impor'o beaucoup. Vous m'avez, ce malin , entendu parler de lundi prochain, et dire qu'il fallait mettre en état la Chambre Rouge. Le visiteur que nous attendons lundi. , .
Je ne pus supporter qu'elle s'expliquât plus clairement. Après les révélations qui m'avaient été faites, le souvenir de l'attitude que miss Fairlie avait gardée au déjeuner me disait assez que le visiteur attendu à Limmeridge- House devait être son futur. J'essayai de repousser cette idée : mais, par un élan plus fort que ma volonté, je me vis contraint d'interrompre miss Halcombe.
— Laissez-moi partir aujourd'hui! lui dis-je avec Smertume. Le plus lot sera le mieux.
— Non, pas aujourd'hui! répondit-elle. L'unique motif que vous puissiez donner à M. Fairlie, pour quitter vos élèves avant l'expiration de votre engagement, doit être qu'une nécessité tout à fait imprévue vous force à lui demander la permission de retourner immédiatement à Londres. Il est misérable, il est révoltant de s'abaisser à la tromperie, même la plus innocente; mais je connais M, Fairlie, et si une fois vous lui donnez à penser que vous le traitez avec trop de sans-gêne, il refusera de vous dégager. Voyez-le, dès vendredi malin, occupezvous ensuite (dans l'intérêt de vos relations avec votre patron), à laisser aussi en ordre que possible les travaux que vous ne pouvez achever; samedi, quitiez cette maison! Il sera bien temps alors, monsieur Hartright, et pour vous et pour nous tous...
Avant que j'eusse pu l'assurer qu'elle devait compter sur ma parfaite déférence à ses désirs, un bruit de pas, sous Ija futaie, nous fit tressailUr tous les deux. Quelqu'un venait du château à notre recherche ! Je sentis le sang me monter aux joues et redescendre ensuite à mon cœur. Cette tierce personne qui, à ce moment critique, accourait ainsi vers nous, n'était-ce point miss Fairhe.
Ce fut un soulagement, tant ma position vis-à-vis d'elle était maintenant attristante et désespérée; — ce fut un véritable soulagement que de reconnaître, lorsqu'elle parut à l'entrée du pavillon, la femme de chambre 4e miss Fairlie. Dieu merci, ce n'était qu'elle!
— Pourrai-je vous parler un instant, miss? dem'^nda cette jeune fille, qui semblait^ un peu émue et mal u son .aise.
Miss Halcombe descendit les marches du perron, et fit, à côté de la soubrette, quelques pas sous les arbres.
Laissé seul, je revins par la pensée, — avec un* sentiment de misère et d'abandon qu'aucun mot ne saurait rendre, — dans ces chambres désertes, où j'allais, à Londres, traîner une vie solitaire et désespérée, le souvenir de ma
bonne vieille mère, celui de ma sœur, les présages lavorables qu'elles avaient tirés de mon séjour dans le Cumberland, — idées depuis longtemps bannies de mon cœur, je me le reprochais maintenant, honteux de moimême, — me revinrent avec la tristesse attendrie de ces vieux amis qu'on a négligés, et qui nous pardonnent. Que penseraicpt-elles, ma mère et ma sœur, quand je leur reviendrais, ma mission à moitié remplie, avec la révélation de mon triste secret? — Elles que j'avais quittées si gaies et si pleines d'espoir, dans cette bienheureuse soirée où le cottage de Hampstead avait été témoin de nos adieux.
Encore Anne Catherick!... le souvenir de cette soirée de famille ne pouvait renaître en moi sans y rappeler les incidents du retour à Londres, accompli su clair de lune. Que signifiait tout ceci? Étions-nous donc destinés à nous rencontrer encore, cette femme et moi ? Après tout, c'était possible. Me savait-elle habitant de Londres ? Oui; je lui avais parlé de ma résidence, soit avant, soit après c(!tte bizarre question qu'elle -m'avait adressée sous l'empire de je ne sais quelle méfiance, en me demandant a si je connaissais j^eaucoup d'hommes qui eussent le rang de baronnet ». Avant ou après, — mon esprit n'était pas assez calme, en ce moment, pour me rappeler au juste lequel des deux.
Il s'écoula quelques minutes, avant que miss Halcombe te vint vers moi, la femme de chambre une fois congédiée. Elle aussi, à présent, semblait éprouver quelque irouble, quelque malaise.
' —Nous avons pris, monsieur Hartright, tous les arwngements nécessaires, me dit-elle alors. Nous nous sommes compris l'un l'autre, comme deux vrais amis, et nous pouvons immédiatement retourner au château. A vous parler franchement, je suis un peu inquiète de Laura. Elle méfait demander d'aller la trouver sans retard; et je tiens de sa suivante qu'une lettre, reçue ce matin par sa maîtresse, paraîtl'avoir singulièrement agitée; —la même lettre, sans doute, que je lui ai renvoyée, sur le point de venir ici...
Nous nous hâtâmes de reprendre, tout le long du tail-
lis. le sentier par lequel nous étions arrivés. Miss Hnlcombe, il est vrai, n'avait plus rien d'essentiel à me dire; mais je n'avais pas épuisé, moi, l'entretien que je voulais avoir avec elle. Dès l'instant où j'avais découvert que le visiteur attendu à Limmeridge était le futur de miss Pairlie, une amère curiosité, une singulière ardeur de jalousie me poussaient à savoir qui cet homme pouvait être. L'avenir ne m'offrirait sans doute pas une occasion plus favorable de poser cette question ; aussi la risquai-je pendant notre retour au château.
— Puisque vous avez la bonté de dire que nous noui sommes compris, miss Halcombe, repris-je; puisque vous êtes certaine que j'apprécie votre indulgence, et que
•j'entends régler ma conduite d'après vos désirs, puis-je me hasarder... — (J'hésitais, arrivé là; j'avais pris sur moi de pensera lui, mais il me semblait bien autrement pénible de parler de lui, en cette qualité de fiancé) — qui est le gentleman engagé à miss Fairlie?
Le message qu'elle avait reçu de sa sœur préoccupait évidemment son esprit; elle répondit, à mots pressés, et comme distraite :
— C'est un riche propriétaire dont les biens sont dans leHampshire...
Le Hampshirei... Anne Catherick y était née. Encore, et toujours, la Femme en blanc!... C'était une véritable fatalité.
— Et son nom? ajoutai-je, avec autant de calme et d'indifférence que j'en pus affecter.
— Sir Percival Glyde.
* Sir » — Sir Percival M La question d'Anne Catherick, cette soupçonneuse question, concernant les « baronneis » que je pouvais compter parmi mes connaissances, — venait à peine de quitter ma pensée, par suite du retour de miss Halcombe, que la réponse même de celte dernière Ty ramenait subitement. Je m'arrêtai sur place et la regardai.
(1) La particule « sir » est l'apanage exclusif de la chcvale:ie anglaise.
LA FCiMME ICN BLANC 89
— Sir Percival Glyde, répcta-t-elle, se figurant que je n'avais pas bien enlendu.
— Simple clievalier, ou baronnet? lui demandai-je, avec une agitation que je ne pouvais plus dissimuler.
Elle suspendit un moment sa réponse, et enfile, non sans quelque sécheresse :
— Baronnet, cela va sans dire.
Pas un mot de plus ne fut prononcé, ni d'un côté ni do l'autre, jusqu'à notre retour au château. Miss Halcombc monta aussitôt, en toute hâte, dans l'appartement de sa sœur. Pour moi, je me retirai dans mon atelier, afin de mettre en ordre, avant de les abandonner aux mains d'un autre, tous ceux des dessins de M. Fairlie que je n'avais pas encore restaurés et montés à nouveau. Des pensées que j'avais jusqu'alors refoulées, des pensées qui rendaient ma position plus intolérable que jamais, vinrent m'assaillir en foule dans ma solitude.
Elle était donc fiancée, et son futur époux se nommait sir Percival Glyde. 11 avait rang de baronnet, et ses domaines était situés dans le Hampshire.
Il existe en Angleterre des centaines de baronnets, et les grands propriétaires terriens se comptent par douzaines dans le Hampshire. A n'en juger que d'après les lois ordinaires de la probabilité, je n'avais pas l'ombre d'un motif, jusque-là, pour rattacher sir Percival Glyde aux soupçons exprimés par les questions de la Femme en blanc. Et pourtant, entre celle-ci et lui, le lien me semblait formé. Etait-ce parce que je l'associais dans ma pensée avec miss Fairlie? miss Fairlie que je ne pouvais plus désormais séparer d'Anne Catherick, depuis le soir où m'avait été révélée leur ressemblance de sinistre augure; ou bienj les événements de la matinée m'avaient-ilb
déjà tellement éiiervé que j'étais à la merci de tous les prestiges, dont la moindre circonstance fortuite pouvait abuser mon imagination? A ceci, je n'aurais su que répondre. Je sentais seulement que ce qui s'était passé entre mi^ Halcombe et moi, pendant que nous revenions du pavillon, m'avait très-singulièrement afïecté. La prévision de quelque péril impossible à découvrir, caché qu'il était dans les insondables profondeurs d'un avenir inconnu, pesait fortement sur moi. Comme autant de nuages r.moncelés sous un ciel obscur, mille doutes assiégeaient ma pensée; je me croyais déjà lié, peut-être pour jamais, à une série d'événements funestes, chaîne solide que rien ne pourrait rompre, pas môme mon prochain départ du Cumberland; — aucun de nous en verrait-il 'issue, l'issue définitivement arrêtée?... Si poignante que fût la souffrance produite en moi par le misérable avortement de mon fol amour, elle semblait émoussée, amortie, par l'appréhension dominante de celte obscure menace que le temps tenait suspendue sur nos têtes.
Je m'occupais de mes dessins depuis un peu plus d'une demi-heure, lorsque j'entendis heurter à ma porte. Sijr ma réponse, elle s'ouvrit, et, à ma grande surprise, miss Halcombe entra chez moi.
Elle semblait irritée et troublée. E^'e prit une chaise, sans me laisser le temps de la lui offrir, et s'assit à l'instant même fort près de moi.
— Monsieur Hartright, me dit-elîe, j espérais que nous eu avions fini, pour aujourd'hui du moins, avec tous ces tristes sujets de notre enî.-etien. Mais il n'en est pas ainsi. Quelques odieuses mancavres sont mises en jeu pour effrayer ma sœur et la détourner de son prochain mariage. Vous m'avez vue envoyer le jardinier au château, avec une lettre dont l'adresse, d'une écrfture singulière, portait le nom de miss Fairlie?
— Certainement.
— Cette lettre est un écrit anonyme, une ignoDle tentative pour faire tort à sirPercival Glyde dans l'esprit de ma sœup. Elle l'a tellement .agitée, tellement alarmée, nue j'ai eu toutes les peines du monde à lui reiidrc le
,alnu. nôcrssniro pour qircHc mo per.nil de quiUer son
rlcnienl. cl de venir vons trouver. Je sais bien que
r^r anaire de famille, pour laquelle je ne devra.
pas vous eonsuUer,car vous ne pouvez y prendre aucune
^^^:::î:::Z:ÏsHalco.l>el...Iep
pari, le plus prolbud intérêt à tout ce qui peut ailectei K-
bonheur de miss Fairlie ou le vôtre.
Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, sou ici soit ailleurs, vous êtes la seule personne de qui je uisse attendre un bon avis. Pour M. Fairhe, dans son K santé, avec Fhorreur que lui i-P-n^ f ^^^ cultes et les secreXs, quels qu'ils puissent être, il est impossible môme d'y songer. Notre ministre est un homme bon et faible qui, hors la routine de ses devoirs, n'entend rien à rien; et nos voisins appartiennent justement à cet ordre de relations vulgairement commodes, au'il n'est pas permis de déranger aux moments de trouble ou de péril. Ce que je voudrais savoir est ceci: dois-je immédiatement prendre toutes les mesures en mon pouvoir pour découvrir l'auteur de la lettre? dois-je, au coniraire suspendre mes démarches et aller trouver demain l'homme de loi chargé des intérêts de M. Fairlie? Toute la question, - peut-être Tort importante,- est deperare ou de gagner vingt-quatre heures. Dites-moi, monsieur Hartright, ce que vous en pensez. Si je navais deja ele contrainte, dans des circonstances fort délicates, de vous admettre à ma plus intime confiance, peut-être mon isolement même ne m'excuserait-il pas d'avoir recours a vous Mais les choses étant ce qu'elles sont, et après tout ce qui s'est passé entre nous, je ne dois certainement pas avoir tort d'oublier la date si récente de notre
amitié... ^ , -r •
Elle me passa la lettre qui, sans autre formule preliminaire, débutait brusquement comme suit:
« Crovez-vous aux rêves? Je l'espère pour vous. Voyez ce que dit l'Écriture touchant les rêves et leur réalisation (Genèse XI, 8, XII, 25 ; Daniel IV, 18-25) ; profitez ensuite,
avant qu'il ne soit trop tard, de l'avertissement que je vous envoie.
« La nuit dernière, miss Fairlie, j'ai rêvé de vous. J'ai rêvé que j'étais dans le chœur d'une église, à l'intérieur de la grille oià s'agenouillent les communiants; j'étais debout a un des côtés de l'autel; le prêtre avec son surplis et son « prayer book » était debout à l'autre.
« Après un laps de temps, sont arrivés vers nous, pour remplir les cérémonies du mariage, et descendant de la Sacristie, un homme et une femme. La femme, c'était j^ous. Dans votre belle robe de soie blanche, et sous votre long voile de dentelle blanche, vous sembliez si jolie et si parfaitement innocente, que mon cœur s'apitovait. sur vous, et que les larmes me vinrent aux yeux.
« Des larmes de compassion, ma jeune dame : or le ciel bénit celles-là; et au lieu de tomber de mes yeux, comme celles que chacun de nous verse tous les jours, elles se changèrent en deux rayons de lumière qui, de proche en proche, vibrant toujours plus loin vers l'homme debout avec vous devant l'autel, finirent par toucher sa poitrine. Les deux rayons jaillirent alors en arceaux et formèrent entre lui et moi comme deux arcs-en-ciel lumineux. Mon regard les suivit, et pénétra jusqu'au fin fond de son cœur.
« L'extérieur de l'homme qife vous épousiez n'avait rien que d'assez agréable. Il n'était ni grand ni petit, — mais peut-être un peu au-dessous de la taille moyenne. Un homme encore agile, actif, d'humeur altière, — on lui donnerait environ quarante-cinq ans. Il était pâle, et avait le front dégarni de cheveux, mais ceux qu'on voyait sur sa tête, noirs encore, n'étaient mêlés d'aucun fil d'argent. Son menton était rasé; mais le long de ses joues et sur sa lèvre supérieure une belle barbe brune poussait librement. Ses yeux étaient bruns aussi, et doués d'un vif éclat; son nez, parfaitement régulier, n'eût pas mal convenu à une femme. J'en dirai autant de ses mains. De temps en temps, une toux sèche et sifflante venait le déranger; et quand alors il portait à sa bouche sa main droite, si fine et si blanche, il laissait entrevoir, sillonnant le dos de cette main, la cicatrice rouge d'une ancienne
blessure. Mon rèvc m'a-l-il bien iiioniré l'iiomme en qiieslioii? C'est vous qui le savez, miss Fairiie, et vous pouvez dire si ce rêve ui'a trompé ou non. Lisez, à présent, ce que je vis sous ces beaux dehors; — je vous en supplie, lisez et comprenez!...
« Mon regard suivit les deux rayons de lumière, et pénétra jusqu'au fond de son cœur. Ce cœur était noir comme la nuit, et il y était écrit en lettres de flamme où se reconnaissait la main de l'Ange déchu : « Sans pitié, sans remords! Il a jonché de misères les voies de bien d'autres créatures ; il jonchera de misère la voie de cette femme maintenant debout auprès de lui! » Je lus cela; les rayons de lumière haussèrent alors, et passèrent sur son épaule; là, derrière lui, la tête d'un démon qui riait. Les rayons de lumière changèrent encore de direction et passèrent sur votre épaule; là, derrière vous une douce figure d'ange; elle pleurait. Pour la troisième fois, les rayons de lumière changèrent encore; ils passaient alors, comme un glaive, entre cet homme et vous. Puis ils s'élargirent, vous séparant violemment l'un de l'autre. Et le prêtre chercha vainement dans son livre les prières du Mariage ; elles en avaient été arrachées ; et il referma le volume <ïu'il jeta loin de lui par un geste de désespoir. Moi, je m'éveillai les yeux pleins de larmes, et mon cœur battait, — car je crois aux rêves.
« Croyez-y aussi, miss Fairiie ! Dans votre propre intérêt, je vous en supplie, croyez-y comme j'y crois ! Joseph et Daniel, et bien d'autres encore, dans l'Écriture, ont interprété les songes. Fouillez le passé de cet homme à la cicatrice avant de prononcer les paroles qui feront de vous sa femme, sa femme à jamais malheureuse! Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous que je vous mets ainsi sur vos gardes. Aussi longtemps que le. souffle vital passera dans ma poitrine, je m'intéresserai à votre bonheur. La fille de voire mère a dans mon cœur une place à part, — car votre mère fut ma première, ma meilleure, mon unique amie. »
Ainsi finissait cette missive extraordinaire qui ne portait d'ailleurs aucune sorte de si^nalure.
Rien à conjecturer d'après récriture de la lettre. C'étaient, sur un papier rayé, de ces caractères tremblés, contrariés, qu'on trouve souvent sous le nom de « ronde », dans les cahiers d'écoliers. lU étaient indécis, peu appuyés, çà et là effacés par des pâtés d'encre, mais, à cela près, n'avaient rien qui les pût faire reconnaitre.
— Ceci n'est pas la lettre d'une personne illettrée, dit miss Halcombe, et il est en même lemps bien certain, vu son incohérence, qu'elle n'a pas été écrite par quelqu'un appartenant aux rangs élevés de la société. La phrase relative au costume et au voile de la fiancée, quelques expressions encore, çà et là, me semblent devoir la faire attribuer à une femme. Qu'en pensez-vous, monsieur Hartright?
— Je suis de cet avis. Et non-seulement ceci me semble la lettre d'une femme, mais en même lemps d'uae femme dont l'esprit doit être...
— Dérangé, n'est-ce pas? dit aussitôt miss Halcombe, Eh bien! moi aussi, j'ai été frappée de la même idée...
Je n'ajoutai rien. Tout à l'heure, tandis que je parlais, mes yeux s'étaient arrêtés sur la dernière phrase de la lettre : « ha fille de votre mère a une place à part dans mon cœur, — car votre mère fut ma première, ma meilleure, mon unique amie ». Ces paroles et le doute que justement je venais d'émettre sur l'état mental de l'auteur de cette épître, agissant ensemble sur mon esprit, me suggérèrent une idée que j'avais littéralement pcui* d'exprimer nettement, ou même de nourrir en secret. Je commençais à me demander si mes propres facultés ne couraient pas risque de perdre leur équilibre. N'était-ce pas une sorte de monomanie que de ramener ainsi toute circonstance extraordinaire, toute parole imprévue à la même source cachée, à la même sinistre influence?... Cette fois, je résolus, pour mettre à l'abri et mon bon sens et mon courage, de ne prendre aucun parti qui ne fût basé sur des faits précis, et d'écarter résolument toute tentation qui s'offrirait à moi sous forme de conjecture logique.
— S'il se présente une chance d'arriver à connaître la
LA rK.MMI-: EN liLANG
persoiiiie (Hii a l'-crit ceci, dis-jc en replaçant la loLlrc dans Icsnuiins do miss Ilalconibo, nous ne forons pas mal de la saisir sans perdre de temps. Nous devrions, j'imagine, questionner de nouveau le jardinier sur la vieille l'emme qui lui a donné ce message, et, partant de là, nous continuerions notre enquête aux environs. Mais, d'abord, une question : Vous venez de mettre en avant, comme alternative possible, une consultation que vous demanderiez demain au jurisconsulfe chargé des intérêts de M. Fairlie. Ne pourrait-on recourir à lui un peu plus tôt? Pourquoi pas des aujourd'hui?
— Pour vous expliquer ceci, dit miss Halcombe, il faut entrer, relativement au mariage projeté de ma sœur, dans certains détails que je n'ai pas jugé utile ou à propos de vous faire connaître ce matin. Un des motifs qui amènent ici, lundi prochain, sir Percival Glyde est le désir de faire fixer l'époque de son mariage, jusqu'à présent restée incertaine. Il paraît attacher quelque importance à terminer les choses avant la fin de l'année.
— Miss Fairlie a- 1- elle connaissance de ce désir? dcmandai-je avec émotion.
— Elle ne le soupçonne même pas et, après ce qui est arrivé, je ne prendrai pas sur moi la responsabilité de l'éclairer à cet égard. Sir Percival n'a parlé de ses inlenlions qu'à M. Fairlie, et celui-ci, comme tuteur de Laura, m'a dit lui-même qu'il était tout disposé à s'y prêter. Il a écrit à Londres à l'avocat de la famille, M. Gilmore. M. Gilmore se trouve en ce moment à Glascow pour quelques affaires, et, dans sa réponse, il propose de s'arrêter à Limmeridge-House, en retournant à Londres. Il arrivera demain et passera quelques jours avec nous, de façon à ce que sir Percival ait le temps de plaider sa cause. S'il la gagne, M. Gilmore rentrera dans la capitale, emportant avec lui toutes les instructions nécessaires pour la rédaction du contrat. Vous comprenez, maintenant, monsieur Hartright, pourquoi j'ai ajourné à demain la consultation légale. M. Gilmore est l'ancien ami, l'ami éprouvé des Fairlie, depuis deux gjénérations; plus qu'à tout autre, nous pouvons nous fier à lui... ;
dC, LA FEMME EN TlLAXG
Le contrat! ce simple mot m'avait plongé dans un désespoir jaloux qui agissait comme un poison sur mes instincts les plus élevés et les meilleurs. Je commençais à penser, — pénible aveu que celui-ci, mais je ne dois rien supprimer dans les terribles révélations qui me sont aujourd'hui imposées, — je commençais à penser, dis-je, avec une fièvre d'espérance haineuse, aux vagues accusations que la lettre anonyme faisait peser sur la tête de sip Percival Glyde. Si ces charges insensées allaient se trouver par hasard étayées de quelque vérité, qu'arriverait-il? Qu'arriverait-il, si cette vérité pouvait-être établie avant que le fatal consentement eût été donné, avant que les condilionsdu mariage fussent arrêtées définitivement? J'ai voulu, depuis, me faire celte conviction, que l'unique sentiment qui m'animât, en cette circonstance, était un pur dévouement aux intérêts de miss Fairlie. Mais je ne suis jamais parvenu à m'inoculer celte illusion, et je ne dois pas essayer maintenant de l'imposer à d'autres. Ce sentiment dont j'étais animé avait pour origine et pour but une haine elTrénée, un désespoir vindicatif contre l'homme destiné à devenir (r son » mari.
— Si nous voulons découvrir quelque chose, repris-je, obéissant à la nouvelle influence qui agissait sur moi, nous ferions bien de ne pas perdre une minute. Je ne puis donc que vous suggérer de nouveau l'opportunité de questionner encore une fois le petit jardinier, et de faire enquête, immédiatement après, dans tout le village.
— Pour l'un et l'autre objet, me dit, miss Halcombe en se levant, je crois que je puis vous venir en aide. Partons, monsieur Hartright, partons de suite, et voyons ensemble à faire pour le mieux!...
J'avais la main sur le bouton de la porte, — mais je m'arrêtai tout à coup pour lui adresser, avant de partir, une question essentielle.
— Dans un des paragraphes de la lettre anonyme, lui dis-je, se trouve une espèce de signalement très-détaillé. Sir Percival Glyde n'y est pas nommé, je le sais, — mais cette minutieuse description donne-l-elle de lui une idée approximative?
— Elle est d'une exactitude parfaite ; môme en ce qui touche à ses quarante-cinq ans...
Quarante-cinq ans et elle n'en avait pas encore vingt et un! On voit tous les jours des mariages aussi disproportionnés sous ce rapport; et l'expérience a démontré que ces sortes d'unions sont souvent les plus heureuses Je le savais, — et cependant la simple mention de cetltf inégalité dans leurs âges vint ajouter à la méfiance, à lîi haine aveugle qu'il m'inspirait.
— Oui, parfaitement exact, continua miss Halcombe, même en ce qui touche cette cicatrice à la main droite, résultat d'une blessure qu'il reçut, il y a déjà bien des années, pendant un voyage en Italie. On ne saurait douter que les moindres détails relatifs à son extérieur ne soient parfaitement connus de l'auteur delà lettre.
— Si j'ai bonne mémoire, on parle même d'une sorte de toux qui, de temps en temps, le fatigue ?
— Oui, et ce qu'on en dit est parfaitement exact. Luimême la traite fort légèrement, bien que ses amis parfois s'en inquiè^.ent.
— Je suppose que nulle rumeur fâcheuse n'a jamais attaqué sa réputation.
— Monsieur Hartright ! j'espère que vous n'êtes pas assez injuste pour vous laisser influencer par cette lettre infâme?...
Je me sentis rougir, car au fond j'avais conscience qu'il en était ainsi.
— J'espère bien que non, répondis-je, bégayant un peu. Peut-être, au reste, n'avais-je pas le droit de poser cette question ?
— Je n'ai pas de regfet que vous l'ayez posée, me dit^ elle, car elle me met à même de rendre justice à la bonne renommée de sir Percival. Ni moi, ni aucun membre dd ma famille, monsieur Hartright, n'avons entendu murmurer contre lui la moindre insinuation. Il a été le candidat vainqueur dans deux élections parlementaires vivement contestées, et U est sorti intact de celte double épreuve. E\) Angleterre, un homme qui a pu faire cela est uii hcnune dont la réputation est solidement établie...
SS LA FEMME Ei\ BLANC
Je lui ouvris la porte sans rien répliquer, et je la suivis au dehors. Elle ne m'avait point convaincu. L'ange luimêrne qui tient les registres du greffe céleste serait descendu d'en haut pour ouvrir son livre devant mes faibles yeux, qu'il ne m'aurait pas convaincu davantage.
Nous trouvâmes le jardinier à son travail quoti^lien; mais nous eûmes beau le questionner, aucune réponse de quelque valeur ne pût être arrachée à l'impénétrable stupidité de ce gamin. La femme qui lui avait remis la eltre était vieille ; elle ne lui avait pas adressé une seule parole ; elle s'en était allée en grande hâte dans la direction du midi. Voilà tout ce que nous pûmes tirer du jardinier.
Le village était situé au midi du château. Par conséquent, ce fut vers le village que nous nous rendîmes ensuite.
Notre conquête à Limmeridge fut patiemment suivie dans toutes les directions, et parmi des gens de toute espèce, de toute condition. Mais nous n'en obtînmes rien. Trois des habitants nous affirmèrent, à la vérité,\ qu'ils avaient vu la femme en question ; mais, comme ils ne purent ni en donner le signalement, ni s'accorder sur l'exacte direction qu'elle suivait au moment où, pour la dernière fois, ils l'avaient observée, ces trois brillantes exceptions à la règle d'ignorance ne nous fournirent, en réalité, aucune assistance particulière.
Le cours de nos inutiles investigations finit par nous conduire jusqu'à cette extrémité du village où étaient situées les écoles fondées autrefois par mistress Fairlie. En passant à côté du bâtiment destiné aux garçons, j'insinuai qu'il serait peut-être bon de questionner le maitro d'école, auquel, en vertu de san office, nous devions
supposer rinlelligcnce la moins obtuse de toutes celles d(; l'endroit.
— Je crains bien, dit miss Ilalcombe, que le maître d'école se soit trouvé occupé de sa classe justement à l'heure où cette femme a dû, en allant et en revenant, traverser le village. Cependant, il n'en coûte rien d'essayer...
Nous entrtàmes dans l'enclos destiné aux jeux des écoliers, et, en faisant le tour afin de gagner la porte, située à l'autre extrémité du bâtiment, nous passâmes- près de la fenêtre qui éclairait la salle d'étude. Je m'y arrêtai un moment, et je regardai.
Le maître d'école, assis dans sa haute chaire et me tournant le dos, paraissait en train de haranguer les élèves, tous groupés devant lui, à une exception près. Celait un petit entêté, à cheveux blonds et presque blancs, debout dans un coin, sur un tabouret, et mis à part comme une brebis galeuse, •— #ne espèce de Crusoé en miniature, condamné, par voie pénale, à vivre seul dans celte manière d'île déserte.
La porte, quand nous y parvînmes, était ouverte à moitié, et arrêtés sous le porche, pendant à peu près une minute, nous entendions clairement la voix du maître d'école.
— Enfants, disait cette voix, prenez garde à mes paroles!... Si j'enlends une seule fois encore, dans cette v €Cole, de pareilles balivernes à propos « d'esprits, » vous vous en trouverez mal, tous tant que vous êtes. Des esprits, il n'y en a pas en ce monde; par conséquent, tout enfant qui croit aux esprits, croit en une chose qui ne saurait être; or, un élève de l'école de Limmeridge, croyant à une chose qui ne saurait être, tourne le dos à toute raison, à toute discipline, et s'attire par là un châtiment bien naturel. Vous voyez tous là-bas, sur ce tabouret de punition, Jacob Postlethwaite. Il a été mis en pénitence, non pour avoir dit qu'un esprit lui était apparu hier soir, mais parce qu'il est trop effronté, trop obstiné pour ouvrir l'oreille à la raison, et parce qu'il persiste à dire qu'il a vu l'esprit, bifiii-mie-iaiui aie dit, moi, oue
OTHECA
pareille chose ne saurait être. Si je ne puis en venir à bout autrement, je prétends débarrasser Jacob Poslleth waite, à bons coups de canne, de cet esprit qui l'obsède; que s'il se communiquait, cet esprit, au reste de l'école, eh bien I je pousserais l'exorcisme un peu plus loin, et, toujours à coups de canne, je guérirai l'école entière de son obsession.
— Je crains que nous n'ayons mal pris le temps de notre visite, me dit miss Halcombe, au moment où, après la magnifique péroraison du maître d'école, elle poussait la porte, me montrant le chemin.
Notre apparition produisit sur les écoliers une sensation profonde. Ils paraissaient convaincus que nous étions venus tout exprès pour voir étriller Jacob Postlethwaite.
~ Allez-vous-en tous dîner ! dit le maître d'école; tous, excepté Jacob, naturellement. Jacob restera où il est, et l'esprit lui apportera son dîner, si tant est que l'esprit veuille s'en donner la«peine.
En voyant disparaître à la Ibis ses camarades et la perspective de son dîner, Jacob perdit quelque chose de sa contenance. Il ôta les mains de ses poches, attacha un long regard sur ses poings fermés, les porta résolument à ses yeux, et, une fois là, les y fit tourner comme le pilon tourne dans le mortier, accompagnant ce geste de petits reniflements spasmodiques qui se suivaient à intervalles égaux. — signaux intermittents de sa détresse enfantine.
— Nous sommes venus ici, monsieur Demspter, dit miss Halcombe interpellant le maître d'école, pour vous demander un renseignement, et nous ne nous attendions guère à vous trouver conjurant un esprit. Que signifie tout ceci? Qu'est-il arrivé?
— C'est ce petit drôle, miss Halcombe, qui a mis toute l'école sens dessus dessous, en déclarant que, hier soir, il avait rencontré un esprit, répliqua le digne instituteur. Et il persiste encore dans cette histoire absurde, malgré tout ce que je peux lui dire.
— Voilà qui est extraordinaire, dit miss Halcombe; je ne supposais à aucun de vos écoliers assez d'imagination pour voir un fantôme. Ceci ajoute quelque chose, vériia-
LA FEMMK EN RLANC 101
blement, à la lâche, déjà bien assez dure, de former les jeunes intelligences que fournit Limmeridge : — je souhaite, monsieur Dempsler, que vous vous en tiriez à votre honneur. D'ici lîj, je vous dirai, si vous le permettez, pourquoi je suis venue et ce que j'attends de vous...
Elle fit ensuite à l'instituteur la question que nous
avions déjà posée à presque tous les autres habitants du
village. Elle reçut la même décourageante réponse.
; M. Dempster n'avait pas aperçu l'inconnue sur la trace
de qui nous marchions ensemble.
— Nous ferions aussi bien de rentrer, monsieur, me dit miss Halcombe; nous ne trouverons pas, bien évidemment, les indices que nous cherchons...
Elle avait déjà salué M. Dempster, et allait quitter la salle d'études, lorsque l'attitude désolée de Jacob Postlethwaite, pleurnichant amèrement sur le tabouret de pénitence, attira son attention au moment où elle passait devant lui, et la fit s'arrêter un instant pour lui ardresser quelques paroles de consolation.
— Pourquoi donc, petit nigaud, lui dit-elle, pourquoi ne pas demander pardon à M. Dempster, et ne plus parler du fantôme?
— Heu ! — mais je l'ai vu, le fantôme ! s'obstinait à dire Jacob Postlehwaite, avec im éclat de larmes et des regards tout effarés.
— Sottises!... vous n'avez rien vu de pareil... Un fantôme!... et quel fantôme a jamais...
— Pardon, miss Halcombe, interrompit l'instituteur, tant soit peu déconcerté; peut-être vaudrait-il mieux ne pas queslionner cet enfant; l'obstination avec laquelle il s'entête dans sa ridicule fable, passe vraiment toute croyance, et vous pourriez l'amener, sans qu'il le sût, à...
— A quoi? interrompit miss Halcombe, avec une certaine vivacité.
-- A blesser, sans le savoir, votre sensibilité, dit M, Dempster, qui semblait de plus en plus mal à l'aise.
— Sur ma parole, M. Dempster, vous faites grand honneur a ma sensibilité ea la croyant susceptible d'être
blessée par un marmot comme celui-ci !... Se tournaut alors vers le petit Jacob, avec une expression de défi raileur, elle entreprit immédiatement de le catéchiser..— Allons! disait-elle, je prétends approfondir toute cette alTaire... Quand avez-vous vu l'esprit, méchant garçon? ^ — Hier soir, à la brune, répondit Jacob.
— Ah ! c'était hier soir, et au crépuscule? Eh bien ! de quelle couleur était-il?
— Tout blanc, comme sont les esprits, répondit le • voyeur de spectres, avec une confiance au-dessus de son âge. ï
— Et où était-il?
— Tout là-bas, là-bas, dans le cimetière, — là où vont les esprits...
— « Là où vont les esprits » et « comme sont les esprits »; — mais, petit imbécile, ne dirait-on pas que les mœurs et coutumes des esprits vous sont familièrement connues depuis votre plus jeune âge!... Vous savez, en tout cas, votre histoire sur le bout du doigt. Probablement, vous pourrez me dire, maintenant, de qui cet esprit était le fantôme?
— Eh! mais, oui, je le puis, répondit Jacob, secouant la tête, avec une expression de triomphe mélancolique.
M. Demspter avait déjà essayé, à plusieurs reprises, d'intervenir dans ce dialogue entre miss Halcombe et son élève; il mit, cette fois, une certaine résolution à se faire , entendre. ■
— Veuillez m'excuscr, miss Halcombe, dit-il, si je me permets de vous faire observer qu'en questionnant cet enfant, vous n'aboutissez qu'à l'encourager. •
.— L'interrogatoire touche à sa fin, monsieur Dempsler, et une seule réponse me suffira désormais. Eh bien ! continua-elle, se tournant vers l'enfant, de qui avez-vous vu le fantôme ? .
— C'était celui de mistress Fairlie, répondit Jacob à demi-voix.
L'effet que cette déclaration extraordinaire produisit sur miss Halcombe justifia pleinement Tinsislance que l'instituteur avait mise à ne pas laisser aboutir l'interro-
gatoire commencé. Elle rougit d'indignation, — s'avança sur le petit Jacob, avec une soudaineté irritée qui l'effraya et le fit pleurer de plus belle, — ouvrit la bouche pour lui parler, — se contraignit, à l'instant même, — et, au lieu de l'élève, apostropha le maître.
— A quoi servirait, dit- elle, de rendre responsable de ce qu'il peut dire, un enfant comme celui-ci? Je soupçonne fort que cette idée a dû lui être mise en tête par des gens plus âgés que lui. Si donc, monsieur Dempster, certains habitants du village ont oublié le respect et la reconnaissance dus à ma mère par tous et chacun d'entre eux, je m'appliquerai à les découvrir; puis, si j'ai quelque influence sur M. Fairlie, ils expieront certainement leur méfait.
-- J'espère bien, — que dis-je? miss Halcombe, je suis sûr, que vous vous abusez en ceci, répliqua le maitre d'école. Il n'y a, dans toute ceîte affaire, que la perversité et la folie de ce misérable enfant. Il a vu, ou il a cru voir, dans la soirée d'hier, en traversant le cimetière, une femme en blanc; cette apparition, réelle ou chimérique, se tenait debout auprès de la croix de marbre qu'il sait, comme le savent tous les habitants de Limmeridge, avoir été placée à titre de monument sur la fosse ou repose mislress Fairlie. Ces deux circonstances suffisaient, et de reste, pour suggérer à l'enfant cette réponse qui, à bon droit, vous a semblé choquante.
Bien que miss Halcombe ne parût pas convaincue, elle sentait évidemment que l'interprétation du maître d'école était trop plausible pour qu'on la contredit ouvertement. Aussi se borna-t-elle à le remercier de l'attention qu'il lui avait prêtée, et à lui promettre de le revoir quand elle aurait tiré au clair les doutes dont elle l'avait entretenu. Ceci dit, elle prit congé de lui, et m'emmena hors de l'école. ■
Du commencement à la fm de cette étrange scène, je m'étais tenu à part, écoutant avec la plus scrupuleuse attention, et tirant, moi aussi, mes conclusions. Dès que nous nous relrouvàmes seuls, miss Halcombe me demanda si, de tout ce que je venais d'entendre, j'avais pu me former une opinion quelconque.
— Une opinion très-arrêtée, répondis-je; l'hisloire de l'enfant, autant que je puis croire, est basée sur un fait réel... J'avoue que je tiens beaucoup à voir le monument élevé sur la fosse de mistress Fairlie, et à examiner le terrain qui l'avoisine.
— Vous verrez cette tombe...
Après m'avoir ainsi répondu, et tout en marchant à côté de moi, elle garda un instant le silence, absorbée dans ses réflexions.
— Ce qui est arrivé dans celte école, reprit-elle, m'avait si bien fait oublier la lettre, que j'ai quelque peine à revenir là-dessus. Ne devons-nous pas renoncer à continuer notre enquête, et attendre tout simplement jusqu'à demain pour en confier la suite à M. Gilmore?
— En aucune façon, missHalcombe; ce qui est arrivé à l'école m'encourage, au contraire, à persévérer dans nos investigations.
— D'oîi vient que cela vous encourage ?
— Parce que cela vient à l'appui d'un soupçon que j'ai conçu au moment où vous me donniez la lettre à lire.
— Vous avez eu probablement de bonnes raisons, monsieur Hartright, pour me dissimuler jusqu'ici ce soupçon ?
— Je craignais, je vous l'avoue, de m'y trop laisser aller : je le supposais complètement absurde, je m'en méfiais, comme résultant peut-être de quelque infirmité d'imagination. Il m'est impossible, maintenant, de l'envisager ainsi. Non-seulement les réponses de l'enfant luimême à vos questions, mais, de plus, une expression tombée par hasard des lèvres de l'instituteur, tandis qu'il commentait celte histoire, ont imposé de nouveau cett6 idée à mon esprit. Les événements à venir peuvent bien encore, miss Halcombe, renvoyer cette idée dans le pays des chimères; mais, en ce moment, j'ai la ferme conviction que le prétendu fantôm.e du cimetière ne fait,. avec l'auteur de la lettre anonyme, qu'un seul et même personnage...
Elle s'arrêta, pâht, et me regarda en face avec émotion.
— Quelle personne ?
— Sans le savoir, l'instituteur vous l'a dit. En vous parlant de la mystérieuse figure que l'enfant a vue dans le cimetière, il l'a désignée ainsi : — Une Femme en blanc.
— Ce n'est pas Anne Catherick ?
-— Si... c'est Anne Galherick...
Elle passa son bras sous le mien, et s'y appuya, comme près de se laisser tomber.
— Je ne sais pourquoi, dit-elle à voix basse, mais, dans ce soupçon qui vous est venu, quelque chose me trouble subitement et semble m'ôter toute énergie. Je ressens... Ici elle s'arrêta et tâcha d'écarter en riant l'idée qui s'offrait à elle. — Monsieur Hartright, continua- t-elle ensuite, je vais vous montrer le tombeau, et rentrer ensuite immédiatement. Je ne dois pas laisser trop longtemps Laura toute seule ; il vaut mieux que je revienne lui tenir compagnie...
Nous étions, quand elle parla ainsi, près du cimetière. L'église, triste édifice de pierrre grisâtre, était située au fond d'un petit vallon, de manière à se trouver abritée contre les vents froids qui balaient, de tous côtés, cette contrée marécageuse. Se détachant du flanc de l'église, le champ du repos semblait gravir la pente de la colline. Il était entouré d'une muraille peu élevée, en pierres brutes, et découvert de tous côtés, si ce n'est à une de ses extrémités , où un petit ruisseau s'écoulait , pour ainsi dire, goutte à goutte, au penchant du coteau pierreux, et où un bouquet d'arbres nains projetaient leurs ombres étroites sur un gazon ras et clair semé. Au delà du ruisseau et des arbres, et non loin des trois barrières de pierre qui, d'espace en espace, marquaient les entrées du cimetière, s'élevait la croix de marbre blanc qui distinguait des humbles monuments dispersés autour d'elle, la tombe de mistress Fairlie.
— Je n'ai pas besoin de vous accompagner plus loin, me dit miss Halcombe en me désignant ce tombeau. Si vous découvrez quelque chose qui vous confirme dans l'idée dont vous m'avez parlé, ne me la laissez pas ignorer !... Nous nous reverrons au château...
Elle me quitta. Je descendis aussitôt vers le cimetière, et traversai la barrière par laquelle on arrivait en droite ligne au tombeau de mistress Fairlie.
L'herbe qui l'entourait était trop courte et le sol trop dur pour garder aucune trace de pas. Déçu de ce côté, j'examinai attentivement la croix et son piédestal cubique, sur le marbre duquel l'épitaphe était inscrite.
La blancheur originelle de la croix était, çà et là^ un peu ternie par les taches que la pluie dépose sur le monument ; le piédestal de même, du côté de l'inscription, sur une bonne moitié de cette face. L'autre moitié, en revanche, attira immédiatement m.on attention par l'absence complète de toute souillure, de toute impureté quelconque. En y regardant de plus près, je constatai qu'elle avait été nettoyée, — récemment nettoyée, — du sommet à la base. Entre la portion ainsi lavée ou grattée et celle qui ne l'était pas encore, la limite se voyait clairement, partout où l'inscription laissait à nu quelque espace de marbre blanc ; — elle se voyait aussi nettement qu'une ligne artificiellement tracée. Qui donc avait commencé le nettoyage de ce marbre, et qui l'avait laissé inachevé ?
Je regardai autour de moi;, cherchant avec surprise comment cette question pouvait être résolue. Du point où j'étais, on ne voyait pas trace d'une habitation quelconque; le champ du repos était en son entier abandonné aux morts. Je revins à l'église, dont je fis le tour, et gagnai ainsi le chevet; je traversai alors le mur de l'enclos par une autre barrière que celle qui m'avait donné accès, et me trouvai au sommet d'un sentier, lequel descendait au fond d'une carrière abandonnée. Un petit cottage, divisé en deux compartiments, s'adossait à une des parois de la carrière; et, sur le seuil, une. vieille femme était occupée à je ne sais quel blanchissage.
J'allai vers elle, et entamai une conversation au sujc. du cimetière et de l'église. Cette bonne femme était assez: bavarde, et, dès le début, m'informa que son mari cumulait les deux emplois de clerc de paroisse et de fossoyeur. Je vantai ensuite le monument de mistress Fairlie. La
vieille femme, secouant la lête, me dit que je ne l'avais pas vu dans « son plus beau ».
Son mari était charge d'en avoir soin ; mais il avait été si malade et si faible, depuis des mois et des mois, qu'à peine, les dimanches, se pouvait-il traîner à l'église pour y remplir ses fonctions. En conséquence, le monument avait été négligé. Maintenant, le digne homme allait un peu mieux, et probablement, dans huit ou dix jours, se trouverait assez rétabli Dour rcjcr^ndra son travail et nettoyer le tombeau.
Ces informations, — Je les dégageai d'un bavardage assez incohérent et du plus mauvais patois qui se parle dans le Cumberland, — ces informations m'apprirent tout ce qu'il m'importait de savoir. Après avoir oiTert à la pauvre femme une insignifiante rémunération, je revins de suite à Limmeridge-House.
Le nettoyage partiel du monument était, sans nul doute, le. fait d'une main étrangère. Combinant ce que je venais de (Recouvrir ainsi, avec les soupçons que j'avais conçus en écoutant l'histoire de cet esprit aperçu à la tombée du jour, je n'avais plus besoin de rien pour me confirmer dans la résolution de faire sentinelle, ce soir même, auprès du tombeau de misiress Fairlie; — d'y. retourner, au coucher du soleil, et de ne pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il fit complètement nuit. Le nettoyage du monument étant resté Incomplet, la personne qui l'avait commencé viendrait l'achever très-probable, ment.
En revenant au château, j'informai miss Halcombe du projet que j'avais conçu. Tandis que je le lui expliquais, elle semblait surprise et un peu troublée; cependant, elle n'y fit aucune objection positive. — Jespère, me ditelle seulement, que tout ceci n'aura pas mauvaise fin. ~ Au moment où elle me quittait de nouveau, je l'arrêtai pour lui demander, avec tout le sang-froid dont je pus m'armer, en quel état de santé se trouvait miss Fairlie. Un peu de calme était revenu; ei miss Haicombe espérait In décider à profiter du soleil do l'après-midi pour prendre eu deiiors quelque exercice.
m LA FEMME EN BLANC
Je revins dans mon atelier pour continuer à remettre en ordre les dessins confiés à mes soins. C'était là une besogne urgente, et bien nécessaire de plus pour m'aider à détourner mon attention de moi-même et de mon triste avenir. Je suspendais mon travail de ^emps à autre pour regarder par la croisée et suivre, dans le ciel, le lent abaissement du soleil vers l'horizon. Dans un de ces moments accordés au loisir, je vis une femme suivre le large sentier sablé qui passait sous ma fenêtre. — C'était miss Fairlie.
Je ne l'avais pas aperçue depuis ie malin, et, mêmÇ alors, je lui avais à peine parlé. Un autre jour à passera- Limmeridge était maintenant tout ce qui me restait; et, après celte unique journée, me3 yeux ne la reverraienl plus jamais. Celle pensée suffisait bien pour me reteniï à la fenêtre. Fidèle aux égards que je lui devais, je disposai la jalousie de manière que, levant les yeux, elle ne pût me voir; mais je ne sus pas me priver du bonheur de laisser mes regards l'accompagner, pour la dernière fois, aussi longtemps que durerait sa promenade.
Un manîeau brun, jeté sur une simple robe de soie noire, voilà toute sa toilette. Elle avait sur la tête ie même chapeau de paille qu'elle portait le jour où nous nous étions vus pour la première fois. Un voile seulement y était aujourd'hui fixé, qui me cachait son charmant visage. A côté d'elle piaffait un petit lévrier d'Italie (le compagnon favori de ses excursions dans la campagne), sous l'élégante couverture de drap rouge qui abrilait des morsures du vent la peau délicate de ce gracieux animal. Elle ne semblait pas faire attention à lui Elle marchait droit devant elle, la tête un peu inclinée, eL les bras roulés sous son manteau. Ces feuilles mortes, qui, le matin même, alors qu'on m'avait parlé du mariage projeté pour elle, passaient tourbillonnant devant moi, chassées par le vent, tourbillonnaient aussi devant elle, et se dispersaient à ses pieds, tandis qu'elle marchait aux mourantes clartés d'un pâle soleil. Le chien frissonnait et tremblait, frottant ses flancs aux vêtements de sa maîtresse, comme pour réclamer avec impatience quel-
que signe d'attention, quelque encouragement anîical. Mais elle ne songeait pas à lui; elle marchait et marchait toujours, toujours s'éloignant de moi, toujours soulevant dans sa marche les feuilles mortes du sentier; et mes yeux restèrent sur elle avec une fixité douloureuse, sur elle qui s'éloignait ains?, jusqu'au moment oii ils cessèrent de la voir, et oîi je demeurai seul avec mon cœur affaissé.
Une heure encore me suffit pour achever le travail que je venais de reprendre, et, au bout de cette heure, le soleil était couché. -Je pris, dans le vestibule, mon chapeau et mon surtout; puis, sans rencontrer personne, je me glissai hors du château.
Les nuages passaient, rapides et en désordre, du côte du couchant, et un vent glacé soufflait de la mer. Si éloignées que fussent les grèves, le bruit du ressac, passant par-dessus les marécages, arrivait lugubre à mes oreilles au moment oii j'entrai dans le cimetière. Pas une créature vivante n'était en vue. L'endroit semblait plus désert que jamais, tandis que, choisissant mon poste, je demeurais au guet, les yeux fixés sur la croix blanche qui dominait la tombe de mistress FairUe.
XÏII
La situation du cimetière, de tous côtés exposé aux regards, m'avait obhgé de choisir avec soin la place où je devais m'embusquer.
La principale entrée de l'église était du côté qui longeait le champ du repos, et cette porte était abritée par un porche muré sur ses deux faces latérales. Après un peu d'hésitation, naturelle chez un homme qui n'aime pas à se cacher alors même que la nécessité lui en est démontrée, j'avais pris le parti d'entrer sous ce porche Dans chacun de ces murs latéraux était percée une espèce
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de meurtrière. Par l'une de ces issues ouvertes au regard, je pouvais voir le tombeau de mistress Fairlie. L'autre avait jour du côté de la carrière où était bâti le coftage du sacristain- fossoyeur. Devant moi, faisant face à l'entrée du porche, était un espace de sol dénudé, une ligne de murailles basses, et par-delà, la cime brune d'un coteau désert, au-dessus duquel roulaient, en masses mobiles, les nuages du couchant, poussés par une brise forte et continue. On ne voyait, on n'enlendait aucune créature vivante ; pas un oiseau ne traversait l'air auprès de moi, aucun chien n'aboyait au seuil.du cottage voisin. Les intermittences du bruit monotone que les brisants m'envoyaient étaient comblés par le frémissement triste des arbres nains plantés près de la tombe, et par le faible et froid murmure du ruisseau sur son lit de pierres. Heure lugubre, scène lubgure. Je me sentais de plus en plus abattu, sous mon ténébreux abri, comptant chaque minute de cette triste soirée.
Le crépuscule ne s'était pas encore rait, — les mears du soleil couchant s'attardaient encore dans le ciel, et la première demi-heure de mon immobile faction s'était à peine écoulée, — lorsque j'entendis un bruit de pas et une voix. Les pas venaient dans ma direction, du côté opposé de l'église; la voix était celle d'une femme.
— Ne vous tourmentez pas de la lettre, mon enfant ! disait la voix. Je l'ai remise moi-même à ce jeune garçon qui s'en est chargé sans un mot d'observation. Il a pris d'un côté, moi de l'autre, et je n'ai été suivie ensuite pai âme qui vive; c'est moi qui vous en réponds...
Ces paroles forcèrent mon attention, et montèrent mî curiosité au point d'en faire une espèce de souffrance. Il y eut ensuite une pause où les voix se turent, mais Ie| pas approchaient toujours. L'instant d'après, deux per< sonaes, deux femmes, passèrent dans l'espace que l'une des fenêtres du porche livrait à mon regard. Elles allaient droit vers le tombeau, et me tournaient le dos, par conséquent.
L'une d'elles avait un chapeau et un châle : l'autre portait un long manteau de voyage en étoffe bleu foncé.
LA FEMME EN BLANC lU
dont le capuchon était ramené sur sa tête. Au bas du manteau, légèrement relevé, se voyaient quelques pouces de sa robe. Dès que j'en constatai la couleur, le cœur me battit; — elle était blanche...
Presque à mi-chemin de l'église et du tombeau, elles s'arrêtèrent; la femme au manteau tourna la lête du côté de sa compagne. Mais son profil, qu'un chapeau en ce moment m'eût permis de voir, était caché par l'élofie épaisse du capuchon qui se projetait en avant.
— Prenez bien garde à ne quitter jamais ce manteau si commode et si chaud, dit la même voix que j'avais entendue déjà, — la voix de la femme au châle. Mistress Todd a raison ; vous aviez, hier, toute en blanc, une tournure trop remarquable. Je vais me promener dans les environs, pendant que vous resterez ici ; les cimetières ne me vont pas tant qu'à vous. D'ici à ce que je revienne, ayez fini votre affaire; et tâchons d'être, avant la nuit, de retour chez nous...
Disant ces mots, elle se reiourna ci revint sur ses pas, le visage de mon côté. Ce visage était celui d'une femme assez âgée, brun, sillonné de rides, annonçant la santé, avec une physionomie qui n'avait rien de malhonnête ou de suspect. Elle s'arrêta près de l'église pour serrer son châle autour d'elle.
— Bizarre, se disait-elle, je me la rappelle toujours bizarre, avec ses inventions et ses caprices!... Mais sans malice, pourtant, — sans plus de malice, la pauvre âme, que l'enfant qui vient de naître...
Elle soupira, regarda les fosses, autour d'elle, avec une espèce de frisson, branla de la tête, comme si ce lugubre spectacle ne lui plaisait guère, et disparut en tournant le coin de l'église.
Je me demandai, un moment, s'il fallait ou non la suivre et lui adresser la parole. Mon vif désir de me trouver face à face avec sa compagne me fit opter pour la négative. J'étais certain de revoir la femme au châle, si bon me semblait, en attendant près du cimetière qu'elle revînt comme elle l'avait promis; ■— il me semblait, d'ailleurs, plus que douteux qu'elle pût me donner le
1*1_____ LA^ FEMME EN BLAxNC ~"
renseignement à la recherche duqii^lTét^Peu^nrnl portait la personne qui avait transmis la lettre La personne qui l'avait écrite concentrait sur elle tout l'intérêt et pouvait seule nous fournir les informations requisesor, cette personne, j'en demeurais maintenant bien convamcu, était là devant moi, dans le cimetière.
Pendant que ces idées me traversaient l'esprit, je vis la emme au manteau se rapprocher de la tombe et la conlempler, debout, pendant quelque temps. Ensuite elle leta un regard autour d'elle, et, tirant de dessous son manteau un linge blanc, serviette ou mouchoir, elle s'achemina obliquement vers le ruisseau. Il pénétrait dans e cimetière par une petite baie en arceaux, pratiquée au bas du mur, et en sortait après un cours sinueux de quelques douzaines de mètres, par une issue toute pareille Elle trempa le Hnge dans l'eau, et revint du côté de la tombe. Je la vis baiser la croix blanche, puis s'agenouiller devant l'inscription et passer, a plusieurs remises 1 étoile humide sur le marbre so'"''^ '
Après avoir réfléchi au meilleur moyen de l'aborder sans lui faire peur, je résolus de franchir la muraille que j'avais devant moi, de faire ensuite le tour par l'extérieur, et de pénétrer à nouveau dans le cimetière par la barrière la plus proche du tombeau, afin qu'elle me vit approcher. Elle était si absorbée dans son pieux travail qu'elle ne m'entendit pas venir jusqu'au moment où je' tranchis la barrière. Alors elle leva les veux, se dressa sur ses pieds avec un faible cri, et demeura devant moi immobile et muette de terreur.
- Ne vous effrayez pas, lui dis-je. Bien certainement vous vous souvenez de moi?
Je m'étais arrêté en prenant la parole, -je fis ensuite mais sans me presser, quelques pas en avant — puis lé m'arrêtai encore, - et m'approchai d'elle ainsi, petit à petit. Si quelques doutes m'étaient encore restés ils se fussent dissipés à ce moment. Là, - se révélant par l'eflroi même qu'elle exprimait, - là, devant moi me regardant par dessus le tombeau de mistress Fairlie, j'avais bien la même Hgure qui m'était apparue pour la
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première fois sur la grande roule, au clair de lune.
— Vous vous souvenez de moi ? repris-je. Nous nous fiommes rencontrés, la nuit, et je vous aidai à retrouver le chemin de Londres; sûrement, vous n'avez pas oublié cette circonstance?
Ses traits se détendirent, et de sa poitrine oppressée sortit un soupir de soulagement. Sous l'immobilité de mort que la peur avait imposée à ses traits, je vis, à mesure qu'elle me reconnaissait mieux, reparaître comme une vie nouvelle.
— Ne vous forcez pas, continuai-je, à me parler dès à présent. Prenez le temps de vous assurer que vous avez affaire à un ami.
— Vous êtes bien bon pour moi, murmura-t-elle; aussi bon maintenant que vous le fûtes naguère.
Elle se tut, et, de mon côté, je gardai le silence. Ce n'était pas seulement pour lui laisser le temps de se calmer, mais aussi pour me donner à moi-même celui de réfléchir. Sous les pâles clartés du soir, nous nous rencontrions encore, cette femme et moi, un tombeau entre nous, les morts autour de nous, dans celte enceinte close de toutes parts, au sein du vallon solitaire. L'heure, l'endroit, les circonstances qui nous mettaient ainsi face à face, parmi ces collines désertes, dans ce silence universel; les graves intérêts encore en suspens, et sur lesquels allaient peut-être exercer une influence décisive les quelques paroles qui s'échangeraient entre nous; le pressentiment que, selon toute apparence, l'avenir tout entier de Laura Fairlie dépendait, en bien ou en mal, de la confiance que je saurais ou non inspirer à cette in forlunée créature, immobile et tremblante, auprès du tombeau de sa mère; — tout cela devait contribuer à ébranler la fermeté, la pleine possession de moi-même, sans lesquelles je ne pouvais faire un pas dans la voie difficile et périlleuse où je m'étais engagé. Pénétré de cette idée, je fis d'énergiques efforts pour ne perdre aucune de mes ressources, et tirer parti des quelques instants accordés à mes rapides calculs.
— Ètes-vous plus calme, maintenant ? lui dis-je fiussitôt
que j'estimai venu le temps de reprendre la parole... Pouvez-vous me parler sans vous sentir eflrayée, sans oublier que je suis un ami?
— Comment vous trouvez-vous ici? me demanda-t-elle, sans prendre garde à ce que je venais de lui dire.
— Ne vous rappelez-vous pas ce que je vous disais, à notre dernière rencontre, de mon prochain départ pour le Cumberland? Depuis lors, j'ai toujours résidé dans ce pays; je suis toujours resté à Limmeridge-House.
— A Limmeridge-House!... Tandis qu'elle répétait ces paroles, son pâle visage s'illumina; son 'regard, errant et vague, s'arrêta sur moi, exprimant un intérêt soudain. — Ah! dit-elle, que vous avez dû être heureux!... — Et, dans sa physionomie, je ne retrouvai plus la moindre ombre de son ancienne méfiance.
Je profilai de ce premier moment d'abandon pourobservert' sa figure, avec une attention et une curiosité que la prudence m'avait interdites jusque-là. Je la contemplai, l'esprit encore plein du souvenir de cet autre charmant visage qui, sur la terrasse du château, éclairé par la lune, me l'avait si vivement rappelée. En miss Fairlie, j'avais retrouvé Anne Catherick. Dans celle-ci, maintenant, je retrouvais miss Fairhe; — et leur ressemblance m'apparaissait d'autant plus nette, gue je voyais, du même coup d'œil, en quoi différaient ces deux femmes, en quoi elles étaient pareilles. Leur galbe, pris en général, la proportion relative de leurs traits, la couleur des cheveux, la petite indécision nerveuse dans le mouvement des lèvres, les dimensions de la taille, le port de la tête, l'allure du corps, m'offraient des analogies encore plus frappantes que je ne les avais crues jusque-là. Mais ici finissait la ressemblance, et se présentaient, dans le détail, les points par lesquels elles différaient. La fraîche finesse du teint de miss Fairlie, la limpidité de ses yeux, le satiné de sa peau, la nuance tendre de ses lèvres, qui faisait songer aux fleurs à peine épanouies, manquaient à cette figure usée, fatiguée, qui maintenant se tournait vers moi. Tout en me reprochant cette pensée, je ne pouvais m'empêcher de songer, en la regardant, que le triste
changement gardé à loiile beauté par le rigoureux avenir, manquait .seul pour compléter la ressemblance, si impar, faite qu'elle lut à l'heure présente. Que jamais la souf- Irance et le chagrin vinssent imprimer sur le jeune et beau visage de miss Fairlie leurs stigmates profanateurs, «lors, et seulement alors, Anne Galherick et elle seraient braiment sœurs jumelles, de par cette ressemblance fortuite : alors seulement, elles seraient le portrait vivant fune de l'autre.
Cette pensée me fit frissonner. Dans cette méfiance déraisonnable de l'avenir que, même passagère, elle impHquait, n'y avait-il pas quelque chose d'horrible? Aussi fut-il heureux pour moi que la main d'Anne Galherick, en se posant sur mon épaule, vint m'arracher à ce sombre rêve. Ce contact fut aussi furtif, aussi soudain que celui qui m'avait pétrifié de la tête aux pieds, la nuit de notre première rencontre.
— Vous me regardez et vous pensez à quelque chose, me dit-elle, avec ce débit rapide et haletant qui lui était familier. — A quoi pensez-vous ?
— A rien que de fort simple, lui répondis-je. Je me demandais seulement par quel hasard vous étiez ici.
— Je suis venue avec une amie qui me veut beaucoup de bien. Je suis arrivée il y a seulement deux jours. "*'
— Et, dès hier, vous vous êtes fait conduire en cet endroit?
— Gomment le savez-vous?
— Je l'ai simplement deviné..
Se détournant de moi, elle s'agenouilla, comme avant, devant l'inscription funéraire.
-— Oiî irais-je donc, si ce n'est ici ? dit-elle. L'amie qui pour moi fut mieux qu'une riière est la seule que je dusse visiter à Limmeridge. Voir une tache sur sa tombe, oh! cela me saigne le cœur!... On» devrait, en souvenir d'elle, maintenir ce marbre plus blanc que neige. Je n'ai pu m'empêcher, hier, de commencer à le nettoyer, et il m'a bien fallu revenir aujourd'hui pour continuer mon ouvrage... Est-ce qu'il y a là, par hasard, quelque chose de mal?... J'espère que non... Rien ne saurait être mal,
ilG LA FEMME EN BLANC
bien certainement, de ce que je lais pour mistress Fairlie... ' Cette reconnaissance de vieille date pour les bontés dont jadis elle avait été l'objet, était évidemment encore le principal mobile de celte intelligence étroite, oiJ nulle impression durable n'avait elTacé les souvenirs de sa première enfance, des jours les plus heureux qu'elle eû^ jamais connus. Je vis bien que le meilleur moyen de gagner sa confiance était de l'engager à continuer, sans se gêner pour moi, la simple et facile besogne qu'elle était venue parachever dans le cimetière. Elle la reprit aussitôt que je l'y eus invitée, passant sur le marbre dur des mains aussi caressantes que s'il eût été doué d'une sensibilité quelconque, et se répétant à voix basse les phrases de l'épitaphe, sur lesquelles elle revenait sans cesse, comme si, enfant de nouveau, elle apprenait patiemment sa leçon sur les genoux de mistress Fairlie. -— Est-ce que je vous étonnerais beaucoup, lui dis-je, frayant de mon mieux la voie aux questions que j'avais à lui faire, si je vous avouais que c'est un plaisir pour moi, aussi bien qu'une surprise, de vous retrouver ici? Après vous avoir laissée partir dans le cabriolet, j'ai eu pour vous bien des inquiétudes...
Elle leva les yeux avec une vivacité soupçonneuse.
— Des inquiétudes? répétait-elle. Pourquoi?
— Après que nous nous fûmes séparés, cette nuit-là, il arriva une étrange chose. Deux hommes, en chaise de poste, me rejoignirent; ils ne me voyaient pas; mais ils s'arrêtèrent près de l'endroit où j'étais debout, et parlèrent à un policeman qui marchait de l'autre côté de la route...
A l'instant même elle suspendit son travail. Sa main qui tenait l'humide chiffon avec lequel , le moment d'avant, elle nettoyait l'épitaphe, retomba le long de son corps. De l'autre, elle saisit la croix de marbre placée à la tête du tombeau; lentement, elle tourna la tête de mon côté; sur son visage hagard, l'étreinte rigide de la peur était encore une fois visible. A tous risques, je continuai. Il était trop tard maintenant pour battre er; retraite.
lî
— Les deux hommes, repris-je, s'adressant à l'agent de police, lui demandèrent s'il vous avait vue. Il répondit que non. L'un deux alors reprit la parole, et dit que vous vous étiez échappée de son hôpital...
Elle bondit aussitôt, comme si mes dernières paroles avaient appelé sur sa trace les hommes acharnés à la poursuivre.
— Attendez! écoutez la fin! lui criai-je... Attendez! çt vous saurez quel service je vous ai rendu. Une parole de moi aurait suffi pour révéler à ces hommes le chemin que vous aviez pris, — et, cette parole, je ne l'ai pas dite... J'ai favorisé, j'ai assuré votre évasion. Réfléchissez; tâchez de réfléchir!... tâchez de comprendre ce que je vous dis...
Mieux que mes paroles, leur accent et mon attitude semblaient agir sur elle. Elle fit un effort pour s'emparer de celte nouvelle idée. Le linge humide passait d'une de ses mains dans l'autre, exactement comme le petit sac de Voyage, cette nuit où je l'avais vue pour la première fois. Le sens de ce que je disais parut lentement se faire jour au milieu de ce trouble et de cette agitation qui s'étaient ffliiparés de son esprit. La rigidité de ses traits s'adoucit par degrés, et, dans l'expression de ses traits, une curiosité naissante prit la place de la frayeur qui s'apaisait.
— Vous ne voulez pas, « vous », dit-elle, qu'on me ramène dans cet hospice? vous ne le voulez pas, n'est-il pas vrai?
— Certainement non. Je suis charmé que vous vous soyez échappée, charmé de vous être venu en aide.
— Oui, oui, vous m'avez certainement aidée; vous m'avez aidée au moment difficile, continua-t-elle avec une certaine distraction. Il ne fallait pas se donner grand'peine pour s'échapper, ou je n'en serais pas venutî à bout... Ils ne me surveillaient pas comme ils surveillaient les autres. J'étais si tranquille, si obéissante, si facile à elTrayeh.. Trouver Londres, voilà le grand obs tacle; et, en ceci, vous m'avez aidée... Vous remerciai-je assez à cette époque?... Je vous remercie, maintenant, et du fond du cœur.
— L'hospice était-il bien loin de l'endroit où vous me rencontrâtes?... Voyons !... montrez, en répondant à celte question, que vous me croyez votre ami.
Elle me nomma l'établissement, — hospice particulier, sa situation le prouvait; maison de santé, pour mieux dire, assez voisine de l'endroit où je l'avais vue, — puis, soupçonnant évidemment que je pourrais abuser de sa réponse, elle me répéta, non sans inquiétude, sa première quesljon : —Vous ne croyez pas, « vous », qu'il faille m'y ramener, n'est-il pas vrai?
— Encore une fois, je suis heureux que vous vous soyez échappée; charmé qu'il ne vous soit rien arrivé après que vous m'eûtes quitté, répondis-je. Vous alliez, disiez-vous, rejoindre à Londres une de vos amies. L'y trouvàtes-vous?
— Oui. Il était bien tard ; mais il y avait dans la maison une pauvre couturière encore à l'ouvrage; elle me rendit le service d'éveiller mistress Cléments... Mistress» Cléments, c'est mon amie... Une bonne, bien bonne femme; mais mistress Fairlie valait encore mieux... Personne, voyez-vous, personne ne vaut mistress Fairlie.
— Mistress Cléments est-elle pour vous une vieille amie ? La connaissez-vous depuis longtemps?
— Oui, c'était une de nos voisines; autrefois, chez nous, dans le Hampshire, elle m'aimait bien, elle prenait soin de moi quand j'étais toute petite. Il y a bien des années, quand elle nous quitta, elle écrivit pour moi, sur le premier feuillet de mon livre de prières, le nom de la rue où elle allait s'étabhr à Londres : puis elle me ait : « Si jamais vous êtes en peine, chère Annette, venez me trouver! je n'ai pas au monde un mari qui me contredise, Je n'ai pas d'enfants à faire vivre, et je prendrai soin devons. » Voilà de bonnes paroles, n'est-ce pas?... c'est parce qu'elles étaient bonnes, je suppose, que je me les rappelle si bien. Je n'ai pas eu grand'chose à me rappeler depuis, — pas grand'chose, en vérité, pas grand'chose...
— N'aviez-vous donc ni père ni mère pour prendre soin de vous?
— Mon père ?... je ne l'ai jamais vu ; jamais ma mère ne m'a parlé de lui. Mon père ?... hélas! je suppose qu'il est mort.
— Et votre mère?
— Je ne m'accorde pas bien avec elle. Nous nous inquiétons... nous avons peur l'une de l'autre...
Peur l'une de l'autre!... A ces mots pour la première fois, le soupçon me traversa l'esprit que sa mère pourrait bien être la personne qui l'avait fait enfermer.
— Ne me questionnez pas sur ma mère, continua-telle... J'aimerais mieux parler de mistress Cléments... Mistress Cléments est comme vous, elle ne croit pas que je doive être ramenée à l'hospice ; elle est charmée, comme vous, que j'aie pu m'en échapper. Elle a pleuré sur mon malheur, et a dit qu'il fallait soigneusement le tenir caché à tout le monde...
Son « malheur? » quel sens donnait-elle à ce mot? Suffisamment expliqué, me livrerait-il le motif qui avait pu la pousser à écrire la lettre anonyme ? Et ce motif était-il le même qui trop souvent conduit une femme à mettre obstacle, par des communications anonymes, au mariage de l'homme qui l'a perdue? Jerésolus d'éclaircir, si cela était possible, ce doute important, avant de continuer à échanger avec elle de vaines paroles.
— Quel malheur ? lui demandai-je.
— Le malheur que j'ai eu d'être enfermée, réponditelle, laissait voir la surprise que ma question lui causait. De quel autre grand malheur pourrais-je donc me plaindre?...
Je voulus insister, avec autant de ménagements que possible. Il était d'importance majeure de n'avancer qu'à pas certains dans l'investigation que j'avais entreprise.
-— Il est un autre malheur, lui dis-je, auquel une femme peut être exposée, et qui la condamne pour la vie à l'ignominie, au remords.
— Quel eit-il? me demanda 4-elle, attentive.
— Celui d'avoir cru trop innocemment à sa propre vertu et à la sincérité, àl'honneur de l'homme qu'elle aime, lui répondis-je.
Elle leva les yeux sur moi, et son élonnement naïf était celui d'un enfant. Pas la moindre confusion, nul changement de couleur, aucun vestige de pudique alarme, bien moins encore de honte cachée n'apparut sur ce visage, si prompt à révéler toule autre émotion. Aucunes paroles qu'elle eût pu prononcer ne m'eussent aussi parfaitement convaincu de mon erreur absolue, relativement à ses motifs d'écrire et d'envoyer à miss Fairlie la mystérieuse dénonciation. Voilà donc un doute écarté, mais, par cela même, s'ouvrait devant moi une nouvelle perspective d'incertitudes. La lettre, ainsi que cela m'était positivement attesté, désignait sans le nommer, sir Percival Glyde. Anne Catherick. avait eu, nécessairement, pour le signaler secrètement, aux méfiances de miss ?■ Fairlie, quelque puissant motif, tiré d'une rancune pro- h fonde, — les termes mêmes dont elle s'était servie ne lais- J J saient là-dessus aucun doute, — et ce motif n'était pas, \l ainsi que d'abord on l'avait supposé, qu'elle eût à venger sur lui son innocence perdue, son beau renom détruit à ! jamais. Le tort dont il s'était rendu coupable envers elle, — quel qu'il fût d'ailleurs, — n'était pas de cette espèce. • De quelle nature, en ce. cas, pouvaient être les griefs de i cette infortunée?
— Je ne vous comprends pas..., me dit-elle, après avoir fait effort, sans y réussir, pour pénétrer le sens de mes dernières paroles.
— Soit, répondis-je, et laissons cela... Revenons au sujet que nous traitions. Dites-moi combien de temps vous avez passé chez mistress Clements,.et comment vous êtes venue ici.
— Combien de temps? répéta-t-elle. Mais je n'ai jamais quitté mistress Cléments, et c'est avec elle que je suis venue ici, il y a deux jours de cela.
— Alors vous habitez le village ? Il est singulier que, même depuis deux jours, je n'aie pas encore entendu parler de vous.
— Mais non... non... nous n'habitons pas le village!... Nous sommes établies dans une ferme, à trois milles d'ici... La connaissez-vous? On l'appelle Todd's-Corner...
Je me rappelais parl'ailement et ce nom et l'endroit qu'il désignait. Nous y avions passe bien des fois dans nos promenades en voiture. C'était une des plus vieilles fermes du voisinage, située au point de rencontre de deux collines, dans un site abrité, solitaire, presque perdu.
— A Todd's-Corner, continua-t-elle, sont établis des parents de mistress Cléments, qui. souvent lui avaient demandé de les venir voir. Elle répondait toujours qu'elle viendrait, et m'amènerait avec elle pour me faire prendre un peu l'air des champs... Quelle bonté, n'est-ce pas ?... Pour moi, je serais allée partout, à condition d'y être tranquille, en sûreté, loin du monde. Mais lorsqu'on me dit que Todd's-Corner était dans le voisinage de Limmeridge, figurez- vous ma joie î... Je serais venue ici, pieds nus tout le temps, pour revoir les écoles, le village, surtout le château... Ce sont de bien bonnes gens, à Todd's- Corner... J'espère y passer un bon bout de temps... Seulement, il y a une chose qui me déplaît che^ eux, et aussi chez mistress Cléments...
— Qu'est-ce donc?
— C'est qu'ils me taquinent sans cesse, à propos de mes vêtements blancs... Ils les trouvent extraordinaire?, et trop « marquants » à ce qu'ils disent... Qu'en saventils?... Mistress Fairlie en jugeait mieux que ces gens-là... Mistress Fairlie ne m'aurait jamais fait porter ce vilain manteau bleu... Elle aimait tant le blanc!... Et voici une pierre blanche sur sa tombe !... —Et aussi, pour l'amour d'elle, je tâche delà rendre encore plus blanche... Elle portait, elle-même, bien souvent, des robes blanches, et mettait toujours en blanc sa petite fille... A propos, miss Fairlie est-elle bien portante?... Est-elle heureuse?... Porte-t-elle du blanc comme jadis ?...
Sa voix sembla baisser quand elle m'adressa toutes ces questions sur miss Fairhe, et, de plus, elle cessait de me regarder. Je crus découvrir dans ce changement de ses manières la conscience du'danger qu'elle avait couru en faisant porter la lettre anonyme. Ce trouble pouvait me servir. Je résolus àVinstant même de formuler ma réponse
de telle sorte que par surprise, l'aveu de cette démarche échappât à ses lèvres.
— Miss Fairlie, lui dis-je, n'est, ce matin, ni bien portante, ni heureuse...
Ici elle murmura quelques mots, mais si bas, et d'une façon si peu intelligible, que je ne pus pas en deviner le sens, même par à peu près.
— - Ne me demandiez-vous pas, repris-je, pourquoi miss Fairlie n'était, ce matin, ni heureuse, ni bien portante?
— Non, répliqua-t-elle vivement et avec émotion. Oh, non ! je n'ai pas fait cette question.
— Je vous le dirai donc sans vous laisser l'ennui de me questionner... Miss Fairlie a reçu votre lettre...
Elle était, depuis déjà quelque temps, à genoux et fort occupée, tout en causant, à effacer les dernières souillures qui défiguraient encore l'épitaphe. La première des deux phrases que je venais de lui décocher lui avait fait suspendre son travail, et, toujours à genoux, tourner lentement la tête de mon côté. La seconde, littéralement, la pétrifia. Le linge qu'elle tenait tomba de ses mains* ses lèvres s'ouvrirent; le peu de couleur qui restât à se*? joues en disparut à l'instant.
— Comment savez-vous?.. dit-elle avec effort, qui vous l'a montrée?... Ici le sang afflua sur son visage, — comme affluait dans son esprit la conviction qu'elle venait de se trahir par ses propres paroles. Elle frappa désespérément ses mains l'une contre l'autre : — Je n'ai pas écrit... jamais !... jamais !... disait-elle à mots entrecoupés, l'effroi lui ôtant la respiration... Je ne sais rien de tout cela, moi !...
•— Si, repris-je... Vous avez écrit, et vous savez parfaitement ce qui en est... Il était mal d'envoyer une pareille lettre... mal d'effrayer miss Fairlie. Si vous aviez à' lui dire quelque chose d'indispensable et qu'il lui fût utile d'entendre, il fallait vous rendre vous-même à Limmeridge-House... Vous auriez parié en personne à la jeune...
Elle se réfugia, se ramassant sur elle-même, sous la
pierre plate du tombeau, et lorsque sa tête eut disparu derrière cet abri, n'ajouta plus un mot.
— Si vous n'avez point de mauvaises intentions, miss Fairlie sera aussi bonne, aussi affectueuse pour vous que sa mère le fut autrefois. Elle vous gardera fidèlement le secret, et s'arrangera pour qu'il ne vous arrive aucun mal... Voulez-vous qu'elle aille vous voir demain à la ferme? Préférez-vous la rencontrer à Limmeridge-House, dans le jardin?
— Oh ! que ne puis-je mourir ici!... Que ne puis-je y rester cachée, en repos et avec « vous!... » Ses lèvjes, presque collées au marbre du tombeau, murmurèrent cette adjuration passionnée à la morte gisant sous la pierre... « Vous » savez combien, en mémoire de vous, j'aime votre enfant!... Oh! mistress Fairlie t. .. mistress Fairlie!... apprenez-moi comment je pourrais la sauver... Comme autrefois, soyez ma mère, ma mère aimée, et inspirez-moi ce qu'il y a de mieux !...
J'entendis ses lèvres baiser le marbre, je vis ses mains l'étreindre avec ardeur. Ce bruit, celte vue m'émurent profondément. Je me baissai, je pris d'ans mes mains, par un élan de cœur, les mains de la pauvre abandonnée; j'essayai de la consoler.
Ce l'ut inutile; elle me retira brusquement ses mains, et ne bougea pas sa tête, collée à la pierre funèbre. Obéissant à l'urgente nécessité de la calmer à tout risque et à tout prix, je fis appel à l'unique souci qu'elle parût prendre de moi et des jugements que je pouvais porter sur elle : au désir qu'elle avait toujours eu de me prouver que je devais la considérer comme en état de se conduire elle-même.
— Voyons! voyons! lui dis-je avec douceur...* tâchez de vous calmer, ou bien vous allez changer la bonne opinion que j'ai de vous... Ne me donnez pas à croire que la personne qui vous a fait enfermer avait quelque motif excusable pour...
Mais la fin de la phrase expira sur mes lèvres. Au moment même où je hasardai cette allusion à l'auteur inconnu de sa captivité, je la vis se redresser soudain sur
ses genoux. Un changement extraordinaire et saisissant se fit dans toute sa personne. Sa figure, ordinairement si touchante à voir, avec son expression de faiblesse, d'hésitation, de susceptibilité nerveuse, s'obscurcit tout à coup, et la haine intense qui vint s'y refléter sembla durcir, accuser chaque linéament en lui prêtant une force sauvage et presque surnaturelle. Ses yeux se dilatèrent comme ceux de l'animal aux abois. Elle saisit, comme elle eût fait d'une créature vivante, le linge que ses mains avaient laissé tomber, et, par un geste horriblement significatif, le tordit entre ses doigts crispés, avec une force telle que le peu d'humidité dont il était imbibé s'égoutlait auprès d'elle sur la pierre.
— Parlez-moi d'autre chose, disait-elle entre ses dents serrées... Si vous me parlez encore de ceci, voyez- vous, je suis perdue!...
Jusqu'au dernier vestige des pensées plus douces qui, la minute d'avant, semblaient encore absorber son esprit, s'était subitement effacé. Il fut évident pour moi, désormais, que le souvenir des bontés de mistress Fairlie n'était pas, comme je l'avais cru, la seule impression forte que le passé lui eût léguée. A côté de la reconnaissance qu'elle gardait aux bons soins qu'elle avait reçus pendant son séjour à l'école de Limmeridge, existait un retour vindicatif sur le tort qu'on lui avait fait en la confinant au fond d'une maison d'aliénés. Ce tort, à qui le reprochait-elle? Fallait-il réellement en accuser sa mère?...
Certes, il était dur de renoncer à pousser l'interrogatoire jusqu'à ce que ce point final en sortit éclairci. Je me contraignis cependant à en rester là. Dans l'état où je fa voyais, il eût été cruel de songer à autre chose qu'à lui rendre le calme d'où je l'avais tirée.
— Je ne parlerai de rien qui vous soit pénible, lui répondis-je du ton le plus conciliant.
— Vous voulez quelque chose!... répliqua-t-elle avec jn vif accent de soupçon... Ne me regardez pas ;omme vous faites!... Parlez-moi !... Di4es ce que vous voulez!.,.
— Je ne veux que vous tranquilliser, et vous prier, quand vous serez plus calme, de réfli'chir à ce que je
vous ai dit.
— Dit?... Elle s'arrêta, tordit et détordit encore le linge que ses mains pressaient; puis, se parlant tout bas à elle-même... Que disait-il donc?... Puis, tournée vers moi et secouant la tête avec une sorte d'impatience... Pourquoi ne me venez- vous pas en aide, me demanda-t-elle brusquement.
— Soyez tranquille, lui dis-je. J'y suis tout dispose... Vous vous en apercevrez avant peu... Je vous demandais de voir demain miss Fairlie, et de lui dire toute la vérité concernant la lettre.
— Ah! miss Fairlie... Fairlie... Fairlie !..
Articuler ce nom familier et chéri, on eût dit que cela sulTisait pour apaiser son agitation. Sa physionomie se radoucit, et elle se ressembla de nouveau.
— Il ne faut pas avoir peur de miss Fairlie, continuai-je, ni peur d'être tourmentée au sujet de celte lettre. Elle en sait déjà si long à cet égard, que vous n'aurez aucune difficulté à lui tout apprendre. Là où presque tout est découvert, quel besoin de rien dissimuler?... Vo-us ne nommez personne dans votre lettre, mais miss Fairlie sait parfaitement que celui dont vous l'entretenez est sir Percival Glyde...
Ce nom, à peine prononcé, la fit bondir de nouveau. Le cri qu'elle poussa, une fois debout, traversa le cimetière, et la terreur qu'il me causa me donna un battement de cœur à m'étouffer. L'expression terrible que son visage venait de perdre y reparut, plus sombre, avec une intensité double ou triple de ce qu'elle était naguère. Le cri que ce nom lui arrachait, la haine et la crainte qu'il réveillait en elle, m'apprirc-nt tout. Ce n'était pas sa mère qui l'avait fait enfermer. Un homme restait, à ses yeux, responsable de cette énormité, — et cet homme était sir Percival Glyde.
D'autres- oreilles que les miennes avaient recueilli la clameur aiguë. D'un côté, j'entendis ouvrir la porte dii cottage occupé par le fossoyeur; de l'autre, la voix de
la compagne d'Anne Calherick, de la femme au châle, de celle qu'elle appelait mislress Cléments.
— J'arrive! j'arrive I... criait cette voix de derrière le bouquet d'arbres nains.
L'instant d'après, en effet, nous vîmes arriver en toute hâte mistress Cléments.
— Qui êtes-vous? cria-t-elle, m'interpellant résolument dès qu'elle eut le pied en dedans de la barrière. Comment vous permettez-vous de faire peur à une pauvre créature comme celle-ci ?...
Avant que j'eusse pu répondre, elle s'était élancée aux côtés d'Anne Calherick et la soutenait, le bras passé sous sa taille... Qu'y a-t-il, chère enfant? Que vous a-t-on fait ?
— Rien au monde, répliqua la pauvre fille... Rien... J'ai eu peur, et voilà tout!...
Mistress Cléments se retourna vers moi avec une hardiesse indignée dont je lui sus gré.
— J'aurais honte de moi-même si je méritais le regard que vous me jetez, lui dis-je. Mais il n'en est rien. Sans le vouloir, et par un simple malentendu, j'ai effarouché votre protégée... Ce n'est point la première fois que nous nous voyons. Demandez-le-lui à elle-même!... Elle vous dira que je ne suis pas homme à offenser volontairement ni elle, ni aucune autre femme...
Je parlais nettement, appuyant sur chaque mot, de manière à me faire entendre et comprendre d'Anne Calherick. Je vis que j'y étais parvenu, et qu'elle saisissait le sens, la portée de mes paroles.
— Oui, dit-elle... oui, certainement... Il a été bon pour moi... Il m'a secourue jadis... — Elle acheva sa phrase à l'oreille de son amie.
— Etrange rencontre, véritablement, dit mislress Cléments, qui semblait assez perplexe... Après tout néanmoins, c'est bien différent. Je suis fâchée, monsieur, de vous avoir parlé si rudement, mais vous conviendrez que, pour une personne qui ne vous connaissait pas, les apparences étaient peu favorables... Du reste, c'est ma faute plus que la vôtre, puisque j'ai cédé à ses bizarres
fantaisies... et j'ai eu tort de la laisser seule en un lieu comme celui-ci... Allons, ma petite, rentrons maintenant chez nous!...
Il me sembla que la perspective du chemin à l'aire effa- Toucherait quelque peu la brave femme, et je lui proposai de les reconduire toutes deux jusqu'à ce qu'elles fusseni en vue de leur domicile actuel. Mistress Cléments me remercia poliment, mais avec un relus. Elle m'assura qu'elle était sûre, une fois arrivée aux marais, de rencontrer quelqu'un des laboureurs de la ferme.
-- Ne m'en veuillez pas! dis-je au moment où Anne Catherick, sur le point de s'éloigner, prenait le bras de son amie. Tout innocent que j'étais d'avoir voulu l'effrayer ou lui faire mal, l'aspect de son pauvre visage, pâle et bouleversé, me fendait le cœur.
-- Je tâcherai, répondit-elle; mais vous en savez trop long... Je crains bien de ne plus pouvoir vous rencontrer sans quelque effroi.
Mistress Cléments me jeta un regard d'intelligence, et secoua la tête en signe de piiié.
— Bonsoir, monsieur, me dit-elle... Vous n'y pouvez rien, je le sais... mais il vaudrait mieux que vous m'eussiez effrayée, moi, et non pas elle...
Elles s'éloignèrent de quelques pas. Je les croyais parties; mais Anne s'arrêta tout à coup, et quitta le bras de son amie.
— Attendez un peu, lui dit-elle. Il faut que je fasse mes adieux. ^
Elle revint à ces mots vers la tombe, posa tendrement ses deux mains sur la croix de marbre et y laissa un long baiser.
.-- Je vais mieux maintenant, soupira-t-elle, en me regardant avec une expression plus recueillie... Je puis et veux vous pardonner...
Elle rejoignit sa compagne, et toutes deux quittèrent le champ du repos. Je les vis s'arrêter près de l'église, et parler à la femme du sacristain qui, sortie de son cottage, nous guettait de loin. Puis elles reprirent le sentier qui conduisait aux marais. Je suivis du regard Anne
Calherick tandis qu'elle s'éloignait, jusqu'à ce qu'elle evji complètement disparu dans la pénombre crépusculaire. — Je la regardais avec autant d'inquiétude, autant de tristesse que si je ne devais plus ici- bas, retrouver la Femm^ en blanc.
Une demi-heure après, j'étais de retour au château, et j'informais miss Halcombe de tout ce qui venait d'arriver.
Elle écouta mon récit, d'un bouta l'autre, avec l'attention suivie et silencieuse qui, chez une femme douée comme elle, prouvait, mieux qu'aucun autre symptôme, combien il l'affectait sérieusement.
— J'ai de tristes pressentiments, me dit-elle simplement lorsque j'eus fini. L'avenir, à présent m'apparait bien sombre.
— L'avenir, lui répondis-je, peut dépendre du présent, tel que nous saurons l'employer. Il n'est nullement improbable qu'Anne Catherick s'expliquera plus volontiers, et avec moins de réserve, vis-à-vis d'une femme que vis' à- vis de moi. Si miss Fairlie...
— Il ne faut pas y penser, pas une minute! interrompit mise Halcombe avec son accent le plus péremptoire.
— Laissez-moi- donc, continuai-je, vous conseiller de voir vous-même Anne Calherick, et de mettre tout en œuvre pour gagner sa confiance. Je recule, moi, devant l'idée de jeter l'alarme, une seconde fois, dans celte pauvre âme effarouchée, comme je l'ai fait aujourd'hui. Voyez-vous quelque inconvénient à venir demain avec moijusqu'à la ferme?
- Pas le moindre. J'irai partout, je ferai tout au monde pour sauvegarder les intérêts de Laura... Comment diles^ vous que s'appelle cet endroit?
— Vous le connaissez Irès-cerlainemenl. Il porte le nom de Todd's-Corner.
— ^Sans douie, sans doute. Todd's-Corner est une des formes de M. Fairlie... Notre fille de laiterie est la seconde liUe du lormier. Elle Va et vient continuellement d'ici à \[\ ferme occupée par son père; peut-être a-t-elle vu, |.cut-élre sait-elle par ouï-dire quelque chose qu'il serait l)jn de ne pas ignorer... Voulez-vous que je m'informe lout de suite si cette fille est en bas ?...
Sans attendre ma réponse, elle sonna, et dépêcha un domestique. Il revint annonçant que la fille de laiterie était, pour le moment, à la ferme. Elle n'y était pas allée depuis trois jours, et ce soir-là, la femme de charge lui avait accordé une sortie de faveur.
— Je lui parlerai demain, me dit miss Halcombe, quand le domestique nous eut laissés. D'ici là, expliquez-moi bien à quoi peut servir mon entrevue avec Anne Catherick... Ne voyez-vous aucun doute à ce que ce soit sir Percival Glyde, et non tout autre qui l'ait fait emprisonner dans cette maison de fous?
— Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qui reste à éclaircir, c'est le motif qu'il a pu avoir. Vu l'énorme distance sociale qui sépare ces deux êtres, et qui semble exclure jusqu'à l'idée d'un rapport quelconque entre eux, il est de la dernière importance, — dùt-il être prouvé qu'on avait toute raison de l'enfermer, — de savoir pourquoi il a été, lui, l'agent principal de cette terrible détermination.
~ Vous remarquerez, cependant, qu'il s'agit d'une maison de santé; c'est bien là, je crois, ce que vous avez dit?
— Certainement, une maison de santé; un de ces asiles, par conséquent, où les riches seuls, d'ordinaire, peuvent se faire admettre; et c'est là qu'il a fallu la retenir, comme malade, en payant pour cela, chaque année, une somme considérable.
I — Je vois maintenant, monsieur Hartright, où est le nœud delà question, et je vous promets qu'elle sera résolue avec ou sans les renseignements que pourra nous don-
lier demain Anne Calherick. Sir Percival Glyde ne passera -^ pas de longs jours en cette maison sans avoircomplélement édifié, là-dessus, et M. Gilmore et moi-même. L'avenir de ma sœur est mon principal souci dans ce monde, et j'ai sur elle assez d'influence pour me mettre à même d'y veiller en ce qui concerne son mariage...
Nous nous quittâmes là-dessus jusqu'au lendemain.
Le lendemain malin, après le déjeuner, un obstacle dont les incidents de la veille m;avaient fait perdre le souvenir, nous empêcha de nous' rendre immédiatement à la ferme. C'était le dernier jour que je dusse passer à Limmeridge-House, et il fallut, aussitôt que le courrier fût arrivé, conformément aux avis de miss Halcofnbe, solliciter de M. Fairlie qu'il voulût bien abréger d'un mois la durée de mon engagement, en vue de certaines nécessités pressantes qui exigeaient mon retour à Londres,
Comme pour rendre plus probable ce prétexte vain, la poste m'apporta deux lettres portant le timbre de la capitale. Je les emportai chez moi, et fis demander tout aussitôt à M. Fairlie quand il lui serait loisible de me recevoir pour affaire urgente.
J'attendis le retour du domestique, sans la moindre inquiétude sur l'accueil qui serait fait par son maître à la demande que je lui adressais. Avec ou sans la permission de M. Fairlie, j'étais certain de partir. La certitude d'avoir mis définitivement le pied sur celle triste voie qui allait désormais séparer mon existence de celle de miss Fairlie; semblait avoir émoussé en moi toute pensée qui se rapportait à moi seul. J'en avais fini avec les susceptibilités de l'orgueil viril; j'en avais fini avec mes petites vanités d'artiste. Aucune insolence de M. Fairlie, — s'il lui plaisait de se montrer insolent, — ne pouvait maintenant m'atteindre.
Son valet revint pourtant avec un message auquel je ne m'attendais pas. M. Fairlie regrettait que l'état de sa santé, particulièrement altérée ce matin~là, ne lui permit pas le plaisir de me recevoir. Il me priait donc d'agréer ses excuses, et de vouloir bien lui communiquer, par
écrit, ce que je pouvais avoir h lui dire. Plusieurs lois, déjà, depuis trois mois, que je résidais chez lui, pareilles connnunications m'avaient été transmises ainsi. M. Fairlie se déclarait toujours « heureux de me posséder, » mais jamais il ne s'était trouvé assez bien portant pour me recevoir. A mesure que j'avais restauré, monté une série de dessins, le valet solennel les portait, avec mes t respects, » chez son maître, et revenait, les mains vides, chargé « des meilleurs compliments, des remercimenls tout particuliers, des regrets sincères » de M. Fairlie, que sa condition valétudinaire obligeait de rester omprisonné dans la solitude de ses appartements. Il eût été dilTicile d'inventer un arrangement qui fût aussi agréable pour lui et pour moi. Je ne sais lequel des deux, en pareille circonstance, se sentait le plus obligé à cet ébranlement si commode du système nerveux de M. Fairlie.
Je m'assis immédiatement à mon bureau pour rédiger la lettre requise, que je tachai de rendre aussi polie, aussi nette, aussi courte que possible. M. Fairlie ne se pressa point de répondre. Près d'une heure s'était écoulée, quand m'arrivaun beau petit billet, tracé à l'encre violette sur un papier plus épais que le carton, plus lisse que l'ivoire, en caractères d'une netteté, d'une régularité parfaites. Il était conçu en ces term^ :
« Compliments de M. Fairlie à M. Hartright. M. Fairlie est surpris et désappointé au delà de toute expression (dans l'état actuel de sa santé], par la communication que lui adresse M. Hartright. M. Fairlie est étranger aux affaires; mais il a consulté son intendant, qui les connaît, et cet individu confirme M. Fairlie dans l'opinion déjà conçue qu'aucune nécessité quelconque (sauf, peut-être, un cas de vie ou de mort) ne saurait justifier la requête de M. Hartright, par laquelle il sollicite la rupture de son engagement. Si quelque chose pouvait ébranler ces sentiments de respectueux égards envers Tart et ses adeptes, qui sont la consolation et l'unique féhcité de la misérable existence à laquelle M. Fairlie est condamné, le procédé actuel de M. Hartright aurait eu ce résultat. Il ne
i'a pas eu, cependant, — sauf en ce qui concerne M. Har- Iright lui-même.
« Son opinion une Ibis exprimée, — aussi bien, du moins, que des souffrances nerveuses très- aiguës le lui ont permis, — M. Fairlie n'ajoutera rien que pour indiquer sa décision relativement à la demande tout à fait irrégulière qui lui a été transmise. Un repos complet de corps et d'esprit étant pour lui de la dernière importance, M. Fairlie ne souffrira pas que M. Hartright porte atteinte à ce repos, en demeurant chez lui dans des circonstances essentiellement irritantes pour tous les deux. C'est pourquoi M. Fairlie, mettant de côté l'incontestable droit qu'il aurait de se refuser à ce que lui demande M. Hartright, — et mettant ce droit de côté, uniquement pour garder la paix qui lui est nécessaire, fait savoir à M Hartright que celui-ci est libre de partir. »
Je pliai tranquillement celle lettre, et la classai parmi mes autres papiers. A une autre époqr^e, je l'aurais regardée comme une insulte et ressentie comme telle; je n'y voyais, maintenant, que l'annulation par écrit du contrat qui me liait. Lorsque je descendis dans la salle à manger, je n'y songeais réellement plus, et c'est à peine si j'en avais gardé le souvenir lorsque j'informai miss Halcombe que j'étais prêt à l'accompagner à la ferme.
— M. Fairlie vous a répondu dans le sens que vous désiriez? me demanda-t-elle au sortir du château.
— Il m'a permis de partir, lui dis-je.
Elle leva vivement les yeux sur moi; et, alors, pour la première fois depuis l'origine de nos relations, elle prit mon bras sans que je lui offrisse. Il n'est pas de mots qui eussent exprimé, avec autant de délicatesse, qu'elle comprenait en quels termes j'avais dû être libéré de mes obligations, et qu'elle m'accordait sa sympathie, non pas comme on l'accorde à un inférieur, mais à titre d'égale et d'amie. Je n'avais pas ressenti l'insolente lettre de l'homme, mais l'expiatoire bonté de la femme m'alla au cœur.
En cheminant vers la ferme, nous; combinâmes que
miss Hnlcombo entrerait seule, et que je l'attendrais au dehors de la maison, mais à portée de la voix. Nous réglions ainsi les choses, craignant que ma présence, après ce qui s'était passé la veille au soir dans le cimetière, ne réveillât les terreurs nerveuses d'Anne Calherick, et n'aoutàt aux méfiances que devaient lui inspirer les prcveîianccs d'une dame qu'elle allait voir pour la première lois de sa vie. Miss Ilalcombe me devança, dans l'intention de parler d'abord à la lemme du fermier (sur le bon vouloir et l'assistance de qui elle savait d'avance pouvoir faire fond), tandis que je resterais à quelques pas de l'habitation.
Je m'étais attendu à y demeurer seul assez longtemps. Cinq minutes cependant s'étaient à peine écoulées, quand, à ma grande surprise, miss Halcombe reparut.
— Anne Calherick refuse-t-elle de vous voir? lui demandai-je, étonné.
— Anne Catherick est partie, répondit miss Halcombe.
— Partie!
-— Partie avec mistress Cléments. Toutes deux ont quitté la ferme, ce matin, à huit heures...
Je ne trouvai pas une parole, — je sentais seulement que notre dernière chance de découvertes s'était évanouie avec ces deux femmes.
— Tout ce que mistress Todd sait de ses hôtesses, je le sais aussi, continua miss Halcombe, mais je n'en suis pas plus éclairée qu'elle ne l'est elle-même. Elles sont revenues saines et sauves, hier soir, après vous avoir quitté, et, comme à l'ordinaire, ont passé avec la famille de M. Todd le commencement de la soirée. Mais, comme ou allait servir le souper, Anne Catherick les a tous effrayé; en se trouvant mal subitement. Une attaque du mêm( genre, mais moins alarmante, l'avait saisie le jour même de son arrivée à la ferme; et, ce jour-là, mistress Todd crut pouvoir l'attribuer à quelque nouvelle qu'Anne aurait lue par hasard dans notre journal de comté, posé accidentellement sur une table, et qu'elle venait de prendre depuis une ou deux minutes.
— Mistress Todd saurait-elle doac quel passage de ce
journal a pu l'aflecter à ce point? demandai-je avec empressement.
— Non, répondit miss Halcombe; elle l'avait déjà parcouru, et n'y avait rien trouvé qui pût causer une telle agitation. Je lui ai cependant demandé de l'examiner à mon tour, et, dès la première page, j'ai constaté que le rédacteur de cette feuille avait grossi, aux dépens de nos affaires de famille, sa petite provision de nouvelles, en publiant, entre autres annonces tirées des journaux de Londres, et sous la rubrique « Marriages in High Life », les projets d'union relatifs à ma sœur. J'en ai immédiatement conclu que ce paragraphe était la cause de la singulière commotion subie par Anne Gatherick; et j'ai cru y découvrir aussi l'origine de la lettre, que, le lendemain, elle a dépêchée au château.
— Ni l'une ni l'autre hypothèse ne saurait faire l'objet du moindre doute; et maintenant, ne vous a-t-on rien appris sur les causes probables de cette seconde attaque, survenue hier au soir?
— • Absolument rien. Un mystère complet enveloppe cette partie de l'histoire. Aucune personne étrangère à la famille n'était, à ce moment, dans la chambre. Il n'y avait, arrivant du dehors, que notre fille de laiterie, laquelle, vous le savez, est une des filles de mistress Todd. La conversation roulait exclusivement, comme à l'ordinaire, sur les commérages de la localité. Tout à coup, et sans le moindre motif apparent , on entendit cette jeune fille pousser un cri, on la vit pâle comme la mort. Mistress Todd et mistress Cléments l'emmenèrent dans les pièces du haut, et mistress Cléments y resta près d'elle. On les entendit causer jusqu'à une heure très-avancée de la nuit, et ce matin, de bonne heure, mistress Cléments, prenant à part mistress Todd, l'élonna au delà de toute expression, en lui déclarant qu'elles étaient obligées de partir. La seule explication que celle-ci put arracher à sa parente fut qu'il était survenu quelque chose , sans la faute d'aucun des gens de la ferme, qui forçait Anne Catherick à quitter immédiatement Limmeridge. Pousser de questions mistress Cléments eût été aarfaiteinent inutile.
Elle se bornait, pour toute réponse, à secouer la tête et à supplier que, pour l'amour d'Anne, on cessât de l'interroger. Très-sérieusement agitée elle-même, à ce qu'il paraissait, elle se bornait à répéter qu'Anne partirait, qu'elle partirait avec Anne, et que l'endroit où elles étaient lorcées d'aller chercher refuge resterait un secret pour qui que ce fût au monde. Je vous épargne le détail des remontrances hospitalières de mistress Todd, et des constants refus qu'elles provoquèrent. A la fin, elle a conduit ces deux femmes, en voilure, à la station la plus voisine, il y a maintenant plus de trois heures. Chemin faisant, la bonne femme a essayé plus d'une fois, mais sans succès, de les amener à des excuses plus explicites. Blessée de leur brusque départ et de leur déni de confiance, elle les a brusquement déposées à la station, sans même prendre le temps de leur dire adieu. Voilà trèsexaclement ce qui est arrivé. Fouillez dans votre mémoire, monsieur Hartright, et dites^oi si, dans ce qui s'est passé hier soir au cimetière, il y a quelque chose qui puisse, le moins du monde, expliquer le départ extraordinaire de ces deux femmes.
— Je voudrais d'abord m'expliquer, miss Halcombe, ce changement soudain d'Anne Catherick, qui a si fort alarmé les gens de la ferme, plusieurs heures après que nous nous étions quittés, et lorsqu'il s'était écoulé assez de temps pour calmer, si violente qu'elle fût, l'agitation dont j'avais pu, avoir le malheur d'être la cause. Vous étes-vous d'abord informée avec soin des propos qui se tenaient devant elle, au moment oii elle s'est trouvée mal?
— Sans doute, mais les soins du ménage me paraissent avoir distrait, ce soir-là, mistress Todd de la causerie qui se poursuivait dans le salon de la ferme. Tout ce dont elle se souvient c'est, — pour parler son. langage, — qu'on « se disait les nouvelles... » Or, je suppose qu'il faut entendre par là les vains bavardages dont ces gens ont l'habitude.
— La fille de laiterie aura peut-être meilleure mémoire que sa mère, repris-je après un instant de réflexion...
Vous pourriez, miss Halcombe, lui parler dès que nous serons rentrés...
Ce conseil fut suivi aussitôt notre arrivée au château. Miss Halcombe me conduisit du côté des communs oij, dans la laiterie, nous trouvâmes la jeune fille, ses manches retroussées jusqu'à l'épaule, nettoyant une ample terrine, et accompagnant son travail d'une joyeuse chanson.
— Hannah, lui dit miss Halcombe, j'ai amené ce gentleman pour voir votre laiterie... C'est une des curiosités du château, et la manière dont vous la tenez vous l'ait honneur...
Cette fille, étonnée et rougissante, répondit, avec une révérence timide, qu'elle donnait tous ses soins à la propreté des objets qui lui étaient confiés.
— Nous arrivons de chez votre père, continua miss Halcombe; vous y étiez hier soir, à ce que j'ai ouï-dire; et vous y aviez des visites?
— Oui miss. *
— Une de ces personnes s'est trouvée mal, m'a-l-on dit? Je suppose, pourtant, qu'on n'a rien conté ou rien fait qui pût l'efirayer. Vous ne parliez, sans doute, d'aucune circonstance bien terrible, n'est-il pas vrai?
— Ohl non, miss, dit la fillette en riant, on se disait, tout bonnement, les nouvelles.
-— Vos sœurs, j'imagine, vous donnaient celles de Todds's-Corner?
— Oui, miss.
— Et vous leur disiez celles de Limmeridge-House ?
— Oui, miss, et je suis bien sûre que rien n'a été dit pour effrayer la pauvre créature, car c'est moi qui parlais au moment où son mal l'a prise. Ça m'a donné un coup de la voir, miss, n'ayant jamais, moi-même, perdu connaissance...
Avant qu'on eût pu lui adresser d'autres questions, elle fut appelée à la porte de la laiterie pour recevoir un panier d'œufs. Au moment oià elle s'éloigaait de nous, je dis, penché à l'oreille de miss Halcombe :
— Demandez-lui si, par hasard, elle a parlé, hier soir, des visiteurs attendus à Limmeridge-House...
Un regard de miss llalcombe me montra qu'elle comprenait; et la question l'ut en effet posée, aussitôt que la petite laitière revint près de nous.
— Oh ! oui, miss, j'en ai parlé, dit celle fille le plus naturellement du monde. La société qui arrive, el l'accident survenu à la vache tavelée, voilà toutes les nouvelles que j'avais emportées à la ferme.
— Avez-vous nommé quelqu'un ? disiez-vous que sir Percival Glyde était attendu lundi?
— Oui, miss; je leur ai conté que sir Percival Glyde allait arriver. Il n'y a pas de mal à cela, j'espère... J'espère bien n'avoir pas été fautive.
— Du tout... pas le moindre mal. Allons, monsieur Hartright, Hannah va commencer à nous trouver de trop, si nous la dérangeons plus longtemps de son travail...
Notre premier mouvement, en nous retrouvant seuls, fut de nous arrêter et d'échanger un regard.
— Eh bien! miss Halcombe, vous resle-t-il, « à présent, quelque doute?
— Sir Percival Glyde le dissipera, ce doute, monsieur Hartrighi; — sans cela, Laura Fairlie ne sera jamais sa femme.
Comme nous tournions le coin du château, un cabriolet du chemin de fer remontait l'avenue. Miss Halcombe attendit, sur les marches du perron, l'arrivée du léger équipage; alors elle s'avança pour serrer la main d'un vieux gentleman, qui sauta lestement à terre dès que le marchepied eut été abaissé. Tout ceci annonçait l'arrivée de M. Gilmore.
Je l'examinai, quand nous fûmes présentés l'un à l'autre, avec un intérêt et une curiosité que je pouvais à peine dissimuler. Ce vieillard allait, moi parti, demeurer
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) à Limmeridge-House; il allait écouter les explications de • sir Percival Glyde; c'était à son expérience que miss Halcombe aurait recours; et, selon qu'il la conseillerait, elle trouverait, oui ou non, ces explications suffisantes, il devait rester jusqu'à ce que la question du mariage fût définitivement réglée; et, si elle l'était dans un sens affirmatif, c'était sa main qui tracerait l'écrit en vertu duquel miss Fairlie se trouverait irrévocablement engagée. Môme alors, — et je ne savais rien auprès de ce que j'ai su depuis, ■— le jurisconsulte de la famille m'inspirait un intérêt que je n'avais encore éprouvé pour aucun inconnu.
L'extérieur de M. Gilmore était exactement l'opposé de celui que la tradition attribue aux vieux avocats. Il avait le teint fleuri; ses cheveux étaient un peu longs et soigneusement brossés; ses habits, noirs de la tête aux pieds, lui allaient merveilleusement bien; le nœud de sa cravate blanche était des plus réguhers; ses gants de chevreau, couleur de bois, auraient pu se trouver, sans peur et sans reproche, sur les mains potelées et bien entretenues d'un ecclésiastique à la mode. Ses manières avaient toute la grâce formaliste, le raffinement courtois de la vieille école, avivés par la pioniptitude alerte et le sang-froid toujours présent d'un homme que sa profession oblige à tenir sans cesse prêt l'usage de toutes ses facultés. Un heureux tempérament, un optimisme servi par des circonstances favorables dès le début, une longue carrière, ensuite, d'honorable et confortable prospérité; une vieillesse gaie, respectée de tous, — telles furent les impressions générales qui me restèrent de ma présentation à M. Gilmore : et je ne ferai que lui rendre justice, en ajoutant que nos relations ultérieures ne les ont modifiées en rien.
Je laissai le vieux gentleman et miss Halcombe entrer au château, et causer ensemble des affaires de la famille, sans être gênés par la présence d'un intrus. Ils traversèrent le vestibule pour se rendre dans le salon, tandis que, redescendant le perron, j'allai seul me perdre dans le jardin.
Les heures étaient comptées que je devais passer à Limmeridge-House : mon départ était irrévocablement lixé au lendemain matin; je n'avais plus aucun rôle à jouer dans les investigations que la lettre anonyme avaient rendues nécessaires. En laissant mon cœur, s'abandonner, pendant les courtes heures qui me restaient à la trjste douceur des adieux, je ne faisais donc de tort qu'à moi-même; et, ces adieux, je les devais bien aux sites désormais inséparables, dans mes souvenirs, de ce rêve debonheuretd'amoursirapideet si brusquement tranché.
Je tournai d'instinct dans cette allée tracée sous la lenéire de mon atelier, où je l'avais vue, le soir d'avant, se promener avec son petit chien; et je suivis le sentier que ses pieds chéris avaient si souvent foulé, jusqu'à la petite porte grillée de sa roseraie. L'hiver, maintenant, avait tristement dépouillé celle enceinte, naguère encore si riante. Les fleurs dont elle m'apprenait les noms, les fleurs que je lui apprenais à peindre, avaient toutes disparu, et les sentiers étroits qui se dessinaient en blanc à travers leurs massifs, — humides à présent et prescfue boueux — commençaient à verdir déjà.
Je poussai jusqu'à la charmille sous laquelle nous avions respiré ensemble la tiédeur parfumée des soirs d'août; où nous avions admiré ensemble les innombrables combinaisons d'ombre et de lumière qui pommelaient la plaine étendue au-dessous de nous. Des branches gémissantes, les feuilles tombaient autour de moi, et l'atmosphère chargée d'émanations terreuses me gelait jusqu'à la moelle des os. En marchant toujours, je me trouvai hors de.l'enclos, suivant cet étroit chemin entre deux haies, qui doucement montait vers les coteaux voisins. Le vieil arbre aballu au bord du sentier, et sur lequel nous nous étions si souvent assis pour nous reposer, était imbibé de pluie ; et la touffe de fougères et d'herbes que j'avais dessinée pour elle (s'abritant, devant nous, à l'ombre de cette vieille muraille rugueuse), s'était transformée en une flaque d'eau stagnante, au milieu de laquelle se dressait un ilôt de plantés souillées de limon. J'arrivai au Commet de la colline, et contemplai de là le paysage que, dans
(les temps plus heureux, nous aimions tant à étudier. Le froid, la stérilité, l'avaient envahi; — ce n'était plus le paysage dont j'avais gardé souvenance. « Sa » présence rayonnante ne l'éclairait plus; à la brise passant sur la plaine immense nesemélaientplus les notes harmonieuses de sa voix. Justement en cet endroit où je contemplais le vaste horizon, elle m'avait parlé de son père, resté son dernier protecteur; elle m'avait dit combien ils s'éïaient aimés l'un l'autre, et avec quels regrets elle songeait encore a lui lorsqu'elle entrait dans certains appartements du château, ou lorsqu'elle reprenait telles occupations, tels passe-temps que, jadis, il partageait avec elle. La vue que j'avais eue sous les yeux en prêtant l'oreille à ses confidences intimes, et celle que, dans mon isolement, je contemplais aujourd'hui, était-ce réellement la même? Sans regrets, je la quittai ; je revins, traversant les marécages et tournant les dunes jusqu'aux bords de la mer. Là blanchissait le ressac, écumant de colère, et bondissaient les vagues, multitude étincelante, — mais là aussi était l'endroit oii je l'avais vue, du bout de son parasol, tracer sur le sable des lignes indécises; l'endroit où nous étions restés assis l'un près de l'autre, où elle m'avait entretenu de moi et de mon pauvre intérieur, où elle m'avait adressé sur ma mère et ma sœur une foule de questions empreintes de cette délicatesse d'observation qui caractérise les femmes, où elle s'était demandé, avec un naïfétonnement, si jamais je renoncerais à mon célibat solitaire et libre, pour avoir à moi une épouse, une famille. Les flots et les vents avaient depuis longtemps effacé les traces d'elle que ces lignes auraient dû éterniser à mon gré. Je regardai dès lors, sans nul intérêt, la vasie monotonie des falaises, et ce lieu, consacré pour moi par le souvenir des heures radieuses que nous y avions perdues, me devint tout à coup inconnu, étranger, comme si j'étais déjà transporté dans une région qu'elle n'eût jamais habitée.
Le vide silence des grèves me glaçait le cœur. Je revins dans cette maison, dans ce jardin où, à chaque pas, quelque vestige me parlait d'elle.
Sur l'allée de la terrasse exposée au couchant, je rencontrai M. GiUnore. Il nie cherchait, évidemment, car il liàla le pas dès que nous nous aperçûmes. Je n'étais pas dans une situation d'esprit qui me rendit particulièrement agréable de me rencontrer avec un inconnu. Mais celte conférence était à peu près inévitable, et je n'avais plus qu'à en tirer le meilleur parti possible.
— Vous arrivez fort à propos, me dit le vieux gentleman. J'ai, mon cher monsieur, deux mots à vous dire, et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je profilerai de l'occasion qui s'offre. Pour abréger les préliminaires, je vous dirai que miss Halcombe et moi nous venons de traiter certaines affaires de famille, -— les affaires qui m'ont amené ici, —et, dans le cours de notre conversation, elle en est tout naturellement venue à me parler, tant de ces détails désagréables auxquels se rattache la leHre anonyme, que de la part, très-honorable et trèsconvenable, prise par vous dans ce qui a été fait jusqu'ici. Celle coopération, je le comprends à merveille, doit vous faire prendre un intérêt très-vif, qu'en d'autres circonstances vous n'auriez pas ressenti, à savoir en bonnes mains la direction de l'enquête par vous commencée. Soyez parfaitement tranquille sur ce point, mon cher monsieur; cette enquête est désormais mon affaire.
— Vous êtes, sous tous les rapports, monsieur Gilmore, bien plus capable que moi de conseiller et d'agir en une matière si délicate. Jugeriez-vous indiscret de ma part de vous demander si vous avez arrêté la marche que vous comptez suivre?
— En tant qu'on puisse l'arrêter dès à présent, monsieur Hartright, elle est arrêtée. Je compte envoyer une copie de la lettre, avec un exposé détaillé des circonstances y relatives, à l'avocat de sir Percival Glyde, un de mes confrères de Londres, que je connais quelque peu. Je garderai ici la lettre elle-même en original, pour la montrer à sir Percival Glyde, aussitôt son arrivée. J'ai déjà pourvu aux moyens de retrouver les deux femmes, en envoyant un des serviteurs de M. Fairlie, — un homme de confiance, — chargé de prendre des renseignements à
la Station. Il a tout l'argent nécessaire, des instructions très-détaillées, et, pour peu qu'il retrouve leur piste, il doit les suivre en quelque lieu qu'elles soient allées. C'est tout ce qui se peut faire jusqu'à lundi, jour où arrive sir Percival. Quant à moi, je ne doute pas qu'il ne donne immédiatement toutes les explications que l'on doit attendre d'un gentleman et d'un homme d'honneur. Sir Percival est placé fort haut, monsieur; — sa position est éminente, sa réputation au-dessus de tout soupçon; — je suis donc, quant au résultat, parfaitement rassuré; parfaitement rassuré, je me plais à vous le dire. Ma vieille expérience m'apprend que pareilles choses arrivent quasi tous les jours. Lettres anonymes, — femmes malheureuses, — c'est le fait de notre triste état social. Je reconnais qu'il y a, dans ce cas particuher, quelques complications extraordinaires; mais, abslraction faites d'icelles, rien de plus commun, de plus déplorablement commun, que le cas en lui-même.
— Malheureusement pour moi, monsieur Gilmore, je crains bien de ne pas l'envisager du même point de vue que vous.
— Naturel, mon cher monsieur, très-naturel!... Je suis un vieillard, et les choses m'apparaissent sous leur aspect pratique. Vous êtes un jeune homme, et vous vous attachez à ce qu'elles ont de romanesque. Ne disputons pas sur nos manières de voir. Mon métier me condamne à vivre dans une atmosphère de disputes, monsieur Hartright; et je ne suis que trop enclin à m'y soustraire, quand je le puis, comme à présent. Attendons les événements, — attendons-les, mon cher monsieur !... Voici un charmant séjour !... La chasse y est-elle bonne?... Probablement non; — M. Fairlie ne fait pas garder sa terre, à ce que je crois... C'est égal, charmant séjour !.., Société fort agréable!... Vous dessinez, monsieur Ilartright?... vous êtes peintre, à ce qu'on dit ?... Un talent qu'on voudrait avoir!... Quel genre cultivez-vous ?...
Nous retombâmes ainsi dans la conversation banale, — c'est-à-dire, pour être plus vrai, M. Gilmore causa, et je fis semblant de l'écouter. Mon attention était bien loin do
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lui et des sujets qu'il Irailnit avec une faconde sural)Oiidnnle. Mes deux dernières heures de promenade solitaire m'avaient laissé sous une influence encore active. J'avais arrêté dans mon esprit le projet de hâter mon départ. Pourquoi prolonger inulitement, fût-ce d'une minute, la dure épreuve des adieux? A qui désormais ma présence pouvait-elle servir? En continuant à séjourner plus long- Vemps dans le Cumberland, je perdais mon temps purement et simplement ; et comme aucune limite n'était fixée dans le congé que j'avais obtenu de mon patron, pourquoi ne pas en finir, et ne pas en finir à l'heure même',.
Je m'y décidai. Il restait encore quelques heures de jour, et nulle raison n'existait pour m'empècher de re-» • prendre, dès cette après-midi même, la routede Londres. Je saisis donc le premier prétexte qui s'offrit à moi pour me défaire poliment de M. Gilmore, et rentrer aussitôt à la maison.
En remoiiiant aans mon appartement, je rencontrai sur l'escalier miss Halcombe. Elle vit, à la hâte de mon allure, au changement de mes manières, que j'avais en vue quelque nouvel objet, et me demanda ce qui était firrivé.
Je lui fis connaître exactement, dans les termes que je viens d'employer, les" motifs qui m'avaient fait songer à précipiter mon départ.
— Non, non, dit-elle, avec une insistance presque tendre; quittons-nous comme des amis se quittent; rompez avec nous le pain, une fois encore. Restez à diner, restez, et lâchons de rendre la dernière soirée que nous passons ensemble aussi joyeuse, aussi pareille aux premières que nous pourrons y parvenir. Je vous le demande; mistress Vesey, vous le demande aussi... Puis elle ajouta, non sans avoir hésité : — Laura se joint également à cette invitation...
Je promis alors de ne pas partir. Dieu sait que je ne voulais laisser, à aucune d'elles, même l'ombre d'une impression pénible.
iSulle part mieux que dans mon atelier, je ne pouvais
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attendre le signal du repas. Je ne descendis que quand la cloche eut sonné le dîner.
De toute cette journée je n'avais pas adressé la parole à miss Fairlie, — je ne l'avais pas même aperçue. Notre première rencontre, au moment où j'entrai dans le salon, fut une rude épreuve pour son sang-froid et pour le mien. Elle, aussi, voulait faire de son mieux pour rappeler, en cette dernière soirée, le temps qui n'était plus, — et qui jamais ne devait renaître. Elle avait mis celle de ses toilettes que n'aguère j'admirais le plus, •— une robe de soie bleu foncé, garnie avec un goût original, d'une dentelle ancienne; elle vint au-devant de moi, tout aussi empressée que jamais; elle me donna la main avec celte innocente et franche bonne volonté du temps où nous étions si heureux. Mais ses doigts, ces doigts glacés qui tremblaient, mêlés aux miens; ces joues pâles, au centre desquelles brillait, comme plaquée, une espèce de tache rouge et brûlante; ce faible sourire qui s'efforçait de naître sur ses lèvres, et peu à peu s'éteignait sous mon regard, me dirent assez au prix de quelle abnégation elle parvenait à conserver de calmes dehors. Si mon cœur eût pu l'envelopper d'une plus forte étreinte, je l'aurais aimée, à ce moment-là, mieux que jamais je ne J'>ivais aimée jusqu'alors.
M. Gilmore nous lut d'un grand secours. Il était d'une humeur charmante, et mena la conversation avec un entrain sans égal. Miss Halcombe le secondait résolument, et je suivais, de mon mieux, l'exemple qu'elle me donnait ainsi. Ces yeux si tendres, dont j'avais si bien appris à interpréter l'expression dans ses nuances variées et mobiles, s'étaient tournés vers moi, dès le début du dîner, m'apportant une prière muette, mais irrésistible. « Aidez ma sœur! » semblait dire ce doux visage inquiet; « aidez ma sœur, et vous m'aiderez aussi. »
Le dîner se passa fort bien; du moins toutes les apparences furent sauvées. Quand les dames se furent levées de table, et que nous restâmes seuls, M. Gilmore et moi, dans la salle à manger, un nouvel incident s'offrit pour occuper notre attention, et me fournir l'occasion de gar-
der pendant quelques minutes un silence dont j'avais besoin afin de me calmer. Le domestique envoyé à la recherche d'Anne Calherick et de mistress Clément, revint au rapport, et fut immédiatement introduit dans la salle à manger.
— Eh bien ! dit M. Gilmore, qu'avez-vous découvert?
— J'ai découvert, monsieur, répondit cet homme, que les deux femmes ont pris ici, à notre station, des billets pour Garlisle.
— Naturellement vous ôles parti pour Garlisle, sachant une fois ceci ? .
— En effet, monsieur; mais je regrette de vous dire que je n'ai pu trouver, plus loin, aucune trace des deux voyageuses.
— Vous avez pris vos renseignements au chemin de fer?
— Oui, monsieur.
— Aux différentes auberges?
— Oui, monsieur.
— Et vous avez laissé au bureau de police exposé de Taits que j'avais rédigé pour vous ?
— Je l'ai remis, monsieur.
— Eh bien 1 mon ami, vous avez fait tout ce que vous pouviez; et j'ai fait, moi, tout ce que je pouvais. Jusqu'à nouvel ordre,, par conséquent, les choses resteront où elles en sont... Nous avons joué nos atouts, monsieur Hartright, continua le vieux gentleman, quand le domestique se fut retiré. Du moins, pour l'instant, ces dames ont mieux manœuvré que nous, et nous n'avons plus maintenant qu'à espérer, pour lundi prochain, l'arrivée ici de sir Percival Glyde... Voyons!... ne remplirai-je plus votre verre?. . Voilà ce que j'appelle une bonne bouteille de Porto, — un vieux vin, robuste, qui réconforte... J'en ai pourtant de meilleur au fond de ma cave...
Nous rentrâmes au salon, dans ce salon où j'avais passé les plus heureuses soirées de ma vie; dans ce salon où, lorsque celle-ci serait passée, je ne devais plus « la » revoir jamais!... Depuis que les jours avaient raccourci, depuis que le temps était devenu froid, l'aspect de cette
pièce était changé. Les portes vitrées donnant sur la terrasse étaient closes maintenant et masquées d'épaisses portières. Au lieu de cette douce pénombre du crépuscule, dans laquelle, d'ordinaire, nous restions assis en causant, le brillant éclat des lampes éblouissait aujourd'hui mon regard. Tout était changé; — au-dedans comme au-dehors, tout était changé.
Miss Halcombe et M. Gilmore étaient assis à la table de jeu ; mistress Vesey s'était retirée au fond de son fauteuil accoutumé. Dans l'emploi de « leur » soirée ; aucune gêne, aucune contrainte ; et la remarque même que j'en fis me rendait plus pénible l'emploi de la mienne. Je vis miss Fairlie arrêtée près du coffre à musique. Le temps avait* été où je serais allé l'y joindre. J'attendais, irrésolu, ne sachant ni où aller ni que faire. Elle jeta de mon côté un promptregard, prit tout à coup dans les rayons un morceau de musique, et, d'elle-même, vint à moi.
•— Vous jouerai-je une de ces petites mélodies de Mozart que vous aimez tant? me demanda- t-elle en ouvrant la musique avec une précipitation nerveuse, et parlant les yeux baissés.
Avant que j'eusse pu la remercier, elle alla d'un pas rapide s'asseoir au piano. Près de l'instrument, le fauteuil' où j'avais l'habitude de m'établir restait vide. Elle frappa quelques accords, — puis, se retournant, jeta un regard vers moi, — puis ramena ses regards vers sa musique.
— Ne voulez-vous plus de votre ancienne place? ditelle, parlant avec]un brusque effort et très-bas.
— - Pour ce dernier soir, je puis donc la preadre ? répondis-je.
Elle ne répliqua point ; elle semblait vouloir donner toute son attention à la musique, — une musique qu'elle savait par cœur, et que cent fois, naguère, elle m'avait joué sans ouvrir le livre. Je ne pus me douter qu'elle m'avait entendu, je ne pus me douter qu'elle s'apercevait de ma présence auprès d'elle, qu'en voyant s'effacer les couleurs de la joue exposée à mes regards, et une pâleur livide s'épandre peu à peu sur tout ce beau visage.
— Votre départ me fait beaucoup de peine, dit-elle d'une
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voix à peine perceptible, et ses yeux demeuraient fixés sur la musique avec un redoubicmcnl d'attention, et ses doigts volaient sur les touches du piano avec une énergie fiévreuse, que jusque-là je n'avaisjamais remarquée en elle.
— Je me rappellerai ces bonnes paroles, miss Fairlie, longtemps après que la journée de demain aura commencé,... aura fini.
Soit pâle visage pâlit encore et sembla, se détournant, éviter mon regard.
— Ne parlons point de demain, dil-elle. Laissons la musique nous entretenir de cette soirée, et dans une langue plus expressive que la nôtre...
Ses lèvres tremblaient ; il s'en envola un faible soupir qu'elle essaya vainement d'arrêter au passage. Ses doigts hésitaient sur le piano; une fausse note lui échappa , en voulant se reprendre, elle se troubla davantage, et finit par laisser tomber ses mains avec un mouvement de dépit. Miss Halcombe et M. Gilmore, de la table de jeu où ils étafent assis, lui jetèrent un regard étonné. Jusqu'à mistress Vesey, sommeillant au fond de sa bergère, que réveilla la brusque interruption de la musique, et qui s'informa de l'accident arrivé.
— Vous jouez le whist, monsieur Hartright me demanda miss Halcombe, jetant un regard significatif sur la place que j'occupais.
Je savais ce qu'elle voulait dire ; je savais qu'elle avait raison; et je me levai tout aussiôt pour aller m'asseoir à la table de jeu. Au moment oiî je quittais le piano, miss Fairlie tourna une page de la musique, et, frappant les touches d'une main plus sûre :
— Je la jouerai, dit-elle (et son jeu s'accentua jusqu'à devenir presque passionné) pour ce dernier soir, je la jouerai !
— Allons ! mislress Vesey, dit miss Halcombe, M. Gilmore et moi sommes las de l'écarté... Faisons un whisi!... M. Hartright sera votre partner.
Le vieil avocat sourit d'un air railleur. Il avait déjà l'avantage et venait de retourner un roi. Aussi attribuaitil évidemment le soudain changement de jeu organisé
par miss Halcombe, à l'aversion que les clames professent toujours pour les parties où elles sont en perle.
Le reste de la soirée s'écoula, sans une parole, sans un regard « d'elle. » Elle resta au piano ; je restai à la table de whist. Elle jouait sans s'arrêter, — comme si elle cherchait dans la musique un refuge contre elle-même. Parfois, ses doigts appuyaient sur les notes avec un ralentissement doux, plaintif et tendre, d'une tristesse et d'un charme inexprimables ; ils faiblissaient aussi parfois et trompaient sa volonté, ou bien erraient machinalement sur le piano, comme si la tâche qu'ils accomplissaient leur était un ennui et une fatigue. Mais s'ils variaient, s'ils flottaient en quelque sorte, dans l'expression qu'ils donnaient à la musique, jamais ils ne fléchirent dans leur résolution de jouer jusqu'au bout. Elle ne se leva du piano qu'au moment où nous allions tous nous retirer.
Mistress Vesey était la plus près de la porte et fut la première à m'offrir la main.
— Je ne vous reverrai plusl Monsieur Hartright, dit la vieille dame; je suis vraiment fâchée que vous me quittiez. Vous avez été très-bon et très-attentif. Attentions et bontés ne sont jamais perdues quand elles s'adressent à une femme de mon âge. Je vous souhaite, monsieur, toute sorte de bonheurs. Recevez mes meilleurs adieux l
M. Gilmore venait ensuite.
— J'espère, monsieur Hartright, que l'avenir nous garde quelque occasion de faire plus amplement connaissance... Vous êtes parfaitement sûr, n'est-il pas vrai, que cette petite affaire n'est pas tombée en mauvaises mains?... Oui, oui, cela va sans le dire... Bonté divine, comme il fait froid!... Ne restez pas ainsi devant cette porte... « Bon voyage! » mon cher monsieur, « bon voyage! » comme disent les Français.
Suivit miss Halcombe.
— Demain malin, à sept heures et demie, dit-elle; puis, se penchant vers moi et parlant très-bas, elle ajouta : — J'ai su et j'ai vu plus que vous ne croyez... Votre conduite, ce soir, vous a valu mon amitié pour la vie.
Miss Fairlie venait la dernière. En prenant sa main, et en songeant à la matinée qui allait suivre, je n'osai me hasarder à lever les yeux sur elle.
— Il me faut partir de Irès-bonne heure, dis-je; je serai donc bien loin, miss Fairlie, avant...
— Non, nonl interrompit-elle précipitamment; pas avant que je sois sortie de chez moi. Je descendrai déjeuner avec Marian. Je ne suis pas assez ingrate, assez ouhlieuse de ces trois mois.
Ici, la voix lui manqua; sa main étreignit doucement la mienne, — puis la laissa retomber soudain; — avant que j'eusse pu dire : « Bonne nuit! » elle avait disparu.
J'arrive rapidement à la fm de ses souvenirs; — j'y arrive sans pouvoir l'éviter, comme j'arrivai à l'aurore de cette dernière matinée où j'allais quitter Limmeridge- House.
Il était tout au plus sept heures et demie quand je descendis; — toutes deux, pourtant, m'avaient devancé à la table du déjeuner. Dans cet air glacé, à ces clartés voilées, dans ce morne silence matinal qui enveloppait encore le château, nous nous assîmes, nous trois, tâchant de manger, tâchant de causer. Mais ces efforts que nous faisions pour garder certains dehors d'étiquette, n'avaient rien que de pénible et de vain. Aussi me levai-je bientôt pour y mettre un terme.
Miss Halcombe, qui était la plus près de moi, saisit la main que je tendais à toutes deux ; Miss Fairlie, alors, se détournant tout à coup, quitta la salle à pas pressés.
— Cela vaut mieux, dit miss Halcombe, quand la porte se fut refermée, — cela vaut mieux pour vous et pour elle...
Il s'écoula un moment avant que je pusse parler ; — n'était-il pas dur de la perdre ainsi, sans un mot, sans im regard d'adieu? Je me contraignis, pourtant; j'essayai de prendre congé de miss Halcombe dans les termes les plus convenables; mais toutes ces formules d'adieu, que je cherchais vainement, aboutirent à une seule phrase.
— Ai-je mérité que vous m'écriviez?... Ce fut là tout ce que je pus dire.
— Vous avez mérité, noblement mérité tout ce que je pourrai faire pour vous, aussi longtemps que nous vivrons l'un et l'autre. Quelle que soit la fin de tout ceci, vous en serez certainement informé.
— Et si jamais je pouvais encore vous être utile, n'importe comment et n'importe quand... lorsque tout souvenir de ma présomption et de ma folie sera effacé...
Je ne pus rien ajouter. La voix me manqua, et mes yeux se mouillèrent en dépit de moi-même.
Elle me prit par les deux mains, — elle les pressa dans une forte et virile étreinte, — ses yeux noirs brillèrent, -— son teint brun s'anima de teintes enflammées, — sa physionomie énergique s'embel.lissant des purs refiels do la générosité qui échauffait son âme.
— Oui, dit-elle, je me fierai à vous si jamais cette heure sonne; je me fierai à vous comme à « mon » ami et à « son » ami, comme à « mon » frère et à « son » frère...
Elle s'arrêta, elie m'attira vers elle, l'intrépide et noble créature, et, comme ma sœur eût pu le faire, toucha mon front de ses lèvres... M'appelant ensuite par mon nom de baptême :
— Dieu vous protège, Waller, me dit-elle : demeurez ici, et calmez-vous ; j'aime mieux pour tous deux ne pas rester avec vous. C'est du balcon que je vous verrai partir...
Elle quitta la salle. Je me détournai vers la fenêtre, où je n'avais en face de moi qu'un paysage d'automne, triste et désert; — j'y restai pour maîtriser mes sensations, avant de quitter, moi aussi, cette salle, et de e la » quitter à jamais.
Une minute s'était écoulée, — peut-être, mais j'en doute, un peu plus d'une minute, — lorsque j'entendis la porte se rouvrir doucement, et le frissonnement d'une robe de femme, traînant sur le tapis, se rapprocha de mon côté. Mon cœur battait violemment lorsque je me retournai. De l'autre extrémité de la galerie, miss Fairlie venait à moi.
Elle s'arrêta, hésitante, quand nos yeux se rencontre-
rent cl lorsqu'elle vit que nous étions seuls. Puis, avec ce courage que les femmes perdent si souvent dans les petites occasions et si rarement dans les grandes, elle continua de marcher vers moi, singulièrement paie et tranquille, traînant après elle une de ses mains sur la table le ong de laquelle elle avançait, et dans l'autre main, pendante à son côté, tenant un objet que me cachaient les plis de son vêlement.
— Je suis allée dans le salon, me dit-elle, pour chercher ceci. Ce sera un souvenir de votre visite ici, et des amis que vous y laissez... Vous aviez trouvé, quand je le fis, que mes progrès étaient très-marqués, — et j'ai pensé que vous aimeriez...
En détournant la tête, elle m'offrit, à ces mots, une petite esquisse, toute de sa main, représentant le pavillon d'été où nous nous étions vus pour la première fois. Le papier qu'elle me tendit tremblait dans sa main; — il tremblait dans la mienne, lorsque je l'eus reçu d'elle.
Je craignais d'exprimer ce que je sentais; —je répondis seulement: — Jamais ce souvenir ne me quittera ; il sera, toute ma vie, mon trésor le plus cher. J'en suis bien reconnaissant... et je vous sais bien bon gré de ne pas m'avoir laissé partir sans vous dire adieu.
— Oh! dit-elle naïvement, comment cela se pouvait-il, après tant d'heureux jours passés ensemble I
— Ces jours ne reviendront jamais, miss Fairlie; — ma route et la vôtre sont séparées par des abîmes. Mais si une occasion se présentait où mon dévouement de cœur et d'àme pût vous donner un instant de bonheur, vous épargner un instant de chagrin, voudrez-vous ne pas oublier le pauvre professeur de dessin dont vous avez reçu les leçons ? Miss Halcombe a promis de se fier à moi; — voudrez-vous aussi me faire cette promesse?...
Dans ces beaux yeux bleus, au bon regard, et derrière les larmes dont ils commençaient à se gonfler, brilla, légèrement voilée, la mélancolie des adieux.
— Je le promets, dit-elle d'une voix brisée. Oh ! ne me regardez pas ainsi!... Je vous le promets du fond du cœur...
Me risquant un peu plus près d'elle, je lui tendis la main.
— Bien des amis vous ont voué leur affection, miss Fairlie. Votre bonheur à venir est l'objet chéri de bien des espérances. Ne puis-je dire, au moment de nous quitter, qu'il est aussi l'objet le plus cher aux miennes?...'
D'abondantes larmes coulaient le long de ses joues. Elle appuya sur la table une main tremblante, pour se soutenir, tandis qu'elle me donnait l'autre. Je la pris dans les miennes, — je l'y tins captive. Ma tête s'inclina sur celte main, mes larmes la mouillèrent, mes lèvres allèrent s'y poser, — non par un élan d'amour (oh! non; à cet Instant suprême ce n'était pas de l'amour I), mais dans cette agonie du désespoir qui s'abandonne lui-même.
— Pour l'amour de Dieu, laissez-moi ! dit-elle d'une voix affaiblie.
Ainsi s'échappa, dans ces quelques mots suppliants, la révélation du secret de son cœur. Ces mots, je n'avais pas le droit de les entendre, je n'avais pas le droit d'y répondre ; au nom de sa faiblesse sacrée, ces mots m'interdisaient de rester auprès d'elle. Tout était fini. Je laissai aller sa main; je n'ajoutai pas une parole. Les pleurs qui m'aveuglaient la dérobaient à mes yeux., et, pour la voir une dernière fois, je dus les sécher à la hâte. Ce regard me la montra comme affaissée dans un fauteuil, posant ses deux bras sur la table, et sur eux abaissant sa belle tête avec un mouvement d'inexprimable fatigue. Ce regard fut le dernier; la porte s'était refermée sur elle. — l'abîme de la séparation s'était ouvert entre nous, — l'image de Laura Fairlie n'était déjà plus qu'un souvenir du passé.