RUE DE SEINE
Ce livre n'est que le développement des chapitres que l'auteur avait consacrés à l'histoire de la condition des femmes en Chine dans un ouvrage publié en 1860. De nouvelles recherches et l'étude des renseignements fournis par les derniers voyageurs, lui ont permis de compléter un premier travail et d'en former un volume.
Bien que la Chine ait toujours vécu isolée des autres nations, il faut reconnaître que la femtne n*y a jamais eu une condition diffé-
rente de la condition des autres femmes de rOrient. La polygamie, la séquestration, l'ignorance, ont produit partout les mômes résultats, et une situation de la femme très inférieure à celle de l'homme. Ainsi, quoique la population féminine, soit la moitié, au moins, de toute la population chinoise, elle compte pour peu de chose dans la vie civile, politique et religieuse' du Céleste Empire. Elle n*est élevée qu'en vue d'une existence sédentaire, retirée et soumise, ne recevant d'autre culture intellectuelle que celle applicable aux détails du ménage, à rélève des vers à soie, au tissage, à la broderie, presque sans aucun mélange d'art et de littérature.
Comme époiiâe où femme principale elle est entièrement livrée au pouvoir discrétionnaire du mari; femme seconde, aux exigen-
VIÎ
ces et aux caprices de la première. La polygamie, en partageant l'affection de l'homme entre plusieurs femmes, amoindrit d'autant son autorité sur elles et l'influence morale de celles-ci. De plus, elle provoque dans le ménage des scènes de jalousie, de rivalité, des disputes qui troublent fréquemment la paix intérieure.
Comme mère, elle jouit de quelques prérogatives dues à la piété filiale, cette religion par excellence de la Chine ; elle est entourée du respect, des égards, de la vénération de ses enfants, sans pouvoir exercer toutefois une action équivalente à celle du père.
Seule, la veuve peut jouir de droits exceptionnels, librement gérer sa fortune, élever ses enfants à sa manière, vendre et acquérir, à la condition de rester fidèle à son mari, un
autre mariage la faisant retomber sous le joug.
Nous verrons des impératrices, mères ou veuves, grâce à une certaine immixtion dans les affaires publiques, déployer un esprit public et administratif capable de relever l'importance de leur sexe. Malheureusement, elles n'ont signalé leur règne par aucune mesure favorable à la condition générale des femmes. Les plus célèbres, au contraire, se sont distinguées par leur ambition, leurs intrigues, leur cruauté, par des actes, en un mot, contraires à la mission pacifique qui devrait leur être dévolue.
A la différence des autres peuples, les Chinois n'ont accordé à la femme aucune participation directe au culte et semblent l'avoir
toujours entretenue dans un complet indifférentisme. L'introduction du Bouddhisme a pu en attirer plusieurs dans des réunions et cérémonies ascétiques mais sans leur accorder une place importante. Celles qui, depuis, ont embrassé le christianisme, n'ont pas montré ce zèle de prosélytisme qui a tant contribué aux progrès rapides et à la longue durée de cette religion en Europe. Cela explique pourquoi les Jésuites en Chine, ont eu plus de succès comme savants que comme missionnaires.
L'esprit stationnairo des Chinois a maintenu le sort de la femme comme celui de l'homme à peu près dans le môme état depuis 3,000 ans, et on. peut encqre lui appliquer ce que M. E. Legouvéa dit des femmes dans l'antiquité : « Frappées, non pas seulement dans leur corps, mais dans leur âme, dans
leur intelligence, dans leur dignité; déshéritées, pendant une longue suite de siècles, du droit d'agir et de vivre, elles se sont vues condamnées à remplir en subalternes les rôles sacrés de filles, de femmes, et de mères et condamnées par qui? Par leur protecteurs naturels. C'étaient leurs pères qui les déshéritaient, leurs maris qui les opprimaient , leurs frères qui les dépouillaient ; leurs fils mêmes qui les gouvernaient. »
Cet état de chose ne se modifiera qu'à la suite de relations plus fréquentes et plus rapides entre les Européens et les Chinois, lorsque ceux-ci viendront, en grand nombre, s'initier de près à nos idées comme ils le sont déjà à notre commerce ; quand ils pourront de visu^s'assurer des bienfaits d'une législation qui accorde aux deux sexes une égale et même protection. Alors, ils reconnaîtront avec nous,
que plus la femme se mêle à la vie extérieure, à renseignement, aux lettres, aux arts, au commerce, plus elle gagne en dignité personnelle, et plus elle contribue à la moralité sociale et au bonheur de la famille.
Avril 1875.