La femme-enfant
Par l'une des baies du plafond concave et circulaire, nuage de mythologies éteintes, le matin d'hiver traversait obliquement l'obscurité de la salle en un faisceau de lueurs ternes qui va s'élargissant, laissait noir le fond des loges à demi closes de toiles pendantes, grisâtres les housses des fauteuils de balcon et des fauteuils d'orchestre, s'écrasait sans rejaillissement sur les planches de la scène, quadrillées de trapillons, en un losange de pâleur vacillante où les lignes des becs allumés à droite et à gauche dardaient du jaun^^jjfe gaz; et l'équivoque éclairage fait de la fusion des deux clartés estompait d'indéfini les bandes de ciel débleuies, ondulantes parfois du vent de quelque
couloir, les portants inclinés aux murs et montrant leur envers troué et rapiécé d'où se décollait dans des cadres de bois équarri le rouge passé et tamAe vert saurissant des affiches anciennes; le fasttieux escalier, la mer, l'horizon rose d'un rideau de iond n'avaient sous la lumière doublement incomplète, pas assez le vrai jour, pas assez l'illusoire splendeur de la rampe ou du lustre, ni la réalité d'une peinture ni la chimère d'une vision. Et c'était, partout, dans un remugle de poussière où s'affadissaient des odeurs de sueur et de fards rancis, ce vide, ce silence des matins dans les théâtres, plus vacant, plus profond à cause de la foule et des bruits d'hier. Naguère une si intense simulation d'activité, d'efforts, de vie bandée à rompre! à présent, rien. Rarement, au loin, sans qu'un pas eût retenti ni une voix parlé, claquait une porte ; qui l'avait poussée? personne certainement. Une mélancolie définitive, par suite, eût-on dit, de quelque imprécation, régnait, ainsi qu'en un cimetière très vieux que les morts aussi désertèrent. Aucun lendemain n'apparaît lamentable autant que celui des spectacles, comme si, plus encore que la fin des réalités, éfan désolante celle des mensonges ; ou bien c'est qu'il s'établit une espèce de néant plus nul après l'évanouissement de ce qui n'a même pas
eU.
ROMAN GON1 EMPORAIN
Le morne charme t'ul rompu par L'entrée d'un homme, le chapeau haut de forme Bur La tête, un foulard rouge au cou, un jonc dans La main : c'était L'auteur, Chènevolle, quarante ans, pctii <it maigre, des rides aux tempes, des rides sous Les yeux, le teint d'un ictérique, la lèvre supérieure se rebroussant d'un mépris affecté, sincère aussi, sur des gencives pâles, striées de fibrilles sanguines; il cria tout de suite, tandis que retombait derrière lui un battant de moleskine effiloquée :
— Alors, on ne répète pas aujourd'hui? Cassin, voyons, Cassin, où êles-vous?
De derrière le manteau d'arlequin sortit en trébuchant le deuxième régisseur, face blafarde et molle, ahurie. On ne savait jamais s'il était encore saoul ou s'il l'était déjà; probablement il joignait sans lacune, d'un verre vidé à propos, Tébriété finissante à celle qui allait commencer. Même en s'éveillant, après quatre heures de prostration, sur quelque banquette du foyer, il était « plein » ; une habilleuse, joviale, disait : « Sûrement, il rêve qu'Use gargarise avec de l'absinthe, et ça l'abrutit, cet homme. » Sournois d'ailleurs, sous son air d'errer en un songe stupide ; écouteur et guetteur, du fond de son hébétude; parlant aussi, quelquefois, mais avec des lenteurs de bègue, en des mâchonnements gras. Longtemps, et fort mal, il avait
joué les grimes dans ces tournées qui s'arrêtent à la troisième ville, faute de recettes; domestique et entremetteur autant que comédien, aidant le jeune premier à chausser les bottes molles de Laferière ou à endosser le frac de Fechter, et distribuant de loge en loge aux dames de la troupe ces lettres dont les viveurs de la localité attendent les réponses, en bas, au café de la Comédie. Des cabotines, il exigeait un tant du cent, le lendemain, si ces messieurs avaient été convenables. Pas d'autre profit. Des foucades de rut, après le spectacle, tandis que l'ingénue ou la soubrette se démaquille, tout le buste hors de la chemise tombée sur les hanches? jamais, ou très rarement. Mais il rôdait volontiers, au crépuscule, avant l'ouverture des bureaux, dans les squares où les fillettes, sept ans, huit ans, sautent à la corde, un peu de peau luisant et s'éteignant au ras de la jupe courte qui va et vient; ces petites, vieux dès trente ans, l'affriandaient. De là, à Nancy, une fâcheuse aventure d'où le tira, par pitié sans doute, le marquis Chrétien de Monpoul, frère cadet du Grand Référendaire. Plus tard, un autre incident : comme on le payait assez mal, ou pas du tout, et qu'en lui déjà l'habitude de l'alcool en exaspérait la soif, il vola une broche, diamants entourés de perles, dans le coffret à bijoux d'une cocotte quinqua-
génaire qui, se chargeant de tous les frais, organisai! des représentations à Versailles ou à fijaint- Cloud en l'espérance que M. PerriE viendrai! l'entendre et l'engagerait à la Comédie-Française;
cette artiste surprit Cassin comme il comptait de l'ongle sous la lampe du couloir, les diamants de la liroche; et, parce qu'elle criait, il l'étrangla, ou à peu près. Il fut jugé, condamné. Cinq ans dans une Maison Centrale. Il en sortit saoul, — il avait réussi à ne pas perdre en prison la routine de l'ivrognerie, — la tête ballante vers l'épaule, l'œil gauche, larmoyant de la cire, vieilli, courbé, sale, puant, avec le menton bleu du cabotin et le crâne ras du forçat. D'engagement d'artiste, même en province, il n'en trouva point, car la balourdise drolatique de son large et gras visage à présent sans cheveux ni poils, aux paupières boursouflées. à la lippe bavante, s'était avachie en crapule, écœurait ; et il avait échoué, comme un alcoolique s'affale au ruisseau, dans ce petit théâtre mal famé où il n'y gagnait pas de quoi manger, mais où.* rôdant dans les loges avec une experte prudence qui se borne à de menus larcins, il volait de quoi boire. D'une voix poisseuse comme le sucre d'un
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— Mais si, répondit Cassin, on répétera. Là haut.
au foyer du public On a besoin de la scène pour choisir les Dames du corps de ballet. Est-ce que vous n'avez pas reçu votre bulletin?
— Non.
Le régisseur cligna lourdement des paupières.
— Gérôme ne veut plus faire les courses, parce qu'on ne le paye pas, et on n'aura pas eu l'argent pour affranchir la lettre.
D'un coup de canne l'auteur fit sursauter la petite table placée devant le trou du souffleur entre un fauteuil renaissance au dossier dédoré et une rhaise de paille, dépaillée. Mais il se calma.
— Et ces femmes, elles sont arrivé'
— Elles se déshabillent dans les loges du second. Il faut leur dire de descendre?
— Pas encore. Prévenez le directeur que j'ai a lui parler.
— Il est sorti, le directeur.
Et Cassin continua dans un rire épais qui le faisait baver davantage :
— Il parait qu'il a été appelé, ce matin, au parquet. Vous connaissez le patron de la brasserie en face? un Allemand, avec une grande barbe blonde qu'il a l'ait teindre en bleu pour avoir l'air d'un Italien. Comme il a besoin que le théâtre marche — vous comprenez, les entractes — il avait prêté des titres à Cahuzac qui devait emprunter dessus
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pour sa lin de mois. Mais il Q'a l'ail ni une ni deux, Monsieur le Directeur, il Les a vendus. L'autre a su ça par La grosse Mariette, qui couche avec
Cahuzac; alors il a porté plainte.
— Joli! dit Chènevolle avec un coup de pied contre Le bas d'un portant.
Mais tout à coup :
— Ah! voici Laveleyne. Faites descendre les femmes.
Et il marcha, les mains tendues, vers un homme assez jeune, moins de trente-cinq ans, blond, rose, un peu gras, la face heureuse, les yeux bons, noyés d'un rêve, qui s'approchait non sans cette hésitation des gens qui pénètrent pour la première fois dans des coulisses ; hésitation faite bien plus de l'inquiétude d'un mystère violé que de la peur d'un décor qui s'écroule ou d'une trappe qui cède.
— Tu es exact, merci. Alors, vraiment, ça ne t'ennuiera pas trop de dessiner les costumes d'une comédie-ballet très frivole, je t'en préviens, toi le dernier des peintres religieux, qui ne descends du Paradis que pour monter au Walhalla?
— Au contraire, ça m'amusera, dit Faustin Laveleyne.
11 ajouta, avec une désinvolture de langage où s'enhardissait de la gêne, et qui ne devait pas lui être habituelle:
— J'ai déshabillé tant de déesses que j'ai envie d'habiller des Parisiennes.
— Au moins, prends tes précautions avec Cahuzac. A ta place, je me ferais assurer, par traité, des droits sur la recette brute.
— On n'est donc pas riche, ici?
— Riche ! s'écria l'auteur dans un rire où il y avait de la rage. Mais c'est-à-dire que le théâtre illustré par Banville et où une pièce de cinq francs resta trois jours sur le plancher sans être ramassée à cause que personne ne savait ce que c'était, est la caverne des Quarante Voleurs au prix de celui-ci! Ah ! des voleurs, nous en avons, mais, des trésors, non pas. Tu sais qu'en attendant ma comédie, on donne une opérette ? Hier le rideau ne s'est levé qu'à dix heures et demie, parce que les violons, avant de racler l'ouverture, exigeaient un acompte de douze francs, quarante sous par archet. — ■ c'est le concierge, enfin, qui a prêté la somme, — et le dernier acte, qui se passe dans une chambre nuptiale, princière, a été joué dans une guinguette de banlieue, parce que les machinistes, à qui l'on doit sept samedis, refusaient de changer le décor! les mariés, en parlant de leur lit de dentelle et de brocart, désignaient le comptoir d'étain. Le baryton? pas payé. La divette? pas payée. Le comique? pas payé. La duègne ? pas payée. Et les
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Bouillon, s'il déjeune. Comment il a pu acquérir le théâtre, droit au bail, décors, acç<
avec rien, avec moins que rien? eh ! justement, il avait le prestige de la dette. Dès qu'a paru, menu, agile, allègre, le nez fûté, l'œil pétillant, les cheveux fouettés d'un vent d'audace, ce brouillon méridional, naguère tenorino à Cette, et montreur do Parisiennes dansantes à l'Alhanibrah de Londres, et barnum de phoques savants à Buenos-Ayres, qui bredouille avec une voix de haute-contre, va, vient, tourne sur les talons, fait des pointes, tourne encore, ne reste jamais en place, on a tout de suite fondé sur lui de grandes espérances à cause des nombreuses faillites que lui prêtait la renommée. C'est absurde, mais c'est véritable : jamais personne, dans les entreprises théâtrales, ni les -petites gens, employés, ouvreuses qui offrent des cautionnements, ni les gros personnages, propriétaires de salles, chefs de claque prêteurs de sommes, ne marchandèrent leur confiance à un sansle-sou taré qui a fait sept ou huit fois de mauvaises affaires. Un directeur de province ne peut espérer une direction à Paris qu'après un certain nombre de banqueroutes retentissantes à Lyon ou à Marseille. N'avoir pas réussi est une garantie de succès, et une preuve d'habileté. J'ai entendu, devant une tombe ouverte, un délégué de la Société des auteurs
dramatiques célébrer sincèrement, avec un enthousiasme attendri, la sûreté de goût, l'intelligence administrative d'Ilippolyte Bousquier, tu sais bien, Bousquier, qui, pendant vingt ans, sur dix théâtres, n'a jamais monté une pièce qu'on ait pu jouer trente fois, et dont les directions, régulièrement, s'achevaient en des ventes par autorité de justice. Mais il trouvait toujours de nouveaux commanditaires, parce qu'il en avait presque entièrement ruiné d'autres; souvent c'étaient les anciens qui lui demandaient de les achever. Plus on est une mazette prouvée, avérée, incontestable, plus on trouve de gens prêts à se mettre de votre jeu! Pour un autre motif, déshonnête, mais moins déraisonnable, on s'est fié en Cahuzac. On croyait qu'il n'avait ni préjugés ni scrupules, qu'il était, en un mot, un fieffé gredin; et il y a des personnes, d'ailleurs fort estimées, qui, au baccara. ne refusent pas de s'associer — oh ! sans toucher aux cartes, il faut être prudent — à la banque que tient un grec. Par exemple, en ce qui concerne la gredinerie de Cahuzac, on ne s'était pas mépris. Je t'offre en lui le plus malpropre coquin qui ait jamais rêvé de remplir ses poches avec l'argent des autres. Les menus louis indispensables, quotidiennement, pour payer le gaz et la garde, pour donner des acomptes aux cho-
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listes hommes qui menacent de lui casser tes reins, c'est à, des cocottes qui les extorque. II en tirerait, du bas de soie des iilles à vingt francs le quart d"heure. Mais, presque toujours, il est le grugeur, sans être l'amant. Il détrousse et ne retrousse pas. Pour certaines drôlesses, pas jeunes, le théâtre c'est, après l'hôtel avenue de Villiers et les valeurs à lots dans le joli meuble de fer recouvert de marquetterie, coffre-fort-bibelot des boudoirs d'affaires, une espèce d'excuse, d'honorabilité rédemptrice ; pour d'autres, commençantes, qui veulent être vues, c'est un trottoir plus haut: il y en a qui vendraient leur dernière robe pour un rôle sans jupon! Cahuzac table là-dessus. lia engagé Luce de Bréval ; elle lui donne trois cents francs par mois, et des feux chaque fois qu'elle figure en page. Il spécule aussi sur cet enragé amour des planches que laissèrent aux vieilles actrices, jadis célèbres, des succès qu'elles seules n'ont pas oublié : il a mis aux enchères le rôle de l'ingénue dans la Marquise en sabots, et Berthe Melvil, dont nos grands-pères furent épris, l'a emporté sur quatre concurrentes, ses contemporaines, parce qu'elle a acheté et payé, entièrement, des petites loges sur le théâtre au plus haut banc du paradis, les quatre premières salles; il y a eu un service de presse, mais c'est elle qui
Ta fait, avec les billets pris en Location. Et, pas plus tard qu'hier, Cahuzac a eu une idée étonnante à force d'ignominie ! Il m'avait fait venir dans son cabinet, il me dit brusquement, après cette grimace de singe qui lui ride toute la peau de la face : « Mon cher maître, j'ai besoin de vingt mille francs. » Ceci, de sa part, était singulier. Soit système, soit illusion, — car c'est peut-être un rêveur, cet escroc! — jamais il n'avoue ses gênes. Je lui répondis : « Vingt mille francs? je ne les ai pas. — Je le sais bien, mais vous pouvez me les faire trouver ! — Vos affaires ne me regardent pas. — Si fait, elles vous regardent, aujourd'hui, puisque j'ai besoin de ces vingt mille francs pour monter votre pièce. — Eh bien ! voyons, parlez. — C'est une combinaison très simple et très honnête! — Très honnête? — Oui. — Que vous avez imaginée? enfin, j'écoute. — Vous savez que Mariette... — Votre maîtresse ? — Non. . . non. . . celle de ce Hollandais, qui est très riche. — Après? — Vous savez que Mariette meurt d'envie de créer Sylvanire dans votre comédie-ballet. — Je sais aussi qu'elle n'a aucun talent, qu'elle est bête comme une oie, et je n'en veux sous aucun prétexte. — Très bien! très bien! aucun talent ! bête comme une oie ! parfaitement ! moi non plus, je n'en veux pas pour Sylvanire. Hein, un auteur et un directeur qui s'entendent comme
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vous et moi, c'est rare? Mais (suivez-moi, je prie), sans lui donner véritablement 1«- rôle, vous pouvez le lui promettre, le lui faire répéter, cinq ou six fois. Alors, Mariette, ravie, décidera sod amanl à me prêter Les vingt mille francs dont j'ai besoin; et, dès que je les aurai dans ma caisse, vous, ce sera très drôle, vous lui direz qu'elle joue la comédie comme une savate (ce qui sera bien vrai, nous sommes d'accord!) et vous lui retirerez le rôle.
— Ah! l'abominable drôle! ditFaustinLaveleyne. Tu lui as répondu...
— En levant sur lui une chaise de velours vert à clous de cuivre. Mais il m'a désarmé par un mot presque amusant: « Oh! je vous en prie, ne cassez pas les meubles! ils sont saisis. » D'ailleurs, il n'a pas compris pourquoi je me refusais à son « honnête » combinaison ; et depuis, chaque fois qu'il me regarde, il a l'air étonné.
— Sais-tu bien qu'un aventurier de cette espèce pourrait bien réussir, un jour ou l'autre ?
— Oui. s'il n'était pas un sot. Au fond, il est bête, en dépit de sa hâblerie charlatanesque et de ses petites stratégies. C'est une erreur des braves gens, de croire que la coquinerie implique l'intelligence. Cahuzac n'a pas de largeur dans les vues. Il s'attarde, se discrédite, même aux yeux de ceux à qui
sa malhonnêteté donna des espérances, en de menus expédients, pas ingénieux, pas inventés, vulgaires, qui, par la médiocrité du profit, ne compensent pas la possibilité qu'il y perd d'en tenter de plus hardis, de plus décisifs. Un Collé-Jocrisse. De là, au lieu de la réussite, Mazas, très prochainement.
— Mais pourquoi diantre as-tu porté ta pièce à un pareil chenapan ?
Chénevolle ne répondit pas d'abord. Il dit enfin, les yeux tristes, en serrant d'une étreinte lente l'épaule de son ami :
— Parce que j'ai du talent, mon camarade! et pas de génie. Je suis de ces incomplets, trop peu stupides, trop peu sublimes, qui étonnent de leurs petites inventions subtiles, de leur jolie originalité troublante quoique discrète, la routine des théâtres bourgeois, sensés, honorables, et qui n'ont pas de quoi l'épouvanter au point de la forcer à se rendre, par la toute-puissance créatrice ou rénovatrice. Je suis une exception, pas assez extraordinaire! Je gêne assez pour qu'on me flanque à la porte, pas assez pour qu'on me fasse place. Si bien que j'en suis réduit aux théâtres bohèmes, éphémères, presque furtifs, où l'improbabilité d'exister demain s'accommode de l'aventure; et me voici l'hôte et l'obligé d'un filou, presque son complice puisqu en somme je l'aide à faire crever de faim des
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misérables et à rançonner des catins, parce que je
suis un peu moins banal qu'un chansonnier de café-concerl el que j'ai dans l'esprit quelque déli-^
catesse.
r.uisiiii Lavcleyne, d'un sourire, feignit de ne voir qu'une boutade en cet aveu amer.
— Au moins, dit-il, te joucra-t-on ? A ta place, j'aurais peur d'un désastre avant la première.
L'auteur haussa l'épaule, et dans un rire où se raviva sa faconde paradoxale :
— Comme on voit bien, peintre de Bienheureuses et de Walkyries, que tu n'entends rien aux choses qui se passent entre la rampe et la toile de fond ! Va, va, on me jouera, une seule fois peut-être, mais on me jouera. Car il est presque sans exemple qu'une pièce répétée, fut-ce dans un théâtre encore plus dénué de tout que celui-ci, n'ait pas été représentée. Le directeur ne trouvera pas les vingt mille francs qu'il lui faut, au dernier moment on n'aura pas cent sous pour acheter au bazar de la rue Saint-Martin un accessoire indispensable à la grande scène du premier acte, n'importe ! après les trois coups frappés, la toile se lèvera, solennelle, et ce sera, pendant quatre heures, parmi la bousculade des zèles, sans qu'il manque une touche aux décors achevés dans le foyer, ni une dentelle au costume de la plus humble figurante épin-
glé dans la loge par des couturières aiïblées, sans qu'un acteur ou une actrice ne récrimine ni n'hésite, la Première Représentation, avec ses angoisses et ses espérances, avec ses : « mon dieu ! mon dieu ! est-ce que ça marche ? ils sont rudement froids, tout de même ! mais non, mais non, ils se dégèlent ! » avec toutes ses affreuses et délicieuses fièvres ! Et ce miracle ne sera pas dû, comme on serait tenté le croire, au groupement de tous les intérêts matériels vers une soirée qui peut compenser par le succès, c'est-à-dire par la probabilité des recettes, tant de peines et de dénûments. Non, dès que l'homme et la femme, plus ou moins, si peu que ce soit, touchent au théâtre, un furieux amour de l'art s'installe en eux et s'y développe et les tient et ne les lâche plus. Ah! qu'il se ridiculise, s'avilisse, ce magnanime amour, de vanités puériles, de sales espoirs, je l'accorde! il existe cependant, et il triomphe, à l'heure suprême, de toutes les résolutions hostiles. Il y a aussi, même chez le plus cynique cabotin, même chez la marcheuse en maillot, le respect du public. Imagine une salle de palais où les courtisans se querellent, vilipendent le ministre, vont jusqu'à bafouer le souverain; un huissier dit : « Messieurs! le roi! » Tout à coup le silence, le respect, les fronts courbés devant la majesté du maître. Or,
pour les gens de théâtre, le public, c'est le roi. Mais crois-le, ah ! crois-le, l'amour de l'art surtout, bien ou mal entendu, les réduit au devoir. Le décorateur a juré de ne pas livrer les décors si on ne lui apporte avant midi un acompte de deux cents louis? il les livre pourtant, sans acompte; pourquoi? parce qu'il aime ses peintures, ce peintre, et veut les faire voir, en scène ! Le costumier dit : « Pas d'argent, pas de costumes, » mais, le soir, bien qu'il n'ait pas reçu un sou, tout le monde est habillé; pourquoi? parce qu'il veut, ce couturier artiste, que la rampe illustre ses étoffes et l'exquise façon dont il les taille et les brode. Le baryton chante pas payé ; la divette chante pas payée ; le comique chante pas payé; à cause du trio dont ils se sont tant moqués aux répétitions, mais qui, depuis ce matin, leur paraît superbe, et où chacun d'eux se juge incomparable. Même les petits rôles, — quelques notes dans les ensembles ou, çà et là, une réplique, — même les comparses qui ne souffleront mot. oublient que, faute de logis, ils couchent au foyer, qu'ils n'ont pas mangé depuis longtemps, que depuis six mois ils n'ont pas pris l'absinthe au café Louis XIV, oublient qu'ils n'ont pas de chemise, en l'admiration de revêtir des satins et des velours chamarrés de pierreries qui étincelleront au lustre ! La petite cocotte, qui a enfin obtenu
LA FEMMK-KNFANT
de figurer le cinquième insecte dans le divertissement de la Reine des abeilles, pense qu'elle s'habille d'un sacerdoce en endossant le crêpe glauque et doré de ses ailes de cigale; et le patron du bazar de la rue Saint-Martin a vendu à crédit l'accessoire indispensable à la grande scène du premier acte, parce que « c'est pour un théâtre ! » Puis, si la pièce réussit — tout arrive, même le succès — ou semble réussir, il y aura, derrière le rideau baissé après le troisième rappel, les embrassades enthousiastes, sincères, avec des larmes plein les yeux, les cris fcde fête, le brouhaha tumultueux de la victoire; nul souvenir des acrimonies, des rancunes, des misères ; même les plus pauvres ne songeront pas qu'ils seront payés peut-être ! car l'effort artistique — si médiocre qu'il soit — implique, momentanément du moins, le désintéressement parfait, et tout ce qui n'est pas l'amour d'elle s'évanouit dans la gloire.
Comme il achevait, un tumulte de pas et de voix fit trembler une porte, là-bas, à gauche, dans ce noir inquiétant des fonds de théâtre — toiles tombées, cordages, choses en tas — qui ressemblent à des fonds de cale.
— Ah! oui, dit l'auteur, les marcheuses. Cela te regarde, puisque tu les habilleras ; moi, je vais faire répéter là-haut. Choisis les moins laides. Marti-
nellià dû en amener une cinquantaine; nngt suffiront, le théâtre est si petit. Tu entends ? les moins
laides, les moins mal bâties.
Il ajouta avec cette moquerie de soi-même fréquente chez Les hommes longtemps navrés par l'ironie des autres et qui en est comme une rageuse parodie :
— Je compte particulièrement sur les cuisses et les gorges pour faire passer ma littérature. Le rut est indulgent. Du temps que je gagnais ma vie dans les journaux, j'écrivais des contes orduriers; et l'on me pardonnait d'avoir du style.
Puis, après un crachat sur les planches, qu'il essuya de la semelle :
— Ah! quel métier! dit-il.
Et il s'en alla en fredonnant la pavane que l'on danserait au troisième tableau de sa comédie-ballet, tandis que se ruait sur la scène, par un escalier sans rampes, une dégringolade d'étoffes et de chairs qui jacassait, riait, criait, et lâchait dans l'air, avec du musc et des aigreurs de vinaigre de toilette, la bouffée de chaleur sexuelle et d'odeurs de pas-lavé que soufflerait , brusquement ouvert, un couloir de bonnes ou le dortoir d'une prison de femmes ; le groupe, en une cacophonie de colloques, avec des gestes qui gouaillent ou se fâchent, s'éparpilla vers le premier plan sous la
double et douteuse clarté qui faisait papilloter çà et là, parmi du noir et du gris, la soie ponceau d'un corsage, une boucle de jarretière, le luisant d'un dos nu boursouflé par le corset, et, sous des tignasses ocreuses, la lividité rose et verte des maquillages.
D'abord, Faustin Laveleyne, inaccoutumé à de tels spectacles, — le souvenir d'avoir vu aide à la vision — ne distingua rien d'une façon précise. Mais un coup violent, pareil à ceux qui annoncent le lever du rideau, ébranla le plancher; et les femmes, reculant toutes d'un mouvement régimentaire, se rangèrent en demi-cercle, les bras le long du corps; ni paroles, ni gestes, la fixité vers le noir de la salle ; le maître de ballet, — sergent de ce peloton — se tenait en avant d'elles, un poing sur la hanche, un coude à son rotin, en une pose d'orgueil.
Alors le peintre s'effara de ce qu'il voyait. Ni les gazes feuilletées, ni l'évasement des mousselines où courent des guirlandes, ni les fleurs dans les cheveux ou entre la gorge, ni les diaphanes écharpes, en l'air, pareilles à des ailes éployées de grandes libellules; rien de la grâce légère, claire, futile, qu'évoque l'idée d'un chœur de danseuses. Au lieu de lumineuses et envolées élégances, un débraillement terne, presque sale, pesant, populacier; le sans-soin , le n'importe-comment , le « ce sera
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toujours assez bon - des allasses faubouriennes.
S\ Iphides affalées en femelli
Quelques-unes portaient desjacquettes de laii déteinl ou de peluche lustrée, sans manches, ouvertes sur des corsets, la plupart de toile, qui montraient leurs agrafes de cuivre; d'autres, sans corset, avaient des tricots roses, lâches, où fluait la chair. Rarement des jupes courtes, faites d'ailleurs de dessous retroussés ou coupés à la hauteur du genou : plus souvent rien que des pantalons, ceux que Ton met tous les jours, de flanelle ou de madapolam, serrés au jarret, non d'un ruban, de quelque cordon à double nœud, sans rosette. Point de maillots, des bas, noirs ou blancs, ou quadrillés, assez épais pour supporter la rudesse de forts souliers. Seuls, quelques chaussons fins, collants, sans talons, d'un rose tendre, rappelaient que c'étaient là des ballerines et faisaient songer au jet prompt d'un pied qui se cambre ou aux frétillantes pointes.
Les corps se débraillaient comme les vêtements, laissant voir, avec une impudeur indifférente et sans charme, là, des bras presque sans chair, dont la peau, plaquée de rougeurs, vacillait sur les os, ici la surabondante mollesse de seins qui débordaient, montrant deux bouts trop larges ; sous les jupes et les pantalons s'enflaient et ballotaient à l'aise des rondeurs proéminentes jusqu'à la difformité, ou s'effi-
laient, sans mensonge de rembourrages ni d'étoffes bouffantes, des éthicités de squelettes.
Et les visages, ceux des vieilles surtout, très nombreuses, montraient d'impudents maquillages, qui les faisaient plus hideux.
Sur des yeux éteints, ensanglantés de veinules crevées, des paupières s'ombraient d'un bleu d'ardoise, qui était peut-être un affleurement de sécrétion cadavérique. Du rouge brique crevait aux pommettes la blafardise des peaux enduites de blanc plâtreux qui s'écaillait aux tempes, se grumelait entre les rides des bajoues et du cou. A des bouches larges, grasses, d'un gras de viande, laissant pendre la lèvre inférieure, le carmin luisant des pommades avivait cyniquement la lassitude d'on ne sait quelles basses besognes; et les chevelures, tordues en chignon par la hâte d'un tour de main, ou recroquevillées en frisures courtes et drues comme celles d'une perruque de travesti, montraient les jaunes faux, invraisemblables, ceuxci presque garance, ceux-là presque vert de bouteille, des teintures au rabais; près des racines, du brun reparaissait, salissant la peau.
Par places, cette rangée de viles femelles s'égayait d'une élégance : la l'aille vive d'un corsage, un joyau, un nœud de rubans qui chatouille le haut d'un bras; ou bien une frimousse riait, jeune,
ROMAN CONTEMPORAIN l'T
fraîche, aux dents saines; ou bien se dressait la ferme arrogance d'un beau corps. Mais cela fondait , s'évanouissait dans une monotonie de laideur et
d'abjection.
Qu'est-ce que c'était que ces femmes? quel bouge de banlieue, où les filles, hideuses d'être déshabillées, un reste de cigare, mâché, aux lèvres, s'accoudent à la table des maçons blancs de plâtre, les avait lâchées ? Par quelle aberration enviaient-elles, monstrueuses, de s'offrir aux yeux, bras nus, seins nus, et le maillot collé aux cuisses, dans la splendeur flambante des satins et des brocarts, sous la transparence des gazes lamées d'or? Faustin Laveleyne , que hantait le rêve de la pure forme, les considérait, sans parole, avec une surprise épouvantée. Mais, en même temps, sans qu'il pût s'en défendre, un trouble l'envahissait, lui mettait une humidité aux lèvres, une chaleur sous les yeux, à cause de toute cette feminilité, là, si proche, en tas, offrant de la nudité plus nue par la vulgarité et le débraillement de l'habit, éjectant, de la nuque et de l'aisselle, des odeurs non des parfums, écœurante certes, mais hypersexualisée par sa crapule même. Ce n'est pas à la beauté que s'échauffe la brute virile obscurément tapie en l'homme le plus chaste : la bassesse des concupiscences s'allume et s'exaspère
à ce qui lui ressemble; au dégoût dont Laveleyne était plein jusqu'au vomissement, s'ajoutait le malaise des mauvais désirs.
Une voix brutale le tira d'alarme, le rendit à luimême.
— Eh bien ! où est l'auteur? criait le maître de ballet.
Cassin dit. la langue lourde :
— C'est monsieur qui le remplace.
Alors Martinelli, après avoir lissé du pouce la large boucle trop noire et trop luisante collée de bandoline à son front, s'approcha du peintre, la bouche en cœur entre le bleu de sa moustache et de sa barbe rasées ; et son maigre visage , tout plissé, à la peau brunâtre et çà et là verruqueu.se, se dilatait en une obséquiosité de lazzarone.
D'ailleurs pas le moins du monde italien. Même — tout en continuant à jurer que, dans sa jeunesse, il avait dansé à la Scala de Milan et à la Pergola de Florence — il avait, depuis quelque temps, cessé d'imiter l'accent de l'Impressario dans le Concert à la Cour. Il s'avouait parisien, faubourien, parlait l'argot en français. IL tenait un cours de danse, rue Saint -Denis, au troisième étage ; montrant, le matin, — prix des leçons : six francs par mois, — la valse, la polka, le quadrille aux fillettes des boutiquiers du quartier qui rê-
raient pour leurs enfants de hautes destinées mondaines. Enseigne-alibi d'une louche existence. Le soir, point de cours, un bal intime où, après le dîner à la crémerie, de petites ouvrières, la robe mal agrafée, en cheveux, pas jolies, des taches de rousseur partout et sentant le relent des ateliers, mais jeunes, très jeunes, quinze ans, seize ans, dansaient entre elles, sous les yeux attentifs d'honorables voisins, gens mûrs, considérés , peutêtre les pères des fillettes qui venaient dans la matinée; parfois il arrivait qu'après le bal, — toujours terminé avant minuit, la maison étant très convenable — l'un de ces « messieurs » offrait le bras à Tune de ces « demoiselles » et la conduisait, chez elle? non certes, — « maman est si sévère! mon père me tuerait, s'il savait! » — dans quelque hôtel garni, dont la demi-porte basse, à claire-voie, cède avec un bruit de sonnette, et d'où ii ressortait une heure après, le chapeau sur l'oreille, en chantonnant une ritournelle d'opérette. Mais le métier principal de Martinelli, c'était de recruter pour les petits théâtres des « dames du corps de ballet. » On traitait avec lui, à forfait. Vingt marcheuses? c'était tant. Il en amenait quarante, cinquante, on choisissait. Où allait-il chercher ces filles ? Le plus souvent elles étaient laides ou vieilles, mal vêtues; d'autres fois, il présentait
de belles créatures, en toilettes de chez le grand couturier, que, les soirs de représentation, venaient attendre à rentrée des artistes des coupés armoriés. D'ailleurs, il était avéré que, les payant fort mal, il les rouait de coups. Façon à lui de leur apprendre à remuer les pieds en mesure et à faire la pirouette en montrant, les bras arrondis, l'ombre touffue des aisselles; façon aussi de les obliger à se tenir coites quand il s'avisait de les jeter bas, les jupes sur la tête. Il s'en avisait souvent (un rut, tout à coup, allumait cet homme sec, maigre et velu, bouc d'un troupeau de femmes), et pas une ne lui résistait, de peur du rotin qui se levait vite et n'épargnait pas. Quelquefois, ça le prenait pendant une répétition, à cause d'une jambe en l'air ; il étendait une main et sortait ; la marcheuse désignée, qui avait compris, le suivait; ils se rejoignaient derrière quelque portant ou dans une loge restée ouverte ; quand ils revenaient : « allons, reprenons î » disait-il, et la répétition s'achevait sous les injures du maître de ballet et parmi l'incessante profusion de coups qui pie avaient sur les reins, sur les bras, sur les épaules, comme de ces bâtons invisibles qui assomment les valets de féeries. Méchanceté? il affirmait que non. Théorie. « Ces gaupes-là, c'est bète comme des oies, il faut les gauler. » Il les
gaulait, inexorablement. l)c là une parfaite discipline; et, aussi, chez ces pauvres filles, mal pa; couvertes de bleus, et à chaque instant renvoi sur la première banquette venue ou sur le plancher, un profond respect et une admiration sans bornes pour ce négrier de blanches.
Mais, à Tégard de toutes les autres personnes, Martinelli développait une exorbitance de politesse et de bassesse, enthousiaste , gesticulante , qui dodeline du cou, courbe l'échiné, s'humilie jusqu'à un .simulacre de baise-main où persistait l'ancienne affectation d'italianisme.
— Ah! monsieur, bavarda-t-il, que je suis ravi d'avoir affaire à vous! Sans avoir l'avantage de vous connaître, je sens, je sais que vous êtes un homme de goût. Je puis dire que j'ai eu de la peine à réunir ces dames et ces demoiselles. On croirait, ma parole, qu'il n'y a plus de jolies femmes sur le pavé de Paris. Enfin, je crois que vous serez content. Regardez-moi ça! c'est jeune, frais, rose et distingué. Pour ce qui est des formes, j'en réponds. Jamais je n'ai accepté une femme mal faite. Savez-vous comment je procède? Une personne vient s'offrir; je la reluque; j'ai un œil pour voir à travers la robe. Mais je ne m'en tiens pas là : « Allons, mademoiselle, ayez la complaisance... » La voilà sans chemise, je la reluque encore, long-
temps, froidement, en artiste, et si je découvre le moindre défaut : « Décampe, espèce de mal fichue ! » C'est ma méthode. Par les résultats, vous pouvez juger qu'elle est bonne. Allons, continua-t-il en se retournant vers les filles rangées en demi-cercle, avancez, vous autres ; pas toutes ensemble, tas de grues! Tune après l'autre, et tâchez de vous bien tenir devant monsieur, ou je cogne !
La première qui s'approcha (Martinelli l'avait avertie du bâton) s'érigeait sèche et rèche, ossature sans chair, en l'un de ces peignoirs rosâtres aperçus, les soirs, à certaines fenêtres, sous le renflement d'un rideau de mousseline à fleurs qu'illumine et diaphanise le globe d'une lampe audessus d'une épaule penchée ; elle avait replié sous le cou, pour qu'on vit de la peau, l'étoffe qui, bouffante aux reins en un nœud serré d'une ganse, par devant collait toute, en manière de maillot, au corps sans seins, hanches ni ventre; elle offrait, aussi dénuée de gêne que de coquetterie, avec la passivité d'une bête à l'étal , son efflanquement de prostituée aplatie par tous les passants, et le brun comme tanné de son cuir, et, sous des crins courts, en broussaille, son visage couleur de nèfle sèche — le fard n'y tenant pas — et taré de mâchures, où, entre les pommettes dont saillait l'os, s'incurvait la minceur rubescente du nez.
— Les jambes! ordonna Martinelli.
Avec des saccades d'automate, elle s'inclina sil l'ourlet du peignoir, se troussa; pas de pantalons; ou vit au-dessus des bas, de coton rose, tendus par le tibia, le flasque des cuisses, bosselé de reliefs sinueux.
— Hein, Monsieur, quels muscles? parfait, pour le travesti.
Puis, à la fille :
— Les bras !
Elle fit, les coudes à la hauteur des oreilles, glisser ses manches jusqu'au delà des épaules; du noir roussâtre, bourru, moutonnait entre les tendons de l'aisselle d'où sortit une odeur de corne brûlée.
— En a-t-elle? regardez-donc ! en a-t-elle? C'est çà qui leur fait de l'effet, aux vieux de l'orchestre, aux jeunes aussi.
Mais, sur un geste de Faustin qui s'était écai
— Non? elle ne fait pas votre affaire? un peu maigre? n'en parlons plus. On t'a assez vue, carcasse !
Et la fille, sans un tressaut sous l'injure, s'éloigna, ne dit pas un mot, en passant, à ses compagnes, monta l'escalier, disparut.
S'avança, en un dandinement d'oie, une énorme créature, blanche d'une blancheur de crème, aux
lourdeurs vacillantes, la juive colossale des maisons closes, la géante des baraques foraines. Tous ses dessous enturbannés sur l'évasement des hanches, elle montra ses jambes au mollet boursouflé, élargies au-dessus du genou presque grêle en des grossissements qui s'amplifiaient encore, plus haut, dans la flanelle balonnante du pantalon. Après avoir dressé un bras, dont le creux, près de l'épaule, s'ombrait à peine d'un duvet soyeux et rare, presque blanc, elle ouvrit, sur l'ordre de Martinelli, son corset d'où s'écoulèrent abondamment les mamelles (« Hein, Monsieur, quelle gorge? c'est çà qui aguiche les habits noirs des avantscène ! »); et, dans sa docile impudence, aucun embarras de l'exhibition où on l'obligeait, aucun vaniteux désir non plus de montrer davantage. Elle ne tenait pas plus à être vue qu'à ne pas l'être. Un consentement incapable de vouloir. Du vague, de l'aboli, de l'inexistant, du rien, flottait dans ses gros yeux, pensifs sans pensée, de ruminante.
Chez presque toutes la même impassibilité. Trois différèrent. L'une, jolie : grassouillette, un peu trapue, mais toute mignonne — jeunes chairs bien tassées — avec de la santé rose aux lèvres, et du défi dans l'œil; en accourant, gamine, le poing sur la hanche, elle fit un pied de nez au maître de ballet (sans doute, il ne s'en aperçut point,
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car le bâton resta coi), et quand il eut dit : • A ton tour! fais voir au monsieur.... — Tu t'en ferais mourir, mou bonhomme! Faut pas croire gue je vous régalerai à L'œil ! » L'autre! belle : très grande la face brutale, d'une pâleur mate, une gemme rouge à chaque oreille, sous des cheveux enroulés, si bruns et si lisses qu'ils ressemblaient à un aimet d'ébène; sans doute quelque modèle, qui, après la séance chez les artistes riches, fait payer cher son consentement, sur les coussins dans le fond, à ne pas se rhabiller; elle rejeta un manteau de peluche qui l'enveloppait toute, se cambra, la gorge proéminente et rude, les cuisses tendues, en son habit de satin, sombre comme ses cheveux, collant partout, plutôt maillot que robe, sembla, avec une face d'ivoire où l'on incrusta deux rubis, une statue de marbre noir ; et, quand un geste de Laveleyne l'eut agréée, elle eut, dans un retroussis de la lèvre et dans le lent haussement d'une, épaule, un impérial dédain. La troisième, en s'approchant, tremblait, les yeux presque fermés en cette peur d'être vue qui conseille de ne pas voir ; haute et mince, nette avec ses bandeaux châtains sous une capote en velours de coton, et sa robe de popeline fanée, sans taches, elle ressemblait, bien plus qu'à une ballerine, à quelque bourgeoise de banlieue ou à une femme d'employé, pauvre,
qui lient bien le ménage, se prive, n'arrive qu'avec beaucoup de peine à joindre les deux bouts, a de Tordre dans le dénùment; et lorsque, laide d'ailleurs, quarante ans, le visage taché de rousseur et tiré de rides tristes, elle dut, elle aussi, montrer de son corps, ce fut en détournant la tête qu'elle prit le bas de sa jupe d'une main ternie, grise, émaciée, où luisait à peine, très aminci, un anneau d'or. Celle-ci, Martinelli ne la vanta guère ! il reconnaissait qu'il s'était trompé. Certainement il avait eu la berlue, le jour où il avait choisi cet échalas. « Fiche le camp, squelette! » -Niais elle, d'une voix étranglée : « Comment, on ne me prend pas? » Sous ses paupières enfin levées, s'effarait un si hagard navrement, la si douloureuse agonie d'une dernière espérance, que Laveleyne conçut la possibilité d'une désespérée misère, honnête, qui, a bout, vient demander du pain pour les petits et du vin pour l'homme à l'étalage dansant de ce que la faim quotidienne lui a laissé de chair. « Attendez, > dit-il. Elle joignait les mains vers lui, implorant d'une lèvre remuante et muette ! « Madame nous convient très bien. Oui, oui, nous pourrons l'employer. » Alors, elle baissa deux ou trois fois la tête en signe de remerciement; elle avait, presque défaillante, une extase de reconnaissance dans ses yeux luisants où une larme, n'osant pas sortir, s'était répandue.
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Mais Les autres demeuraient imperturbal I Avec une apathie non pas même de bêtes, de choses, elles ne montraient ni honte d'être offertes ni plaisir ou peine d'être ou de ne pas être accepccptées, marchandises vraiment, mises en vente ou en location. Faustin, qui, à voix basse, hâtait maintenant, tantôt d'un oui, tantôt d'un non, la pénible besogne, sentait lui monter à la gorge une nausée grossissante devant ce déballage de femmes, qui avait avec ce surcroit de cauchemar : la laideur dans l'impudeur) la cruauté d'un encan d'esclaves et la saleté d'un approvisionnement pour les maisons infâmes. Enfin, quelques choix encore, et il pourrait se retirer; pour en terminer plus vite, il cherchait des yeux ça et là; il aperçut, debout près d'un portant, à demi détournée de la scène, une toute jeune femme, ou plutôt une jeune fille, une enfant.
A côté d'elle se tenait, lui parlant près de l'oreille, une assez singulière personne, la face blanchâtre sous des cheveux courts aux frisures drues, la lèvre morte, le cou serré d'un col droit en toile ferme, la stricte jacquette de drap ouverte sur un gilet de piqué à boutons de métal. Une de ces créatures, presque virilisées par l'orgueil ou pour le demi-aveu d'une anormalité devenue habitude et parfois profession, froides, mornes, que Ton
rencontre partout, diverses selon l'éducation et le milieu, — mondaine ducale, aux doigts chargés de bagues, à qui une célébrité sportive fournit le prétexte d'un accoutrement presque masculin, pein- Iresse que l'excentricité artiste autorise à porter pour les visites matinales le veston et le pantalon de flanelle blanche, maîtresse de dessin ou de musique dans les pensionnats de demoiselles, qui doit peut-être à une affectation traditionnelle d'englicisme la sécheresse résolue de sa parole et de son allure, servante virago, moustachue, une verrue noire au menton, familière, bourrant de gestes nommasses les demoiselles de la maison ou les bonnes rencontrées dans l'escalier de service, vieille drôlesse habituée des tables d'hôte de Montmartre, qui préside, les soirs, sur la banquette de quelque brasserie, l'étroite cravate nouée à plat, le plastron de la chemise bombant entre les revers d'un corsage-veste, et qui. le bout jauni d'une cigarette collé à sa lèvre pendante, parle d'une voix devenue, pour n'avoir plus voulu être féminine, voix d'eunuque et non de mâle, — toutes l'une à l'autre ressemblantes cependant, moins par l'ambiguïté du costume que par la pâleur malsaine de la face et la bouche exsangue et l'œil sec, qui scrute et ordonne, et les longues mains sèches, qui agrifferont.
Mais Laveleyne ne considérai! que La jeune fille, ou l'enfant.
si mince et si menue, non pas petite, svelte, elle s'effilait en l'enveloppement d'un manteau
de fin lainage bleu qui avait l'air de couler sur elle, pareil à ces tuniques longues qui azurent les anges dans les tableaux des primitifs; et en la gracilité presque pas féminine encore de cette forme où la gaucherie des bras un peu trop longs perpétuait l'enfance, il y avait, comme aux pieuses peintures, le charme, plus adorable d'être presque sans grâce, des virginités célestes.
Puis, l'enfant s'étant tournée un peu. son visage apparut, blancheur àpeinepâle, aux traits fins, virginal autant que son corps, d'une virginité, non plus d'ange, à vrai dire, de jeune fille à cause des frisures blondes sur le front et d'une capote de tulle noir qui la réalisaient, la modernisaient, faisaient de cette vision une demoiselle. Mais la mode, aux yeux de Faustin. ne la banalisa qu'un instant. Elle lui réapparut idéale; sa beauté était trop pure pour ne pas être sacrée; sa modestie était bien de la séraphique pudeur. Extasié, il feima ses yeux qu'avaient offensé naguère tant de hideurs et de vilenies; sous ses paupières, parmi des ombres fuligineuses, il vit, comme un petit coin de ciel, quelque chose de bleu et de pâle : c'était elle.
Martinelli avait surpris l'admiration du peintre.
— A la bonne heure. Je m'y attendais! Les gens pour grosses dames ne prennent pas garde à cette petite. Ils la trouvent chétive, maigriotte, trop jeunette. Imbéciles! Ce ne sont pas de vrais amateurs.
— Non, dit Cassin qui rôdait en se frottant les mains.
— Vous, monsieur, continua le maître de ballet en saluant Laveleyne, vous êtes homme de goût. je le savais bien. Voyez donc, est-elle assez mignonne avec ses façons de pensionnaire vouée au bleu ? Dix-sept ans ! une primeur, quoi !
Ce langage fit sauter une rougeur de colère à la face de Faustin. Mais il regarda l'enfant. Elle ne paraissait ni fâchée ni honteuse. Pourtant elle avait dû entendre. Elle souriait, ingénument.
Le maître de ballet ajouta en faisant évoluer son rotin qui ronfla en l'air :
— Allons, ici, la môme!
Et, sur les planches quadrillées de trapillons, elle s'avança, légère, en son habit d'azur, comme quelqu'un du paradis qui frôlerait à peine l'herbe d'une prairie.
Vue de près, dans le jour douteux, elle parut plus jolie encore, non moins immatérielle. La ligne
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de sa sveltesse étail si chaste qu'or pouvait douter qu'il y eûtj sous Le vêtement, un corps; c'était peut-être, en forme à peine de jeune fille, •.une âme habillée de bleu. Et le blanc visage devail être fail non de chair, mais de la pulpe d'un lys qui ne fleurit pas aux jardins de la terre. Son front, sous le doré des cheveux, imitait nu étroil bandeau de neige. La lazulite diaphane des yeux longs où les cils, presque invisibles d'être si fins, ne mettaient aucune ombre, n'avait pas de pensée, ni de rêve; ils étaient, ces yeux, profonds, vides et doux comme un ciel où il n'y a rien; limpides jusqu'à l'inexpression. Et tout en elle était pur avec même l'inconscience de la pureté. Seule la petite bouche, très rose, un peu grasse et poupine, humanisait cette angélique innocence, mai.-; d'un sourire de nouveau-né, la faisait moins sévère, la laissait aussi candide. Une chose inquiétante : la blondeur des cheveux, peut-être, n'était pas sincère, paraissait due à quelque teinture, ei sous la paupière inférieure un peu de ce brun qu'on étend avec une estompe voulait aviver le regard, n'y réussissait pas. Ange, qui se maquille. Mais les artifices ne gâtaient qu'à peine son idéale simplesse, et, sainte par les yeux, puérile par la bouche, elle avait l'air à la fois d'une madone et d'un petit Jésus.
— Eh bien! voyons, gosse, dit Martinelli,
lève...
Il n'eut pas le loisir d'achever. Faustin l'avait saisi au liras et le secouait en criant :
— ■ Est-ce que vous êtes fou? Vous voulez que mademoiselle...
Mais il s'interrompit, et se tourna vers elle. Elle redressait son buste lentement, s'étant baissée sans doute pour obéir au maître de ballet. Faustin la considérait, plein de stupeur. Elle ouvrait ses yeux vides et doux, si limpides, de vierge sacrée, et souriait, enfantine.
Alors, brusquement :
— En voilà assez, finissons-en! dit-il. Vous direz à Chénevolle qu'elles sont choisies, ses marcheuses, et que je m'en suis allé sans le revoir parce que... parce que...
Il ne trouva pas de prétexte, il traversa la scène, avec un air de fuir, tira le battant de moleskine, longea le couloir obscur, chercha en tâtonnant la rampe de l'escalier, faillit perdre pied au creux de la première marche, descendit très vite. Il avait des gestes saccadés, disait entre ses dents des mots de mauvaise humeur, qu'il n'entendait pas. Il fit halte au premier étage, pour reprendre haleine. « Ah çà! qu'est-ce que j'ai donc? » Eh! ce quïl avait, parbleu, c'était de la colère. Il y avait
de quoi! I><' la colère contre Chénevolle qui L'avail fail venir dans ce théâtre, pour une belle besogne, eu vérité! et contre l'homme au bâton, marchand de femmes, et contre toutedrôlesses. monlreuses de leur peau, et contre lui-même. 11 était trop bête. Est-ce qu'il ne s'était pas « emballé », tout à coup, au point d'en défendre la pudeur, pour cette fillette qui, sûrement, ne demandait pas mieux que de se retrousser, comme les autres? Il se reconnaissait bien là. Il ne se débarrasserait jamais de sa facilité d'illusion, ni de sa sensiblerie. Triple nigaud! Il fallait être lui pour croire à un ange dans ce bouiboui. Pourtant, c'était singulier, si candidement jolie, si pareille à une petite sainte qui ne demande même pas qu'on la prie et à un bébé qui voudrait jouer à la poupée. Eh! bien, jolie ou non. innocente ou non, ça ne le regardait pas ! Il avait autre chose à faire que de penser à cette gamine. Il se remit à marcher. Bon ! il s'était trompé : sur le palier du premier étage il avait pris à gauche, il descendait une espèce d'échelle qui s'allonge vers les dessous du théâtre; il remonta avec plus de colère, contre lui seul, cette fois : ça l'occupait donc bien, les choses à quoi il pensait, pour qu'il fût distrait à ce point? Très vite, après avoir demandé par où on s'en va à un garçon d'antichambre
somnolent sur une chaise, il tourna vers l'escalier étroit et raide, qu'éclaire obscurément une lampe toujours allumée, et qui rejoint presque à pic le couloir ouvrant sur la rue; il lui tardait d'être hors de ce bouge où il avait vu du ciel. Mais, dès la seconde marche, il dut s'écarter, les épaules au mur, pour faire place à une personne qui, presque en même temps que lui, venait de s'engager dans l'escalier. Il se sentit devenir tout rouge! le cœur lui battait. C'était elle, l'enfant bleue. « Pardon, monsieur », dit-elle, et elle aussi s'adossa au mur. pour céder le pas. Il ne bougea point. « Après vous, mademoiselle, » balbutia-t-il en un tremblement de tout le corps, dont il ne s'aperçut point. Mais elle, d'une voix très claire, un peu haute , pas troublée, sans inflexion : « Oh! non. monsieur, passez, je vous prie. » C'était le hasard, évidemment, qui la mettait pour la seconde fois en présence de Laveleyne; ni coquetterie dans son insistance à ne pas descendre la première, ni désir de prolonger la rencontre : seulement la civilité d'une jeune fille qui sait ce qu'elle doit à un homme d'un certain âge et veut montrer qu'elle a reçu une bonne éducation. Et lui, pourquoi refusait-il de passer? il était persuadé que c'était par courtoisie. Ils demeuraient immobiles, ne parlant plus. Maintenant qu'il l'a-
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\aii ('111011(111»' s'exprimer si simplement, si poliment, et qu'il la voyait toute proche, la voilette plissée au-dessus des sourcils, les brides noire de la capote nouées sous le menton, l'agate d ombrelle entre ses doigts gantés d'un gant de soie, elle lui semblait — décidément moins ange, l'azur céleste du manteau s'éteignant dans la pénombre, — une demoiselle très distinguée, un peu bourgeoise même; oui, vraiment, à peine élégante, soit par médiocrité de fortune, soit par simplicité de goût, mais si correcte en son ajustement modeste, elle avait tout l'air d'une jeune personne sortie le mois dernier d'un pensionnat, point trop dévot, très bien tenu, en province. D'ailleurs, exquise.
Enfin, puisqu'elle ne s'en allait pas, Laveleyne ne sachant que faire ni que dire :
— Alors, mademoiselle, vous n'avez pas attendu ces... dames, là-haut, pour partir?
— Non, monsieur.
— Vous n'avez peut-être pas d'amies parmi elles?
Il crut qu'il demandait cela sans raison, niaisement, pour parler.
— Si, monsieur.
Il sentit son cœur se serrer, s'en étonna, ne s'avoua point qu'il eut préféré une autre réponse. Après un silence :
— Beaucoup d'amies ?
— Non, monsieur.
11 respira.
— Une seule.
— Une seule?
— Oui, monsieur. Les autres, on se rencontre, on se dit bonjour, c'est tout.
Il approuva de la tête. Elle reprit :
— Est-ce que vous connaissez Berthe ?
— Non.
— Elle était à côté de moi quand Martinelli m'a dit d'approcher.
— Je ne me rappelle pas.
— Une grande, pâle, avec les cheveux courts. Il se souvint, vaguement, réprima un frisson.
— C'est mon amie, dit-elle.
— Ah!
— Oui, monsieur.
Il fut sur le point de descendre, le premier, sans courtoisie. Mais, cette amitié, elle l'avait avouée si naturellement, si simplement, comme elle eut fait, fillette, en pension, d'une camaraderie de classe ou de promenade. « Vous voyez la blonde, là-bas, qui joue au volant ; c'est mon amie. » Il se blâma d'une mauvaise pensée. Il reprit :
— Et pourquoi Mlle Berthe n'est-elle pas partie en même temps que vous ?
— Elle avail à causer d'affaires avec Martinelli.
— A propos du ballel nouveau?
— Oui, monsieur, pour mon cachet. Elle va venir me retrouver tout à L'heure, au café.
— Au café '.
— Oui. monsieur,
11 eut un sursaut d'étonnement, d'irritation aussi. Mais le ton innocentait la parole. Elle n'eut pas parlé, d'une voix [dus ingénue, avec moins d'embarras, d'un rendez-vous dans le verger pour cueillir des cerises ou d'une rencontre sur le Cours, à l'heure de la musique. Il voulut l'interroger encore, par curiosité, — par curiosité seulement.
— Et, comme cela, mademoiselle...
Mais il y eut, sur les marches du second étage, des triquetracs de pieds, des bavardages criards. Des gens descendaient, — comédiens, comédiennes, la répétition finie ou interrompue — avec la nervosité encore des querelles à l'avantscène. Des hommes traversèrent le palier, le chapeau sur la tête, la canne à la main, repoussèrent le garçon d'antichambre; on entendit, après des coups de poings sur le bois d'une porte : « Cahuzac! ouvrirez-vous, oui ou non? » et, parmi des nom-de-dieu et des trépignements : « Si on ne me paye pas, moi, je ne joue pas! » D'autres continuèrent à descendre, un à un, entre Faustin et
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l'enfant bleue, les frôlant, sans les voir, ou sans prendre garde à leur présence; une femme pa très vite, de soie et de dentelle, laissant un parfum. Ils furent seuls de nouveau, des bruits de querelle derrière eux. Il n'avait pas vu le regard, non d'envie, d'émerveillement, dont elle avait suivi la toilette de la comédienne.
— Et} comme cela, mademoiselle, vous voulez être danseuse ?
— Oui, monsieur.
— C'est l'homme de là-haut qui est votre ma î Ire?
— Martinelli? oh! non. Je vais chez Mme Petillot, avec Berthe.
— Avec Berthe?
— Oui. monsieur. Vous connaissez Mme Petillot?
— Non.
— Elle a été à l'Opéra. C'est un très bon professeur. Mais j'avais déjà travaillé à Nancy.
— Vous habitiez Nancy ?
— Oui, monsieur. J'y suis née. Mais il y déjà longtemps que nous sommes à Paris.
— « Nous ? »
— Oui, monsieur. Maman et moi.
— Ah! votre mère est avec vous?
— Oui, monsieur.
— Et <'U<' veul bien que vous Boyez danseuse?
— Oui, monsieur. C'esl elle qui me L'a conseillé. J'aurais préféré entrer dans une classe de chant,
au Conservatoire.
— Vous chantez?
— Oui, monsieur. Mais maman croit qu'on arrive plus vite dans la danse. C'est possible, pour les autres. Moi, j'ai contre moi mes jambes. On dit qu'elles engraisseront. En attendant (une moue de dédain lit bouffer en rose mousseuse ses petites lippes de bébé), de vrais fuseaux ! ChezPetillot, mes camarades me disent toujours : « Toi, tu n'iras pas au Paradis sans musique. »
— Pourquoi donc vous disent-ils cela?
— A cause de mes flûtes !
Et elle pouffa de rire, d'un rire clair, aigu, saccadé, puéril, faux aussi, rire de récréation et rire de théâtre, en ajoutant :
— Si vous les aviez vues, mes jambes, tout à l'heure, vous vous seriez joliment amusé!
Mais elle redevint sérieuse, prit un air penaud, comme si elle avait eu peur d'une gronderie.
— Oh! monsieur, je vous demande bien pardon! Pardon? de quoi? d'avoir parlé de ses jambes? il
semblait que non ; d'avoir offensé, par trop de gaîté, une personne à qui elle devait le respect? plutôt; timidité dénuée de pudeur ; une parfaite incons-
cience s'approfondissait en ses yeux purs e1 nuls. C'étaient ces yeux, surtout, qui charmaient Laveleyne; ils le troublaient aussi, jus<ïu'à l'effarement, à cause de leur désaccord avec les phi qu'elle proférait. On eût dit qu'elle récitait, en pensant à autre chose, ou en ne pensant à rien, une mauvaise leçon apprise sans y rien comprendre. Pourtant il était impossible qu'assurée et précise comme elle se montrait, elle ne sût pas le sens des mots. Faustin songea à ces enfants vaniteux et précoces qui, leurs parents sortis, répètent, en se donnant des airs d'importance, des choses retenues de la conversation des grandes personnes, et, en réalité, n'y entendent point malice. Mais, si -jeune qu'elle fût, ses accointances avec des gens de théâtre avaient du, en supposant qu'elles l'eussent laissée physiquement innocente, la déniaiser des naïvetés du premier âge. Restait donc l'hypothèse d'une maîtrise de soi-même assez dominatrice pour obliger le regard à démentir les échappées accoutumées du langage, ou celle d'une perversité sournoise et prodigieuse au point d'employer cette naturelle et persistante candeur, la bleue virginité des yeux, à singulariser d'immaculé le banal abandon des propos, peu excessif d'ailleurs, contenu, poli, et puérilisé par la jolie mignardise, presque bêbête, d'une bouche de pou-
pée vivante. Mais ces subtilités s'ébauchaienl à peine en IVspn'i Bimple de Faustio Laveleyne. Il était en proie, moins à l'angoisse du doute, qu'au charme, plus divin d'être mystérieux, de ces yeux qui semblaient n'avoir reflété que le ciel, et en même temps, parce que le rêve s'accommode d'une réalite qui le vaut presque, il lui plaisait que cette enfant, si semblable à une Élue que l'on peut peindre après l'avoir adorée, fût pareille aussi, en sa modeste attitude, la capote sans fleurs, la voilette mi-baissée, une ombrelle entre le gant de soie, décente et correcte, aux jeunes personnes qu'on épouse. Qu'on épouse? Quelle idée! Une marcheuse ! Mais tant d'autres sortant de l'église, blanches de satin, fleuries de fleurs vierges, auraient semblé moins pures qu'elle; et il ne prenait plus garde aux paroles qu'elle avait dites , extasié par la sainteté des yeux, attendri par l'enfantillage de la bouche. Certes, il se jugeait fort absurde, et ridicule! Qu'est-ce qu'il faisait, immobile, le dos au mur, en face de cette fillette? c'était, véritablement, une chose dont un homme sensé aurait dû rougir que cette espèce d'idylle dans la cage d'un escalier de théâtre. Dans la cage ? eh ! oui, grand serin! Il essaya de se bafouer dans ce calembour, ^our se reprendre. En vain. Un enchantement le tenait. Il restait là. Rien de plus stupide
pourtant. Des grw< passaient, montant ou descendant, allaient passer encore, Chenevolle peutêtre. On le reconnaîtrait, on se moquerait de lui! il ne bougeait pas. Il avait, dans un instant de silence, pris un infini désir de l'entendre parler encore. Ce qu'elle dirait, n'importe, l'entendre. Il respira largement (qu'est-ce donc qui l'avait essoufflé?); il demanda :
— Et, en attendant que vous soyez engagée comme danseuse dans un théâtre, vous figurez dans les ballets?
— Oui, monsieur.
— Avec les marcheuses de Martinelli ?
— Oui, monsieur.
Une rage le prenait. Elle continua :
— Mais j'ai figuré aussi aux Folies-Bergère.
— Vous !
— Oui, monsieur.
Elle avait paru offensée qu'il en doutât.
— Oui, monsieur! affirma-t-elle.
Mais elle revint tout de suite à son ton de politesse, un peu humble, d'enfant qu'un examinateur interroge.
— Je paraissais dans les tableaux vivants.
— En maillot?
— Oui. monsieur, en maillot blanc. J^e blanc, c'est très désavantageux. Ça ne fait pas valoir les
formes. J'ai les jambes maigres, c'est vrai, mais j'ai l.i gorge très bien faite, quoique je sois toute jeune; eh bien! j'avais l'air de ne pas avoir de poitrine.
Il fut sur le point de s'enfuir. Elle avait «lit cela ! mais sa bouche était si ingénue, ses yeux étaient si purs. Ce furent ces yeux qui le retinrent. Ces yeux, toujours.
Il demanda encore, contenant mal une colère dont il ne voulait pas rechercher la cause :
— Ainsi, vous figuriez, sans robe?
— Oui, monsieur. Je tenais une guirlande de violettes, devant les trois Grâces. Je crois que je faisais la quatrième Grâce.
Ceci faillit le tirer de son trouble, le sauver. A de jolies lèvres, un artiste pardonne une parole malséante jusqu'à l'impertinence ou jusqu'au libertinage; une sottise, non. Il sembla à FaustinLaveleyne qu'il s'évadait d'un sortilège, et, avec un haussement d'épaules, dans la bonne humeur de la délivrance :
— Eh! mon enfant, dit-il en se frottant les mains, il n'y a que trois Grâces.
— Je vous demande bien pardon, monsieur. Et elle dit, couramment :
— Les trois Grâces sont : Euphrosyne, Thalie, Aglaé, qu'on appelle aussi Pasithée. Quelques au-
teurs les nomment Gélasie, Lécoris et Comasie. A Athènes, on citait Auxo et Hégémone; à Sparte. Phaenna etCléta. Mais il y a aussi Pitho, qui est la quatrième Grâce.
— Hein?
— Oui, monsieur, dit-elle avec une modestie un peu affectée, comme quelqu'un qui a très bien répondu.
Il ne put s'empêcher de sourire, le cœur ravi. Cette érudition, dont, évidemment, elle tirait vanité, — comme elle avait vite placé le souvenir d'un article de dictionnaire entr' ouvert par hasard! — lui donnait, avec le ridicule d'une petite pédante, l'innocence d'une écolière. Il en était, déjà, à ce point où en la personne qui vous intéresse, tout a de quoi vous charmer. D'ailleurs, puisqu'il ne l'avait pas méprisée à cause des Folies-Bergère, des tableaux vivants, du maillot, il pouvait bien lui pardonner d'avoir mis dans des livres ce joli nez, si fin, si tendrement rosé aux narines. Vraiment, cela l'extasiait presque, qu'elle sût la mythologie mieux que lui.
— Vous êtes très savante! dit-il.
— Oh non, monsieur! mais, toute petite, j'ai étudié pour être institutrice.
— ■ Institutrice?
— Oui, monsieur. J'ai aussi joué dans les concerts.
ROM \N GONTEMPOH \I\
— \ dus jouiez...
— Du piano, oui, monsieur. Mais je ne jouais que de la musique classique, ajouta4-elle non sans quelque ostentation.
Ceci le choqua. Peut-être elle était bête? non, si jeune, c'était bien naturel qu'elle prit plaisir à se faire valoir.
— Et pourquoi n'êtes-vous devenue ni institutrice, ni virtuose ?
— Maman a pensé...
— Qu'on réussissait plus vite dans la danse ?
— Oui, monsieur.
Il la prenait en pitié. Il entrevoyait une mère, une famille peut-être, ayant spéculé sur la beauté de cette enfant. Il reprit, la voix hésitante :
— . Alors... pardonnez-moi, mademoiselle... je suis très indiscret...
— Oh! non, monsieur.
— Alors, vous avez besoin de la danse pour vivre ?
— Oui, monsieur.
— Mais, tandis que vous n'êtes pas engagée encore, comment vivez-vous?
— J'ai mes cachets, chez Martinelli. aux Folies- Bergère.
— Cela suffit pour vous, et pour votre mère ?
— Non, monsieur.
— Vous avez donc quelque autre ressource ?
— Oui, monsieur.
Une transe serrait le coeur de Laveleyne. Il voulait, n'osait pas poser une question à laquelle une réponse affreuse était possible, probable, une réponse que, sans doute, elle n'hésiterait pas à faire, ingénument ! Il répéta, bégayant presque :
— Une autre ressource? laquelle? voyons, quelle ressource?
Elle souriait, un peu gênée.
— Eh bien ?
— Maman fait des dettes, dit-elle.
— Oui ! que vous payez !
— Non, monsieur. Puisque je n'ai pas d'argent.
— Vous n'avez pas d'argent?
— Pour payer nos dettes? non, monsieur.
— Mais, vous espérez en avoir?
— Oh! oui, monsieur.
Alors, brutalement :
— Quand vous...
Il ne put achever.
— Oui, monsieur, quand je serai engagée dans un vrai théâtre.
Et elle levait vers lui ses yeux sereins et vides. Un effluve de joie gonfla la gorge de Faustin. Il contemplait l'enfant bleue avec attendrissement.
mmM.W CONTKMPOB \IN
Une honnête fille ! oui, une honnête fille. Dans Les propos naguère échappés, peu indécents d'ailleurs et si excusables de La part d'une fillette obligée de vivre avec des marcheuses et des compai qui parle comme on parla devant elle, elle n'avait rien mis de soi-même ; et ils ne prouvaient, en somme, — il en revenait à cette idée — qu'une naïveté extrême ; assez experte pour savoir qu'ils n'étaient pas convenables, elle eut été assez réservée pour ne pas les tenir. Ce qui était bien d'elle, et sincère, c'était son éloignement de la ressource à laquelle il avait fait allusion, c'était son naïf dessein de payer les dettes de sa mère quand elle serait engagée dans un théâtre. La virginité de ses yeux ne mentait pas, ni la puérilité de sa bouche. Elle n'avait pas d'amant, n'en voulait pas avoir. Il l'en estimait d'autant plus qu'elle hantait les coulisses des petits théâtres, des Folies-Bergère, qu'elle avait Berthe pour camarade, qu'elle figurait avec les élèves de Martinelli. Son innocence se rehaussait, d'être si invraisemblable. Et il ne gardait aucun doute. Enclin par sa propre honnêteté à la foi dans le bien, volontiers romanesque, il consentait à l'extraordinaire d'une pudeur restée intacte en la contagion des licences. L'image d'un lys dans un bourbier lui vint à l'esprit ; il s'y complut, intelligence peu raffinée. Même il
ne tarda pas à croire que cette aventure n'avait rien de si étrange; il y découvrit quelque logique. Une rare candeur s'adaptait naturellement à une si rare beauté, faite de ciel et d'enfance. Il l'admettait, avec ravissement, sans que sa joie se troublât d'aucune inquiétude. Car il était bien sur d'éprouver pour cette jeune fille de l'admiration seulement, un peu d'intérêt aussi ; de l'admiration parce qu'elle ressemblait à une petite madone, de l'intérêt parce qu'elle était si honnête. Rien de plus. Il était tranquille. Est-ce qu'on s'éprend d'une personne, comme cela, à première vue? Allons donc! un homme sérieux! L'amour, d'ailleurs, ça ne vaut rien pour un artiste ; ça empêche de travailler. Donc, pas d'amour, non certes! en lui, c'était l'artiste justement, l'artiste seul qui était charmé. De sorte qu'une idée lui vint, toute simple, ne prouvant pas qu'il eût le cœur troublé. Une idée excellente. La jolie étude que l'on ferait, pour une Marie avant même la Salutation Angélique, d'après ce délicat et pur visage! Et, si l'enfant bleue consentait à lui servir de modèle, elle y trouverait double profit : un peu d'argent d'abord, pauvre petite, et aussi de bons conseils qu'il lui donnerait. Sans doute, des conseils. Il lui ferait comprendre, oh! sans la brusquer, sans la. fâcher, qu'elle avait tort, peut-être, de se destiner
au théâtre, qu'il y a de plus honnêtes métiers pour une jeune fille comme elle. Car, enfin, oui, il se l'était déjà avoué, il s'intéressait à elle. Il n'avait aucune raison pour se cacher cela à lui-même. C'était tout naturel, cette sympathie, cette sollicitude.
Mais voici qu'il osait à peine la prier de venir poser chez lui.
— Mademoiselle...
Elle n'avait pas baissé ses yeux de séraphin, qui avaient l'air de ne rien voir, comme si tout était indigne d'eux. Il se tut. en rougissant. Elle avait figuré aux Folies-Bergère, tout le corps en maillot! mais il ne le croyait plus, bien qu'elle l'eût dit, avec fierté ; et, au moment de lui demander si elle lui permettrait de regarder longtemps son visage, il hésitait, comme dans la peur d'un sacri-
Cependant, après un effort :
— Est-ce qu'on a déjà fait votre portrait, mademoiselle?
— En peinture?
— Oui.
— Non, monsieur. Mais j'ai des cartes-album, elles ne sont pas réussies, mes traits sont trop fins, ça ne vient pas bien en photographie.
— Ainsi, vous n'avez jamais posé pour un peintre ?
— Non, monsieur.
Il se sentait tout aise.
— Mais, ajouta-t-èlle, j'ai posé chez un sculpteur.
— Chez un sculpteur?
— Oui, monsieur.
Volontiers, il aurait battu quelqu'un! Chez un sculpteur! comme dans les tableaux vivants, alors, et sans maillot! On eut dit qu'elle trouvait plaisir, en vérité, dès qu'il prenait foi en elle, à le désabuser par quelque aveu naïf, ou cynique? La peur et la colère d'être dupe le reprirent, il s'informa, la voix acerbe :
— Chez un sculpteur, à Paris?
— Non, monsieur, à Nancy.
— Une fois? deux fois?
— Non, monsieur, plus souvent. Tous les jours, pendant des semaines. Maman, avant d'aller donner ses leçons de piano, me conduisait à l'atelier; et elle venait me reprendre pour rentrer dîner.
— Ah! ah! dit-il d'une voix saccadée, votre mère vous laissait toute la journée, seule, chez le sculpteur?
— Oui, monsieur.
— Il était jeune?
— Oui, je pense. Je ne me rappelle pas bien. J'étais toute petite.
ROMAN CONTEMPOHAIN 81
Un espoir Lui revenait.
— Toute petile?
— Oui, monsieur.
— Quel âge aviez-vous donc?
— Six ou sepl ans. Je n'allais pas encore chez les Dames Dominicaines.
Il continua, très joyeux :
— Et sans doute vous posiez quelque figurine, comme on en voit dans les églises, agenouillée, un nimbe de cuivre au front, et toute vêtue de blanc?
— Non, monsieur. Je ne posais que pour ma main.
— Pour votre main?
— Oui, monsieur, avec un oiseau dedans. C'était pour faire un presse-papier ; le sculpteur, qui n'était pas un artiste — il rendait des chasubles, des •statues de saints et de saintes — venait souvent ■chez mon père, et voulait lui faire ce cadeau, au jour de l'an. Moi, ça m'amusait de poser, à cause de l'oiseau vivant que je tenais. Je me souviens que c'était un canari, jaune comme de l'or, avec des plumes lisses, qui me faisaient chaud entre les doigts. Je sentais battre son petit cœur; des fois, il me piquait le pouce à coups de bec. Je riais ! Mais, un jour, quand j'ai rouvert la main, il n'a pas bougé. Il s'était ennuyé, il était mort. J'ai
eu tant de chagrin que je n'ai jamais voulu retourner chez le sculpteur; pendant très longtemps j'ai pleuré chaque fois que je voyais un oiseau.
Ah! la jolie petite fille! ah! le bon petit cœur! Pourtant, il avait eu, une minute, l'impression que cet aimable conte était trop adroitement conté, comme avec un souci de l'effet à produire ; elle devait l'avoir dit déjà, savoir, par le souvenir des éloges, comment il le fallait dire; mais, il y a, même chez les tout jeunes enfants, de ces petits artifices, instinctifs, à cause d'un désir de plaire , inné; c'est tout de même de l'innocence.
— Eh bien! s'écria-t-il tout épanoui de contentement, je vous ferai votre portrait, en peinture, moi, et vous verrez qu'il sera beau!
— Merci, monsieur.
Puis, très vite :
— Est-ce qu'on le mettra au Salon?
— Parbleu !
Elle eut un sursaut de plaisir. Elle se contint, respectueusement.
— Je vous remercie, monsieur.
— Alors, c'est convenu?
— Oui, monsieur.
— Vous viendrez poser dans mon atelier?
— Oui, monsieur.
— Voici ma carte. Faustin Laveleyne, 42. rue
Notre-Dame-des-Champs. C'est au fond du jardin.
— Bien, monsieur.
— EL quand viendrez-voua?
— Oh ! quand il vous plaira.
— Eh, Lien! c'est aujourd'hui....
— Samedi.
— Voulez- vous venir mardi prochain, à deux heures?
— Oui, monsieur.
Mais elle ajouta, en une échappée d'impatience :
— Je pourrais venir demain, si vous préfériez! Il fut sur le point de s'écrier: « oui, demain ! » il
se maîtrisa. Il ne voulait pas montrer ni s'avouer à lui-même son avidité de la revoir.
— Non pas ! Mardi. Il me faut le temps de préparer ma composition. Voyons, que voulez-vous être, dans un grand tableau? une déesse? ou une sainte ?
Elle eut cette petite moue qui faisait de sa bouche une rose mousseuse un peu fâchée. Se souciait-elle médiocrement de sa ressemblance, magnifique ou austère, en tunique de pourpre ou en robe de lin? Elle eût préféré peut-être qu'on la peignît en mondaine habillée chez le grand couturier, à la dernière mode, comme cette comédienne qui descendait l'escalier tout à l'heure, et qu'elle avait suivie d'un regard émerveillé? Vraiment, elle
6i LA FEMME-ENFANT
avait un peu de l'air attrapé d'une fillette à qui l'on a promis un cadeau — une poupée sans doute, ou un oiseau mécanique, qui chante, enfin un jouet, — et à qui on offre un livre. Mais son dépit, à peine visible d'ailleurs, se résigna vite, comme chez les enfants bien élevés. Son visage ne signifiait plus rien, en son ingénue indifférence.
Il redemanda :
— Une déesse? ou une sainte?
— Une sainte, monsieur.
C'en était une déjà ! Enchanté d'elle, et pris de cet espoir d'un chef-d'œuvre qui dans la nouveauté des conceptions exalte les sincères artistes, il se la figurait, vaguement apparue parmi l'encens d'une basilique au plafond stellaire pâleur un peu bleue, auréolée d'or, Marie, Éthelinde ou Cécile, amour, extase, foi des fidèles à genoux! Pour un peu, il se fût mis à l'adorer lui-même, tout de suite.
Quelqu'un cria d'en haut :
— Liliane !
— Eh bien, quoi? dit l'enfant bleue.
Elle expliqua à Faustin :
— C'est Berthe.
Puis, montant d'une marche :
— Qu'est-ce que tu veux ?
Mais lui :
— On vous appelle Liliane?
— Qui, monsieur. Quand j'étais petite, Lili. Maintenant Liliane. Ce n'est pas commun.
Il ne répondait [tas.
— Vous n'aimez pas ce nom? dit-elle très étonnée.
Puis, se complaisant à prolonger les syllabes, les chantai il presque :
— Li... li... ane, Li... li...ane....
— Et ensuite?
— Forli. Liliane Forli. Ça fera très bien sur les affiches.
Mais Berthe, au second étage, s'égosillait :
— Voyons, est-ce que tu m'entends, oui ou non?
— Mais oui, je t'entends.
— Qu'est-ce que tu fais en bas ? Je t'ai envoyé chercher au cale. Tu n'y a pas mis les pieds.
— Je cause avec un monsieur.
— Quel monsieur?
— Qui remplace l'auteur.
— Ah! bien.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a que je sors par l'escalier du public avec Florentine. Elle ne veut pas passer devant le coiffeur de la rue de Bondy parce qu'elle lui doit quarante sous. Viens vite.
— Pourquoi faire?
fi.
— Jeanne Landinier nous attend chez sa couturière ; elle vient de partir, elle nous attend avant trois heures.
— Jeanne Landinier?
— Cette grande, que je t'ai fait remarquer, qui a un manteau de peluche.
— Ah! oui. Tu la connais donc?
— De chez Petillot ; elle est très chic ; elle nous emmène à Chatou, dans une Victoria de cercle. On sera un peu les unes sur les autres, mais ce sera plus drôle.
— C'est chez elle qu'on va, à Chatou?
— Non, chez des jeunes gens très hien, qui ont une maison là-has, au bord de l'eau, pour faire la fête.
— L'hiver?
— C'est le grand genre, ma chère ! Il y aura dîner, bal, tout le tra la la. Et comme ils manquent de femmes, on nous invite.
— Alors, on valsera? s'écria l'enfant bleue qui tapait des mains et frétillait sur la marche, les pieds chatouillés d'une imaginaire musique.
— Toute la nuit! dépêche-toi.
— Quelle chance !
Mais elle se souvint du monsieur qui remplaçait l'auteur, et, polie, elle se retourna pour s'excuser de le quitter. « C'est que j'aime tant la valse... »
allait- elle dire. Tiens, il .n'était plus Là. Un mal élevé, vraiment, d'être parti sans dire au revoir. Il avait été fâché peut-être qu'elle ne fit plus attention à lui. « Eh! bien, et mon portrait?» Mais
lîerthe criait :
— Si tu n'arrives pas, je file!
— Me voilà! me voilà!
Liliane s'élança dans l'escalier , monta les marches quatre à quatre, et, à la pensée sans doute du bal promis, elle riait de son rire clair, aigu, saccadé, si jeune, si puéril, qui sonnait faux pourtant, même quand elle riait pour elle seule.
Laveleyne, dans la rue, riait aussi, bruyamment. Il n'avait pas attendu la fin du dialogue entre les deux étages, pour s'échapper, en pouffant. Maintenant les passants s'étonnaient de cet homme, pas très jeune, bien mis, distingué, qui se donnait en spectacle sur le trottoir. Il avait honte de ne pouvoir se contenir, mais le moyen? c'était si comique, ce qui lui arrivait. Ah! ah! il avait pris pour une sainte, et pour une demoiselle à marier, cette petite qu'on faisait venir à Chatou, parce qu'on manquait de femmes! et elle y allait, pas étonnée, contente, avec Berthe en cheveux courts, et la grande femme noire, au manteau de peluche, qui était très chic ! « On serait les unes sur les autres, dans la Victoria, mais ce serait
plus drôle. » A marier? je crois Lieu — avec tout le monde. Et d'autres choses lui revenaient à l'esprit : le maillot blanc, qui n'avantage pas, la gorge bien faite, les jambes, le geste interrompu, dont Liliane, sur l'ordre de Martinelli, aurait retroussé sa jupe. La gaitë de Faustin, à chaque réminiscence, redoublait, s'exaspérait, devenait maladive. Pourtant, c'était de bon cœur qu'il croyait rire, aucun dépit à cause de sa nigauderie ; il ne voyait que le côté farce de l'aventure; il aurait voulu rencontrer un ami, pour lui raconter la chose, pour lui dire combien il avait été bonasse, godiche, provincial — tout ça parce qu'elle était couleur du temps, comme l'oiseau des contes ! il pensait aussi qu'on ferait, avec son histoire, un vaudeville qui serait joliment amusant , bien invraisemblable par exemple. Non, vrai, il était plus bête que nature! et le fou rire le reprenait de plus belle. Mais, en face de lui, entre des rideaux de percale peinturlurée d'une turquerie où des odalisques à genoux, nues et les reins aux passants, avivaient d'éventails le chibouque d'un pacha ventru tout enveloppé de fumée, s'ouvrit et se referma la porte d'une petite brasserie; il aperçut, au-dessus d'une glace, le cadran d'une horloge. Deux heures! « Eh bien! qu'est-ce tu attends, grand paresseux ? ton tableau se fera tout seul, peut-être? à l'atelier,
ROM w CONTEMPOR \IN 69
plus vite que ça! » Et il marcha par les rues. d'uD pas résolu Un hoquet de rire, par instants, lui montait encore aux lèvres, y crevait comme une bulle, mais pas joyeux, pénible, amer, èût-on dit, — La lie
de son hilarité; et le malaise d'une moiteur lui restait sur la peau, comme après un contact tiède et pas propre Le vent de la belle après-midi d'hiver le désenfîévra peu à peu, lui mettant aux tempes, aux joues, une saine fraîcheur, le délivrant comme d'une poussière, des laideurs, des mensonges, de tout ce qui restait sur lui, des choses de tout à l'heure ; le nettoyant des coulisses. Il éprouvait l'aise d'un réveil, au large de l'air, après un rêve dans de l'étroit et dans de l'étouffé ; et avec la clarté sans chaleur, pâle, et limpide non pas de soleil, semblait-il, mais d'une lune de jour, une sereine embellie entrait en lui, s'y diffusait. Il leva les yeux. Le ciel, d'une douceur infinie, à peine bleu, pur et vide, avait le néant presque pas azuré, la diaphane absence qui s'approfondit dans l'œil sacré des enfants. Laveleyne, d'un mouvement de colère, haussa l'épaule! un juron aux lèvres, qu'il n'acheva point, il pressa le pas. Il avait hâte d'être dans son atelier, devant la toile, de travailler, sans rien voir que les couleurs sous son pinceau, sans autre préoccupation que celle de son œuvre peu à peu réalisée. On fait de bonne besogne, quand la lumière est bonne. Mais les jours sont si
courts en décembre. Pour gagner du temps, il monta dans un fiacre. Pas de chance. Ce fiacre n'avançait pas, cahotant, geignant, claquant des vitres. Laveleyne, qui ne pouvait tenir en place, — tant l'envie de travailler tout de suite le harcelait, l'irritait, — sauta de la voiture, paya, s'en alla le long des maisons, courant presque. Il lui semblait qu'il arriverait plus vite à pied; du moins se mouvoir soimême donnait une satisfaction à son impatience. Il ne prenait plus garde à la belle journée, au ciel si limpidement lumineux, regardait fixement le trottoir. Pensait-il? oui, à son tableau, violemment, presque rageusement, s'y concentrant tout entier. Il ne voulait pas sentir, ne sentait pas qu'une autre pensée côtoyait celle-là, comme un compagnon importun, repoussé du coude, à qui l'on n'a pas adressé la parole, vers qui l'on n'a pas tourné la tète, qui aurait dû partir, de guerre lasse, qui n'est pas parti. Faustin arriva rue Notre-Damedes-Champs, le pas moins résolu. Son enthousiasme s'énervait, le désir du travail s'alentissait en lui. Il se dit : « Bientôt trois heures. » Il n'aurait pas le temps de se hausser, par l'acharnement au labeur d'abord stérile, jusqu à cet éréthisme cérébral, pareil à une ivresse lucide, où l'esprit, presque déshumanisé, conçoit et crée éperdùment. Puis, l'on ne fait rien qui vaille les journées mal com-
ROM w CONTEMPOH UN - 1
mencées. il songail aussi à la mélancolie du soir, tout à L'heure, dans le grand atelier voûté en abside, presque religieux, qui, drape du deuil de l'ombre, prend des aspects inquiétants de sanctuaire sépulcral, d'oratoire hanté; et, comme le poêle devait être éteint, il aurait froid, immobile. Tiens, s'il allait à la campagne? Il eut la vision des champs, des arbres nus, de l'eau, de toute la belle et vaste solitude d'hiver. Il se souvint d'un soleil de janvier, où la forêt de Fontainebleau, immense, de toutes parts ajourée sur le ciel par la défeuillaison, avec le gel pendant en stalactites et soutachant l'innombrable ramure comme d'un milliard de chenilles annelées de perles , l'extasia d'un féerique éblouissement de blancheurs irisées, aux lacunes d'azur. Oui, à la campagne! puisqu'il n'avait plus le temps de travailler. Tout joyeux, il revint sur ses pas, monta dans une voiture, attelée d'un bon cheval, celle-là, et qui roulait vite. Il se sentait comme déchargé d'urr souci, (de quel souci? il n'aurait pu le dire,) à cause de l'air libre et léger qui lui fouetterait le visage et lui rebrousserait les cheveux. En moins de trente minutes, il arriva à la gare Saint-Lazare, s'approcha d'un guichet, n'importe lequel, jeta un nom de village, « le Vésinet! » sans dessein précis, au hasard, — cela lui était bien égal d'aller là
ou ailleurs. — traversa très vite la salie d'attente,
n'eut que le temps de sauter dans le train qui se mettait en mouvement. Le front à la vitre, il regardait avec une fixité acharnée les potagers sans verdure, les terrains pierreux ou plâtreux, hérissés de bâtisses, la fuite des hautes cheminées de briques qui disparaissaient une à une derrière la déroute plus rapide des poteaux du télégraphe, les colossales rondeurs noires, mi-baissées entre leurs rainures, des cloches de l'usine à gaz, et la soudaine disparition, dans plus de bruit et de vent, des courtes arches -tunnels, et la vallée qui se creuse, déserte, où serpente le fleuve, et les lointains brumeux, barrés de coteaux ou treillissés d'arbres aux étirements secs, sous la pâleur douce du ciel.
— Chatou! Chatou! cria la voix d'un employé. Laveleyne se hâta de descendre, marcha vers
Thomme qui reçoit les tickets. Mais celui-ci :
— Vous faites* erreur, monsieur; votre billet est pour le Vésinet.
— Tiens, c'est juste!
En effet, il se rappelait, c'était le Vésinet qu'il avait choisi, sans raison, pour lieu de promenade. Pourquoi donc était-il descendu trop tôt, avec tant d'empressement? Eh ipardieu, il s'était trompé, il avait mal entendu le nom crié par l'employé.
Ho.MAN CONTEMPORAIN
Rien de plus fréquent que ces sortes de méprise. Et mieux valait en somme se promener plus près que plus loin.
— Bon! bon ! n'importe.
Il s'en alla par la petite ville. Elle lui déplut. Il n'était pas venu à la campagne pour voir des maisons. Il tourna vers la droite; gagna le chemin de halage au bord de la Seine. A la bonne heure. Ici, c'étaient l'eau, les arbres, les ponts avec leurs arches vicies où ne passe que le vent, et, de l'autre côté de l'île, la plaine, très vaste, prolongée jusqu'à la lointaine buée, qui est l'haleine de Paris. Partout la claire solitude et ses bruits silencieux; car les bruits où l'homme ne mêle pas le sien, sont pour l'homme du silence. Laveleyne, entre le murmure de la rivière et la mélancolie des villas aux fenêtres closes, marchait sur les ornières durcies du chemin, dans le spacieux paysage. Il le contemplait, l'aspirait, l'air heureux. Pourtant rien ne l'en pénétrait intimement. Il en était enveloppé, sans en être ému. Il l'avait dans les sens, non dans l'âme. C'était comme la caresse, seulement douce à la peau, d'une femme qu'on n'aime pas, à qui l'on ne songe pas au moment même où on la possède. Sa pensée était absente de son bienêtre ; et ce qui, de lui, restait là, ne se demandait pas où en était l'autre part. Inconscient, il cheminait
le long de l'eau, sans hésitation d'ailleurs, du pas de quelqu'un qui s'est fixé ou à qui on a fixé un but. Quel but? il ne savait pas. Un automate que son mécanisme oblige à un accomplissement, ou, plutôt un hypnotisé qui, le lendemain, obéit à un ordre qu'il ignore. Mais, après une heure, un agacement le tira de son inertie morale ; l'agacement de ne voir personne, de n'entendre personne. Il aurait voulu une approche de gens, bateliers qui, la corde à l'épaule, tirent une barque attardée entre les hautes herbes, canotiers qui rament en mesure dans la yole fuyante avec une femme à la barre, robe fleurie sous une ombrelle rouge. Tant de solitude l'irritait enfin. Les maisons surtout lui causaient une colère. Pourquoi les grilles fermées ? pourquoi les croisées aveuglées de persiennes? C'était stupide, ces demeures sans habitants, et ces terrasses vides. Il avait besoin d'une porte ouverte, d'un balcon où s'accoudent des parisiens en villégiature, causant et riant avant l'heure du dîner. Non, des volets gris, des volets verts, montrant leurs planches jointes, affirmant des absences II pressait le pas, jusqu'à courir, tant le désir d'un logis habité s'exaspérait en lui. Si quelqu'un lui avait demandé brusquement : « pourquoi ? » il n'aurait su que répondre ; car le prétexte d'être excédé
par La solitude lui aurait paru absurde à lui-même; et sans doute, il aurait eu l'air ébahi, hagard, honteux aussi, d'un somnambule qu'on éveille au milieu d'un acte saugrenu. Il se hâtait toujours davantage. Des façades closes, après des façades closes. N'importe! il ne perdait pas l'espoir d'une habitation vivante, qui devait être quelque part, au bord de l'eau. Il la voulait, sans motif, mais il la voulait, et la trouverait. D'ailleurs, de la réalisation de son désir, il n'espérait aucune joie. Au contraire, il sentait que s'il voyait des fenêtres ouvertes, ou un jardin avec des promeneurs, il éprouverait un serrement de cœur, aurait une envie de pleurer, et de mourir. Mais ce qui lui ferait tant de mal, il le souhaitait éperdument! et un cri lui échappa, rauque, étranglé, parce qu'il venait d'apercevoir enfin, là-bas, au coin d'une ruelle, au delà d'un mur bas, des hommes et des femmes, parlant et riant, dans une allée; et, sur le plat du mur, parmi les applaudissements d'un groupe, sautait à la corde, dans la clarté, Liliane, frêle et svelte, si légère, et bleue de l'angélique manteau, Liliane, ailée d'azur!
Alors, il s'insulta d'une brutale parole. Car il comprenait tout ! Pourquoi il n'était pas entré dans son atelier, pourquoi il était allé à la campagne, pourquoi il avait pris le train du Vésinet (le Vési-
net! il savait bien qu'avant cette station il y a celle de Chatou!), pourquoi il avait feint de mal entendre le cri de l'employé, pourquoi il était descendu vers la Seine, pourquoi, tout à l'heure, pareil à un fou, il cherchait une maison avec des gens en fête, il le comprenait! il avait voulu revoir Liliane, voilà tout. Imbécile! et hypocrite, car il n'avait pas eu, même avec soi, la franchise de sa stupidité. Mais, sacrebleu, s'il était idiot, il ne le laisserait pas voir aux autres ; et il aurait assez de force pour ne pas l'être jusqu'au bout : elle pouvait sauter à la corde tant qu'elle voudrait, là-bas, toute bleue, sur le mur où c'était peut-être elle qui mettait du soleil ! il n'approcherait pas davantage. Il ne reverrait pas ces clairs yeux d'enfants, couleur du ciel, et sans rêves, comme le ciel est sans nues. Violemment, il fit volte-face; sans un regard en arrière, il s'en retourna, monta la rue vers le chemin de fer, attendit en un va-et-vient de bête effarée le train pour Paris, acheta un journal, s'installa dans un coin de wagon, commença de lire, s'obligea à comprendre ce qu'il lisait, s'enfonça désespérément dans l'intérêt des faits divers.
La gare était grise de crépuscule, avec le tremblement çà et là des réverbères allumés, quand il descendit sur le quai. Il éprouva, à se retrou-
ver dans Paris, La satisfaction de rentrer chez soi, sain et sauf, après un danger. Mais trop souvent, dans cette journée, il avait été dupe de calmes sous lesquels sourdait une émotion inavouée, pour se laisser prendre une fois de plus à un tel mensonge. Il savait la vanité de rire ou de se contraindre à une feinte inconscience; il ne se niait plus à lui-même l'obsession qu'il avait subie, qu'il subissait. Hélas, oui, c'était vrai, elle l'accompagnait opiniâtrement, l'enfant bleue. Il ne pouvait se délivrer de ce charme qui le cernait comme d'un clair frôlement: il se sentait captif d'une irradiation. Les mages parlent du corps astral, qui se dégage du corps réel, qui en est comme la forme immatérialisée jusqu'à n'être que de la lumière. Ainsi, mais à rebours, car ils émanaient de la mort non de la vie. les Mânes furent, en diaphanes ténèbres, l'extériorité intangible des êtres. Faustin était hanté par le fantôme d'une vivante, fait de jour et d'azur; et maintenant qu'il renonçait à nier cette présence persécutrice, que la détente de ses nerfs, naguère résistants, avouait leur défaite, il s'abandonnait en une lassitude de tous les vains efforts trop longtemps continués, et n'en pouvait plus, ayant, avec la fatigue du combat, l'hébétude de la capitulation. Éreinté, vaincu, une espérance lui vint pourtant,
lorsque, regardant autour de lui, il s'aperçut que l'instinct le ramenait vers le chez-soi où il avait coutume de trouver, après les angoisses du travail et les secousses de la vie, le bon accueil et le bon repos, le sourire et le sommeil. Il devait être sept heures. Sa femme l'attendait, aimable, enjouée, avec des caresses qui ne troublent pas, qui consolent. Peut-être il recouvrerait la paix dans la causerie du repas , dans la veillée sous l' abat-jour ; il se voyait tranquille, comme d'ordinaire, penché sur le carton entr'ouvert, les yeux mi-fermés, laissant aller sa main, sans volonté précise, espérant quelque forme nouvelle de la rêverie évocatrice du crayon, tandis queMmeLaveleyne, dans le grand fauteuil, les pieds aux chenets, la vieille chatte blanche endormie près d'elle sur la table, s'occupe à quelque raccommodage, ou lit, en remuant les lèvres, dans un livre qu'elle n'a jamais achevé, car le sommeil lui vient vite. A mesure que Faustin se rapprochait de son foyer, il avait moins de mépris de soi-même, reprenait de l'assurance, pareil à ces tout jeunes hommes près de rentrer, après une nuit d'inquiétante débauche, sous le toit maternel, qui rassérène et sauvegarde. La petite maison où il logeait, rue Notre-Damedes-Champs, 50, n'était pas éloignée de son atelier. Quatre portes plus loin. Il revit avec l'aise d'un
voyageur revenu de mauvais pays, les deux él de briques roses, en biais, au delà de la grille qui n'était jamais fermée. Il la poussa, suivit l'étroite allée qui entoure le parterre, mit sa clé dans la serrure, entra, se trouva dans la salle à manger, propre, simple, bourgeoise, buffet d'acajou, suspension de cuivre, où Mrae Laveleyne, debout près de la nappe mise, attendait, les yeux vers le cartel entre les deux fenêtres.
— Enfin! dit-elle, c'est toi! Comme tu es en retard, vilain !
Mais, dans sa voix, il n'y avait pas de reproche; un plaisir plutôt d'avoir attendu, puisque la joie du revoir s'augmentait des impatiences de l'attente; elle le prit par les mains, le baisa au front, puis, très vite, gaiment :
— Allons, à table, la soupe est servie. Si elle est froide, ce sera bien de ta faute !
Elle s'installa en face de lui ; elle avait un peu de l'air d'une ménagère paysanne qui accueille et gronde son homme, ou son garçon, dans la salle basse de la ferme.
Grasse, presque obèse, le buste sans corset dans le molleton sombre du corsage, Mme Laveleyne n'était pas jeune. Cinquante ans peut-être. La goutte gonflait les phalanges de ses petites mains courtes et bouffies. Mais, sous les bandeaux gris, ondes,
qui semblaient deux vieilles ailes caressantes, son visage, où survivait la grâce de la beauté ancienne, rayonnait doucement , tout bonheur et bonté. Bonheur fait de bonté précisément, joie de la joie des autres. Certainement, il n'y eut jamais une mauvaise pensée sous ce pur front pale, où les rides n'étaient pas pénibles ; les yeux montraient, sans orgueil, la sérénité invétérée des longues innocences ; la bouche, grande, où la courbe des lèvres avait naturellement la forme du sourire, faisait songer, même muette, même close, à de bonnes paroles.
Quand elle leva la tête, après le potage :
— Oh! mon Dieu, dit Mme Laveleyne, qu'est-ce que tu as, Faustin ?
Car,' maintenant, elle le voyait en pleine lumière sous la porcelaine opaque de la suspension.
Elle quitta sa chaise, s'approcha de son mari. Il s'était dressé en même temps qu'elle, par l'instinct peut-être de cacher son trouble dans la pénombre, au-dessus de F abat-jour. Elle lui mit un bras autour du cou, le serra contre elle en disant :
— Tu es pâle! tu ne manges pas? Voyons, tu as quelque chose?
Mais lui :
— Rien, je t'assure. Je suis un peu fatigué. J'ai
travaillé trop Longtemps. Tu sais, en travaillant, je m'irrite, je m'énerve. Ça ne venait pas Lien, aujourd'hui.
Elle secouait la tète, anxieuse. Il voulut mentir de nouveau, s'efforça de sourire, d'avoir l'air gai, bien portant; mais elle le regardait de tout près, les yeux sur les yeux ; ce regard, tendrement inquiet, chercheur de la véritable pensée, il ne pouvait l'éviter; quand elle eut dit encore : « Faustin! Faustin! tu as quelque chose ! » il sanglota tout à coup, or, sans force, s'abandonnant, il pleurait sur l'épaule de la maternelle épouse.
Faustin, à quatorze ans, n'avait jamais vu son père ; du moins il ne se souvenait pas de l'avoir vu. De sa mère, il savait qu'elle était morte, jeune, en un jour très lointain d'à présent. Son regret d'elle s'efforçait en vain de la rejoindre, n'avait pas où s'alimenter, pas même où se poser; et c'était comme s'il n'avait jamais eu de mère, puisqu'il ne pouvait pas la pleurer.
Il vivait, depuis longtemps, depuis toujours, lui semblait-il, dans le pays plat de Sologne, landes mouillées, marais, bruyères, auprès de son oncle Jaime, prêtre et chasseur : derrière l'église s'étendaient jusqu'au bout du regard des fanges, des roseaux fort giboyeux de sarcelles et de ma-
creuses; le jardinet du presbytère ouvrait sur une garenne. Faustin, enfant de chœur et valeton, servait la messe et la chasse, offrant avec un égal empressement les burettes de Vin et d'Eau et la poire à poudre. Entre les affûts ou les traques, la soutane troussée, et les saints offices, la chasuble de moire et d'or aux épaules, l'abbé Jaime, assis dans la salle basse de la cure, devant une table chargée d'in-quartos et de paperasses qu'on enlevait pour mettre le couvert, lisait dans de vieux bouquins, s'interrompait de lire pour rêver, les yeux au plafond, la mâchoire dans la main, avec une âpre grimace; pendant ce temps, Faustin, assis sur les carreaux, entre les pieds de la table, étudiait ses leçons ou feuilletait quelque missel à images. Mais le prêtre donnait peu d'heures à l'étude ou à la pensée. Très grand, presque géant, le visage maigre et acerbe, au nez courbe, aux lèvres sèches, sa forte musculature de quinquagénaire sobre et chaste s'accommodait mal du repos, voulait l'activité des enjambées en plein air, des pataugements dans les mares, des poursuites, à travers les hautes herbes, de quelque bête blessée, des retours à peine fatigués, la carnassière aux reins, pleine et sanglante. Dans le pays on racontait qu'il tuait avec furie et plaisir; bien qu'on l'aimât parce qu'il était probe et pur, pitoyable aussi avec
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une rudesse qui secoue et rend courage, on le craignait presque à cause de l'air féroce et content qu'on lui voyail quand il revenait de la chasse, des taches rouges aux mains; il ressemblait alors, disaient des vieilles, à quelqu'un qui vient défaire un mauvais coup et ne s'en repent pas.
Une personne de la bourgeoisie, Mme Ancéol, qui s'était retirée de la ville, assez jeune encore, habitait non loin de l'église dans une maison carrée, blanche et propre, avec son mari, vieux déjà, ou pareil aux vieux, estropié et bégayant; elle fit un jour reproche à l'abbé Jaime de ce cruel amour de la chasse, peu séant chez un ecclésiastique. « Madame, répondit-il de sa voix inégale et dure (il semblait que ses dents mordaient et concassaient dans les syllabes des résistances de cailloax), je crois qu'il y a des femmes merveilleusement tendres et douces, excellentes, parfaites; je le crois, puisque je vous vois. Mais tous les hommes sont méchants. Les prêtres comme les autres hommes. Moi, en outre, je suis en colère, depuis trente ans. Eh bien ! c'est très vilain de tuer de pauvres bêtes; je sais que ces meurtres ne me seront pas pardonnes; mais j'y use ma méchanceté naturelle et mon enragement : je fais du mal aux animaux, pour n'en pas faire aux gens. »
Faustin, lui, n'avait jamais pensé qu'on pût
adresser un reproche à son oncle. Il l'admirait sans réserve, avec un peu d'épouvante lorsqu'il le voyait achever d'un tour de main les oiseaux ramassés dans l'herbe, avec une ardente docilité, lorsqu'il l'écoutait, aux heures de l'enseignement, lui dire l'intrépide vertu des saints, l'obstination fougueuse des martyrs morts dans le ravissement et accueillis dans le royaume céleste pour n'avoir trahi ni leur Dieu ni leurs frères ; et son admiration devenait de l'extase, quand le prêtre se dressait devant l'autel en sa pompe sacerdotale, si grand, auguste et dur, presque effrayant, pareil (bien qu'il eut dans le geste plus d'affirmation que de foi et, dans les yeux, plus de volonté que de fanatisme) à ces terribles et magnifiques officiants, inquisiteurs ou templiers, qui, d'une irrésistible prière, à la veille d'un autodafé ou d'une bataille, contraignaient Dieu à l'implacabilité.
L'enfant grandissait sans alarme à l'abri de cette force brutale, qu'il sentait bonne; tranquille à cause d'elle, il était, à l'exemple d'elle, vigoureux, loyal, simple. Mais il ne devenait ni trop violent ni trop hardi, ayant naturellement l'âme douce. Puis, il y avait, près du presbytère, la maison de Mme Ancéol. Il y désapprenait, en présence d'une bonté infinie , d'une résignation toujours souriante, ce que l'oncle Jaime lui en-
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seignail de rudesse. IL n'y avait pas que des saints violemmenl stoïques, hautains, abrupts, émerveillement un peu effrayé des cœurs tendres; il y
avait aussi des saintes, très propices.
Celle-ci l'accueillait tous les jours. l'après-midi; jolie et bonne dame, blonde, avec beaucoup de cheveux, grasse, la peau couleur de lait, et si bien habillée d'une robe où il y avait de la broderie comme aux chasubles de Tonde Jaime. mais de la broderie blanche. Il la regardait s'empresser autour du mari infirme, pousser vers le poêle ou vers le soleil de la fenêtre le fauteuil roulant dans lequel M. Ancéol grelottait sous les couvertures.de la bave aux lèvres, le faire manger, sans dégoût de la bouche sale d'où retombaient les morceaux, sans impatience des rebuffades dont le malade, l'œil et la main hostiles, payait ces services. Quand il fallait porter le fauteuil dans une autre chambre ou dans le jardin, elle consentait à se laisser aider par Faustin, sans doute pour lui apprendre à être bon. Puis, dès que M. Ancéol s'était endormi, la jeune femme et l'enfant causaient ensemble, à voix basse, elle, sur sa chaise, les doigts occupés à des ravaudages ; lui, en face d'elle, timide, assis sur le bord d'un escabeau, faisant virer sa casquette entre ses mains. Plus souvent elle seule parlait; attentif, charmé, il ne plaçait que quelques mots çà et là, pour
montrer qu'écoutant et comprenant il était digne d'en entendre davantage.
Comme elle avait été élevée au couvent, elle savait beaucoup de ces contes que les religieuses apprennent aux novices et aux pensionnaires, contes à la fois enfantins et sacrés, où la merveille se mêle à la religion ; elle ne se faisait pas prier pour les dire, semblait y prendre plaisir elle-même.
Des fois, c'était l'histoire d'un jeune catéchiste, habillé d'une armure d'argent et monté sur un palefroi le plus beau du monde, qui après mille dangers dont le préserva une médaille bénite, venait prêcher la bonne nouvelle aux pays des Gentils, précisément devant la tour où une princesse était retenue captive par le mauvais roi son père lequel était possédé d'un diable appelé Termagant. Or, la princesse, qui était à la fenêtre, s'éprit, non pas du chevalier apôtre, mais du seigneur Jésus, dont il apportait la parole; la nuit même de Noël, elle descendit de la tour au moyen d'une échelle de soie, et se fit enlever par le jeune catéchiste qui, l'ayant prise en croupe, la remit en un moutier d'Ursulines où elle acheva ses jours dans les exercices de la plus austère dévotion; cela, au grand déplaisir de son père le roi païen, et surtout à la confusion du diable qui sïmaginait sans
doulc que, Lorsqu'on enlève une demoiselle, ce n'est pas pour la mettre en un couvent.
D'autres fois.M"10 Ancéol disait l'aventure de cette fille d'un riche marchand d'Ephèse qui, s'étant rendue ermite en une sauvage forêt habitée de lions, de léopards et de tous les méchants animaux, les amadoua si bien en les caressant de signes de croix, qu'ils devinrent doux comme des agnelles; loin de dévorer de vivantes proies, ils prenaient garde, en broutant l'herbe des clairières, de faire du mal, avec leurs langues, aux bestioles qui sont parmi les muguets et les boutons d'or. Un matin, un loup aussi grand qu'un ours apporta en présent à l'anachorète un nid de roitelets qu'il avait pris, de la gueule, bien doucement, à la fente d'une roche; mais elle ne voulut pas accepter cette offrande et le gronda fort de la peine qu'il avait causée au père oiseau, à la mère oiselle, en leur prenant leurs petits ; le loup comprit qu'il avait eu tort, bien qu'il eût agi dans une bonne intention, et il alla reporter le nid dans la fente du rocher. Un si extraordinaire changement dans les habitudes des bêtes farouches valut une grande réputation de sainteté à la fille du marchand; si bien qu'un jour le peuple d'Ephèse vint la chercher en grande pompe afin qu'elle fût la mère prieure d'une communauté composée de filles de rois récemment con-
verties, — il y avait bien quelques filles do comtes ou de marquis, mais c'était le petit nombre; et le monastère ressemblait à un palais d'or et de pierreries; au réfectoire, des anges, de la troisième hiérarchie à vrai dire, servaient les nobles nonnes, leur offrant dans des plats de vermeil la desserte des repas du ciel. Seule, la supérieure ne mangeait que du pain trempé d'eau, en une écuelle de bois. Elle mourut, très vieille, ayant fait tout le bien possible et donné tous les saints exemples! De cent lieues à la ronde on accourut pour assister à ses funérailles. Mais quelle fut la surprise des gens lorsque, le corps à peine hissé sur le char funèbre, éclatèrent des grondements et des rugissements qui étaient fort terribles, encore qu'ils semblassent attendris et plaintifs. C'étaient les lamentations de quatre animaux délégués aux obsèques de la sainte par toutes les bêtes de la forêt voisine. Personne ne s'avisa de les empêcher de passer, à cause des gueules qu'ils ouvraient en sanglottant ! et bien qu'il y eut là un empereur, deux rois, et même plusieurs évoques, c'est par un lion, un tigre, une panthère et un léopard, que furent tenus, avec les dents, les cordons du poêle
Mmfl Ancéol savait bien des histoires encore, reliques de naïfs évangiles perdus, traditions immémoriales que chantèrent peut-être à mi-voix,
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[très des berceaux des futurs martyrs, les premières mères chrétiennes. Elle disait le petil .lésus, presque petit Poucet, grimpant à un arbre, une nuit qu'il était perdu dans le désert avec Marie. Joseph et l'âne, pour voir s'il n'apercevrait point quelque lumière, puis frappant à la porte d'un redoutable bandit, ogre par surcroit, qui assassinait les gens sur les grandes routes, pour les voler, et se montrait très friand de petits enfants rôtis à point; mais Jésus était si mignon que le méchant homme ne lui fit aucun mal, ni à Marie, ni à Joseph; au contraire, il leur offrit à souper et ne se coucha pas de la nuit afin qu'il y eût un lit de plus pour les voyageurs ; « tu me re verras ! » dit Jésus, le lendemain, en quittant la maison du voleur; et ce fut, plus tard, le Bon Larron. Ou hien Mme Ancéol racontait que l'enfant divin ne pouvait s'endormir sous des branches, l'arbre eût-il été frappé de la foudre, sans qu'elles se couvrissent de fleurs ou de fruits, sans qu'elles fussent pleines tout à coup d'oiseaux voleteurs et chanteurs, qui étaient sans doute de petits anges : que, s'il entrait dans quelque temple d'Egypte, les idoles sur-le-champ descendaient de leurs socles de métal ou de marbre, se mettaient à genoux et le saluaient poliment de leurs mitres ou de leurs tiares; qu'ayant rencontré sur le chemin un
jeune garçon qui se lamentait et criait : « Je vais mourir! » parce qu'il avait été mordu d'une vipère, il lui dit : « Prends le denier que ton grand-père te donna ce matin pour aller te divertir avec tes compagnons ; prends-le de ta main mordue ; de ta main mordue donne-le au mendiant de la route; et tu seras guéri, si tu Tas donné sans regret! » Ces légendes, et d'autres plus futiles, sortes de contes de ma Mère l'Oie où c'est la Vierge qui est la bonne fée, Joseph qui est le bon enchanteur, et Jésus qui est le Prince, ou le Dieu Charmant, ravissaient Faustin, faisaient que, les soirs, avant de s'endormir, il lui arrivait d'en imaginer de pareilles. Elles mettaient dans son esprit autant d'ingénue chimère, de rêveuse douceur, que les hauts mystères et les pieux héroïsmes, enseignés par l'oncle Jaime, y mettaient de religion et de fermeté. Mme Ancéol jugeait bon sans doute qu'à la foi en les vérités augustes, s'ajoutât, chez cet enfant, la foi en d'aimables mensonges; celle-ci, souvent, car le cœur et l'esprit s'en enchantent, est la plus durable des deux, et, par l'habitude d'illusion qu'on en garde, elle aide à ne pas perdre l'autre tout à fait. Homme, on ne croit pas en Dieu, si l'on n'a pas cru, tout petit, les contes de sa nourrice.
Mais, durant les après-midi, l'été, près de la
fenêtre ensoleillée, l'hiver, près du poêle de la salle à manger, M"10 Ancéol ne disait pas à Fatistin que ces menues historiettes sacrées, contées d'ailleurs avec un peu d'innocente malice dont l'enfant ne s'apercevait pas. La dévotion, en elle, ne fut pas innée, ne lui prenait qu'une part de l'esprit. C'était par un éloignement instinctif de la révolte et par une longue habitude de résignation, qu'elle remplissait ponctuellement et loyalement ses devoirs de chrétienne ; comme elle avait accepté la vie, elle. acceptait la religion, en souriant; et, à cause des soulagements qu'elle y avait trouvés, elle la conseillait à d'autres : elle croyait qu'il est doux et salutaire de croire. Entre elle, si aimable, et l'oncle Jaime, si dur, il y avait peut-être cette ressemblance, en ce qui concerne la foi, qu'ils l'avaient subie ou voulue plutôt que naïvement reçue comme une céleste grâce; et ils s'y tenaient (résolus à ne point douter), elle, avec humilité, lui, avec orgueil, parce qu'ils l'avaient trouvée consolatrice. Mais toute leur âme ne lui appartenait pas. Mme Ancéol, après avoir aidé Faustin à faire ses devoirs, lui parlait aussi des choses de ce monde, en propos simples, harmonies à l'intelligence de l'enfant; leçons parfois sublimes, mais toutes petites, comme est petit le grain de la moisson future. Elle lui enseignait qu'il suffît d'être bon ici-bas
pour moins souffrir. Elle laissait de côté le paradis qui récompense, plus tard; elle affirmait qu'on peut être heureux, dès la terre, si l'on n'est pas mauvais. Mais c*est très difficile, de ne pas être mauvais, au commencement surtout, avant l'habitude. Car d'autres le sont, qui vous tourmentent, vous irritent, vous poussent, par l'injustice, à la méchanceté, ou bien, par leur exemple, vous conseillent d'être méchant comme eux, tant ils ont l'air de prendre plaisir à l'être. Il ne faut pas croire à ces semblants. Ils sont bien torturés, le soir, dans leur lit, bien qu'ils aient monté leur escalier en riant, ceux qui dans la journée ont causé du mal à quelqu'un. On ne s'imagine pas comme cela fait de la peine d'en avoir fait ! et c'est celui qui a subi le dommage, qui en souffre le moins. « Voilà, Faustin, ce qu'il faut bien que tu te mettes dans la tête : un homme riche refuse l'aumône à un pauvre homme et s'en va ; qui est le plus à plaindre des deux? le pauvre qui n'aura pas de pain à son souper, ou le riche a qui l'on servira beaucoup de bonnes choses dans de la porcelaine peinte d'oiseaux et de fleurs? tu crois que c'est le pauvre? tu te trompes ! c'est le riche, parce qu'il pense à l'autre, qui n'a pas de quoi souper. — Mais s'il n'y pense pas? » objectait Faustin. Madame Ancéol répondait, gravement : « Je
te jure qu'il y pense! Si on lui demandai : ■• Y pensez-vous? » il se mettrait à rire, ou aurait l'air de ur
pas savoir de quoi on lui parle. Comment se souviendrait-il, lui qui mange, de quelqu'un qui est à jeun? Et il dirait au maître d'hôtel: « Offrez-moi donc encore de ce plat! » Mais je te jure qu'il y pense; et il vaut mieux avoir faim. »
Elle donnait d'autres exemples de la souffrance moins pénible à celui qui l'endure qu'à celui qui la cause. Un jour, sur une grande route, quelqu'un s'enfuyait en poussant d'affreux cris : « Ah ! mon Dieu! Ah ! mon Dieu! que je suis à plaindre! que je souffre! a Un passant dit à l'homme qui s'enfuyait : « Qu'est-ce qui vous prend? pourquoi vous lamentez-vous ainsi? — Parce que j'ai mis le feu à la ferme qui est là-bas, de l'autre côté de la colline. — Oui, oui, je vous comprends. Vous avez peur d'être arrêté par les gendarmes et d'être mené devant les juges. — Non, mes précautions étaient bien prises, je serai de l'autre côté de la frontière avant qu'on ait songé à me poursuivre. — Alors, pourquoi vous désolez-vous? Le malheureux, c'est le fermier, car sa maison est en flammes, et sa grange et son étable! — Non. Ce n'est pas lui. C'est moi, le malheureux, c'est moi seul, car je sens mon cœur qui brûle! oh! mon Dieu, comme mon cœur brûie ! » Et c'était l'incendiaire qui était l'incen-
dié. Quelquefois, Madame Ancéol, plus pensive, s'inquiétant moins, semblait-il, d'accommoder sa parole à la portée de l'enfant qui était là, racontait, les yeux au loin, l'histoire d'une pauvre femme que, très longtemps, on avait cru bien à plaindre. A plaindre, eh! bien oui, elle l'était en effet, parce qu'elle avait pour mari un homme cruel, qui faisait de vilaines choses, qui disait de vilaines paroles. Elle aurait peut-être désespéré, si elle ne s'était tournée vers Dieu qui est bon et qui console. « Car, tu sais, Faustin, il y a Dieu aussi! » Mais le mauvais homme tomba malade, en punition de ses fautes; et la femme, qui n'était pas méchante, trouva tant de bonheur à le soigner, à le veiller, à le rendre moins misérable, qu'elle fut bien récompensée des douleurs qu'elle avait eues autrefois. Souvent, en parlant ainsi, madame Ancéol se levait, allait vers son mari, lui mettait la tête en meilleure place sur l'oreiller du fauteuil, revenait, le visage très heureux, se rasseyait, achevait : « parce qu'on n'a jamais de chagrin quand jamais on n'en a fait à personne. » Faustin, en sa toute petite enfance, comprenaitil? il sentait du moins entrer dans lui, même quand elle ne parlait pas du ciel, un céleste ravissement. Et bientôt ces deux êtres, enfant sans mère, femme sans enfant, s'aimèrent d'un amour
qu'augmentait une réciproque gratitude, chacun d'eux trouvant en l'antre ce qui lui avait si longtemps manqué. (Juand venait l'heure de rentrer à la cure, Faustin s'attardait longuement sur le cœur de Madame Ancéol qui ne rouvrait qu'à regret ses bras.
Par les enseignements du prêtre et de la maternelle amie, entre leurs exemples, l'âme de l'enfant devenait de jour en jour plus forte et plus tendre; mais la tendresse prédominait en elle, soit que les leçons de Mme Ancéol, à cause même de leur douceur, fussent plus efficaces que celles de l'abbé Jaime, soit qu'à les recevoir cette âme se trouvât mieux disposée par sa propre affectuosité, qu'elle tenait peut-être du père inconnu ou de la mère ignorée. D'ailleurs, en son développement, nulle précocité alarmante; Faustin, à chaque moment de sa croissance morale, éprouva et pensa comme, à ce moment, sa nature étant donnée, il fallait qu'il éprouvât et pensât ; pas d'heure à laquelle il ne dût un progrès sentimental et intellectuel, sans pressentiment anxieux du progrès futur. En même temps, son être physique, dans le plein air, par les bons exercices de la chasse, se renforcissait graduellement, sans retard ni hâte, sans puérilité trop persistante ni virilité trop prompte. De sorte qu'il ressentait, doux de cœur, simple
•l'esprit, sain pe corps, Taise des éclosions normales.- 11 «Hait content, toujours et tout entier. La vitalité récente, à chaque instant recrue, activait son geste et sa parole, animait sa franche face un peu rougeaude sous le haie, où la langueur bleue des yeux s'affermissait de loyauté et d'assurance, où les narines battaient comme aspirant de la joie; point las d'hier, ravi d'aujourd'hui, dispos pour demain, il allait au-devant de l'avenir; et quand, après la nuit, bien dormie, il descendait l'escalier vers son oncle qui l'attendait, les livres déjà ouverts ou le fusil de chasse à l'épaule, on eût dit que son rire, dans la maison réveillée, sonnait la diane de la vie.
Une seule gêne, souvent cruelle : pourquoi ne lui avait-on rien appris de sa mère, morte, de son père vivant? Chaque fois que Faustin interrogeait à ce sujet l'abbé Jaime, celui-ci lui imposait silence d'un grognement de colère, avec l'air d'un dogue qui va mordre ; alors, le prêtre avait dans l'œil cette frénésie haineuse dont il achevait les bêtes blessées. La douceur de Mme Ancéol n'était pas moins discrète que la fureur de l'oncle : si Faustin hasardait quelque allusion à ses parents, la jeune femme feignait de ne pas entendre, parlait vite d'autre chose ; s'il insistait, elle faisait du bruit avec sa chaise, ou bien laissait tomber
UOMAN C INTEMPORAIN loi
quelque objet, pour éveiller son mari; el l'enfanl avait remarqué que, ces jours-là. M"" Ancéol, à l'heure de la séparation, L'embrassait plus tendrement, plus Longuement. Pour qu'on le lui cachai ainsi, il fallait qu'il y eût, dans ce qu'il aurait tant voulu connaître des choses bien tristes ou bien terribles. En son ignorance de la vie, aucune supposition précise ne lui était possible. Mais il était persuadé d'an malheur, irrémédiable peutêtre, et très affreux. Cette conviction se fortifia d'un incident qui lui demeura obscur, mais que. d'instinct, il sentit n'être pas sans rapport avec l'objet de son inquiétude.
Une fois — c'était peu de temps avant sa première communion — il se détourna tout à coup du petit livre où il étudiait le catéchisme.
— Mon oncle !
— Quoi?
Après un silence :
— Rien, répondit l'enfant, très étonné.
En effet, il n'avait rien à dire. Il cherchait... non... rien. Pourtant, il avait éprouvé le besoin de parler. C'avait été comme si quelqu'un, en lui. l'eût poussé à avertir de quelque chose. Avertir? de quoi? il ne savait. C'était étrange. D'autant plus qu'il ressentait un malaise avec de l'alarme encore, comme lorsqu'on a été sur le point de commettre
une action qui n'aurait pas été honnête. Troublé, il se remit à lire.
Tout à coup :
— Mon oncle, c'est Raymond qui entre, le matin, 'lans la cuisine pour voler ce qui reste du souper, vous le ferai prendre, si vous me donnez quelque chose pour ma peine.
Il se leva, stupéfait. Pourquoi avait-il dit cela? C'était vrai : Raymond, le fils d'une très pauvre femme infirme et vivant d'aumônes, avait été vu par Faust in, la main dans le garde-manger. Mais pourquoi Faustin, lui, avait-il lâché cette parole? Outre que le crime du petit larron n'était pas bien grand — des reliefs dérobés pour la pauvresse — ce n'est pas une raison, parce qu'un autre a fait une faute, pour en être le dénonciateur. Et il avait offert de faire prendre Raymond! Et, pour cela, il avait demandé une récompense? il restait hagard, hébété.
Puis, comme lorsqu'on a honte, il eut envie d'être seul, d'être loin... il se leva...
Mais l'oncle Jaime était debout, sur le seuil, énorme, terrible, la face convulsée d'une si grimaçante exécration que l'enfant tomba sur les deux genoux, avec un cri de peur; et, d'une main qui s'abattit comme une serre, il fut empoigné par les cheveux, enlevé, emporté. Il ne criait plus, ne
pleurait pas, malgré la douleur à cause des cheveux presque arrachés. Le prêtre se précipitait, le h'iiaut haut et loin de soi, comme avec une rage où il y a du mépris. Il poussa des portes, ou les enfonça. Ils furent dans l'église ; l'enfant, lâché, tomba sur les dalles. Mais, d'une bourrade dans les reins, l'oncle Jaime l'obligea de se redresser, et le poussant vers un tableau où était représentée la Cène :
— Regarde!
— Quoi? qu'est-ce que je dois regarder? bégaya Faustin.
— A côté de Notre-Seigneur, cette face, hideuse, qui se penche, qui écoute.
— Oui, oui, je vois.
— Qui est-ce?
— C'est
— Qui est-ce? voyons, répondras-tu?
— C'est Judas...
— Oui, dit le prêtre, c'est toi!
Et il ajouta, en jetant de la menue monnaie sur les dalles :
— Tiens, voilà ton argent, misérable! à présent, va te pendre.
Faustin s'était prosterné, geignait, suppliait, demandait grâce, les épaules sursautantes. Mais le prêtre, sans autre parole, sortit. L'enfant, brisé,
il»- pariant que difficilement à se mettre debout ; il lui semblait qu'il avait sur tout le corps le poids dune malédiction : il se traîna, traversa l'église, gagna sa chambre, où il se renversa sur le lit. comme une planche qui tourne et tombe; et il ne bougeait plus; il était tout raide, pareil à un cadavre. Quand il rouvrit les yeux, faible, en cette inconscience encore qui reste des longues maladies ou des profondes secousses, il vit Mme Ancéol assise à côté de son lit et s'écria! Elle lui fit signe de se taire, se leva pour verser dans une tasse la potion ordonnée par le médecin. Mais l'abbé Jaime ne parut point, ni ce jour-là ni les jours suivants. Si l'enfant, non sans un frémissement, s'informait de son oncle : « Il est en voyage, il reviendra bientôt, net'inqniètepasdelui, » répondait Mme Ancéol. Faustin le revit en effet, lorsqu'entré en convalescence il put descendre dans la salle basse. Le prêtre avait -il été malade, lui aussi? Il était plus maigre, plus pâle, avec l'air plus dur; il y avait dans ses yeux la brutalité d'une menace. Pourtant, il embrassa l'enfant, et la vie reprit, pareille à ce qu'elle avait été naguère. Jamais entre eux il ne fut question de cette aventure. Mais Faustin, longtemps, en garda une tristesse. Il s'expliquait, vaguement, la colère qu'avait montré l'oncle Jaime ; il ne s'expliquait pas pourquoi il
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avait été un dénonciateur, lui ! Qui donc Lui avait soufflé les perfides paroles, l'offre de livrer Raymond pour un salaire? Pendant plus d'un mois il
ne put passer devanl le Judas de la peinture sans qu'un frisson lui courut les reins.
Mais cette impression peu à peu s'atténua, s'effaça, ne lui laissant que le soupçon d'une analogie, pas devinée, seulement pressentie, avec un autre événement, ignoré, lointain... D'ailleurs un nouveau souci, charmant et ardent, venait de le prendre, le divertissait de toute autre préoccupation.
Un jour qu'il recopiait un devoir, de la plume à la fois active et distraite des écoliers, il s'interrompit, inconsciemment, de tracer des lettres ; ce qu'il mettait sur le papier, ce n'était pas les phrases françaises ou latines d'une version ou d'un thème, mais des lignes formant des ressemblances d'êtres et de choses. Pourquoi donc avait-il dessiné, au lieu d'écrire? Pris d'il ne savait quel besoin d'exprimer, non par les signes de l'alphabet, des pensées, des images, il dessinait, dessinait encore, tournant les feuillets, les remplissant de figures qui, lui semblait-il, sortaient de ses doigts sans avoir passé par son esprit. Et à regarder ces imitations d'existences, dont il était l'involontaire créateur, il s'étonna, s'épouvanta même, heureux
cependant, du pouvoir qui était en lui, fut comparable à une vierge qui, éveillée en sursaut, sent, pour la première fois, se prouver en des affres exquises sa nubilité récente ; le cahier déchiré, il s'enfuit à travers champs, comme poursuivi par le remords d'un sacrilège.
Mais, bientôt, il ne trouva plus que des délices en ce qui lui avait causé tant d'effroi, ainsi que la vierge, par l'accoutumance, se complaît aux pressentiments nuptiaux. Il accompagna moins souvent l'oncle Jaime chasseur à travers la lande et l'étang; pendant des heures entières il demeurait penché sur une grande feuille où il crayonnait d'une main opiniâtre en qui convergeait toute sa vitalité. Mais ce n'était pas d'après les objets autour de lui qu'il dessinait. Rarement le besoin le hanta d'imiter les arbres, les fleurs, les marais lointains où le soleil couchant noyait sa pourpre sombre. Cette unique urgence : la réalisation de l'irréel. Il coulait de ses doigts, sur le papier, l'âme que lui avaient faite par ses enseignements l'abbé Jaime et par ses contes Mme Ancéol; seule, la chère obsession de leurs présences humanisait la spiritualité de ses réminiscences.
Avec une puérile maladresse, il mettait au gibet, pareils à d'indomptables vaincus, des chrétiens qui jetaient dans le suprême cri du martyre
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le défi à la douleur humaine et leur volonté des paradisiaques récompenses! et les suppliciés ressemblaient à l'oncle farouche, templier ou inquisiteur. Une fois môme, sur la page, un Jésus, non pas humble et tout le corps plaintif, mais hautain et comme infatué de ses souffrances, monta vers le calvaire, ayant à l'épaule au lieu de la croix une carabine de chasse; on aurait dit, tant il avait l'air robuste et dispos, et menaçant, qu'il allait faire feu sur ceux qui l'affrontaient de rires et de huées! Et de l'autre côté de la feuille, le Christ au tombeau crispait ses immobiles poings, en la colère du trépas.
Mais, plus souvent, Faustin dessinait les chimères qu'il tenait de Mme Ancéol. Le divin Enfantelet cueillait des fleurs dans un jardin, où l'on voyait sur sa chaise une madame Marie habillée d'un peignoir brodé, qui ressemblait à la bonne voisine. Ou bien c'était l'arrivée, de nuit, dans la maison du bon larron, Jésus entrant le premier, avec un air de crânerie, l'âne restant à la porte, les oreilles dressées d'une défiance. Ou bien s'épanouissait un rosier au-dessus du berceau sacré qu'enveloppaient des palpitations de colombes. Ou bien, sur les bords du Jourdain, le fils de Joseph jetait dans l'air des oiselets de sable, qui prenaient vie et vol!
Puis, les soirs, avant de s'endormir, ensommeillé déjà. Faustin voyait, à travers les cils, an loin, si loin, de petits garçons lumineux de cheveux dorés et de nimbes, qui jouaient sur des genoux d'ogres sans cruautés, ou, armés de paliin-> et de lilas, combattaient triomphalement des démons aux armures de feu. montrant, quand ils levaient leurs visières, des faces horribles de Judas ! Mais la vision-rêverie qui lui était la plus familière, c'était, sur la colline du Sacrifice, celle d'un Emmanuel, non pas colossal et rude comme l'abbé Jaime, ni terrible, mais petit et faible, très petit. pas plus grand que lui, Faustin. et lui ressemblant : et à mesure que, meurtri, saignant, pleurant, il montait, le Piédempteur-Enfant — c'était, bientôt. Faustin lui-même — voyait d'abord de loin, puis de moins loin, puis de tout près, MmeAncéol, vêtue de blanc comme les martyres des cirques et clouée sur la croix où elle avait précédé Jésus ! mais on l'y avait mal clouée sans doute , car lorsque , lui , on l'y mettait à son tour, elle rapprochait ses bras, l'enlaçait, le serrait contre elle, le berçait, jusqu'à ce qu'il s'assoupît comme en un berceau fait de caresses maternelles, tandis que tout le monde, autour d'eux, sans méchanceté, chantait les airs qui endorment les petits enfants !
En ses travaux d'artiste ingénu, en ces songe-
itoM \N CONTEMPORAIN 10'.»
ries qui en étaient L'aimable préparation on le
ouvenir, Faustin us;iit toutes les heures que
lui laissaient l'étude el Les exercices physiques
ordonnas par l'oncle Jaime; et il pensait, l'air ii< r, «je serai un grand peintre! ». Pour surcroît «le bonheur, s'ajoutait à Taise de sa santé morale et corporelle, un bel espoir de labeurs et de gloire.
11 arriva que le facteur, vers le commencement du diner, entra dans la salle basse de la cure, remit une lettre à l'oncle Jaime.
Dès les yeux jetés sur l'enveloppe, le prêtre cracha un blasphème! puis, debout, il porta la lettre s dents pour la lacérer et la mordre. Non, il L'écarta de sa bouche, en un frisson de dégoût, ainsi qu'on ferait d'une chose qui pue, et, avisant la cheminée flambante, commença le geste d'y jeter le papier. Mais il vit Faustin, s'arrêta ; il considéra l'enfant, d'un regard étrange, où il y avait tantôt de la pitié, tantôt de la haine, ou, enfin, il n'y eut plus que de la haine; et, l'enveloppe déchirée, il lut.
D'un coup de poing sur la table, il fit sursauter la soupière et les assiettes.
— Mon oncle ! mon oncle ! qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que c'est que cette lettre?
Maintenant, le prêtre marchait d'un mur à l'autre, avec des grimaces de rage, joignant parfois les
mains comme dans une intention d'étranglement : une chaise était là; d'un coup de pied, il l'envoya contre la fenêtre dont les vitres brisées tombèrent en un bruit de cassure fatale.
L'enfant tendait, les bras, éperdu de peur. 11 ne comprenait rien, ne soupçonnait rien, était sur, seulement, qu'une chose effrayante venait d'arriver, avait l'impression que toutes ses joies et sa quiétude et ses espoirs s'annulaient en cette minute; qu'une nouvelle destinée se substituait, brusquement, brutalement, au bel avenir rêvé. Quelqu'un qui, marchant depuis le matin dans une plaine, verrait tout à coup, par un tremblement de terre, le sol, sous son pied levé, se lézarder en gouffre, n'aurait pas plus que Faustin en ce moment l'épouvante de l'engloutissement. Il ne pleurait pas, terrifié.
L'abbé Jaime s'était arrêté dans une encoignure de la salle, le dos à la lampe; on ne voyait de lui que sa soutane et sa tonsure. Il resta longtemps dans ce coin, regardant la muraille, parlant à la muraille, en des crissements. Enfin, il se retourna. Sa face, crispée, mais immobile, exprimait une haine morne, une glaciale répulsion. Il avait l'air d'avoir pris, non sans de longs combats, une résolution implacable ; et son calme était d'autant plus terrible qu'il semblait fait de frissons pétrifiés.
Marchant vers son neveu, L'abbé Jaime dit sèchement :
— Comment t'appelles-tu?
— Comment je... ? balbutia l'enfant.
— Comment t'appelles-tu?
— Faustin.
— Après?
— Laveleyne.
— Non. Tu ne t'appelles pas Laveleyne. Moi non plus je ne m'appelle pas Laveleyne. Ton nom, c'est Klotz. Mon nom, c'est Klotz. Nous nous appelons Klotz, toi et moi, comme ton père.
Il s'efforçait de demeurer paisible. Il ne put, il continua entre ces dents grinçantes :
— Tu entends bien? Klotz, comme ton père. Désormais, si des gens, en passant dans la rue, s'écrient : « Tiens, Klotz! » c'est toi qui te retourneras. Car tu t'appelles Klotz, car tu as un père, qui s'appelle Klotz.
Il ne se maintenait plus, il criait :
— Klotz ! Klotz ! c'est notre nom, à nous trois ! C'est aussi le nom qu'on a donné à des chats ou à des chiens !
Il répétait, la voix sifflante :
— Klotz! Klotz! Klotz!
Puis, avec un air d'appeler une bête qui se serait cachée sous la table :
— Eh! viens, viens donc, Klotz! on ne te battra pas! tiens, voilà ta pâtée! allons, viens donc, Klotz! Klotz! Klotz!
Mais, d'un effort qui lui roidit brusquement tout le corps, il s'obligea au calme. Après un silence où s'assourdit aussi le grincement des dents :
— Voilà, reprit-il. Ton père s'appelle Klotz. 11 m'écrit et te réclame. C'est son droit. La gendarmerie viendrait te chercher si je ne te rendais pas. Tu étais Laveleyne, comme ma mère; tu es Klotz, comme ton père. Tant pis pour toi. Je n'y puis rien. Je t'avais pris, on te reprend. A la bonne heure. C'est une chose toute naturelle. Monte làhaut, mets tes effets dans une malle. Je te conduirai à Paris, chez ton père, qui s'appelle Klotz, et nous ne nous reverrons plus, parce que tu t'appelles Klotz. Allons, dépêche-toi. Tes effets, dans une malle.
11 avait tiré sa montre, il dit :
— Nous aurons le temps, en marchant vite, d'arriver à Romorantin pour le train de neuf heures quarante. Va, va, fais ta malle. Tu colleras un papier sur le couvercle et tu écriras sur le papier : « Klotz, à Paris. »
Froid, il était plus effrayant.
— Mon oncle! mon oncle ! bégayait Faustin.
— Ta malle, te dis- je.
LViii'.ini monta dans Ba chambre, mit quelques
bardes dans une serviette quïl noua, redescendit et attendit, hagard.
— En route, dit le prêtre.
— Mais...
— Quoi?
— Mais... madame Ancéol...
L'abbé Jaime éclata de rire.
— C'est une honnête femme, madame Ancéol î toi, tu t'appelles Klotz.
Et il poussa l'enfant devant lui. Sur la route, pas une parole : l'oncle, résolu au silence; l'enfant, devinant bien qu'il n'obtiendrait aucune réponse, et, aussi, plein de la crainte d'apprendre ce qu'il aurait voulu savoir. Klotz ! Cette syllabe que le prêtre avait proféré comme une formule exécratoire, qu'il avait sifflé comme un appel à des bêtes, lui tintait dans l'oreille incessamment. Pour lui. « Klotz » n'était pas qu'un nom, c'était un mot d'une langue inconnue, signifiant toutes les ignominies, tous les désastres; et il lui semblait que les chuchotements des branches, et les huhulements des effraies, de sapin en sapin, le long de la route dont la lune coupait l'ombre, disaient derrière lui : Klotz ! Klotz ! le chassaient avec cette parole qu'il ne comprenait pas, mais qu'il sentait infâme, et qui était son nom. Dans le train, ses
rares sommeils furent hantés de formes noires, fartives, tournant à demi des faces blêmes, et disparaissant vite devant un tumulte de foule, qui les montrait du doigt en criant : « Klotz ! Klotz ! Klotz! » Il se réveillait, de la sueur froide partout. à cause de ces cauchemars. L'abbé Jaime immobile dans un coin du wagon regardait rageusement la nuit d'hiver pleine de froides étoiles, avec l'air de quelqu'un de lésé ou d'outragé, qui demande compte. Et l'enfant fermait les yeux pour ne pas voir le redoutable prêtre, n'osait pas se rendormir, de peur que reparussent les sinistres fantômes à qui l'on jetait son nom comme une suprême injure. Les deux voyageurs arrivèrent à Paris dans la matinée. C'était en décembre. Il pleuvait. Une pluie grise, comme sale, des gouttes de boue. Ils montèrent dans un fiacre. L'oncle Jaime avait jeté une adresse au cocher. Faustin n'entendait rien, ne voyait rien ; glacé de stupeur et froid, le front à la vitre, il ouvrait de grands yeux hébétés. La voiture, dans une rue étroite, après des cahots sur des pavés défoncés, s'arrêta. L'oncle et le neveu descendirent, devant une maison dont le rez-dechaussée était occupé par une boutique de friperie laissant pendre des jupes en loques, des uniformes, et montrant, sous des vitrines en pente; des sabres de cavalerie parmi des montres et des miniatures.
KOMAN CONTEMPORAIN 118
A côté de la boutique, une très étroite porte ouvrail sur un couloir carrelé de briques déroi
qui s'allongeaient entre des murs jaunâtres moisis d'humides salissures. L'abbé Jaime s'engagea dans ce couloir, avisa, après avoir monté les marches d'un escalier de bois sans rampes entre les deux parois, un guichet dans un trou de mur.
— Nathan Klotz?
— Au troisième, au dessus de l'entresol, à gauche. Alors, se tournant vers Faustin :
— ■ Monte trois étages, sonne à la porte qui est à gauche. Ton père est là. Il s'appelle Klotz. Adieu.
— Mon oncle! sanglota l'enfant en se jetant sur le prêtre, en l'enlaçant de ses bras éperdus.
Mais l'autre :
— Je te dis que c'est ton père. Il loge dans cette maison. Il te réclame. Je te rends. Je te dis cela, je n'ai pas autre chose à te dire. Toi aussi, tu t'appelles Klotz.
Et, sa soutane arrachée des doigts crispés de Faustin, il dégringola l'étroit escalier, enfila le couloir; le noir de la robe longea le jaune du mur, tourna, disparut.
Faustin, son paquet de hardes à la main, montait les trois étages; la rampe humide lui poissait la main ; des fenêtres étroites, sous des réflecteurs d'acier poussiéreux, versaient la pénombre sale
dune étroite cour sur les marches de bois décirér sur les murailles dont s'effritait le plâtre peinturé de verdures. L'enfant s'arrêta devant une porte où ces mots étaient gravés sur une bande de cuivre : « Entrez sans frapper ». Il frappa cependant, et attendit. Rien, le silence. Il frappa encore. Nulle réponse. Il n'osait pousser cette porte derrière laquelle il y avait l'inconnu de sa prochaine existence ; il avait peur de pénétrer, dans son avenir, peut-être infâme, horrible sans doute. Il ne pouvait rester toujours là cependant. Il s'enhardit, tourna un bouton, fit un pas ; il n'avait aucune idée de ce qui allait lui apparaître. Il vit une petite pièce carrée, très haute, qu'empoussiérait le jour terne de l'unique croisée, sans autre meuble qu'une banquette dont le cuir bavait de l'étoupe ; dans l'air gris, il y avait une fadeur de mouillé et de moisi où se mêlaient, par une porte entrouverte, des bouffées graisseuses de cuisine.
— Qui est là? cria une voix rêche.
Faustin se retint à la banquette, le cœur lui manquant.
— C'est... moi, balbutia-t-il en un recul instinctif.
— Qui ça, vous?
Comme une bête hargneuse débusque, une femme parut, pas vieille, l'air vieux, haute et
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maigre, en un peignoir de barêge mauve, à fleurs, déteint, sali, effiloqué, qui baillait, sans ceinture, lâche et traînant, sur une chemise de flanelle jaunâtre, sans boutons; de son visage à la peau sèche, saurie eût-on dit, on ne voyait d'abord que le nez, très mince, démesurément long, bossue comme un bec d'ara ; elle tenait à la main une poêle où du sang de poulet, noircissant et se coagulant, grésillait dans de l'huile pétillante.
— Qui demandez-vous?
— Je...
— Mais, tiens, au fait, dit-elle, ce doit-être le petit. Oui, oui. Ça doit-être lui. Tu as du nez, toi, ajouta-t-elle, tu arrives pour le déjeuner, tout juste.
Puis, poussant un battant de cuir :
— Dis donc, papa, cria-t-elie, c'est ton fils qui est arrivé!
Papa ! Il tressaillit. Alors, c'était sa sœur, cette femme? Et elle ne l'embrassait pas; mais il préférait qu'elle ne l'embrassât point. D'ailleurs, il n'eut point le temps de songer à cela. De la chambre voisine, Nathan Klotz répondait :
— Ah! ah! il n'a pas perdu de temps en route. Fais-le entrer.
Faustin frissonna. Son père était là, si proche. Il allait voir son père, et il n'avait pas de joie.
Non, de la peur, avec une envie de fuir. Oh! comme il aurait voulu s'échapper, rejoindre l'oncle Jaime, se cramponner à la soutane, pour être emmené, emporté, très loin. Nathan Klotz dit encore :
— Allons, est-ce pour aujourd'hui? qu'on le voie, puisqu'il est là.
Cette voix glaçait l'enfant. Elle était lente et rauque. Ou l'eût dite arrachée d'un gosier rebelle. Une voix, non pas d'homme, mais de bête à qui Ton aurait appris des mots; elle croassait plutôt qu'elle ne parlait.
Cependant, la femme, en dirigeant vers lebattani pas refermé la poêle où s'apaisait le grésillement de l'huile :
• — Eh bien! est-ce que vous êtes sourd, vous? entrez, puisque votre père vous appelle.
Comme quelqu'un qui s'approche d'un trou. Faustin, le cou entre les épaules, s'avança, s'insinua par rentre-bâillement, se trouva dans l'autre pièce, resta immobile, les reins à la muraille, les mains écarquillées à plat sur le papier nitré dont il sentait le froid lui entrer par les paumes jusqu'au cœur. Et ses yeux, agrandis par l'épouvante, ne voyaient rien, sinon, au-dessus des registres verts angulés de cuivre qui chargeaieni un bureau, une tète de vieux, le regardant.
Cette tête, hideuse, ne ressemblait à celle d'au-
«-mi autre homme; Longue, étroit»', le crâne en pointe comme si jadis on L'avait, malléable encore, pressé entre deux planches, elle allongeait et recourbait un nez énorme, rostre plutôt que nez. vers La fuite, tout à coup, d'un bas de visage, ici poilu de touffes roussâtres, là, squameux de mentagres, qui aurait paru sans bouche, tant les lèvres étaient blêmes et minces, si deux dents n'eussent sailli de la mâchoire inférieure, larges et noires, laissant voir dans leur intervalle une bouffissure de langue; toute la peau de la face avait la couleur et les ravinements d'une croûte de plaie, croûte où les petits yeux, sans cils ni sourcils, jaunes et roses, pleurnicheurs, ressemblaient à deux trous suintant del'ichor; les paupières aux bords saignantsr sans cesse mouvantes ainsi que chez certains oiseaux de nuit, et, tour à tour, découvrant et recouvrant toute la cornée, s'échancraient en ulcère ou se joignaient en suture. Et à la laideur de cette tête s'ajoutait le sacrilège d'une parodie : de la raie qui divisait la cime du crâne, une soyeuse chevelure, comme aux images du Rédempteur, fluait des deux côtés du visage vers les épaules, en longues annelures d'un blond pâle et sale, très douces, comme plaintives.
Nathan Klotz s'érigea sans secousses avec la lenteur de détente d'un arc dont la corde glisse
peu à peu. Long, maigre, pas de chair, rien que de la peau ou saillait la pomme d'Adam, son cou sans linge, que serrait un collet de drap crasseux, fut visible, et graduellement, jusqu'aux hanches, une redingote, luisante d'usure, tavelée partout de macules invétérées, boutonnée étroitement de boutons qui montraient la rondelle de bois de leurs moules. Puis, en un glissement le long du mur, il sortit de derrière le bureau chargé de registres. Le vêtement, évasé en jupe, lévite plutôt que redingote, descendait, plus malpropre vers le bas, et s'effrangeant, jusqu'à d'énormes souliers de cuir bossues par la difformité des pieds et où des écailles de fange sèche s'effritaient en poussière.
Sans doute, Klotz voulait aller vers son fils, mais il ne marcha pas droit à lui ; à demi détourné, une épaule à la muraille, et regardant, d'un œil oblique entre les boucles qui lui cachaient presque tout le visage, il avançait, en faisant le tour de la chambre, avec l'allure d'un animal lâche qui se dérobe; ses bras, ballants, étaient si longs, que les mains pendaient plus bas que les genoux ; à chaque instant, en un geste qui devait lui être familier, presque un tic, il époussetait, du revers des doigts, par petits coups secs, le drap de sa redingote où persistaient les taches.
Faustin le suivait du regard, avec le dégoût et
ROM \\ CONTEMPORAIN ISJ
L'effroi qu'on aurail d'une bête très sale, «qui v;i
vous faire du mal.
Enfin, KlotZ fut tout près de son fils, et, connu''
d'un bond, avec la soudaineté traîtresse d'un chai qui agrippe, il le saisit aux épaules, Le força de se
tourner.
L'enfant se ployait, se ramassait, tremblant de tous ses membres. Klotz parut avoir regret de sa brusquerie. Presque doucereux, en un croassement atendri, il dit, tandis que ses paupières se levaient et s'abaissaient plus lentement :
— Alors, comme ça, Faustin, c'est toi?
■ — Oui, mon. ..monsieur, oui, c'est... moi.
— Et tu sais... qui je suis?
Il proféra ces mots d'une voix presque caressante, il y avait une anxiété au fond de ses petits yeux, derrière le mensonge de la douceur.
L'enfant répondit :
— Oui, je sais que vous êtes...
— Que je suis ?...
Faustin hésitait, n'osait pas prononcer le mot qu'il fallait dire.
— Eh bien! voyons, que je suis?
— Mon père, dit l'enfant.
— Oui, oui, sans doute, je suis ton père, et Séphora est ta sœur ! dit Nathan Klotz, la voix précipitée. Tu sais cela, naturellement. Mais... tu ne sais
pas... autre chose? ton oncle ne t'a pas dit... autre chose?
— 'Non. pas autre chose, répondit Faustin; ilm'a dit que vous vous appelez Klotz et que vous êtes mon père.
Alors le vieillard se redressa, se mit à marcher rapidement d'un mur à l'autre, ses boucles pâles et légères volantes derrière sa tête, et, tandis que ses gros souliers aux semelles ferrées frappaient le carrelage, il grommelait violemment :
— Ah ! ah ! il ne t'a rien dit, mon frère ? je comprends, il a eu peur! Il a eu raison d'avoir peur. Assez longtemps il m'a calomnié. Il aurait eu affaire à moi, s'il t'avait parlé d'une chose, à laquelle il ne comprend rien. C'est un imbécile, ou un cafard. Moi, je suis un honnête homme. Je travaille pour gagner ma vie. Séphora aussi travaille. Quand on gagne sa vie, on est honnête, personne n'a rien à vous dire. Et si tu crois que tu vas continuer à te croiser les bras, toi, comme chez ton oncle, tu te trompes ! Je t'ai fait venir, parce que j'avais besoin de quelqu'un pour m'aider. Quand on veut manger, il faut peiner. Je ne te donnerai pas d'appointements, parce que tu es mon fils, mais je te nourrirai, parce que tu seras mon employé, et, n'étant à la charge de personne, ayant droit à ton
pain, tu pourras être content et lier, comme moi. Cependant il s'arrêta, repris dune inquiétude, se pencha vers Paustin, le regarda dans les yeux, fixement.
■ — Alors, c'est vrai, Jaime ne t'a rien dit?
— Non, monsieur, rien.
Nathan Klotz releva la tète d'un air d'orgueil et de défi !
— D'ailleurs, ça me serait parfaitement égal, qu'il t'eût raconté l'histoire ! je voudrais môme qu'il te l'eût racontée. Est-ce que j'ai à en rougir? pas du tout. Je la dirai à qui voudra l'entendre! Je n'ai pas volé, je n'ai pas tué. J'ai fait mon devoir, plus que mon devoir. J'ai rendu service au gouvernement! J'ai sauvé mon pays! Aujourd'hui, parce que je suis pauvre, parce qu'on m'a volé mon argent, l'argent qui était bien à moi, que j'avais bien mérité, je suis sale, je suis laid; moi-même je me dégoûte, quand je passe devant un miroir. Mais j'étais superbe et fameux autrefois, avec de beaux habits; on me saluait, on m'honorait. Il y avait des gentilshommes qui m'empruntaient de l'argent, en me serrant la main. J'étais gentilhomme aussi. Les domestiques annonçaient : « M. le baron Klotz ». Une fois, le Saint-Père m'a béni, en m' appelant « son très cher fus ! » Je riais sous cape, pendant que je lui baisais
la mule, parce que, la religion, les prêtres... mensonges et menteurs. Mais ça faisait bien, d'être béni par le Pape. En sortant du Vatican, je montais dans un carrosse attelé de quatre chevaux pour aller dîner chez des duchesses! Je donnais vingt francs au valet qui dégrafait mon manteau, et, après le dessert, j'offrais une main gantée à des cousines de rois, pour les conduire dans le salon où Ton fait de la musique. En ce temps-là j'avais plus de pla,ques à mon frac que je n'ai de taches de graisse à ma redingote, et plus de louis d'or dans ma poche, qu'il n'y a de poux dans mes cheveux ! Elle reviendra, la chance. Je suis retombé de la noblesse à la juiverie, du grand seigneur au marchand d'habits. Parce qu'on m'a volé un million! Mais j'en gagne, de l'argent. J'en gagnerai, j'en gagnerai encore. On me verra ressortir du trou où on m'a poussé. Quand j'aurai assez d'argent pour qu'on m'en emprunte, j'en prêterai, oui, à cent pour cent; mais je le laisserai tomber, pièce à pièce, sur le parquet, et ils le ramasseront, à genoux! On me reverra chez les grandes dames, mon carrosse à la porte. On annoncera: « M. le baron Klotz ». Et je serai député, et je serai ministre. Pourquoi pas"' il l'était bien, mon camarade, mon complice, comme on disait. Je lui en veux, parce qu'il m'a fait
sortir, chargé de sacs, par L'escalier de service. La somme entière en billets de banque aurait tenu si peu de place sous L'habil ! j'aurais pu sortir par l'antichambre ministérielle, entre les huissiers qui ont des chaînes d'argent, accompagné jusqu'à la porte par Son Excellence! Non, il a dit : « Bien, bien. C'est bien. Voilà. Sortez vite, qu'on ne vous voie pas. » Ah ! tout le malheur est venu des sacs. • C'est pourquoi, si Ton m'emprunte cent mille francs, je les prêterai en pièces de cent sous ! ça se verra. Et, autrement aussi, je me vengerai de lui, et de tous ceux qui m'ont méprisé. Je ne ferai pas cirer mes souliers. Je n'achèterai pas des habits neufs. Je les garderai, ces cheveux de youtre à la synagogue de Prague ou dans les soupentes de la Judengasse ; j'apporterai chez eux, pour les humilier, ma saleté de prêteur à la petite semaine, ma puanteur de juif, ou de bouc, et je parlerai avec un accent allemand, comme quand on olfre des lorgnettes ou des petites filles ! Mais ils seront très polis avec moi, puisque j'aurai beaucoup d'argent; les plus fiers serreront ma main, ils la baiseront aussi, avec plaisir, parce qu'elle aura une odeur de monnaie, mêlée à celle de la crasse; et quand je conduirai les duchesses de la salle à manger au salon, elles me souriront gentiment, et ça ne les empêchera pas de se frotter contre moi,
comme des chattes, de sentir sur leurs épaules nues le bout de mes cheveux pleins de vermine !
— Eh bien ! et moi? cria Séphora.
Elle se tenait debout dans le cadre de la porte, les bras croisés sur l'ouverture de son peignoir où rosissait de la peau vieille entre la flanelle de la chemise. Elle tordait, d'une grimace de colère, sa bouche, dont on voyait le dedans jaune, pareil à celui d'une gueule de python. Le grésillement • d'une sauce était entré avec elle : elle sentait le graillon, la sueur séchée et le mouillé du linge de cuisine, qui essuya la vaisselle.
Elle glapissait :
— Tu iras dans le monde, pendant que je resterai ici, n'est-ce pas?
— Tais-toi! dit Klotz.
— Pourquoi me tairai-je ? est-ce que je n'ai pas le droit de parler moi aussi? Quand on crevait de faim, qui est-ce qui apportait le fricot de chez le marchand de vin, et du dessert, les bons jours? C'était drôle, peut-être, d'aller et venir sous la pluie? Toi, tu restais dans ton fauteuil, attendant les clients, qui ne venaient pas. Heureusement pour toi, j'en avais, des clients, et, quand tu te couchais, la place était toute chaude.
— Vas-tu te taire ! hurla le vieillard.
— Non! non! non! Et autrefois, toute petite, je
n'en étais pas, «lis dune, de L'affaire ? Tu n'as eu que la peine de dire : entrez; «•'••si moi qui avais pris La clé, qui te L'avais donnée. Toute la peine3 c'est moi qui l'ai eue, el tu t'en irais, tout seul, dans les s;ilons. avec Les grandes dames!...
Il s'était jeté sur elle; elle ne bougea pas, les poings aux hanches. Ils parlaient encore, avec un air de s'injurier; mais ce n'étaient plus des mots français. Us proféraient, leurs horribles faces très proches et se heurtant du nez. des paroles rudes, rauques, grinçantes. Cela ressemblait à un ignoble duel de perroquets croassants. Enfin, Séphora parut s'apaiser, consentit à s'éloigner, dit en français : « c'est bon, c'est bon, on verra », rentra dans la cuisine. Et, tout de suite, Klotz se retourna vers Faustin qui, le dos au mur, effaré, stupide, tendait le cou, braquait l'oreille, espérant, redoutant il ne savait quelle horrible révélation.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que tu attends ? pourquoi m'observes-tu comme un espion ? est-ce que ça te regarde, mes affaires? Allons, assieds-toi devant cette table. C'est là que tu feras ta besogne, si tu veux manger. Je suppose qu'on t'a appris à lire et à écrire? demain, je te mettrai au courant; en attendant, reste là, et ne fais pas de bruit: j'ai à travailler, moi.
Et, de son allure glissante, tout en épousselant à petits coups, du revers de la main, la jupe de sa redingote, il regagna son bureau, disparut presqu'entièrement derrière l'amoncellement des registres. Faustin, assis, ne voyait plus que le hideux visage, salement blafard, des deux côtés duquel s'écoulait en longues annelures que divisait un nez rostral, la sacrilège parodie de la chevelure divine; et ce que, du front, les boucles laissaient visible, formait un triangle qui avait l'air d'un Signe.
Alors, faite de tant de bonheur évanoui, de l'oncle Jaime disparu, de Mme Ancéol si lointaine, de l'étroitesse obscure de cette chambre après la spacieuse clarté de la plaine et du ciel, et de sa solitude, et de son abandon et du long avenir en face de la tête paternelle, épouvantable et chargée, lui semblait-il, d'antiques réprobations, une infinie détresse emplit tout entier le misérable enfant; rompu, vaincu, comme tombe une chose qui n'est plus soutenue, il défaillit vers la table, le front sur ses bras croisés, et, le dos soulevé de sanglots, il fondit en larmes, désespérément.
Ce fut, dès lors, pour Faustin, une existence hagarde, ressemblante à un accroupissement ou à un virement à tâtons dans une geôle étroite et noire ; par l'habitude de les toucher, le prisonnier
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sait où se trouvent le mur. La chaise, La table, le grabat; mais il ignore de quoi ils sont faits: el il s'effare dans de l'inconnu.
Dès que le jour, à travers La poussière de Tunique fenêtre, blêmissait l'antichambre, Paustin sortait
du petit lit, — un seul matelas sur un double x de fer, — qu'on avait loué pour lui, pliait sa couche, la poussait dans un coin enveloppée d'une housse grise à raies brunes, s'allait laver, dans la cuisine, sous le robinet de cuivre de l'évier, revenait, s'habillait à la hâte, balayait le carrelage des deux premières pièces, frappait, pour avertir de l'heure, à la porte de la chambre où dormaient le père et la fille; il les entendait ronfler, rudement, rauquement, avec colère eut-on dit; ronflement d'estomacs lourds ou de consciences surchargées. Il frappait encore. Après quoi, assis devant la petite table, il attendait, les yeux vers le plafond où les araignées du matin, dans les toiles des encoignures, lui présageaient la mauvaise journée.
Quelle journée? le recommencement d'hier.
Klotz poussait la porte, longeait les murs jusqu'à son bureau, en sa redingote longue, sordide, effrangée sur la boue sèche des souliers; ce vêtement, lavait-il quitté pour dormir? c'était peutêtre, sur sa peau, une autre peau, naturellement malpropre, où l'ignominie intérieure affleurait en
Lâches progressantes. Il se mettait à écrire, sans une parole, sans un geste visible pour Faustin, la hideuse tête dépassant seule l'amoncellement des registres angulés de cuivre. Parfois, il toussait, d'une toux grasse, qui s'achevait en des expectorations glaireuses, crachées sur le rouge du carrelage, où les étendait entre les pieds du bureau la semelle grinçante des gros souliers; un haut-le-cœur soulevait la poitrine de l'enfant à cause des crachats. Puis, — après cette parole criée par Séphora : « Servi! » — c'était le déjeuner, dans la cuisine; le père et le fils assis, chacun d'un côté de la table de bois blanc, devant des assiettes égueulées, noires de quelque grillade, ou devant des tasses de café au lait dans lesquelles de la mie de pain rassis s'enflait comme une éponge. On entendait les gencives sans dents de Nathan Klotz pétrir grassement le mou des bouchées; Séphora, elle, les reins au rebord du fourneau, mordait dans de la croûte sèche, buvait à môme le goulot le vin blanc d'un litre avec un bruit d'engorgement. Le matin, pieds nus dans des savates, elle n'avait pas de robe : une chemise seulement, llanelle l'hiver, coton l'été; on voyait, les boutons manquants ou la lie desserrée, le rosàtre rugueux de la peau, la coulaison des tétines, très longues, qui vacillaient à chaque soulèvement de l'estomac; il venait d'elle, à cause des poêlons
récurés et du Lil récent, une odeur de roui et de draps pas changés. Pendant le déjeuner Klotz mâchant, Séphora mordant ou humant , nulle parole, sinon parfois des mots allemands grognes dans la mie spongieuse ou dans le cassement de la croûte ; et l'enfant mangeait, les yeux vers la table, sans pensée.
Dès avant midi, des visiteurs, que Klotz recevait dans la seconde pièce. Souvent des hommes en chapeau rond, des femmes en bonnet, dégingandés, impudentes; valets, femmes de chambre, sans places, pas trop pressés de rentrer en condition, fiers d'être oisifs, faisant la fête entre deux domesticités. Souvent aussi de plus pauvres gens, pensifs, qui parlaient bas, avec un air de demander l'aumône, et s'en allaient tout de suite dès qu'on leur avait répondu. C'était pis que les sans-places, ceux-là, c'était les sans-métiers, les prêts à tout, les bons à rien : les faillis des petits commerces, les renvoyés des ateliers de copie, les pions ayant perdu même le reste d*orgueil qui conseille la propreté encore de l'habit trop brossé ; pauvres hères, qui vont, dépenaillés, par les rues, regardeurs de vitrines, liseurs d'enseignes, s'arrêtent par acquit de conscience devant les tableaux des bureaux de placement. Les vieux étaient lamentables, en l'avachissement de tout leur être, en le débraillement
de leurs loques; même dans les yeux des jeunes, il n'y avait plus d'espérance. Parfois aussi venaient de ces misérables filles, institutrices, assuraient-elles, laides ou vieilles, chétives, étiolées, en robe refusée au Mont-de-Piété, — des gants aux mains pourtant, lavés et resalis, — qui, à défaut d'un emploi dans quelque school-house, se résignent à (Hre bonnes d'enfants ou servantes d'infirmes.
Faustin avait pour fonctions d'inscrire les demandes d'emplois. Les premiers temps, effaré par les gens de maison, il eut grande pitié des autres visiteurs, si pauvres, si tristes. Il considérait, d'une compassion fraternelle, ces traits tombants, si las. ces yeux ternis, aux regards vers la porte, ces allures inquiètes, peureuses, humilité d'avoir faim, d'avoir froid, d'être les toujours repoussés; et il aurait voulu, petite àme charitable où vivaient les leçons de Mme Ancéol, parler à ces désespérés, leur dire, non pas pour se plaindre, mais pour les consoler, que lui, comme eux, était bien misérable; leur dire aussi qu'il fallait prendre courage, qu'ils seraient heureux, s'ils n'étaient pas méchants, « parce qu'on n'a jamais de chagrin quand jamais on n'en a fait à personne ». Bon élève enclin à faire la charité de l'enseignement à ceux qui n'ont pas pu aller à l'école. Mais il n'osait pas
parler devant la tête de Klotz, au front marqué d'un signe, terrifiante, qui, même sans le r< der, avait L'air de le surveiller.
Puis, peu à peu, à cause de leur fréquence, ces misères l'émurent moins ; ou bien elles l'avaient tellement attristé qu'il ne prenait plus garde à leur tristesse, comme un miroir obscurci ne refléterait plus les sombres images. Et c'était — dans les silences qu'interrompaient la toux grasse de Klotz, ou le grincement, dans la cuisine, d'une brosse sur de la pierre, ou le parlage de quelque quémandeur d'emploi, ou bien, parfois, les colères à voix criarde, à gestes menaçants, de gens qui réclamaient des cautionnements, des dépôts, juraient qu'ils ne s'en iraient pas sans leur argent. — l'ennui interminable des après-midi, jusqu'au diner, pareil au déjeuner, sur la table de bois blanc, près du fourneau, entre le père silencieux, penché vers l'assiette, mâchant gras, et la grande sœur maigre, qui ne s'asseyait jamais.
Comme on n'allumait pas de bougies ni de lampes chez Nathan Klotz, — économie, ou horreur de la lumière, — Faustin se couchait tout de suite après le repas; et l'hébétude de la journée était vite du sommeil : un sommeil lourd , profond, opaque, où s'empêtraient, comme des araignées de mares, des cauchemars indolents, infor-
mes, sans même la vague vraisemblance des rêves. Mais certaines nuits, des réveils, en sursaut ! à cause d'un bruit! le bruit venait, à travers les deux cloisons, de la chambre où dormaient le père et la fille; et il semblait fait de cris, d'injures, de rires aussi, de meubles renversés, brisés par une querelle d'ivrognes. Quelquefois, une cassure., celle, eùt-on dit, d'une bouteille lancée à la muraille, retentissait comme une sonnerie d'alarme,, avertisseuse d'un crime! et, alors, brusquement, de toutes parts, aux plafonds, aux planchers, descoups, frappés avec violence, ébranlaient lesparois, faisaient frissonner les portes; il y avait, dans la cour, des ouvertures de fenêtres, où Faustin devinait des bras qui font des gestes de reproche et de colère ; toute la maison menaçait, insultait,, exécrait la chambre de Nathan Klotz. Une épouvante inexprimable s'emparait de Faustin ! le raidissait dans son lit, à demi dressé, le dos, plus haut que l'oreiller, à la ferraille du lit. Puis la chambre se taisait, et la maison se rendormait dans le silence. Mais c'était plus affreux, commesi, maintenant, s'accomplissait, sans bruit, le crime, — quel crime? quelque chose d'effrayant, de hideux, d'innomable! — dont la cassure de verre, tout à l'heure, avait sonné l'alarme! Les matins de ces nuits, Faustin s'éveillait dans un cri
de. peur, ou dans un Banglot, voulait s'enfuir, ne
jamais revoir Le père à la sinistre face, dont la longue redingote frôlait les murs, pareille à un gigantesque corbeau qui marcherait sur le bout de la queue, la maigre sœur, dont on apercevait, par le bâillement des étoffes, la peau rosàtre, et qui vidait un litre, à même le goulot. Mais, en même temps que l'ignorance de tout ce qui existait hors de cette maison, l'habitude de se lever, de s'habiller, de s'aller laver sous le robinet de l'évier, de balayer les deux premières pièces , de frapper à la porte de la chambre, de l'horrible chambre, le retenait invinciblement; et chaque aujourd'hui était la mélancolique ressemblance d'hier.
Les jours, les semaines, les mois passaient, monotones. Il grandissait, effaré, s'hébétant. Durant des heures entières, il restait sans pensée. Après ces heures-là, quand il reprenait conscience de lui-même, il lui semblait qu'il avait été mort, pendant longtemps. Même, peu à peu, une incuriosité lui vint du mystère sans doute abominable qui l'enveloppait. Tout ce qu'il avait appris c'était que Séphora et lui n'étaient pas nés; de la même mère ; Klotz, après un long veuvage, s'était remarie, avait eu, très âgé déjà, un fils. Tout le reste, il l'ignorait. Qui le lui aurait révélé? D'ailleurs, il ne désirait plus l'apprendre. Une imbécilité —
celle des plantes sans air et des oiseaux en cag' le résignait à l'acceptation de l'espèce d'inexistence qui était sa vie. Longtemps il avait espéré une lettre de Mm" Ancéol, ou de l'oncle Jaime. Il avait vainement écrit à la chère voisine, si bonne pourtant, toute blanche, avec des cheveux doux. En deux ans. aucune réponse. Et des jours, des jours encore suivirent les jours. Abandonné, il s'abandonna. Jamais plus il ne dessinait des ressemblances de rêves, puisqu'il n'avait plus de rêves. Et en même temps que s'engourdissait son intelligence, s'étiolait son être physique. S'était enfui pour ne plus revenir, avec le libre essor des idées, la bonne vigueur du corps, le contentement des éclosions normales. Du rachitisme le tenait, le prostrait. Nulle volonté et nulle foi dans le hasard! rien ne pouvait lui arriver! il avait sombré dans du noir; dans du stagnant, remontait parfois à la surface, comme une chose vaine et inerte, épave dormante sur une eau morte.
Le jour vint, de l'éveil.
Une fois qu'il traversait l'antichambre, il aperçut sur la banquette un livre oublié là sans doute par l'un des pauvres diables qui venaient demander des places. Depuis si longtemps il n'avait vu de livre. Il prit celui-ci, l'ouvrit avec un tremblement de plaisir. C'était, la couverture déchirée, sans faux
ROMAN CONTEMPORAIN l'M
titre, des macules aux marges, uu pauvre volume, dont Les bouquinistes n'avaienl pas voulu. Mais c'était un livre! Dès les premières lignes, lues au hasard, lignes inégales, des vers, Faustin reconnut des mois, charmants, purs, nobles, que, depuis tant de mois, il n'avait pas entendus, que proféraient jadis M'"" Ancéol et l'oncle Jaime, des mots qui signifiaient le bien, le beau, l'amour, le ciel. Il ne comprenait pas nettement le sens des phrases, — tant son esprit s'était atrophié dans l'étroitesse d'une vie sans horizon, dans la stupidité de la besogne quotidienne, — mais chaque groupement de syllabes évoquait une idée jadis familière, une chose qu'il avait aimée. Parce que ces quelques lettres, « étoile » frappèrent ses yeux, il se souvint des soirs tout scintillants d'astres qu'il regardait, par la fenêtre du presbytère ; et cellesci « douceur », rime peut-être d'un médiocre vers, firent apparaître Mme Ancéol lui caressant les cheveux près de la fenêtre ensoleillée. Il lisait avec délices. Il rapprenait une langue oubliée, mieux qu'une langue, toutes les belles, toutes les bonnes choses qu'elle servait à exprimer ; c'était, à chaque mot, un peu de lui-même qu'il retrouvait; il renaissait, recomposé par le verbe reconquis; et le retour d'un aveugle à la lumière, d'un idiot à la raison, ne doit pas être accompagné d'un plus exta-
tique éblbuissement, d'un plus délicieux orgueil. 11 tournait les pages, voulait d'autres mots, c'est-àdire d'autres idées, d'autres souvenirs, d'autres joies ! et il était, presque à chaque syllabe, comme un exilé qui reconnaît , d'arbre en arbre , la route qui ramène au cher séjour de ses anciens bonheurs.
— Faust in ! croassa la voix de Klotz.
Très vite, l'enfant cacha le volume dans son habit, s'alla replacer devant la table, se remit à la fastidieuse besogne. Mais, dès lors, cela ne l'ennuya plus d'écrire sur les feuilles traversées de lignes bleues ou rouges les noms des valets et des servantes, les demandes d'emplois; il savait d'autres mots, les murmurait avec délices ; et tandis que sa main écrivait, machinale, il songeait, ailleurs, très loin.
Tout de suite tiré de la poche dès que Nathan Klotz détournait la tête, ce pauvre petit volume fut longtemps pour l'enfant, l'oubli des tristesses, la résurrection des espérances. Bientôt, il cessa de lui suffire. Faustin désira d'autres œuvres, où serait fait un plus magnifique emploi des mots rappris. Un besoin le hantait de toutes les pages inconnues. Mais il n'y avait pas de livres chez Nathan Klotz. Où en trouver, seul, pauvre, toujours enfermé au troisième étage de cette maison ? Le
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hasard lui viril eu aide. Un jour, son père l'envoya faire une course, porter des lettres à la poste; l'enfant, jusqu'alors, était si rarement sorti, que la rue, et les passants, et tant de bruit lui causèrent un effarement ; il se hâtait de rentrer, peureux, fuyard, comme si tout ce monde l'avait poursuivi, lorsqu'il vit, sous un auvent de planches, le long d'une muraille, l'étalage d'un bouquiniste. Il s'arrêta, il remarqua que des gens prenaient des livres dans la main, les feuilletaient, les remettaient en place, s'en allaient sans avoir donné de l'argent. Quoi donc? on pouvait lire, sans payer? Il s'approcha, toucha une reliure. 11 avait peur d'une main sur l'épaule, de quelqu'un qui le chasserait en l'accusant de vol... non, on le laissait faire... c'était permis! c'était permis! Dès ce jour, chaque fois que Nathan Klotz prenait son chapeau et sa canne, Faustin, timidement, demandait s'il ne s'agissait pas d'une course qu'il pourrait faire, lui, et souvent il obtenait de sortir. Courant à perdre haleine, il se débarrassait vite de la commission que son père lui avait donnée, retournait à l'étalage du bouquiniste ; et là, tremblant, en l'anxiété du temps si rapide, il lisait. Le libraire, un gros homme, l'air jovial, courte pipe noire à la bouche, n'avait pas tardé à le remarquer, souriait en le regardant, ne le dérangeait pas;
c'était pour Faustin des minutes exquises, qui le consolaient de toutes les tristes heures.
La poésie, et l'art, et l'histoire, et la science, tiennent, du casier à deux francs au casier à cinq centimes, dans l'étalage du libraire en plein vent; aucun ordre, aucune analogie entre ces volumes dépareillés, dépenaillés, dédorés, déchirés; comme, chez le revendeur, pendent à des crochets peu distants un frac naguère cérémonial, spolié de ses chamarres, sans le gilet ni la culotte, et un sarreau d'ouvrier, presque neuf, un poème illustre, des pages manquantes, ou une seule livraison d'un somptueux ouvrage à gravures, tavelée de graisse, avoisine un fascicule du Manuel Roret, à demi coupé; la monographie d'un conquérant, d'un diplomate, lacérée par la colère de quelque ennemi politique, s'offre non loin d'un traité de chimie; et de même que, chez le fripier, des hottes sans semelle, des chapeaux défoncés et de méconnaissables loques, reliques de tous les dénûments, il y a ici le tas épars des livres qui ne sont plus des livres, paperasses débrochées, montrant la corde, où presque rien ne demeure de ce qui fut l'orgueil d'un artiste, d'un savant, ou l'illusion d'un rêveur. Le décrochez-moi-ça de lapensée humaine. L'esprit du pauvre s'y approvisionne de beauté, de vérité, de vilenie et de mensonge aussi ; de toutes les chimères augustes ou infâmes.
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Ce furent 1rs poètes surtout qui attirèrent cl retinrent Faustin. Chaque fois qu'un prétexte lui permettail de sortir, il accourait vers la devanture du bouquiniste, retrouvait vite le livre naguère choisi, l'achevait d'une rapidité dévorante, avec des yeux affamés. Il s'avisa que le dimanche il venait moins de monde chez Nathan Klotz; il obtint de rester dehors , ces jours-là, durant toute l'après-midi : la bibliothèque en plein air ne fermait pas, les jours fériés, à cause des lycéens qui, pour acheter des cigares ou se payer des bocks clans les brasseries à femmes, vendent des lexiques ou des traductions juxtalinéaires. Faustin Connut d'extrêmes délices! Le libraire qui, d'abord. le regarda en souriant, avait fini, le voyant si attentif, si aise, par le prendre en amitié; il lui permettait de s'asseoir, devant les casiers, sur une petite escabelle, se servait de lui, d'ailleurs, lui laissant la garde de l'étalage, tandis qu'il allait boire au petit café en face; il fit mieux encore, bon homme : il l'autorisa à emporter, quelquefois, des ouvrages, à la condition qu'ils lui seraient rendus bientôt. Faustin les gardait toujours moins longtemps qu'il n'était convenu! Une heure lui suffisait, le volume couvert à moitié par le registre des demandes d'emplois, pour lire cent, deux cents, trois cents pages. Ne voyant plus l'horrible tête paternelle, oubliant
les affreuses réalités ambiantes, il lui semblait que toute la rêverie de tous les esprits et de tous les âges entrait en lui. Sa plus grande joie, il l'avait, certains dimanches, lorsqu'il se tenait assis, par un beau soleil, un poème sous les yeux, tout près des yeux, dans ce paradis de verdure, de fleurs et d'oiseaux, le jardin du Luxembourg. Les promeneurs, les enfants qui jouent autour de jeunes mères assises, il ne les voyait pas, ne les entendait pas. Mais la tiède clarté l'enveloppait d'aise, pendant qu'il absorbait de la pensée, et il lui semblait que c'était la même lumière qu'il avait autour de lui et en lui.
Il n'avait pas tardé à reprendre sa chère coutume de dessiner des rêves. Avec la plume dont il écrivait les adresses des cochers et des cuisinières, il traçait des visages, des scènes, d'après les poèmes préférés, sur des feuilles vite pliées et cachées dans le tiroir quand Nathan Klotz, dressé tout à coup, glissait le long du mur, époussetant, du revers de la main, la jupe de sa lévite.
Mais, la joie de Faustin, quand il cessa d'être un enfant — seize ans, dix-sept ans. — s'inquiéta de doutes devant les lignes qu'il traçait, maladroit. Depuis qu'un jour, par hasard, après le même livre trois fois relu, il était entré au Musée du Luxembourg, la peinture lui apparaissait dans sa
réalité, dans sa précision, avec ses exigences d'apprentissage; et îles désespoirs quelquefois le prirent, à la pensée qu'il ne saurait jamais peindre, lui, que personne ne lui enseignerait les indispensables éléments de l'art dont l'ambition le dévorait. Souvent, ces envies: aller chez l'un des artistes célèbres dont les livres lui avaient révélé les noms, tomber à ses pieds — oui. comme devant un dieu — et l'implorer pour qu'il lui enseignât, quoi donc ? hélas ! tout. Il n'osait pas. Et il sanglotait sur ses pauvres dessins, si puérils, si médiocres, que brouillaient ses larmes. Mais il reprenait courage. Les poètes lui avaient enseigné l'espérance et la foi! Le destin lui ouvrirait la porte des glorieux avenirs. Un bonheur lui arriverait comme à beaucoup de jeunes hommes, dont il savait l'histoire, et dont un maître, passant près d'eux ignorants encore, avait deviné et encouragé la vocation. Il deviendrait l'un de ceux qui. magnifiquement, réalisent leur pensée en la perfection des lignes, en la splendeur des couleurs. Il serait grand et illustre ! en attendant la minute d'heureuse chance, d'où sa destinée prendrait l'essor, il adorait dans les vers les tendres et sublimes chimères, qu'il peindrait plus tard, quand il serait un grand artiste.
Par cette communion de tous les instants — car.
lorsqu'il ne lisait pas. il se répétait à voix basse, ce qu'il avait lu. et endormi, il rêvait les poèmes — son àme se haussait, s'espaçait, s'illuminait. Pauvre adolescent, malingre à présent, étiolé dans le sans-air et dans les odeurs mauvaises, qui se courbait vers une étroite table, ou que l'on voyait passer dans la rue, furtif. comme avec une peur d'être surpris et battu, pareil à un jeune employé de boutique ou à un petit clerc qui fait les courses, il avait sous le front toute l'immensité et tous les éblouissements de l'universelle poésie. Son rêve était hanté de dieux agitant de fulgurantes épées, de déesses aux chevelures de soleil, voyait, des temps immémoriaux, résurgir les enseigneurs de peuples, et les héros, et les saints et les martyrs : des chevaliers passaient à travers des forêts enchantées, ayant en croupe des princesses de satin et de brocarts; des donjons maudits s'écroulaient sous le coup de lance de quelque justicier farouche, à la fois apôtre et guerrier. — en qui vivait la ressemblance de l'oncle Jaime, — et, des ruines, s'élevait, délivrée et doucement triomphante, une belle et blanche jeune femme, si tendre, si souriante, qui, de sa jupe pleine de fleurs, jetait des jasmins et des roses, dont s'enorgueillissaient les vainqueurs, et qui, de leurs parfums, cicatrisaient les blessures des vaincus : et la captive sans res-
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sentiment, qui rendait Le bien pour le mal, c'était, en miraculeuse parure, madame Ancéol. Les épo-
religieuses ou guerrières n'occupaimiL pas seules son esprit. Il s'attendrissait aux plaintes des
poètes désespérés, souffrait leurs douleurs, pleurait leurs larmes. Il s'emportait avec les ardents penseurs, enthousiaste comme eux, vers les avenirs de beauté, d'innocence, d'amour, vers le fraternel embrassement des races sous les cieux apai vers l'humanité redevenue divine. Et, avec les effrayants prophètes, il chargeait de malédictions les débauchés, les adultères et les prévaricateurs. Mais surtout ses jeunes colères, où réapparaissait l'âme rigoureuse et forcenée de l'oncle, chargeaient d'imprécations les renégats et les traîtres, les vendeurs de leur Dieu, les vendeurs de leur foi, tous ceux qui proférèrent le mensonge, tendirent le piège, livrèrent le faible aux forts. Le dégoût d'y toucher l'eut seul empêché d'étrangler, de ses propres mains, un traître ! Pourtant ces violences n'étaient que de la bonté, exaspérée. Il haïssait, il méprisait, avec fureur, tant il aimait, tant il avait miséricorde.
Et il vivait en un perpétuel enchantement. Rien des laideurs, des tristesses de sa vie, ne le touchait, à cause de sa joie intérieure; c'est d'elle seule qu'était faite sa vraie existence. Il ne voyait plus
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l'horrible tête derrière l'amoncellement de registres, n'entendait plus le grincement de la brosse sur la pierre de l'évier, ne savait plus — accomplissant machinalement sa besogne — ce que c'était que les gens qui entraient et sortaient. Il était en proie à l'idéal, irrésistiblement, délicieusement ! et son bonheur, chimérique, et si réel, s'augmentait encore, se solidifiait de l'imperturbable espérance qu'il vivrait, lui, dans un très prochain avenir, toutes les fiertés, toutes les puretés, toutes les pudeurs, toutes les gloires de ses rêves.
Une après-midi, au jardin du Luxembourg, dans l'allée de lilas et de roses, au bout de laquelle se dressait laVelléda, des passants virent, étendu sur le gravier, un jeune garçon, sans mouvement, l'air d'un mort, avec du sang qui lui sortait d'entre les cheveux et se caillait à son cou.
C'était Faustin.
Saisi de quelque attaque, il avait dû tomber en arrière, se fracturer le crâne contre un banc de pierre qui était là. On s'empressa, on le souleva, on le porta dans une pharmacie de la rue de Vaugïrard. L'un des passants, resté dans l'allée, indifférent, remarqua un livre ouvert près de la place où l'on avait trouvé le jeune homme évanoui ou mort. Sans doute, celui-ci était en train de lire quand le mal l'avait pris. Le promeneur ra-
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massa le livre, jeta l<is yeux sur m . qui
suivrait, il lui la formidable Imprécation que I le plus grand des poêles contre l'Homme qui avait livré une femme, l'avait, pour de l'argent, remise aux mains de ses ennemis, afin qu'elle fût emprisonnée, déshonorée et bafouée; contre le monstrueux Renégat, dont le souvenir, d'âge en transmis aux races, sera l'éternelle stupeur des âmes honnêtes, l'épouvante et l'horreur des assassins eux-mêmes, et des parricides, et la joie dos pires traîtres, livreurs de leur patrie à l'étranger. Or, au bas de la page magnifiquement et implacablement justicière, il y avait une note de l'éditeur, ainsi conçue : « Celui que le poète voue à l'exécration de l'avenir était un juif converti que le Saint-Père avait chaudement recommandé à Son Altesse Royale l'aventureuse et malheureuse duchesse de.... Il vint la rejoindre en France, dans une ville où, désabusée, vaincue, sans espérance désormais, elle s'était réfugiée chez des partisans dévoués. Naguère, il avait obtenu d'elle le titre de baron et s'était fait confier des documents importants. Il pensa qu'il n'avait plus aucun intérêt à servir une cause perdue. Il se rendit à Paris, où un ministre le reçut. Au sortir de cette entrevue, dans laquelle cinq cent mille francs, dit on, lui furent donnés avec la promesse d'une somme égale s'il
livrait la duchesse, il repartit. Il revit Son Altesse Royale dans la maison des demoiselles M..., reconnut facilement, à certains indices, qu'elle devait passer la nuit dans cette maison, avertit des agents qu'on avait placés sous ses ordres ; et tandis qu'on arrêtait la pauvre femme, il s'enfuit. Il se rendit en Amérique, s'y remaria, car il était veuf, revint à Paris, perdit dans des spéculations de bourse la fortune qu'il avait si honteusement gagnée. Depuis, ses traces sont perdues. On ignore s'il vit ou s'il est mort. Il avait un frère, converti comme lui au christianisme, qui s'est fait prêtre, après avoir demandé au Garde des Sceaux l'autorisation de quitter un nom flétri. L'Homme qui a livré une femme s'appelait Nathan Klotz. » Le passant acheva d'un œil distrait la lecture de la note. Comme tout le monde, il savait cette histoire. Il laissa le livre sur le banc. Il s'en alla, pensant h autre chose*
Cependant, dans la pharmacie de la rue de Yaugirard, tandis que des gens, en cohue, sur le trottoir, collaient leurs fronts au vitrage, Faustin, des sels sous le nez. de l'eau froide aux tempes, revenait à lui. peu à peu. avec des soupirs où se rétablit la respiration normale, avec des haussements et des baissements de paupières sur la prunelle v;igue, que le plein jour effare. L'élève pharmacien disait : « Eh bien! vovons. cela va mieux?
ce c'était qu'une syncope. Quanl à la blessure à la tête, quelques compresses d'eau phéniquée... Allons, on va faire venir une voiture, vous rentrerez chez vous, et vous vous mettrez au lit. - Faustin se dressa tout h coup, regarda autour de lui, eut cette brusque crispation de la peau du front, qui a l'air de vouloir retenir, en un rétrécissement d'enveloppe, la pensée prête à s'envoler, considéra ses mains, comme s'il y cherchait quelque chose qu'elles tenaient tout à l'heure et qui était peut-être la cause, la cause unique, de quoi? il ne le savait pas encore, pas nettement du moins. Mais il se souvenait qu'il avait eu entre les mains un objet terrible! L'œil rôdant, il aperçut sur le bureau du pharmacien un livre... Il jeta un cri où il y avait le son du déchirement d'une âme, et, plein de honte, à cause du monde qui était là, il s'écarta, chercha du regard la porte, faillit, les mains vers le plancher, l'air d'une bête peureuse, se fourrer sous les chaises jointes où on l'avait étendu. On pensa qu'il était fou, ou épileptique. On voulut l'empoigner, l'obliger à se rasseoir, à se recoucher. Mais, d'une irrésistible ouverture des bras, il écarta toutes les approches, tourna sur luimême en chancelant, bégaya, les paumes ouvertes vers ceux qui le suivaient : « Laissez-moi... laissez-moi!., oh ! mon Dieu! laissez-moi. » Il y avait,
daus sa voix une si humble et si désespérée supplication, qu'on n'osait point le ressaisir. « Oh ! oui, je vous en prie, je ne suis pas malade, je suis guéri, laissez-moi, » et, d'un regard en arrière, avisant la porte vitrée, — pareil à un lâche qui se dérobe, — il sortit, à reculons, saisit, d'une main tâtonnante, le bouton, fit violemment volte-face, repoussa les curieux du trottoir, se mit à courir, ses cheveux envolés derrière lui, les bras en l'air, comme un agité qui s'évade; et sa fuite était si rapide, qu'on renonça à le suivre. Il se trouva, le dos aune encoignure de porte cochère, dans une rue où passaient de rares gens, des gens qui ne savaient pas ce qu'il faisait là, ne prenaient pas garde à lui; il regardait, les bras le long du corps, une enseigne de boutique en face de lui, sans la lire, sans savoir qu'il la regardait. «Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! » Il répétait : « Ah! mon Dieu, » comme un opéré, après l'ablation d'un membre, proférerait sans fin un juron qui ne serait pas plus un blasphème que ces mots : « Mon Dieu, » n'étaient, de la part de Faustin, une invocation. Et il était dans cet état singulier de quelqu'un qui se rappelle et qui ne se rappelle pas, qui sait et qui ignore, ou, plutôt, qui a su et a peur de rapprendre. Mais, s'il ne voulait pas rapprendre, c'était donc qu'il savait, un peu? car il n'aurait
pas eu une telle épouvante de la chose oubliée, s'il l'avait véritablement oubliée. Ah! le livre! H se souvenait «le tout, et ne pouvait plus dire non a la, netteté de son souvenir. Dernière ressource d< dernière espérance : il s'était peut-être trompé? il avait peut-être mal lu. Très souvent, on croit lire un mot, un nom, et ce n'est pas ce mot, ce nom, qui ■est écrit. Le livre, où était-il? il avait dû tomber, oui, dans l'allée. Peut-être ne l'avait-on pas encore ramassé. Hélas! si on l'avait ramassé !... si d'autres !... eh bien! était-il fou? n'y avait-il que cet exemplaire de cet ouvrage? Tant de gens, depuis si longtemps, avaient lu l'horrible page ! Mais il se cramponnait à l'espoir d'une erreur, à l'espoir d'avoir mal lu. Il lui fallait le livre. Il s'orienta. Il reconnut des maisons; il était rue de Fleurus. 11 marcha vers le jardin du Luxembourg. Il s'efforçait d'avoir l'air calme. Ce n'était pas possible, ce qu'il redoutait! s'il retrouvait le volume, il reconnaîtrait tout de suite qu'il s'était mépris, qu'il avait fait confusion entre deux noms à peu près pareils. Il se hâtait, pas trop. Il avait, à la fois, l'excessif désir et l'angoisse de la conviction prochaine. Il entra dans le jardin, n'alla point jusqu'au bassin où nagent les cygnes, tourna dans l'allée au bout de laquelle se dressait la Velléda. Sur le banc de pierre, il aperçut le volume, les feuilles remuées
auvent. Il eut une joie: sûrement, il s'était trompé! Il courut, il saisit le livre, retrouva très vite la page (oh! elle lui serait épargnée, cette épouvantable détresse!), chercha du regard la note, à la fin du poème... Ce n'était pas son nom, n'est-ce pas, ce n'était pas son nom qu'il allait trouver là? Un doigt suivant les lignes, ses yeux parvinrent à la dernière phrase où deux mots saillaient en petites capitales, un nom, hélas! oh! ce nom : nathan klotz* Il tomba sur le banc, le livre glissant de ses mains, regarda le sable pierreux, croyant voir, au lieu de l'allée, là, un trou, avec des grouillements de reptiles au fond, de reptiles qui, en s'enlaçantr en se désenlaçant, formaient les lettres, glissantes et gluantes, d'un nom.
Ainsi c'était vrai, c'était vrai! il avait, lui, pour père, le plus immonde, le plus parfait des traîtres, celui que, de génération en génération, la conscience de l'humanité vouerait à l'exécration universelle; il était le fils de l'Homme qui a livré une femme ! Il s'appelait Klotz ! il se rappela l'oncle Jaime criant et sifflant : Klotz! Klotz! Klotz! et les effraies du bois hululant : Klotz ! Klotz ! Voilà, de la hauteur de ses rêves, de sa communion, dans les gloires de la pensée, avec les dieux, avec les héros, avec les purs désespérés, avec les penseurs sublimes, il tombait à cette réalité, plus sale que
L'ordure «1rs bornes, plus basse que La fange des égouis : être Le fils de Klotz! s'appeler Klotz! Il songeait aussi à ses ambitions de génie et de renommée, aux peintures signées d'un nom ; illustre...,
oui. signées de ce nom : Klotz! et il eut la vision d'une foule enthousiaste s'empressant devant une toile lumineuse de couleur, resplendissante d'idéal; mais, tout à coup, les gens s'écartaient avec des gestes qui bouchent le nez, à cause de cette signature, Klotz, qui était là en un coin du tableau, comme une saleté qui sent mauvais. Et, courbé vers le sol, la tête entre ses mains, il lui semblait, à ce moment, que toutes les malédictions lancées, depuis l'origine des âges, sur tous les espions, sur tous les menteurs, sur tous les traîtres, sur tous les livreurs de faibles aux forts, pesaient sur son crâne, sur ses épaules, sur ses bras, l'obligeaient à se baisser, à se détourner, à demander pardon ; et il avait honte de vivre.
Il se leva.
Il avait cru, dans le silence déjà du crépuscule, entendre un bruit.
Oui, un bruit où il y avait un sifflement, un glissement. Quelque chose comme des « tsî ts! tsit ! » Ce petit bruit sussurrant. c'était Klotz, presque, la terminaison de Klotz : « ts ! ts ! ts ! »
Il regarda autour de lui, en frissonnant. Il vit,
loi LA FEMME-ENFANT
passant derrière le La ne, en cheveux," la robe mal refermée, une fille qui lui faisait signe, une de ces rôdeuses qui, avant la fermeture des jardins publics, sollicitent les promeneurs attardés. 11 avait rencontré de ces femmes, quelquefois, dans les rues, comme il rentrait ; s'en était détourné avec effroi. Eh bien! c'était naturel, il devait y avoir la ressemblance de son nom dans l'appel des prostituées. Que celle qui se vend elle-même eût pour enseigne parlante le nom de 1 nomme qui a vendu une femme, c'était normal, régulier, tout simple, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce qu'il fût raccroché par le nom de son père ! et si les filles de la rue faisaient : ts! ts ! au lieu de dire Klotz, entièrement, c'était parce qu'elles avaient horreur, ellesmêmes, de ce nom. Il pensa que s'il s'approchait de cette rôdeuse et lui disait : « Oui, je veux bien », en lui montrant de l'argent, mais en ajoutant : « tu sais, Klotz, c'est moi, » elle s'enfuirait, épouvantée, comme ces prostituées d'Italie qui acceptent tous les passants, à l'exception de ceux qui ont le mauvais œil.
Il avait le mauvais Nom.
Il serait, lui, le méprisé, le haï, le montré an doigt. O désastre incomparable, irrémédiable! Avoir reçu, élève d'un saint farouche et d'une tendre sainte, les enseignements de l'oncle Jaime
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et les leçons de M1"" Ancéol, avoir vécu dans la rêverie des grandioses ou exquis poètes, avoir rêvé de ressembler aux sublimes artistes, cela oe lui servait à rien, cela rendait, au contraire, plus épouvantable son écroulement dans tanl d'ignominie, d'où jamais il ne ressortirait. Et. lui. qui avait cru qu'il serait un glorieux enfanteur de chefsd'œuvre, il était le fils du renégat qui, pour de l'argent, avait dit : « Entrez vite, messieurs, elle est là.
Mais comment, — aidé par les colères et les malédictions de l'oncle Jaime, — n'avait-il pas deviné, devant l'abjecte face, qu'elle était celle du traître entre les traîtres !
Puis, une honte, avec une nausée. Depuis quatre ans, il mangeait du pain, buvait du vin, achetés avec l'argent qui avait payé la perfidie. Sa faim, sa soif, ses sommeils dans le petit lit loué l'avaient fait le complice de l'épouvantable action. Il avait participé au crime, puisqu'il en avait profité! Il ne pouvait pas dire : « Cela ne me regarde pas ! Je n'y suis pour rien ! » Il s'était nourri, logé. habillé, de l'infamie paternelle.
Dans l'allée, des gardiens passaient; le filet de l'ombre montant peu à peu se développait sur le sable, les buissons, les arbres; c'était l'heure de quitter le jardin. Faustin voulut se lever, retomba
sur le banc, la tête si pesante qu'elle lui pendait vers la poitrine; et, comme dans une boîte pleine de choses, qu'on a remuée, il y avait sous son front des heurts, des va-et-vient. Peu à peu, en l'immobilité, ils s'apaisèrent. Il espérait quïl pourrait se dresser. D'un effort, il y parvint. Il se mit à marcher, chancelant, une mollesse aux genoux , se retenant de la main gauche aux branches, sentant dans sa main droite, ballante, unpoids énorme. 11 regarda cette main; il frémit! ce qui pesait tant, c'était le livre. Et, de nouveau, dans sa tête, ainsi que, sur un plancher instable des boules rouleraient d'une cloison à l'autre, vacillaient des choses, pendant que devant ses yeux tremblaient des obscurcissements. Pourtant il put sortir du jardin. Il allait le long des murs, sans pensée maintenant, autant que sans force, tout l'être veule Les passants devaient le prendre, si jeune, et titubant, pour un pauvre petit qui a voulu faire l'homme, et qui, n'ayant pas l'habitude de boire, s'est grisé d'un seul verre. Quelle heure était-il? Plutôt qu'il ne le voyait, il sentait vaguement que des réverbères, des cafés s'allumaient. Se garant, d'instinct, des omnibus et des fiacres, il allait, au au hasard, sans doute, des rues offertes? non, il y a dans l'homme, même quand s'y annule la conscience d'être, une volition obscure — faite des
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urgences aaturelles, de la fatalité des recommencements, — qui Le dirige. Presque sans dûtours, Fans lin, parce qu'il avait faim et soif, parce que ses pieds avaient la coutume de cette rue après cette rue, arriva devant la maison où logeait son père.
Mais, des qu'il eut reconnu la boutique du rezde-chaussée, et la porte, close à cette heure, il eut le rebroussement de quelqu'un qui a failli tomber dans quelque sale fosse, et s'arrêta, plein de dégoût et de peur. Il ne rentrerait pas dans le logis du Traître ! il ne reverrait pas l'Homme qui a livre une femme. Manger? il mangerait les ordures qu'on jette au coin des bornes; dormir? il dormirait les reins sur les pavés, la tête au rebord du trottoir ; mais jamais plus il ne mettrait dans sa bouche le pain payé d'un reste de l'immonde salaire, jamais plus il ne coucherait près de la chambre, où le père et la fille, en des querelles ou des caresses peut-être, saoulaient leurs vieux remords. Et il s'éloignait, résolument, ayant retrouvé quelque vigueur en sa haine de l'abjecte demeure, lorsqu'un geignement de porte lentement poussée le fit se retourner.
Séphora !
Il se jeta derrière l'avancement de la devanture fermée, allongea le cou, regarda.
Oui, c'était sa sœur, a demi sortie du couloir; la tête à droite, puis à gauche, elle semblait fouiller de l'œil la rue déserte, comme si elle y avait redouté quelque présence. Faustin n'eut que le temps de se rejeter en arrière. Mais, du crâne, il avait heurté la planche.
— Eh bien, eh bien, qui est là? dit Séphoradans un recul effaré.
Il tremblait. Elle allait peut-être s'approcher, le découvrir. Que dirait-il? que ferait-il? On le cherchait peut-être. On le forcerait à rentrer. Car il n'était pas libre. Il avait un père, qui pouvait le contraindre à l'obéissance. Il se tenait coi, retenait son souffle. Séphora crut sans doute s'être trompée. Elle reprit assurance, sortit tout à fait de la maison, et, sans un regard vers l'encoigure où l'habit sombre de Faustin, d'ailleurs, disparaissait dans l'opacité des ténèbres, elle dit vis le couloir, la voix assourdie :
— Papa !
— Eh bien?
— Personne.
— Tu es sûre ?
— Sûre, viens.
Nathan Klotz apparut, courbé, se dressa lentement comme quelqu'un qui sort d'une trappe soulevée. Séphora reprit :
— Ne ferme pas La porte, laisse-là contre.
— Pour que La concierge, qui a tir Ion, soit étonnée el sorte de sa loge?
Ils chuchotaient, de Leurs voix rauques. Faustin, qui n'osant avancer La tête, ne les voyait les entendait ; leur colloque ressemblait à un susurrement de corbeaux.
— Tu as raison, dit Séphora. Allons, tire le battant, d'un bon coup, comme quand un ne se cache pas pour sortir.
Le heurt du bois contre le bois sonna dans le silence, alla faire frémir les vitres de la maison en face.
— Maintenant, en route.
— Prends l'un des paquets, dit Klotz.
— Donne. Filons.
Comment? ils s'en allaient? ils s'échappaient? pourquoi! qu'emportaient-ils? Le buste hors de sa cachette, Faustin voyait leurs formes noires, longues, étroites, inclinées en angle presque droit. comme cassées, s'éloigner très vite le long des murs gris, dans le sombre. Mais, comme ils descendaient du trottoir, au coin d'une rue. trois hommes, de grosses cannes dans la main, sortirent de derrière le mur, les saisirent aux bras, aux épaules, les entraînèrent vers un fiacre dont le cheval s'était avancé tout à coup. D'un élan instinctif, Faus-
tin se précipita pour défendre son père, sa sœur, qui se débattaient avec des cris. Mais, avant qu'il les eut rejoints — ces mots lui parvenaient : « Allons ! pas de bruit ! au dépôt ! mandat d'amener ! » — les hommes avaient poussé le père et la fille dans la voiture qui, deux agents à l'intérieur, et le troisième à côté du cocher, partit au grand galop du cheval fouetté à tour de bras.
Parmi les effarements de sa pensée, Faustin entrevoyait la vérité : la police avait arrêté Nathan Klotz et Séphora, au moment même où ils essayaient de s'enfuir. Sans doute les personnes qui réclamaient des dépôts, des cautionnements, avaient porté plainte. Ils seraient jugés, condamnés. Une honte de plus! et lui, Faustin, plus déshonoré — puisqu'il s'appelait Klotz, comme son père ! — il était seul.
Seul.
Il regardait l'ombre vide autour de lui. A jamais il serait solitaire au milieu de toute la vie, comme il l'était dans cette rue. Personne, non, personne. Ni l'oncle Jaime, qui l'avait chassé ! ni Mme Ancéol qui, en quatre ans., ne lui avait pas écrit une seule fois ; pas même son père, pas même sa sœur, en prison. Quoi? est-ce qu'il serait entré dans l'odieux logis? est-ce qu'il regrettait l'hospitalité du Traître ? non, jamais il n'aurait revu le juif au front marqué
d'un signe, dont il portait l'abominable nom. Mais, enfin, cette disparition des êtres près desquels il avait vécu quatre années, lui donnait l'impression d'une solitude plus absolue, plus irrémédiable; et. debout entre les deux trottoirs, la mâchoire dans ses mains que mordait le claquement de ses dents, il se mit à pleurer, silencieusement.
Hélas ! que le sort est méchant. Elle avait bien tort, la douce voisine, là-bas, quand elle disait qu'on est heureux si l'on n'est pas mauvais, qu'on n'a jamais de chagrin quand jamais on n'en a fait aux autres. Est-ce qu'il était mauvais, lui? est-ce qu'il avait fait du mal à quelqu'un? pas de bien non plus, sans doute, il n'avait pas eu le temps, si jeune; mais il portait dans le cœur et dans l'esprit toutes les bonnes volontés. Vraiment, il n'avait aucun reproche à se faire. C'était juste qu'il souffrît, l'homme — son père ! oh ! mon Dieu! oh' mon Dieu! son père! — qui avait vendu une femme ; ce perfide, et sa fille, complice ou approbatrice, méritaient les plus infernales angoisses. Mais il aurait dû être épargné, lui, presque enfant encore, juste et fier comme l'avait fait l'oncle Jaime, tendre et pur comme madame Ancéol lui avait enseigné de l'être, lui qui ne ressemblait pas à celui en qui revivait, non moins immonde, Judas.
Judas!
Il avait frissonné, à cause d'un souvenir. Et un désespoir nouveau, plus horrible, le tenaillait. « Mon oncle, c'est Raymond qui entre dans la cuisine... je vous le ferai prendre, si vous voulez me donner quelque chose pour ma peine. » Oh! c'était effrayant. Il avait épié, lui aussi; pour un salaire, il avait voulu, lui aussi, livrer le faible au plus fort. Un instant, il avait été pareil à son père. Les bons enseignements, les bons exemples lui épargnèrent le retour de l'abjecte tentation. Mais, livré à lui-même, à lui seul, savait-il ce qu'il deviendrait dans la vie ? Peut-être elle était encore là, latente, mais prête à se manifester, l'exécrable propension à trahir, à dénoncer? Il avait lu que les scélératesses et les vices se transmettent des pères aux fils, comme les maladies infâmes ; on hérite pas seulement la honte familiale, on hérite de quoi la rénover, cette honte, de quoi la faire plus ignominieuse, par son redoublement. L'assassin met en son enfant la hâte à prendre le couteau; le voleur, la ruse à se glisser par les portes entrebâillées; le traître, le sourire a palper les deniers de l'Iscariote. Miséricorde ! s'il était destiné à être un traître? Un tel effroi le glaçait, le roidissait, qu'il était semblable, les yeux fous, les cheveux soulevés, à quelqu'un qui verrait un spectre.
ROMAN CONTEMPORAIN l'>.'5
Il songea très Longtemps, il ae pleurait plus, il fermaitles yeux, regardant en soi-même. Ses poings, collés à ses côtes, et crispés, ne bougeaient pas. C'était le ramassement sur soi-même, l'immobile tension de quelqu'un qui va prendre un élan. Enfin, un long soupir désolé lui ouvrit la bouche, un soupir monté des profondeurs de son être et où semblait mourir une âme ! Mais ce fut le seul aveu de sa faiblesse.
Un bras en avant, comme s'il se montrait le chemin à lui-même, il commença de marcher, ni lentement ni vite, d'un pas mesuré, résolu. Au bout de la rue où il avait logé, il entra dans un quartier moins sombre, moins désert. Il ne prenait pas garde aux passants, aux voitures, aux boutiques encore allumées. Il se tenait au milieu de la chaussée, se détournait à peine pour éviter les roues qui l'auraient renversé. Il continuait d'avancer, le regard fixe, le pas direct. A coup sûr, il savait où il allait.
A l'angle d'une place, il fit halte. Il eut l'air d'hésiter. Comme attiré par un aimant, il s'inclinait vers la droite. Il se redressa, d'un effort. Mais il ne continuait pas sa route. Enfin, de l'allure attardée de quelqu'un qui, en cédant, juge qu'il a tort de céder, il alla du côté où il se sentait attiré. Il traversa la place; c'était là-bas, au coin
d'un boulevard, que se trouvait Tétai du bouquiniste qui lui avait permis de lire ses livres, qui lui avait si souvent permis de les emporter.
Av.ini d'arriver où il allait, il avait voulu revoir les chers bouquins qui le consolèrent. Hélas, les casiers étaient clos de leurs couvercles, des planches cachaient les rayons de la bibliothèque; la petite boutique fermait de bonne heure. Faustin ne reverrait pas, ce soir, les volumes amicaux, si bons, si chers. Il considérait mélancoliquement la clôture. Il pensa qu'on avait mis des tristesses, des impossibilités, plus opaques, plus résistantes que ces planches, entre lui et tout ce qui était pur. beau, glorieux, charmant. Son avenir aussi fermait de bonne heure. Cependant, bien qu*il ne pût ni toucher ni voir les livres, il éprouvait une douceur à se sentir près d'eux. Une douceur, et une amertume. Après un moment d'immobilité, il regarda autour de lui pour s'assurer que personne ne l'épiait ; non, personne ; alors, lentement, tendrement, comme une mère penchée vers un berceau mettrait, pour ne pas éveiller l'enfant, une caresse d'adieu aux mousselines jointes, il s'inclina vers le bois de la devanture, et l'effleura d'un baiser.
Puis, brusquement, il se retourna, et se remit en marche.
Après quelques instants, il atteignit Le bord de
la Seine. Du monde encore allait, venait. Le long d'une file de fiacres bleuissaient, rougeoyaient des lanternes. Le pesanl fracas des omnibus faisait trembler le pont. En s'accoudant au parapet du quai, Faustin vit l'eau toute illuminée jusqu'en ses profondeurs de réverbères reflétés, et rà et là traversée de barques. Il secoua la tête; la rivière ne lui paraissait pas assez obscure, assez déserte, assez éloignée de la vie.
Il suivit le large trottoir, vers le lointain de la ville, aux maisons plus rares, vers ce là-bas où il entrevoyait, dans les claires ténèbres, des espaces qui étaient sans doute la campagne, et, sur des hauteurs, des noircissements qui semblaient des groupes d'arbres. Il chemina longtemps, très longtemps. Après le quai, ce fut une route le long de l'eau. Il ne s'arrêta point, à cause des maisons d'un côté de la route, qui avaient des fenêtres éclairées; et un bruit de musique dansante, pardessus la Seine, lui arrivait, avec des gaîtés et des conseils de vivre. Il marcha si longtemps qu'il fut dans la campagne enfin. Les maisons espacées, — cottages, cabarets, auberges, — avaient clos leurs volets, avaient l'air de dormir, ou d'être mortes. Et voici que, dans la solitude et le silence, un étrange ravissement pénétrait en lui, l'envahis-
sait, alentissant, comme d'une caresse, ses désespoirs. Près de l'eau glissante, et qui semblait, alanguie, ensommeillée, chuchoter comme en rêve, sous le pur ciel infini où vacillaient mystérieusement les étoiles, planait une joie si rassérénante, si pleine de l'oubli des douleurs et des hontes, qu'il ne savait plus si elles existent véritablement, toutes ces affreuses choses, ou, du moins, s'il n'est pas absurde d'en souffrir, puisque la nature consolatrice est toujours là, si près, ouverte aux endoloris. Il se demandait, à cause de ce ciel dont L'azur était comme de la clémence, s'il est possible, en effet, que la vie soit cruelle à ceux qui n'ont jamais fait de mal, s'il peut y avoir d'injustes destinées en cet univers dont la beauté ressemble tant à de la bonté; et il se souvenait des leçons de Mme Ancéol. Elle n'aurait pas approuvé, la chère voisine, blanche comme les nues et bénigne comme le ciel, le sombre dessein qu'il avait formé, qui le conduisait ici. Il contemplait l'eau toute pleine d'étoiles et claire autant que l'azur. Il se disait qu'elle était trop délicieuse et trop lumineuse pour être une tombe...
Mais voici qu'un clapotement sonna contre les pierres d'un remblai. Il frissonna, il se boucha les oreilles, en vain ! il entendit encore le clapotement : « Klotz ! Klotz ! Klotz ! » Oh ! il serait donc pour-
suivi, toujours, par L'ignominieux el implacable nom? Oui, toujours, toujours, dans Les bruits de la ville, el dans les bruits de la solitude, il l'entendrait, inévitablement. Tour le fils du Traître, il n'y aurait jamais, en aucun lieu, à aucune heure, ni joie, ni gloire, pas même du repos! Une fatalité était sur lui. qui ne le lâcherait pas. fût-il innocent lui-même, s'elVorçàt-il de racheter par tous les beaux efforts le crime paternel; il était l'enfant et l'héritier de l'impardonnable! et il ne dormirait que dans la mort. Il se haussa, se pencha vers la rivière...
Mais il ne voulait pas mourir là dans cette eau qui savait son nom, qui le disait en clapotant contre le bord. Il s'éloigna très vite, ne ralentit le pas que quand il se jugea assez distant, pour ne point l'entendre, de la petite vague qui répétait : Klotzî Klotz ! Klotz !
Un pont s'offrait. Il s'y engagea. Penché entre deux réverbères, il s'assura d'un regard qu'il ne se heurterait pas, dans sa chute, au radier d'une pile, où il se serait fait beaucoup de mal. Non, en se précipitant de la place où il était, il s'engouffrerait tout droit. Bien. Il avait hâte d'en finir. Il ne prit pas garde à un bruit de rames, non loin, qui rythmait une chanson. D'une brève prière, l'une de celles que Mmt Ancéol lui avait
appris à dire, tout petit, les mains jointes, il remit son âme à celui qui est clément dans le paradis s'il ne l'est pas sur terre, enjamba le parapet, et, les yeux fermés pour ne pas voir le ciel qu'iloffensait peut-être, se laissa choir, les épaules vers l'eau.
Un cri ! les bras battant le vide ! la sensation de la tête tombant, puis remontant, puis retombant, et, parmi une inexprimable angoisse, la vision, à. une fenêtre, d'une forme blanche, aux cheveux doux, qui ouvrait les bras ! puis les doigts accrochés à de la fuite fluide, renfoncement froid entre un sursaut d'éclaboussures, et une descente bientôt ralentie, et une forcenée aspiration, en une clameur bouchée , et les hoquets inachevés de la gorge pleine, et l'horrible tension de tout l'être dans le refus de mourir ! Alors, d'un désespéré vouloir, le retour, une seconde, à de l'espace, à de la lumière; un peu d'air aspiré à travers l'engorgement des glouglous, l'espoir éperdu des mains qui s'ouvrent pour saisir, se crispent sur rien, s'écarquillent encore ! enfin, la retombée en la profondeur enveloppante, et l'enfoncement encore, et la défaillance de l'instinct lui-même, et l'inconsciente coulaison entre l'eau qui ne s'arrête pas...
Faustin leva à demi les paupières, vit des clar-
tés, «'ii fut ébloui, détourna la tête, sentit quelque chose de tiède el de doux bous sa joue, ne vit plus
rien, ne seul il plus rien. Mais voici qu'à travers des bourdonnements, et venus comme de derrière un très épais silence, des bruits lui entraient dans L'oreille. Des bruits? des mots, peut-être, qu'il ne comprenait pas. Et une si grande lourdeur était sur lui. le maintenait là où il était étendu, que, malgré un ardent désir de mieux entendre, il ne pouvait se tourner vers l'endroit, si lointain sans doute, d'où venait le son. Rompu d'un effort, il s'anéantit dans une parfaite apathie. Mais les bruits lui arrivèrent de nouveau, chuchotements d'abord, puis paroles tout à fait. « Je vous dis qu'il a bougé. — Oui, oui, je l'ai vu, ses paupières ont frémi tout à l'heure. — Tiens, regarde, il lève le bras! — De sorte, docteur? — Ah! il revient de loin, mais il revient ! » Et, après cela, un rire clair, aigu, joli, le rire d'une femme qui serait très contente. Ce rire l'éveilla tout à fait. Il se dressa à demi, sur ses paumes appuyées, ouvrit les yeux, à peine, un peu plus, les ouvrit tout grands, et il vit, dans beaucoup de lumière, des hommes, des femmes, penchés vers lui, attentifs, heureux. C'étaient de très jeunes gens, vêtus de costumes étranges, des costumes qui lui étaient inconnus, et l'une des femmes, qui avait les bras sans man-
ches, riait, et disait : « Vous, vous avez de la chance ! dame, c'est que je vous ai soufflé dans la bouche, pendant une heure ! mémo. Chcnevolle était jaloux. 11 prétendait que je n'aurais pas
soufflé si longtemps, si vous n'aviez pas été si joli garçon ! » Et elle pouffait. Elle était vêtue de rose et de blanc. Cela lui faisait des raies sur la poitrine. Et Faustin, extasié, vit des murs aux papiers fleuris, où des images de toutes les couleurs pendaient, et une table avec des bouteilles et des verres qui étincelaient parmi des bougies. 11 étendit les bras, desserra péniblement ses lèvres, qui lui semblaient scellées, voulut parler, ne put pas. retomba, la tête pesante, les yeux refermés, se rendormit, un bien-être sur le visage, en la délicieuse certitude d'être vivant.
Le franc jour du matin, à travers les paupières, lui éblouit les prunelles, l'obligea de sortir de son inertie. En un détirement, il se retourna, bâilla, regarda autour de lui. Il était seul. Sans souvenir d'abord de l'éveil de naguère, ni d'aucune chose, il ne connaissait pas cette chambre, avec du soleil à la fenêtre, et des bruits d'oiseaux qui venaient d'un jardin, ni ce lit où il était couché, aux draps très blancs. Tout à coup un afflux de mémoire ! la rivière, l'eau qui entre, aveugle, étrangle, étouffe, puis, rien, rien, plus rien, sinon, après beaucoup
de temps, comme en an vague de rêvej de je hommes penchés vers lui. une femme qui riait, et La retombée dans le néant. Pas autre chose.
Mais il vivait! C'était un ravissement. Il s'épanouissait. Il ne se demandait pas qui l'avait tiré de l'eau, où il était. Assis maintenant sur le bord du lit, Les yeux et la bouche grands ouvi il aspirait goulûment l'air. Le jour, la vie. Il ne pensaii pas, il vivait.
La fenêtre s'ouvrit et. dans plus de piaillements d'oiseaux, parmi des pendaisons de lierre et de glycines, un jeune homme, une jambe dans la chambre, l'autre dans le jardin, criait, joyeusement :
— C'est moi. Chènevolle, poète de mon état, et sauveteur dans mes loisirs. Allons, debout, paresseux ! Vous devez avoir un appétit de tous les diables. Ça creuse, de boire, et vous avez bu un fier coup. C'est égal, c'a été une chance pour vous, que mes camarades et moi, nous aimions a canoter la nuit.
Puis, il sauta sur le plancher, marcha vers le lit, la face gaie, et, prenant dans les siennes les deux mains de Faustin :
— Eh bien ! ça va mieux, à présent?
Faustin considéra, sans répondre d'abord, ce visage si content, amical. Chènevolle était tout
jeune. Vingt-deux ou vingt-trois ans. Et la gaîté d'être allumait ses yeux, ses lèvres, riait dans le désordre de ses cheveux presque roux, un peu longs, mal peignés, frisant en mèches folles.
— Alors, dit Faustin. c'est vous... qui...
— Oui. oui. c'est moi. Môme, vous m'avez joliment donné de la peine. J'ai vu le moment où je restais au fond, avec vous. Pour s'accrocher aussi fortement qu'un homme qui se noie, il n'y a qu'une maîtresse qu'oD veut quitter. Enfin, je vous ai tiré d'affaire. Remerciez-moi. en venant vous mettre à table. Ça m'a donné une faim de chien, de faire le. terre-neuve.
L'esprit trouble, Faustin. obéissant, descendit du lit, commença de se vêtir.
— Mais, dit-il, ce ne sont pas...
— Non. Vos habits sèchent à un pommier de la cour; ils ont l'air d'un pendu, ces habits de noyé!
Chènevolle se repentit de cette mauvaise plaisanterie; tout de suite il changea de propos.
— Ça ne vous ennuiera pas? nous déjeunons seuls. Mes camarades sont partis, et ma maîtresse avec eux. Ils ont leurs journaux, elle a son théâtre. Vous ne l'avez pas remarquée, cette nuit, quand vous avez ouvert l'œil? Très jolie. Surtout les lendemains des jours où elle m'a trompé. De sorte que j'y gagne.
ROMAN CONTEMPOH UN 173
Il s'égayait, pour égayer3 riait pour faire rire. Mais Faustin ne semblait pas comprendre. Les yeux vagues, il s'habillait maladroitement de ces vêtements qu'avail prêtés le patron de l'auberge, trop longs, trop larges ; Chènevolle dut l'aider.
— Ça y est, dit-il. Allons, à table. J'ai fait mettre Le couvert dans la tonnelle. Généralement, pour sortir de la chambre, on passe par la fenêtre, c'est plus court et plus romanesque. Mais, en considération de votre état de faiblesse, — hein? les jambes? du coton? — nous sortirons par la porte, comme les bourgeois. Appuyez- vous, ne vous gênez pas. A la bonne heure. Au fond, je ne suis pas fâché que Micheline soit partie. Elle n'aurait laissé à personne, je la connais, le soin de vous offrir le bras ; et, quand elle a commencé d'offrir, elle ne s'arrête plus. Il est vrai que, demain, elle aurait été exquise. Nous y voici. Asseyez -vous là. Marianne, l'omelette!
Faustin, qui avait eu peine, en marchant, à ne pas défaillir, s'affala sur un banc, devant la table servie, et renversant le cou, les yeux au ciel, il souriait dans une béatitude.
Clématites entrelacées de liserons et de vignes folles, la tonnelle, traversée de jour, avec çà et là des feuilles toutes d'or vert, était charmante au Lord de l'eau ; il y avait sur la rivière des moires
de soleil, où passait l'ombre d'une hirondelle, et la fraîcheur de la matinée glissait sur la peau, délicieusement. Les idées de Faustin ne se reformaient que lentement, dans ce charme, dans ce b^en-être. Il était tout à fait comme un enfant convalescent, très faible, qui, après un long somme, hésite à revivre, le corps réveillé, non l'âme.
— Allons, mangez ! dit Chènevolle. moi, je dévore.
Faustin fit signe qu'il voulait bien. Ces œufs, — il ne savait pas ce qu'il mangeait, — lui parurent un mets inconnu, exquis; et très peu de vin qu'il but le fit rire tout de suite, l'air d'être gris. Puis, il retomba en sa délicieuse apathie, les yeux vers le ciel.
L'autre aussi, s'étant repu, cessa de manger, et. les coudes à la table :
— Maintenant, mon jeune ami. parlons peu, parlons bien. Ce n'est pas par hasard, hein, que vous êtes tombé du pont de Sèvres?
Faustin ferma les paupières, comme quelqu'un qui s'efforce de se souvenir. Chènevolle insistait :
— On ne vous a pas jeté? vous vous êtes jeté, vous-même?
En un frisson :
— Oui, dit Faustin très bas.
Chènevolle quitta sa chaise, vint s'asseoir sur le
banc, et, d'une voix qui ne riait plus, plaine «l'une tendresse :
— Alors, mon pauvre enfant, ça ne va donc la vie?
— La \ -if? répéta Paustin.
— Oui. Vous êtes malheureux, très malheureux?
— Je... ne sais pas, je crois que oui, balbutia Paustin.
— La misère, peut-être?
— La misère? non, je... ne crois pas.
— Vous êtes bien jeune pour souffrir d'une peine d'amour au point d'en vouloir mourir. Ah ! diable , s'écria Chènevolle, vous êtes peut-être employé dans une maison où on touche à l'argent? on est jeune, on veut s'amuser, on se laisse entraîner... Vous avez peut-être fait quelque mauvais coup?
— Je... ne crois pas, dit Faustin.
Il ajouta, d'un ton plus assuré :
— Non! ce n'est pas à cause de ce que vous dites que je me suis...
Sa voix s'éteignit.
— Mais, alors, dites pourquoi, sacrebleu ! Est-ce que vous avez l'esprit troublé encore? ça doit griser, et d'une vilaine façon, l'eau de Seine, bue sans verre. Ou bien si c'est que vous n'avez pas confiance en moi?
Faustin dit :
— Si, si, j'ai confiance.
— Alors, vraiment, vous ne savez plus pourquoi vous avez voulu mourir ?
— C'est cela... je ne sais plus. Non. je ne sais plus.
— Tâchez de vous rappeler.
— Je tâche, dit Faustin, la peau du front ridée.
— Tenez, procédons par ordre. Comment vous appelez-vous ?
La servante accourut, à cause du cri terrible qu'avait jeté Faustin!
— Rien, rien, dit Chènevolle. Allez-vous-en, laissez -nous.
Elle s'en alla à regret, curieuse; dans la cuisine, elle raconta que le noyé n'allait pas mieux, qu'il se tenait tout droit, comme un mort contre une planche, et qu'il avait des yeux extraordinaires, qui faisaient froid dans le dos.
Faustin, en effet, était effrayant, debout, les ongles de la main gauche dans le bois de la table, contenant de la main droite sa tempe où il sentait des coups de marteau, donnés du dedans, et si blême qu'il avait l*air de ne plus avoir de sang du tout. C'est qu'une parole lui avait rendu brusquement, et entière, la conscience de tout ce qui s'était passé; la réalité s'était précipitée en lui, comme
L'inondation qui a Longtemps battu 1»'- murs rue par une planche défoncée. Il se souvenait, hélas! il se souvenait! Kl, tendant le cou vers Chènevolle :
— Pourquoi... pourquoi nie demandez-vous comment (jr m'appelle? Qu'est-ce que cela vous fait, mon nom ? Et pourquoi m'avez-vous empêche de mourir? Je n'ai pas crié au secours! Je serais mort maintenant, sans vous! Je ne vous connais pas. Allez-vous-en. Je ne veux personne autour de moi. Il fallait me laisser dans l'eau. C'est épouvantahle de m'avoir sauvé, pour me demander mon nom!
Chènevolle le considérait, plein de tristesse. Il sentait qu'il se trouvait en présence d'une douleur qu'on ne divertit pas par de la belle humeur et de? paroles de camarade. II regrettait d'avoir bavardé, d'avoir ri. Il dit, avec une gravité attendrie :
— Je vous demande pardon de vous avoir interrogé. J'ai fait mon devoir, rien de plus, en vous empoignant par les cheveux en aval du pont de Sèvres ; cela ne me donnait pas le droit de vous demander la raison de votre désespoir. J'ai été curieux, comme cette fille qui nous guette, à la fenêtre de la cuisine. J'ai eu tort. J'aurais dû vous abandonner sur le bord, et m'en aller. Ce qui arriverait ensuite ne me regardait pas. Vous n'avez
plus besoin de moi? je pars. Vous veniez de Paris? ce chemin y retourne. Pardonnez-moi mon indiscrétion.
Il s'était levé. Mais Faustin, ployé tout à coup, pleurait à chaudes larmes sur la nappe en balbutiant :
— Non, vous n'avez rien fait de mal... vous êtes bon, je vous remercie. C'est moi qui vous demande pardon. Mais... je suis si malheureux... Ah ! vous ne pouvez pas savoir... si malheureux !
Et. du front, il frappait la table.
Chènevolle ne savait que faire. Rester, c'était importuner le désespoir, la chose entre toutes vénérable; s'éloigner, c'était laisser, si près de Peau, à la merci d'une tentation sinistre, ce pauvre garçon en larmes. Et Chènevolle, alors, n'était pas indifférent, comme la vie le fit plus tard. Il ne bougeait pas. Il pouvait du moins se rendre cette justice que, ce qui le retenait, ce n'était plus la curiosité.
— Monsieur, reprit-il, comprenez-moi, je devrais m'en aller, je ne peux pas. Ne pleurez plus. Ne me dites rien de vos affaires, mais dites-moi où vous logez, où il faut que je vous conduise. Vous êtes dans une auberge, avec des habits qui ne sont pas à vous ; qu'est-ce que vous feriez là, tout seul?
ROM W CONTEMPOH \IN i 79
Ali! pleurer, ce n'est pas une réponse. Vous avez .les parents à Paris?
— Non, larmoya Paustin, roulant son front sur la aappe.
— Pas de parents?
— Non.
— Comment? ni père?...
— Non ! non ! non !
— Ni mère?
Un sanglot, déchirant, fut la seule réponse.
— Des amis, au moins?
— Non!
— Mais, ailleurs, pas à Paris, en province, vous avez une famille, quelqu'un qui vous connaît, qui vous aime?
Les dents de Faustin mordaient la nappe molle de larmes, dans le va-et-vient de sa tête.
— Comment ! personne?
— Si!... dit-il.
— Ah ! vous voyez !
Mais il pleurait plus abondamment. Il bégaya, la gorge obstruée :
— On m'aimait, et on ne m'aime plus...
— Pourquoi?
— Parce que je m'appelle...
— Je ne vous demande pas votre nom ! il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de savoir où vous irez.
«n sortant d'ici. Voulez-vous vous en venir avec moi !
— Merci, merci, non.
— Alors, où irez-vous? Ces personnes qui vous aimaient, elles vivent?
— Oui, je crois, elles vivent.
— Eh Lien, allez chez elles. Dites-moi dans (juelle ville elles sont. Je vous conduirai jusqu'à la gare.
— Xon, je ne veux pas. Elles ne m'aiment plus, parce que je m'appelle...
— Je suis sûr que vous vous trompez. Vous devez exagérer, dans votre idée, des choses peu graves, faciles à arranger. Vous avez quitté votre famille? oui. une frasque. Vous vous êtes peut-être évadé du lycée, par-dessus le mur? et vous avez peur de rentrer chez vous? Allons, n'ayez pas d'inquiétude, vous verrez comme on vous embrassera, quand vous serez là.
Faustin disait, entre ses dents claquantes :
— Elle ne m*a pas écrit !
— Elle?
— Oui. Madame...
— Qu'est-ce que cela prouve? Vous attendiez des nouvelles qui ne sont pas arrivées? voilà une chose bien effrayante. Tous les jours, des lettres se perdent. Ou bien, pour une raison ou pour une autre,
on ne vous 1rs remel pas. Il y a peut-être des :-r''ns qui avaient intérêl a Qé pas vous donner tes lettres qu'on vous adressait. Je suis sûr qu'on vous aime toujours, qu'on vous a écrit...
Faustin releva la tête. Il ne pleurait plus. Dans des larmes restées aux cils, il y avait une lueur irisée, où riait la lumière, quelque chose comme l'arcen-ciel de l'espoir.
— Ah ! vous voyez, dit Chènevolle, vous êtes de mon avis. Vous comprenez que vous n'êtes pas tout à fait abandonné. Certainement, on vous a écrit.
— Oui. c'est possible, murmura Faustin, un ravissement sur la face.
— Et c'est par quelque hasard que vous n'avez pas reçu les lettres.
— Oui, oui.
— Là. vous voilà rassuré, presque content?
— Content.
— A présent, que voulez-vous faire? Où désirezvous que je vous mène? Faible comme vous Fêtes encore, vous ne pourriez pas marcher seul.
— Oh! si.
— Non, je veux...
D'un geste calme et doux, Faustin imposa silence à Chènevolle.
— Je vous en prie, permettez-moi de m'en aller tout seul. Vous m'avez montré le chemin qui re-
tourne vers Paris, cela me suiïit. Ne me croyez pas ingrat. Ce n'est pas parce que vous m'avez tiré de l'eau que vous m'avez rendu service : c'est parce que vous avez dit une chose à laquelle je n'avais jamais pensé, c'est de cela surtout que je vous remercie ! Sans cette parole, je me serais jeté dans la rivière, encore, dès que j'aurais été seul...
Il ajouta, souriant presque :
— Vous n'auriez pas été là pour me sauver... Puis, la voix heureuse.
— Vous ne sauriez comprendre quel Lien vous m'avez fait par un mot, par un seul mot! c'est avec ce mot que vous m'avez sauvé. Il faut être très bon, pour que Dieu vous emploie à faire une chose aussi bonne. Je vous aimerai toujours. Vous vous appelez : Chènevolle ? et vous êtes poète? cela me fait plaisir que vous soyez poète. Vous êtes un grand poète, n'est-ce pas? Moi, j'aurais voulu être peintre. Je le voulais, quand je ne savais pas... Enfin, si on m'a écrit, si c'est vrai qu'on m'a écrit, je pourrai, peut-être, vouloir encore être peintre. Je ne suis pas sûr, je verrai. Mais les poètes, je les ai lus, je sais par cœur presque tous les beaux vers. Les vôtres, je les connais sans doute, sans savoir qu'ils sont de vous.
— Oh! les miens, dit Chènevolle, il n'y a que deux personnes qu'ils intéressent.
— Deux?
— ■ Moi et Micheline.
— Micheline?
— Ma...
— Ah! oui, votre...
— Ma maîtresse.
Ce mot gênait Faustin, il n'avait pas osé le dire.
— Et encore, reprit Chènevolle, je ne suis pas bien sur qu'elle les ait lus! elle fait semblant d'admirer par-dessus mon épaule, les poèmes que j'écris; mais je crois que, tout en me tenant le cou du bras droit, ella a, dans la main gauche, les Aventures de Rocambole, en prose.
• — Enfin, dit Faustin, je suis bien heureux que vous soyez un poète, et je ne vous demande plus que deux choses, c'est de me laisser vous embrasser...
— Oh ! ça, très volontiers .
— Et puis...
— Et puis?
— De ne pas m'accompagner. Si nous nous revoyons, plus tard, je vous expliquerai combien vous m'avez rendu heureux. Je puis partir?
— Mais, certainement.
Faustin se leva, descendit vers la route.
— C'est par là?
— Oui..
— Merci.
Et il commença de suivre le chemin de halage, tandis que Chènevolle s'accoudait, pensif, à la table, sous la tonnelle. Après un moment: « Mon café! » s'écria-t-il. Mais il avait dit cela pour se persuader à lui-même qu'il n'était pas attendri, qu'il n'avait pas envie de pleurer; il pensait à cet enfant qui s'en allait tout seul.
Faustin, le long de l'eau, éprouvait une douceur depuis longtemps inconnue. Un espoir, enfin, après tant de détresses, naissait en lui. Il s'évadait de l'irrémédiable. Il pourrait être moins malheureux, puisque Mme Ancéol ne l'avait pas oublié ! Oh ! certainement. Chènevolle avait raison, — qu'il était bon, ce jeune homme! — elle avait écrit, souvent, très souvent. « Et si je n'ai pas reçu les lettres, c'est parce que mon père les prenait, ne me les remettait pas, de peur qu'elles ne continssent la révélation de son infamie. » Oui, oui, c'était cela! Comment n'avait-il jamais pensé à une chose si simple, si naturelle? Maintenant, il s'expliquait tout ; et il aurait, dans son désastre, la joie du moins d'en être consolé par la maternelle amie, qui le serrerait contre elle en pleurant comme lui. Il se souvint d'une rêverie, presque une vision, que, plus d'une fois, enfant, il avait eue : un petit Jésus
qui lui ressemblait, qui était Lui-môme, montait, meurtri, saignant, mi-mort , la colline du Sacrifice, mais il reconnaissait, clouée avant lui sur la croix,
Mme Ancéol. et elle le pressait dans L< u de
ses caresses et elle y câlinait jusqu'à ce qu'il s'endormît l'innocent et douloureux martyr.
Donc, il y avait une chose à faire, qu'il fallait faire tout de suite : retourner au petit vil'. près de Romorantin. A la pensée de Fonde Jaime, Paustin frémit ! Que dirait le prêtre en le revoyant? car il l'avait chassé, plutôt que rendu. « Klotz! Klotz! Klolz ! » Mais la pensée de Mme Ancéol, — colombe, sur une branche, après un sombre oiseau, — lui rasséréna l'esprit. Et il partirait tout de suite.
Partir?
Avec quoi?
Pas d'argent pour prendre le train. Faire le voyage à pied, soit, c'était possible. Mais, en route, comment manger, où dormir? Il mourrait d'inanition et de fatigue au revers de quelque fossé. Faustin, pour la première fois, se heurtait à cette impossibilité faite de rien, à ce mur de néant, plus infrangible que le bronze ou la pierre : pas d'argent.
Il fallait qu'il partit, pourtant! et, machinalement, de ses deux poings fermés, comme fait un
coureur pour s'exciter à l'élan, il se frappa les flancs.
Quelque chose tinta. Dans la poche de son gilet. Un bruit léger, très clair. 11 fouilla dans le gousset, il en tira, entre un petit morceau de papier dur et lisse, plié, trois pièces d'or, soixante francs. Il se rappela tout de suite qu'on lui avait prêté ces vêtements. Sans doute, par mégarde, on avait laissé les trois louis dans la poche du gilet. Il fit volte-face vers l'auberge, assez éloignée déjà, pour rapporter l'argent; en même temps, il reprendrait ses habits qui devaient être secs. Mais il prit garde au papier plié, le déplia. C'était une carte de visite. « Chènevolle. » Puis, au crayon : « Il y a des jours où je suis infiniment moins riche! Mais, par une coïncidence extravagante, pendant que vous couliez dans le fleuve appelé Seine, un autre fleuve, nommé Pactole — en grec Pactôlos — coulait dans ma poche. Vous avez bu de l'un, buvez de l'autre! Soyez tranquille, d'ailleurs; on se retrouve dans la vie, et, cet argent-là, je vous le réclamerai, avec les intérêts : une poignée de main ». Faustin, en lisant, souriait, les yeux luisants de larmes douces. Il continua de marcher du côté de l'auberge... mais il s'arrêta.
Il acceptait.
D'un regard vers la tonnelle, à peine visible,
au Loin, dans Le bleu que l'eau embrumait, il remercia longuement relui qui, en peu d'instants, lui avait fait tant de bien, et, rapide, il se remit en route vers Paris.
Dès les premières maisons du quai, il s'informa, apprit dans quelle direction se trouvait la gare où il devait se rendre, se hâta, longea la Seine, — interrogeant de temps à autre un passant ou un cocher à quelque station de voiture — vit enfin, après une grille, au delà d'une place encombrée de camions et de fiacre, une grande bâtisse, c'était la gare. Mais le train pour Romorantin ne partait que dans trois heures. Eh bien, il attendrait. Il allait et venait, le pas précis. L'urgence de partir, de revoir madame Ancéol, l'absorbait à tel point, qu'il ne s'inquiétait d'aucune autre chose. Sa pensée, ne tendant que là, se dégageait de tous les autres soucis, de toutes les angoisses, comme une branche à la verdure morte, dont on fit une flèche, laisse toutes ses feuilles en la droite vitesse vers le but. Et il partit. Durant les heures du voyage, son impatience, toujours tendue, toujours braquée, croyant tout à coup reconnaître la ville dans l'enfoncement du val, voulait descendre à chaque station, demandait aux employés, avant qu'ils eussent crié un nom de localité : « Romorantin, n'est-ce pas ? nous sommes arrivés ? » Il disait « nous sommes »
comme s'il avait cru que personne ne pouvait aller que là où ilallait lui-même. Mais l'heure succédait à l'heure. Cela marche si lentement, les plus rapides trains, quand on a tant de hâte en soi! A Blois, il fallut, de nuit, attendre longtemps, très longtemps, dans une salle où des gens, l'air tranquille, mangeaient, fumaient, causaient entre eux. Ah çà, ils n'étaient donc pas pressés d'arriver, tous ces voyageurs? Il arpentait la salle, se précipita, par la porte à peine ouverte, dès l'appel de l'employé; et, pour la première fois, il s'aperçut, en tombant dans le coin du wagon, qu'il était affreusement las, avec la tête apesantie, et les paupières si lourdes. L "espoir du sommeil qui supprime le temps et la distance, lui conseilla de fermer les yeux. Il dormit, profondément, avec une blancheur parmi des roses tombantes : c'était madame Ancéol à sa fenêtre. « Romorantin ! » Use jeta hors du wagon, traversa la gare, une place, reconnut tout de suite, bien que le jour se levât à peine, la route, la terrible route, si noire un soir de jadis, à l'ombre coupée de lune, avec des effraies hululant : « Klotz! Klotz! Klotz!» d'arbre en arbre. Une envie de revenir sur ses pas, de fuir! Mais Mme Ancéol était là-bas; c'était parce qu'il conduisait .vers la maternelle amie, qu'il était déjà clair et presque rose, aujourd'hui, avec de douces buées
caressantes, ce chemin, si obscur, si hostile, le soir où il menail vers l'horrible père; el 1
tin, follement, avec des gambades d'enfant échappé de l'école, se mit à courir, courut plus vite, s'essouffla, courut encore. Mais le ciel se couvrait. Après les lumineuses aubes rosées, il y a, en septembre, de ces assombrissements que dissipera le vent ensoleillé de midi. Faustin, maigre lui. s'attrista de ce sombre sur sa tête, autour de lui. Comme, en même temps, il avait reconnu, à sa droite, l'église et la cure aux croisées encore closes, il eut cette pensée que c'était la colère de l'oncle Jaime qui mettait les ténèbres sur lui et sur toutes les choses. N'importe il se précipita plus ardemment, et, soudain, au détour de la route, il aperçut, propre et jolie, avec ses volubilis et ses roses qui grimpaient la façade, la bonne maison, la chère maison, sur laquelle, à ce moment, par une déchirure de nues, tombait un jet de rayon, qui l'isola de l'ombre, toute lumineuse. Il tendait les bras. Il s'essoufflait de hâte et de désir. Il allait atteindre la consolation, le salut: cette demeure bénie qui, si blanche et dorée, avait comme la couleur du bonheur. Mais, plus proche, il eut un chagrin, parce que les volets étaient clos. Cette clôture avait l'air d'un refus. Il lui semblait que la maison, pareille à une per-
sonne qui ferme les yeux, ne voulait pas le voir. Et une crainte lui serra le cœur, ralentit sa marche. Madame Ancéol, autrefois, l'avait aimé, caressé, choyé; durant ces quatre années, elle lui avait écrit, oui, écrit, très souvent, et, certainement elle l'aimait encore. Mais savait-elle qu'il était le fils de Nathan Klotz? Si elle ne le savait pas, que dirait-elle, que ferait-elle, tout à l'heure, quand elle aurait appris la vérité? car, sa honte, il ne la lui cacherait pas, il ne voulait pas usurper la caressante mansuétude de la chère femme; il fallait qu'elle sût qui elle embrasserait. Ciel! si elle allait pâlir, se détourner, dès l'horrible nom prononcé ; avec de la douceur encore, car elle était si bonne — mais attristée, un peu froide, — si elle disait, d'un air de gène : « Sans doute... sans doute... Ce n'est pas votre faute... C'est bien malheureux... Croyez que... Mais enfin, mon pauvre enfant, vous comprenez que l'on ne peut pas... » Oh! si elle lui parlait ainsi, il n'y aurait plus rien pour lui dans le monde, ce serait comme si toute la vie" était morte. Si bien que, maintenant, il redoutait la maison qu'il avait tant désirée. Il se demandait s'il aurait le courage de lever, de laisser retomber le marteau de la porte. Et quand il fut tout près du seuil, il resta immobile, regardant les deux marches de pierre, où il n'osait pas mettre le pied. Non,
il ne frapperai! pas encore. A son attente, il donnait pour prétexte, qu'on ne rend pas visite aux gens à une heure si matinale. Le dos à un battant, i: sit sur la première marche. Sans bouger, il regardai! la route vide, L'église silencieuse, les maisons, les chaumines du bourg encore endormi. Il avait, petiot et tout pâlot, dans ses habits trop grands pour lui, pas neufs, l'air d'un jeune pauvre qui a dormi dans les champs et qui attend la charité, soupe ou reste de viande, que lui fera une servante, tout à l'heure, en ouvrant la porte.
Un bruit de planche contre de la pierre. Mais pas très proche. Là-bas, au premier étage de la cure. Faustin vit une main, hors de la manche d'une soutane, accrocher le volet à la muraille, tandis qu'une tête s'avançait de la fenêtre, se tournait à demi, regardait le ciel pour voir le temps qu'il ferait. Puis la tête se retira. Faustin s'était levé, stupéfait. Ce n'était pas l'oncle Jaime! Il avait donc quitté le pays, ou bien?... Des portes çà et là s'ouvraient, le remue-ménage du réveil mettait des femmes aux croisées, des enfants sur le chemin, et le silence s'effarait d'appels, de gloussements, de paroles criées, d'abois. Un homme passa, la bêche à l'épaule, un sac de toile à la hanche, bossue par la tranche de pain. Faustin l'avait rencontré autrefois. Une espèce d'ouvrier de la terre qui, deux ou
trois lois L'an, venait dans cette bourgade, s'y louant pour le labour ou la moisson; pas l'air d'un bon homme, d'ailleurs, avec sa grosse bouche qui saillait, mécontente; maussade, hargneux et goguenard, apportant aux champs la mauvaise humeur et la farce aussi des bas quartiers de villes. Faustin, en s'approchant de lui :
— Dites-moi, je vous prie...
— Tiens, dit l'autre, d'où sortez-vous, à cette heure? Je ne vous ai jamais vu? Vous n'êtes pas de la contrée?
Il ne reconnaissait pas Faustin. Celui-ci reprit, la voix tremblante :
— Non, j'arrive. Dites-moi, l'abbé Jaime n'est donc plus dans le pays ?
L'homme ricana, en avançant ses grosses lippes d'un rouge bleuâtre :
— Si fait, si fait, il y est, dans le pays.
— Mais il a quitté la cure? il a été remplacé ?
— Oui. il y a trois ou quatre ans.
— Et, maintenant, où habite-t-il?
L'homme ricana encore.
— Pas loin d'ici Je passe par-devant chez lui. Si vous voulez, je vous montrerai sa maison.
Faustin dit, dans une inquiétude :
— Oui, je veux bien.
Oh! il n'entrerait pas chez l'abbé Jaime. Mais,
sans se demander le motif de sa curiosité, il voulait savoir où logeait son oncle.
— Alors, marchons, dit l'autre.
Ils firent, rù\o à côte, une centaine de pas. L'homme, de temps en temps, s'arrêtait, un poing à la hanche, pouffait de rire au nez de Faustin. Enfin, il poussa de sa bêche le battant d'une porte de bois, lézardée, vermoulue; ils étaient dans le cimetière.
— Ah! oui, dit Faustin qui se souvenait d'une autre porte, de l'autre côté de l'enclos, vous prenez le plus court. C'est donc dans les champs qu'il habite, l'abbé Jaime?
— Non, c'est ici. Tenez, voilà sa maison. Seulement, vous aurez beau frapper, je ne crois pas qu'il ouvre.
Il n'avait pas achevé que Faustin, tombé à genoux, embrassait une stèle en sanglotant, baisait dans la pierre les lettres creuses de ce nom : Jaime Laveleyne.
Le sinistre plaisant eut quelque regret de sa facétie.
— Excusez, dit-il. Vous êtes un parent, peutêtre ? je ne pouvais pas savoir. Il faut bien s'amuser un peu, pas vrai? Mais oui, vous êtes le petit qui était chez M. le curé, son neveu, à ce qu'on racontait.
— Mon oncle! mon pauvre oncle! balbutiait Faustin.
— Allons, ne vous désolez pas. Il n'y a pas de quoi avoir tant de chagrin. Il n'était pas de bonne humeur tous les jours, ce corbeau-là; et il est mort comme il a vécu, en colère.
Faustin se tourna vers l'homme, l'interrogea d'un regard anxieux, les yeux pleins de grosses larmes.
L'autre poursuivit :
— Autant que vous appreniez tout en une fois. Nous revenions du travail, des camarades et moi, et nous l'avons trouvé, évanoui, avec du sang à la tempe, dans le fossé, pas tout à fait défunt, mais c'était tout comme. Il paraît qu'en voulant sauter dans le champ, il avait fait partir son fusil sans le faire exprès. C'est ce qu'on a supposé. Moi. je n'y ai pas cru, à cette explication-là. Ça ne part pas tout seul, les fusils! Je parie tout ce qu'on voudra que votre oncle s'est fourré une balle dans la tête — c'était une balle ! est-ce qu'on charge à balle les carabines de chasse? — parce qu'il Fa bien voulu, parce quil en avait assez de dire la messe tous les matins. D'ailleurs il avait quelque chose, cet homme-là. Ça se voyait. Il rôdait dans le pays comme un fou, avec des yeux de bête enragée. Et, quand il a eu repris connaissance, pas
pour longtemps, sur le lit où nous Pavions port»'. il fallaitvoir ses grimaces, sea fureurs de uepaa être mort. « Achevez-moi! achevez-moi. nom de nom! )> C'était au médecin qu'il disait cela. Et il voulait sauter du lit pour aller se flanquer par la fenêtre. Et il se tordait, et il bavait. Il y avait un mot, un mot que Ton ne comprenait pas, un mot tout drôle, de l'allemand, je crois, qu'il répétait toujours. Il a passé en le hurlant, ce mot ! C'était... attendez donc, je vais me rappeler, je crois que je l'entends encore... c'était, oui, j'y suis, c'était...
Mais il ne parvenait pas à retrouver le mot, et, comme Faustin ne cessait de pleurer, avec des secousses de tout le corps, l'homme haussa l'épaule, impatienté : « Au fond, est-ce que ça me regarde ces affaires-là! » Et il s'en alla entre les tombes, en sifflant un air.
Seul, à genoux, Faustin sanglotait, le front à la pierre. Quand il pouvait contenir les sursauts de sa poitrine, il disait des paroles à voix basse. On aurait pu croire qu'il priait. Non, il parlait à quelqu'un, à l'oncle endormi là. « Oh! je comprends. Tu es mort, à cause du nom. Moi, j'ai été lâche, j'ai été content d'être sauvé. Et je suis venu ici pour qu'on me consolât. 0 mon Dieu! tu es mort, tu es dans la terre. Oui, tu as pensé que c'était impossible de vivre, avec cette honte sur soi. que
l'on ne se sépare pas des parentés infâmes, que la malédiction divine et la réprobation humaine vont de tète en tête à travers toute la race, et tu t'es tué. Pourtant tu n'étais que le frère du traître Et moi, son fils, moi, l'héritier direct de son ignominie, moi qui lui ai ressemblé, un jour, — oh! mon oncle, mon bon oncle, pourquoi, ce jour-là, ne m'as-tu écrasé la tête du talon, sur les dalles de l'église! — j'ai la lâcheté d'être vivant. Tout à l'heure, je croyais qu'il me serait possible d'être heureux encore ! Le fils de Klotz, heureux? jamais. Il y a une justice qui punit le crime dans les enfants du criminel, et dans ses petits-enfants, et dans les enfants de ses petits-enfants. Mais on peut mourir! cela est permis, puisque tu es mort. Et tu me le conseilles, dis, de t'imiter? Oh! je sens que tu me le conseilles. Je me tuerai, avec ton fusil. On me mettra tout près de toi. Tu me feras de la place et, comme cela, nous serons tranquilles, tous les deux, à moins que nous n'entendions le nom de Klotz dans le bruit que font les vers, en mangeant le corps. » Et il se prosternait, se serrait contre la tombe, espérant qu'elle s'ouvrirait, qu'il pourrait entrer tout de suite dans la fosse, s'y étendre, s'y endormir à côté de l'oncle Jaime.
Autour de Faustin, c'était, dans le petit cime-
e, l.i jolie matinée, toutesoleil, fleurs, cria !■
d'oiseaux; il passait un vent frais et doux: et les tombes étaienl -aies, à cause du rose que le jour récent mettail sur la pierre, et des volubilis çà el là
enroulés aux croix comme remuées de l'ombre des saules, à cause des herbes luisantes où tremblaient les gouttes de rosée, semblables à des larmes qui ne seraient pas tristes ; le réveil de toutes les choses riait au sommeil des morts, contents, eux aussi peut-être, en des rêves de matin.
Un peu de l'universel sourire pénétrait le désespéré. Il ne détournait pas les yeux de la dalle tumulaire, mais il sentait sans le voir un enveloppement de choses douces, caressantes, bonnes d'être heureuses ; c'était comme des bénédictions d'invisibles mains tendres. Il résistait au lent assaut de cette douceur, s'abîmait dans ses mornes pensées, ne consentait pas à moins souffrir. Mais il ne pouvait pas se soustraire à l'enchantement auroral. Ce fut surtout après un bruit de pas léger, — le glissement peut-être de quelque ange traversant, les ailespliées, le cimetière pour apporter de sépulcre en sépulcre des espérances de ciel — , que Faustin éprouva un irrésistible délice. Pourquoi avait-il pensé au passage tout près de lui, à l'approche peu à peu d'un messager consolateur? Il ne savait, mais il était bien certain que le seul charme de la matinée
De lui causait pas un tel ravissement, et, lentement, il se tourna.
Une blancheur dorée, en de longs vêtements pâles, était là, souriante. Mme Ancéol! En un cri de bonheur, il se leva, s'élança, tomba dans les bras de la jeune femme.
Elle le serrait étroitement contre elle, lui baisait le front, lui caressait les cheveux. « Mon enfant! mon pauvre petit enfant! » Et lui, la tête sur la chère épaule, voulant parler, ne pouvant pas, avec des balbutiements et de petits rires, et de grands sanglots de bonheur, il repossédait, dans un emportement, sans ressouvenir d'aucune peine, d'aucune honte, tout le tendre, tout le délicieux autrefois. Elle répétait : « Mon pauvre enfant ! mon pauvre petit enfant! » Il sentait des larmes dans les baisers dont elle le bénissait. Et il était si heureux — tout le reste effacé — qu'il n'avait jamais été triste; sa joie d'à présent rejoignait, sans lacune, les joies des jours anciens ; il était comme un ressuscité qui ne se souviendrait pas d'avoir traversé l'enfer. Mais, un instant, il s'écarta. Une affreuse crainte l'avait mordu. Il était si pâle qu'elle prit peur. « Faustin, qu'as-tu? voyons, parle! — Oh! dit-il, en détournant la tête, vous ne savez peut-être pas?... Est-ce que vous savez qui je?... » Elle ne lui laissa pas le temps d'achever. Elle le
ressaisit, L'embrassa plus fortement, plus ardemment. « Rien! rien! je n'ignore rien! C'est parce que tu es malheureux que je t'aime tan! ! Ne pense pas à ces choses. Tu n'as pas de père. Tu as une mère, moi. Tu es mon enfant adoré. Et c'est fini, les chagrins, puisque je te reprends, puisque tu ne me quitteras plus!» Ils s'embrassaient dans le clair cimetière où les tombes souriaient comme des douleurs consolées.
Dès ce jour ce fut le bonheur pour la jeune mère et le grand enfant. Elle s'occupa tout de suite de l'installation de Faustin. Comme elle était veuve — le mari infirme, un matin d'été, tandis qu'elle poussait le fauteuil vers le soleil de la fenêtre, n'avait pas grondé ni fait des gestes de colère, parce qu'il était mort, — elle pensa que Faustin devait loger à l'auberge, jolie d'ailleurs, avenante, au bord de la route, avec ses grimpaisons de vignes folles et l'enseigne où une licorne blanche secouait sa crinière. Il loua deux chambres : il couchait dans l'une; l'autre, plus vaste, à la large fenêtre offerte au levant, fut une espèce d'atelier, avec des tables à dessiner, des boîtes de couleurs, des chevalets, des toiles que l'on avait fait venir de Blois ; car madame Ancéol était bien d'avis que son enfant devint un grand artiste. Une grosse dépense, tant d'achats. Mais Faustin était presque riche. L'abbé
Jaime. peu .de jours avant sa mort, avait remis à sa voisine une somme assez ronde, toutes ses économies, quinze mille francs, avec mission de les donner à son neveu, s'il revenait avant cinq ans. ou de les distribuer en aumônes, si, les cinq ans passés, il n'était pas revenu. De sorte que le jeune homme put se permettre quelques folies. L'atelier, qui eut fort bon air, était bibliothèque aussi. Deux cents volumes. Les poètes préférés. Et souvent la jeune femme, d'une inflexion de voix si musicale, lisait les nobles ou délicieux vers, tandis qu'il essayait, d'une main maladroite encore, mais d'une ardeur grandissante, de mettre sur la toile les choses qu'il entendait; à cause de cette voix, il se sentait plein de courage, sûr du talent prochain; c'était comme si elle lui avait dicté du génie.
Mais ses heures les plus exquises, il les avait chez sa « maman », dans la petite maison claire, fleurie au dehors, fleurie au dedans; car, des fleurs, madame Ancéol en mettait dans tous les coins. Là il retrouvait toutes les douceurs des ans puérils, et il redevenait, vraiment, l'enfant qu'il fut jadis. Il s'asseyait tout près d'elle, sur l'escabeau, comme autrefois, voulait qu'elle lui racontât des histoires; elle jurait qu'elle n'en savait plus, ou qu'il les connaissait toutes. Mais il insistait. Alors, elle lui disait, les doigts occupés à quelque ravaudage, le
conte de la fille dn marchand d'Ephèse, ou celui du petit Jésus perdu clans le déserl avec Marie, Joseph et l'âne. Et il exigeait, avec des bouderies
si elle refusait, qu'elle le câlinât, comme elle faisait du temps qu'il était petit. Des fois il voulait s'asseoir sur les genoux de madame Ancéol. Elle le repoussait, elle se moquait de lui. « Ah! non, par exemple, tu es trop lourd, à présent. » Et ils dînaient ensemble, tous les soirs, chez elle. Plaisir nouveau, celui-là ; car, autrefois, l'abbé Jaime exigeait que son neveu prît tous ses repas au presbytère. Madame Ancéol avait la prétention, justifiée d'ailleurs, de très bien faire la cuisine, et elle ne laissait guère à la vieille servante que la peine de mettre le couvert et d'apporter les plats. Même, elle était un peu gourmande, querellait Faustin quand, tout occupé d'elle seule, il ne prenait pas garde à la perfection des sauces. « Ces Parisiens, ça ne fait pas attention à ce que ça mange! » Il fallait, pour obtenir son pardon, qu'il louât, avec un air de s'y connaître, la proportion des condiments, l'originalité d'un filet de verjus. Puis, c'étaient, avec l'enjouement des consciences paisibles, mille propos sur ce qu'on avait fait dans la journée, sur ce que l'on ferait demain. Avait-il bien travaillé ? est-ce qu'il trouverait enfin un modèle, parmi les paysannes ? Elle, elle ne
consentait pas à poser. « Ça me gênerait d'être regardée ». Pourtant, elle s'y déciderait peut-être, si c'était indispensable. Puis, la nappe ôtée, il parlait de ses projets, de ses espérances, delà peinture telle qu'il la rêvait. Elle l'écoutait, le menton dans la main, avec des sourires attentifs. Ces enthousiasmes, ces rêves, elle les approuvait, enthousiaste aussi. Cette bonne ménagère avait une intelligence très ouverte aux hautes pensées. Dans sa solitude, elle avait beaucoup lu, l'oncle Jaime lui prêtant des livres; elle disait, sur l'art, des paroles d'où le bon sens n'excluait pas l'élévation. D'ailleurs, tout ce qu'elle disait, il l'admirait ; que Mme Ancéol pût se tromper, c'est ce qu'il n'aurait jamais admis ; et elle avait cette voix pure, si tendre, musique et caresse, qui donne raison à toutes les paroles. Si on avait écouté Faustin,on se serait couché à minuit! tant il lui plaisait de rester avec elle, dans la bonne chambre claire, où ils étaient assis tout près l'un de l'autre, leurs mains souvent jointes, leurs pieds se touchant parfois sur le tabouret où la jeune femme posait le bout de ses pantoufles ; dans l'allée aussi du petit jardin, où ils cheminaient ensemble, en de douces causeries, en des silences plus doux. Il fallait bien se coucher pourtant. Elle l'accompagnait jusqu'à la porte (la domestique était montée depuis
Longtemps . pour mettre la barre et accrocher la chaîne, surtout pour lui dire : « à demain, » une fois encore; et il s'en allait vers l'auberge, se retournant à chaque pas vers la forme blanche, si blanche, sur le seuil, dans la pâleur lunaire; dans le baiser qu'elle lui envoyait des doigts, il lui semblait quelle lui donnait de la paix, de l'espérance, du bonheur pour toute la nuit, et pour tout le lendemain et pour toute la vie.
Ainsi, parmi ces tendresses, aucun ressouvenir du père et de. la sœur, ni du nom infâme? Fauslin était véritablement, entièrement heureux, paisible? non, à chaque instant, dans les commencements surtout de la joie reconquise, des angoisses le bourrelaient, comme des mains qui vous tordraient le cœur, y enfonceraient des ongles; il s'étonnait, alors, de ne pas sentir du sang lui sortir par les pores, tant il avait l'impression d'une abondante blessure au dedans de lui. Et ces affres, lorsqu'il songeait à l'oncle Jaime, lorsqu'il allait s'agenouiller sur la tombe du prêtre, — elle avait l'air courroucé en sa froide blancheur, cette tombe. — se compliquaient d'un remords. Il lui semblait que l'exemple du cadavre étendu sous la terre, lui reprochait de s'être repris à la vie, de consentir au bonheur; il éprouvait une honte de sourire, d'aimer, — de désobéir à la fatalité justicière. Mais
une parole, une caresse de Mme Ancéol le délivrait des mornes pensées. Si l'oncle Jaime était l'avertisseur de l'inéluctable destinée, elle était, elle, la dispensatrice des miséricordes, la conseillère des oublis et des espérances. Elle n'avait pas que la blancheur des bons anges, elle en avait aussi l'encouragement au paradis. Peu à peu les douleurs de Faustin s'affaiblirent en mélancolies bientôt moins amères, puis presque douces; et sa langueur, ensuite, s'affermit en courage de vivre, en joie de vivre. Ce n'était pas vrai, — malgré la tombe soucieuse et dure du prêtre — que le crime s'éternise en châtiment. L'innocence a le droit de répudier l'hérédité du mal. D'ailleurs, qu'avait-il de commun avec le juif aux cheveux blasphématoires? Klotz, lui? non, Laveleyne, comme la vieille d'autrefois, grand'mère inconnue, morte avant la honte de sa race. Faustin Laveleyne. Ce nom, par-dessus l'ignominie, se rattachait à l'honnêteté. Son père î Mme Ancéol lui avait dit: « Tu n'as pas de père. » Orphelin, oui! cela le ravissait d'être orphelin. Et, le soir, après les dîners, accoudé à la fenêtre, ou cheminant dans l'allée du jardin, il parlait d'avenir avec la maternelle amie, toute blanche, les cheveux si doux.
Quelquefois, elle le tenant par la main, — car il était toujours l'enfant de jadis, — ils suivaient, les