ROMAN CONTE.MPOH UN SOS
crépuscules, à travers la plaine, Le long chemin sous les orme-. On apercevait, par les éclaircies drs basses rainure-, une triste contrée, avec des champs de -aides jaunes et des marais Là-bas, d'où monte, dans la bruine, une lièvre1. Mais un automne ardent, pas encore mélancolique, pareil à un été, épaississait, échauffait les feuillaisons touffues, gazouillantes du prochain sommeil des oiseaux; les herbes montantes entre les troncs d'arbres scintillaient de vers luisants qu'allumait la tiédeur, et au fond de l'allée, sous l'arche des. branches rejointes, flamboyait, mi-éteint, le gouffre doux du soleil couchant. C'était partout, dans l'effervescence encore du jour et l'ensommeillement déjà du soir, une chaleureuse langueur qui conseille le ralentissement de la marche, épaule contre l'épaule, mains jointes aux mains en une molle étreinte desserrée sans s'ouvrir, et fait sortir des chairs à travers l'étoffe, et des chevelures, des odeurs qu'elles n'ont pas, les matinées.
Dans le mystère et les parfums de la pénombre, Faustin, après les longs bavardages que Mme Ancéol écoutait, complaisante, intéressée aussi, se taisait tout à coup, comme s'il lui était venue une pensée qu'il ne voulait pas exprimer. Une pensée? non, en ces moments, il n'avait rien dans l'esprit. Mais de son cœur gonflé, bâillant, lui montait à la gorge,
aux yeux, aux tempes, une ardente intensité de vie ; en môme temps, comme si toute la chaleur de tout son être eut convergé en cet effluve, il avait le long des reins, des bras, jusqu'aux bouts des doigts, une coulée de glace; et ces deux sensations, chaleur, froidure, Tune redescendante, l'autre remontante, se heurtaient, se joignaient, fondaient leurs vigueurs en une impétueuse urgence de réalisation. Réalisation? de quoi? il l'ignorait. Aucun des rêves qui le hantèrent, pas même la vision de ces princesses des poèmes accoudées au balcon lorsque passe un amoureux chantant, ni celle des déesses mi-nues qui fuient à travers l'azur l'étreinte des Ixions, ni celle des guerrières qui, l'armure rompue d'un coup de lance, ont au sein la rose rouge d'une blessure, ne lui avait causé ce trouble, différent de tout. Ce qu'il convoitait, — car il convoitait, mais quoi donc? — lui semblait h la fois plus proche et plus lointain que les anciennes chimères, plus proche, d'être moins idéal, plus lointain, d'être plus inconnu. Pour la première fois, le désir en lui se substituait au rêve. Il sortait du chimérique, familier, pour se rapprocher du possible, inimaginé. C'était comme si d'un irréel éden dont tous les fruits l'enivrèrent, il entrait dans un verger terrestre, aux fruits jamais goûtés. Et il avait, en de brèves tristesses, la peur qu'ils fussent
moins beaux el moins bons, ces fruits, que les antres! Mais, presque toujours, la faim qu'il avait d'eux leur supposait une incomparable saveur. Et sa bouche bâillait, concupiscente. A ces minutes, il aurait voulu (car il avait peur de lui faire du mal) quitter madame Ancéol, ne plus être là. Oh! mettre les mains, les lèvres, dans des cheveux, sur une peau, pareils à ces cheveux, pareille à cette peau, mais pas dans ces cheveux, mais pas sur cette peau! fuir! Non. La proximité des odeurs, et les frôlements, le tenaient, le liaient. Et il lui sortait de la poitrine des soupirs où s'avouaient tout son désir avec toute sa crainte. Alors il s'appuyait plus lourdement contre lajeune femme qui, parfois, avait peine à le soutenir, le grondait : « Voyons, Faustin, tu crois avoir toujours douze ans, prends donc garde, tu me fatigues. » Il n'écoutait pas, n'aurait pas entendu s'il avait écouté. Il s'étirait le long d'elle, sentant, à travers le peignoir, il ne savait quoi de lisse et de vivant. Elle, inquiète: « Enfin, Faustin, qu'est-ce que tu as, rentrons! » Une fois, elle dut le repousser, des deux mains aux épaules, décidément fâchée, parce que, soudain, l'ayant prise par la taille et serrée jusqu'à lui rompre les reins, il la baisa sur la bouche, comme un affamé empoigne et mord.
Il se détourna. Il n'osait plus la voir. Elle s'était
écartée, elle aussi. Ils revinrent vers le village. Ils ne se parlaient pas. Au seuil de la maison de madame Ancéol, ils se séparèrent, silencieusement. En s'éloignant du côté de l'auberge, il n'eut point le courage de regarder en arrière, comme il avait coutume. Au lieu de la jeune femme lui souhaitant bon sommeil, d'une main qui envoie un baiser, il aurait vu la porte close, après un bruit presque hostile de barre vite poussée et de chaîne qu'on accroche.
Désormais, elle redouta Faustin, enfant devenu homme, de qui la jeunesse récente gardait des irresponsabilités d'enfance. Il aurait pu être boudeur, brutal — il l'avait été, en ce baiser sur les lèvres — sans cesser d'être innocent, le pauvre; et, en son doux bon sens, il aurait bien fallu qu'elle lui pardonnât les pires injures. Car, dix-huit ans et, elle, quoique « maman,» jeune encore, pas laide, non, pas laide. Mais, en l'excusant elle avait peur de lui. Elle ne lui permettait plus de s'asseoir à côté d'elle à table, ni de mettre les pieds sur le tabouret où elle avait mis les siens. Son : « Voyons, Faustin, reste tranquille, » n'attendait plus que le jeune homme, en des câlineries frôlantes, voulut s'asseoir sur les genoux de son amie; de la voix et du geste, elle l'éloignait dès qu'il s'approchait d'elle. Elle ne portait plus que des manches Ion-
. fennecs aux poignets. La mousseline fanfreluchée de son peignoir lui montait jusqu'aux oreilles. Oui, peur, véritablement. D'abord, parce que ce désir, de Paustin, pour elle — elle aurait dû penser à cela, c'était inévitable — de Paustin, qu'elle avait caressé tout petit, à qui elle avait conté tant de beaux contes de nourrice, la troublait comme une menace d'inceste. Puis, parce que la sexualité de l'homme lui était une épouvante, faisait frémir toute sa chair, d'un sale souvenir. Que d'autres femmes voulussent l'étreinte de l'époux ou de l'amant, il fallait bien qu'elle l'admît, qu'elle le comprît; dans les tableaux, dans les poèmes, dans les romans, les bras des amoureuses au cou des amoureux, ne l'étonnaientpas, ne la scandalisaient pas. Elle aussi, sans doute, elle aurait pu aimer, jadis, avec une espérance de la caresse, avec un désir du baiser ! Jeune fille, elle avait sans doute rêvé, comme les autres jeunes filles, de s'achever en femme, délicieusement. Mais l'homme était venu, horrible, dans le lit. Commis voyageur, que le hasard d'un café acheté aux enchères avait fixé à Blois, M. Ancéol, quarante ans, gras, lippu, la couleur de la lie à la face, et l'odeur du vin dans la bouche, l'avait épousée, lui presque riche, elle pauvre, comme on prend une belle fille, pour se divertir la nuit ; le soir de la noce, en regardant, un peu saoul, les
belles épaules blanches de la mariée, et ses jeunes seins dans le satin du corsage, il avait dit, entendu d'elle : « Je crois que ce sera une bonne affaire, ma femme! » Et, la lampe pas éteinte, il outragea cette vierge, tout de suite, du geste dont on retrousse une servante d'auberge; puis un déchirement l'avait ensanglantée sous un poids de ventre qui halète et d'estomac qui ronfle, pendant qu'une bouche lui mâchait la bouche. Toute la nuit, elle garda un tremblement, avec des yeux écarquillés. Ce furent ses noces! L'effroi ne l'en quitta jamais. Son souvenir de l'accomplissement nuptial ne différait pas de celui que laisserait à une enfant le viol d'un rôdeur ivre, aux baisers lourds, qui bavent, aux mains poilues et poisseuses qui écartaient. Et d'autres nuits conjugales furent pareilles àrla première, ou pires. Pas amusé de cette inerte épouse, qui le regardait d'un œil fixe, ne l'implorait même pas. terrifiée, tandis qu'il l'écrasait d'un redoublemeut forcené de pesanteur. M. Ancéol retourna aux « rigolades » de naguère, aux puanteurs des tabagies, aux flacons d'eau-de-vie vidés à même le goulot, aux complaisances des filles qui logent près de la caserne ; et, dans la mi-clarté de la veilleuse, à tâtons, en l'imaginaire éréthisme de l'ivrognerie, la bouche écœurante d'un cigare mordu, l'haleine d'un alcoolique, il apportait au lit de sa
femme, éveillée d'une main lourde qui palpe, exigences dépravées par la lassitude dos abje satisfactions. La paralysie même, en lui pétriîiani les jambes, n'avait pas anéanti ses espoirs de rut; et, infirme, dans le fauteuil à roulettes, bavant, l'œil rose de sanie, il désignait et ordonnait, de ses mains remuantes, obscènes. De sorte que l'hymen avait laissé à madame A: le souvenir d'un haut-le-cœur ! et parce que jamais le pudique désir, ni l'étreinte qui demande pardon, ni rien de ce qui fait ressembler les délices des sens à des ravissements d'âmes, n'essaya de désensommeiller en elle la mystérieuse volupté latente, la longue habitude de cette inertie était devenue une impossibilité d'éveil. Par l'horreur des vils baisers, et l'inexpérience des chastes caresses, madame Ancéol avait enfin, et pour toujours, quoique si jeune encore. l'insexualité des vieilles vierges des monastères. Elle n'était femme, et — c'était fini — ne le serait jamais que par la mansuétude, et les aimables paroles. Sa beauté même était de la bonté. Comme la religieuse, dans l'inactivité du cloître, se parfait, tout le reste absent, jusqu'à n'être que prières, Mme Ancéol, dans la vie, se résumait toute en bonnes pensées, et en bonnes actions, prières aussi, qui s'exaucent elles-mêmes. Si bien que, sans blâmer Faustin — car elle ne savait pas
blâmer, et puis, c'était naturel, qu'il fût ainsi — elle s'effrayait de cet enfant, de son enfant, devenu un homme pareil aux autres hommes, et, plus d'une fois, les soirs, après qu'il était parti, elle pleura, parce qu'elle ne l'avait pas embrassé, parce qu'elle n'avait pas pu être sa mère.
Faustin, lui, était en proie au désir.
Nulle trêve depuis que, d'un emportement, dans la chaleur du soir, il avait mis sa bouche à une bouche.
Et ce qui l'obsédait, ce n'était plus la féminilité lointaine, miraculeuse, idéale ; non, c'était la vivante femme, vraie et toute, avec sa peau blanche et grasse, sous la douceur des cheveux qui sentent bon d'une odeur qui ne ressemble à aucune autre odeur, sa bouche rouge, qui s'ouvre, aux belles dents blanches mouillées de clarté, et son cou, et sa nuque où il devinait une odeur comme celle des cheveux, plus intense, meilleure, et sous le menton, à l'échancrure du corsage, cette lueur de chair, qui est le commencement, l'aveu, la promesse du corps. Oh ! le corps de la femme ! il le voyait des nuits entières, la lampe éteinte, dans les éblouissements de ses yeux brûlants et brûlés, non pas pareil aux nudités voilées de rêves qui surgissaient naguère d'entre les pages des livres, ni à celles qu'il avait admirées dans les peintures et que la
perfection ou la pudeur de l'art faisait irréelles, mais fait de chair, de chair vivante, offerte aux mains, à la bouche, de chair à caresse, de chair à baiser; et les tares du sexe, que pressentait l'ignorance de Faustin, s'exagéraient, affolantes. Car, même dans l'homme qui sera chaste, il est, après les candeurs puériles et les émerveillements de l'adolescence, une heure où la virilité récente, en son surgissement, n'est que bestial instinct.
En présence de Mme Ancéol, Faustin s'apaisait ; elle était si maternelle qu'il redevenait enfant; et ils avaient encore des heures douces, elle, presque sans crainte, lui, presque sans convoitise. Mais, tout à coup, parce qu'il lui avait touché la main, parce que, du bras, dans quelque promenade, il avait senti, à travers l'étoffe, de la chair, il devenait tout pâle, la regardait avec des yeux où il n'y avait pas de pensée, où il n'y avait que de la vie, se penchait en tremblant, allait défaillir ou l'étreindre! Oh! qu'elle avait peur, d'une parole, d'un geste, d'une chose irrémédiable après laquelle elle n'aurait plus eu d'enfant, qui les aurait séparés pour toujours. « Faustin! je t'en prie, Faustin! » Alors, il frissonnait et s'enfuyait, sans un mot. Mais il emportait une exaspération redoublée qui, jusqu'au jour, dans le lit sans sommeil, le tenait
hagard, crispé, tendu, des lièvres partout, vers l'impalpable réalité d'un corps.
Le lendemain, quand il reparaissait devant Mme Ancéol avec le geste incertain de quelqu'un qui a bonté, et sa pâleur presque blême, et son amaigrissement, et ses yeux creusés d?insomniesr cernés d'un bistre presque bleu, ce n'était plus de l'épouvante qu'elle éprouvait, mais une miséricorde, si attendrie, près de pleurer.
Bientôt elle pensa qu'il deviendrait malade. Peut-être Tétait-il déjà ! A l'idée que son enfant souffrait à cause d'elle, une tristesse profonde l'envahissait ; et elle avait comme un remords, bien innocente pourtant. Que faire? quel parti prendre? elle ne savait. L'éloigner? il ne consentirait pas à partir. S'éloigner, elle? il la suivrait. D'ailleurs, séparés, où irait-il? à Paris ? que ferait-il à Paris, si jeune, sans conseil, sans défense? l'abominable père, sorti de prison, le reprendrait peutêtre. Non, elle ne pouvait ni le chasser, ni l'abandonner. Puis, enfin, elle n'avait que lui, elle l'aimait tant, elle s'était si bien habituée à être heureuse, depuis qu'il était là. N'importe, elle se serait résignée à la solitude, mais, lui, il ne pouvait pas partir seul, pas encore du moins. Alors, à quoi se résoudre? Et le temps pressait. De jour en jour, elle le voyait plus pâle, avec des yeux
plus creux. C'était horrible. Pleine d'une pitié
douloureuse, elle linil par se demander si elle ne ferait pas bien de lui parler de la peine qu'il avait. Mais que c'était difficile, pour elle, de parler de cria, à lui. « Car, enfin, je suis sa mère ! » Pourtant elle essaierait de lui faire entendre raison, de lui expliquer combien il avait tort d'avoir de telles idées; et, qui sait, il comprendrait peut-être, approuverait, se calmerait, ne serait plus fou.
Une fois qu'après le dîner, — c'était novembre maintenant, — ils demeuraient silencieux devant les bûches flambantes, elle un peu détournée pour ne pas voir le regard dont elle sentait qu'à ce moment il l'étreignait toute, Mme Ancéol, résolue enfin, se leva, vint se placer derrière lui, et,* debout, une main au dossier de la chaise, prenant bien garde de ne pas toucher Fanstin :
— Mon enfant, dit-elle, je te prie de ne pas être malade, si tu ne veux pas que je meure de chagrin !
Et, quand, après un frisson, il eut baissé la tête, comme sous une honte, elle continua de lui parler d'une voix si douce, lentement.
Elle lui disait que c'était bien fâcheux (elle avait, un peu bourgeoise, de ces paroles étroites, qui n'avouent qu'une partie de la pensée, gardait toujours la mesure habituelle aux personnes de la province qui ont reçu une bonne éducation)... bien fâcheux et
bien triste, ce qui arrivait. « Mon pauvre enfant I Mon pauvre petit enfant! Je ne t'en veux pas. Ce n'est pas ta faute, si tu es comme tu es. C'est ton âge qui est la cause de cela. Je sais bien, tu es un homme. Et tu as des idées, que tu n'avais jamais eues. Et comme je suis là... » Mais, enfin, il devait se raisonner, comprendre que ça ne lui servait à rien, ne pourrait jamais lui servir à rien, de se tourmenter lui-même, de la tourmenter, elle aussi, comme il faisait depuis quelque temps. On peut ce qu'on veut. S'il le voulait bien, il redeviendrait ce qu'il était à son retour, et les premiers temps qui avaient suivi. Voyons, n'est-ce pas, il serait sage, serait tranquille? Ou bien, s'il se sentait vraiment malade, au point de ne pas pouvoir se remettre dans ce pays où il était trop seul, avec elle seule, il n'avait qu'à partir (Faustin tressaillit), oh! pas pour Paris, pour d'autres villes. Il avait de l'argent, beaucoup d'argent, et cela le distrairait de courir le monde. Est-ce qu'il n'avait jamais songé à aller en Hollande, en Italie, où il y a tant de beaux musées? Il préférait peut-être l'Espagne ? il n'avait qu'à choisir. Il verrait comme ses idées changeraient quand il ne serait plus ici. En voyage, on s'amuse, ce n'est pas défendu. « C'est de ton âge ! » Il rencontrerait tant, defemmes, dans les autres pays. Et, quand il reviendrait, il saurait les choses,
aurai!, de L'expérience, serait joliment étonné d'avoir été si fou. El il lui raconterait s<-s voya ses aventures, après dîner, devant le feu. comme on parle à une maman pas bien sévère. Elle le gronderait quelquefois, s'ilavail été trop mauvais sujet, mais elle lui pardonnerait, ne serait pas fâchée, sérail contente...
Elle s'interrompit, car il venait de se retourner, et il la regardait avec d'étranges yeux, des yeux qu'elle ne lui connaissait pas. Au désir dont elle avait eu peur se mêlait maintenant une tendresse, oui, une tendresse, mais qui ressemblait si peu à la filiale affection de jadis. C'est qu'ils exprimaient, ces yeux, un sentiment queFaustin éprouvait pour la première fois. Naguère, en le parfait oubli des maternelles caresses, il avait éperdument, désespérément, convoité une blancheur blonde d'où venaient des odeurs. Mais M,ne Ancéol, ellemême, avait été presque épargnée par ce désir. Ce n'était pas la tendre éducatrice, la conteuse de jolies contes sacrés, la consolatrice après tant d'angoisses, qu'il voulait, les nuits, étreindre, c'était une femme au visage incertain, parfois reconnu, mais à peine. La bouche qu'il avait aspirée, dans le soir chaleureux de l'allée, n'était pas, précisément, la bouche qui lui avait donné, petit, de si bonnes leçons ; il avait baisé, sur ces lèvres, son désir du
baiser. Mais, voici que. lui ayant parlé, lui ayant dit non. — « non? » n'importe, — ayant accordé qu'elle était pour quelque chose dans le mal qu'il endurait. Mme Ancéol devenait, en réalité, celle qui lui ressemblait peu, qui lui ressemblait pourtant, celle qu'il avait désirée, qu'il avait possédée tant de fois en des embrassements qui retombaient, ballants. Elle se substituait, elle-même, à l'illusion d'elle! mettait son corps à la place de son fantôme.
Ce fut, enFaustin, un incomparable délice, avec un enorgueillissement.
Celle qu'il voulait, entre ses bras, sur sa poitrine, tout le long de lui, n'était pas seulement l'affolante Évoquée qui lui avait fait les yeux creux ; c'était aussi la plus pure, la plus exquise des femmes. Elle avait certes le corps tant convoite que promit l'échancrure du corsage, et lenfiévrant parfum sortait de ses cheveux ; mais, en même temps, elle était si bonne, si parfaite, si digne des agenouillements. Souvent attristé des basses concupiscences que lui suggérait la puberté récente, Faustin se réjouissait qu'elles fussent épurées, ennoblies, par celle qui, de son propre aveu, en était l'objet; et, charmé bien ou'elle lui eût dit de partir, il sentait se mêler,
ou" s'éoanouir en un bonheur sans remords,
scs tendresses d'enfant et ses fureurs de jeune homme. Adoration filiale, et rut, faisaient de l'amour.
Devant les yeux qui disaient cela, Mme Ancéol avait peur, bien plus que devant les yeux qui la voulaient naguère, lui mettaient partout des regards, comme des ongles, mais qui, du moins, se détournaient si vite ! Il y avait dans ces regards nouveaux, avec la convoitise, une tendresse qui s'en repentait, et, avec l'audace, un respect qui demandait pardon; et, avec plus d'emportement, une humilité à qui l'on ne peut pas être sévère. Ce qu'elle craignait à présent, c'était de ne pas pouvoir se fâcher de ce dont il fallait qu'elle fût irritée. Elle redoutait des prières.
— Ah! Faustin, je t'en supplie! ne me regarde pas ainsi. Qu'est-ce que tu as? qu'est-ce que tu veux?
Il pleurait, il souriait, il avait l'air si doux qu'il était terrible. Un genou sur le siège, les mains au dossier, il poussait la chaise vers elle, qui marchait à reculons, les paumes en avant. Et ces yeux l'aimaient tant, qu'elle tremblait.
— Faustin! Faustin!
Elle ne disait plus : « Mon enfant! » Pourquoi? Elle ne savait pas. Mais elle sentait que ce n'était pas le mot qu'il fallait dire. Il lui apparaissait si
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divers de celui qu'il avait été jusqu'à cette heure! Ah! elle avait eu tort de lui parler. C'étaient sans doute les mots qu'elle avait dits, qui l'avaient rendu tout autre. Elle avait cru bien faire pourtant. Et il la contemplait, toujours moins violent, de plus en plus tendre, avec des prunelles mouillées. Et il dit, en un long soupir où montait son cœur :
— Thérèse !
Elle voulut s'échapper, sortir de cette chambre. Pourquoi l'appelait-il Thérèse? Ce nom, elle ignorait même qu'il le sût. Personne jamais ne l'avait appelée Thérèse devant lui. Hélas ! elle sentait bien que c'était fini d'être la mère attendrie, la conseillère enjouée, puisqu'il l'appelait Thérèse.
Il s'apppochait toujours, il répétait, les yeux plus doux encore, plus effrayants :
— Thérèse ! Thérèse !
— Eh bien! qu'est-ce? qu y a-t-il? que voulezvous enfin ?
Elle n'osait plus lui dire : tu. Elle reculait encore. Elle se heurtait à des meubles. Il était tout près d'elle. 11 lui mit son souffle, ses lèvres, tout près de la bouche, il dit, d'une voix murmurante à peine, mais qu'elle entendit bien :
— Thérèse! Thérèse! je vous aime! ah! comme
je vous aime. Vous serez ma femme, a'est-ce
pas?
Ce mot la rendit à elle-même. Elle cessa d'avoir peur. Elle alla s'asseoir, tranquille, dans le fauteuil quitte tout à l'heure, et, sans se tourner vers lui :
— Tiens, dit-elle, tu es fou. Je te croyais malade. Non, tu es fou.
Mais il l'avait suivie, il la tenait, il avait entre ses mains toute la belle chevelure blonde, lourde et douce, qui sentait si bon, il pleurait dans les profonds cheveux en balbutiant : « Pourquoi... pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme? »
Elle se dressa, violente :
— Va-t'en! dit- elle.
Alors il baissa le front, se tourna vers la porte, fut sur le point de sortir. Mais il s'arrêta, et. en un pas vers elle, il cria, tout à coup livide :
— Je comprends ! parce que je m'appelle Klotz ! parce que je suis le fils de Klotz !
— Tiens, dit-elle, tu n'as pas la tète à toi. Est-ce que je sais si tu t'appelles Klotz, ou autrement? Tu es Faustin, voilà tout, et tu ne peux pas m'épouser, parce que tu es comme si tu étais mon fils. Allons, sors d'ici, va travailler, et reviens quand tu ne seras plus fou. En attendant,
laisse-moi tranquille. Veux-tu t'en aller, oui ou non?
Il sortit, descendit, les jambes molles, revint à l'auberge, s'étendit sur le lit; dans une rage qui parfois s'attendrissait en larmes, il mordait et baisait l'oreiller.
Le lendemain, elle ne le revit pas, ni les jours qui suivirent. Par la servante, elle apprit qu'il ne sortait plus de sa chambre, n'entrait même pas dans l'atelier, touchait à peine aux repas que lui montait la patronne de l'auberge. Le croyant malade, on avait fait venir le médecin, il avait refusé de le recevoir. Et de la salle d'en bas, on l'entendait marcher du matin à la nuit. Mme Ancéol, attristée pourtant, ne put s'empêcher de sourire. Il boudait? tant pis pour lui. C'était bien fait, en vérité, qu'il s'ennuyât un peu, tout seul. Il avait été trop ridicule. A-t-on l'idée d'une imagination pareille? Lui, qui n'avait pas encore dix-neuf ans, il prétendait l'épouser, elle, qui en avait plus de trente! Elle avait eu pitié de lui, quand elle l'avait cru malade, oui malade, d'une involontaire convoitise que son âge excusait. Mais il ne se bornait pas à persévérer dans son mauvais désir, il en aggravait la faute par une proposition aussi parfaitement saugrenue? Mariée à Faustin, elle! C'était comique, vraiment; elle se voyait entrant dans l'église, à côté de ce petit
homme. Petit? non. Il avait grandi. El des moustaches, déjà. Mais enfin, un enfant ; on la montrerait au doigt. Quand elle songeait à cela, elle se tournait en disant: «Non, tu sais, Faustin, c'est à mourir de rire ! » Mais il n'était pas là. Il était à l'auberge, tout seul... Il ne viendrait pas dîner, ce soir... Pauvre enfant!... Deux ou trois fois, elle envoya sa domestique crier sous les fenêtres de l'hôtellerie : « Monsieur Faustin ! monsieur Faustin ! la table est mise. Madame vous attend! » Il ne répondait pas. Eh bien! qu'il restât chez lui, à se désoler, à se morfondre. Ça lui apprendrait. S'il venait, elle le recevrait, sans colère, consentirait même à ne pas le gronder, à ne pas lui parler de ce qui s'était passé; mais, quanta aller le rherchee elle-même, elle ne s'y déciderait pas. Non, jamais. « Parions que s'il me voyait venir, il en conclurait que je consens à l'épouser. » Ce gamin! Est-ce qu'il n'avait pas eu l'aplomb de l'appeler Thérèse ! Et elle dînait seule. C'était bien triste, parce qu'elle l'aimait tant.
Bientôt l'hiver, avec le battement delà pluie aux vitres, avec la bise dans la cheminée, souffle colère du froid qui veut éteindre le feu, l'éparpillé en fumée par toute la chambre. Jamais Mme Ancéol n'avait trouvé aussi triste la mauvaise saison. Que d'années pourtant elle avait passées dans ce pays,
depuis le jour où elle y était venue avec le mari infirme; elle était habituée à la désolation, le jour, des plaines mouillées et grises sous les brouillards qui courent comme une armée de vagues spectres en déroute, au désespoir, la nuit, des vents hurleurs et tourbillonnants où semble virer la maison qui crie et qui se plaint dans le grincement des girouettes. Ce qui lui faisait l'hiver affreusement mélancolique, c'était qu'il aurait pu être gai, charmant, heureux, si Faustin, si son enfant avait été là, près d'elle.
Les tristes soirs déserts, quand la cheminée flambe et fume! Elle n'aurait pas fumé, s'il avait été là; et la lampe, qui filait, aurait éclairé toute la pièce; il n'y a pas d'ombre où il y a du bonheur.
Puis, bien plus que d'être seule, elle souffrait parce qu'il était seul. Mais il deviendrait fou! à rester enfermé de la sorte, sans parler à personne, par cet affreux temps qui mettait, même à midi, du noir aux fenêtres ! Peignait-il ? peutêtre; quand il y avait assez de jour. Il devait lire surtout, — il avait trop lu, les livres lui avaient fourré ces sottises en tête; ou bien, ilmarchait par la chambre, de long en large, regardant une idée entre ses deux yeux, toujours la même; ou bien, il restait couché, le front vers le mur, revoyant dans
le dessin du papier, La môme idée. Ce devait être une si grande tristesse, que Mm,Ancéol ne pouvait s'empêcher de pleurer, comme si son enfant était mort.
Elle s'accusait, presque. Elle avait été brutale envers lui. Elle l'avait chassé, elle avait eu tort. Quel mal lui avait-il fait? Tandis qu'elle continuait à l'aimer comme un fils grandissant, il s'était mis, lui, virilisé, à l'aimer d'un amour d'amant ; et puisqu'il l'aimait ainsi, il était bien naturel, ayant le cœur honnête, qu'il la voulût pour femme. A bien réfléchir, il n'y avait rien de coupable dans sa. conduite. C'était absurde qu'il se fût amouraché d'elle, mais, l'amour venu, il devait parler comme il avait parlé. Certainement, un tel mariage, c'était l'impossible! Jamais elle ne consentirait à une pareille extravagance. Mais il avait eu le droit de vouloir cette union, comme elle avait eu le devoir de s'y refuser. Et il était puni, sans avoir été coupable. Elle aurait dû ne pas le brusquer, lui parler, posément, lui montrer ce que serait leur avenir si elle consentait à devenir sa femme; l'obliger de penser aux moqueries des gens, à leurs mauvais soupçons, surtout dans quelque temps, quand elle serait tout à fait vieille, et lui si jeune encore. Mais non, elle l'avait renvoyé, avec de méchantes paroles. Même ne lui avait-elle pas défendu de re-
venir? oui, elle le lui avait défendu. De sorte que s'il était seul, s'il était triste, malade peut-être! c'était de sa faute, à elle ! à elle qui aurait donné tout ce qui n'était pas lui pour le tenir entre ses bras, sur ses genoux, jusqu'à ce qu'il sommeillât, pour baiser ses paupières endormies. Une fois, à l'heure du dîner, — on mettait chaque soir le couvert de Faustin parce que c'était peut-être ce soir qu'il reviendrait, — elle eut une telle désolation en voyant la chaise où il ne s'assoierait pas, l'assiette où il ne mangerait pas, qu'elle cria d'une voix violente : « Mariette, mon manteau!» et, vite enveloppée, elle descendit l'escalier, poussa la porte, se trouva sur la route, se mit à courir vers l'auberge.
C'était la nuit déjà, très sombre. Une bourrasque échevelait les chaumes, battait les murs, les vitres, fouettait les flaques d'eau qui retombaient plus loin en nappes déchirées. Et, tandis que le vent tordait, rouvrait, tirait derrière elle le manteau dont l'agrafe lui mordait le cou, Mme Ancéol fendait les ténèbres, la face souffletée de pluie.
La porte de l'auberge était fermée. Personne ne s'avisait de venir au cabaret par ce vilain temps. Les pieds dans de la terre défoncée, la fange lui montant jusqu'aux chevilles, elle essaya de voir, à
travers L'ondée et L'ombre, s'il y avait de la Lumière
dans l'atelier.
Vitres éteintes, ou volets clos.
Elle appela :
— Faustin! Faustin!
Le vent lui prenait la parole aux lèvres, bruit perdu dans les bruits. Elle attendit l'une des rares secondes où la rafale se taisait, comme après un essoulllement.
— Faustin ! Faustin ! Faustin !
Pas de réponse. Aucun mouvement là-haut, ni aucune lueur. Il était dans sa chambre peut-être? Elle fit quelques pas vers la droite, dans de la paille boueuse, se trouva sous la fenêtre de la pièce où il couchait, attendit, une seconde fois, un moment d'accalmie.
— Faustin! c'est moi! madame Ancéol! Faustin, réponds !
Et elle tendait l'oreille. Pas un mot dans le redoublement de la tempête. Voici qu'une inquiétude la prenait : s'il était parti, s'il était retourné à Paris, seul, exposé au danger d'être repris par l'abominable père, à d'autres dangers encore? non, tout le monde, dans la bourgade, savait la tendresse de Mme Ancéol, son dévouement pour le neveu de l'oncle Jaime ; elle aurait été prévenue, par les gens de l'auberge, par d'autres personnes, dès les
premiers préparatifs de départ. Mais, puisqu'il était là, pourquoi ne répondait-il pas? Cette folie qu'il était mort, lui traversa l'esprit. Elle se jeta, sur la porte, empoigna la corde de la cloche, et tandis qu'elle tirait à tour de bras, tirait, tirait encore, d*un poing et d'un genou elle battait la porte.
— Eh bien! quoi? on y va. Qu'est-ce qu'il y a? est-ce que le feu est à l'église?
La tète de l'hôtelière, vieille, jaune, en bonnet noir, s'avança dans un entre-bâillement, au-dessous d'une lanterne qui fit livide le visage dressé de Mme Ancéol.
— Comment! c'était... c'est vous, madame? ah! bien, je ne me serais pas doutée.. . par ce temps-là ?. . . entrez, entrez donc.
Elle entra.
— Faustin !
— M. Faustin?
— Eh bien! oui. Qui voulez-vous que je vienne chercher. Où est-il?
Cependant, elle se sentait rassurée. L'aubergiste, malgré l'imprévu de cette visite, avait son air habituel; rien d'extraordinaire n'était arrivé. Mme Ancéol reprit :
— Je l'ai appelé. Mais peut-être il dort déjà, et puis, avec ce vent... Il est là-haut, n'est-ce pas?
— Non.
— il a'esl pas chez lui?
— On vous dit que non. Seulement il ne tardera
pas à rentrer. C'est son heure.
— Comment? il sort tous les soirs?
— Quelque temps qu'il fasse.
— Et où va-t-il, mon Dieu?
— Pas loin d'ici.
— Où donc?
— Dame, ce n'est pas difficile à deviner. Sous vos fenêtres. Et il reste là, regardant en l'air jusqu'à ce que la lampe de la salle à manger soit éteinte.
Mmc Ancéol éprouvait un grand chagrin, avec une douceur. Le pauvre petit ! le pauvre cher petit !
— Mais, dit-elle, comment ne l'ai-je pas rencontré, sur la route?
— C'est qu'il ne revient pas ici directement, il passe par le cimetière.
— Par le cimetière?
— Oui. Ça doit être un vœu qu'il a fait, d'aller prier tous les soirs sur la tombe de son oncle. Quelquefois il revient dans des états ! de la boue sur tout l'habit, aux mains, à la figure, aux cheveux, on dirait qu'il s'est roulé dans la terre. Mais, ce qui fait le plus de peine, c'est son air malheureux.
Oh! sûrement, il a du chagrin, le jeune monsieur, et un beau jour, le chagrin, ça l'étouffera.
Des griffes entraient au cœur de Mme Ancéol, à cause de ces paroles.
Elle devinait bien que ce n'était pas seulement pour prier qu'il hantait la tombe de l'oncle Jaime. Elle savait les angoisses de Faustin, à Paris, quand lui fut révélée la honte paternelle; elle savait la désespérée action où il s'était rué. Rendu à lui-même, à lui seul, par son éloignement de celle qui l'avait délivré des tristesses, il avait dû s'y replonger hélas ! dans ces tristesses ; de nouveau, plus sinistrement en le noir hiver de la contrée déserte, il était en proie à l'idée fixe; et s'il s'agenouillait sur la fosse du prêtre, c'était parce qu'il approuvait ce mort d'être couché là; parce qu'il l'enviait. Comme il avait dû souffrir, durant tous ces jours solitaires, marchant, hagard, par la chambre, remâchant son écœurement comme une chose mauvaise qu'on ne peut même pas vomir: puis, quels terribles soirs, sous la bise qui courbe les croix de bois et les arbres : l'enfant, les ongles accrochés à la stèle, et le cœur qui sursaute contre le froid de la pierre, parlant bas au sépulcre, lui demandant conseil. « Mourir, n'est-ce pas? mourir? » et, pour réponse, le oui du funèbre silence.
Or, de (ont cela, elle (Hait La cause. Ah! cela ne suffit pas de vouloir être bonne, de l'être en effel ; on fait du mal tout de môme. Et c'était à celui pour qui elle serait morte, très volontiers, tout de suite, dès qu'on aurait voulu, c'était à son petit Faustin, à son enfant, à son bercé, à son caressé, à son adoré, qu'elle causait de la peine. Vraiment, quoiqu'elle eût souvent dit le contraire, il y a dans la destinée des cruautés et des injustices. Mais non, ce n'était pas la providence qui avait tort, c'était elle-même. Elle se vantait en disant qu'elle était bonne. Il faut être une méchante femme, pour chasser un enfant, parce qu'il a dit une parole imprudente. Elle se détestait. Regrettait-elle, à présent, de ne pas avoir consenti à l'épouser? non certes ; pour qu'il ne pleurât point, pour lui faire plaisir, elle se serait peut-être résignée à surmonter son dégoût de l'embrassement viril, à braver le ridicule de se marier, veuve, à trente ans, avec un tout jeune homme; mais elle devait lui épargner à lui, les rancœurs des heures futures, et ce navrement : une vieille femme à son bras. Quelqu'un disant à Faustin : « Madame votre mère? » cela ne l'aurait pas attristée, au contraire; mais pour lui, quelle humiliation ! Elle avait donc bien fait de ne pas se donner à ce fou allumé des premières chaleurs de la jeunesse. Seulement, elle aurait dû
ne pas le désespérer, tout en se refusant, trouver un moyen de lui dire non, sans lui causer une telle douleur; il fallait inventer quelque chose! quoi? elle ne savait; mais, enfin, on invente, quand on aime, quand on est bonne... et voici que Faustin allait tous les soirs, dans le vent et la pluie, parler à la haineuse tombe qui lui donnait de mauvais conseils.
La désespérée s'était laissée tomber sur une chaise: elle secoua la tête à cause d'une clarté dure qui lui éblouissait les yeux : c'était la lanterne que l'hôtelière, étonnée, braquait sur elle, au milieu de toute la pénombre.
Alors se levant : .
— Je vous demande pardon, dit Mme Ancéol, je vous ai dérangée, j'ai attendu un peu à cause du mauvais temps. Mais il me semble que la pluie cesse, je m'en vais. Vous direz à M. Faustin...
Elle s'interrompit. Par cet instinct qui fait qu'on regarde, d'un dernier mouvement de la tète, une chambre que l'on va quitter, elle avait promené les yeux autour d'elle ; elle avait vu, entre le noir des encoignures, la cheminée enfumée d'une grosse bûche mi-éteinte, le bahut où étincelait par places, vite voilée comme d'une paupière, la rondeur d'une faïence, puis une chose, une autre chose, longue et noire, qui luisait pourtant, appuyée à
la rampe de l'escalier montant vers Les chambres du premier étage. Cette chose... elle la regarda encore, celte chose... on aurait dit... elle demanda, d'une voix qui ne voulait pas trembler :
— Tiens, qu'est-ce que c'est donc que ça ?. . . de ce côté, au fond...
— Ça? dit l'aubergiste en étendant le bras.
— Oui.
— C'est un fusil.
— Un fusil? ah! c'est vrai, je vois, maintenant.
Mais elle ne sortait pas, elle ne quittait pas des yeux l'acier vif du canon; elle avait, sans motif, une envie de ne pas laisser là cette arme. Si elle avait osé, elle l'aurait emportée. Pourquoi? pour rien. Elle reprit :
— Je comprends. Vous êtes seule avec votre mari, dans cette maison. Il y a des vagabonds qui passent dans le pays. Il est chargé, ce fusil?
— Je ne sais pas.
— N'importe, chargé ou non, il ferait peur aux gens qui entrent pour voler. Vous avez peut-être tort de le laisser là, contre la rampe, parce que quelqu'un, en montant dans l'obscurité, pourrait le renverser, se blesser. Mais vous avez bien raison de prendre des précautions.
— C'est sûr, qu'il y a des mauvaises gens, sur
les chemins. Mais ce fusil-là, il n'est pas à nous. Mme Ancéol frémit.
— Il n'est pas à vous? dit-elle.
— Non.
— A qui donc... appartient-il?
— C'est quelqu'un qui l'a apporté tout à l'heure. Vous ne connaissez pas Gaspard, un fainéant de la ville, qui vient de temps en temps ici, pour travailler, ou pour avoir l'air de travailler ? 11 est entré, il m'a dit : « Vous voyez bien cet instrument-là; on peut tuer des corbeaux avec, puisqu'il est habitué à tuer des curés. » Moi, je ne comprenais pas. Alors, Gaspard, tout en buvant un verre de cidre : « Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat, pas vrai? j'ai été soldat, le fusil était pour moi. Mais puisque le neveu du curé en a envie, et qu'il m'en a donné cent francs, le voilà, le fusil. Vous direz au jeune homme que je lui souhaite le bonjour, et qu'il paye mon verre de cidre, pour la peine d'avoir apporté la chose. » J'ai pris le fusil et je le remettrai à M. Faustin, quand il rentrera. Ça lui fera une espèce de plaisir, à ce garçon, d'avoir le fusil avec quoi son oncle s'est tué. C'est une relique, comme qui dirait.
Toute droite, Mme Ancéol n'écoutait plus. Hagarde, elle regardait l'arme, chargée? oui, sans doute. Ou on la chargerait. Le fusil de l'oncle
Jaime ? réclamé par Paustin? bientôt remis à Faustin ? ces pensées lui traversaient l'esprit, l'une après l'autre, comme des messagers qui se suivent à peu d'intervalle, porteurs d'affreuses nouvelles ; la il ornière est la pire. Sous la main qu'elle avait mise à son front, elle sentit quelque chose de froid: de la sueur glacée.
Avec cette tranquillité qu'affectent les plus violentes angoisses, non seulement pour ne pas inquiéter les indifférents, mais par une pudeur d'ellesmêmes, comme si la douleur était une espèce de faute :
— Eh hien ! voilà, dit Mme Ancéol en souriant (oui, elle souriait), je m'en vais. M. Faustin est sorti, je n'ai pas le temps de l'attendre. Vous lui direz que je suis venue, pour une chose que j'avais à lui dire. Oh ! ce n'était pas bien grave. Je reviendrai un de ces jours. Bonsoir, madame.
Elle sortit, sa pelisse ramenée sur sa poitrine ; la lanterne, sous l'auvent de l'auberge la suivait d'une pâleur qui lustrait le drap ; mais, dès la porte fermée, Mme Ancéol fut toute enveloppée d'ombre en un tourbillon de bise, qui secouait, enroulait le manteau et la robe. A travers l'ondée qui lui piquait, comme d'épingles, le visage, elle voyait du noir et, plus loin, dans ce noir, sous quelque nue moins opaque, des passages d'averse
qui étaient comme une chute, en biais, d'un milliard de brins de jais blanc. Des glouglous de fange lui battaient les bottines, lui battaient les chevilles, grimpaient, mouillés, aux bas. Et la bourasque redoublante décrocha des volets qui firent contre les murs un bruit d'effondrement.
Mais, contre cette tourmente, Mme Ancéol se dressa. Elle tourna vers la gauche, elle se mit à courir droit devant elle. Des pesanteurs d'eau tombante, écartelant des flaques, lui jetaient des éclaboussures. Elle ne s'arrêtait pas, courait plus vite, entre les maisons, les chaumières, les jardinets dont les arbustes s'étiraient dans la pluie, avec des inclinaisons et des relèvements qui geignaient et craquaient. Et l'eau était si froide que M,ue Ancéol croyait avoir dans la nuque une éponge glacée s'egoutantle long de ses reins. Mais elle ne prenait pas garde à toute cette bourrasque. Elle n'avait souci que d'arriver où elle allait. Elle passa devant sa maison, où deux fenêtres (en sortant elle n'avait pas éteint la lampe) luisaient. Derrière ces fenêtres, il y avait de la chaleur, des vêtements tièdes, — c'est si bon, de se sécher, — et la tasse de thé, brûlante, qui fait plaisir dans tout le corps. Elle passa. Elle avait, d'un rapide coup d'œil, constate qu'il n'y avait personne sous les fenêtres. Elle regarda encore. Non, personne. Elle passa.
Elle étail maintenant sur un chemin qui oe ressemblait plus du tout à une rue; devant l'auberge, puis, entre les habitations, il y avait quelques paves, du moins; ici rien que la terre, grasse, ornières mêlées en cloaques. Elle pataugeait dans cette noirceur gluante, qui mettait des lourdeurs au bas de sa jupe. Elle continuait d'avancer, en courant. Un coup de vent sorti d'une venelle comme un bandit débusque, lui rebroussa toute sa robe, en lui jetant des gouttes sales dans les yeux. Elle lutta, rabaissa son habit, s'essuya, du revers de la main, les paupières. Elle avait de la boue dans la main, maintenant. Mais il fallait qu'elle arrivât.
Il y aurait eu devant elle l'effondrement d'une cataracte, qu'elle l'aurait traversé comme un nageur fend une vague. Elle allait, elle allait. Le ciel, sur sa tête qu'elle levait parfois comme pour invoquer un témoignage, était presque partout d'un sombre d'encre, avec des traversées de minces flèches blanches sous quelque déchirure de nue, où suintait de la lune ; et, à cause de cette blessure claire et verdâcre, tout le reste du noir était plus noir.
Les nuages étaient si bas, si proches, qu'elle prit d'abord pour un nuage aussi, quelque chose qui s'approchait, s'éloignait, sous des poussées
de vent. Non, une porte, le battant d'une porte. Elle entra. Hélas! qu'il fut. joli, un jour, et souriant, et heureux, avec ses tombes pareilles à des douleurs consolées, le petit cimetière, où elle embrassa l'exilé revenu. Ce soir, c'était, contre les dalles tumulaires, dans une obscurité de pluie déchirée de rafales, des flaquées d'onde contre les tombes, et une fuite de brouillassements pareille à une dispersion de fantômes.
Il y avait, au delà de la porte, une si profonde crevasse qu'elle chu sur les genoux dans une espèce de mare épaisse, qui lui rejaillit jusqu'au ventre ; les deux mains en avant, elle eut peine à s'empêcher de tomber toute dans l'horrible boue.
Elle se releva.
Quelqu'un, pas visible encore, venait, la marche inégale, dans des bruits de pataugement. D'un effort qui poussait les prunelles, les exhorbitait, Mme Ancéol fouilla l'obscurité, put à peine démêler une forme grêle, plus noire, s'avançant contre le vent et l'averse; les ténèbres étaient si denses qu'elle ne la reconnut que toute proche; 'd'un virement rapide, elle se déroba derrière le mur d'un caveau.
Faustin passa, lentement, courbé, les bras à l'estomac, les mains aux coudes. Il n'avait ni chapeau ni manteau, par une nuit pareille ! c'était
vouloir attraper mal, vraiment! et, sous la lividité d'un nuage, elle vit la pauvre petite ligure, si maigre, si pâle, entre les cheveux longs collés aux joues. S'il n'avait pas été habillé comme les gens qui vivent, il aurait eu l'air du spectre, tout chétif, et minable, d'un enfant mort de chagrin ou de misère. Il ne prit pas garde à elle, il passa.
Eh bien! que faisait-elle, derrière cette tombe? elle ne le retenait pas, ne lui parlait pas? C'est que, véritablement, elle hésitait entre les choses qu'elle aurait voulu dire; elle avait envie de crier : « Méchant enfant! mais tu es affreux, mais tu me désespères ! » et, en même temps, de lui demander pardon. Elle le suivit, d*un peu loin. Des pensées contradictoires, torturantes, nul dessein précis. Elle le voyait glisser sur les pentes de boue, se retenant mollement, toujours plus courbé. La pluie, neige fondue, devait battre le cou de Faustin, lui couler dans le dos, glaçante. Mme Ancéol, elle aussi, subissait le mauvais temps. Mais elle ne sentait que le froid que devait sentir Faustin. Et comme, au dedans de lui, il devait faire froid aussi, et sombre ! Comme il devait avoir de la peine ! Oui, de la peine, à en mourir! Mourir? Ah! le certain, c'était qu'il fallait le sauver, et qu'elle le sauverait. Mais, comment? car enfin il y a des choses qu'on ne peut pas faire, même pour le salut de son en-
fant... Elle eut honte de s'être dit cela. Ah ! vraiment, il y a des choses que l'on ne peut pas faire? C'était ainsi qu'elle était bonne, qu'elle aimait Faustin ? il y avait des sacrifices auxquels, xnême pour l'empêcher de mourir, elle ne pourrait se résoudre? elle voulait choisir ses dévouements, ne se résigner qu'à ceux qui ne lui coûteraient guère? Certes, s'il était fâché contre elle, s'il l'exécrait, s'il la maudissait, il avait bien raison, elle ne valait pas mieux que les autres; pour quelle rendît service, il fallait qu'elle y trouvât plaisir! Elle se méprisait. « Le sauver, le sauver à tout prix. » Pourtant, elle n'osait pas appeler Faustin, le prendre par le bras... Elle le suivait toujours. Ah! mon Dieu, voici qu'il courait maintenant. Oui. il courait de plus en plus vite. Pour ne pas le perdre de vue, elle s'essoufflait. Car, déjà si lasse, ce lui était difficile d'aller contre la tempête. Mais pourquoi se hà tait-il de la sorte, à présent? Était-ce seulement pour se mettre à l'abri qu'il était si pressé de regagner l'auberge... l'auberge! Oh! l'arme, au bas de l'escalier, l'arme dont le prêtre s'était tué. Faustin, peut-être, avait pensé tout à coup qu'on lui avait enfin apporté, ce soir, ce fusil, qu'il réclamait depuis longtemps. Et il se dépêchait de rentrer, pour le toucher, pour le charger s'il n'était pas chargé, pour... Elle ne voyait plus Faustin!
il avail couru plus vite qu'elle, il lui échappait! Eu ce moment sans cloute il ouvrait la porte de l'auberge, il outrait dans la salle!... D'un furieux «dan de volonté, elle se précipita, sa pelisse battant l'air, à travers la tempête souffletante, aveuglante : elle le revit, d'assez loin, debout contre la porte, et tirant la corde de la cloche. 11 n'avait pas de clé ! C'était un bonheur, cela. Elle aurait le temps de le rejoindre. Elle se rua plus violemment, se jeta sur lui, ne lui laissa pas dire une parole, l'enveloppa dans son manteau, l'entraîna, l'emporta. Ah! mon Dieu, qu'il était mouillé, le pauvre petit! il avait pris froid, sûrement. Elle le serrait contre elle, le chauffait de son corps. Et ils arrivèrent à la maison de Mme Ancéol. Elle poussa la porte, ils montèrent l'escalier, lui, toujours sous le manteau où il se pelotonnait en une affolante tiédeur de chair. Et ils furent dans la chambre miclaire d'une lampe près de s'éteindre. Et ils tombèrent, leur force brisée, sur le grand lit ouvert. où elle Fétreignit, l'étreignit encore, lui essuyant de baisers les cheveux, les yeux, le cou, lui disant dans les rires fous d'une mère qui a sauvé son petit : '* Faustin ! Faustin! tu es là! tu n'as pas mal? tu n'as pas froid? tu es tout à fait bien? » le caressant toujours plus étroitement, lui mettant toujours plus de baisers au visage, et si éperdument
joyeuse et triomphante qu'elle ne sentait pas une furieuse bouche, en des râles de joie, lui mordre les lèvres au passage, et des mains, entre les étoffes déchirées, toucher, saisir, posséder sa chair, et un corps sous elle bondir en des sursauts de spasme, et retomber, inerte.
Elle s'éveilla, un peu après le jour, selon son habitude ; d'ordinaire, le soir, en se couchant, elle ne tirait pas les lourds rideaux de reps, parce qu'elle aimait l'aube rose et verte, si pâle à travers la mousseline. Elle bâilla, à demi, regarda, d'un œil vite refermé, un peu de lueur, voulut se tourner, comme elle avait coulume,pour reprendre, le front vers le mur, dans l'oreiller, son somme. Mais elle ne put se tourner, à cause d'une pesanteur sur son bras, sur son épaule. Elle leva la tète, baissa les yeux... Elle ne poussa pas un cri ! n'eut pas un tressaillement, pour ne pas éveiller le jeune homme endormi là. Mais, la tête retombée, elle se mit à pleurer, les yeux vagues et mornes, silencieusement.
C'était vrai, c'était accompli. Pour qu'il n'eût plus de chagrin, pour le délivrer de la pensée obsédante, et de la tombe du prêtre, mauvaise conseillère, elle avait fait ce qu'il avait voulu, elle s'était donnée à Faustin. Elle avait dans tout l'être une désolation. Autant que son âme était navrée, à
cause de la déchéance, son corps était triste cause de l'insensibilité. Car les caresses du jeune amant, si tendres en leur indécision, si ardentes en leur inexpérience, n'avaient pas, — en vain moins odieuses que celles de l'abject époux — ému d'un seul frisson d'aise; la blanche inertie de sa chair elle avait subi l'ennui, sinon le dégoût, du baiser viril. Sa seule douceur, en ces si longues heures,, fut l'infinie gratitude qui riait et pleurait dans les yeux de Faustin. Mais qu'elle avait payé cher cettedouceur unique, Hélas î l'acharnement des mains, des lèvres, sur sa peau nue, tout son corps sous un autre corps! et, en même temps, plus cruelle, cette impression qu'elle n'avait pas été seule souillée en ces vilenies; que Faustin, tandis qu'elle y perdait la pudeur, et le respect de soi, et l'innocence des maternelles caresses, y avait avili ses pures rêveries, son espoir d'idéal, tout le divin qui fut en lui.
Elle se repentait donc du sacrifice où elle se résigna? non, puisqu'il avait fallu délivrer Faustin de tant d'angoisses, l'arracher à l'idée fixe, l'empêcher de prendre le fusil de l'oncle Jaime. Mais, sans regretter d'avoir accompli hélas! son devoir, elle était ineffablement triste; lentement de grosses larmes lui coulaient le long des joues.
A travers la mousseline, au coin de la plus haute vitre, une lueur rose et d'or, lendemain de pluie t
s'alluma dans le gris du matin. C'était comme si le regard d*un vague être céleste qui passe, regard lumineux encore de paradis, avait levé des paupières de brume, pour voir ce qui se passait dans la chambre; et ce regard-rayon tomba sur le lit, s'y ouvrit comme un éventail de clarté : il tremblait, sur le front de Faustin, pour le désigner, eûton dit. Mme Ancéol obéit à la direction de la lueur; le jeune visage de l'amant endormi luisait délicieusement sous la céleste caresse. Elle le regardait, le regardait encore, de plus près; et un tel enchantement, — toute la douceur, toute la joie possible, éparses en un sourire, l'extase d'un élu qui s'ensommeilla de délice après la première heure de paradis, — s'épanouissait, pale, mais voluptueusemeut pâle, au visage de Faustin, que Mme Ancéol n'eut plus du tout de regret, ni depeine. Puisqu'il était heureux, elle était heureuse. Comme il semblait heureux, le pauvre petit qui avait tant souffert, qui avait voulu se noyer, qui avait eu froid, hier soir, sous la pluie. Et, ce bonheur, — oh! qu'elle était contente! — c'était à elle qu'il le devait. A vrai dire, malgré tout ce qu'elle avait lu, malgré tout ce qu'elle savait de l'amour et des amants, elle demeurait étonnée que Faustin eût tant désiré ce qu'elle lui avait enfin donne, qu'il eût, à l'obtenir, trouvé tant de délice. Mais,
c'était ainsi, tous les autres vivants différaient d'elle. N'y ;ivait-il pas, au fond de son être; une tristesse d'un ravissement qu'elle pouvait donner et non connaître? pas même; ni une colère contre L'époux à qui sans doute elle devait la haine et le dégoût du baiser? pas davantage. Cela ne la regardait pas, voilà tout, ces choses. Elles lui étaient si étrangères, de lui avoir été odieuses, qu'elle ne pouvait même pas concevoir qu'elles lui auraient pu être moins étrangères. Et il fallait qu'elle aimât hien tendrement Faustin, depuis toujours, pour ne pas le détester, depuis cette nuit. Mais elle l'adorait, ah! oui, elle l'adorait, le cher mignon. S'il avait été vraiment son fils, elle l'eût moins chéri, à cause de la vilenie d'avoir été engendre en elle; mais, pour l'avoir, elle n'avait pas eu besoin d'être violentée, d'être salie; et c'était une divine maternité, l'enfant sans le souvenir du mari.
D'ailleurs, en ce moment, elle appartenait toute à une seule idée : le bonheur de Faustin. Elle en était si ravie et si fière qu'elle exécrait moins les choses auxquelles il l'avait dû, qu'elle n'y voyait plus qu'une nécessité pénible, des heures qu'on aurait pu mieux employer à causer entre soi, sans être couchés, sans se toucher de si près, sans mêler aux bonnes caresses d'autres caresses. Et elle le regardait dormir, si épanoui d'aise tendre,
si différent de la triste face maigre entrevue, hier, parmi l'averse . Ciel bon ! c'était grâce à elle qu'il n'était plus morne ni livide, qu'il ne ressemblait plus à un petit cadavre sans tombe. Elle trouvait qu'il avait repris à présent qu'il était satisfait, son air d'autrefois; l'air qu'il avait, enfant, dix ans, douze ans, pas plus, lorsqu'il venait, entre deux leçons, ou après la chasse, lui demander de raconter des histoires, et qu'il se tenait sur l'escabeau, la figure charmée, et qu'ensuite, en récompense d'avoir écouté très sérieusement, il méritait de s'asseoir, non plus sur une chaise, mais sur des genoux, entre des bras qui le dodelinaient.
Maintenant, — après ce qui s'était passé, — elle pourrait lui permettre, comme jadis, ces câlinantes approches, ces roulements de tête sur une épaule; elle profiterait de l'obligation où elle s'était mise de ne plus rien lui refuser, pour se donner, à elle (car, enfin, on est toujours égoïste un peu), les seules joies qu'elle aimât; et, pendant qu'il serait, oh! le pauvre petit, son amant, elle serait sa mère, délicieusement, sans qu'il s'en aperçût.
Elle le contemplait toujours. Il ne s'éveillait pas.
Un moment, il sembla à Mme Ancéol, — tant on oublie vite les choses où on fut peu mêlé, — que ce n'était pas un homme qu'elle serrait contre elle ;
hier soir, peut-être, ayant invité des gens de la ville et voyant arriver des visiteurs encore dan- sa maison où les hôtes étaient déjà nombreux, elle avait dit : a oh! cela ne me dérange pas. Il y aura de la place pour tout le monde. Faustin couchera avec moi. On s'endort très vite, quand on est petit. Il ne me gênera pas du tout. » Et, d'avoir été possédée, c'était comme si l'enfant, dans les hasards du sommeil, s'était mis contre elle, avec des paroles de songe, pour se réchauffer dans le grand lit.
Mais Mma Ancéol ne s'attardait pas longtemps en des chimères si douces qu'elles lui fussent; ses rêveries, parce qu'elle avait beaucoup de bon sens, se précisaient vite en pensées, en desseins, en résolutions.
Elle considéra comme face à face ce qu'elle avait fait.
Elle se rendit cette justice que son désintéressement l'innocentait de toute faute, et, avec un haussement d'épaules qu'elle retint tout de suite pour ne pas éveiller le cher dormeur : « Eh ! quelle femme, se dit-elle, ne se serait pas, du don de son corps, épargné le remords d'un cadavre? » Le cadavre de Faustin! Cela, c'était l'épouvante parfaite, l'horreur inimaginable ! Et elle avait bien fait.
Mais qù'arriverait-il maintenant?
Tandis que, grandissant, le jour matinal illuminait tout le lit où elle était couchée avec son amant, elle envisagea l'avenir.
Rester dans ce pays, après la chose accomplie, parmi des gens qui soupçonneraient, qui devineraient, — car Faustin ne passerait plus les nuits à l'auberge, — c'était difficile, presque impossible. Il fallait donc partir. Pour Paris? oui, pour Paris, où Faustin pourrait commencer les études indispensables au développement de son talent. Mais, à Paris, il y avait le père. Sorti de prison, peut-être. Danger grave. Nathan Klotz aurait le droit de reprendre son fils, de lui imposer son nom, sa honte. Mieux valait rester ici, pendant deux ans encore, jusqu'au moment où Faustin serait le maître de sa destinée. Elle souffrirait des railleries à voix basse, du mauvais coups d'oeil, quand elle traverserait la route ? sa vieille servante, avec des mots acerbes, demanderait son compte ? « Une dame d'un certain âge, avec un enfant, qui était comme son fils ! » Soit, n'importe. Ils resteraient ici. Ou, plutôt, ils habiteraient dans quelque petite ville, où ils ne seraient pas connus. Ce dernier projet, à tous les points de vue, était le meilleur. Ensuite, deux ou trois ans passés, ils vivraient à Paris. L'argent de Faustin suffirait à leur installation, dans quelque quartier tranquille, loin du centre. Elle ferait
itoMAN CONTEMPORAIN 249
venir ^-s meubles, ils n'auraient rien à achi ce serait, à Paris, un appartement de provino la petite fortune qu'elle avait, quatre mille fra de rente, Leur permettrait de subsister jusqu'au moment où Faustin serait célèbre, gagnerait de l'argent. Oui, les choses pourraient s'arranger ainsi, s'arrangeraient ainsi.
Elle tressaillit.
Consentirait-elle à être la femme de Faustin?
Elle pensa longuement.
Elle décida qu'ils ne se marieraient point. Parce qu'elle avait horreur de ce nom : Klotz? Quoique infâme, elle l'aurait accepté, puisqu'il était le nom de Faustin. Mais ils avaient, lui, dix-neuf ans, elle, trente-trois ans. Elle ne restreindrait pas d'un indissoluble lien l'avenir de cet enfant. Elle voulait qu'il pût s'évader, quand il voudrait, de la destinée où commençait sa vie. D'ailleurs, pour tout le monde, ils seraient comme mariés. M. et Mme Klotz? non : M. et Mme Laveleyne. On pouvait, comme l'oncle Jaime en avait donné l'exemple, répudier le détestable nom du traître. Et eux-mêmes, ils se croiraient époux, étant comme s'ils l'étaient en effet. Y aurait-il quelque chose de ridicule pour lui dans leur vie commune, à cause des différences d'âge? au commencement, non. Elle paraissait très jeune; elle n'était point laide; Faustin
n'aurait pas à rougir de sa femme. Ainsi, c'était décidé: Paris, dans deux ou trois ans, Faustin travaillant, devenant peu à peu le grand artiste qu'il était destiné à être; en attendant la gloire, ce serait la paix, et le bonheur.
Le bonheur?
Est-ce qu'il pourrait exister, le bonheur, pour elle, avec les caresses, chaque soir, du lit commun? Ne lui serait-ce pas toujours, sinon un écœurement, du moins un ennui, les bras autour de son corps, la bouche sur sa bouche, puis tout l'homme, pas vêtu, si près, sous les mêmes couvertures? Peut-être elle s'accoutumerait peu à peu à ces choses; parviendrait même à s'y plaire, à cause du plaisir de Faustin. Qu'il eût toute la joie possible, c'était l'essentiel ; ne fût-elle pas contente, elle s'efforcerait de le paraître de peur que l'ivresse de l'amant ne s'amoindrît, de n'être pas partagée. Oui, elle feindrait de l'aimer, comme il voulait être aimé. Le mensonge où, en leur peur des lassitudes et en leur avidité de plus de salaire, s'exercent les courtisanes, fut conseillé à cette honnête femme parle dévouement et l'abnégation : elle serait, à force d'immatérielle tendresse, une espèce de sublime prostituée.
Et elle se disait que de cette façon tout irait pour le mieux. Détourné des tentations, ramené des ex-
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ces -mi B'exténuent les forces créatrices, par la présence, au logis, d'une jeune femme, toujours bien coiffée, toujours bien habillée (car elle serait coquette, ferait faire ses peignoirs chez les meilleures couturières), toujours disposée au baiser (car, dès qu'il rentrerait, elle lui tendrait ses lèvres, avec un sourire qui veut bien), Faustin travaillerait d'une ardeur moins'troublée, resterait plus chaste, ignorerait les mauvais désirs que l'artiste, malgré lui, réalise dans son œuvre. Oh! elle se garderait de le tenir à la maison, toujours! Dans son atelier, où elle n'irait jamais, et ailleurs, tout ce qu'il vou drait, il le ferait. Il serait libre, tout à fait libre. Le rendre malheureux sous le prétexte de faire son bonheur, voilà ce qu'elle éviterait. Il aurait des amis. Elle lui conseillerait de revoir Chènevolle; dont il lui avait parlé. Un honnête garçon, semblait-il. Et si, avec Chènevolle, avec d'autres, Faustin faisait quelques folies, il n'y aurait pas grand mal. Même, s'il voulait, il pourrait avoir des maîtresses. Elle ne s'en plaindrait pas. « Au contraire! » pensait-elle. Mais il aurait toujours sa maison, sa femme, toutes les deux accueillantes, toutes les deux souriantes, qui le consoleraient, le ranimeraient, quand on lui aurait fait trop de chagrin, ou trop de plaisir; il reprendrait en elles le courage au travail, avec les belles ambitions.
Et les mois, les ans passeraient, pour lui, dans le bonheur d'être aimé, et dans l'effort vers quelque belle œuvre, magistrale, incontestée, pour elle, dans le doux orgueil de le rendre heureux, de le diriger vers le but de sa vie artistique, dans la paix pour tous deux, jusqu'au jour où, jeune encore, il serait tout à fait célèbre et grand, riche aussi, et où elle serait vieille, elle, vieille enfin! Ah! que ce serait charmant, quand elle serait vieille.
Elle ne put, à ce moment de sa pensée, retenir un mouvement de joie, dont Faustin, à demi, s'éveilla. Sans ouvrir les yeux, il étendit un bras, le courba, la prit rêveusement par le cou, la tira vers lui. « Donne, Thérèse, donne tes lèvres, ma Thérèse, tes lèvres,! — Oui, oui, » dit-elle, et elle lai mit sa bouche à la bouche, lui laissa longtem] bouche. La caresse fut si douce, si longue, qu'il s"en pâma, s'en rendormit, si las de tant d'autres délices. Alors, quand elle fut très certaine qu'il dormait, elle se redressa un peu, et le baisa au front.
Vieille ! elle serait vieille, comme les femmes qui ont des cheveux gris, des cheveux blancs! A cette idée, c'était un ravissement dans toute elle. Elle sentait qu'à ce point de la vie où la femme ne peut plus être convoitée, elle aurait le normal, le
plein développement d'elle-même, délicieux sans nulle rancœur, puisqu'elle pourrait être bonne, tendre, aimer en un mot, comme elle voulait aimer, sans être aimée à la façon des autres. Ce serait la suprême félicité quand Faustin, d'éprouvant plus pour elle, puisqu'elle aurait des rides, les désirs d'uD amant, se laisserait caresser par elle, embrasser par elle, sans y prendre trop déplaisir; quand elle n'aurait plus besoin de montrer ces fausses joies qui, si longtemps, gâtèrent les vraies, n'aurait plus besoin de mentir, pourrait n'être qu'une maman qui adore son fils. Oh! le prendre sur ses genoux, comme du temps qu'il était petit, lui caresser les cheveux, lui dire des paroles tendres, toujours les mêmes, mais qu'on croit inventer, chaque fois qu'on les dit, comme ce serait exquis, — puisqu'ils ne dormiraient plus ensemble! Qu'il lui serait doux de l'avoir tous les jours près d'elle, lorsqu'il ne se mettrait plus près d'elle, la nuit.
Il garderait le grand lit, où l'on est bien à l'aise. Elle, elle n'y entrerait plus jamais. Même elle ne resterait pas là, pendant quil se déshabillerait. Elle se tiendrait dans la pièce voisine, où elle aurait un lit, tout petit, pour elle seule. Mais dès qu'il serait couché, elle viendrait lui dire bonsoir. Et elle regarderait s'il ne manque rien dans la
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chambre... Non, rien. Voici la veilleuse, et le verre d'eau sucrée, et, pour les éveils, la nuit, le livre qu'il aime à lire. [« Dors bien, Faustin. dors Lien, mon enfant chéri! » Et elle l'embrasserait, l'embrasserait, n'en finirait plus de l'embrasser. « Oui, oui, tu as sommeil, je m'en vais, tu n'as besoin de rien? à demain. » Et dans l'autre chambre, elle ne se coucherait pas tout de suite; attendrait que la régularité d'un souffle l'avertit du sommeil de Faustin. Puis elle dormirait à son tour, si près de lui , pas trop près. Mais parfois, elle s'éveillerait tout à coup , effrayée, à cause de quelque bruit. « Malade, peut-être? » Elle s'habillerait tout de suite, pour aller voir, ouvrirait la porte. Non. Pas malade. Bien tranquille. Le sommeil d'un enfant. Elle ne l'embrasserait pas de peur de l'éveiller en sursaut. Seulement, si, en se tournant, il avait dérangé les couvertures, les draps, elle reborderait le lit, bien doucement...
En ce temps-là, Faustin Laveleyne, — Klotz? allons donc ! d'abord, personne ne savait, personne n'avait jamais su que Faustin était le fils du traître : et puis, est-ce que cela existait, Klotz? n'y avait-il pas longtemps, bien longtemps, qu'il était mort avec sa fille, dans quelque prison, perdu dans les ordures de l'histoire, oublié même par le mépris ? — en ce temps-là Faustin Lave-
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leyne sérail très Illustre. Et, ce grand artiste, quelque femme, digne de lui, l'aimerait. « Ah! Comme je dirais vite, alors, que nous n'avons jamais été mariés! o Elle s- déshonorerait par
aveu? non, si vieille on échappe à la réprobati Puis, qu'elle passât pour avoir eu une mauv conduite, cela n'avait pas d'importance; il fallait, avant tout, que son enfant fût libre d'aimer,
d'épouser qui il voudrait. Cette nouvelle venue dans leur vie, elle l' accueillerait volonti
lui donnerait des conseils pour le bonheur de Faustin, la câlinerait comme une fille. Elle tiendrait le ménage, veillerait à ce qu'ils fussent bien servis, empêcherait qu'on les volât : même quand on est riche, il faut de l'ordre. Oui, mais la femme de Faustin ne voudrait peut-être pas la garder chez elle? « Votre vieille maîtresse! — eh bien! je pars, je pars tout de suite. Oh! ne vous inquiétez pas de moi. Vous avez raison. Ma place n'est pas ici. » Et elle retournerait vivre., toute seule, dans le petit village près de Romorantin; un peu triste d'être si loin de son enfant, mais si .contente de le savoir heureux, et ravie à en mourir de joie, s'il venait la voir de temps en temps, une ou deux fois par année...
Mais pourquoi songeait-elle qu'elle serait seule, un jour? la femme de Faustin aurait bon cœur
sans doute, De la renverrait pas. Ou bien Faustin resterait garçon. Il ne vivrait pas sans amour, bien sûr! mais son aimée habiterait au loin, à cause du monde, ne viendrait pas au logis familial. Ah! l'excellente vie, — toujours pareille, heureusement, puisqu'elle fut hier si bonne, — dans la petite demeure semblable à une habitation de province. Car, malgré la renommée et la fortune, ils auraient gardé des goûts très simples. Son atelier, sans doute, serait superbe, opulent, splendide! ressemblerait à sa gloire. Mais leur maison serait très modeste, toute bourgeoise; ressemblerait à leur bonheur. Elle se voyait, les soirs, tout à fait vieille femme, vraiment l'air d'une grand'maman. engraissée, — le médecin lui avait toujours dit qu'elle engraisserait, après quarante ans, — attendant, près de la table servie, Faustin qui s'est attardé au travail ou dans quelque visite chez des amis, le grondant du retard, « si la soupe est froide, ce sera bien de ta faute ! » pas fâchée d'ailleurs et l'embrassant, ah! l'embrassant de si bon cœur, toute joyeuse s'il a l'air content, ou toute inquiète d'un souci qu'il veut cacher, mais bientôt joyeuse, puisqu'elle l'en consolera si vite.
A tel point ces pensées étaient douces à Mme Ancéol, que les yeux mi-clos, elle se sentait comme bercée en un bain de délice. Et elle ferma tout à
fait les yeux, dans une lassitude, ainsi qu'après trop de bonheur. Elle se sentait se rendormir, sous la lumière céleste, tendre et caressante, qui avait l'air de bénir le lit. Elle prenait plaisir à l'ensommeillcment. Elle savait que dans un songe elle retrouverait ses espérances. Et, sans doute, elle les retrouva. Endormie, elle souriait, la bouche miouverte, un rayonnement à travers les paupières. Qui sait si la divine volonté, avant de disposer les événements, ne prend pas conseil quelquefois de certaines âmes exquises, encore terrestres? Peutêtre, en ce somme matinal, sous le jour nouveau, M""' Ancéol tomba d'accord avec la Providence sur ce qui arriverait. Car tout ce qu'elle projetait, tout ce qu'elle désirait, se réalisa de point en point. Il fut fait comme elle avait voulu. Après deux années àBlois, ils habitèrent Paris, dans une maison pareille à une maison de province. Faustin travailla, ardemment, devint sinon un très grand peintre, un très pur et très noble artiste, tandis qu'elle vieillissait, et, moins belle, d'abord avec des cheveux gris, puis avec des cheveux presque blancs, cessait peu à peu d'être la femme de Faustin, redevenait sa mère, n'était plus que sa mère. Et ce fut, pour eux, le bonheur, longtemps, longtemps, jusqu'à l'heure où l'autre Providence, qui veille et guette et se prépare tandis qu'on la
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croit absente, suscita sur leur chemin l'inconsciente ennemie, l'ingénue destructrice, au rire de poupée vivante, aux yeux couleur du ciel, cette petite, l'enfant bleue.
En achevant de mettre ses gants au-dessus de l'assiette où se déroulaient des pelures de pommes :
— Tu as payé ? dit Liliane Forli.
Elle était toute bleue à cause du manteau, malgré le jour sale qui descendait des vitres.
— Même, répondit Berthe, qu'il ne me reste plus que quarante sous. C'est très cher dans cette crémerie. Une autre fois, nous irons aux Huit- Marmites, faubourg Saint-Martin.
— Non, dit Liliane.
— ■ Non ? pourquoi ?
— Je ne peux pas boutonner mon gant, essaye un peu, toi.
— Tourne la main. Pourquoi ne veux-tu pas aller aux Huit-Marmites ?
— l'arec que.
— Voilà nue raison.
— Parce qu'il n'y a pas de rideaux au vitrage. Les passants vous voient à des tables sans nappes,, avec des commis, des ouvriers, des gens mal mis.
— Moi aussi, j'aimerais mieux la Maison-Dorée, ou Voisin. Mais l'argent nous manque, ma chérie !
Liliane se leva avec un haussement d'épaules, la narine retroussée d'un dédain; et il y eut sous la table le bruit d'un tabouret renversé du pied.
— As-tu fini de parler d'argent? Est-ce que j'en parle? Est-ce que j'en demande? ça m'est bien égal que tu aies de l'argent, ou que tu n'en aies pas!
— Oui, grommela Berthe, pourvu que je t'en donne.
■ — Qu'est-ce qui m'empêcherait d'aller dans les bons restaurants, si ça me faisait plaisir ? Je ne suis peut-être pas assez jolie pour ça!
Berthe dit :
— Tiens, allons-nous-en. Tu m'agaces.
— Va-t'en, si tu veux.
— Tu étais pressée.
Liliane se rassit.
■ — Je ne le suis plus.
Elle tira de sa poche un tout petit mouchoir en batiste bordé d'un ourlet rose, l'ouvrit, y prit un mignon miroir d'écaillé et une houppette à poudre
de riz, souffla sur le duvet de cygne, puis, guettant son visage dans l'étroite glace, frôla de La Légère blancheur ses joues, son nez, son menton, le menton surtout, un peu trop rose; elle penchait la tête, la relevait; une préoccupation intense l'absorbait toute; elle avait ce froncement de sourcils, où converge toute l'âme, d'un grand artiste pensif qui achève un chef-d'œuvre.
— Sais-tu, reprit Berthe en remuant sa bottine, combien de fois, depuis hier soir, tu m'as dit que tu es jolie?
— * Non. Tu as compté?
— Vingt-cinq fois ! dit Berthe.
— • Pas davantage?
Liliane avait ce petit ton impudent des enfants qui, menacés d'être mis en pénitence, savent qu'on ne les y mettra pas. Elle continua, sous un passage de houppette :
— i Comment? je ne l'ai dit que vingt-cinq fois, que je suis jolie ? mais je l'ai été bien plus souvent , depuis hier soir.
Elle roula le mouchoir, le remit dans sa poche, et, levant vers Berthe son adorable petit visage :
— ■ Et, ce matin, dit-elle, je ne le suis plus, peutêtre?
Berthe eut une palpitation des paupières, sourit, murmura, dans un attendrissement :
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— Oh! si!
— Alors, nous sommes d'accord. Partons.
Elles sortirent de la crémerie de la rue de
Bondy, suivirent le boulevard. C'était un jour gris, mouillé, sans pluie pourtant; sur le bitume, pas de boue. Liliane avait mis la main sur le bras de son amie. On les regardait, on s'étonnait d'elles, un peu. Cette jeune lille, si menue, si frêle, avec tant d'innocence aux yeux et d'enfance aux lèvres, emmenée par cette grande femme pâle et dure, virile d'habit et de geste, cela choquait, attristait presque. Un passant, pas vieux, qui s'était arrêté pour les regarder, dit en s'éloignant : « Pauvre petite ! » Mais Liliane ne s'occupait que des boutiques, s'arrêtait à chaque étalage. « Berthe, vois donc? C'est joliment chic, ce nécessaire de voyage. Oh! ce chapeau! Tiens, regarde, avec des crevés oranges. Il m'irait joliment bien. Veuxtu que j'entre l'essayer?» Et la devanture d'une cordonnerie l'extasia longtemps, avec ses mules de toutes les couleurs. Elle avançait, au delà du bord de sa jupe, le bout de sa bottine, regardait son pied, regardait les mules, et, d'un désir si naïf qu'il fut touchant, elle soupira. Berthe la regardait, avec un plissement de front ; toute triste de ne pouvoir acheter à Liliane les chaussures dont celle-ci avait envie: « Un de ces jours!... » dit-elle.
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Mais, furieuse d'avoir été comprise, — ou de n'avoir pas été satisfaite, — Liliane, d'une voix sèche et dure: «Est-ce qu'on te demande quelque chose? Dépêchons-nous. Il faut que je rentre à la maison. Maman doit être joliment inquiète, de ne pas m'avoir vue, ce matin. Tout la bouleverse, depuis qu'elle est malade. C'est de ta faute, aussi. Tu ne pouvais pas me r'accompagner, hier? mais tu n'as pas de cœur. Ça t'est bien égal que ma mère soit inquiète, se fasse de la bile. Elle mourrait, tu ne viendrais même pas à son enterrement. Moi, je l'adore, manière. Tu feras tout ce que tu voudras, mais tu ne m'empêcheras pas de la soigner, ça, nonl » Et elle se hâtait, très enorgueillie de ses bons sentiments, pleine de mépris pour Berthe, qui n'avait pas de cœur. Mais, au coin de la rue d'Hauteville :
— Eh bien! je suis folle, moi! C'est aujourd'hui mardi, il faut que j'aille chez le peintre, pour mon portrait , tu sais. J'ai la carte dans ma poche. Tu te serais bien gardée de m'y faire penser, toi.
Berthe dit :
— Comme ça, tu ne vas plus chez ta mère?
— J'irai, après. Vas-y, toi. Dis -lui qu'on mettra mon portrait au Salon. Elle sera contente. Et faislui la lecture. Ça la distrait.
— Oui, dit Berthe.
— Mais...
— Quoi?
— Il faut que j'y aille à pied, alors, rue Notre- Dame-des-Champs ?
— Mais non, puisqu'il me reste quarante sous.
— Oh! je neveux pas t'en priver! dit Liliane d'une voix qui faisait penser à une lame de canif, luisante et coupante, qui se clôt.
D'ailleurs, elle accepta, en ajoutant d'un ton d'assurance :
— Tu diras à maman de te les rendre.
— Oui, dit Berthe qui la veille avait prêté cinq francs à Mme Forli pour payer la note de l'herboriste.
Et elle voulut verser la monnaie dans la main de son amie ; il y avait deux petites pièces blanches parmi du billon.
Liliane fit la moue.
— - Mets ça dans ma poche, ou attends que je me dégante. Il n'y a rien qui abîme le Suède, comme les sous. Mes gants ne sont pas déjà si propres.
— Mais si, ils sont très bien.
— Nettoyés.
— En veux-tu d'autres?
— A toi?
— Bien sûr.
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— Je veux dire : que tu as porté
— Oh! un quarl d'heure; ils sont toni frais.
— Merci, je ne mets pas des gants qui ont servi à une autre personne.
— Tiens! dit lïerthe, un bras levé, va-t'en ou je te flanque une gifle.
Mais, Liliane, d'une main au pouce déganté, avait saisi le poignet de Berthe, et, si violemment que l'autre frémit et blêmit, lui enfonçait un ongle dans la chair, l'enfonçait encore, le tournait, le renfonçait, le retira rouge de sang ; il y eut un peu de rose sur la peau du doigt de gant pendante.
— Les voilà tachés, à présent, mes gants ! Montre un peu les tiens, pour voir. C'est chez la mercière que tu achètes ça ? Deux francs quatre-vingt-quinze centimes. Puis, tu sais, je gante cinq trois quarts, ma chère ! Tu diras à maman que je ne dînerai pas à la maison.
— Où dîneras-tu ? dit très doucement Berthe en tirant sa manchette pour cacher la blessure à son poignet.
L'ongle pointu avait traversé l'épiderme et le derme, crevé une veinule. Presque une hémorragie.
— Est-ce que je le sais, où je dînerai? Pas aux Huit-Marmites, bien sûr. Mon peintre doit être d'un cercle. ïl y a des cercles où on reçoit les femmes
pour le dîner. Les domestiques sont en culotte courte .
Sans autre parole, elle tourna le dos, la tête vers une épaule, une narine un peu retroussée, l'air impérieux d'un petit oiseau, qui, levant le bec, vous dédaigne du haut de sa branche, sûr de son vol ! Berthe la regarda s'éloigner entre les voitures, vers une station de fiacres, de l'autre côté. Elle fronçait le sourcil, ridait son front. Elle murmura : « Qu'est-ce qu'elle va faire chez ce peintre?» Mais elle haussa les épaules. « Si jamais elle aime quelqu'un, celle-là, je le verrai bien! » Et, en hochant la tête, elle entra dans la rue d'Hauteville, où logeait Mme Forli. On regardait Berthe à cause de ses cheveux courts et frisés sous le petit chapeau rond, du col droit, du teint blême, et de ce mauvais air des lèvres. Mais, aujourd'hui, elle ne s'enorgueillissait pas de la réprobation des passants. Elle ne les voyait pas; une pensée triste mouillait ses yeux. De temps en temps elle considérait sa manchette rouge, souriait, pleurait presque. « Eh bien ! dit-elle entre les dents, c'est comme ça! » Et elle s'arrêta au cabinet de lecture de la rue d'Enghien. Oui, elle lirait quelque roman à Mme Forli qui devait joliment s'ennuyer, toujours toute seule, avec ses rhumatismes, au quatrième étage d'un hôtel garni. Comme Berthe
était abonnée au mois, — elle payail en billet faveur, pour les petits théâtres du Boulevard,
— on lui offrit des volumes nouveaux, très forts », dit la loueuse; mais Berthe sourit mélancoliquement, connue quelqu'un qui n'a pas l'esprit à
la plaisanterie. «Non, V Abbé Constantin», dit-elle, avec une dignité simple. Et en s'éloignant de la boutique, — tandis que les gens de la rue s'étonnaient de son habit viril et de son étroite cravate au nœud cramoisi, — elle avait sous ses paupières mi-baissées, une fierté de soi, tranquille, avec une pitié pour les autres, comme quand on vient de faire une honnête action dont peu de gens seraient capables.
Pendant ce temps, Liliane, les joues pareilles à celles d'un Pierrot-enfant barbouillées de mousse de savon dans quelque pantomime, mangeait à même son cinquième chou à la crème. Au moment de monter dans une urbaine, — l'œil d'abord distrait par un coupé, tout petit, noir au dehors. bouton d'or au dedans, qui passait vite avec une femme en dentelle, — l'enfant bleue, en se retournant, avait aperçu une pâtisserie. Une pâtisserie très fameuse dans le quartier. « A Nancy, on fait mieux les choux à la crème, c'est sûr, mais, enfin, on ne les fait pas mal, ici ». Elle n'y tint pas, elle entra. Elle se régalait. C'était joli, son petit nez,
dans le blanc mousseux. Elle mangeait par le nez aussi, elle riait de plaisir dans la crème qui s'ébouriffait partout, jusque dans les cheveux. « Oh! mais ! oh ! mais ! j'étouffe ! — Un verre de frontignan, mademoiselle ? — Non du xérès, bien sec. » Elle n'était pas comme ces femmelettes de rien du tout, qui n'aiment que les vins sucrés. Elle avait la tête très solide, elle ne se grisait jamais. Un soir, après souper, on leur avait fait avaler du poivre rouge dans du musigny. Eh bien! en s'en allant, pas grise du tout, tandis que Berthe descendait la tête la première. Elle but un verre de xérès, elle sortit. Mais, voilà, des deux francs il ne lui restait plus que six sous.
Si elle n'allait pas chez ce peintre? C'était l'heure du cours de danse chez Mme Petillot. On s'y amusait, à ce cours; elles étaient si laides, toutes ces petites. Oui, mais son portrait au Salon? c'était sérieux, cela. Elle eut l'air de quelqu'un qui a pris une décision héroïque. Elle irait rue Notre- Dame-des-Champs, à pied! C'était très loin, n'importe, elle ferait ce sacrifice. Elle était très contente d'elle. A vrai dire, dès les premiers pas dans la rue Montorgueil : « oh! cette boue! » Elle avait peur de glisser. Elle aurait dû emmener Berthe, qui lui aurait donné le bras. Mais, dans la glace étroite et haute d'une devanture, elle se vit toute,
si fine en sa pelisse bleue; elle n'avait pas d'autre manteau, comme un ange ne change pas d'ailes;
et, la ligure rosée d'un peu de vin monté à la tête, les yeux si purs, la lèvre si vermeille, elle était charmante. Elle en fut charmée. Très vite, son mouchoir tiré de sa poche, elle passa sur le bout de son nez, et sur son menton aussi, la houppette à poudre de riz, se trouva plus adorable, se remit en route, pleine de courage. Quand on est jolie comme ça, on irait au bout du monde.
Des hommes, oisifs, et imbéciles, — ceci, d'être cela, — suivent les femmes. On la suivait rarement. Elle n'avait pas cette effronterie de beauté qui saute aux yeux. Il fallait la considérer longtemps pour s'apercevoir qu'elle était exquise. C'était une miniature, grandie, miniature pourtant, par la délicatesse, sinon par la petitesse. Seule la pelisse bleue attirait l'œil. Des manteaux de cette nuance, il y en a dans tous les magasins, et certainement Liliane avait choisi le sien, sans intention de s'en angéliser, tout simplement parce qu'elle en avait vu un pareil sur le dos dune élève de Mme Petillot, ou d'une figurante de Martinelli. Mais, porté par elle, il ne ressemblait à aucun autre manteau. Par l'effet d'un mystérieux accord, il semblait, — lainage bleu, qui s'allongeait, sans taille, — ne plus être un vêtement banal, permis à toutes, mais
quelque chose comme l'uniforme d'une espèce d'âme. On la regardait à cause de ce manteau, sans s'apercevoir que le charme qui était en lui venait d'elle. Mais les yeux se détournaient vite. A quoi bon s'attarder? Une toute jeune fille, assez jolie, oui, pas mal. mais rien de plus : car on ne l'avait pas regardée assez longtemps. Puis elle avait, sur tout elle, comme une défense de la désirer, non une modestie de femme, mais une innocence de fillette, innocence si évidemment sincère que les plus bas libertins s'écartaient d'elle, ne voulant, par un reste d'honnêteté, que le mensonge de l'enfance. Parfois un sexagénaire, lippu, ventru, — classique. — en quête de quelque trottin, marchait derrière elle, voulait lui parler dans la nuque ; mais, tout de suite, il bégayait, s'excusait, regrettait de ne pas avoir pris l'autre trottoir. Liliane, dans la rue, c'était un ange qui passe. On la laissait passer. Elle en avait des humiliations quelquefois, mais elle se consolait vite de tant de respects, grâce à quelque miroir de boutique, où elle se trouvait si parfaitement adorable avec son divin profil de vierge, modernisé en frimousse de gamine.
Elle s'arrêta, tout de suite extasiée, à cause, derrière la vitrine, de beaucoup de menus joyaux, bagues, bracelets, épingles, colliers de perles sur
lebleu des écrins, ouverts comme des coquillevelours. Les joailleries, c'était plus fort qu'ellej elle ne pouvait eu voir une sans devenir fomme éperdue. Une fois, elle passa toute la jour: rue de la Paix, allant de devanture en devanture, ne quittant Tune que pour revenir à l'autre; et quand elle rentra chez sa mère, elle eut une étrange crise, où elle ouvrait et fermait les mains dans le vide, palpant peut-être des pierreries. Aujourd'hui, grise un peu, — car, elle avait Lien tort de croire le contraire, un doigt de vin la grisait tout à fait, — ce petit étal de bijoutier, dans une rue marchande, 1 affolait. Le cou renflé, les mains à plat sur la vitre, elle regardait fixement, s'acharnait au plaisir de voir. Et ses yeux, écarquillés, devenaient presque terribles. Ce n'était plus de la joie, maintenant, qui luisait en eux. Elle convoitait, avec la volonté d'une immédiate possession. Cela ressemblait à un appétit de bête vers sa nourriture, ou à une fureur d'enfant vers son jouet. Il lui fallait ces bagues à ses doigts, ces bracelets à ses bras, ces colliers à son cou. Si elle avait été seule dans la rue, si elle n'avait pas eu peur d'être vue, elle aurait enfoncé la vitrine, pour prendre à pleines mains tout ça, or, perles, pierreries, qui brillait, et qui valait de l'argent.
Elle ou Ira dans la boutique.
— Mademoiselle désire y...
Un vieux petit homme se hissait de derrière une table où, dans son empressement, il laissa tomber la loupe, enroulée de bois noir, dont il étudiait le ressort d'une montre.
— Ces bijoux ! dit-elle, l'index tendu, impérieuse, l'air qui donnait à Berthe l'envie de lui flanquer une gille.
— Lesquels, mademoiselle?
— Tous!
Une petite altesse royale aurait parlé ainsi à l'orfèvre de la cour.
Après un coup d'œil sur la chalande, — oui, oui, quelque première de modiste, passage du Saumon : car, à certains yeux, c'était cela qu'elle devait paraître, — l'horloger-bijoutier répéta, non, sans un peu de malice :
— Tous ?
Elle le toisa, hautaine. « Sont-ils impolis, ces marchands! Et bêtes. Ils ne savent même pas voir à qui ils ont affaire. » Pourtant, elle se contint.
■ — Sans doute, pour choisir.
Méthodique, minutieux, le vieux petit homme, d'un seul doigt, l'une après l'autre, décrocha quelques pièces de son étalage, les disposa symétriquement sur la tablette de velours grenat qui cou-
vrail la moitié «lu comptoir; et il leva des yeux interrogateurs.
Liliane, penchée, admirait le fris9elis lumineux des menus ors, des petites pierreries. Ses regards s'y enflambaient. Kilo se déganta très vite, tira une chaise vers elle, s'assit, palpa de ses doigts nus. frôla du souffle les joyaux qui remuaient comme des souris vives entre la patte et le museau d'un chat. Et, un instant, elle cessa presque d'être jolie, à cause de l'avide tension de ses traits qui voulait ces choses luisantes, ces choses chères.
— Mais, prenez donc garde! s'écria le marchand.
D'un tressaut d'envie elle avait poussé la tablette d'où s'éparpillèrent derrière le comptoir toutes les bijouteries.
— Eh bien! dit-elle, après? Voilà un grand malheur. S'il est défendu de toucher à ce qu'on veut acheter, vous devriez l'écrire sur la glace, derrière vous.
La glace? elle s'y mira, trouva joli le nœud des brides de sa capote, sourit, puis, très digne :
— Une autre fois, j'irai chez Fontana!
Et elle sortit, tandis que le marchand pouffait de rire, tout en ramassant bagues, épingles, pendants d'oreilles. «Non, des princesses, ces gamines! Ça vous dérange, ça n'achète jamais rien, parce que ça n'a pas le sou, et ça voudrait... Va,
vas-y, chez Fontana! », et, minutieux, il raccrochait d'un doigt, Tune après l'autre, les pièces de son étalage.
Liliane pressait le pas; parce qu'elle avait hâte d'arriver rue Notre-Dame-des-Champs? oui, sans doute. C'était si loin. Quelquefois, après ce petit rire sournois d'une fillette qui a t'ait une bonne farce, elle tournait la tète comme si elle avait eu peur d'être suivie. Son manteau bleu, — depuis qu'il y avait un peu de soleil dans la journée d'hiver, — s'azurait. Le bleu est une couleur, dont l'azur est le rêve; et, c'est la lumière qui, de cette réalité, fait cet idéal. Mais, arrivée près des Halles, Liliane se blottit, le dos au mur de l'église, derrière l'avancement d'une baraque de marchand de journaux.
Elle regarda sa main gauche.
Elle fit la moue.
Entre deux perles de rien du tout, comme celles qu'on trouve dans les huîtres, un rubis pas plus gros que les toutes petites gouttes de sang qui sortent quand on s'est piquée au doigt en cousant.
Bien sur, ce n'était pas une bague qu'on peut porter. Quels voleurs, ces marchands ! On voit un bijou à l'étalage... ça fait de l'effet, derrière la vitre... mais sur soi!... On devrait défendre de tromper le monde. Bah! tant pis. Elle n'avait pas
le temps de songer à cela. Elle avait rendez-vous. Elle n'avait qu'une parole. Très sérieuse, elle se remit en chemin. Ce sera joliment amusant d'avoir son portrait au Salon. Elle s'était informée. Elle avait demandé aux jeunes gens de Chatou chez qui on avait fait la fête. Et tout le monde avait parlé à la fois. « Laveleyne! je crois bien, très connu! — C'est lui qui a peint le plafond de... de quelle église donc? de Sainte-Clotilde. — Non, de Sainte- Cécile. — Enfin, un plafond, avec des anges! » Mais la femme en satin noir, Jeanne Landinier, couchée sur le sopha, avait dit, après une bouffée de cigarette : « Tu &iis, petite, défie-toi! Un artiste. » Ça ne faisait rien. Il ne déplaisait pas à Liliane. Oh! elle n'avait pas fait attention à la figure qu'il avait. Mais il était très convenable. Il avait l'air sérieux. Ce n'était pas un de ces hommes qui parlent tout de suite à une femme comme s'ils la connaissaient depuis vingt ans. Il ne disait pas de vilains mots. Il était bien élevé. Il devait être de bonne famille. Ça se voyait tout de suite. « Moi, je suis comme maman, j'adore les gens bien élevés. » Dame, ça s'expliquait. Quand on a reçu de l'éducation, quand on n'est pas comme toutes ces filles de chez Martinelli ou de chez Petillot, — car, au fond, Petillot ou Martinelli, blanc bonnet, bonnet blanc, — on ne peut pas sympathiser
avec de grossiers personnages. Ça, c'était une chose que Berthe ne voulait pas comprendre ! elle adorait les bohèmes. « Moi, non. » Laveleyne était très bien habillé. Il logeait loin, par exemple. Elle regrettait joliment d'avoir dépensé son argent en gâteaux et en verres de xérès. Enfin, elle arriverait tout de môme. Elle traversait les Halles. Son portrait ! dans un grand cadre d'or ! en « sainte » ou en « déesse? » non, pas en sainte. Oh ! toutes les robes, qu'elle avait vues chez la couturière de Landinier. Elle avait de la chance, cette grande femme-là ! Pas si belle pourtant. Bien faite, ça, on ne pouvait pas dire non, mais l'air dur. Liliane tira le miroir de sa poche, et sourit. Quant au portrait, on verrait. Moins bleue dans le jour gris, elle trottinait, trottinait, comme une bergeronnette qui traverse une route.
— Oh! fit-elle.
A sa droite s'allongeait une allée d'étals verdissants et fleuris! Il y avait, par centaines detouffesr des jacinthes, des anémones, des jonquilles, hautaines, en satin jaune; des bouquets de violettes, serrés, faisaient un gazon sombre d'où s'érigeait, çà et là, une branche de lilas blanc, dont la grappe extrême inclinée s'évasait en fleurettes suspendues, comme une toute petite fusée retombante éparpillerait ses étoiles. Les chrysantèmes abondaient
par tas, déroulés el ruisselants, de rose, de vert, de
bleu, de mauve; et, toutes fraîches, comme mouillées encore d'un peu de neige qui se serait attendrie en rosée, mi-ouvertes, ainsi que de petites Louches, mi-closes ainsi que de petites paupières, riaient, rêvaient, petites sœurs posthumes des églantines d'avril, les roses de Noël.
Liliane écarquillait ses yeux à contempler toutes les couleurs, enflait ses narines à renifler toutes les odeurs. De boutique en boutique, — « choisissez, mademoiselle! des pensées? — du réséda? — des tubéreuses? — des narcisses ? — des perceneige? — par ici, ma petite dame! des giroflées, ce qu'il y a de plus beau! » — l'enfant bleue allait, revenait, s'arrêtait, frappant des mains, jetant de petits cris. Et son plaisir n'avait rien qui ressemblât à l'éblouissement plein d'envie, au désir colère, presque haineux, qu'elle avait eus tout à l'heure devant la vitrine du bijoutier. Rien de vil, ici, ne gâtait son ravissement d'enfant, sa joie échappée de fillette au jardin ; aussi sincères, aussi dénués de toute intention de s'en enorgueillir, ou d'en être admirée, que la mauvaise appétence des pierreries et des ors ? sans doute ; pourtant, elle avait remarqué qu'un gros commissionnaire, bonne face, assis sur sa hotte en attendant les pratiques, la regardait, et riait, tout content de la re-
garder. Certainement, il dirait à des gens : « J'ai vu une petite demoiselle, aujourd'hui! Ah! bien, en voilà une qui aime les fleurs. »4Elle ne pouvait tenir en place, regrettait les jonquilles devant les chrysantèmes, les lys de Saint-Jacques devant les camélias, les violettes devant les roses de Noël, aurait voulu enfoncer ses bras, fourrer ses narines, ses lèvres, se frotter tout le visage, dans ce printemps d'hiver, et, n'osant y toucher à cause des marchandes qui surveillent et se fâchent, elle avait, les manches du manteau frémissantes derrière elle, l'air, sur toutes les fleurs, d'un grand papillon d'azur qui voudrait bien se poser.
Mais une vendeuse, le poing à la hanche : « Vrai, ça ne vous essoufflera pas, ma petite, d'emporter ce que vous achetez ! » Liliane, tout de suite rebiffée, dressa la tête, et, dédaigneuse, une petite lippe en avant : « Apparemment, dit-elle, c'est qu'elles ne me plaisent pas, vos fleurs! » Et elle s'éloigna sous les quolibets des marchandes, avec de petits haussements d'épaule. Mais, sortie des Halles, après un désolé regard vers les étals fleuris, elle s'arrêta, les bras pendants comme des ailes cassées ; et elle considérait les pavés avec un air de consternation irrémédiable, définitive; elle se jugeait si à plaindre qu'elle trouvait bien étonnant que personne ne la consolât.
Enfin, c'est affreux, de ne pas pouvoir acheter de fleurs parce qu'on n'a pas d'argent.
Ah! les six sous!
Elle revint sur ses pas, très vite, choisit un bouquet de violettes, le paya, s'en alla, très contente, la bouche dans la fraîche touffe qu'elle mordillait en riant.
Mais elle vit, devant elle, une dame avec deux petites tilles. Elles avaient fait beaucoup d'emplettes. La mère portait un panier mal clos d'où débordaient des boule-de-neige et des mimosas ; les enfants pouvaient à peine marcher, tant elles avaient de bottes de fleurs entre leurs petits bras. Liliane mordit rageusement ses violettes, les déchira, les jeta par terre, les piétina; et, trottinant plus vite, elle avait une grande colère, contre qui? contre tout le monde, contre Berthc qui dépensait tout l'argent pour elle seule, — la semaine dernière, deux voitures, l'une pour aller chez Pétillot, l'autre pour aller chez Martinelli; «aussi, je vais à pied, aujourd'hui; avec ça que c'est tout près la rue Notre-Dame-des-Champs ! » — et contre sa mère . gâcheuse, qui se ruinait en pharmacies. « Quant à moi! oh! moi, elles ont autre chose à penser! » Des bottines qui ne lui tenaient plus aux pieds. Ce manteau, il y avait trois mois qu'elle le portait. Un beau jour on la laisserait mourir de faim.
Mais son visage rayonna.
Elle avisait une grande lanterne blanche qui, au bout d'une barre de fer, surplombait la rue. Elle enfila un étroit couloir, monta quatre à quatre des marches de bois défoncées, fit tourner le bouton de cuivre d'une porte, déposa sur la planchette aux Engagements la bague — un petit rubis entre deux petites perles — qu'elle avait emportée de chez le bijoutier. Une inquiétude : elle n'avait pas de papiers; et elle paraissait si jeune. Elle dit, la voix câline :
— C'est maman qui m'envoie...
Il n'y eut pas de difficultés, parce que le prêt ne dépassa pas quinze francs. Elle redescendit très vite en faisant sonner entre ses gants les trois pièces de cent sous — cela ne faisait que très peu de bruit, ses mains étaient si petites que cette grosse monnaie y pouvait à peine remuer, — s'en revint aux Halles, rentra dans l'allée, le pas ralenti, l'air d'être peu pressée, indifférente, et, après un coup d'œil vers le commissionnaire, tout épanoui de la reconnaître, elle passa, d'un air de hauteur, devant la marchande qui lui avait crié : « Vrai, ça ne vous essoufflera pas, ma petite, d'emporter ce que vous achetez », s'arrêta à un étalage voisin en disant : « à la bonne heure ! elles sont fraîches, celles-ci! » et elle acheta pour douze
francs de Qeurs, qu'elle jeta par brassées dans la hotte du porteur: chrysanthèmes jaunes, blanches, mauves, el résédas, et giroflées, et roses de Noël, et pensées de toutes les couleurs, et jonquilles en satin d'or! Puis, l'homme courbé sous l'odorante charge, Liliane, avec l'air de dire : « Eh bien! vous voyez, j'achète, quand ça me fait plaisir! » longea toute l'allée derrière le chiffonnier de fleurs.
Mais, bientôt, il demanda :
— Et comme ça, mademoiselle, où est-ce que nous allons?
Elle fut toute interdite. C'était vrai, au fait, qu'est-ce qu'elle allait en faire, de ses fleurs, maintenant? Les envoyer chez sa mère? ah! non, par exemple; ce soir, elles sentiraient la bourrache et le baume d'opodeldoch. Chez Berthe ? avec ça qu'elle était gentille et complaisante pour elle, Berthe. Une idée ! chez Landinier, qui les avait emmenées à Chatou. On s'était joliment amusé toute la nuit. Elle avait valsé! Et, d'envoyer des fleurs, pour remercier, ce serait très poli. Oui, mais elles ne sortaient pas d'une grande maison. Il n'y avait pas de rubans, avec des lettres en or. Des bouquets achetés aux Halles, ça n'aurait pas l'air chic. Eh bien! mais, pourquoi est-ce qu'elle ne les apporterait pas chez le peintre? elles serviraient peut-être, on les mettrait autour d'elle, dans le portrait. D'ail-
leurs elle dirait : « Oh! je vous demande bien pardon! mais, c'est plus fort que moi, quand je vois des fleurs...» Oui, oui. Et comme le porteur, toujours tourné vers elle, entre les verdures et les calices pendants, redemandait : «Alors, nous allons... — Rue Notre-Dame-des-Champs, » ditelle. Si elle prenait une voiture? non, — elle n'avait que trois francs; il fallait payer le commissionnaire. Ils se remirent en route. Un peu penchée vers la hotte, elle lui envoyait des sourires que les fleurs lui rendaient, moins jolies.
Devant la maison, elle fit sa petite moue de rose mousseuse, un peu fâchée. Une grande façade, vieille, grise de plâtre s'effritant, avec, au rez-dechaussée, de hautes fenêtres étroites barrelées de fer rouillé. Elle aimait les bâtisses neuves, aux pierres lisses, avec deux cariatides, grasses comme de belles filles en maillot, que soutiennent l'avancement de la porte cocher e.
— M. Laveleyne?
— C'est ici, dit le concierge. Mais, je crois bien qu'il est sorti, M. Laveleyne.
Puis une autre voix, une voix de vieille :
— Bien sûr, il est sorti. Même, il m'a dit : « Vous voyez, je sors ».
— Il doit être rentré! dit Liliane, de son air d'assurance.
— Eh bien ! voyez vous-même; c'est au fond du jardin.
— Je sais, dit-elle.
Après avoir fail signe au commissionnaire de venir derrière elle, elle suivit un large vestibule, poussa une porte vitrée. Au delà de trois ou quatre petits jardinets — terre noire, arbustes morts — que séparaient des treillis de bois peint en vert. s'érigeail un bâtiment assez vaste, à l'unique porte; presque toute la façade était faite d'un vitrage derrière lequel pendait un grand rideau d'un blanc léger. Ce devait être l'atelier de Faustin Laveleyne. Elle traversa deux enclos, un troisième, sans doute le jardin particulier du peintre, se trouva devant la porte, basse et lourde, couleur de bronze, où un marteau s'offrait , sous un guichet treillage qu'aveuglait à l'intérieur une planchette close.
L'homme avec toutes les fleurs se tenant derrière Liliane, elle leva le marteau, le laissa retomber, attendit; aucune réponse; elle heurta encore, rien.
— Comment! il me donne rendez-vous, et il est sorti !
Une colère fit flamber ses yeux d'ange; et, quand elle eut frappé encore, sans autre résultat que le sourd bruit du bois en son encastrement de pierre, une telle impatience la prit que, le marteau
levé et baissé d'une prestesse extraordinaire, — rapidité d'un écureuil qui remue les pattes, — cent petits coups sonnèrent, sonnèrent. Elle prêta l'oreille : le silence. « Ah bien ! ah bien ! il est joliment mal élevé, ce monsieur, pour un artiste. » Le porteur demanda : « Alors, on va s'en retourner? » Il le fallait bien; elle fit. signe que oui. Déjà elle s"en allait, la lèvre retroussée de rancune; mais, après un dernier regard à la porte, elle s'arrêta très vite, et se mit la tête entre les mains, pour rire un peu, d'un rire de malice.
Qu'avait-elle donc vu? la porte, comme tout à l'heure, était fermée; était-ce que la planchette du guichet s'était écartée un instant, pour tout de suite se clore ?
— Tenez, dit Liliane au porteur, en le payant, laissez les fleurs là; moi, j'attendrai.
L'homme obéit et s'en alla. L'enfant bleue était seule dans le petit jardin.
Tout petit, en effet, le jardin, en sa clôture de treillis, et l'air si mélancolique, minable, avec son parterre hérissé de rosiers sans fleurs, et ses platesbandes sans gazon, et ses bordures où s'étiraient comme d'énormes araignées des écartèlements de ronces, rampantes; cela, sous un ciel gris, mouillé, où rarement s'ouvraient des rondeurs d'air pâle et voilé, tristes comme des yeux qui pleurent; et il
semblail que Liliane eûl pitié de ce pauvre petit jardin mon .
Elle courul au tas énorme cte fleurs que l'homme avait renversé de sa hotte, y prit à pleins poings, — poings si mignons que l'effort de s'écarquillcr et de tenir ferme fit plus roses aux saillies des menus os, — des calices et des verdures, dont, retournée, elle joncha le morose parterre ; elle prit des fleurs encore, les éparpilla de même, semeuse de couleurs et d'odeurs; et il y eut là une fleurissante pelouse.
Liliane recula de quelques pas, pour juger de l'effet. En se cambrant un peu. elle eut, bien inutile, mais si joli, ce geste de la main qu'on met sur les yeux, pour voir au loin. Ravie, elle sauta sur un pied. « Oh! c'est déjà bien mieux! » Elle ajouta : « Mais ce n'est rien encore, on va voir! j'ai mon idée! » Elle poussa jusqu'au parterre tout le grand tas fleuri, se courba, ouvrit, les doigts sautelants d'agrafe en agrafe, le bas de son manteau, en releva les pans et d'une épingle les assujettit derrière elle en un geste accort de petite ménagère très soigneuse, se mit à genoux dans les fleurs ; puis, l'air affairé et charmé, tout l'air d'un enfant qui joue à quelque jeu profond, — tournée vers la porte de l'atelier, mais ne regardant pas du tout cette porte, — elle commença de défaire, brin à
brin, une touffe de roses de Noël, en défit une autre, une autre encore; méthodique aient, elle mettait à sa gauche les fleurs espacées, à droite les cordelettes qui les serrèrent. Cela fait, à la branche de l'un des rosiers secs dont s'attristait le jardin, elle lia, d'un bout de ficelle, l'une des fraîches tiges; pour chaque branche, elle fît de même, active, adroite, gaie, les doigts vifs et sûrs, les yeux radieux du plaisir qu'elle prenait à la jolie besogne! Dès qu'une fleurette tenait bien, Liliane lui riait de tout près, peut-être en le malicieux caprice d'y confronter sa bouche aussi petite, rose aussi, d'un rose moins pâle; et voici qu'à la cime de tous les arbustes s'épanouirent des églan- Unes.
Mais Liliane fit la moue; ce n'était pas encore ça. Ils étaient vilains, les rameaux des arbustes noirs, sans feuilles ni vertes écorces... elle jeta un éclat de rire comme en l'orgueil d'une invention! Dans le tas, elle choisit de longues ramilles, les allongea de tiges ajoutées. Mais, pour lier, elle n'avait plus de ficelle, non, plus du tout. Comment faire? ah! ma foi, tant pis! ce serait plus drôle (elle s'amusait ! s'amusait !) elle ôta sa capote — par la hâte du mouvement, maladroite sans doute, tous les cheveux dénoués s'épandirent sur l'angélique manteau bleu en un surplis d'or
Léger, — arracha les brides, les déchira en él rubans, tira l<is flexibles Laitons de la forme, et, îles laitons tordus, des rubans enroulés, joignit les verdures aux verdures; ce furent des guirlandes, dont elle festonna la grêle nudité des rosiers. Oh ! ce n'était point facile, à cause de la broussaille où il fallait enfoncer les bras, des épines qui piquaient les mains; mais elle en vint à bout, et l'œuvre achevée , Liliane fut si contente qu'elle se mit à tourner sur elle-même, très vite, en applaudissement, en riant, en poussant de petits cris, plus claire de passer à travers les légers cheveux tournants, pareils à une grande ombelle d'or diaphane, la clarté de décembre se faisait estivale, ensoleillait tout le parterre refleuri.
La porte s'ouvrit.
— Mademoiselle!
Mais Faustin Laveleyne ne put, d'abord, ajouter aucune autre parole, et porta une main à sa gorge, comme s'il étranglait. Toute sa face, où il y avait du ravissement et de la peur, — la peur de ce ravissement — pâlissait, puis, brusquement rougissait ; les paupières battantes, ses yeux se détournèrent, inquiets, furtifs, et si timides, comme en l'appréhension d'un éblouissement.
Il fit un pas en arrière, il allait rentrer dans l'atelier, refermer la porte.
Oh! comme il se repentait d'être resté chez lui, (pourquoi n'était-il pas sorti?) et surtout d'avoir, par une sotte curiosité, écarté la planchette du gui chet, d'avoir regardé, regardé encore l'enfant bleue, ressusciteuse de l'été. Hélas! c'avait été charmant de la voir, — elle, ignorant qu'on la vît, si divinement puérile, petit ange des jardins, qui met aux branches mortes les fleurs qu'elle apporta du ciel. N'importe, il avait eu tort. Puisqu'il s'était enjoint de ne plus songer à elle, il aurait dû ne pas la regarder, ne pas se montrer, du moins... Il allait rentrer dans l'atelier. Mais, les bras pendant entre l'or des cheveux et l'azur du manteau, elle levait sur lui, si simplement, ses yeux si purs.
Vraiment, il ne pouvait laisser là, dans cette cour, les pieds sur le sable froid, cette pauvre petite, qui n'avait aucun tort envers lui, en somme, qui était venue parce qu'on lui avait dit de venir. Oh! il ne la garderait pas longtemps, le temps qu'elle se réchauffât près du poêle, qu'elle relevât ses cheveux. Mais, enfin, il devait être poli, lui dire d'entrer, de s'asseoir un instant...
— Mademoiselle, reprit-il, je vous ai fait attendre, longtemps peut-être?
— Non, monsieur, pas longtemps, dit-elle avec son air de "petite provinciale bien élevée. J'arrive seulement.
— Je vous demande pardon.
— Oh ! il n'y a pas de quoi.
— J'avais oublié... je lisais, dans une pièce d'où on n'entend pas frapper. Voulez-vous prendre la peine d'entrer?
— Oui, monsieur, dit-elle.
Il s'écarta pour la laisser passer. Elle entra dans l'atelier, les yeux baissés, sans regarder autour d'elle. 11 poussa un fauteuil vers le poêle.
— Merci, monsieur, dit- elle.
Elle s'assit. Un peu inclinée pour se chauffer, elle paraissait très attentive au rose de la flamme à travers la transparence de ses doigts. Elle ne prenait pas garde à autre chose. Et pas un mot, pas un mouvement. Elle retenait son souffle, intimidée.
Lui aussi, debout, un peu loin d'elle, il restait silencieux.
Silencieux, et plein de honte.
Voilà donc où avaient abouti ses résolutions ! Attristé, humilié aussi du trouble que lui causa cette petite indigne de l'amour d'un honnête homme, il s'était dit : « En voilà assez. Je ne saurai plus qu'elle existe. » Pour ne pas penser à elle, il s'obligea au travail, par la volonté, au sommeil, par la fatigue des marches nocturnes à travers Paris et aussi par des gouttes de laudanum versées dans son verre à l'insu de Mme Laveleyne. Pour ne pas
être exposé à rencontrer Liliane dans quelque couloir du théâtre, il écrivit à Chènevolle — cela, c'était mal — de ne pas compter sur lui pour les costumes de la comédie-ballet; et, même à sa femme, à la chère vieille femme, confidente indulgente et si bonne conseillère, il avait refusé de dire la cause des larmes pleurées au retour de l'absurde promenade le long de l'eau, et des mornes rêveries où il retombait parfois : car il fallait que l'enfant bleue disparût de sa pensée, comme de sa vie, et, que de cette obsession — bientôt évanouie d'ailleurs — il ne lui demeurât même pas le souvenir d'en avoir été délivré. Et voici que toutes ces précautions aboutissaient à cette imbécile aventure : Liliane chez lui.
Triple brute! pourquoi avait-il entrebâillé le guichet? Hélas, elle était si adorable, petite madone évocatrice du printemps.
Mais sa grande sottise, c'avait été de rester chez lui. Puis, est-ce qu'il n'aurait pas pu, hier ou avanthier, écrire à Liliane — au théâtre on lui aurait donné l'adresse deMlleForli — qu'il s'absentait, qu'il ne serait pas de retour avant deux ou trois semaines. De cette façon il aurait été sûr quelle ne viendrait pas. Ah, ça ! est-ce que ses résolutions, une fois de plus, n'avaient été que des hypocrisies? Est-ce que c'était un désir, inavoué, de la revoir, qui l'avait em-
péché d'écrire ? Et, s'il était resté chez lui tout en
se disant : « Elle frappera tant qu'elle voudra, je n'ouvrirai pas. ah! bien sur, je n'ouvrirai pas », était-ce dans l'espérance que quelque hasard l'obligerait à ouvrir au moment môme où elle arriverait ? 11 se souvint aussi qu'il avait parlé à la concierge d'une façon indécise, pas formelle; oh! certainement : « Vous direz que je suis sorti, » mais il n'avait pas recommandé d'affirmer qu'il ne rentrerait pas, n'avait pas défendu de laisser passer la personne qui viendrait le demander. Autre chose : sa porte, l'avait-il bien fermée ? il n'en était pas très sûr, il ne se souvenait pas d'avoir donné un tour de clé. Il s'était peut-être borné à la pousser tout contre, pour qu'elle parût fermée. Liliane aurait pu entrer, peut-être, si au lieu de heurter, elle avait poussé un peu de force. S'est-il donc joué, encore, de lui-même? en la vergogne de l'obsession persistante, avait-il voulu se duper, comme naguère? Et un autre soupçon, plus troublant, lui vint. S'il n'avait pas parlé à Mme Laveleyne de l'enfant bleue, ce n'était pas pour qu'elle fût, toute et à jamais, hors de lui, mais parce qu'il n'avait pas osé avouer à la très parfaite et à la très sage — sa chère conscience en cheveux blancs — qui l'aurait approuvé de chérir une femme digne de lui, ne l'aurait blâmé qu'en souriant de quelque caprice
pour une fille dès le lendemain oubliée, le forcené, l'irrésistible amour, eh bien, oui, l'amour! dont l'avait ensorcelé une ambiguë créature à l'âme trop vile pour la tendresse, aux yeux trop purs pour la débauche.
Mais, sacrebleu. il était fou. Où diable allait-il chercher toutes ces idées? pourquoi se torturait-il ainsi, à propos de rien? lui, plein de ruses envers lui-même! lui, amoureux, sans savoir qu'il l'était! Voyons, ce n'était pas sérieux, cette imagination-là. S'il connaissait peu la vie parce qu'il avait beaucoup travaillé, parce qu'il avait vécu presque seul (de si rares folies) auprès de la douce femme qui, de l'aimer comme une mère l'avait laissé un peu enfant, il n'en était pas moins quelqu'un d'intelligent qui voit clair en soi-même. Oui, oui, il savait, les camarades disaient : « Pas fort, Laveleyne, en dehors de ses madones et de ses nymphes. Celui-là, quand une femme le prendra, ce sera grave! » Chènevolle lui-même avait cette idée. Ta! ta! ta! « Je ne suis pas plus niais qu'un autre. » Plus honnête, peut-être. Il aimait à se rendre cette justice. Mais pas plus bête. Et ce n'était pas une petite de rien du tout, comme celle-ci, qui le mettrait dedans. Du reste, tout ce qu'il pensait là, c'était bien inutile. Elle était entrée, bon ; mais elle allait fiche le camp dès qu'elle n'aurait plus
froid. Ali. çà ! elle n'en finirait pas de se chauffer, sans dire un mot? « Et, vous savez, mademoiselle. je vais a Constantinople, faire le portrait de la sultane Validé > Voilà. Et ce serait fini. Et il n'y avait pas eu grand mal. Ht c'était fini.
Comme il se tournait pour lui dire : « Allons, à présent que vous a'avez plus froid... » il se trouva en face de la grande glace lointaine, là-bas, au fond; elle reflétait tout le sombre atelier, avec, au milieu, très courbée, à genoux eut-on dit, Liliane.
Et, dans le vague éloignement, c'était austère et exquis ; austère, à cause de la grande salle, nef de chapelle en un cloître ; exquis à cause de l'enfant bleue, angélique imagerie descendue de quelque vitrail.
Faustin Laveleyne, religieux artiste en qui se perpétuaient, sinon la foi, du moins l'amour et le rêve de la foi, avait voulu que son atelier ressemblât à l'œuvre qu'il y créerait; qu'il fût, comme elle, vaste, mystérieux, un peu sombre, sacré. Sous le très haut plafond, voûté en abside, et dont l'azur pâlissant semblait un vague ciel, une quadrangulaire colonnade d'érable noir, érigée lourdement de grands socles faits d'antiques pierres tombales, et çà et là interrompue d'une cippe, inachèvement ou ruine de sépulcre, cernait une solennité d'église, où se dressait, sous un dais, dont un
ange relevait la tenture, un orgue ; derrière la colonnade, du côté où le rideau lentement remué laissait passer du jour, les haies s'ouvraient peutêtre sur quelque cimetière conventuel où cheminent, encapuchonnés, trois par trois, djps chartreux; peut-être aussi, d'un autre côté, par quelque ouverture de muraille peu visible entre le rapprochement des piliers, une descente s'offraitelle, en escalier qui vire, vers des catacombes où les morts sont comme morts davantage d'être plus profondément inhumés.
Et il plaisait à Faustin , le mélodrame de ce décor, souvent raillé par des camarades, peintres nouveaux, gens à la mode, ennemis des romantismes surannés ; désapprouvé même par Mnie Laveleyne qui. chaque fois qu'elle rendait visite à son mari (c'était fort rarement, pourquoi fut-elle venue, puisqu'il rentrait tous les jours à la maison, comme un bon fils qu'il était!) n'avait pu s'empêcher de dire: « Oh! que c'est triste... et puis, tu ne trouves pas, c'est comme au théâtre? » Mais Faustin, lui, à trente-cinq ans, avait gardé une si ingénue façon d'être impressionné par les choses, qu'il ne démêlait pas ce qu'il y avait de pompeusement puéril, — de « bébête » comme disaient les camarades, — dans l'apparat religieux dont il s'était entouré. Il était si sincère qu'il
croyait aux mensonges des choses. El c'étail en ce lieu grave qu'il aimait à évoquer de divines figures, ses seuls modèles. Hélas! il le savait bien, qu'il n'était pas, — quoiqu'on lui dît parfois — un grand artiste ; quand il les retrouvait, au Salon, ou dans quelque musée de province, ses œuvres lui apparaissaient dépouillées de tout le rêve dont il les avait cru sublimisées ; ils avaient peut-être raison, les observateurs de la vie réelle, les regardeurs des êtres et des choses, qui mettent sur la toile ce qu'ils ont vu dans la rue ou dans le jardin. Mais, lui, il n'était pas comme eux ; peut-être à cause des enseignements de l'oncle Jaime, sans doute à cause des contes que lui avait contés Mme Ancéol. Et il aimait cet atelier, solitude auguste, un peu funèbre, favorable aux apparitions de pureté, de divinité, qui se levaient, de toutes parts, comme des fantômes mélancoliques et blancs ; cet atelier, si loin de la vie, où, du moins, pendant les heures de travail, aucune confrontation avec le vrai, avec le banal, ne désolait ou n'exténuait sa foi en la beauté de son œuvre.
Mais jamais il ne l'avait admiré, aimé comme en ce moment. Une présence s'y substituait aux rêves, réelle, plus délicieuse pourtant que toutes leschimères; et à cause de cette enfant d'azur, inclinée là sous les rayons de ses cheveux, il lui
semblait que le paradis, vraiment, était entré dans son église.
Elle avait l'air, ses petites mains jointes, — pour les chauffer? non, pour prier ! — d'une vierge élue qui se serait assise parmi des tombes. Mais ce n'était pas d'une combe qu'elle était sortie. Elle était descendue du ciel. Et il ne se souvenait plus de rien. L'œil toujours fixé vers le grand miroir qui rendait plus lointaines et plus mystérieuses les choses, — car, toujours, le reflet idéalise — il ne lui restait de l'autre jour, de tout à l'heure, que la crainte d'un geste, d'une parole, qui ferait de Liliane un être pareil aux femmes de la terre. Mais elle ne parlait pas, elle ne bougeait pas, elle se bornait à être, miraculeuse. Elle était dans l'immobilité, un rythme de lignes, surpris et arrêté au point suprême de la grâce ; elle était, dans le silence, un cantique encore ouï pourtant, qui se tut à cette note de la mélodie , où s'en résumait toute la musique.
Sans doute, c'étaient pareilles à elle qu'en poussant comme on ouvre une porte le double volet d'un dyptique, entraient dans les cellules des peintres-ascètes les visions dont ils firent des tableaux agréables à Dieu. Il pensa, parce qu'elle était si bleue, que, près d'elle, on ne pourrait peindre qu'à genoux, comme le religieux amant des Élues,
qui, pour table à modèle avait un petit autel où venait poser sainte Ursule avec Marthe et Marie, el qui ne mettait de la couleur sur la toile qu'après s'être signé du pinceau. Oh! pourvu qu'elle ne remuât point! qu'elle restât toujours comme il la voyait dans le miroir idéaliseur ! Elle se tourna, un peu. Il frémit. Elle allait dire quelque chose, différer du rêve qu'elle réalisait. Non, elle se leva, mais ce fut pour aller d'un pas qui ne fit pas de bruit, s'asseoir devant l'orgue. Elle commença de jouer. Ce qu'elle jouait? il n'entendit que ce qu'il aurait voulu entendre. Sous les doigts de l'enfant, Cécile descendue des célestes concerts, un bruit comme celui des sphères, s'éleva, grandit, remplit toute la nef, fut l'ineffable chant que connaît l'écho du Paradis! Faustin se détourna du miroir, tomba tout près d'elle sur les deux genoux; et, vaincu délicieusement, extasié, plaintif, il pleura, la tête entre les mains, il pleura encore, parce qu*il l'aimait, parce qu'il l'aimait tant!
Elle se leva, après un accord vite plaqué.
— Oh! pardon, monsieur, dit-elle, j'aime tant la musique! C'est une romance de Hummel. Vous ne la connaissez pas? Je jouais beaucoup mieux, autrefois; mais j'ai les doigts tout rouilles. Et puis, l'orgue, c'est bien plus difficile que le piano.
Il s'était redressé, il tendait les mains.
— Oh ! ne parlez pas, dit-il.
Elle le regarda en silence, n'avait pas l'air de remarquer qu'il était si ému. Après un moment, il reprit, la voix tremblante :
— Et... vraiment... vous voulez bien poser?
— Oui, monsieur, dit-elle.
— Eh, bien, alors...
Mais elle eut, tout à coup, l'air très épouvanté.
— C'est que...
— Quoi donc ?
— C'est que je suis décoiffée, voyez!
- N'importe.
— Oh! si. C'est très laid, n'est-ce pas, tous ces cheveux, sur les bras, dans le dos?
— Non, dit-il.
— Et puis, pour poser... C'est une déesse que vous ferez?
— Je ne sais...
— Alors, une sainte?
— Oui.
— Ah! dit-elle.
— Non, non, dit-il. pas une sainte !
Elle sourit, toute contente.
— Alors, quoi?
Il la contemplait. Si azurée, si dorée, et si exquise d'enfance, elle n'avait même pas la matérialité d'une déesse, ni d'une sainte. Elle était, en
rinnocence du corps, un rêve. Il songea, L'esprit possédé d'elle.
— Psyché.., murmura-t-il.
— Oh! oui, oui, s'écria-t-elle, Psyché! J'ai vu des tableaux où il y avait Psyché. C'est très joli ! une lampe à la main !
— Psyché, murmurait-il encore, le souffle, le rien, le tout, L'âme!
Elle le considéra, étonnée, un peu dédaigneuse.
— Oui, monsieur, dit-elle.
Mais, très vite, bredouillant presque, disant sa leçon :
— Psyché était une jeune princesse qui excita par sa beauté la jalousie de Vénus. Exposée, d'après l'ordre d'un oracle, sur une montagne où elle devait épouser un monstre, elle fut, pendant son sommeil, transportée dans un palais magnifique...
Il ne l'écoutait pas. Du fond de l'atelier, il tirait un chevalet vers le jour du grand rideau blanc, ouvrait une boite à couleurs, disposait les pinceaux, la palette. Il se hâtait, emporté d'une idée.
— Mais, monsieur, dit Liliane, je voudrais... Elle montrait ses cheveux épars.
— Eh, bien! entrez là, dit-il en montrant, entre deux piliers, une tapisserie.
— Merci, monsieur, dit-elle.
Et elle traversa, presque courante, l'atelier. Elle riait, elle était ravie. Psyché! à la bonne heure! Penchée, avec la lampe... Une petite moue pourtant : elle aurait mieux aimé... elles étaient si jolies les robes, chez la couturière de Landinier... Enfin, puisque c'était son idée, à lui! Elle leva la tapisserie, elle disparut.
Il regardait la toile nue.
A certains peintres, à ceux surtout chez qui l'impuissance de se réaliser définitivement par la perfection du métier exaspère l'enthousiaste entêtement en de plus sublimes aspirations, il semble qu'elles sont comme des fenêtres voilées d'opaques brumes blanches, ces toiles encore intactes ; et l'inconnu qu'il y a derrière elles, c'est peut-être l'idéal même des œuvres. Quoi? derrière la trame de lin, tiré sur un châssis? La toile, où se formera peut-être la beauté, n'est pas plus de l'étoffe pour l'artiste ingénu, que, pour le prêtre croyant, le tabernacle, où viendra Dieu, n'est du bois. Et aucune peinture n'est égale à l'invisible envers de la toile. L'artiste est comme un prisonnier royal qui, dans une geôle à la lucarne impitoyablement close d'un volet qui ne s'ouvre pas, allumerait des milliers de flambeaux : couleurs, splendeurs, éblouissements, dont flamboie la vitre aveugle ;
UOMAN CONTEMPORAIN 30.3
mais, de L'autre côté, il y a le jour du ciel. Toujours Faustin, au commencement de créer, subissait l'impression de ce mystère. Aujourd'hui, elle raffolait jusqu'à l'hallucination. Il regardait, les yeux et l'àme écarquillés, la toile. La grâce, la pureté, la divinité qu'il concevait, qu'il aurait voulu exprimer, il les sentait, il les savait, impalpables, mais existantes, si proches. Et toute sa force d'évocation exigeait que la miraculeuse image de son rêve traversât le lin sacré, y transparût. Les prunelles élargies, les lèvres battantes, il la voulait, l'attendait. Il la vit... oh! à peine, si à peine, exquise, plus exquise, d'exister trop peu, presque pas une forme, une forme pourtant, comme sans contours, mêlée à l'air, pas même bleue, seulement céleste, l'ombre d'une âme qui serait très loin! Ah! cela, c'était l'irréalisable, le désespérant. Puisque le peintre est obligé à la ligne et aux couleurs, puisque le poète est réduit au verbe et aux rythmes, il faut bien que, dans le tableau, dans le poème, Psyché soit une réalité apparente, une réalité sonore; mais celui-là, peintre, poète, est le plus sublime, c'est-à-dire le plus proche de l'extra-humain, — car l'homme ne conçoit de sublimité que dans une différence d'avec lui-même — qui, dans son œuvre garde le plus possible la ressemblance du presque rien évoqué par l'intensité du vouloir, de
ce rien venu d'ailleurs, sorte de lueur qui passe sous la porte delà salle où trônent, dans le délice et la gloire d'être, ces seuls dieux, les Rêves réels!
Jamais autant qu'à cette heure Faustin, que les désillusions ne découragèrent pas de l'enthousiasme, n'avait eu cette conviction qu'un peu de l'éternel mystère lui était révélé, lui était offert; il se sentait sur le bord du ciel, abîme où l'on ne tombe pas! et, en même temps, qu'un orgueil dont se gonflait sa poitrine, il éprouvait une douceur infinie, une gratitude qui lui mouillait les yeux. Il savait bien que c'était l'enfant bleue qui était la cause de l'invisible presque vu ; que c'était le souvenir d'elle, le songe et l'amour d'elle, ce bleu à peine bleu, seulement céleste, ombre de Psyché qui passe. Il serait un grand peintre, parce qu'elle était un petit ange. Aucun ressouvenir des choses de la vie. Liliane, — il aimait ce nom, à présent, où des lys et des lys à des lianes se lient — avait dans les yeux tout le paradis concevable à la rêverie humaine; et elle était deux fois auguste, puisqu'elle était une sainte et puisqu'elle était une enfant; plus auguste par la puérilité de son sourire que par la chasteté de ses regards ; car sa bouche ne savait même pas que ses yeux étaient purs.
Il y eut un bruit si léger, moins que le bruit d'un pas.
Il ne fui pas étonné. Comment aurait-elle marché, sinon comme une aile glisse? Il ne se retournait pas. Il avait le temps. Il n'était pas plus pressé qu'un pèleriD qui, allant au Paradis, serait sur d'y arriver. El il aimait, de ses regards fixes, sur la toile vide, le préapparition de l'âme qu'il y peindrait. Mais elle venait vraiment, l'âme, l'âme, « Psyché, mon àme ! » et il allait la voir, il n'avait, pour la voir, qu'à tourner la tête. Oh! ces yeux ! le plus pur des matins ne saurait être aussi pur que ces yeux. A présent, le ciel que nous voyons, est si vieux, si has, si triste. Il avait dû, le ciel, avoir la couleur des yeux de Liliane, quand il venait à peine d'être créé, quand il était le ciel tout jeune.
— Monsieur, dit-elle, vous savez que je suis là.
— Oui! oui, vous êtes là, dit-il, comme un songe. Il éprouvait à l'entendre un enchantement. Il
lui semblait qu'elle avait dans la voix la couleur de ses yeux. Il répétait :
— Je sais, je sais, vous êtes là...
— Oui, dit-elle, mais...
— Quoi donc?
— C'est que...
Il la sentait toute proche.
Que ce serait divin, tout à l'heure, de la contempler, si chaste, si sacrée ! et il approuvait aussi qu'elle eût l'air d'une petite demoiselle, très réser-
vée, un peu niaise même, si simplement habillée, en son manteau pareil à un uniforme de couvent voué au bleu, Psyché pensionnaire chez les dames Annonciades...
— C'est que, dit-elle, vous allez bien rire, à cause de mes flûtes!
Il ne comprenait pas. Il tourna le cou, lentement.
Elle se cachait la tête entre les mains. Elle était toute nue. Elle disait:
— Il n'y a rien qui me fasse honte comme de faire voir mes jambes! 11 faudra les cacher, dans le tableau, avec des draperies.
Il blêmit comme quelqu'un qui meurt. Il ne voyait ni la virginale sveltesse du corps, ni la liliale blancheur lisse, où desroseurs, à peine, surgissaient. C'était de la peau ! de la peau qui s'offre î de la peau de modèle ! de la peau de prostituée à qui cela est bien égal, si la chambre est chaude, d'avoir une chemise ou de n'en avoir pas ! Et, le cou tendu, il dit, entre ses dents grinçantes :
— - Vous êtes une fille! une fille! allez-vous-en!
Il s'élança vers la chambre voisine, où elle s'était déshabillée, prit en tas le manteau, les jupons, la robe, les bas. les jeta dans l'atelier.
— Habillez-vous ! allez-vous-en!
Puis, la tapisserie retombée, il se mit à mar-
cher, fonde colère et de honte, mordant ses poings, d'un mur à L'autre de la petite pièce.
— Une fille! oui! je suis trop bête, pas autre chose qu'une fille.
Il souleva à demi la tapisserie sans regarder dans l'atelier.
— Vous avez tout ce qu'il vous faut? ah ! tenez, les bottines !
Il laissa tomber le rideau, se remit à marcher. Des jurons lui montaient aux dents ; il les mordait dans ses lèvres. Non, les filles des maisons publiques n'auraient pas une telle impudence ! Pour ôter leur peignoir, elles attendent qu'on leur dise : « Allons, ôte-le! » Elle, non. Elle n'attendait pas. Elle ôtait tout, sans qu'on le lui demandât. Et elle n'avait de honte, qu'à cause de ses flûtes ! Elle ne voulait pas qu'on cachât sa gorge, ou son ventre, ou ses hanches! non, ses jambes, parce qu'elles étaient maigres. Il n'y avait, en elle, que les os qui avaient de la pudeur. « Je crois bien qu'elle se serait retroussée, sur l'ordre de Martinelli ! » Se retrousser, c'était peu pour elle : toute nue, tout de suite. Eh bien! est-ce qu'elle ne serait pas bientôt prête ?
— Vous vous habillez, n'est-ce pas? allons, s'il vous plaît, faites vite.
Il lui tardait tant qu'elle fût loin. Qu'est-ce
qu'elle était venue faire chez lui? Les filles, c'est amusant, quelquefois, mais on sait où les trouver; on ne les reçoit pas chez soi. Car il n'y avait pas à dire le contraire, c'était vrai, une fille, voilà ce qu'elle était...
Oui. mais qu'elle était jolie! il avait cru ne pas la regarder, nue, voir seulement qu'elle était nue; il avait pourtant dans les yeux ce corps si svelte, si jeune, si frais, l'air d'un très long lys vierge !
Une fille ! par instants, il avait des envies d'entrer dans l'atelier, de la prendre pendant qu'elle n'était qu'à demi-vêtue ; et, après, il lui donnerait de l'argent ; ce qu'elle voudrait ; prix de modèle ou de prostituée ! et il la flanquerait à la porte ! et il serait délivré d'elle, comme on n'aurait plus envie de cueillir une fleur sur qui on aurait craché.
Non, il n'oserait pas, à cause des yeux. De cette créature-là, on ne savait que faire: on ne pouvait pas l'aimer, puisque c'était une fille; on ne pouvait pas la jeter sur un canapé, puisque c'était un ange.
Mais, tonnerre de Dieu! elle n'en finirait donc pas. de remettre ses nippes? Il lui avait fallu moins de temps pour les ôter, — l'habitude!
Enfin, voyons, qu'est-ce qu'elle faisait?
ROM \N CONTBMPOB UN 309
11 s'arrêta, il prêta l'oreille. Il entendit des pas inégaux, pressés, comme de quelqu'un qui
va et vient très vite. Elle se dépêchait. Bon. Mais elle n'était pas encore rechaussée. Il distinguait le bruit lisse de la chair sur le bois. Il eut une pitié. Il faisait froid... ses petits pieds nus sur le parquet... « Imbécile, va ! c'est tout naturel : des pieds de fille, nus ! » Tout à l'heure, n'avait-il pensé à un glissement d'ailes de séraphin ? oui, un séraphin, dune jolie catégorie. C'était encore étonnant qu'elle n'eut pas gardé des bas de soie noire, avec une jarretière rouge et des ronds de pièces de cent sous au-dessus de la cheville. Il écoutait... Tout à coup un grand bruit, un bruit d'objet lourd qui tombe; comme si elle avait heurté un meuble, et l'avait renversé. Est-ce qu'elle allait tout casser, à présent? voilà ce que c'est que de recevoir de mauvaises femmes chez soi. Elle était peut-être ivre! Il ne s'en était pas aperçu, quand il l'avait regardée par le guichet. Mais ça ne prouvait rien. Quand on arrive, comme celle-là. à avoir l'air d'une vierge, on peut bien, même avec des nausées d'alcool à la gorge, avoir l'air d'être à jeun. Voilà, elle allait tout salir dans son atelier. On dirait demain dans le quartier qu'il recevait des femmes saoules. Et, c'était vrai, il en recevait... Un autre bruit, de chaise renversée.
Mais qu'est-ce donc qui se passait? Elle était folle? Elle brisait tout. Il ne voulait pas la revoir... Pourtant il souleva la tapisserie.
Presque rhabillée, dans tous ses cheveux défaits qu'elle mordait, dont elle étouffait ses cris, Liliane se roulait à terre ; et le corps en arc, les talons et le crâne au plancher, elle déchirait des ongles sa poitrine, en râlant, à chaque sursaut, comme un enfant qui a le croup. Et elle avait les yeux grands ouverts, fixes, menaçants, plaintifs aussi, pareils à de petits cieux terribles et tristes.
Mais, le voyant, elle les ferma.
Il s'était élancé, fou de douleur et d'épouvante. Il la saisit, la souleva, la prit sur ses genoux. Elle, malade! avec ces bras qui se tordaient, cette petite face livide, toute tirée, ces paupières closes maintenant, strictement closes, d'où pourtant, sortaient, un à un, des pleurs brusques, comme vient le sang d'une blessure qu'on presse. Et, entre ses dents serrées, elle sifflait des mots :
— Une fille... je ne suis pas une fille... il dit... que je suis une fille... comme les autres... chez Martinelli... je suis... bien élevée... c'est Berthe... qui est une fille... demandez à maman... je suis... bien élevée... je ne suis pas une fille... j'ai été en pension... je sais... jouer du piano... on m'insulte... parce que je ne peux rien dire... je ne demande
rien... j'ai étudié, pour être institutrice... si papa était là, on ue dirait pas que je suis une fille...
Et toujours ce mot: « Une fille... une fille... » pendant que, malgré l'étreinte que la voulait maintenir, s'exagérait encore la flexion de tout son corps ; les reins au genou de Laveleyiie, elle heurtait le parquet des pieds et de la tête, les bras lancés eu arrière dans le bouffement hérissé des cheveux ; ses beaux petits seins nus, hors des étoffes arrachées, battaient comme des tourterelles agonisantes.
Lui, la tenait, éperdu, ne sachant que faire, que dire...
— Mon enfant... mon enfant... voyons, calmezvous... j'ai eu tort... je vous demande pardon... Non, non... je n'ai pas dit... Oh! vous vous faites du mal...
Voici qu'une écume venait aux lèvres de Liliane. C'était effrayant, cette mignonne, ce petit ange, qui avait l'air d'une possédée. L'écume, comme de la sève, sortait, plus abondante. Il crut que Liliane agonisait. Elle siffla encore, en un sursaut de tout l'être : « Une fille !» et, roulant sur le genou de Faustin, comme une chose ronde qui glisse et dégringole, elle tomba, inerte, sur le plancher. Ah ! morte peut-être! Il se jeta hors de l'atelier, avisa le marteau, en frappa violemment, dix fois, vingt
fois, la porte, pour faire du bruit, pour avertir, et il criait :
— Au secours ! venez ! au secours ! au secours î Rien personne aux fenêtres ! Pendant ce temps,
elle se mourait, si elle irétait morte. Il se retourna.
Elle s'était levée. Les bras ouverts, elle courait vers le poêle, tout l'arrière vol de ses cheveux évasé dans l'air. Folle ! folle ! elle était folle , elle allait serrer contre elle le poêle, brûlant, rouge.
Laveleyne se rua. la rattrapa, la saisit; mais, d'une résistance invincible, elle tendait toute vers la brûlante rougeur.
— Une fille... une fille... laissez, laissez-moi.. .je suis une fille...
Il ne parvenait pas à l'éloigner du poêle, mais elle ne pouvait pas se dégager. Elle poussa un cri, un cri de torturée : levant la jambe, elle avait réussi à mettre son pied nu tout près de la plaque rouge ; Faustin crut entendre le grésillement de la chair mangée parle feu. D'un effort qui eut déraciné un arbre, il souleva Liliane, en criant:
— Au secours ! au secours !
Elle ne bougeait plus.
Il suait, tant il avait dû employer de force à emporter cette frêle créature.
11 eut un moment d'espoir. Il n'entendai! plus de râle ni de sifflement. Elle respirait, sans battement
trop prompt des seins. Oh ! ces seins menufillette, femme pourtant. Et elle rouvrait les yeux. Il pensa que l'horrible crise touchait à sa fin. 11 allait porter Liliane dans la chambre voisine. L'étendre sur le canapé qui était là. Elle se reposerait, reviendrait à elle, tout à fait. Et ce ne serait peutêtre rien. Mais il se souvint du petit pied brûlé, qui devait tant souffrir. Sans la lâcher, l'étreinte un peu desserrée seulement, il se pencha, il la prit par la cheville de la jambe gauche, voulut tourner le pied, pour voir... Elle se laissait faire, presque molle... Mais, violemment, elle s'échappa, courut au poêle, et, empoignant ses cheveux, elle les mit contre la plaque, où ils s'enflambèrent comme de la paille d'or jetée dans un feu de la Saint- Jean!
Il geignit d'horreur, bondit, prit entre ses paumes les cheveux allumés, les étreignit, les éteignit dans ses mains brûlées, et de sa face aussi, où se crispèrent les moustaches, il tassait le petit incendie. Il n'y avait plus de flammes. La peau n'avait pasété atteinte? non. Mais toute une pendaison de la chevelure dorée s'échancrait jusqu'à l'oreille en petites boucles sèches qui se recroquevillent.
Et elle hurlait, Liliane !
Debout, levant les bras, baissant les bras, avec le mouvement d'un pendule, et les paupières fermées, rouvertes, refermées, et de la bave plus mousseuse aux lèvres, et si livide qu'elle ressemblait à une face de cire verte, elle hurlait, hurlait, hurlait. Mais ce hurlement même était doux, presque soupirant, comme les jappements d'une petite chienne à qui l'on fait du mal. Ce qui, d'une autre, aurait été une forcenée clameur, était, d'elle, une plainte, et encore une plainte, et une plainte encore, où la faiblesse du cri en centuplait la désolation.
Faustin croyait qu'il devenait fou, lui aussi. Et personne ne venait ! On ne l'avait donc pas entendu ? ou bien n'avait-il pas appelé? Il était si éperdu qu'il se souvenait à peine d'avoir couru à la porte, d'avoir crié au secours. Liliane se plaignait toujours, en ces petits jappements! Il ne pouvait pas pourtant la laisser toute seule, pour aller chercher des gens, un médecin. Et depuis une minute, c'était, très distinctement : « Ouah! ouah! ouah! » qu'elle proférait, avec plus de douceur, en la fatigue de la crise. Cela ressemblait vraiment à ce bruit des gamins imitant un glapissement de roquet qui a, la patte cassée. C'était plus lamentable, d'être presque comique. Faustin la tenait loin du poêle, voulait l'éloigner davantage, ne s'y efforçait qu'à
demi, craignant qu'un mouvement brutal ne la précipitât en un accès plus violent. Ahçà! personne ne viendrait donc ! Elle jappait encore. Mais, maintenant, comme si elle avait pris plaisir à se plaindre, elle souriait presque, les yeux à demi clos, espaçait les doléances, les faisait, volontairement peut-être, tantôt plus criardes, tantôt plus sourdes,, en achevait quelques-unes en modulations tendres... Elle se tourna, le cou renversé, les paupières tout à fait ouvertes... elle vit Laveleyne! « Une fille! une fille! il a dit... une fille! » Et alors, les clameurs furent si acerbes, si aiguës, si déchirantes, pendant que s'exaspérait la torsion du corps — corps de vierge possédé de Satan — que Faustin, pris de peur, comme devant un sinistre prodige, la lâcha et, de tout son long, comme une planche roide, elle s'abattit sur le parquet.
— Eh là! mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a? dit la concierge.
— Ah! vous voilà, enfin! Un médecin tout de suite. Qu'est-ce que vous attendez? Vous voyez bien que cette enfant va mourir.
— Eh! mon Dieu, ma petite, dit la vieille, y at-il du bon sens de se tourmenter comme ça? Et vous, monsieur Laveleyne, quelqu'un de sérieux, qui est depuis quatorze ans dans la maison...
— Tonnerre de Dieu ! hurla Laveleyne.
— Eh bien, quoi (j'y vais, chercher le médecin. Il y en a un, pas loin, tout à côté. J'y vais.
Elle ricana.
— Qu'est-ce donc que vous leur faites, à vos bonnes amies, pour les mettre dans des états pareils?
— Àh! voulez vous?...
Il l'aurait tuée.
— Je vous dis que j'y vais. C'est égal, si votre femme, qui est si respectable, savait ça...
Faustin dit, d'une inspiration :
— Oui ! oui ! allez la prévenir, allez la chercher !
Mais la vieille, se méprenant :
— Bien sûr, non, que je n'irai pas la chercher. On a beau être la concierge d'une maison honnête, on sait les choses. Je ne suis pas une rapporteuse. Je vais appeler le médecin, voilà tout. Et puis, vous savez, les attaques de nerfs, des frimes.
Elle sortit. Liliane, dont les cris s'étaient presque éteints pendant la présence de la concierge, se remit à hurler plus désespérément. Et elle ne voulait pas être portée vers la chambre, ne voulait pas s'asseoir, restait debout entre les bras, brisés enfin, de Laveleyne; elle avait refermé les yeux. Ce qu'il y avait de plus triste, c'étaient les pleurs qui sor-
taiont, par soubressauts, de ses paupièn comme par une volonté de ne jamais plus les ouvrir.
Un hasard :
Le médecin, amené par la concierge, se trouva être précisément un spécialiste, quant aux maladies nerveuses; fameux, sinon célèbre. Il se nomma à Faustin, avant même de s'inquiéter de la malade. Il avait publié, récemment, un livre, avec des illustrations divertissantes, sur la névrose parisienne. Il devait croire que son nom lui vaudrait, à peine proféré, des attentions particulières; même il est probable qu'il espérait quelque réclame de sa visite chez un artiste fort connu, de qui la maîtresse, — sa maîtresse, évidemment, — avait une de ces attaques de nerfs si fréquentes après les excès d'amour ou les querelles d'amoureux. Et il commençait d'expliquer des choses, d'un air très satisfait. Mais Laveleyne n'était pas d'humeur à donner la réplique à un bavard.
— Voyez, voyez, docteur! interrompit-il tout de suite.
Réduit à n'être qu'un praticien, le médecin, après un petit haussement d'épaules, daigna s'occuper de Liliane.
Depuisqu'ilétaitlà,elleétaitpresque calme. Seule, une palpitation inégale, tout à coup sursautante,
de la poitrine, révélait que la crise n'étaitpas achevée. 11 tata le pouls à Liliane, l'ausculta, lui leva des deux pouces les paupières, constata, non sans un sourire, la révulsion des prunelles. Il avait lair de penser : « Allons, allons, rien de grave. » Il se pencha vers Faustin, qui attendait, anxieux; il dit, baissant la voix :
— Bien jeune.
— Mais, docteur!...
— Ça vous regarde, ça vous regarde.
Il ajouta, la voix plus basse :
— Vous avez abusé, peut-être, et dans un moment...
— Je vous assure!...
— Non?
Il sourit.
— Eh bien! alors, vous avez tort encore, d'une autre façon ! il fallait abuser.
— Mais, puisque...
— Ça vous regarde, ça vous regarde. Quant à cette petite demoiselle, elle s'en tirera cette fois, et bien d'autres fois encore, jusqu'au moment où elle ne s'en tirera pas.
Il se pencha de nouveau vers Faustin :
— D'ailleurs, vous savez, c'est vrai, ces choseslà, et ce n'est pas vrai. On ne le fait pas exprès : on le fait exprès cependant.
Il souriait toujours.
— Voyous, je parie que vous allez mieux, mon enfant ? N'est-ce pas que vous vous sentez beaucoup mieux?
— Oui. monsieur, dit Liliane en ouvrant tout grands ses yeux purs où il n'y avait plus de larmes.
— Qu'est-ce que je disais? Maintenant, vous allez vous étendre, bien tranquillement, sur un lit. Il y a un lit, dans votre atelier? demanda le docteur à Faustin.
— Un canapé, là, dans cette chambre.
— Bien.
Puis, en se retournant vers la jeune fille :
— Vous vous reposerez une heure ou deux, vous dînerez de bon appétit, et, après, si vous avez quelque bal où aller, vous danserez toute la nuit ; cela vous fera beaucoup de bien.
Liliane frappa des mains.
— Oh ! j'aime tant la valse !
— A la bonne heure.
Et le docteur gagna la porte, accompagné par Faustin.
— Seulement, vous savez, lui dit-il à l'oreille, tant va la cruche au feu...
— Mais, monsieur...
— Qu'enfin elle éclate.
Et cet imbécile se retira, fort satisfait de lui-
même, tandis que Laveleyne s'en revenait précipitamment vers Liliane.
Il rayonnait.
— Vous voilà remise. Si vous saviez la peur que j'ai eue !
Elle agrafait son corsage, plus émue du tout, avec de petits mouvements vifs et sûrs, l'air roche.
— Oh! il n'y avait pas de quoi! dit-elle dun ton sec.
Elle s'était assise ; elle mettait ses bas.
— Et votre pied, vous n'y avez pas mal?
— Non, monsieur, pas du tout, dit-elle.
— Vos pauvres cheveux, qui sont si beaux !
— Cela repousse, les cheveux. Dans huit jours, il n'y paraîtra plus. Puis, jen ai tant.
Il tournait autour d'elle, comme une mère inquiète.
— Enfin, vous allez vous reposer, là, dans la chambre.
— Excusez-moi, monsieur.
— Vous ne voulez pas? c'est l'ordonnance du médecin.
— Je me reposerai chez maman, monsieur.
— Oh! vous ne pouvez pas partir déjà, après celte crise!
— Vous êtes trop bon; je suis tout à fait bien.
— Mais, mademoiselle...
Elle mettait son manteau; il voulut L'aider.
— Merci, monsieur.
— Pourtant, s'il vous arrivait... Permettez que je vous accompagne, que je vous mette en voiture, du moins?
— C'est inutile, monsieur. Seulement, voulezvous être assez aimable, pour ramasser mon chapeau.
— Votre chapeau?
— Qui est là dehors.
Oui, il se souvenait . elle avait arraché les brides, tiré les laitons pour nouer les fleurs. Il sortit, revint tout de suite. C'était une chose mélancolique, cette petite capote de tulle, sans rubans, ployée, déformée ; il l'offrait, piteusement.
— Voulez-vous que j'envoie?...
— Dans ce quartier? dit-elle dédaigneusement. Ça doit être du joli, les modes de l'autre côté de Peau. Donnez, donnez. Ah! un dernier service. Je vous prierai d'aller me chercher quelques fleurs dans le jardin.
Quand il fut de retour, la capote avait repris forme sous les doigts de Liliane. Elle y ajouta ici une rose de Noël, là une branche de mimosa. Pas de brides? tant pis. Du reste, c'était déjà la mode, les chapeaux sans brides. Elle roula tous ses che-
veux en une lourde torsade. Il la regardait plein de tristesse. Ses pauvres cheveux, si beaux, qui avaient brûlé! Oh! pas beaucoup, ça ne se voyait presque pas. Elle assujettit la capote, de quatre épingles vite enfoncées, tira de sa poche le petit miroir d'écaillé, et de la houppette à poudre de riz. effleura son nez, son menton, ses joues, se trouva bien plus jolie qu'elle ne s'était vue ce matin dans la longue glace de la rue Montorgueil, — car, c'était vrai, les émotions l'embellissaient, après, — et, enfin, boutonnant ses gants, très correcte, elle se tourna vers Laveleyne, qui la considérait toujours, comme sans pensée, peut-être content, peutêtre navré, ahuri.
— Bonsoir, monsieur, dit-elle, polie, mais très sèche, avec le petit retroussement impérieux de sa lèvre.
Et elle fit un pas vers la porte.
Il tremblait. Vraiment il ne savait pas bien ce qui se passait en lui. Il savait, voilà tout, qu'elle s'en allait. Il avait, vaguement , avec la peur qu'elle partît, la crainte qu'elle restât. Si elle s'était assise comme une visiteuse qui s'installe pour longtemps, il en aurait été fâché, très fâché; oui! parce qu'elle s'était mise toute nue, parce que ce n'était pas une honnête personne ; mais, en même temps, se sentant des torts envers elle, — comme
il L'avait insultée, pauvre fille qui, peut-être, avait cru bien faire en se déshabillant, et comme elle avait été malade! — il aurait voulu s'excuser, qu'elle lui pardonnai, avant de partir; et, le cœur serré, une chaleur aux yeux, il n'était pas bien sur de ne pas pleurer quand elle ne serait plus là.
Il éprouvait aussi une grande lassitude, à cause des efforts qu'il avait faits pour la tenir pendant l'attaque de nerfs. Elle ne semblait pas fatiguée, elle. C'était singulier qu'elle se fut remise si vite. Elle était, sous sa capote refleurie, toute fraîche, avec l'air reposé; à peine une rougeur au bord des paupières; lui, il était comme si on l'avait battu, sur tout le corps, à grands coups de lourd bâton. Et son esprit s'engourdissait dans la défaillance de son corps.
Elle sortait.
— Alors...
— Qu'est-ce?
Elle fronçait sa petite narine, elle avait Pair de regarder, de très haut, quelqu'un qui serait tout à fait en bas.
— Alors, dit-il, vous ne reviendrez pas?...
Ce n'était pas cela qu'il avait voulu dire. Il s'était trompé, sinon de mots, d'intonation. Il avait voulu affirmer : « Vous ne reviendrez pas » ; tandis qu'il avait eu le ton au contraire de lui demander si
elle reviendrait, avec un air de désirer qu'elle revînt! Pourtant, il ne le désirait pas. Il sentait que, pour lui, c'était quelque chose de terrible, cette enfant, que l'avoir rencontrée était un grand malheur, que la revoir serait un irrémédiable désastre. Aussi, était-il bien éloigné de vouloir qu'elle revînt, il dit :
— Oh! n'est-ce pas, vous reviendrez?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle achevait de boutonner ses gants ; elle y mettait beaucoup de temps, toujours; elle avait si peur de se prendre un peu de peau entre la boutonnière et l'ongle. Berthe n'était jamais là quand on avait besoin d'elle. Puis d'autres sujets de préoccupations. S'en retourner à pied! car elle n'avait plus que vingt sous. Et jamais elle ne montait en omnibus. Elle ne pouvait se décider à se fourrer dans cette longue boîte avec tous ces gens. Il y a des femmes qui peuvent ; ça dépend de l'éducation qu'on a reçue. Alors, à pied? eh! bien, soit. Mais où dînerait-elle? le dîner devait être maigre chez Mme Forli, malade, et prévenue que Liliane ne rentrerait pas. Tiens, si elle allait chez Landinier? c'était une idée, une très bonne idée. Elle prendrait une voitnre qu'elle ferait payer par la femme de chambre, en jetant négligemment : « Réglez donc mon cocher, n'est-ce pas! » Elle boulonna le dernier bouton du gant de
sa main gauche, puis, comme l'idée de dîner avec Landinier, pas chez celle-ci peut-être, dans quelque restaurant très chic, avec un piano, des fleurs, des bougies, l'avait mise en belle humeur, elle dit. souriante, l'air d'une enfant qui ne fait pas dobjection, consent à tout pour qu'on la laisse aller s'amuser avec des camarades qui l'attendent au jardin :
— Mais si, mais si, je reviendrai, demain, si vous voulez. A deux heures, comme aujourd'hui. Bonsoir, monsieur, à demain; c'est convenu, à demain.
Et elle s'éloigna à travers les jardinets, dit à la concierge en passant : « Vous voyez, ça va tout à fait bien! » fit signe à une Urbaine, donna l'adresse de Landinier. Justement, il y avait un miroir dans la voiture. Elle le prit, se mira. Vraiment, on n'aurait jamais dit qu'elle avait eu une crise. Pourtant, si, un peu de rose au bord de la paupière supérieure. Elle y passa la houppette, dans un petit soubresaut du fiacre qui se mettait en route. Elle se regardait, ouvrant la bouche pour voir toutes ses dents, et ses gencives, très rouges. « C'est vrai tout de même, que je suis jolie ! » Et tandis que la voiture cahotait, elle considérait les passants de très haut, avec un air de petite princesse promenée en carrosse de gala.
Laveleyne, après lavoir longtemps suivie des yeux, rentra dans l'atelier, s'assit devant le poêle, les bras pendants entre les genoux.
11 avait renoncé aux hypocrisies, aux résistances, il aimait Liliane, voilà tout, il l'aimait. C'était une aventure absurde, cruelle, dangereuse? oui, peutêtre, n'importe, il n'était plus temps de songer à cela. Il aimait Liliane; et il ne pouvait pas faire autrement que de l'aimer; et, l'eût-il pu, il ne l'aurait pas voulu, puisqu'il l'aimait. Cette vilenie même : la brusque nudité, honteuse seulement des jambes un peu maigres, ne le décourageait pas d'aimer Liliane; il l'en jugeait absoute par la brutalité dont il avait fait preuve, par le mal qu'elle avait souffert, et dont il était la cause: il s'accusait, avait des remords. Oh! l'injure qu'il avait jetée à cette pauvre petite! Elle ne savait peut-être pas les choses; elle avait cru que, toujours, pour poser, on se met nue. Elle avait fait un grand effort, sans doute, pour se décider à ôter ses habits. Et la preuve, c'est qu'elle avait eu cette attaque de nerfs, qu'elle avait été sur le point de mourir, parce qu'il lui avait dit une mauvaise parole; une femme qui aurait eu l'habitude de se mettre toute nue, ne se serait pas offensée d'un mot, au point d'en tomber malade. Liliane, en dépit des apparences, gardait de très bons sentiments; elle était honnête; et il
avait honte, certainement, honte! il s'ètail conduit comme un goujat; si elle lui avait pardonné, elle était trop bonne. D'autres choses traversaient son
esprit : le théâtre, Berthe, Martinelli, et la jupe
presque levée parmi les filles qui montraient leurs cuisses ou la bourre de leurs aisselles. Mais toutes les raisons pour qu'on n'aime pas, n'empêchent pas d'aimer. 11 en trouvait qui le lui conseillaient; et sans qu'il les cherchât, elles lui venaient : la pureté céleste des yeux, et le rire puéril de la bouche, et la voix de sainte et de demoiselle, bleue comme li 's yeux, rose comme la bouche : il semblait que ce regard et ce sourire se fussent mêlés pour faire cette voix. Il était impossible que tant de candide charme ne fût qu'artificiel Ah! certainement, il ne faut rien exagérer; il n'était pas un imbécile: bien sur, il ne croyait pas que Liliane fût demeurée, jusqu'à cette heure, sans se donner, ou sans se laisser prendre; il y avait cette Berthe. d'ailleurs, abominable femme... mais il ne voulait plus penser à cela, n'y pensait plus. Chère mignonne ! ce n'était peut-être pas sa faute, si elle était comme elle était... D'ailleurs qu'elle eût des reproches à se faire, ce n'était pas sur... Le certain, l'incontestable, c'était qu'elle avait dans les yeux l'innocence des vierges et des anges, et que cela ne ment point des yeux comme ceux-là, et ce qui
était certain aussi, — oui, oui, puisqu'elle avait promis — c'était qu'elle reviendrait demain...
Demain!
Comme c'est long les heures de tout un soir, et d'une nuit, et d'une matinée. Elle avait dit : « deux heures. » Pourvu qu'elle ne fût pas en retard. Deux heures ! il aurait mieux valu qu'elle vînt plus tôt, les jours sont si courts en hiver, il aurait à peine le temps de travailler. Psyché? non. L'idée lui venait à présent de faire le portrait de Liliane, comme elle était, jeune fille, en manteau bleu. Pour la première fois, il lui semblait qu'une réalité pouvait mieux valoir que tous les rêves. Oui, la peindre, petite demoiselle, pareille à ellemême. Tout l'idéal était dans les yeux de Liliane. Il les revoyait, s'y plongeait l'âme. Il avait cette impression que son âme se baignait dans un azur infini comme une céleste mer. Et il pensait : « Demain, demain. » A dîner, Mme Laveleyne fut très contente. Il n'eut point l'air maussade qu'il montrait depuis quelques jours, raconta des nouvelles qu'il avait lues dans les journaux, parla d'un portrait... non, d'un tableau, qu'il voulait faire, qui serait admirable. « Quel tableau? — Tu verras, maman, tu verras! je te le montrerai, quand il sera fini. » Et il était de si bonne humeur, qu'il s'aperçut d'un plat très réussi. Ceci fit
plaisir à Mme Lavcleyne. Elle avait des orgueils de bonne cuisinière, un peu gourmande elle-même. Puis, Faustin était content; cela suffisait à la rendre contente. Il ne voulait pas dire pourquoi il était joyeux? à son aise. Elle se doutait bien qu'il y avait quelque femme là-dessous, une femme qui avait été très méchante, d'abord, qui ne l'était plus, ou l'était moins; et elle eut la discrétion de ne pas regarder, ce soir-là, les choses qu'il dessinait sous l'abat-jour de la lampe. Puisqu'il ne voulait rien dire ! Mais tout allait bien. Elle n'en demandait pas davantage. A l'heure de se coucher, elle plaça elle-même la lampe sur la table de nuit, près du lit de Laveleyne; après avoir embrassé son mari, « Bonne nuit, mon Faustin, mon enfant chéri, » elle se retira chez elle. Un instant, elle fut inquiète : il ne se mettait pas au lit, marchait de long en large. Il n'était donc plus aussi satisfait que tout à l'heure? quelque pensée troublante lui était venue. Aussi, c'était de safaute : pourquoi ne disait-il rien? elle l'aurait consolé, s'il avait une raison de tristesse; mais, voilà, il renfermait tout en lui; ses bonheurs, soit, mais ses ennuis, non, elle en voulait sa part. Il cessa de marcher, elle entendit qu'il se couchait. Elle prêta l'oreille encore, la tempe à la cloison. Il disait une parole, à voix basse, toujours la même parole. Ce
devait être un nom. Elle sourit, parce qu'il disait ce nom sans chagrin ni colère. Il n'était pas malheureux. Enfin, à l'égalité du souffle, elle reconnut qu'il dormait. Oui. oui, certainement, il dormait. Alors, elle revint dans la chambre de son fils. 11 avait l'air si ravi dans son sommeil, qu'elle s'extasia. Elle s'approcha, effleura d'un baiser le front de Eaustin, et rentra vite chez elle. Elle commença à se défaire devant le miroir de la cheminée. Elle peignait ses longs cheveux gris, presque blancs, les regardait avec douceur, avait l'air de les remercier.
Liliane revint tous les jours à l'atelier de Laveleyne.
Quelquefois elle était en retard, à cause des répétitions de la pièce de Chènevolle; ou parce que sa mère n'allait pas bien, pas bien du tout. « Aussi, je suis inquiète, allez ! Les rhumatismes, vous savez, ça peut remonter au cœur, à un certain âge surtout. » Mais elle ne manquait jamais de venir. « Bonjour, monsieur! » Elle ôtait très vite ses gants, lorsqu'ils n'étaient pas frais. Rapide, affairée, importante aussi, elle avait tout l'air, en entrant, d'une jeune fille de la bourgeoisie, réduite par des malheurs de famille à donner des leçons en ville. Seulement, au lieu de s'asseoir sur une chaise, à côté du piano (« allons, commençons,
avez-vous bien étudié, mademoiselle? »), elle montait sur la table à modèle, s'accoudait au bras du fauteuil, ne bougeait plus.
Car il avait renoncé à peindre quelque Psyché, àme, ou reflet d'une âme. Peut-être à cause de l'immatérialité irréalisable. Ayant mieux que du talent, il ne croyait pourtant pas qu'il eût du génie: et il se jugeait, trop lucidement (môme en cet atelier dont la chimère ne suffisait pas toujours à l'exalter) , pour croire que, par son aspiration vers l'idéal, il fût capable d'y atteindre un effet! ce n'est pas tout que de vouloir monter. Puis, Faustin Laveleyne n'était pas qu'un rêveur ; ou du moins ne l'était pas assez pour l'être sans intervalle ; il avait, après les ambitieux élans, des retombées qui descendaient trop bas. A l'échelle où il se hissait, d'une espérance à traverser le ciel, des échelons manquaient, où se retenir après Tinatteint, et il s'enfonçait dans de la réalité, qui ne lui déplaisait pas trop. Dès qu'il n'était plus enthousiaste, il devenait tout de suite bourgeois. Influence peut-être de Mme Ancéol, sublime cœur mais non pas grand esprit, parfaite mais toute simple, auguste femme et bonne personne. A cause d'elle, après les angoisses de l'adolescence, la vie lui avait été si douce, si commode, si agréablement monotone. Il avait toujours eu des boutons à ses che-
mises. Il n'avait jamais couché dans la chambre sans feu , d'où l'on voit par les fenêtres sans rideaux le ciel où on aspire plus ardemment, d'être si mal sur terre. Et, dès ses premiers tableaux, on l'avait reçu au Salon. Des marchands attendaient ses toiles, les payant d'un prix honorable ; il était, comme on dit, arrivé. Il avait quelquefois, très souvent, des amertumes, à cause de sa médiocrité heureuse. Il pensait à ces bohèmes, qui vont de café en café, dire à chaque table : « Votre portrait, monsieur, madame ? » et qui font un portrait pour dix sous, et qui ont peut-être du génie! Non, ils n'en ont pas. Mais c'est la tristesse — oh! quelle tristesse! — des artistes inférieurs et célèbres, de croire (puis, ils rient, et ne le croient plus;, de croire qu'ils ont du génie, ces bohèmes. Laveleyne. en sa conception et en son impuissance du beau, serait devenu méchant, s'il n'avait pas été si bon, si doux, si tendre.
Maintenant, il éprouvait comme la détente d'une aise naturelle, en la présence de Liliane, petite personne très correcte dont il faisait le portrait. La regardant, il n'avait guère le regret des songes suprahumains, — bien que ces songes lui fussent chers ! — parce qu'il en trouvait une compensation dans une réalité si exquise à la fois et si convenable. Liliane était peut-être, précisément, — il y a de ces ren-
contres, — tout ce qu'il fut destiné a concevoir d'idéal; et il méritait de la subir, pour n'avoir pas, au fond, — malgré ses emphatiques rêves, — désiré mieux quelle. Donc aucun sentiment de déchéance à ne plus voir en elle (les chimères du miroir envolées), que celle qu'elle était en effet. Pour la première fois, il pensait que Ton peut faire un chefd'œuvre, d'après nature. Un chef-d'œuvre qui serait divin, tout en étant fort simple. Oui, rien qu'avec cette couleur de regard, — sans accessoires sacrés, sans lampe, sans nuées, — on pouvait donner l'impression de la pureté céleste! Et, avec l'espoir peutêtre d'un renouvellement artistique, il avait la satisfaction de n'avoir rien à imaginer, grâce à Liliane; d'être, comme il le disait en riant (mais il le pensait), le peintre « naturaliste » d'un ange.
D'autres causes l'avaient décidé à ne point faire d'elle une Psyché, ni quelque déesse : le souvenir de la brusque nudité, le remords des brutales paroles qu'il avait dites, l'horreur de la crise, — pauvre petite! le pied brûlé! les cheveux en flamme! — et l'effroi des circonstances où les choses qui s'étaient produites se reproduiraient peut-être.
Quand à Liliane, elle ne voyait aucun mal à être représentée comme elle était. Un portrait avec une longue robe qui semble traîner plus loin que le
cadre, avec, autour du cou, de la fourrure qui met une ombre rousse à la nuque et sous l'oreille, elle aurait mieux aimé cela, oui. C'étaient ces robes, chez la couturière de Landinier, qui lui hantaient l'esprit. Mais, enfin, elle sentait qu'elle serait si jolie, même sans belle toilette!
De temps en temps, elle se penchait vers la toile. « Est-ce qu'on peut regarder? Oh! c'est très bien, c'est très bien! Seulement... » Et elle faisait remarquer des choses. Car elle se connaissait en peinture. Elle avait pris des leçons de dessin chez un artiste très fameux à Nancy, qui avait peint le plafond du théâtre et les murs du grand café. « Tenez, disait-elle, il me semble... Vous ne croyez pas?... » Elle était surtout inquiète de l'oreille. Elle se montrait très fière de ses oreilles. « Ce n'est pas qu'elles soient petites, petites! mais elles sont bien faites. Vous avez vu ? regardez encore. » Puis elle remontait sur la table à modèle, se rasseyait, la joue au poing. C'était elle qui avait voulu cette pose. Elle la trouvait sérieuse, comme il faut. On a l'air de réfléchir. D'ailleurs, elle s'était placée de manière à se voir dans la grande glace du fond. S'admirer, par instants, cela la consolait des ennuis de l'immobilité. Quand il s'interrompait de peindre pour remettre des couleurs sur la palette, elle tirait très vite de sa poche le miroir et la
houppe, se mettait de la poudre de riz au bout du
nez, aubout du menton, souriait, était ravie, reprenait tout de suite la pose.
Ainsi, entre eux, aucune allusion au déshabillement, à l'attaque de nerfs, à toutes ces choses qui auraient dû leur être des causes de gène? non, il peignait tranquillement, elle posait, indifférente; et elle bavardait, très gaiement.
Peu à peu, elle s'était rendue familière, ne se bornait plus aux « oui, monsieur », aux : « je veux bien, monsieur. » Elle était comme chez elle, disait ce qui lui passait par la tête. « Ça ne vous gène pas, que je parle? — Mais non, mais non. » Et, elle racontait (sans quitter des yeux le miroir là-bas) mille choses: des histoires d'autrefois, des histoires d'à présent. Elle mêlait les souvenirs de couvent et les anecdotes de théâtre, se moquait, dans la même jaserie, d'une religieuse qui la mettait toujours au pain sec, et de Cassin, le deuxième régisseur, très sévère, quand il n'était pas assez saoul, qui la faisait toujours mettre à l'amende. Elle s'écria, une fois, dans une phrase comme échappée : « Il pourrait être plus gentil avec moi pourtant î II y a assez longtemps que nous nous connaissons ! — Ah ! dit Laveleyne, étonné. — Oui ! » Elle compta sur ses doigts. « Neuf ans î il y a neuf ans que je connais Cassin ! » Elle éclata
de rire, d'un rire où mentait l'enfance; et elle parla d'autre chose. Ce qui la mettait en fureur, c'était la conduite de Cahuzac. Il en avait déjà renvoyé cinq, des femmes qu'avait amenées Martinelli; et pourquoi? parce qu'elles n'avaient pas voulu descendre dans le cabinet directorial. Landinier, elle, avait flanqué une gifle à Cahuzac. C'était bien fait. Comprend-on ça? Un homme qui va être mis en faillite. Et elle se rappelait un soufflet qu'une grande, au couvent, un jour, avait donné à une sœur qui avait voulu lui prendre une tablette de chocolat. « Vous ne pouvez pas vous imaginer comme elles étaient mauvaises, les sœurs ! Moi, n'est-ce pas, je travaillais bien; j'étais toujours la première dans ma classe, j'avais toujours les prix. J'ai tant de mémoire. Je lis une chose, une seule fois, je la sais. Eh bien ! ça ne faisait rien : pour un oui, pour un non, privée de dessert, privée de jeudi... Même que maman, un jour, s'est plainte à M. le marquis de Monpoul qui avait donné de l'argent pour qu'on réparât la chapelle du couvent. Est-ce que vous l'avez connu, le marquis de Monpoul?— Non, dit Faustin. — Ah! » dit Liliane. Elle avait eu comme un frisson. Elle ajouta : « C'était le frère d'un grand personnage de Paris. Il était très bien habillé, avec de la dentelle au plastron de la chemise, et des boutons de diamant.
Il m'aimait beaucoup, quand j'étais toute petite. » Elle dit, l'œil fixe : « C'est un grand malheur pour moi qu'il soit mort, il m'aurait adoptée. » Elle éclata de rire. « Je crois bien qu'il m'aurait adoptée ! mais il est mort, ce n'est pas drôle. Enfin maman s'était plainte à lui, de ce qu'on me mettait toujours au pain sec; et pourquoi me punissait-on? devinez un peu? parce que (j'étais demi-pensionnaire, naturellement), parce que j'apportais au couvent des livres qui n'étaient pas permis. » Elle riait encore. « Figurez-vous : je détachais les pages, j'en fourrais trois ou quatre dans l'ourlet de ma jupe, et d'autres dans mon corsage, puis, pendant la classe, je les mettais ensemble, pour refaire des volumes, que je prêtais à mes voisines ; ça les amusait de les lire; moi, non, je les connaissais, ces livres ; puis je n'avais que le temps de faire mes devoirs. Eh bien ! c'était moi qu'on punissait. Pourtant, il n'y avait pas de ma faute : c'était M. de Monpoul qui m'avait prêté ces livres, qui m'avait dit de les faire voir à mes camarades. » Ce qui l'exaspérait, c'était l'injustice ; payer pour soi, bien; payer pour les autres, ah non! par exemple. Et, pour elle, c'était toujours comme ça. « Tenez, l'autre jour, on frappe pour la répétition du ballet ; Cassin dit : « Eh bien ! Landinier, où est donc Landinier ? » Landinier n'était pas là, elle
avait tort, moi, je dis en me cachant derrière un portant: « Ici, me voilà! » parce que je suis une bonne camarade. Cassin a reconnu ma voix, et on m'a mise au tableau! » Au couvent aussi, on la mettait toujours au tableau, mais au tableau d'honneur: on avait beau la gronder, la punir, il fallait bien lui donner de bonnes notes, puisqu'elle était si intelligente, et si bien élevée. Quand l'évêque venait visiter le couvent, c'était toujours elle qui offrait le bouquet, qui disait le compliment. « Maman était joliment fière! Elle est si bonne, maman, et si distinguée. Elle a trente-huit ans, on ne lui en donnerait pas trente-deux. Et bien faite! M. de Monpoul aussi était très fier de moi. » Liliane se souvenait de la petite robe en satin blanc, et de tous ses cheveux blonds dans le dos, et de la touffe de fleurs qu'elle offrait en disant : « Monseigneur ! » Mais sa plus grande joie, ce fut, une fois, toute petite, à Noël, d'être choisie pour figurer le petit Jésus, dans la crèche. « Vous savez, dans les couvents, on joue ça, comme une pièce ! » On l'avait habillée avec des langes d'or, on l'avait couchée dans un berceau, entre une tête d'âne et une tête de bœuf, « des têtes, comme au cotillon ! » Elle était si contente , si contente que, quand tout fut fini, elle ne voulait pas sortir de la crèche ; pour l'y décider, il fallut lui donner les
poupées qu'avaient apportées les rois Mages. Mais le souvenir qui la charmait le plus, qui l'attendrissait au point de lui faire venir des larmes aux yeux, c'étaient les processions où, toute vêtue de mousseline, elle portait une bannière de soie brodée d'or, en chantant des cantiques, sous les fleurs qu'on jetait des fenêtres.
Et Laveleyne l'adorait. Il lui arrivait ceci, à ce pauvre homme, qu'une infinie douceur, différente de tout ce qu'il avait jamais éprouvé, entrait en lui, s'y installait, ne voudrait plus jamais en sortir, comme s'y trouvant bien. Il était si heureux d'accueillir ce sentiment nouveau, qu'il lui semblait que l'hôte devait être heureux, lui aussi, d'être accueilli de la sorte. L'amour, l'honnête et vrai amour, c'est comme quelqu'un qui vient avec de bonnes intentions, et il aime qu'on l'aime. Faustin n'adorait pas que Liliane, il adorait aussi la tendresse qu'il lui devait de connaître. Et. c'était vrai, que c'était tout nouveau pour lui, cette tendresse. Après les bonheurs de la petite enfance, un si lourd ennui, avec d'emphatiques rêves où il s'évadait de la réalité, l'avait occupé, adolescent, qu'il n'avait pas eu le loisir du premier amour, exquis et sublime; il ignorait cette émotion — que pleurent les vieillards, — d'une attente, longtemps, longtemps, derrière quelque porte, ou
au détour d'un sentier, jusqu'à ce que vienne ou ne puisse plus venir hélas! la jeune fille (peutêtre pas jolie, plus jolie que les plus jolies, puisqu'elle est la première qu'on crut telle!) qui promit de glisser, en passant, dans la fente dune boiserie, où sous l'écorce d'un arbre de Judée, la divine petite lettre, pleine de fautes d'orthographe, indiquant l'heure de la messe où on se verrait le dimanche prochain ! Si l'on demandait à quelque très vieil homme, roi de peuples et d'armées, ou poète sublime, vêtu de gloires sanglantes, ou couronné de purs lauriers, ce dont, — tourné vers le lointain de sa vie, — il se souvient avec le plus d'extasiée douceur : « C'est, dirait-il peut-être, d'avoir volé à une petite fille, pendant la ronde qui tourne et chante, une fleurette des bois qu'un autre garçon enviait! » Car ce qui fait l'incomparable merveille d'une joie, ce n'est pas d'être la plus haute de toutes, ou la plus délicieuse, c'est d'être la première : il n'y a d'inoubliable, que le jamais encore éprouvé.
Cet auroral épanouissement d'âme, cette floraison printanière du cœur, Faustin ne les avait pas eues : elles sont de l'enfant pas encore homme; et ce qui l'avait précipité vers Mme Ancéol, c'était le brusque et inévitable surgissement de la virilité; d'autant plus violent, chez lui, et exigeant, qu'il ne
fut pas alenti, attendri par les douceurs comme préparatrices îles enfantines amours. Il avait désiré, comme un homme, presque tout à coup! et c'avait été, à cause de la chair, une espèce de rut que la maternelle amie s'accordant sans se plaindre, puis ne se refusant jamais, avait apaisé peu à peu, — comme on ferait d'un torrent un canal. — en une calmante et souriante habitude de ne point dormir seul.
Et les infidélités deFaustin, depuis que sa femme était vieille (infidélités si longtemps souha: attendues, par Mme Laveleyne), n'avaient pas eu de quoi compenser l'absence des initiales émotions tendres. Il avait eu des femmes qui disent tout de suite : oui. parce qu'on les paiera, ou parce qu'elles ne veulent pas avoir l'air d'attendre qu'on leur offre de les payer (il y a parfois une espèce de désintéressement dans la hâte à consentir), des cocottes. chez qui Chènevolle le conduisait (non, tu sais, trop bébêtes, tes archanges!) ou des étrangères, visiteuses d'artistes célèbres, qui vident les ateliers de Paris dans leur hôtel, loué tout meublé, avenue des Champs-Elysées, et réclament le matin quelques traits de crayon, avec une signature sur l'album. Mais la puissance d'aimer, qui était en Faustin, demeura latente, malgré les résignées ardeurs de sa femme, dont il devinait et admirait le su-
blime mensonge. De sorte qu'il était, à trentecinq ans. pareil aux adolescents qui ne savent rien sinon qu'ils rêvent et attendent ; quand Liliane lui apparat, elle fut précisément, avec ses yeux de vierge et ses lèvres de fillette, l'idéal de celle qu'il aurait dû aimer quand il était tout petit. Homme, il l'aima, avec des ingénuités et des innocences d'enfant. Et c'est une chose, non moins exquise, mais plus terriblement dominatrice et durable : le premier amour en un cœur déjà vieux.
Faustin ne songeait plus qu'à Liliane, ne vivait plus que pour elle. Elle entrait, il était joyeux; elle s'en allait, il était triste. Tout ce qu'elle disait était charmant. Tout ce qu'elle faisait était adorable. Elle avait toujours raison, puisqu'elle existait. C'était passé, le temps où il admirait en elle un ange. Non, Liliane, et cela suffisait; il faisait le portrait d'une jeune fille, qu'il aimait, voilà, c'était tout simple, il n'y avait pas autre chose que cela; et cela suffisait pour qu'il fût heureux.
Lui disait-il qu'il l'aimait ? non, dès qu'elle entrait « bonjour, monsieur », il lui offrait des fleurs qu'il avait apportées pour elle; des violettes; elle préférait les violettes. Il la remerciait si elle venait à l'heure convenue, ne se plaignait pas si elle était en retard; ce n'était pas la faute de Liliane, ces retards : sa mère n'allait pas bien du ttou. Laveleyne
s'attendrissait à ridée delà tendresse que Liliane avait pour sa mère. Et ce lui était des heures exquises pendant qu'il feignait de peindre, — car il peignait à peine : quelques coups de pinceaux, au commencement de la séance, — et qu'elle disait ses histoires de fillette, et qu'il la contemplait avec un désir, auquel il n'avait jamais consenti, de baiser la menue main blanche, si fine, où, accoudée, elle mettait sa joue pour se regarder dans le miroir en souriant.
D'ailleurs Liliane ne montrait aucune coquetterie. Voilà ce qui prouvait bien qu'elle était une brave fille, malgré tout ce qu'il avait pu croire. Oh! sans doute, il y avait des choses à dire, des choses singulières ; mais ces énigmes-là s'expliqueraient plus tard; et il était évident que. n'étant pas une honnête personne, elle lui aurait donné à entendre, cent fois déjà, que, s'il voulait, elle voudrait bien; ou elle aurait parlé d'un bijou, d'une robe, avec un air d'envie. Non, rien de tout cela. Une vraie jeune fille. Et elle avait raison : elle était très bien élevée. Elle parlait très correctement. Au piano, — il avait fait venir un piano, — elle déchiffrait, sans fausses notes, les doigts un peu rouilles seulement. Elle dessinait aussi, pas mal du tout. Elle crayonnait, pendant qu'il avait l'air de peindre. Elle lui apportait l'album, avec
son air ingénu. Il admirait. Très bien, vraiment. Toujours la même petite fille, ou la même petite maison, avec des fleurs qui grimpent. Mais c'était très Lien. « Vous me donnerez des leçons, dites? » Elle avait une façon de dire cela, qui donnait une envie de l'embrasser, de la prendre sur ses genoux, de la câliner. Mais il n'osait pas, elle était si jeune, si frêle, si naïve. Véritablement, après quelques semaines, il eut l'impression, dans ce quartier lointain, désert, province de Paris, d'être un tout jeune peintre, dans quelque ville des départements, fiancé à quelque charmante et irréprochable demoiselle, qui venait tous les jours poser pour son portrait, et qu'il épouserait quand le portrait serait fini. Il ne se hâtaitpas de l'achever. Marié, il serait si heureux! oui, mais fiancé, il avait déjà tant de douces joies. Et, quand Liliane était partie (jamais il ne lui demandait où elle allait, d'où elle venait), il s'en retournait chez lui, retrouvait Mme Laveleyne, dînait de grand appétit; à sa femme, il ne disait rien de son bonheur, — non, quelque chose l'empêchait de lui parler de Liliane, — mais, qu'il fût heureux, Mme Laveleyne le devinait bien ; et, si bonne, elle était heureuse aussi, de lui voir le visage épanoui d'une joie qu'elle ne lui avait jamais donnée.
Un soir, vers onze heures, ils étaient assis,
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entre La cheminée et La table, sous la suspension
de cuivre : lui dessinant, elle lisant, sa grosse chatte hlanche en rond sur la jupe. MmeLaveleyne,
par instants, dodelinait de la tête vers le livre qui allait tomber de ses mains aux phalanges grossies par la goutte. Il y eut un coup de sonnette qui les étonna. Ils recevaient peu de monde, surtout le soir; on savait qu'ils se couchaient de bonne heure. Ils se regardèrent. Un coup de sonnette encore, à peine bruyant d'ailleurs, comme de quelqu'un qui voudrait qu'on ne l'entendît pas sonner. « Reste, dit Mme Laveleyne ; je vais aller ouvrir. » Car la domestique était déjà montée dans sa chambre. « Non, non, dit Faustin. » Il se leva, prit un chandelier, alluma la bougie à la flamme des bûches, traversa le vestibule, ouvrit la porte. Il reconnut sa concierge, la concierge de la maison où était son atelier. Une inquiétude le traversa. La vieille femme dit, en un chuchotement rapide : « Ah, bien, c'est une chance, que ce soit vous qui veniez! — Qu'y a-t-il donc? — Je n'osais pas... à cause de votre femme... Mais la petite demoiselle, vous savez bien, veut vous parler tout de suite. Elle vous attend dans ma loge, avec un grand paquet. Elle voulait que je lui remette votre clé... Vous n'aviez pas donné d'ordre... Alors, elle vous attend. Il paraît que c'est pour une chose très
pressée. La petite demoiselle tape du pied, dit tout le temps : « Je serai en retard, je serai en retard. » « C'est égal, vous savez, monsieur Laveleyne, ce n'est pas pour dire... ça ne me regarde pas... mais elle est bien jeune pour un homme comme vous. Ça n'a pas dix-sept ans. Enfin, je suis venue vous avertir. Qu'est-ce qu'il faut lui dire? » Il tremblait. Qu'estce qui était arrivé? quelque chose de très grave sans doute, pour qu'elle vînt, à pareille heure? et justement, aujourd'hui, c'était le soir où on donnait la première représentation de la pièce de Chènevolle : il n'avait pas voulu aller au théâtre, lui, malgré une lettre de son ami, à cause de Liliane, pour ne pas la voir parmi les autres. « Un malheur ! » Il eut,, très nette, cette certitude qu'une chose affreuse s'était passée, et que Liliane, éperdue, venait le chercher. Il dit : « Donnez ma clé, tout de suite, et dites que je viens, et qu'elle ne s'effraie pas. il n'y a rien de désespéré. Dites lui bien qu'il n'y a rien de désespéré, et que je viens. — Oui, oui, monsieur, » répondit la concierge avec la surprise et la joie d'être mêlée à quelque chose de très dramatique; sous le tremblement de la mèche allumée, la face de Laveleyne lui avait paru si pâle.
Il rentra dans la salle à manger. « Ce n'est rien. ne t'inquiète pas. Je suis obligé de sortir. — Ah ! »
dit Mmo Laveleyne, Elle avait dans la voix ce regret, sans reproche, de n'en pouvoir apprendre davantage (puisqu'il avait cette puérilité de ne pas lui raconter les choses), et aussi une angoisse, car elle ne l'avait jamais vu, non jamais, aussi inquiet qu'encemoment.MonDieu! il s'agissait d'une chose grave, terrible peut-être ? Elle n'osait pas dire : « Qui est venu? quelle nouvelle t'a-t-on donnée? » Mais elle avait eu bien tort de ne pas aller ouvrir elle-même. Il y avait donc quelqu'un qui faisait du chagrin à son enfant? Ah! oui, celle qu'il aimait, celle dont il ne parlait pas, mais qu'il aimait. La chatte miaulait, pour être reprise sur les genoux; Mme Laveleyne la repoussa presque sans douceur.
— Tu dis que ce n'est pas sérieux, vraiment? qu'il n'y a aucun danger ?
— Aucun danger, dit-il en endossant son pardessus.
Il y avait dans les yeux de Mme Laveleyne un indicible besoin de le caresser, de le consoler, d'empêcher qu'il eût de la peine. Elle le prit dans ses bras, elle lui dit à l'oreille : « Tu sais! ne les crois pas! ce n'est pas vrai qu'elle est mauvaise, ou perfide. Elle t'aime! Tu verras qu'elle t'aime! » Il pleura presque, tellement elle était admirable. Il souriait aussi. « Non, non, ce n'est pas cela, je
t'assure. Comme tu es bonne ! Mais ce n'est pas cela. Non, vrai. Un ami, qui a besoin de moi, à cause d'un accident. Je te raconterai. » Il létreignit, la baisa au front, voulu s'échapper. « Je t'attendrai? tu rentreras? — Mais, oui, je rentrerai, tard peut-être. Couche-toi. Tu mettras la lampe. — Oui, sur la petite table. Il n'y a pas de danger pour toi, bien sûr... » Il la prit par les deux mains :
— Non, dit-il gravement.
Elle le regarda, elle vit qu'il disait vrai.
— Merci, dit-elle.
Puis, riant en dessous, un peu moqueuse :
— Maintenant, va-t'en vite, et laisse-moi dormir, grand fou.
Il avait déjà mis son chapeau, il sortit, traversa le jardin, poussa la grille. Il ne se pressait point trop, comme si, avant d'avoir tout à fait quitté sa maison, la maison de sa femme, il n'avait pas osé laisser agir toute sa hâte. Mais, dans la rue, comme il courait à présent ! et des idées comme celles-ci remuaient en lui: Un accident?... elle?... Non... elle était chez lui. Alors, quoi ? Sa mère ? oui, peutêtre... ou bien... quelque désastre dont on ne peut pas avoir même lïdée... Ça vient l'on ne sait d'où, le malheur ! Mais sûrement, elle était malheureuse. Ah ! mon Dieu, elle avait peut-être eu, au théâtre ou dans la rue, n'importe où, une attaque
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de nerfs comme L'autre fois chez Lui. Et on L'avait
mise dans une voiture, et elle avait donné l'adresse de Laveleync. Comme elle était bonne, d'avoir donné cette adresse ! car enfin, elle aurait pu aller chez sa mère... Mais c'était trop stupide. vraiment, que la concierge n'eût pas donné la clé!... Comme elle était gentille. Liliane ! Elle était venue chez lui, tout de suite, parce qu'elle avait de la peine.
Il passa devant la loge.
— Oui, monsieur, elle est chez vous.
11 traversa les jardinets. Maintenant, une alarme plus affreuse le hourrelait. Liliane devait être tombée de voiture pendant une crise ! quelque roue lui avait passé sur la jambe ! la concierge avait cru que la pauvre petite s'asseyait pour se reposer, pour attendre, non! elle avait peut-être la jambe cassée. Éperdu, il poussa la porte de son atelier... Il ne vit, entre les noirceurs plus opaques des piliers d'érable, rien, sinon l'ombre, déserte, et que verdissait çà et là d'une couleur de maladie le mauvais jour d'une lune d'hiver.
— Liliane! mademoiselle ! où êtes-vous?
Personne. Aucune réponse.
— Liliane ! Liliane !
Ah! une petite lueur, glissant sous une tapisserie. Il se rapprocha.
— Vous êtes là ?
— Mais oui ! dit-elle en haussant la voix pour être entendue à travers le rideau. Je m'habille.
— Vous vous habillez !
— Oui. Ça ne vous dérange pas que je m'habille chez vous ?
— Vous vous habillez !
— Mais si vous croyez qu'on y voit, avec cette petite lampe à pétrole que m'a prêtée votre concierge ! Vous seriez bien gentil de lui dire d'aller acheter une livre de bougies, des longues, elles éclairent mieux.
— Alors, il ne vous est rien arrivé?
— Je vous dis que je m'habille. Vrai, ça ne vous dérange pas trop ?
— Non... mais pourquoi?...
— Pourquoi je nvhabille ? Je vous expliquerai. Dépêchez-vous, les bougies. Surtout, n'entrez pas, je suis toute nue...
Et elle jeta un éclat de rire. Il recula, en frissonnant, à cause de la parole qu'elle avait dite (nue l il se souvenait), et à cause du rire. Il ne bougeait plus. Il avait des choses contradictoires dans le cœur et dans la tête. Il pestait contre sa bêtise d'avoir eu peur, en même temps il se réjouissait, après tant d'inquiétude , parce quïl n'était rien arrivé à Liliane, parce qu'elle était là. Mais pour-
quoi s'habillait-elle? De quels habits? Ah! oui, le
paquet dans la loge...
11 sortit pour dire à la concierge d'aller acheter des bougies. Il revint. Elle l'entendit sans doute.
— Eh bieo ?
— On les apporte.
La lune verdissait tout l'atelier. Laveleyne s'assit sur le bord de la table à modèle. Souvent, depuis quelques semaines, il avait honte de luimême, tant il se sentait vide de tout, hormis d'elle. C'est une chose qu'on ne peut pas s'expliquer : avoir une femme, toujours, dans la tète, dans le cœur, dans le sang, dans les mouvements qu'on fait, la sentir dans ce qu'on respire, dans ce qu'on mange, dans ce qu'on boit ; on en arrive à ce point que le temps même vous semble ne plus être sinon durant les heures où on la voit. Elle est réelle pourtant, cette absorption de tout un homme par une créature bonne ou mauvaise ! Lui, il en était à ce degré de néant personnel, qu'il n'eût pas existé, elle n'existant point. Et il n'entrait pas dans la chambre parce qu'elle s'habillait.
— Est-ce que vous m'entendez bien? reprit Liliane.
— Oui.
— Voilà donc l'histoire. Ça ne marche pas du tout, la pièce des Chènevolle, on siffle, on siffle!
On a tort. Il a du talent, Chènevolle. Je le lui ai dit l'autre jour: « Laissez parler Cassin! vous avez du talent. » Ça lui a fait plaisir venant de moi, parce que nous avions causé ensemble quelquefois, et il a bien vu que je ne suis pas une bête, que je me connais très bien en littérature. Mais on siffle! Alors, Chènevolle nous a dit... vous entendez, au moins ?
— Oui, dit Laveleyne, la tête entre les mains, près de pleurer.
Il ne savait pas pourquoi il avait envie de pleurer.
— Alors, Chènevolle nous a dit, après le troisième tableau : « Mes enfants, je savais qu'il n'y aurait pas de souper de centième ! mais il y aura un souper de première. » Et il nous attend, tous, à une heure du matin, au restaurant de la rue Richelieu, vous savez, qui a une spécialité pour les mariages. Toutes les femmes déguisées! pas les hommes. On s'amusera, vous pensez! Et vous savez qu'il est joli, mon costume! Je l'ai déjà mis. il y a six mois, pour une redoute, au cercle des Amusants. Ça ne fait rien, il est encore tout frais. J'ai un peu engraissé, depuis. Mais, n'est-ce pas, ce n'est pas vilain, d'être serrée? ça fait sortir la gorge. Seulement, je ne pouvais pas nr'habiller chez maman, qui bougonne toujours, à cause de ses rhumatismes,
— elle va beaucoup mieux du reste, ce n'était rien du tout! — ni chez Berthe; nous nous boudons, Berthe et moi. Alors, j'ai pensé: « J'irai m'habiller chez M. Laveleyne. » J'ai apporté mon paquet, et je m'habille. Ça ne vous gêne pas?
Il pleurait, silencieusement. Mais pourquoi, pourquoi donc? c'était tout naturel que Liliane parlai comme elle parlait; et il eût été singulier qu'elle s'exprimât autrement. Même c'était gentil à elle, d'être venue chez lui... Cela prouvait qu'elle n'avait pas d'amant, pas d'autre ami... Il se sentait si désolé, à cause de la fête où elle allait, à cause de la façon dont elle parlait de cette fête, et à cause de tout, enfin, qu'il aurait voulu être mort, ne plus rien savoir de ce qui se passe sur la terre.
— Eh bien? c'est tout ce que vous répondez? Vous ne m'entendez pas ?
— Si. si, j'entends...
La concierge annonça :
— Voilà les bougies.
— Voulez-vous me les donner, dites, monsieur? cria Liliane. Je n'y vois pas du tout pour me maquiller.
Il se leva. Il prit le paquet de bougies.
— C'est que... dit la concierge.
— Quoi ?
— Il y a une dame qui demande à parler à mademoiselle.
— A moi ?
— Oui. mademoiselle. Elle a dit : « Vous direz que c'est Mme Berthe. »
Berthe ! Il sursauta. Qu'est-ce que cette femme venait faire chez lui? Il allait ordonner de lui refuser la porte...
— Tiens ! dit Liliane. Voilà qui est drôle, par exemple. Ah! oui, elle savait que je m'habillerais chez vous. Mais qu'est-ce qu'elle peut me vouloir? Faites-la entrer. Elle m'aidera à lacer mon corsage.
— Non î dit Laveleyne.
— Justement, dit la concierge, elle ne veut pas entrer, parce qu'elle ne connaît pas monsieur. Elle attend mademoiselle dans l'allée de la porte cochère.
Il y eut un silence.
— C'est bien, dit Liliane, la voix brève, j'y vais. Elle sortit de la chambre. Bien que l'atelier
fût moins obscur, pâle partout de lune, Laveleyne, les yeux mi-clos, réussit à ne point voir qu'elle était en jupon, très court, et que de son corset noir, bordé de peluche, les petits seins, sous des batistes, s'enflaient un peu, ronds et légers.
— C'est ennuyeux! dit Liliane. Qu'est-ce qu'elle
peut bien me vouloir, Bertheï II fait joliment froid pour traverser les jardins. Ça ne vous fait rien que je prenne voire pardessus ?
Elle prit le pardessus, l'endossa très vile. C'était
exquis, au-dessus de la fourrure sombre, la mignonne petite figure, un peu trop rouge aux pommettes, — à cause du fard, — mais avec les yeux si bleus, et de si vives lèvres roses. Si les anges ont des poupées c'est à Liliane qu'elles doivent ressembler.
Elle revint très vite.
Laveleyne entendit seulement qu'elle jetait à Berthe :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Puis elle ôta le pardessus, rentra dans la chambre, dit de l'autre côté de la tapisserie :
— C'est égal, il ne fait pas chaud. Il faudra se couvrir, en sortant, après avoir danse.
Il s'était approché de la chambre :
— Qu'est-ce qu'elle vous voulait, votre amie ? demanda-t-il , la voix tremblante d'une irritation.
— Elle aurait aussi bien fait de rester chez elle. Qui est-ce qui lui demandait de venir déranger le monde? Elle a cru bien faire, je ne dis pas; mais enfin, c'était bien inutile, à cette heure- ci. Et puis, personne n'y peut rien !
— N'y peut rien ? à quoi ? dit Laveleyne. Liliane ne répondit pas. Il écoutait. Entre ces
menus bruits des mains qui courent sur des étoffes, remuent de petits objets de toilette, il y avait les silences charmants où l'on suppose un doigt occupé à boucler une mèche rebelle; puis il devinait l'inspection, si sérieuse, immobile, décisive, de toute la toilette dans le haut miroir.
— Est-ce que la voiture est là? demanda Liliane.
— La voiture ?
— Oui, en s'en allant, Berthe s'est chargée de m'en envoyer une. Voulez-vous voir si elle est arrivée? C'est ennuyeux d'entrer dans un fiacre avec un costume comme celui-là. Il s'abîmera déjà assez sous le manteau. Au moins, il faudra faire venir la voiture jusqu'à la porte de l'atelier.
Et, sous un chandelier en l'air, elle parut, seule clarté, dans le grand atelier funèbre.
Toute blanche et rose, un haut feutre sur les frisures d'or, et trop de poudre de riz partout, elle avait Pair, si ingénue et si mignarde, — le manteau bleu au bras, — d'un petit ange qui aurait écarté ses ailes pour s'habiller en Pierrette.
Oui, elle était en Pierrette; un pauvre petit costume, ni satin ni dentelle, laine et rubans légers; mais si frais, si clair, si couleur de printemps, qu'il éveillait l'idée de je ne sais quel carnaval pué-
ril et joli en une venelle au mois d'avril. >s'il y avait un bal de l'Opéra dans les îles d'Avalon, la plus jeune des fées, pour y aller, s'habillerait ainsi. Des manches très courtes, du corsage bas, sortait de la peau presque pas grasse, si délicate, si pâle, épidémie de jasmin plutôt que de jeune fille; quand elle leva un bras pour redresser le chapeau trop penché, il vint, de son bras nu, ce presque pas de parfum, plus exquis d'être perceptible à peine, qu'aurait le sexe d'une fleur! Et sous les yeux de Laveleyne, charmé, attristé aussi, Liliane, dans le cercle de sa propre lueur, se piètait joliment, gamine, la lèvre retroussée, l'œil gai d'un défi, en la certitude d'être adorable !
Mais il y eut le bruit de la voiture, dans le jardinet, sur le sable grinçant.
— Bonne nuit, dit Liliane en endossant très vite le manteau bleu. Je n'ai plus que le temps. Vous ne m"en voulez pas de vous avoir dérangé si tard? Je vous remercie. J'enverrai prendre ma robe et le reste. A demain. Je viendrai tout de même, vous savez. Merci, monsieur. Demain, à deux heures.
Et elle s'en allait en courant.
Mais Laveleyne la devança. Il se trouvait entre Liliane et la porte. Il était tout pâle, il tendait les mains, avec l'air de quelqu'un de très triste, qui a peur de demander.
— Oh! je vous en prie!
— Quoi?
— Je vous en prie... répéta-t-il plus humblement.
— Eh bien?
Il dit enfin, très timide :
— N'allez pas...
— Où donc?
— A cette fête!
— Oh! fit-elle.
Elle ne répondit pas autre chose. Il y avait dans l'écarquillement de ses paupières, dans le rond de sa bouche ouverte, et dans ses bras tombants, dans toute elle, une stupéfaction immense : cet ahurissement, qui croit avoir malentendu, d'un enfant à qui l'on dirait, après lui avoir donné un gâteau : « Tu ne le mangeras pas. » Ne pas aller elle, à cette fête? 11 était évident que cela lui apparaissait comme une chose impossible ; à quoi il n'était même pas supposable que l'on pût penser! Et c'était si extraordinaire, une telle idée, qu'après la première stupeur, Liliane eut dans les yeux, en regardant Laveleyne, la pitié, un peu effrayée, que l'on aurait pour un homme qui deviendrait fou.
Il la suppliait du geste et de la parole.
— Je vous en prie! je vous en conjure!
Alors elle n'y put tenir, elle éclata de rire, d'un
rire fou, joyeux, sincère, tout à fait sincère, d'un pire de franche fillette à qui Ton a fait une telle plaisanterie qu'il n'y a pas moyen de ne point se tordre. Et, dans des essoufflements : « Mais, vous ne savez donc pas! C'est un bal, après le souper. Il y aura tout le monde. Et des surprises. Il paraît que Hianchini a dessiné pour Cahuzac un costume de « directeur en faillite » tout en papier timbré! Ce sera joliment drôle. Et Landinier, — son costume de la pièce, mais sans la seconde robe, — nue comme la main! rien que de la mousseline noire, pas même noire, parce que la trame est si claire. Elle peut se permettre ça. Berthe a tort : c'est une belle fille, Landinier. Et puis, on dansera toute la nuit, toute la nuit, toute la nuit! Tenez, c'est trop bête, votre idée! » Pourtant, elle cessa de rire, devint sérieuse, avec l'air presque inquiet. « Ah ! dit-elle, vous n'aimez pas mon costume, peut-être? Vous trouvez que je suis ridicule? c'est pour ça que vous me dites?... » Mais, tournée à demi, elle se vit, au fond sombre de l'atelier, dans la grande glace, et fut éblouie de tout le rose enchantement que lui renvoya le miroir. Le rire la reprit, plus fou! « Vous ne savez pas, mon cher, ce qui vous met de mauvaise humeur? c'est de rester seul, chez vous, tandis que les autres s'amusent. Oh! cette idée que je n'irai pas... Vou-
lez-vous venir avec moi? non? bonsoir. A demain! à demain! » Et, passant d'un mouvement de gamine sous le bras de Laveleyne, elle s'échappa, ne fut plus là, éveilla de son rire les petits jardinets obscurs. Laveleyne entendit, mêlé au bruit des roues qui grincent, sonner, sonner encore, et s'éteindre et s'évanouir le rire, le rire si joli, qui s'en allait, et que tant d'autres entendraient, tant d'autres...
Il se mit à marcher furieusement par l'atelier. Pourquoi donc cette colère? Quelle chose nouvelle, imprévue, était arrivée, dont il eût sujet d'être irrité? Liliane allait au bal, après? Est - ce quelle ne répétait pas, tous les jours, dans l'infâme petit théâtre, avec les marcheuses de Martinelli? est-ce qu'elle n'allait pas se promener avec Berthe? est-ce qu'elle ne dînait pas chez Landinier? Ces choses, il les savait, non qu'il s'en informât, — lâche, il aurait voulu les ignorer, — mais elle les disait, sans en être priée. Ce soir même, n'avait-elle pas figuré, en plein gaz, Dieu sait dans quel costume? Eh bien, alors, puisque, jusqu'à ce moment, il ne lui en avait pas voulu, pourquoi lui en voulait-il, ce soir? Est-ce que l'innocence de Liliane (il croyait à cette innocence, oui, il y croyait tout à fait ;. c'était extraordinaire , mais c'était vrai , cette petite, parmi toutes les saletés, s'était gardée in-
tacte, comme elle était restée exquise, parmi tant
de laideurs : elle avait <l<:s regards, des attitu des paroles, auxquels on ne pouvait se méprendre!) est-ce que l'innocence de Liliane, dans cette fête, aurait plus d'outrages à endurer, plus de périls à courir, que dans les promiscuités des coulisses? non, certes; puis c'était en somme un puéril amour d'être trouvée jolie, de s'amuser, de danser, qui l'entraînait; une espèce de candeur encore. Il n'avait donc aucune raison d'être mécontent. Au contraire, il aurait dû être satisfait qu'elle se divertit, pauvre fillette, dont la vie n'était pas gaie auprès d'une mère malade. Oui, il aurait dû être satisfait... il enrageait! allant, venant, s'arrêtant pour frapper du pied. Mais, pourquoi donc cette colère, enfin? Eh! parce qu'il l'avait vue, tout à l'heure, adorable en son costume rose et blanc, avec sa pâle et fine peau fraîche, qui sentait si bon d'avoir à peine un parfum, et le défi du chapeau sur l'oreille, et toute la jolie fête de sa jeunesse! S'il ne l'avait pas vue ainsi, il n'aurait pas été furieux de savoir qu'elle se divertirait, qu'elle danserait. Mais l'idée que d'autres yeux regarderaient, que des bras enlaceraient ce beau petit corps, — si exquis, là. tout à l'heure, — que tant de monde l'approcherait, l'aspirerait... l'agaçait, le crispait, le mettait hors de lui ! et il était jaloux ! oui, jaloux ! pour la première
fois, mais jaloux à se mordre les poings! Un homme, dans une valse, presserait Liliane contre lui Liliane, corsage bas, manches courtes, aux petits seins menus, gonflés par la danse, et, les bras levés, plus odorante d'un peu de chaleur. 11 n'aurait pas été jaloux de Liliane pareille à un ange digne d'adoration ou pareille à une jeune personne très réservée, à qui on n'ose pas parler d'amour; il l'était de cette hardie et affolante créature, si désirable, ah ! si désirable, et que, pour la première fois, il avait désirée.
Alors, d'une brusque résolution :
— Eh bien! j'irai à cette fête, moi aussi! pourquoi pas? j'irai.
Il remit son pardessus, très vite, sortit, s'arrêta sur le trottoir, attendit une voiture. Une heure du matin; plus tard peut-être ; pas de fiacres, dans la longue rue provinciale où s'éteignaient déjà les rares cafés. Il se souvint d'une station, pas très loin. Mais, tout à coup, cette idée : « Je ne suis pas en habit. » On se met en habit pour ces sortes de bals. Bah ! n'importe. Pourtant la peur d'un ridicule le faisait hésiter; la peur surtout, peut-être, de ne pas paraître à Liliane aussi correctement mis que les autres. Eh bien ! sa maison était toute proche ; il n'avait qu'à entrer chez lui; quelques minutes lui suffiraient à revêtir le vêtement convenable.
Sa femme? elle devait être endormie, à présent, ne
l'entendrait pas: il ferait si peu de bruit. D'ailleurs, si elle s'éveillait, il n'y aurait pas grand mal; il lui expliquerait qu'une invitation imprévue... Il était déjà devant la grille. Un soupir d e •soulagement. Toutes les fenêtres noires. Mme Lav< leyne dormait. Au fond, il aimait mieux cela. Il ne venait de lumière que de dessous la porte d'entrée, -à. cause de la petite lampe qu'on laissait sur la table, les soirs où il devait s'attarder au dehors. Il fit tourner la clé, lentement, lentement, poussa le battant avec précaution, traversa l'antichambre surla pointe des pieds, et, la petite lampe obscurcie d'une main devant elle, monta l'escalier, entra dans sa chambre. A peine entré, il eut un frisson. Il lui avait semblé entendre un bruit, le bruit de quelqu'un qui se retire très vite, furtivement. Il regarda autour de lui. Personne. Il prêta l'oreille. Rien. Certainement sa femme était endormie. Mais s'il l'éveillait, d'un bruit, en s'habillant? Eh bien! après?... Pourtant, cela le gênerait. Si indulgente qu'elle fût, justement peut-être parce qu'elle était indulgente, il avait toujours la peur de la mécontenter. Timide au point que, lui-même, il s'en jugeait risible, il était comme ces enfants très caressés, très câlinés, qui redoutent d'autant plus la gronderie, qu'ils ne furent jamais grondés:
ils s'en font une idée terrible, de la gronderie. Tout à coup : « Ma foi, oui! » se dit-il. Il alla vers une armoire, en tira un frac, un gilet, un chapeau à claque, les mit sous son bras, et, après avoir soufflé la lampe, regagna la porte à tâtons, saisit la rampe, glissa le long de l'escalier plutôt qu'il n'en descendit les marches, traversa le jardin, et se mit à courir, les hardes sous le bras, vers la station de fiacres : il changerait de vêtements dans la voiture, voilà tout.
Et, pendant ce temps, Mme Laveleyne riait, riait, riait ! Car elle l'avait guetté, pas un instant ne l'avait perdu de vue. Ah! le pauvre petit ! Ah ! le mignon ! comme c'était gentil, qu'il fût si enfant, à son âge, et comme il était bon, d'avoir peur de lui faire de la peine. Puis, ce qui la rassurait, c'était qu'il avait emporté son habit noir; il allait dans le monde ! il n'était pas amoureux de quelque mauvaise femme. Elle serait devenue folle de chagrin à la pensée qu'il aimait sérieusement une vilaine fille, indigne de lui. Mais non, il se mettait en grande toilette. Une inquiétude : il ne manquait rien, au moins, à l'habit? on l'avait bien brossé? oui, oui; elle se souvint de l'avoir brossé elle-même. Elle vit son Faustin dans de magnifiques salons tout éclairés de lustres, mieux habillé, plus beau que les ambassadeurs et les princes, et plus fêté, puisqu'il était
un grand artiste. Mais il no prenait pas garde à son triomphe. Il était si modeste. Il ne s'occupait que d'une personne, là-bas, dans le fond d'un salon, très belle, qui, de temps en temps, derrière l'éventail qui va et vient, lui souriait. Une jeune fille? qu'il épouserait? ou une femme, qu'il ne pourrait pas épouser? Une tristesse venait à Mn,e Laveleyne de la crainte que son fils, peut-être, aimait une personne qu'il ne lui était pas permis d'aimer. Mais elle souriait vite, maternelle au point, elle si divinement chaste et si bourgeoisement honnête, de ne point réprouver l'adultère si son fils était l'amant. Et, pensant à ces choses, elle se retournait, contente, dans son lit où il faisait si bon : car le médecin, à cause de la goutte qu'elle avait aux mains, aux pieds aussi — un orteil tout gonflé et luisant — lui recommandait de mettre entre ses draps une bouteille pleine d'eau chaude. Ah! la douce tiédeur, où l'on s'ensommeille si bien, toute seule! Elle se moquait un peu de tout le monde — oui, même de son fils — à la pensée qu'il y a des gens qui aiment mieux dormir à deux, se toucher avec les mains, avec la bouche. Ah! les vilains. Faustin aussi était un vilain! Enfin, c'est la nature qui veut ça... Elle s'endormait... elle avait si chaud... Mais il ferait très froid dans les vestibules, dans les voitures, dans les rues, ce
matin, après les bals. Ah! mon Dieu! elle sauta du lit, prit la bouteille, la porta dans l'autre chambre, la fourra sous les draps de son fils, et, retournée chez elle, dans son petit lit, vite refroidi, elle n'eut point froid du tout, parce que son enfant, après le bal, aurait chaud tout de suite, quand il se coucherait. Les paupières lourdes du somme prochain, elle riait tout bas des reproches qu'il lui ferait, le lendemain, à déjeuner, de s'être, pour lui, privée d'une si bonne chaleur. Et elle s'ensommeilla peu à peu, heureuse, ses rêves rythmés par les valses du salon où on admirait son fils. Si le bon Dieu, à qui, le dimanche, à la messe, et, tous les soirs, en l'habitude de l'ancienne prière, croyait Mme Laveleyne, envoie vraiment de petits anges, au chevet des jeunes filles, à quels séraphins accorde-t-il, comme une récompense enviée même en les éternelles délices du paradis, la gloire de bénir, avec leurs grandes ailes éployées, le sommeil des pures vieilles femmes, semblables a celles-ci ?
Laveleyne courait très vite. Il trouva un fiacre, enfin, près de la gare, sauta dans la voiture, jeta son veston sur la banquette, s'habilla tant bien que mal, dénoua et renoua sa cravate à la lueur dans la vitre, d'un réverbère reflété, se jugea à peu près convenable. Et il ne songeait plus qu'à
IX OMAN CON TKMPflRAIX
une chose : revoir Liliane. Ce désir, qui aura cent fois le tourmenter, aux heures où elle v de quitter l'atelier, l'avait pris, ce soir, le tenait, l'emportait. Il n'essayait plus de s'expliquer pourquoi il voulait la revoir tout de suite, ne se rendait plus compte de l'urgence jalouse qu'avait éveillée en lui la pensée qu'elle serait vue par tant d'autres, décolletée, presque sans manches, et la jupe si courte. Il allait à cette fête, parce qu'elle y était, voilà tout î Et, quand le fiacre s'arrêta devant le restaurant, il eut une peur. Des gens allaient, venaient, parmi des encombrements de voitures : femmes relevant, sous des manteaux, des tulles et des soies flambantes d'un jet de gaz, hommes arrondissant un bras, le collet du pardessus plus haut que les oreilles ; et le tumulte du chasseur jetant dans la nuit de la rue mouillée des prénoms de cochers ou des numéros de fiacre. On s'en allait, la fête était peut-être finie, il arrivait trop tard, à cause de ce maudit habit! Il ne reverrait pas Liliane, déjà partie, rentrée chez sa mère, ou invitée à quelque souper plus intime par Berthe ou Landinier. Par Berthe! c'était pour prévenir Liliane d'une partie projetée, que Berthe était venue chez lui. Oh ! cette femme ! c'était elle qui perdait Liliane. Mais non, non, rentrée chez sa mère, ou dans le bal encore. Il sauta de la voiture,
cria au cocher : « Je vous garde! » monta le large escalier, entendit venir à lui des bruits de musique et de planchers ébranlés par les danses.
Liliane n'était pas partie, puisqu'on dansait encore.
Elle aimait tant la valse.
Il se souvint de ce mot. Comme elle était mignonne ! ah ! la chère petite.
Son pardessus mis au vestiaire, il entra dans la longue salle, il reçut en pleine face, — comme le soufflet d'une main longtemps trempée dans quelque énorme et sale cuvette où se seraient égouttées des éponges laveuses de toutes les débauches et de tous les maquillages — l'odeur surchauffée du bal finissant.
Les véritables artistes, femmes ou hommes, celles ou ceux qui chanteront demain, les quelques critiques, invités par cérémonie, qui firent à Chènevolle — « un homme de lettres en somme, » et qui n'avait de chance au théâtre ; ce qui redoublait l'estime — la politesse d'une rapide présence, étaient partis depuis longtemps ; mais l'enragement d'être à l'heure où bientôt l'on ne s'amusera plus exaspérait les gens restés là: petits rôles, figurantes, et les troisièmes ténors, et les employés du théâtre, et les petits journalistes des petits journaux, prometteurs d'une ligne dans les Echos en échange d'une main
sous la jupe, tous les désireurs de ne pas reuti cause, les femmes, du lit sans amant qui pay< cause, les hommes, du lit sans maîtresse gratuite. El ils espéraient encore, dans la saoulerie du Champagne bu au buffet et des sueurs respirées partout, elles, des salaires qu'elles s'efforçaient de provoquer par l'impudence des offres, eux, des complaisances qu'ils sollicitaient par des offres aussi dont la banalité libertine n'a plus rien de tentant. Les femmes, par instants, se décourageaient, après un regard sur toute la salle : « Tu sais, ma chère, plus rien que des pannes ! » mais les hommes, en cette illusion que perpétue le désir, ne perdaient pas espoir : il y a, après les manteaux repris aux vestiaires, le hasard delà voilure vite ouverte, sous la pluie, et, peut-être, « si son amie ne l'attend pas!... » D'ailleurs, tous, ces hommes et ces femmes exultaient, convaincus de leur joie, peut-être! Il y avait parfois, dans un coin de salle, des jaillissements de rire, avec des frappements de mains, tant c'était gai, sur le drap des pantalons, et des retournements de jupes, les poings aux hanches, parce que c'était à se tordre. « Non, ce qu'il est drôle! » Puis le premier accord d'une polka jetait à l'épaule d'un habit noir les premiers bras nus, qui se trouvaient là. Même prendre la taille sous la jupe n'était pas interdit.
Quand on s'amuse! Seulement, ça ne prouvait rien pour tout à l'heure. Landinier qui, par camaraderie, était restée très tard, quoique femme chic, se montrait vraiment extraordinaire; la moitié de sa jupe de crêpe noir pendait à un candélabre, balancée par le vent des danses, l'autre moitié, rejetée derrière le dos comme une cape andalouse, laissait tout nu son maillot de soie grise si transparent qu'il était rose ! Et elle se promenait à travers les groupes, toute sa tignasse noire noircie encore du jais qui surchargeait les torsades, en se donnant de grands coups sur ses forts bras nus, comme un lutteur forain qui fait valoir ses biceps ; sa large bouche, sous ses lèvres un peu moustachues, avait l'impudence d'une obscénité béante et saignante. « Non. ce qu'elle pose, dit Berthe, parce qu'elle se croit bien bâtie! » Ce fut le signal d'une farce. On empoigna Landinier : deux hommes par les jambes, deux femmes par les dessous des bras, et on la balança dans l'air, criante et se démenant, des coups de talons dans le dos des hommes, les mains accrochées aux chignons des femmes; et, comme l'orchestre commençait une mazurka, les porteurs et les porteuses se mirent à tourner en dansant sous le lustre que Landinier, ayant pris son parti de la facétie, et contente peut-être d'être vue, presque toute nue, en l'air, éventait du lambeau de sa jupe de
crêpe; et il y avait, dans ce tumulte de tout le bal, hiirrah! des ollè ! toutes les exclamations! sources des crieurs trop gris pour trouver des mots. Mais d'autres femmes envièrent la gloire de Landinier. L'une, très grosse, blanche, énorme, qui s'avançait en un dandinement d'oie sous de la mousseline d'odalisque, proposa d'organiser une glissade. Ça, oui, c'était une idée, l'orchestre jouerait le ballet du Prophète! « Le Prophète! le Prophète! le Prophète ! » Les uns comprenaient pourquoi ils criaient cela, les autres non. Le piano obéit, la glissade commença. Jeu peu compliqué. Une femme, — ce fut d'abord l'énorme odalisque, — s'asseyait sur le derrière, chaque main dans la main d'un patineur qui l'entraînait sur le parquet glissant, et, quand elle était bien lancée, les hommes la lâchaient, laissant au hasard de quelque culbute le soin de montrer, de chair, ce qu'il fallait pour plus de rire imbécile, ou d'imbécile rut. Et des femmes se précipitaient : « A moi! à moi! à moi! » Rouler sur le parquet, tomber n'importe comment, de la peau nue au-dessus de la jarretière et entre la soie des pantalons, rien de plus drôle! Il y eut une grande fille maigre, qui dit : « Moi. je fais le saut périlleux. Seulement, mes jupes, ça me gêne! » Alors : « Pas de jupes! enlevez les jupes! le saut périlleux! sans chemise! » Mais Landinier inter-
vint. Descendue des épaules qui lui firent danser la mazurka sous le lustre, elle était très sérieuse, très convenable. « Vous savez, mes enfants, ça, c'est trop; on peut s'amuser, en restant comme il faut. Moi, d'abord, je m'en vais, si on ne se tient pas bien. » Et elle avait l'air convaincu. Ses reproches firent sensation. Des femmes chuchotèrent : « Elle a raison. » On la respectait, parce qu'on disait qu'elle était très bien entretenue. Un sénateur, qui ne venait que quatre fois par mois. Et, sauf un reporter d'un journal belge, qui dit, en haussant l'épaule : « Ah bien! s'il y a des gêneuses! » tout le monde devint très réservé; il y eut une rédowa où les couples, lentement, s'enlaçaient à peine, les poitrines loin des poitrines, comme dans un bal du grand monde.
Mais, des petits salons, voisins de la grande salle, venaient des éclats de rire, et tous les mots de la débauche ivre.
Là. près d'un buffet, trônait Cahuzac. Il portait, en effet, le costume dessiné par Bianchini. Ce directeur-symbole (le mot fut trouvé par un chroniqueur illustre venu vers une heure du matin, sorti tout de suite, par souci de sa dignité et légitime terreur de la pituite matinale), ce directeur-symbole était vraiment habillé de papier timbré! ou de soie, tendrement azurée, imitant le bleu pâle des
assignations cl des significations de vente. El il
disait, saoul, mais triomphant : « Il n'y en a pas un de mes confrères qui oserait porter ce costumela! parce qu'on dirait que c'est son habit de tous les jours. Mais moi, on sait que je ne dois rien à personne! » Or, le lendemain, il devait être interrogé, au parquet, à propos des dépôts des ouvreuses, disparus. Escroquerie? parbleu. Et des femmes faisaient queue, — lui vautré devant le buffet, — pour s'asseoir sur ses genoux. Car, ruiné moqué, pas cinq francs dans la poche, et acculé à l'immédiate faillite par le « four » de ce soir, il était le directeur! c'est-à-dire ce pouvoir mystérieux, incomparable, ineffable, le seul qui ressemble à la toute-puissance d'un Dieu qui consentirait à être son propre pape. Il y aurait eu là, en ce moment, tous les décorateurs (pas payés par Cahuzac ! ) tous les costumiers (pas payés par Cahuzac!) tous les petits rôles, crevant de faim (grâce à Cahuzac!) tous les machinistes (à qui Cahuzac devait six samedis!), et il y aurait eu là aussi tous les artistes de province à qui Cahuzac avait promis des rôles, et toutes les filles de son théâtre, bousculées, sur la chaise longue, avec cette parole : « Je te ferai ajouter une réplique au trois!... » eh. bien! même après l'évidence qu'on ferait, demain, trois cents francs de recette, et que personne ne serait payé,
jamais, jamais, jamais, tout le monde se serait empressé autour de Cahuzac, les hommes avec des poignées de mains non dénuées de respect, les femmes avec des caresses non dépourvues de vénération, parce qu'il était, encore, le directeur! Et c'est ce mot « directeur » (avec la vision d'un cabinet où un homme, assis dans un fauteuil, le chapeau sur la tête, demande : « Vous avez désiré me parler? ») c'est ce mot qui remplit d'épouvante et de religion une multitude d'êtres , de qui le plus infime, — le plus infâme même, — ■ vaut encore, certes, cent fois mieux que l'homme qui ne salue pas, assis, dans le fauteuil!
Dans les petits théâtres surtout, où l'auteur est une personnalité négligeable, où les premiers rôles ont les mêmes appointements et les mêmes droits que les plus humbles des comparses, — égalité dans le néant, — la suprématie du directeur s'érige jusqu'à des tyrannies qui satisferaient la rêverie des Héliogabale et des Commode. Même après la banqueroute, même pendant Mazas, il reste le directeur, parce qu'il le fut et peut le redevenir ! Leurs plus zélés chambellans se montrent cruels aux empereurs déchus, mais non les plus mal partagées de leurs victimes aux directeurs faillis ; le pire d'entre eux garde pour admirateurs et pour défenseurs; tous ses créanciers et toutes ses dupes.
El dès qu'a reparu Celui qui fut assis dans le fauteuil, dès qu'il s'y est assis de nouveau, on le vénère. Aucune honte n'a pu porter atteinte à son prestige, parce que '•' prestige, ici, émane delà fonction non de l'homme qui l'exerce. Le prêtre, même indigne, demeure sacré, le directeur aussi! et l'on est bien engagé, par un mauvais directeur, comme on est bien ordonné, par un mauvais évêque; l'engagement, pour le comédien inconnu ou médiocre, réduit aux hasards des tournées, étant quelque chose comme l'ordination pour le séminariste. Puis, — majesté qui incline à la génuflexion, — il y a dans le théâtre, comme le Suisse dans l'église, le Garçon de bureau, pas payé lui-même, mais imbu de la dignité d'être celui qui représente le directeur, et disant : « M. le directeur n'est pas visible. » Oui, invisible, comme Dieu!
Donc, Cahuzac triomphait. Né près des Pyrénées, il disait un jour : « Il n'y a plus de jupes. » Il avait raison. Il n'y en avait pas, ou presque pas, en ce moment, autour de lui, près du buffet; et, renversé sur sa chaise, s'y tordant tout escaladé de femmes, il avait un peu de l'air de ces faunes bistournés et écartelés en ceps de vigne, où des peintres erotiques accrochent de remuantes grappes de nymphes nues!
Cependant, Liliane?
Laveleyne la cherchait, de salle en salle, n'ayant pas même pris le temps de serrer la main à Chènevolle. Et il errait, l'air d'un fou, heurtant les danseurs. On trouvait qu'il aurait bien pu demander pardon, quand il avait bousculé les gens. Qu'est-ce que c'était que ce monsieur-là? car on connaissait peu son visage. Si quelqu'un avait prononcé son nom, il y aurait eu au moins sept ou huit de ces dames qui seraient venues lui demander : « Oh! vous ferez ma photographie, n'estce pas ? » Il cherchait toujours, ne parlant à personne. Il venait, s'en allait, revenait...
Il s'arrêta, ravi.
Liliane valsait, avec qui? avec une petite fille; oui, la petite Marcelle, qui jouait un rôle de génie dans la pièce de Chènevolle.
Et ce fut pour Laveleyne un grand apaisement. Car, enfin, n'est-ce pas, Liliane aurait pu danser avec l'un de ces hommes, ou avec l'une de ces femmes; elle aurait pu aussi jouer à la glissade, comme l'énorme odalisque, se faire enlever vers le lustre, comme Landinier; non, il y avait une enfant dans le bal, elle dansait avec cette enfant. C'était très gentil, très gentil. Et cela prouvait bien, malgré tant d'apparences... Il la contemplait, toujours plus ravi. Elle n'avait pas l'air, non, d'une jeune femme qui valse, mais, vraiment, d'une
fillette, aux soirées de pension, qui tourne, tourne, tourne, avec tant d'ingénu plaisir! Le seul enchantement de danser pour danser allumait ses yeux purs. Et voici qu'il n'avait plus du tout le mauvais désir et la colère qu'avaient fait naître en lui le costume trop décolleté et trop court. Il regardait Liliane et Marcelle. Celle qui n'avait que douze ans ne lui semblait presque pas plus jeune que l'autre; on eût dit d'une petite sœur avec sa sœur à peine aînée.
Mais Landinier, brutalement :
— Tu sais, tu vas lâcher cette gamine !
— Hein? dit Liliane, sans cesser de danser, une moue de défi aux lèvres.
— Je te dis !...
— Quoi donc?
Elle s'était arrêtée.
— Je te dis que tu vas la lâcher !
— Si ça me plaît ! dit Liliane.
Landinier leva la main pour un soufflet. Alors, Liliane se jeta sur elle, les dix ongles en
avant.
Mais Cassin , dans un tumulte de femmes précipitées, s'interposa, avec la bonhomie conciliante de sa vieille ivrognerie.
— Voyons! voyons! qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a, cria Landinier (Berthe la retenait par
les épaules), que je ne veux pas qu'elle danse comme ça avec Marcelle
— Ah ! tu ne veux pas ! tu ne veux pas !
Mais Liliane ne put achever; suffoquée de rage, le gosier battant de glouglous, elle tomba en arrière, tout de son long, battit le parquet des talons et du crâne.
Laveleyne s'était rué! une main lui empoigna l'épaule.
— Eh bien! dit Chènevolle, qu'est-ce que tu as?
— Laisse-moi! tu ne vois donc pas !...
— Je vois que tu es un imbécile ! Il y a une heure que je te suis, que je te regarde. Tu es pâle comme un mort. Viens. Veux-tu t'en venir? Veuxtu sortir d'ici?
— ±son.
— Ah! tu viendras.
Et, d'une violente poussée, il le fit entrer dans le petit salon, désert à présent: tout le monde, à cause du tumulte dans la grande salle, avait quitté le buffet.
— Assieds-toi là, tout de suite! et causons! dit Chènevolle, brutal.
L'autre tomba sur une chaise.
— Alors, c'est vrai, ce qu'on raconte? qu'elle va chez toi tous les jours, et que^u l'aimes, sérieusement? allons, réponds.
— Non, non. laisse - moi... tu n'as donc pas vu?...
— Eh bien ! elle a une attaque de nerfs. Ap] Ce n'est pas la première fois que ça lui arrive; elle avait des attaques de nerfs, tous les deux jours, pendant les répétitions. Qu'est-ce que ça te fait qu'elle se roule sur le parquet? va. va. elle n'en mourra pas.
Laveleyne haletait; il se dressa tout à coup.
— Liliane! cria-t-il.
Mais Chènevolle s'était jeté devant lui.
— Je t'empêcherai d'être ridicule. Ainsi, lu l'aimes?
Laveleyne n'osa pas répondre d'abord; il détourna la tête, bégaya...
— Pourquoi penses-tu... je, je ne...
— Tu l'aimes! eh bien! tu es trop naïf! Etre l'amant de Liliane, ce serait déjà bête, car. gentille, rien de plus, mais, l'aimer, ah! voilà une bonne stupidité, par exemple !
Laveleyne dit :
— Je ne suis pas son amant.
— Alors, c'est encore plus bête! Mais, grand niais, tu ne sais donc pas...
— Si, si, je sais... beaucoup mieux que tout le monde! elle n'est pas ce qu'elle paraît; elle est très honnête, oui, honnête. Je l'ai observée, étudiée...
— Tiens! tu as quinze ans! Mais elle a couché avec tout le monde, cette fille-là !
— Chènevolle!
— Avec Cahuzac, pour qu'on lui donne un pas dans le ballet.
— Tais-loi!
— Avec Cassin ! pour ne pas être mise à l'amende.
— Tu vas te taire!
— Et avec Martinclli !
— Non!
— Et avec Berthe ! et avec Landinier ! et avec le baryton! et avec le chef machiniste! et avec tout le monde!
— Et avec toi? grinça Laveleyne.
— Et avec moi, dit Chènevolle, tranquillement. Maintenant prends ton pardessus, et va te coucher.
Mais Laveleyne s'était lancé sur lui, et lé prenait au cllet, les yeux sanglants!
— Ah! Faustin! dit l'autre avec tristesse. Laveleyne le lâcha, retomba sur la chaise. Il
regardait autour de lui, les yeux d'abord terribles, puis vagues, puis hagards; il avisa, sur le buffet, une bouteille de fine Champagne, à moitié vide, la saisit, commença de boire, furieusement, à même le goulot.
— Va, va, dit Ohènevolle, grise-toi, saoule-toi,
ra te fera du bien! et, quand tu seras ivre, nous emmènerons deux ou trois marcheuses, et elles danseront toutes nues sur la table, en cabinet particulier. Mais, sacrebleu, fiche-nous la paix avec cette gamine, qui se fiche de toi depuis un mois. Et, pendant que Laveleyne avalait l'eau-de-vie par sursauts dégorgées, Chènevolle, marchant d'un mur à l'autre :
— Aussi, c'est de ma faute! Tu n'es pas un homme comme les autres; tu as des innocences qui ne semblent pas possibles; il y a des moments où je crois que tu as du génie, tellement tu es bête ; je n'aurais pas dû aller te chercher pour dessiner les costumes de ma pièce, d'autant plus que tu les aurais fort mal dessinés. Mais, non, ce n'est pas de ma faute. Ta femme me disait toujours : « Emmenez Faustin! il manque de distractions! je suis si vieille! emmenez-le! » J'ai cru bien faire. Qui est-ce qui aurait pu s'imaginer que tu serais assez dadais pour prendre au sérieux cette petite sournoise? Parions que tu la fais poser pour tes saintes et pour tes séraphins, et que tu la prends, véritablement, pour une sainte et pour un séraphin? Mais, serin que tu es, tu ne vois donc pas que tu as été assez imbécile pour crever de faim devant l'un des « plats du jour » de l'entremetteuse d'en
face ! C'est avec d'anciennes petites bouquetières du boulevard extérieur qu'on fait ces anges-là. A sept ans, ça enrageait d'être trop gamine pour entrer dans la salle de bal du Moulin-de-la-Galette, mais ça faisait les allées du fond, le long des planches. Elle, non, je sais, élevée en province. Mais tiens, demande à Cassin, qui la connaît depuis longtemps. Il t'en contera de belles, Cassin! Allons, plus vite que ça, finis ta bouteille d'eaude-vie, si ça t'amuse d'être saoul, et viens souper. Ou, plutôt, rentre chez toi. Qu'est-ce que tu fais ici, grand enfant? « Do! do ! l'enfant, do! » Veux-tu bien aller te faire mettre au lit, non, au berceau, et tâche de rêver à des sainte Agnès et à des sainte Ursule, pas ressemblantes à Liliane ! car, si elles lui ressemblaient, défie-toi : c'est qu'elles
descendraient d'un paradis à gros Eh bien! où
vas-tu ?
En effet, Laveleyne était debout. Mais il ne se dirigeait pas vers l'escalier, il marchait livide et souriant, vers le salon où râlait — le piano esquinté, le pianiste éreinté, — l'agonie du bal.
— Je te demande où tu vas ?
Laveleyne sourit, plus doucereusement. Ces sourires-là, dans l'ivresse, sont inquiétants; on ne sait pas si l'homme qui sourit de la sorte va éclater de rire ou va tuer quelqu'un.
— Parleras-tu? qu'est-ce que tu veux faire? Laveleyue dit, très tranquille, l'œil trop fixe
pourtant, et avec ce sourire toujours :
— Je veux...
— Quoi?
— Faire comme Martinelli.
— Hein?
— ... Comme Cahuzae.
— Tu dis?
— ... Comme Berthe, comme Landinier, comme Cassin, comme toi! je veux...
— Faire une sottise, sûrement.
— Mais non ! mais non ! je veux...
— Explique donc ce que tu veux, animal?
— Coucher avec Liliane ! comme tout le monde !
Et il entra dans le salon.
Chènevolle ne le suivit pas, il pensait : « Au fait, c'est peut-être la meilleure solution ; un ange comme Liliane, entre deux draps, c'est tout de suite une femme à qui l'on dira le lendemain matin, très pressé de rentrer chez soi : « Tu sais, tu trouveras au rebord de la pendule... au revoir, mignonne, adieu! » Puis, Chènevolle avait atteint la limite du dévouement dont il était, cette nuit, capable. Il fallait qu'il songeât à soi-même. Sa pièce était tombée, ne se relèverait pas. Eprouvait-il
quelque tristesse de cet insuccès? non, mais de lavoir mérité. En cet artiste découragé, — demeuré artiste, du moins dans les petites choses, par une habitude d'esprit plutôt que par une généreuse résolution, — il subsistait assez du poète de jadis, pour qu'il méprisât, d'un mépris où il y avait de la haine, son œuvre bâtarde, niaise, nulle, qui n'osait même pas être totalement inepte ; et il s'en voulait autant d'y avoir été un vaudevilliste insuffisant que d'y avoir été un poète incomplet. Il subissait, par saite d'un sentiment d'équité qui tourmentait étrangement cette âme médiocre, la double impression que, d'une part, il avait avili, en le transportant en d'abjectes contingences, ce qu'il reçut peutêtre d'âme divine, et qu'en même temps il avait usurpé , sans l'excuse du triomphe sublime même sur les tréteaux, surtout sur les tréteaux, la part d'attention boulevardière à laquelle ont droit ceux qui n'ont d'autre fonction que de la provoquer et d'autre espoir que d'en toucher, très légitimement, les redevances! 11 était une espèce de faux Shakspeare, qui a peur d'être le pick-pocket de Clairville. Son « four » au théâtre de Cahuzac le souffletait de ces deux reproches : « Qu'est-ce que tu es venu faire ici, puisque tu étais un poète ? » et « de quel droit es-tu venu ici, puisque tu n'es pas un vaudevilliste? » et le sentiment de son am-
biguïté Le rendait si humble qu'il ne se révoltait
point contre les sifflets et les huées de ce soir. Il ne s'accordait même pas la consolation suprême de croire qu'on lui fut sévère ou hostile. Puis, autre tourment : par bravade d'auteur sûr d'être sifflé, il avait commandé ce souper, cette fête, et il avait à peine de quoi les payer — car il y avait eu des suppléments ! — en mettant au Mont-de-Piété les bijoux de Micheline. Micheline? oui, la maîtresse de jadis, canotière devenue bas-bleu, bas-bleu devenue cordon bleu. Une maîtresse qui s'achève en cuisinière! destinée réalisée par les femmes prudentes. Et Chènevolle n'était pas bien sur qu'elle consentirait à les mettre au Mont-de-Piété, ses bijoux. De sorte que , jointe à l'amertume de l'humiliante soirée , l'inquiétude de la dette le détournait un peu de la miséricorde que lui causait la déchéance de Laveleyne; après avoir dit à la dame de comptoir à demi-dormante : « demain, l'addition, chez moi » et jeté sur l'assiette les cinq louis de pourboire qui font illusion. il s'en alla en bougonnant dans son paletot relevé : « Jolie soirée ! un four ! deux mille francs de fête ! Cahuzac en faillite ! Dix représentations ! et Micheline qui m'empêchera de dormir en me faisant une scène ! » Cette scène l'épouvantait. S'il lui était resté de l'argent, il aurait été se jeter sur
le lit de quelque fille. Mais, non, après le pourboire, dix francs. Il s'en alla à pied, par économie; il n'y avait peut-être pas de quoi déjeuner chez Micheline.
Laveleyne entrait dans le salon. La querelle depuis longtemps apaisée, on ne voyait que des gens prêts à partir, pardessus sur l'habit, manteaux sur les robes et les maillots; et, près des portes, on se disait : « Eh bien, au revoir, à bientôt ! — Non, tu sais, pas demain, je suis éreintée. — Enfin un de ces jours. Envoie-moi une dépêche! » Mais Liliane, tout à fait remise, était encore là, sur les genoux de Cassin.
L'envie d'empoigner cet homme, et de le jeter par terre, et de lui faire, d'un genou sur l'estomac, jaillir l'âme dans un vomissement! Mais, non, non. « Je suis tranquille, je sais ce que je fais ; Chêne voile a raison, il ne faut pas être ridicule. » Il marcha vers Liliane qui, toute rose et toute blanche, l'air d'une vierge pas éclose. tapotait de ses deux petites mains les joues du deuxième régisseur, en disant : « Toi! tu es gentil. Oui, tu sais, c'est très gentil, ce que tu as fait; tu m'as défendue! Est-elle bête, cette Landinier. Dis, Cassin, ce n'est pas M. de Monpoul qui aurait voulu d'une femme comme ça! » Et Laveleyne s'approchait, souriant, très correct, en habit noir ;
même Le nœud de sa cravate, pour avoir été fait devant une vitre de voiture, n'était point si mal. Elle se retourna.
— Tiens! monsieur Laveleyne, dit-elle, sans descendre des genoux de Cassin ; ça, c'est aimable, par exemple. Mais, comme vous êtes venu tard! On s'est joliment amusé. Seulement, Landinier n'a pas été gentille, demandez à Cassin...
Cassin se leva. Il était toujours ivre, mais il était toujours digne. Sa large face de lune sale exprima, à l'aspect de Laveleyne, l'obséquiosité la plus parfaite. Sait-on ce qui peut arriver ! il prêterait peut-être de l'argent à Cahuzac, ce peintre célèbre, qui était amoureux de Liliane. Même Cassin jugea bon d'expliquer l'abandon de la petite sur ses genoux : « Il y a si longtemps que je la connais, c'est comme ma fille! « dit-il, ignoble, et il s'en alla.
— Mademoiselle... dit Laveleyne.
— Ah! bien, vrai, dit-elle, je suis contente de vous voir. C'est pour moi que vous êtes venu"?
— Sans doute...
— Et?
— Et... si vous voulez... nous partirons ensemble.
Elle le regarda, un peu étonnée.
— Oh! je veux bien, dit-elle.
Mais elle ajouta :
— Tout de suite?
— Oui, tout de suite...
— C'est que...
— Quoi donc?
— C'est que je voudrais... une dernière valse.. . Elle regarda autour d'elle la salle presque
vide; le pianiste, saoul de sommeil, ballait de la tête vers le pupitre; un dernier jeune homme, maigre, morne, en habit loué, regardait la disparition des femmes, en songeant, d'un long nez, au grabat solitaire.
— Ma foi, dit-elle; allons-nous-en. Ah! c'est tout de même très gracieux d'être venu me chercher.
Et elle se hâta vers le vestiaire encore encombré de gens , lui la suivant de gestes à la fois protecteurs et menaçants, et l'œil si hagard, — par instants si terrible, — que les garçons auraient pris garde à lui, s'il n'avait pas ressemblé, tout simplement, à quelqu'un qui a trop bu. Enfin, ils descendirent, elle emmitouflée dans son manteau bleu d'où sortait, avec une joliesse de fleur, sa petite frimousse rosée, lui, le pardessus au bras, n'ayant pas songé à le remettre. Ils n'eurent pas de peine à trouver, parmi les derniers fiacres peu
Qombreux; la voilure qui attendait ùaveleyne;
•lins la stupeur de L'immense déception et de l'alcool bu au goulot, il avançait, comme en une lucidité de somnambule. Elle monta dans la voiture, il la suivi! après avoir donné son adresse; et déjà Liliane, frileuse, se pelotonnait dans un coin. Mais, tout à coup, dès que tournèrent les roues, il la saisit, la leva, l'assit sur ses genoux, se mit à la toucher sur tout le manteau, avec des mains et des lèvres furieuses, et il l'étreignait, et de sa bouche mordante, où avortaient des paroles, des cris, — cris, paroles de colère ou d'amour, — il lui baisait les joues, les cheveux, la nuque. Elle se laissait faire, pas fâchée, disait seulement, quelquefois : « Je vous prie, pas dans le cou., je suis si chatouilleuse... » Et elle se serrait contre lui, se réchauffant, contente, avec un petit frémissement de bien-être, d'avoir moins froid. Mais, après une morsure dans un sanglot, il l'écarta violemment, se retourna vers la vitre, la tète entre les mains, ne bougea plus. Elle ne parut pas plus surprise d'être lâchée, qu'elle ne le fut d'être étreinte, elle dit seulement en se rasseyant à sa place : « Oui! oui! c'est que vous n'avez pas l'habitude de boire, » Et elle se mit à bavarder, écoutée ou non, pour passer le temps du chemin. 11 n'y avait pas à dire, on s'était joliment amusé
toute la nuit. Elle n'avait pas manqué une danse ! Un seul ennui : cette scène de Landinier, à cause de Marcelle. « Je vous demande un peu ce qui lui a pris de ne pas vouloir que je valse avec la petite? » Au fond, elle était bonne fille, Landinier, et Berthe aussi, et toutes les autres aussi étaient de bonnes camarades. Mais une chose leur manquait, l'éducation. « L'éducation, c'est énorme! » On voyait qu'elles étaient des filles de concierges ou de marchandes des quatre saisons ; les exemples dune famille, la fréquentation, quand on est toute petite, de gens du monde, il n'y a rien qui remplace cela. Et les fêtes n'en seraient que plus agréables, si tout le monde avait de bonnes manières, si personne ne disait de vilains mots. « J'en ai vu, des soirées, à Nancy, dans la haute bourgeoisie ! » On s'amusait, mais on observait les convenances. Il y avait aussi les bals à la préfecture, où sa mère la conduisait. Le marquis de Monpoul n'y venait pas parce qu'il était contre la République, à cause de son frère qui avait été l'ami de l'empereur. « Mais, des femmes, n'est-ce pas, n'ont pas à s'occuper de la politique? Et nous allions chez le préfet, maman et moi. Je me rappelle de la dernière fois : Maman avait mis une robe de soie paille; le paille va très bien aux brunes; on peut dire qu'elle était la reine du bal, avec ses
belles épaules. Vous ne pouvez pas vous imaginer
comme maman était jolie en ce temps-là. On l'appelait la belle madame Forli! Et si distinguée! Le marquis de Monpoul, quand il la rencontrait à la promenade, lui disait toujours : « Votre Altesse daignera- t-elle accepter mon bras? » C'était vrai, elle avait l'air d'une princesse. Moi, on m'avait habillée de mousseline de l'Inde avec une ceinture bleue, et des nœuds bleus aux épaules. Vous pensez, j'étais toute gamine. Ça ne faisait rien, on m'invitait à danser. Et puis, à minuit, j'ai grimpé sur un tabouret, pour réciter une pièce de vers. Je récitais bien, allez! et tout le monde m'embrassait parce qu'on trouvait que j'avais l'air si mignonne, si modeste... »
Elle s'interrompit.
— Mais, dit-elle, où est-ce que nous allons ? Laveleyne n'entendit pas ou ne voulut pas répondre.
Elle reprit, la voix un peu inquiète :
— • Est-ce que nous allons chez vous ? oui ? nous
allons chez vous? à votre atelier?
Elle réfléchit un instant, eut un petit rire après
un frisson, dit tout bas :
— Ah! non, par exemple, avec un froid pareil! Et, le carreau vite baissé, elle jeta quelques mots
au cocher, qui grogna, et tourna tout de suite dans
une rue à droite. Laveleyne n'avait pris garde à rien; il demeurait inerte, comme en une stupeur d'ivrogne. Liliane se rassit, ramena son manteau sur sa jupe courte (il était entré de l'air froid), dit en se rencoignant : « Je dois avoir le bout du nez tout rouge ! » Elle tira de la poche du manteau, le miroir et la houppette, essaya de se mirer dans le miroir, la houppette dans l'autre main ; elle attendait une clarté de réverbère. Vraiment. il le faisait exprès, ce cocher, de passer dans les rues peu éclairées. Elle soupira. A tout hasard, elle se frotta de la houppe le nez peut-être rougi, et elle remit dans sa poche tous les menus ustensiles.
Eh bien ! malgré tout (elle se remettait à jacasser . les plus jolis bals, à son idée, c'était ceux qu'on donnait au couvent, deux ou trois fois chaque année, pour les grandes fêtes ; la supérieure, encore jeune, était excellente ; elle n'était pas comme les vieilles sœurs toujours renfrognées : elle comprenait les choses, elle voulait qu'on eût du plaisir après avoir bien travaillé, et elle organisait des soirées dansantes où on invitait les parents des élèves. « Moi, de toute la semaine, je n'en dormais pas! » On dansait dans le réfectoire, illuminé avec des lanternes vénitiennes ; on apportait les cierges de la chapelle pour qu'il y eut plus de lumière. Les élèves
étaient divisées en trois couleurs : les pensî habillées en blanc ; les demi-pensionnaires en bleu : les externes en rose. El il y avait des farandoles, une élève bleue après une blanche', une rose après une bleue, puis une blanche encore, et ainsi de suite. El entre les danses on servait de l'orgeat, de la groseille; une fois il y a eu des glaces; c'est M. de Monpoul qui les avait envoyées. « Mais vous ne savez pas ce qu'il y avait de plus joli ? c'était qu'après le bal, quand on s'était bien amusées, eh bien ! nous nous mettions toutes sur trois rangs, le rang blanc, le rang bleu, le rang rose; et nous chantions un cantique à la Sainte-Vierge, devant le piano. C'était maman qui tenait le piano; moi, parce que j'avais une très jolie voix — c'est vrai, très jolie — je disais un solo. Les parents étaient bien contents, et on m'applaudissait ! pas seulement à cause de la voix, à cause du sentiment que je mettais dans ce que je chantais. Le sentiment, c'est tout. Ça, on dira ce qu'on voudra, la religion, je trouve que c'est une chose sérieuse. M. de Monpoul me le répétait bien souvent : « Xe te moque jamais de la religion, Lili ! » C'est sur, oui, quand on a bien réfléchi, on se doute que ce n'est pas vrai tout ce qu'on vous raconte du bon Dieu, du Paradis, de l'autre monde, et, au fond de soi, on en pense ce qu'on veut. Mais
il faut songer quïl y a le peuple, les pauvres gens qui ont besoin de consolation ; il n'y aurait pas tant de grèves, si les ouvriers allaient à l'église. D'ailleurs, moi, je ne suis pas athée. Pourquoi sont-ils athées, ceux qui le sont? Est-ce qu'ils en savent plus que les autres ? Tout ce qu'ils racontent n'empêche pas qu'il y a peut-être quelqu'un, là-haut, qui s'occupe de nous, qui veut que nous soyons honnêtes. Papa, quand il avait fini, le soir, déjouer du violon, ou du flageolet, près de sa fenêtre, levait le rideau et disait en regardant le ciel : « Les étoiles ne bougent plus, mais si tu les avais regardées tout à l'heure, petite, tu aurais vu comme elles dansaient pendant que je jouais ! » Maman trouvait que papa était fou, mais M. de Monpoul disait: «Non! il n'est pas si fou que cela, ton père; et, s'il ne fait pas danser, lui, les étoiles, il y a quelqu'un qui les fait tourner. » Naturellement, ça me donnait à réfléchir, ces mots-là. Oh! mon Dieu, je n'en veux pas à Berthe, à Landinier, ni aux autres; ce n'est pas de leur faute si elles ne pensent à rien. Moi, à cause de toutes les choses que j'ai entendues, je suis devenue très sérieuse. Et puis, il y a la mort. Tout le monde meurt. J'y pense, des fois, à la mort, quand je suis couchée, j'y pense longtemps, avant de m'endormir. Ce serait affreux, la mort, s'il n'y avait pas de bon Dieu,
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s'il n'y avail pas de ciel, pas de purgatoire, pas môme d'enfer, Dana L'enfer, on souffre, mais on vil. On vous fail <lu mal, mais on sent Le mal qu'on vous fait, tandis que si. quand on est mort. on était mort tout à fait, on ne sentirait plus rien, on ne comprendrai! plus rien, on serait comme avant d'être né. Oh! mon Dieu! Oh mon Dieu ! Moi, ça me fait froid dans le dos de penser que je ne serai plus rien... » Elle frissonnait en effet, elle avait mis ses doigts à ses dents, mordait ses ongles; puis elle tendit les mains comme pour saisir quelque chose où se raccrocher... Et une telle épouvante la prit qu'elle se jeta sur Laveleyne en glapissant, les dents serrées: « J'ai peur! monsieur! j'ai peur d'être morte ! Vous, vous, dites donc quelque chose ? Est-ce que vous croyez qu'il y a un Dieu, vous? » Mais, en allongeant le cou, elle avait, d'un coup d'œil instinctif, regardé dans la rue. Elle pouffa de rire. « Voyez ! voyez ! oh ! regardez donc ! » Ce qui l'amusait, c'était une porteuse de lait qui s'était arrêtée devant une fontaine Wallace et qui mettait de l'eau dans un grand vase de cuivre. Et cela disparut. Liliane pouffait toujours. « Nous, à Nancy, nous faisions venir le lait d'une ferme qui appartenait à M. de Monpoul ; comme ça, nous étions sûrs... »
La voiture s'arrêta.
Machinal, Laveleyne descendit, offrit la main à
Liliane.
Mais, regardant autour de lui. dans le froid crépuscule qui prolongeait le lointain de la rue déserte, il tressaillit de froid et d'étonnement; il ne reconnaissait pas sa rue. ni cette maison; en ce moment, un sifflet de locomotive fendit l'air, suivi d'un essoufflement rythmique de machine.
Il regarda encore.
■ — Mais... murmura-t-il.
Liliane avait déjà traversé le trottoir, tirait le bouton d'une sonnette.
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle. Le garçon paiera la voiture.
Et, levant les yeux, Laveleyne vit l'enseigne d'un hôtel, d'un de ces hôtels près de la gare du Havre. Alors, il comprit. Elle l'avait conduit dans quelque bouge qu'elle connaissait, où elle était connue, où elle avait l'habitude d'aller. 11 se souvenait, vaguement, de ces mots, à peine entendus : « Dans votre atelier? ah! non, par exemple, avec un froid pareil. » Sans doute ! il n'y avait pas de lit dans son atelier; et c'était tout naturel que cette fille, après avoir dansé, après avoir eu froid, voulût un lit dans une chambre, et du feu, — voulût être chez elle enfin; car elle devait être chez elle dans ces hôtels où l'on loge à la nuit. Très
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vite, dans le remuement de vingl pensées cpii baient de sa lourde ivresse comme des w surnagent, l'envie de la tuer, de se tuer api mais, plus net, plus simple, le désir de s'enfuir, de n'être plus là. d'être endormi chez lui, dans la chambre à côté de la chambre de sa femme, et de ne pas être un libertin, comme les autres, qui va coucher avec une fille pareille à toutes les filles. Pareilles? non. Qu'est-ce qu'elle avait dit pendant le chemin ? il ne savait pas, il avait mal entendu, n'écoutant pas. Pourtant d'autres filles n'auraient pas parlé comme elle avait parlé. Mais si, mais si. pareille ! puisqu'elle n'avait même pas été surprise d'être emmenée, puisqu'elle avait donné l'adresse de cet hôtel, où le garçon, la reconnaissant, allait peut-être lui dire: « Bonsoir, madame. » Et il fut sur le point de remonter dans la voiture, de crier : « rue Notre-Dame-des-Champs ! » Mais la porte , enfin, s'ouvrit. « Venez, venez, » dit Liliane. Puis, au cocher : « On va descendre vous payer. » Et elle prit Laveleyne par la main, le fit entrer, referma la porte. Ils trouvèrent le garçon, à l'entresol, qui les attendait, en manches de chemise, un bougeoir de cuivre à la main, une clé dans le creux rond du bougeoir. « Vous payerez la voiture. Du feu tout de suite! dit-elle. — Il est tout préparé, dit le garçon en bâillant; il n'y a qu'une
allumette à mettre. » Et il monta, les précédant. « Non, disait Liliane, ce qu'on gèle. » Laveleyne, stupidement, la suivait. L'escalier tournait, étroit, avec de l'humidité sur les murs. Sur un palier : « Ah! bien, dit Liliane, il n'y a donc pas de chambre libre au premier étage? — Non, » dit le garçon. Ils montèrent encore. L'homme en manches de chemise ouvrit une porte. Ils entrèrent tous trois dans une chambre longue, les parois couvertes d'un papier gris, pleine d'un froid de cave. Le lit, aux couvertures retournées, montrait des draps blancs qu'on devinait très froids. Le garçon enflamba, non d'une allumette, mais de la bougie du bougeoir, le fagot de la cheminée qui pétilla sous trois grosses bûches; il dit : « Monsieur et madame n'ont besoin de rien? » laissa sur la table un petit carré de papier, dit ensuite : « Monsieur aura l'obligeance d'écrire son nom, » tourna le dos, ouvrit la porte, sortit, la referma. Comme quelqu'un qui meurt, Laveleyne tomba dans un fauteuil, les mains aux genoux, devant la cheminée, regardant avec des yeux nuls le pétillement clair du fagot et la buée des bûches mouillées, ne sachant où il était, ce qu'il faisait dans l'endroit où il était, stupide comme une chose. Mais il entendit qu'on marchait derrière lui. Il se retourna. Il vit Liliane sans manteau, pierrette, devant l'ar-
moire à glace ; le bougeoir en L'air, elle se mettail
de la poudre de riz sur tout le visage. « C'est vrai, que j'ai le nez rouge. Mais ce n'est pas vilain, dites ? » Et elle riait, la gorge et les bras nus. Alors, il se rua sur elle et l'emporta sur le lit. Oui, sur le lit! puisqu'elle avait voulu un lit! et, domains, de ses dents (elle riait, « oh! mais prenez donc garde... pas si fort... voyons monsieur... qu'est-ce que vous avez, tout d'un coup? ») il déchirait les étoffes, et la mettait nue, et la tint toute nue, contre lui, et il la posséda avec des cris de rage, comme il l'aurait tuée avec des cris de joie! ce fut dans un grand sanglot, la tête perdue parmi le cher parfum enfantin des cheveux, qu'il râla son plaisir. Et il pleurait, il pleurait.
Hélas! comme il avait pitié de cette pauvre petite épaule, qu'il tenait d'une main, épaule d'enfant, si grêle, et de ces yeux qu'il avait vus se clore ainsi que deux petits ciels peureux qui ne voudraient pas voir ce qu'on fait de vilain... Ah! Cahuzac ! Cassin ! Martinelli ! tant d'autres ! Il était plein d'un remords pourtant, non pas à cause d'elle, qui ne valait pas la peine qu'on s'en inquiétât, qui ne valait rien, qui était une fille, (ah! qu'il avait eu raison, de le lui cracher, ce mot, le jour où elle s'était mise nue!) mais à cause de luimême, à cause du rêve si chaste qu'il venait de
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~ ri similler, à lause de sa propre pudeur qu'il avait ■~- — A'iulée'CTHjfreignanl cette créature, digne de tous les mépris mais en qui il aurait dû respecter l'honnête et vierge amour qu'il avait eu pour elle. Et il pleurait, comme si quelque chose de très noble et de très pur venait de s'évanouir.
— C'est bête, murmura Liliane en ramenant cheveux dispersés dans le lit.
— Quoi? dit-il entre deux hoquets de honte.
— Les hommes soûls, dit-elle.
11 se tourna, les mains en avant, pour l'étrangler: elle ne parlerait plus, il eut aussi la pensée qu'elle ne pourrait plus tromper personne par la sainteté de ses yeux , par la puérilité de sa bouche, qu'en tuant Liliane il vengerait toutes les chastetés, toutes les enfances dont elle était l'exécrable mensonge. Mais l'une de ses mains, montant vers le cou de Liliane, rencontra, délicieux sous la paume, le battement léger, léger, d'un sein qui avait peutêtre peur... Ce fut en Faustin, tout à coup, un souvenir du premier âge, ce battement d'un sein pareil à une palpitation d'oiseau que l'on aurait entre les doigts. Dans ses chasses avec l'oncle Jaime, il avait ramassé des tourterelles sauvages blessées, que le dur prêtre lui ordonnait d'achever, lui ne voulait pas, il avait si peur de faire du mal à ces petites créatures ailées, et maintenant le sein
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de Liliane c'était comme une tourterelle déjà meurtrie, qui ae voudrait pas mourir. Âh ! que -le halètement, sous la main, en était doux ! comme il passait de la peau à la peau une tiédeur qui était de la vie et refusait de devenir froide. Et voici qu'une douceur, — après la rage violatrice et la brute satisfaction, — s'emparait de Laveleyne, en un alentissement où il craignait de voir se reformer, comme des illusions qu'on ne veut pas évoquer pourtant, dont on sait la vanité et la traîtrise, toutes les délicieuses apparences où se complut son amour complaisant! Liliane ne parlait plus. Seulement, en un petit rire humble elle demandait un peu pardon, semblait-il, du mot qu'elle avait dit; elle s'excusait, en lui caressant la moustache avec ses petits doigts; et, en effet, au fond d'elle, elle pensait : « J'ai eu tort de lui dire qu'il était saoul. Il n'est pas saoul du reste. Il a un peu bu, voilà tout. Il est très convenable. C'est gentil, qu'il soit venu me chercher. » Laveleyne ne pouvait pas deviner les idées qu'elle avait en elle. Mais, en dépit de lui-même, il lui venait, après le remords du plaisir, du bonheur. Il résistait, il ne voulait pas de ce bonheur, car il ne faut pas être ridicule, car Chènevolle lui avait dit... Mais, qu'il était exquis, ce bonheur qui venait! Le délice d:un époux depuis longtemps fiancé à la plus pure et la plus
belle des vierges serait à peine comparable au ravissement qu'éprouvait Faustin, maintenant, à serrer contre lui cette enfant à qui il avait peur de faire du mal. Elle était si frêle, si grêle. Ah î si mignonne et comme c'était charmant, qu'elle n'eût point peur, qu'elle daignât sourire, qu'elle consentît avec tant de confiance. Avec des mots de noce, avec les craintes d'en trop apprendre, trop vite, à l'ignorante mariée, — et en le parfait oubli de tout ce qu'il savait, en l'oubli même de l'avoir, lui, déjà possédée, — il serrait contre lui, si peu. ce fin et pâle corps pareil à un long lys vierge. Et il l'aimait, Liliane. L'empêcher de l'aimer, personne n'y réussirait. On dirait ce qu'on voudrait, il l'aimait, Liliane. Qu'importaient les médisances, les calomnies. Il ne s'occupait pas de cela, il l'aimait, il la tenait entre ses bras, il éprouvait une joie infinie parce que, les yeux à demi fermés, elle se laissait aimer, si douce, indifférente eut-on dit, non, douce, et n'osant pas, en sa pudeur, avouer sa joie. Ah! comme ils s'aimaient! et que c'est peu de chose, tout le reste de la vie, au prix de l'amour de deux êtres faits l'un pour l'autre, qui s'aiment depuis longtemps, et se donnent l'un à l'autre, enfin, et s'aimeront toujours, toujours, toujours... Il s'éveilla. Il n'ouvrit pas les yeux. Mais la réalité lui sauta à l'esprit comme un éclaboussement
d'eau froide. H se souvint de tout. Il revit Le bal, Liliane et Marcelle, Landinier, Chènevolle, la bouteille d'eau-de-vie, la voiture, et cette chambré où il était couché avec Liliane. Eh bien! quoi! à la bonne heure. Tout était pour le mieux. Il avail eouclié avec Liliane ! comme Oahusac ! comme Cassin ! comme Martinelli ! comme Chènevolle ! Cependant il ne se décidait pas à lever les paupières, dans la peur de voir quelque chose qui, réel pourtant, l'aurait obligé à ne pas bafouer ses rêves. Il avait peur des yeux de Liliane, ces yeux qui donnent tort, dès qu'on les regarde, d'avoir eu raison, lorsqu'on ne les regardait pas! Et il aurait voulu sortir de la chambre, sans être vu, s*en aller en disant au garçon : « Vous remettrez à madame... » Non. il n'eut pas osé remettre de l'argent pour Liliane. Il la connaissait, elle serait malade, elle aurait une attaque de nerfs ! Ces attaques de nerfs, il y pensait. Elle était peut-être folle? pourtant elle parlait très correctement, très sûrement. Enfin, il fallait se lever, s'excuser d'avoir été un peu brutal d'abord, puis trop sentimental. Elle avait dû, au commencement, avoir peur de lui, ensuite, se moquer de lui. Heureusement, tout cela, c'était fini. Il ne lui donnerait pas d'argent, — de l'argent, ce serait injurieux, — il lui enverrait, demain ou après-demain, un bijou
très joli, très cher surtout, qu'elle pourrait vendre. Mais il fallait montrer qu'il ne dormait plus. Oh! qu'il avait peur de revoir, ensommeillée, près de lui. l'exquise petite créature qui devait être si jolie, le matin, comme une fleur à l'aube, dans la mi-éclosion de toute elle... Il ouvrit les yeux, il était seul dans le lit.
Ce lui fut une horreur, sous le jour qui passait entre les épais rideaux verdàtres, cette chambre d'hôtel, où il y avait la lueur longue d'une glace d'armoire entre son cadre d'acajou.
Mais une flambée chauffait l'air, mettait des remuements de vie sur le clair des étoffes et le vernis des meubles. Il tourna la tête vers la cheminée. Liliane, en chemise, à genoux devant le feu qu'elle avait sans doute rallumé elle-même, chauffait ses doigts roses, écarquillés, au flambement d'un fagot. Tous ses cheveux étaient derrière elle comme un ruisselleriient d'or, et la clarté de la flamme avec celle des cheveux faisait paraître plus gris le matin qui venait entre les rideaux. Il la regarda, fixement. Et, alors, dégrisé de tout, bien réveillé, il eut la nette perception de ce qui lui était arrivé, et de ce qu'il fallait faire. Même il mit une espèce de vanité à se rendre compte, méthodiquement, des choses. Que Liliane se fût cent fois donnée, cela n'était pas contestable. Quand même
il n'en eût pas été averti par Ohènevolle, il aurait bien fallu qu'il le devinât aux complaisances, aux habitudes qu'il avait trouvées dans Les caresses
de Liliane. Mais, en même temps, il sentait, il savait, il ne pouvait pas se cacher à lui-même qu'il l'aimait, qu'il l'adorait: après le ravissement de l'avoir tenue entre ses bras, pareille à un frais rayon de lune qui serait une femme, il l'aimait plus encore, la désirait encore, la désirerait toujours ; oui, voilà, il ne cesserait jamais de l'aimer; et il ne s'en voulait pas de cette faiblesse, à cause d'une pensée nouvelle. Une chose, en Liliane, avait pu demeurer immaculée, y était demeurée telle en effet; on avait possédé cette pauvre jolie chair, victime plutôt que complice, mais personne n'avait conquis cette petite âme, si jeune, si timide, et dont la candeur persistante était telle qu'elle suffisait à donner à un corps tant de fois souillé le charme de la pudeur et de l'enfance. C'était à la virginité de son âme que Liliane devait cette grâce angélique. Et la chère petite n'était pas coupable de tout ce qu'elle avait fait de mal.
Tout à coup, un peu de soleil s'allongea d'entre les rideaux, vers Liliane, et mit sur l'or des cheveux une auréole d'or plus pâle; elle avait l'air d'une mignonne sainte venue sur terre, comme dans les légendes, pour un voyage, et se chauffant
les mains au foyer de quelque chaumière où on lui donna l'hospitalité; Laveleyne souriait, en un ravissement.
Non. non, cela ne pouvait 'pas être vrai que, si jeune, elle fût à tout jamais mauvaise, à tout jamais déchue. Dix-sept ans à peine! Elle était capable d'aimer, certes elle était capable d'aimer. Et, dans l'amour, elle retrouverait tout ce qu'elle avait perdu en les vilaines choses des baisers sans tendresse. Comment? De vieilles courtisanes (des poèmes qui jadis l'exaltèrent revivaient dans sa mémoire) avaient pu redevenir, par l'amour, des femmes dignes de respect, et cette jeune fille, parce que la matérielle virginité lui fut sournoisement ou brutalement extorquée, ne pourrait pas connaître les pures joies rédemptrices? Ah! il était sûr qu'elle serait une honnête femme, si elle n'avait pas pu être une honnête fille. Et ils s'aimeraient, tous deux, en dépit de tout le monde. Personne n'aurait jamais eu d'elle ce qu'elle lui en donnerait. 11 la sentait, malgré les amants et les amies, capable de reconquérir sa pudeur pour en faire à un seul, qu'elle choisirait, le tendre sacrifice. Et pourquoi ne serait-il pas. lui, celui qu'elle choisirait? Il aurait tant de douceur pour elle, qu'elle n'y pourrait pas rester insensible. Elle l'aimait déjà, peut-être. Car, ne l'aimant pas
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pourquoi l'aurait-elle suivi ? Aucun intérêl n'avait pu la résoudre; elle n'avait rien demandé, ne s'était rien fait promettre, et elle était venue. A vrai dire, il souffrait à cette pensée. Il regrettait qu'elle n'eut pas refusé de le suivre, qu'elle n'eut pas fait de différence entre lui et les autres qu'elle avait suivis, auparavant. En même temps, il se rappelait avec une mélancolie, que, toute cette nuit, elle s'était, dans ce lit d'hôtel, laissée prendre plutôt qu'ardemment donnée ; sans doute elle ne l'aimait pas encore. Mais à force d'amour, il la contraindrait à l'amour. Puis, pour qu'elle devint aimante, il comptait sur ceci qu'elle était si bonne. Oui, bonne pour tout le monde. Il se rappelait la façon dont elle parlait de sa mère malade, de ce marquis de Monpoul qui paraissait avoir été doux pour elle, toute petite ; et souven elle avait raconté à Laveleyne qu'elle donnait aux mendiants tous les sous qu'elle avait dans la poche. Il se souvint du chagrin qu'elle avait eu, des larmes qu'elle avait pleurées à cause de l'oiselet qui lui était mort dans la main. Le jour où elle lui avait conté cette aventure, il n'avait pu s'empêcher de penser : oh ! le bon petit cœur ! il avait eu raison de penser cela, il avait eu bien raison... Et il allait dire : « Liliane, » pour qu'elle vint près de lui, pour qu'il pût lui expliquer les tendres
desseins qu'il formait, — lorsqu'on frappa à la porte.
— Enfin ! dit Liliane.
Et elle se leva très vite. Comment, elle allait ouvrir, pas rhabillée, les épaules et les bras nus? il n'eut point le temps de l'avertir, la porte s'était ouverte, le garçon entrait, portant un assez gros paquet enveloppé de toile grise.
— Voilà une heure et demie que j'attends ! dit Liliane.
— Dame, ce n'est pas tout près, la rue Notre- Dame-des-Champs.
— Bon, bon, donnez. Monsieur vous payera la course en descendant.
Le garçon se retira, elle ouvrit le paquet qui contenait une robe, un chapeau, de la lingerie, des bottines. Laveleyne comprit; elle avait envoyé cherché chez lui la toilette de ville qu'elle y avait laissée la veille; c'était tout naturel; elle ne pouvait pas sortir, en plein jour, avec son costume de pierrette, même sous un manteau. Pourtant ce fût à Faustin une gêne, un ennui, qu'elle eût pensé à cela; c'était fâcheux qu'elle fût si pratique; il bougea, dans un mécontentement.
— Ah ! tu es éveillé, bonjour, chéri, bonjour! Et elle courut vers Laveleyne, lui offrit, en
riant, le front, et une joue, et l'autre joue, et les
Lèvres, puis, tout à coup, avec L'air inquiet de quelqu'un qui va recevoir un reproche :
— Vous savez? dit-elle, il ne faut pas m'en vouloir...
— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il, en s'accoudant dans l'oreiller.
Il s'était senti cruellement attristé par le tutoiement, familier, sans tendresse, comme habituel, dont elle lui avait dit bonjour. Mais, enfin, ce n'était pas de sa faute, pauvre fille, si la mauvaise vie lui avait appris le mauvais langage. 11 savait qu'elle était si bonne, qu'elle serait bientôt si honnêtement tendre.
— Il y a, reprit-elle, avec sa moue, comme boudant déjà à cause de la remontrance qu'elle craignait, il y a que je ne peux pas déjeuner avec vous.
— Ah! dit-il.
— Oui, c'est impossible. Ça m'ennuie bien, je vous assure. Ça m'aurait fait plaisir de rester. Mais je ne peux pas, parce que...
— Parce que?
— Oh! ce n'est pas gai, allez !
— Parce que...
— Parce que, figurez-vous, maman est morte, dit-elle.
Il se dressa, épouvanté.
— Votre mère est morte!
— Oui, à trente-huit ans, c'est bien jeune, n'estce pas? Depuis des semaines, vous savez, elle n'allait pas bien du tout. On craignait toujours que le cœur ne se prit. Pourtant, hier, au moment où je suis partie pour le théâtre, il y avait du mieux, elle ne souffrait pas, elle dormait. Ça n'empêche pas que j'ai été bien inquiète toute la soirée. J'avais comme un pressentiment. Même, j'ai dit à Berthe, en partant pour venir m'habiller chez vous : « Va voir maman, je t'en prie, quelque chose me dit qu'un malheur est arrivé. » Berthe ne voulait pas se déranger, elle disait que j'étais folle. Naturellement, elle n'était pas tourmentée, elle. Ça lui était bien égal que ma mère fût plus mal ou mourût. Elle n'a pas de cœur, Berthe. Enfin, elle s'est décidée à faire ce que je lui demandais. Et mon pressentiment ne m'avait pas trompé! Maman est morte à minuit . C'est cela que Berthe est venue me dire pendant que je m'habillais chez vous.
— C'est cela que Berthe?...
— Oui, dit Liliane. Elle a eu tort, n'est-ce pas ? C'est stupide d'apporter une nouvelle comme cellelà à quelqu'un qui va aller au bal, qui va s'amuser. Est-ce qu'elle n'aurait pas pu attendre au lendemain? Mais Berthe se soucie bien de faire de la
peine aux gens. Enfin, laissons cela. Je lui ai pardonné, je ne sais pas garder rancune. Mais, vous comprenez, n'est-ce pas. qu'il faut que j'aille rue d'Hauteville, ce matin? Qu'est-ce qu'on penserait si on ne me voyait pas? Et puis, je le sens, je suis comme cela, il me serait impossible de déjeuner tranquille en pensant que ma pauvre maman. . .
Il la regardait, les yeux écarquillés d'effroi !
Il cria :
— Vous saviez que votre mère était morte et vous êtes allée au bal? et vous êtes venue ici?
Alors, tout à coup, elle fondit en larmes, et roulant sur le bord du lit sa tête déchevelée, elle disait en des sanglots qui secouaient tout son adorable petit corps :
— Ah! méchant! que vous êtes méchant... vous aussi! C'est comme cela que vous avez pitié... que vous me consolez... Je n'ai plus de maman... je suis toute seule... Ma pauvre maman, qui m'aimait plus que tout au monde... Ce n'est pas elle qui aurait voulu me faire du chagrin... elle ne m'en a jamais fait... J'ai tout perdu, en la perdant... Et, parce je suis malheureuse (ses sanglots redoublaient, ses larmes sortaient plus grosses, plus pressées), parce que j'ai tant de chagrin... vous me tourmentez... vous me faites du mal...
vous pensez peut-être que je ne suis pas assez à
plaindre.
Et elle pleura et parla longtemps ainsi sous les gards de Laveleyne stupide de surprise et d'hor-
regai reur.
— Il est plus de neuf heures, madame. Est-ce que madame ne dînera pas ?
— Si, si, répondit madame Laveleyne après un long et plaintif regard vers le cartel entre les deux fenêtres, qu'elle avait déjà, depuis la nuit venue, tant de fois regardé.
Et elle s'assit devant la table, considéra l'assiette pleine de potage refroidi, prit la cuiller, la laissa tomber sur la nappe, puis, la servante sortie, elle renversa sa tête au dossier du fauteuil, resta immobile, les yeux clos, les bras abandonnés des deux côtés du siège, tandis que la chatte blanche, renflant le dos et ronronnante, cherchait en vain la caresse d'une main pendante. Madame Laveleyne était si blême, si amaigrie, une telle fatigue tirait
ses traits, qu'on l'eut prise, la, pour une personne morte après une cruelle agonie, si, par instants, une larme n'avait coulé de chacune des paupières fermées, larme longue, lente, vers le coin des lèvres, où elle s'évanouissait, comme bue.
Et, cette tristesse, c'était, depuis longtemps, la tristesse de tous les soirs. Il y avait quatre mois que Faustin ne rentrait pas dîner. Le voyait-on chez lui, quelquefois ? Sans doute, presque tous les jours, mais à des heures imprévues, l'air pressé de quelqu'un qui ne fait qu'entrer et sortir, qui est venu prendre un objet oublié, se hâte de s'en retourner quïl l'ait trouvé ou non. « Je te demande pardon, Thérèse, il faut que je m'en aille... on m'attend... allons, embrasse-moi... qu'est-ce que tu as aujourd'hui? tu ne m'embrasses pas? — Mais si. Est-ce que tu dîneras ici, ce soir? — Oui... je pense... pourtant, il se pourrait... Enfin, si je ne suis pas là à sept heures, dîne, ne m'attends pas... C'est pour une affaire : une commande en Amérique...— Je sais, disait-elle, tu m'en as déjà parlé! » Alors il paraissait si gêné, qu'elle s'en voulait de lui avoir donné à entendre qu'elle n'était pas dupe d'un prétexte vingt fois fourni ; elle ajoutait : « Oh ! c'est très long, les affaires, on n'en finit jamais. .Va, va, dépêche-toi, tout dépend d'une minute, quelquefois. » Il balbutiait : « Tu as raisoD, » avec
la honte d'user oV, La complaisance qu'elle mettait à feindre de ne pas croire qu'il disait un mensi Souvent, avant de pousser la grille, il revenait sur ses pas, se jetait dans le salon, prenait sa femme entre ses bras, la serrait contre lui, lui murmurait dans l'oreille: « Ne t'inquiète pas!... je rentrerai... oui, peut-être... je rentrerai! — Oh! je ne suis pas inquiète, répondait-elle en souriant; rentre quand tu pourras. » Mais dès qu'il était parti, elle pleurait comme une pauvre femme qu'on laisse toute seule et qui ne sait pas ce qu'elle fera des heures en attendant celle où elle sait bien, du reste, que l'attendu ne reviendra pas. L'espérance qui pourtant n'espère point, cela existe en de tendres âmes obstinées. Et, tous les soirs, madame Laveleyne comptait les minutes, — avant l'heure et après l'heure — comme si elle eût cru que Faustin était en route pour rentrer. Et, l'heure depuis longtemps passée, elle se désolait, chaque soir désillusionnée de l'espoir qu'elle n'avait pas eu.
C'était une malheureuse femme, à présent. Elle n'avait plus de contentement du tout. Dans la chambre à côté de sa chambre, il restait vide, presque toujours, le lit près duquel elle avait coutume d'aller dire : « Bonsoir » avant le sommeil, « Bonjour, » tout de suite après le réveil. Et tant
de choses lui manquaient : le plaisir de commander les plats que préférait Faustin (elle avait fini parle rendre gourmand, comme elle), l'amusement de lui nouer sa cravate, en disant : « Tu sais, tu es très beau! », la paix de penser qu'il travaillait durant les longues heures du jour, et qu'elle n'allait pas le voir pour ne pas le déranger, et qu'il avait chez lui peut-être de très beaux modèles (ah! le fou!), et qu'il reviendrait tout à l'heure, un peu en retard, mais pas trop. Mon Dieu ! c'était affreux qu'il fût arrivé quelque chose qui empêchait la vie d'être ce qu'elle était avant ! Les doigts occupés à quelque ravaudage, — comme du temps où elle contait à Faustin enfant les naïfs évangiles perdus — elle passait ses journées à côté de la fenêtre, regardant à chaque instant la rue, pensant qu'elle mourrait de joie s'il arrivait, de peine aussi, puisqu'il repartirait tout de suite. Et voici que, depuis deux semaines surtout, elle paraissait tout à fait âgée, avec plus de disparition de la beauté ancienne. Ses cheveux blancs avaient moins de douceur; elle n'avait plus, ni en elle, ni sur elle, le charme du vieillissement heureux.
— Ah ! cette fille !
Car Chènevolle, qui venait la voir, quelquefois, en passant, ne lui avait pas caché la vérité. Mme Laveleyne savait que son enfant était en proie
à une abominable créature: une de ces malheureuses qui se donnent à tout le monde, qui iraient chercher des hommes dans la rue si les hommes ne venaient les chercher chez elles. Et c'était cela qui était horrible! File eût approuvé, elle eût aimé l'amour de Faustin pour une personne digne de lui; même s'il eût fallu qu'elle se sacrifiât pour qu'il fût heureux, qu'elle disparût, qu'elle ne le vît jamais plus, pour qu'il devînt le mari d'une honnête femme, elle y aurait consenti, sans reproche et sans chagrin ! C'avait été une de ses résolutions. très nette, très précise, de se retirer dans le petit village près de Romorantin, si Faustin, marié, n'avait pu garder dans sa maison la vieille maitresse qu'elle était en somme. Mais être laissée seule, ne pas le voir le matin, ne jamais plus dîner avec lui, ne point le regarder le long de la soirée, parce qu'il était l'amant d'une fille qui se moquait de lui, qui ne l'aimait pas, qui aimait tout le monde, ou qui n'aimait personne, c'était plus qu'elle n'en pouvait subir. Si parfaitement bonne, si perpétuellement douce, il lui venait une colère contre la gueuse qui lui avait pris son fils. Et pourquoi l' avait-elle pris ? pour se faire donner de l'argent. Oui, pour se faire donner de l'argent; Mme Laveleyne savait que Faustin avait engagé les quelques actions achetées après d'heureuses ventes
de tableaux. Elle savait aussi qu'il avait des dettes; des gens étaient venus, rue Notre-Dame- des- Champs, présenter des factures, réclamer des sommes, en se fâchant. Tout ce qu'il y avait en elle de pratique et de bourgeois se révoltait à l'idée que Faustin s'endettaitpour une mauvaise femme! Où cela le mènerait-il, cette liaison? Déjà, il ne travaillait plus. Il y avait trois mois qu'il n'avait pas donné un coup de pinceau. Il allait à l'atelier plus rarement encore qu'il ne venait à la maison. Et il avait loué un appartement à sa maîtresse, qu'il avait meublé, très richement, avec des objets d'art; il achetait des toilettes, des bijoux. Ah! mon Dieu, il se ruinait, il se perdait; elle s'emportait contre la drôlesse qui volait la vie et l'argent de Faustin. Souvent, quand il était là, elle voulait se fâcher, lui parler, lui dire tout ce qu'elle avait sur le cœur! Non, elle n'osait pas... C'était bien triste, ce qui se passait, n'importe, il était libre de vivre comme il l'entendait ; elle n'était ni assez sa femme, pour se montrer jalouse, ni assez sa mère pour gronder! Elle était assez toutes les deux pour être bien malheureuse.
D'ailleurs, la colère, en cette âme douce, ne pouvait pas séjourner longtemps. Même il arrivait à Madame Laveleyne d'avoir des clémences pour la mauvaise inconnue dont Faustin était amou-
roux. Elle ne savait quoi de presque tendi certains instants, l'inclinait vers cette méchante personne qui causait tant de mal, mais que Pai aimait! et il ne lui était pas tout à fait possible de croire, malgré ce qu'avait dit Chènevollej que la maîtresse de son fils fût si indigne, si vile, qu'il se fût, en s'éprenant, mépris à ce point.
Ce qui était certain, c'était sa douleur à elle. Comme on se sent plus seule quand on Test, là où on ne le fut pas toujours ! Et elle eut mieux aimé, presque, ne le pas voir du tout, — comme s'il eût été en voyage, — que de le voir si peu. Elle avait de bien grandes tristesses ; d'autant plus que sa goutte, qui, au printemps, la tracassait cruellement, lui laissait moins de patience à porter le chagrin de ne savoir que faire, tout le jour, dans la maison déserte où elle était veuve de son enfant.
Certes, Laveleyne souffrait de cette mélancolie, qu'il sentait derrière lui, toujours, de cette douloureuse attente... Il en souffrait, quand il voyait Mme Laveleyne ; et aussi quand il pensait à elle; c'était rarement, puisqu'il y avait Liliane, Liliane, et rien que Liliane !
D'abord, après l'atroce et délicieuse nuit, il l'avait emportée, la détestant et l'adorant, — non, l'adorant seulement, — loin de Paris, loin de tous les gens qui pourraient dire : « Tiens, c'est elle!
avec qui est-elle donc maintenant ? » L'idée d"un voyage en Italie étant la première qui dût venir à un homme tel que Faustin, ils partirent pour Venise. Ce qui la charmait dans ce voyage, c'est qu'elle ne serait. pas obligée de prendre le deuil. « N'est-ce pas, dans des pays où personne ne vous connaît? » Il la laissait dire et faire, résigne à ne plus s'étonner, à ne plus s'épouvanter; il ne demandait pas autre chose que l'enchantement de la voir sourire, à lui, ou à rien. Mais, à Venise, elle s'ennuya tout de suite, le premier matin, en s'éveillant. C'étaient les cris des marchands dans les rues qui lui manquaient. Cette petite provinciale, devenue très vite une petite Parisienne, avait besoin de la rue dans sa chambre. Elle fut bête, ingénuement, à cause de Venise, d'une bêtise dont elle aurait certainement raillé, la lèvre rebroussée, les gens qui auraient voué ce qu'elle disait elle-même ; car elle ne s'apercevait que de la niaiserie des autres. A propos de Venise, elle avait fait provision, fouillant très vite au fond de sa mémoire, de toutes les choses qu'elle avait lues sur cette ville dans la mer : le Conseil des Dix, Marino Faliero, vingt histoires; elle avait prémédité de dire, en voyant un pont : « C'est le pont des Soupirs, n'est-ce pas? » pour montrer à Laveleyne combien elle était instruite.
Mais toutes ses belles résolutions, même celle d'aller jeter des miettes de brioche aux pigeons
de Saint-Marc (elle se l'était bien promis pourtant!) ne tinrent pas contre le mélancolique silence de Tunique ville mystérieuse du monde, où les gens, tout en allant à leurs affaires, traversent de Finconnu et du rêve, et où, dès le soir, invisiblement, éternellement, le long des canaux noirs, le long des canaux muets, glisse la gondole-fantôme des amours et des gloires mortes. Liliane dit, avec sa petite moue de rose fâchée : « C'est très beau, mais c'est un peu triste ! » Laveleyne ne lui en voulut pas. Est-ce qu'il pouvait lui en vouloir de quelque chose, — puisqu'il l'aimait? Seulement, il eut peur des propos qu'elle tiendrait dans les musées ou dans les églises, s'ils continuaient leur voyage. Oh! elle serait très intelligente, (elle avait tout lu : c'était extraordinaire, elle savait tout!) mais, enfin, elle dirait des paroles, qu'il aimait mieux ne pas entendre, ayant peut-être tout au fond de lui, comme une honte inavouée, la crainte qu'elles ne fussent pas, ces paroles, assez différentes de celles qu'il aurait dites lui-même, s'il n'avait pas été un artiste. Il y avait des moments, — c'était un des supplices de Laveleyne, — où il se demandait si ce n'était pas sa propre médiocrité, vêtue de bleu, comme les anges de
424 LA FEMME-EXFANT
ses peintures, qui s'était incarnée en Liliane. Revenus à Taris, elle fut extraordinaire. Dès l'appartement loué, elle le remplit de tout ce qu'elle trouvait dans tous les magasins. Avant le soir, elle rentrait, suivie dans l'escalier par beaucoup de garçons de magasins et de commissionnaires chargés de cartons, de paquets, de caisses. Le déballage commencé dans l'antichambre, on voyait des miroirs, des bonheur-du-jour, des bonbonnières, des faïences de Rouen, et des poupées, et des bergeries (car elle avait dévalisé les marchands de jouets!) des boîtes de cigares aussi, « Vous voyez, j'ai pensé à vous! » et des poignards hispano-indiens, et toutes les fantasques babioles de la Chine et du Japon. Au milieu des bibelots, elle sautillait, s'amusait, riait, riait encore, ravissant Laveleyne du plaisir qu'elle montrait; et il avait un ennui, quelquefois, c'était de ne pas avoir assez d'argent sur lui pour payer tout ce qu'elle avait acheté. Mais : « Demain, chez moi, rue Xotre-Dame-des- Champs, 50. — Bien, bien, monsieur. » Et il disait : « Alors, tu es contente de tes emplettes? — Tu penses! des occasions! oh! moi, je sais acheter, d'abord. C'est maman qui m'a appris! pour bien acheter, il n'y avait qu'elle. » Il la trouvait si jolie, — toute rose de sa hâte à monter l'escalier et du plaisir d'avoir vu déballer tant de choses, — qu'il
la serrait contre Lui, L'étreignait, lui baisait les cheveux. Elle l'embrassait aussi. « Chéri! chéri! » disait-elle avec un air d'oiseau qui donne vite de petits coups de bec. Puis : « 11 faut aller dîner, maintenant. — Nous ne dînons pas chez toi? — Oh! dans ce désordre! seulement, attendez! ; Elle passait dans le cabinet de toilette, fermait la porte, tardait longtemps, parmi des bruits turbulents d'eau renversée, reparaissait enfin, maquillée un peu mais si fraîche, s'écriait : « Ah! pardon! » retournait se mettre, devant le triple miroir, un peu de rose aux lèvres, revenait, riait, poupée àngélique, et disait : « Filons! » Après le dîner, dans quelque restaurant célèbre (les gargottes, ah! non. par exemple!) la grande affaire, c'était de savoir ce qu'on ferait. Ne pas faire quelque chose, c'estcà-dire rentrer chez soi avant qu'il ne fût plus possible d'aller ailleurs, cela ne pouvait lui venir à l'esprit. Elle regardait le programme des théâtres, faisant la moue à l'Opéra, à la Comédie-Française, s'arrêtait aux cafés-concerts, s'avisait des bals du boulevard extérieur, ne savait à quoi se résoudre, se fâchait parce que Laveleyne n'avait pas d'idée. Voyons, à quoi pensait-il? Il devait s'occuper de la distraire. Elle s'était assez ennuyée tout le jour dans les magasins. Oui, elle s'y était ennuyée. Comme si ce n'était pas lui qui aurait dû s'in-
quiéler de leur installation. « Est-ce que je sais ! moi! à mon âge! » Son extrême jeunesse lui était une fierté. Et elle répétait en frappant la table de l'éventail : « Ainsi, tu ne sais pas où on ira? décidément? » Laveleyne résigné, « à l'Eldorado, si tu veux. » Elle consentait, pas tout à fait satisfaite, cependant ; elle adorait aller au café-concert où elle était vue, de la salle et de la scène, par d'anciennes camarades de chez Petillot ou de chez Martinelli; mais Faustin,pour lui plaire, aurait dû imaginer mieux qu'elle ne désirait. Elle y aurait pensé toute seule, à l'Eldorado ! Alors, à quoi servait-il, lui? Oh! s'amuser, s'amuser! ou plutôt être quelque part où il y a du monde, du bruit; de la lumière, faire croire aux autres et à soi-même qu'on s'amuse! D'ailleurs, dans la voiture, elle était très gentille ; tout de suite, la voilette relevée, elle lui offrait ses lèvres. C'était bien, n'est-ce pas? Ellefaisait tout ce qu'elle devait faire? Elle s'acquitlait ! Il avait été convenable, elle était convenable; il n'avait pas de reproches à lui adresser. Même, s'il voulait, il pouvait lui mettre la main dans le corsage. « Seulement, je t'en prie, baisse le storede mon côté ; on voit à cause de la lanterne. » Et. elle ne le dérangeait qu'avec ce mot : « Tu sais, mon chéri, nous sommes arrivés. » Un soir, elle n'attendit pas, pour dire cela, que la voiture fut
arrêtée devant Le concert. «Ah! que c'est joli! (jue c'est joli ! » Elle ouvrit la portière, sauta sur le trottoir, revint très vite, avec un manteau de fourrure qui lui montait plus haut que les oreilles. « Tu le trouves beau, n'est-ce pas? Il y avait assez longtemps que j'en avais envie d'un pareil ! C'est du renard bleu. Je l'ai eu pour rien parce que la saison va linir. » Le marchand s'était avancé. « C'est... combien? » demanda Laveleyne. — Dixhuit cents francs. » Il se trouva qu'il avait deux billets de mille francs dans sa poche. « Merci, monsieur. » Mais Liliane : « Eh bien ! qu'est-ce que tu attends? — La monnaie. — Ah ! vrai, vous n'êtes pas chic, mon cher! si vous croyez que c'est amusant de rester dans une voiture, la portière ouverte, par ce temps de pluie. » Il était bien obligé d'attendre, n'ayant aucun autre argent. Le marchand revint, la voiture partit, mais Liliane bouda pendant plus d'un quart d'heure, n'eût qu'un vague eourire, inclinée à la glace de l'avant-scène, en passant sur sa petite face la houppette à poudre de riz, et même elle garda un air presque sévère [quoique avec des concessions déjà) jusqu'au moment où l'une des figurantes de la revue (une de chez Martinelli) dit à sa voisine, en désignant la première loge à droite : « C'est du renard bleu, je t'assure ! » Alors, Liliane se retourna vers Lave-
leyne, extasiée, et lui mit dans la bouche un quartier de la mandarine pralinée qu'elle était en train de croquer. Puis : « Tu la connais, cette grande? Non? Tu ne connais personne, toi. Elle était employée au Bon Marché, avant devenir chez Martinelli. Mais, ce qu'il y a de p'us drôle, non, on ne le croirait pas, c'est qu'elle a été au couvent, avec moi, à Nancy. Son père était le concierge du Musée. Hein! crois-tu que c'est amusant pour des gens qui sont honnêtes, d'avoir une fille qui fait un métier comme ça ? Et elle n'est pas bien faite du tout, tu sais; son maillot, c'est rembourré. Dabord elles se rembourrent toutes, oui, toutes, toutes, même Landinier. » Il se penchait vers elle, il aspirait le parfum de printemps qui sortait de la petite nuque enfantine où riait l'or pâle des frisons, et il ne savait pas ce qu'elle disait, et il était fou, et il l'adorait.
D'ailleurs, il souffrait cruellement.
A cause de cette frivolité vaniteuse, et de cette tète à Tévent, et du rien qui était la cervelle de Liliane, et de ces jacasseries d'impertinente perruche ?
Non. Il croyait démêler, en ces choses, — s'attardant, malgré lui, à une illusion tant de fois déçue, — de l'innocence encore.
A cause des apparitions, si souvent, dans cette
vie que Liliane lui faisait mener, de Landinier
►udée au rebord de l'avant-scène d'eu face de Martinelli, à demi visible, avançant son bâton entre deux portants, ou de Berthe, qui, quelquefois, du fond d'une baignoire, les guettait, la tempe au poing, mordant sa voilette? A cause de l'idée qae, plus fréquemment encore, il se trouvait en présence d'autres personnes, qu'il ne connaissait pas, mais qui, elles aussi, avant lui, avaient tenu Liliane entre leurs bras?
Certes, ces rencontres, les unes, reconnues, les autres, devinées, lui furent, au commencement, des supplices. Mais peu à peu, il s'y accoutuma, en prit son parti. Il avait ôté Liliane, — comme on emporte une fleur tombée dans la boue, — de tout ce malpropre passé ; obéissante, elle ne saluait pas ses anciens amis, ses amies de naguère; et, absorbé par le seul aujourd'hui, il réussissait à ne pas se souvenir d'hier.
Sa douleur lui venait sans doute du mépris, — de l'épouvante même. — que, tout en l'adorant, il devait avoir d'elle, à cause des valses qu'elle dansa, et des caresses qu'elle ne repoussa point, sa mère étant couchée, morte, sans buis bénit peutêtre, ni cierge, sur un lit de maison garnie ?
Eh! qu'elle eut chéri ou non sa mère, que son indifférence envers le cadavre maternel eut été une
chose incomparablement sinistre, Laveleyne s'en souciait bien à présent. 11 ne s'occupait que de Liliane et de soi-même. Sur toute la terre il n'y avait plus qu'elle et lui. Et même il se fut peutêtre réjoui d'une indifférence à l'égard de tous et de tout, grâce à laquelle il aurait possédé sa maîtresse plus entièrement.
Pourquoi donc souffrait-il? parce qu'elle ne l'aimait pas.
Chez eux. dès qu'il voulait, et même sans qu'il l'appelât, elle venait s'asseoir sur les genoux de Faustin. lui caressait les cheveux, lui tirait les moustaches, lui disait dans l'oreille des mots gais,, des mots jolis, dont il aurait voulu sourire.
Mais elle ne l'aimait pas.
Lorsqu'il lui avait acheté un bijou, un éventail, une robe toute faite, admirés à quelque vitrine (lesétalages causaient à Liliane une espèce de vertige), elle lui sautait au cou, même dans la rue, lui tapotait les joues avec ses unes mains gantées, lui disait : « Vous êtes gentil, oh! oui, très gentil! vous l'aimez donc bien, votre petite femme? »
Mais, elle ne l'aimait pas.
Et, les soirs, rentrés enfin d'un petit théâtreou d'un café- concert (non sans s'être arrêtés dans quelque restaurant où l'on soupe), elle n'était ni méchante ni coquette , ne feignait pas d'avoir
peur du lit où il la posséderait, *<j déshabillait
très vite, se couchait la première, en disant : « Viens, niais viens donc, chéri! » et dès qu'il l'avait rejointe, tout le délicieux petit corps qu'elle était, elle le lui offrait, avec des rires, et tout de suite, il avait, sous les lèvres, la Louche de Liliane.
Mais elle ne l'aimait pas.
Jamais il n'avait vu s'émouvoir ses clairs yeux d'ange si purs, ni s'attendrir le joli sourire ou la petite moue de cette bouche d'enfant. Est-ce qu'elle avait un cœur? Souvent il se demandait cela : « At-elle un cœur? » Il l'adorait, elle ne pouvait pas ignorer qu'il l'adorait; pour elle, pour qu'elle fût contente, il serait mort avec plaisir, quand elle eût voulu; il avait mis en elle toutes ses espérances, toutes ses joies, il ne lui disait que des paroles douces, il ne la touchait qu'avec une peur de lui faire du mal ; et, quelquefois, il restait à genoux devant elle, pendant des heures, la regardait comme on regarderait de loin le paradis, et les mots qu'il proférait alors, avaient des ardeurs et des humilités de prières. Son cœur à lui, voulait sortir de sa poitrine, se mêler au cœur de Liliane, pour ne faire de deux amours qu'un seul cœur divinement nuptial. Mais elle le regardait, étonnée, et, s'il pleurait, elle lui disait : « Comme vous êtes drôle? Qu'est-ce ue vous avez ? Est-ce que je ne suis pas gentille avec
vous? » Et les dévouements, les sacrifices, — sa maison désertée, son art oublié, — tous les désirs qu'elle pouvait former satisfaits avant même d'avoir été exprimés, n'avaient pas plus d'effet que les tendresses. En échange de tout, il n'obtenait rien que l'éternelle pureté de ces yeux et l'éternelle candeur de cette bouche. Liliane était vraiment comme une petite idole qui veut bien se laisser adorer, mais à qui il n'en faut pas demander davantage. Et, ce qui était effrayant, c'est qu'elle n'avait pas l'air de comprendre ce que son amant lui demandait. Elle semblait convaincue d'avoir tout donné. Pourquoi l'implorait-il encore, puisqu'il était exaucé? Même, elle s'impatientait un peu de l'entendre se plaindre, — se plaindre, de quoi? — de l'entendre la supplier, — la supplier, de quoi? Une fois qu'agenouillé sur le tapis devant elle, Laveleyne , après tout le martyre de son âme en vain offert à cette inanimée , sanglotait , la tête dans les mains, entre ses doigts il la vit prendre sur la cheminée un bébé japonais en robe bleue, brochée d'or, en défaire la ceinture, la renouer, la dénouer encore, pour passer le temps.
Lui, qui, dans cet amour, — dans ce premier amour, ■ — mettait toutes les tendresses vingt ans accumulées, et ses ardeurs d'homme avec ses ingénuités d'adolescent, tout son cœur et tout son être,
il n'obtenaii en échange de la plus pure, de La plus furieuse, delà plus entière ferveur dont jamais fut adorée une femme, que l'ennui d'une fillette qui joue à la poupée.
Il n'avait même pas la consolation de posséder, vraiment, le corps dont l'âme lui échappait.
Ah oui! toute nue, dès les draps écartés.
Mais ce qu'elle lui donnait, dans le lit dont la seule espérance, les soirs, le rendait fou de joie, et dont le souvenir, le lendemain, le comblait de détresse, c'était son exquise beauté, faite de toutes les blancheurs, et de toutes les fraîcheurs et de tous les parfums qu'aurait le printemps dans les venelles du Paradis (oh ! ces mignonnes lèvres, et ce cher petit sein et ce lilial allongement, entre les bras, d'un lys fleuri avant l'été et dont la tige aussi serait fleur !) c'était sa seule beauté, sans rien autre chose d'elle ; et elle n'avait pas plus de sens que de cœur. Elle ne se bornait pas à s'offrir, cependant. Malgré la fierté d'être admirée, dont se retroussait, avec un peu de dédain, sa narine, elle poussait sa clémence de petite idole jusqu'à consentir à paraître vivante; oui, elle feignait de vivre, — peutêtre pour s'en donner à elle-même l'illusion ; et elle eut semblé la plus agréable des maîtresses à quiconque ne l'eut désirée que pour soi-même. Car elle n'avait jamais sommeil, ne bâillait pas, ne se
tournait pas vers le mur en disant: « Il est bien tard! » consentait à tout, toujours, avait même ces initiatives, qui réveillent les langueurs ; n'ignorait rien de tout ce que le plus las ou le plus libertin des amants regrette, le jour venu, d'avoir enseigné à sa maîtresse; et, par une sorte de politesse, de bonne éducation qui persistait môme après la chemise disparue, elle ne laissait pas voir qu'il y eût quelque complaisance en les extrêmes faveurs qu'elle prolongeait avec une obstination souriante. Mais l'évidence qu'elle demeurait absolument étrangère au plaisir qu'elle donnait, éclatait dans l'immuable azur de ses yeux, et, lorsqu'elle levait la tête pour dire : « Mon chéri, » dans la puérilité paisible de sa bouche. Elle tenait, voilà tout, à être très aimable, dans le lit, comme elle aurait voulu paraître très bien élevée dans un salon. Elle était aussi très méthodique. Elle mettait certainement quelque orgeuil à se montrer savante, tenait à prouver qu'on n'avait plus rien à lui apprendre. Il y avait dans sa façon de faire crier de joie son amant un peu de la satisfaction qu'aurait une écolière à étonner un examinateur en récitant sans faute une leçon très bien étudiée, quoiqu'ennuyeuse peut-être. Et, ensuite, Liliane avait ce petit rire de triomphe, dont s'enorgueillissaient ses lèvres lorsqu'elle disait qu'au couvent elle avait
toujours tous 1rs prix. De sorte que l'excès du plaisir, en Faustin, se glaçait d'une stupeur! Et, les lendemains, — l'aube traversant les rideaux. — il se demandait, penché vers Liliane assoupie
enfin, ce que c'était que cette monstrueuse prostituée, sans désir, ni plaisir, qui dormait là, toute petite, si jolie, d'un sommeil d'enfant.
Oui, qui était-elle ? Il ne comprenait pas, il ne savait pas. Le certain, c'était qu'il n'était pas aimé, c'étaii que Liliane ne partageait pas les plaisirs dont elle l'extasiait et le harassait.
Alors, un soupçon lui vint.
Si elle ne l'aimait pas, si elle ne trouvait aucune joie aux complaisances dont peut-être , par une immonde probité , elle croyait devoir payer les présents, les meubles, les robes, et la petite bourse pleine de menues pièces d'or, et le coupé dont elle avait eu si grande envie; si elle n'avait, près de lui, ni cœur, ni sens, c'était que, son cœur et ses sens, elle les réservait, à un autre ou à d'autres !
Il fut jaloux.
Pourtant, il la quittait si rarement. Ils dînaient ensemble. Ils dormaient ensemble. Quelle heure eut-elle choisie pour le tromper? Ah! n'importe, elle le trompait. Il était impossible qu'une femme, — car elle était une femme, enfin, une
vraie femme, — fût totalement dénuée d'âme et de nerfs, — d'être ! Il se rappelait, oui, Mme Ancéol. autrefois; il n'ignorait pas qu'elle aussi, — oh'1 Tidée qu'il les comparait, lui fit honte! — n'avait été que résignée entre les bras de son amant; mais par combien de ferventes tendresses elle compensait le refus de partager les délices qu'elle ne lui refusait pas. Puis, Mme Ancéol était une dame de province, une exquise mais réservée bourgeoise, à qui un long veuvage, près de l'époux infirme, avait désappris tout ce qui n'était pas le dévouement et la miséricorde. Tandis que Liliane... Quelle le trompât, expliquait seul sa froideur près de lui, sa nullité, le sinistre faitexprès de ses complaisances. Si elle était telle près de lui; c'était précisément parce qu'elle était, ailleurs, toute différente; il n'avait d'elle que ses retours du bonheur, fatigués. Quant aux heures pour la trahison, une perfide sait toujours en trouver assez. Du reste, ce n'était pas vrai qu'il fût sans cesse près d'elle; il allait chez lui, souvent! « 0 ma pauvre, ma pauvre Thérèse! » Il allait aussi chez les marchands de tableaux, emprunter de l'argent, mendier de l'argent en promettant des œuvres qu'il ne ferait jamais, puisque Liliane, le jour, avec son regard, avec son petit rire, le domptait, l'enchantait, faisait de lui
quelqu'un qui n'attend qu'un signe pour ne pas faire son devoir, et, la nuit, par l'assiduité méthodique de ses travaux, rompait et énervait en lui une virilité d'autant plus prompte aux affaiblissements qu'elle ne se réservait pas, se livrait toute! « Non, non, ce n'est pas le temps qui lui manque, si elle veut me tromper! » Puis, (il songeait à cela, avec un grincement de dents), elle se déshabillait si vite.
Donc, jaloux, avec des griffes de bête au cœur; on les sent, ces griffes, si bien entrer, et s'enfoncer, tourner en s'allongeant encore, qu'on s'étonne de ne pas voir du sang à son habit, au-dessus de la place où l'on souffre.
Mais, jaloux, de qui?
Eh! de Martinelli, de Cassin, de Landinier, de Berthe, — de Chènevolle ! de tout le monde. Des passants. Car il était peut-être parmi les passants, celui qu'elle lui préférait. Le certain, c'était qu'elle le trompait. Dès que Liliane tournait la tête, — car elle le regardant, il n'était plus qu'un pauvre homme guettant le désir qu'elle aurait pour s'y soumettre déjà, — une fureur le prenait à la pensée que d'autres la voyaient quitter sa robe, entrer dans un lit; à la pensée surtout qu'elle donnait à d'autres ce que, lui, il n'avait jamais eu d'elle. Hélas ! c'était précisément le contraire qu'il
avait espéré. Et, les griffes de la bête toujours plus avant dans le cœur, il descendit aux basses œuvres de la jcîlousie, observa, guetta, fureta. S'il restait seul dans la chambre de Liliane, il se jetait vers quelque tiroir, l'ouvrait, fouillait, vite, craignant qu'elle ne le surprit; s'il trouvait, parmi les épingles à cheveux, les peignes d'écaillé, le fard pour les lèvres, des dépêches, des lettres, il les ouvrait, lisait : une couturière annonçait l'heure d'essayer une robe, la manicure s'excusait de n'être pas venue, viendrait lundi; pas autre chose. Il refermait le tiroir. « Tiens, disait Liliane en entrant, je te croyais parti. — Non, tu vois. ■ — Qu'est-ce que tu faisais là? — Rien. » Et il la regardait. Il était bien persuadé d'une chose, c'est qu'il n'y avait jamais eu sur la terre de femme aussi jolie qu'elle. Et il ne pouvait s'empêcher de l'embrasser en pleurant un peu. « Mais, enfin, qu'est-ce que tu as, depuis quelque temps? » disait-elle. Il répondait : « Je n'ai rien. — Alors, va-t'en à tes affaires, tu viendras me prendre pour diner. Est-ce que tu as une loge pour la première des Bouffes? — J'en aurai une. » Il s'en allait. Il était bien content de n'avoir rien découvert dans le tiroir. Il en était furieux aussi. C'était qu'il avait mal cherché, qu'il n'avait pas eu le temps de chercher: ou bien elle cachait dans
quelque autre meuble Les Lettres qu'elle ne voulait pas qu'on vit. Elle Les déchirait peut-être. Elle était très rusée. Il avail remarqué qu'elle i très rusée. Enfin il était persuadé qu'elle lui était infidèle! Et ce lui était comme une déception de îfen pas trouver la preuve.
Pourtant, la certitude acquise, qu'aurait-il fait?
Il aurait...
Non, il ne savait pas ce qu'il aurait fait. Puis, d'abord, il fallait être sûr. Ensuite, il verrait. Il la tuerait? oui, il pensait qu'il la tuerait, à moins qu'il ne se tuât lui-même. A coup sûr, il ne lui pardonnerait pas! la tuer, ce serait le mieux, et se tuer après. Mais il fallait être sûr.
Il interrogea la femme de chambre ! Oui, un soir, au moment de sortir, pendant que Liliane, dans le cabinet de toilette, nouait les brides de sa capote, il interrogea la femme de chambre, qui l'aidait à endosser son pardessus. « Oh! monsieur a bien tort d'avoir des idées comme ça. Madame aime trop monsieur, pour lui faire de la peine! Je le dirais à monsieur, si je le savais... Mais il ne vient jamais personne, jamais, jamais. » Il se jugeait imbécile. Avec ça que cette fille, à qui Liliane devait donner de vieilles robes, et de l'argent, aurait parlé, quand même elle aurait eu quelque chose à révéler. De sa tentative, il n'obtint que l'humi-
liation d'avoir questionné une servante. « Je suis prête, » dit Liliane. Ils allaient à un « boui-boui » du boulevard extérieur, où on donnait une revue qui faisait courir tout Paris, à cause d'une danseuse pas jolie, drôle, imitant les ballerines cordouanes. Il épia toute la soirée les regards de Liliane. C'était elle qui avait voulu venir dans ce petit théâtre. Pourquoi? Il y eut un baryton, jeune, très applaudi. Elle l'écouta, elle dit : « Il chante très bien, n'est-ce pas? Il paraît qu'il est engagé auxA?nfjassadeurs. » Comment savait-elle cela? Ah ! oui, les journaux. Mais elle s'était donc inquiétée, particulièrement, de ce chanteur? elle savait donc le nom qu'il portait? Comment le savait-elle? d'où l'avait-elle appris? elle avait peut-être connu cet homme, autrefois, dans des coulisses? C'était peutêtre ce cabotin qu'elle lui préférait? Laveleyne avait honte des bassesses de sa jalousie, ne s'en pouvait délivrer, souffrait horriblement.
Une fois que Liliane avait dit : « Aujourd'hui, à trois heures, j'irai chez ma corsetière, » il eut le pressentiment qu'il apprendrait ce qu'il avait tant de désir et tant de peur d'apprendre. « Les corsetières. il y en a qui sont des entremetteuses, ou qui prêtent des chambres ; elles essayent le corset, un monsieur entre, elles s'en vont. » Il avait, à propos de tout, les soupçons de l'expérience impar-
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faite. Il se lit donner, par La femme de chambre, l'adresse de la corsetière, se tint dans l'encoignure de la porte cochère en face. Liliane parut à l'heure qu'elle avait dite, entra, ressortit bientôt, revint chez elle. Laveleyne se sentit rassuré? Non, la femme de chambre avait dû prévenir Liliane ; cela ne prouvait rien, que sa maîtresse fût restée si peu de temps chez la corsetière.
Désormais, il la suivit chaque fois qu'elle sortait. Il prétextait une visite à rendre, la nécessité d'aller traiter une affaire chez un marchand de tableaux, laissait Liliane toute seule après le déjeuner. Mais il s'attablait dans un petit café, en face de la maison où il l'avait logée. Il ne quittait pas la rue des yeux, levant à demi le rideau de mousseline. Quand Liliane sortait à pied, rien de plus facile que de la suivre. Le collet de l'habit relevé, le chapeau baissé sur les yeux, il marchait le long des murs, assez loin d'elle, pas assez pour perdre de vue une plume ou une fleur qu'elle avait à son chapeau, et selon laquelle il se dirigeait à travers la foule. Chaque fois que Liliane s'arrêtait, il avait un serrement de cœur ; elle allait entrer dans cette maison , où quelqu'un l'attendait. Il s'approchait un peu plus, au risque d'être reconnu par elle; non, elle s'était arrêtée pour regarder quelque bijou à une devanture, ou quelque robe ;
et elle souriait de plaisir, d'envie aussi; certainement, si elle avait su qu'il était là, si proche, elle se serait retournée, aurait dit : « Regarde donc! comme c'est joli! » et elle aurait ajoute: « Je peux Tacheter, tu veux bien ? » Elle se remettait en route. Elle aimait à se promener sur les boulevards, rue de la Paix, avenue de l'Opéra, partout où sont les beaux magasins. A présent qu'elle n'était plus habillée comme un petit trottin dupassage du Saumon, on la remarquait beaucoup; des chuchotements derrière elle disaient qu'elle était si jolie, et désirable. Ce qu'elle avait, par la pureté des yeux, par la mignardise de la bouche, de trop chaste, de trop puéril semblait moins inabordable à cause de la toilette un peu folle; et bien qu'elle eût l'air d'une petite vierge, les regards et même les propos, souvent, lui manquaient de respect, parce qu'elle avait l'air d'une petite cocotte. Plus d'une fois, Laveleyne se précipita : il eût avec joie satisfait son intime colère sur quelque imbécile de la rue ! Mais, avant qu'il pût intervenir, Liliane avait regardé l'impertinent d'un tel regard, que le passant, avec des mots d'excuse, s'éloignait. Véritablement, Liliane se promenait pour le plaisir de la promenade parmi la foule, pour l'amusement de voir des choses aux vitrines. Pourtant, ce n'était pas possible qu'elle ne le trompât point,
puisqu'elle ne L'aimait pas, puisque, La nuit deraière encore, elle avait été si pareille entre
bras à un petit automate, fait de délicieuse chair,
en qui L'on aurait mis tous les ressorts qui font semblant d'aimer et de vivre, et tout, hors l'amour et la vie.
Quand elle sortait en voiture, elle n'échappait pas à cette surveillance devenue pour Laveleyne une cruelle habitude. Il montait dans un fiacre, donnait ordre au cocher de suivre le coupé, « vous voyez Lien? qui tourne la rue? » et, le front collé à la vitre, sous l'écartemeiit du store, il ne quittait pas des yeux la voiture de sa maîtresse. Il avait au cœur des grouillements d'angoisses ; à chaque minute, il lui semblait que le coupé allait s'arrêter devant une maison inconnue, que Liliane allait descendre. Son, elle faisait ce quelle avait dit, allait au Bois, revenait, s'arrêtait chez le pâtissier de la rue Favart, rentrait chez elle, disait à Dominique : « Ce soir, à neuf heures, » parce que Laveleyne et elle devaient aller dans quelque théâtre. Et le jaloux qui aurait dû se réjouir, souffrait. La crainte extrême finit par ressembler au désir ; c'est un désespoir de n'être pas trompé, à cause de la passion qu'on mit à croire qu'on le fût.
Un soupçon nouveau : s'il ne parvenait pas à surprendre la vérité, c'était que Liliane, à pied,
savait qu'il était derrière elle; en voiture, savait qu'il la suivait dans un fiacre. Elle était rusée! Elle tournait la tête, en sortant, et un regard lui suffisait à s'assurer que son amant n'était pas loin; voilà pourquoi il n'avait pu observer encore que d'innocentes promenades ou des visites très naturelles, et annoncées.
Il fallait cesser de la suivre : la faire épier par des gens qui lui seraient inconnus. De cette façon, elle ne se méfierait point...
Il se rappela qu'il y a des agences où, pour de l'argent, des hommes se chargent de guetter, de faire des rapports sur ce qu'ils ont vu et entendu.
Il fut triste d'avoir pensé à cela. Quoi? il aurait recours à un tel moyen ?
Mais une colère lui fit sauter tout son sang à la tête! Ah! bien, il serait joliment stupide, d'avoir de telles hésitations. En échange de tout l'amour, et de tous les désirs, et de sa maison délaissée, et de son art abandonné, elle ne lui offrait que le mensonge d'un regard de vierge et d'un rire d'enfant, et que l'abominable excès de plaisirs qu'elle avait appris à donner, — et il hésiterait, par un scrupule, à la convaincre d'hypocrisie et d'infamie? Ce serait trop stupide, en vérité. Tous les moyens étaient bons pour démasquer cette petite menteuse. Sachant tout, que ferait-il ? Il ne s'in-
quiétait pas de cela, ne voulait pas s'en inquiéter
encore. Il venait, et on verrait! Le Bottin vite ouvert et referme, il alla dans une agence d'informations.
Au troisième étage d'une maison neuve, le bureau n'avait rien de sordide. Point de luxe, mais point de saleté pittoresque. On eût dit d'une étude d'avoué en province, dans une ville de second ordre; et l'homme assis derrière une table sans désordre de papiers, ni jeune, ni vieux, proprement mis, l'air ordinaire, ressemblait, vraiment, à tout le monde : juif peut-être, mais sans exagération; sonnez, courbé pourtant, se modérait.
Le Directeur de l'agence salua, sans se lever, fut poli, sans obséquiosité. Dès les premières paroles de Laveleyne, il comprit ce dont il s'agissait. Il n'eut pas le mauvais goût d'avoir l'air attendri ni de sourire, il fit seulement remarquer que la maison se chargeait plutôt de recherches quant à la solvabilité des négociants ; mais il n'insista pas sur ce point, ajouta tout de suite : « Nous avons précisément pour les surveillances d'ordre passionnel (ce mot allait trop loin, débordait la fonction, mais, d'avoir tant lu, tout le monde est littéraire), un homme intelligent, très consciencieux. Comme il est toujours fort occupé, il n'est pas ici en ce moment. Je vous l'enverrai. Il faudra lui remettre
une photographie de la personne à suivre, lui donner des indications sur les heures où elle a l'habitude de sortir. Vous savez les conditions sans doute? vingt-cinq francs par journée de surveillance. Et une gratification si l'on est...
Il aurait pu avoir dans le ton un peu d'ironk' ; non, il acheva, la voix nulle :
— Content.
— Bien, ditLaveleyne.
— Dois-je vous envoyer l'homme ce soir?
— Oui, ce soir.
— A quelle heure ?
Laveleyne réfléchit.
— ■ A sept heures.
Comme cela, il aurait le temps de donner ses instructions avant d'aller prendre Liliane pour dîner.
— Sept heures. J'inscris. Si vous voulez me dire votre nom?
— Mon nom?
— Oh! cela n'est pas indispensable. L'adresse suffît.
Laveleyne dit :
— Rue Xotre-Dame-des-Champs, 42. Je préviendrai la concierge. On demandera le peintre qui a son atelier au fond du jardin.
Là-dessus il allait se retirer, lorsque le directeur de l'agence, la tête vers des papiers :
ROMAN CONTEMPORAIN ï'»7
— C'est L'habitude de remettre une provision de
'•«•nt francs.
— Voici.
Et Faustin s'en alla, moins gêné, parce que, d'avoir donné de L'argent à cet homme, il s'en jugeait plus distant, plus différent. Payer, éloigne. Puis en descendant le large et clair escalier entre le stuc des murs, il remarqua les portes de chaque palier, au vernis neuf, luisantes de plaques de cuivre annonçant des commerces normaux, avouables: « Dentelles et guipures» ou « Papiers peints » ou « Robes et manteaux. » Ainsi, cette agence infâme, d'où il sortait, avoisinait d'honnêtes industries, sans causer peut-être de mépris ni de surprise, comme à sa place près d'elles. Laveleyne entrevit l'espèce de respectabilité dont se réhabilitent, d'être professionnelles, les pires bassesses, et ce qu'elles gagnent de propreté à être logées dans des maisons neuves. Plus tard, il se demanda souvent pourquoi il n'avait pas eu, de cet homme derrière la table, et de sa fonction d'espion et de traître, l'instinctive horreur qu'il en aurait dû éprouver, et pourquoi, un instant, le paradoxe l'avait hanté d'une atténuation ou d'une excuse possible à une telle honte...
Dans la rue où riait la franche lumière d'un jour de printemps, il reconquit toute son honnête ré-
pulsion de l'espionnage salarié; et le besoin le prit, tout à coup, de remonter, de donner contre-ordre; il n'userait pas. lui, honnête homme d'un aussi vil moyen de s'informer et d'apprendre. C'était déjà bien assez laid qu'il eût suivi une femme, en se dérobant d'angle en angle, se glissant entre les voitures, se tenant derrière des promeneurs plus grands que lui. Se faire suppléer en payant, dans l'exercice du plus bas des métiers, impliquait une ignominie plus lâche, dont il ne voulait pas. Ah ! certainement, Liliane le trahissait. Il était évident qu'elle allait, quelquefois, souvent, tous les jours peut-être, à des rendez-vous! mais mieux valait n'en jamais avoir la preuve — hélas, qu'en eût-il fait, de cette preuve? — que de l'obtenir par l'entremise de ces gens qui demandent de l'argent pour suivre, pour dénoncer, pour trahir. Maintenant, — chose singulière — il lui semblait que son honnêteté naturelle n'était pas seule à réprouver ce qu'il avait fait ; mais que quelqu'un, en lui, lui donnait un conseil comme amical, presque tendre, plaintif, de ne pas recourir à cette sale agence làhaut; et il allait revenir sur ses pas, il laisserait son argent pour la peine qu'on avait eue d'inscrire une adresse, il ordonnerait qu'on tint sa visite pour non avenue, qu'on ne lui envoyât personne.... Le coupé de Liliane ! il ne se méprenait pas. Il
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reconnaissait la voiture neuve, le cheval alezan, haut, Le cocher sur le siège, avec son air anglais, comme Liliane l'avait voulu. Le coupe ne bougeait pas, stationnant à l'angle de deux rues. Laveleyne avait frissonné de la tête aux pieds. Pourquoi donc? qu'y avait-il donc d'extraordinaire à la présence de cette voiture, ici, tout près des boulevards? Liliane, oui, avait dit qu'elle ne sortirait pas, qu'elle resterait chez elle pour attendre Mme Petillot qui devait venir la faire travailler à la maison. Mais elle avait pu changer d'idée, et ce n'était pas extraordinaire, et il n'y avait aucun mal à cela. 11 s'élança vers le coupé, saisit le rebord de la portière, fourra sa tête dans la voiture, — personne! Où était Liliane ? il faillit jeter ce cri : « Où est Liliane?» Il était fou, véritablement; eh! elle devait être dans quelque magasin, en train de palper des étoffes avec son petit air entendu ou de dire : « Vous ferez porter cela... » Non, autour de lui, rien que de médiocres boutiques, merceries, teintureries, ou des étals d'épiciers, ou les pendules d'un prêteur sur reconnaissances. Alors, où étaitelle? De la secousse dont il lâcha la portière, le cocher se retourna. « Est-ce que monsieur cherche madame? » — Mais oui, dit Laveleyne, l'air calme tout à coup. — Madame m'a dit de l'attendre ici. Madame est entrée dans cette ruelle, un peu
plus loin, à gauche, qui est trop étroite pour les voitures. — Ah! bien. » Laveleyne réussit à ne pas courir, à marcher vers la ruelle de l'air de quelqu'un que rien ne presse. Certes! le hasard l'avait bien servi! C'était providentiel qu'il se fût trouvé précisément où Liliane venait de laisser sa voiture! Mais, en vérité, elle n'était guère maligne, prenait peu de précaution ; elle aurait dû, sinon sortir en fiacre, du moins dire à Dominique : « Allez m'attendre au Bon Marché, » ou : « Allez m'attendre au Louvre. » Le stationnement de ce coupé, ici, était invraisemblable. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire dans cette ruelle? pourtant, il ne se hâtait pas. Mais, l'angle dépassé, il débusqua brutalement, comme s'il eût été sûr de se trouver face à face avec sa maîtresse. Que lui aurait-il fait, la rencontrant tout à coup, là, appuyée au bras d'un homme ? Eh bien, il l'aurait tuée, d'un genou sur la poitrine, des deux mains au cou. La ruelle était déserte. C'était une de ces étroites voies qui subsistent dans le quartier Saint-Honoré ; sortes de corridors sales, murs sans fenêtres, ou hôtels meublés avec cette inscription en noir sur le blanc opaque des lanternes : « On loge à la nuit. » Laveleyne se dit tout de suite : « C'est dans un de ces hôtels qu'elle est! » En plein jour? dans l'un de ces bouges? eh bien, oui, pourquoi pas? Avec ça
qu'ils devaient être difficiles quanl â L'élégance des chambres, ceux qu'elle connaissait!
Martinelli, et d'autres, pareils ou pires, qui avaient été, qui avaient dû être les amants de Liliane, avaient pris, dans les hôtels du boulevard extérieur, ou dans les cellules de Mazas, des habitudes de grabats aux draps pas changés ou délits de sangle. Et, elle, qui dormait maintenant dans de la toile fine, sur un bon sommier, ça l'amusait de retourner — et de se retourner, la gueuse ! — dans des couchettes peu propres, aux matelas durs. Oui, sûrement, elle était là, dans un de ces hôtels borgnes, mais dans lequel? et avec quelqu'un, mais avec qui? Oh! que ce fût celui-ci ou celui-là, n'importe. Quel qu'il fût, l'amant, Laveleyne se chargeait de lui faire son affaire. Il venait, à ce brave homme, des besoins d'étranglement, d'étouffement, et des orgueils aussi de fort garçon qui se sent des biceps robustes, et ne craint personne, et flanquera une roulée à qui ne sera pas content. Quant à Liliane!... il eut le geste de froisser entre ses mains une feuille de papier de soie.
Mais il y avait quatre hôtels. « Hôtel des Voyageurs, — Hôtel de la Cou?' du Louvre, — Hôtel de Normandie, — Hôtel du Commerce. » Il ne pouvait pourtant pas aller, de maison en maison, demander : c< Est-ce ici qu'est venue?... » Eh bien,
il attendrait. Oui, voilà, il attendrait. Pendant qu'elle était couchée avec un homme derrière Tune de ces étroites fenêtres aux rideaux de mousseline fripée, il fallait qu'il attendît, lui. Il allait d'un bout à l'autre de la ruelle, s'efforçant de paraître tranquille, prenant l'air de quelqu'un à qui l'on a donné rendez-vous, et qui ne s'impatiente pas. Mais une rage lui crispait le ventre, lui serrait le cœur, lui serrait la gorge. C'était vrai pourtant qu'elle était là, pas habillée, dans un lit, sous des mains qui la touchaient, sous des lèvres qui la baisaient. Oh ! qu'elle sortît! qu'elle sortît! Ce qu'il ferait, il ne le savait pas, mais ce serait effroyable, certainement. L'homme? il se moquait pas mal de l'homme à présent. Il le laisserait aller. Cela ne le regardait pas, cet homme. A défaut de celui-là, elle en aurait pris un autre. Mais, elle, ah! elle verrait. Il ne la tuerait pas tout de suite. Il la mordrait, la déchirerait. Si, il la tuerait très vite. Parce que si elle criait trop longtemps, des gens viendraient, l'empêcheraient de l'achever. Un soupçon tout à coup : si ces hôtels avaient deux issues? l'une sur cette ruelle, pas fréquentée ; l'autre sur quelque rue pleine de monde? On entre par celle-là, furtive, on sort par l'autre, sans se cacher. Prudence d'abord, puis effronterie, prudente aussi. Mais, alors, Liliane lui échapperait peut-être, lui avait
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peut-être échappé déjà?sans crainte, souriante, elle s'était évadée, tandis qu'il L'attendait de
imbécile, une rage au cœur. La voiture! Il fallait voir si la voiture était encore là ! Il courut. « Eh ! faites donc attention! » Il avait failli renverser l'es cages d'un marchand d'oiseaux, qui avait sa boutique au coin de la ruelle. Il se retourna instinctivement, avec un geste d'excuse. Il vit, dans le petit magasin, Liliane, qui riait comme une folle, avec des perruches roses, vertes, rosées, rouges, lilas, mauves, de toutes les couleurs, lui grimpant partout, de la jupe au corsage, et des manches au col, et du col à la voilette, et Liliane disait : « toutes ! toutes ! toutes! » Il s'extasia, — avec cette impression que tout le fiel qui était en lui devenait une douceur et comme du miel lui fondant dans les veines — tant c'était charmant que Liliane ne fût pas en l'un de ces sordides bouges, mais qu'elle fût ici, au milieu de tous ces gazouillis, et de toutes ces ailes, presque oiseau parmi tant d'oiseaux à cause de sa robe vive, et des rubans çà et là, et du chapeau, plume blanche et grise, qui, plus petit que la tête, avait l'air, sur les cheveux, d'un pluvier niché dans de la paille d'or! Ce n'étaient pas les perruches seules qui l'intéressaient. Au grand effroi du marchand, « prenez garde, mademoiselle ! je vous en prie, prenez garde »^ elle
allait de volière en volière, souillait sur les cardinaux rouges qui se cramponnaient des pattes aux barreaux, faisait d'un psitt! psitt! s'effarer les bengalis et les colibris, allongeait tout un bras, par la petite porte, plutôt enfoncée qu'ouverte, empoignait un oiselet, le mettait à ses lèvres, lui agaçait de ses fines dents, le bec, et le lâchait dans la boutique pour voir s'il savait voler. Elle ne tenait pas en place, achetait tout, aurait voulu acheter plus encore. « Oui, ces inséparables... et ces améthystes... et ces orverts... et ces pendulines du Japon... » n'attendait pas que le marchand eût mis dans les petites cages les oiseaux choisis pour dire encore : « Ah! ces turquines aussi, et ces zitzils, et ces paradisius. » Car, mieux que personne, elle connaissait les espèces des oiseaux. « Moi, dit-elle au marchand, j'étais toujours la première en histoire naturelle! » Et, mêlée au babil de toutes les bestioles ailées, sa jacasserie était un ramage aussi. De sorte que Laveleyne s'enchantait de la voir et de l'entendre, si jolie, si mignonne, si petite fille. Il se souvint du jour où, — la planchette du guichet entr'ouverte — il l'avait admirée fleur parmi les fleurs, comme il l'admirait oiseau parmi les oiseaux ; et un attendrissement lui faisait monter du cœur des larmes de délices.
— Tiens, vous êtes là! dit-elle en l'apercevant
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tout à coup. ( l'est joliment heureux que von- soyez
venu. Il paraît que le garçon est sorti, celui qui fait les courses. Je n'aurais su comment faire pour porter tout ça jusqu'à la voiture. Allons, vite, vite, aidez-moi.
Elle n'était pas autrement surprise de le voir. Il était tout naturel qu'il fût là, puisqu'elle avait besoin de lui ! et elle lui mettait dans les mains, sur les bras, aux épaules, une petite cage, et une petite cage, et de petites cages encore. Il riait, parce qu'elle riait. Il était content, parce qu'elle était si jolie. Elle lui aurait mis un perchoir à chardonneret sur le chapeau haut de forme, si elle avait été assez grande. D'ailleurs elle se chargeait aussi; et quand elle n'eut plus de place sur toute elle, elle prit des dents, par le mi-anneau, une cagette qui allait et venait : ce qui l'empêchait de pouffer de rire, c'est qu'il aurait fallu lâcher la cage où s'ébouriffait aux barreaux le ventre rose d'un bouvreuil.
— Donnez, donnez !
— ■ Quant au singe, dit-elle, le marchand le portera chez moi, il n'y aurait pas de place dans la voiture.
— ! Comment ! dit Laveleyne, non sans une grimace, vous avez acheté un singe?
— Ça vous, contrarie ? Oh ! vous, d'abord, il suffit que j'aie envie d'une chose pour que vous ne vou-
liez pas que je l'aie. Il est très gentil, mon singe, regardez.
Elle désignait l'animal, là-bas, encore enfermé derrière un grillage, au fond de la boutique ; c'était, presque aussi grand qurun petit chien qui se tiendrait debout, un tamarin de Cayenne, à la face grimaçante et babouinante, bleue et poilue de brun; d'autant plus hideux qu'il était joli ; et il passait par les mailles de fer, où grinçaient ses dents, le rose glabre de ses petites pattes. Laveleyne avait une horreur instinctive des bêtes où l'homme a son ignoble parodie. « Il y avait assez longtemps que j'en voulais un! bavardait Liliane. Je n'en avais jamais vu que dans les ménageries. Et encore de très loin, parce que papa ne me laissait pas approcher. Pourtant M. de Monpoul disait : « Ils sont très drôles, les singes, tout à fait drôles. » Tu sais qu'il ne coûte pas cher, celui-là ? trois cents francs. C'est pour rien (n'est-ce pas, monsieur? demanda-t-elle au marchand) ; il est vrai qu'il est un peu grand pour son espèce. Et vous n'oublierez pas de le faire porter, tout de suite, tout de suite. Il dînera avec nous, tu veux, mon chéri? » Mais elle s'interrompit pour éclater de rire. Laveleyne était si drôle avec tous ses oiseaux après lui. Et il pouffa de rire aussi, tant il se trouvait comique, tant il était heureux qu'elle fût si joliment gamine.
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suivi par L'homme de La boutique, qui portait Les plus encombrantes emplettes, ils s'en allèrent
vers La voiture. C'était tellement amusant de les voir tout couverts de planchettes secouées d'ailes, que le cocher, en dépit de la gravité professionnelle, ne put s'empêcher de sourire, et, pour les regarder, tandis qu'ils mettaient une à une les cages sur les coussins, sur le siège aussi, il y eut un rassemblement, mais sans malveillance, sans ironie même, à eause de cette petite demoiselle, si jolie et si jeune, et qui était adorable parmi tous ces oiseaux, et qui avait l'air de les aimer tant. Cette douceur, pour elle, des gens qui passaient, faisait plaisir à F au s tin. Grâce à l'oubli de tout ce qui n'était pas l'enfance de Liliane, il s'épanouissait d'aise. Mais voici que, la mignonne assise et toute surchargée de cent cages montant jusqu'au plafond de soie capitonnée, il n'y eut plus de place pour Laveleyne dans la voiture. « Ah! dit-elle en riant de plus belle, vous irez à pied, vous ! Je vous aime bien, n'est-ce pas, mais j'aime mieux mes oiseaux. Dépêchez-vous. Je vous attends à la maison. Où dinerons-nous? » D'ailleurs, d'entre les pétillements et les trémoussements d'ailes, et les mille cris effrayés, elle lui envoyait du bout d'un doigt des baisers qui pépiaient comme les bengalis et les oiseaux -mouches! Il resta sur le trottoir,
ravi, regardant tourner la voiture où Liliane était comme une petite fée charmeuse d'oiseaux, dans une volière qui roulerait.
Du reste il n'était pas fâché d'avoir quelques instants à lui. Dès le coupé disparu, il s'en retourna vers l'agence. Il tenait absolument à donner contre-ordre. Il se hâta, entra dans l'allée de la porte cochère. Mais la concierge l'arrêta, lui demandant où il allait. « Revenez demain. C'est fermé. Plus personne. » En effet, il devait être six heures, peut-être davantage. Ce contre-temps l'agaça. Mais, au fait, qu'est-ce que cela lui faisait qu'on allât chez lui? Il n'avait pas donné son nom, et il avait donné de l'argent. Il n'avait qu'à ne plus s'inquiéter de l'absurde démarche qu'il avait faite; les choses en resteraient là.
Elle n'était pas qu'absurde cette démarche, et honteuse quant à lui-même; elle était outrageante pour Liliane. Car, de l'avoir vue si ingénument gaie dans la boutique de l'oiselier, il avait répudié les soupçons de naguère. Non, malgré toutes les apparences, malgré tous les raisonnements, ce n'était pas possible qu'elle fût perfide et traîtresse, cette mignonne si puérile, si prompte à s'amuser de couleurs et de ramages! D'ailleurs, depuis qu'il fouillait dans les tiroirs, depuis qu'il la suivait, qu'avaitil constaté? rien, sinon qu'elle lui était parfaite-
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ment fidèle. Certes, fidèle. Hélas! malgré la joie qu'il en éprouvait, il n'oubliait pas ces affrei tristesses: le cher petit cœur de Liliane, qui ne voulait pas s'émouvoir, ses sens, ses nerfs, pas spontanés, paisibles, effrayants d'à-coup-sûr, qui n'ignoraient rien avec un air de ne rien comprendre, organisme pareil aux pianos mécaniques qui jouent très bien, ni trop lentement ni trop vite... et il y avait des points d'orgues qui valaient qu'on brisât tout l'exécrable et délicieux instrument! Mais, n'importe, à cette heure, — les yeux enchantés de Liliane oiselette chez les oiseaux, et l'âme meilleure du renoncement à l'espionnage, — il s'attendrissait sur elle, voulait l'espérer moins nulle et moins experte. Tout en approchant de chez sa maîtresse, dans le crépuscule déjà gris sur les façades, roses encore un peu, là-haut, aux balcons, Laveleyne, parmi la cohue des gens qui rentrent dîner, se demandait, tout fondant en indulgence, s'il n'était pas responsable, bien plus qu'elle, du malentendu dont il souffrait si cruellement.
Car il n'y avait peut-être entre eux qu'un malentendu.
Lui, si simple, il songeait que les femmes, — on l'avait cent fois répété devant lui, cent fois il l'avait lu, — sont des êtres fort compliqués ; il se rappela un camarade d'atelier qui disait toujours : « Les
femmes! il n'y a pas pareil à moi pour savoir les prendre! » C'est cela, il y a une façon de les prendre. Les prendre, c'est-à-dire trouver le mystérieux chemin de les conquérir, de les réduire, de s'en faire aimer. Voilà, il n'avait pas su prendre Liliane. C'était bien naturel. Qu'est-ce qu'il connaissait de la femme, lui? rien du tout, ou presque rien. Ce n'était pas l'amour de Thérèse, plutôt semblable à un irréprochable et sublime inceste; ce n'était pas non plus les hasards d'un lit de fille ou d'une chaise longue de mondaine, très vite, avant qu'on apporte les lampes, qui avaient pu lui révéler les arcanes du cœur féminin; et, amant de Liliane, il se trouvait peut-être en présence d'une énigme très banale; sa propre ignorance était la seule cause des angoisses qu'il éprouvait à n'en pas trouver le mot. « Si je ne comprends pas Liliane, c'est que je suis un niais. » Mais que cette incompréhension lui était cruelle! Car, enfin, il était un pauvre homme qui aurait bien voulu être aimé, tout à fait et de toutes les façons, puisqu'il aimait. Ah! mon Dieu, comme il aimait î C'est une chose, vraiment, qu'on ne pourrait pas croire, si on ne la subissait soi-même, qu'il soit possible d'avoir tant de tendresse pour une femme. On est content, on est triste, on se sent des larmes au bord des yeux, on se met en colère ; certes, on
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jurerait qu'on ne sait pas d'où vous sont venues ces idées d'être heureux, d'être mélancolique, de
pleurer, de se fâcher : on s'aperçoil qu'elles sont venues d'elle, à qui l'on ne pensait pas pourtant. Ah! si fait, si fait, l'on pensait à elle. On aime comme on vit, sans y prendre garde : le poumon aspire l'air, le cœur se gonfle de l'aimée. Laveleyne, tout en marchant, se rendait bien compte, — car il avait assez rêvé pour être conscient un peu, — qu'il était tout à fait envahi par Liliane, qu'il l'avait partout en lui, qu'elle lui était aussi inhérente et aussi inarrachable que la moelle à la branche vivante. « Eh bien! oui, voilà tout, je l'aime. Je ne peux pas faire autrement. Je l'aime. On dira tout ce que l'on voudra. Je l'aime. Et j'ai raison de l'aimer, oui, raison. » Est-ce que c'était vrai, bien sûrement, ce qu'il avait cru voir, ce qu'il avait supposé, ce qu'on lui avait dit?... Si l'on croyait tout ce qu'on dit! Sans doute, Chènevolle avait affirmé... mais il avait pu mentir, pour se donner raison. Ainsi, d'abord, Liliane n'avait pas été la maîtresse de Chènevolle. Interrogée, elle avait répondu : « Oh ! » Donc , ce n'était pas vrai. Ah! si, si, c'était vrai! « Suis-je bête, mon Dieu, suis-je bête ! » La maîtresse de Chènevolle! et des autres! et de tout le monde! Il le savait, le croyait, en était sûr. Est-ce qu'ils
auraient bientôt fini de le tourmenter, et de le railler et de le huer, pas visibles, visibles pourtant, muets, entendus pourtant, ces gens qui le suivaient partout, salement ricaneurs : « Tu sais, tu n'en as pas eu l'étrenne ! » Tonnerre de Dieu ! il y avait des moments où s'il les avait eus là devant lui, tous ensemble... Mais maintenant, attendri, il avait moins de rage contre eux, ne lui en voulait pas du tout, à elle. « Sûrement, tous les torts sont de mon côté. Si elle ne m'aime pas comme je voudrais qu'elle m'aimât, c'est que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée. J'ai du chagrin, parce que je lui fais de la peine ; je souffre parce qu'elle n'est pas heureuse. » Mais, sïl pensait qu'il avait tort, il ne voyait pas bien en quoi il avait tort. Eh bien, il chercherait, il trouverait, il devinerait. Il s'efforcerait d'être plus tendre, plus docile, encore. Peut-être ne se hâtait-il pas assez de lui obéir? Il se montrerait plus attentif, plus zélé, plus toujours prêt à suivre la direction d'un geste à peine ébauché. Puis, les soirs, en rentrant, il retiendrait ces hâtes de la serrer contre lui, tout de suite. C'était, peutêtre, parce qu'il se montrait trop brutalement épris, qu'elle était si rapidement complaisante? Elle avait peur de lui déplaire; et naturellement, pauvre fille, elle employait tout ce qu'on lui avait enseigné, à montrer sa bonne volonté. Cette bonne volonté là,
un aurait pu, — toutes les vilaines choses oubliées, — en faire de l'amour. Mais il n'avait pas su, lui ! Hélas! elle l'aimait peut-être; mais elle n'avait pas (Tautre façon de le lui prouver que d'être avec lui comme elle avait été avec d'autres, qu'elle n'aimait pas. Même, de plus l'aimer, elle était plus infâme, pour mieux faire. « Le criminel, c'est moi qui ne lui ai pas appris d'autres caresses, d'autres baisers ; la première fois, je l'ai emmenée après un bal, je l'ai jetée sur un lit d'hôtel ! » Elle avait bien raison de le traiter comme n'importe quel débauché, puisqu'il l'avait prise comme n'importe quelle fille. Ce qu'il aurait dû faire, au commencement? ne tenir aucun compte des choses vraies ou fausses, qu'on lui avait dites, ni des choses qu'il avait vues, croire qu'elle était un ange en effet, et ne pas la prendre sur ses genoux dans la voiture et ne pas lui b aiser les lèvres tout à coup ! et lui demander, en tremblant, un des rubans qu'elle avait à son corsage. Voilà ce qu'il aurait fallu faire. Ou lui voler un gant, une fleur. Et le lendemain, revenue à l'atelier, il lui aurait dit, — non pas le lendemain, un autre jour, plus tard, — il lui aurait dit à voix basse, sans oser la regarder : « C'est vous, Liliane, c'est vous seule que j'aime ! » Elle aurait rougi, en se détournant, sans répondre ; ils auraient été des amants ingénus, purs comme des fiancés. Et peu à peu, en
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elle comme en lui, aurait grandi une chaste et grave tendresse, — oui, malgré le vain passé, — qui se serait épanouie, enfin, en un nuptial délice !
Mais non, il l'avait brutalisée, elle, fatiguée, lui, ivre.
Eh bien ! tant pis pour lui ! il avait ou, il avait ce qu'il méritait ; pourquoi lui aurait-elle donné plus qu'il n'avait demandé? Ah! sans doute, depuis, les prières, les plaintes, les reproches; elle aurait dû s'attendrir... s'attendrir, pour lui, vraiment? pour lui qui la soupçonnait, qui la croyait infidèle, qui la suivait, avait été sur le point de la faire suivre, qui' la croyait, couchée dans un bouge, tandis qu'elle s'amusait parmi des bengalis et des oiseauxmouches? Allons, elle aurait été trop bonne, en vérité; et, il n'y avait pas à dire, c'était lui qui avait tous les torts. Mais il réparerait ses fautes, puisqu'elle était fidèle, puisque ce n'est pas possible qu'on soit une mauvaise femme quand on est un adorable petit séraphin. Il recommencerait, du point ou il l'avait mal commencée, toute leur aventure. Pourquoi pas? Un écolier, mécontent de ce qu'il écrivit, se remet à la besogne, s'applique mieux, ne fait plus de faute. Liliane, quoiqu'on pût dire, était innocente, et il fallait la traiter comme telle. Aussi, ce soir, après le théâtre (en ce moment il montait rescalier, chez Liliane, quel-
qu'un, en descendant, le heurta), il la laisserai se coucher toute seule, dormir toute seule c'étail le marchand d'< iseaux, qui avail apporté le reste des emplettes, el qui, en reconnaissant Lav.eleyne, lui tendil la facture), oui, dormir toute seule (il regarda le chiffre total, paya, continua de monter) et il lui dirait seulement: « Vous savez, demain, je viendrai vous chercher de très bonne heure. » Et, demain matin, il l'emmènerait à peine éveillée, dans les bois, près de Paris. C'était le printemps. Ce seraii adorable. Il serait tout à fait jeune, elle serait tout à fait petite fille. Leur amour, rénové dans une idylle, serait clair comme le matin et frais comme la rosée. Il était sûr de ne pas se tromper! Toute la candeur restée en Liliane s'épanouirait, remise en son élément normal, comme ces lys d'étang, un peu fanés, qui dans l'eau refleurissent. Et ce serait exquis d'entendre son petit rire mêlé aux espiègleries des fauvettes et des mésanges qui se poursuivent de ramille en ramille, en secouant une petite pluie.
Ces bruits d'aube et d'avril, lui venaient, déjà, à travers la porte. Il aurait parié que Liliane avait donné la volée à tous les oiseaux achetés; comme elle devait rire, dans la chambre ou le boudoir, au milieu de toutes les ailes en l'air ! Il préféra ne point sonner. Tout le monde se serait tu, même les
oiseaux. Il avait une clé. Il ouvrit la port»' sans bruit. Il s'extasiait en pensée de La jolie fête qui allait lui charmer les yeux. 11 entra sur la pointe des pieds, marcha, vers Le boudoir? non, vers La chambre, c'était de la chambre que venaient les gazouillis. A tâtons, car le vestibule était déjà sombre, il se gardait bien de heurter quelque meuble, tant il avait peur de donner l'éveil. Il tourna le bouton d'une porte, poussa le battant, avança la tête, vit parmi les effarements de vingt bestioles volantes ou posées aux candélabres, ou agriffées aux rideaux, sa Liliane assise, penchée un peu, le coude au marbre d'une console. Que faisait-elle donc ? Il se pencha pour mieux voir. Très attentive, d'un doigt lent, minutieux, démêlant des touffes, écartant des duvets, elle regardait le ventre du singe qui tressaillait étendu sur le dos avec des crispations de petites pattes en Pair, ouvertes et refermées. Laveleyne cracha la plus sale injure qu'un homme ait jamais jeté à une fille! Une fille? pis encore : un monstre ! Et avant que sa maîtresse se fût retournée, il l'avait empoignée par les flancs. Il la lança contre la muraille, la ressaisit, la jeta sur le tapis, et le genou sur la poitrine de Liliane hurlante qui se tut tout à coup, il lui serra le cou, des deux mains, le lui serra encore, en râlant des mots sales, des mot signobles, tandis que le singe,
crianl <ii jacassant, bondissait, grimpail aux rideaux de la fenêtre, se retournait, regardai^ petite face toute ridée de grimaces, e1 que l'épouvante des oiseaux battail partoul de l'aile ou s'envolail par la porte ouverte.
Elle ne criait plus, elle ne bougeait plus. Il la souleva par la tête, la lâcha, elle retomba, inerte. Alors il se dressa! les bras ouverts, les mains écarquillées, il recula jusqu'au mur: il avail \r> yeux énormes et nuls de l'horreur à son paroxysme et, rencontrant du dos la muraille, il se mit à pousser un cri plaintif, comme une bête qui meurt très douloureusement.
Mais l'excès de l'horreur le rompit, l'accabla, ploya ses jarrets. S'aidant des mains, il marcha vers elle sur les deux genoux. Elle ne remuait pas, non, vraiment, elle ne remuait pas, les prunelles fixes, sans lueurs ni larmes. Il l'avait tuée ! il glapit désespérément : « Au secours ! Thérèse ! Thérèse ! » Oui, Thérèse ! sa femme, sa mère, pour qu'elle leur vînt en aide, pour qu'elle empêchât Liliane d'être morte et lui d'être un assassin. Il ouvrit la fenêtre, appela vers la rue, avec des gestes qui ordonnent de s'arrêter, de monter, courut vers le vestibule, cherchant la femme de chambre, ou quelqu'un, nïmporte qui... Un bruit, derrière lui, le fit se retourner... Liliane avait bougé! On eût
dit quelle avait soulevé la tête. puisTavait laissée retomber! Il se précipita vers elle, lui tâta le front, la poitrine, le ventre, les mains. Rien. Ni battement, ni frisson. Morte! Morte ! Mais il y eût un grincement de clé dans une serrure : la femme de chambre arrivait. « Vous voilà enfin, vous! — Mon Dieu! qu'il y a-t-il? — Prenez une voiture. Allez rue Notre-Dame-des-Champs , 50, chez Mme Laveleyne. — Chez votre femme! ah bien!... — Qu'elle vienne tout de suite! tout de suite! Attendez, je vais écrire. Non, allez, en voiture. Qu'elle vienne dans la voiture. Dites-lui qu'il le faut, que je l'en prie. Vite ! Allez. Ah! en venant, qu'elle amène le médecin... Non, vous irez chez un médecin, vous... qu'elle vienne, elle, elle! vous n'entendez donc pas? » Et il la poussa dehors en lui mettant, d'instinct, de l'argent dans la main pour le cocher, pour le médecin, pour que tout se fit plus vite. Puis, il revint à Liliane, lui reprit les mains. Une espérance! elle n'étaient pas froides, ces mains, pas trop froides; et, en la regardant de très près, il lui sembla percevoir un tressaillement de paupières; elle vivait encore peut-être ! on pourrait la sauver! Hélas non! elle était bien morte. Use souvenait, il avait serré très fort, très fort, ce petit cou de tourterelle. Ah! c'était effrayant, ce qu'il avait fait.
Mais il avait donc été fou! et il l'était encore: qu'est-ce qu'il faisait-la? Pourquoi La laissait-i] Le tapis, et tout habillée, dans cette robe, dans ce corset? Il dégrafa, déchira, fit glisser les étoffes;
elle avait, dans la soie et les dentelles, les retournements, les relèvements, les penchaisons d'une grande poupée, qu'on déshabille. Il était maladroit, avec le tremblement de ses mains de meurtrier. Quand il voulut la redresser, la tête de Liliane, le cou cédant, tomba vers l'épaule, et les cheveux se dénouèrent. Cela redoubla l'épouvante de Laveleyne, tous ces cheveux déroulés ; elle lui paraissait plus morte à cause de cet abandonnement de la chevelure- Pourtant, un espoir encore, surtout quand il pensait à Thérèse: il ne pouvait s'empêcher de croire que tout changerait quand elle serait là; que Liliane remuerait les paupières, parlerait, ne serait plus un cadavre. Mais, Thérèse, viendrait-elle? Ah! il savait bien qu'elle viendrait, oui, même ici, puisqu'il l'appelait ! Cependant il avait pris Liliane sur ses bras, — il frissonna, elle était toute raide à présent, le cou ne pliait plus! — et il la portait sur le lit. Il retendit soigneusement, allongeant les jupons jusqu'aux chevilles, empêchant les cheveux de s'accrocher aux moulures du lit. Et il y avait dans cette minutie comme un instinct de compenser le meurtre,
la puérilité de se rendre utile après avoir tué. Et, moins d*une minute, il fut presque calme. Mais, se relevant, il la vit si pale, avec les yeux si fixes, et les lèvres si décolorées, que toute l'abomination de son forfait lui ressauta au crâne ! Il tomba devant le lit, les mains sur elle, mordant les draps, les paupières brûlées par des pleurs de feu qui ne pouvaient pas sortir tout à fait. N'entendant plus rien, presque tous les oiseaux étaient revenus dans la chambre, sautillaient sur les tapis, voletaient de meubles en meubles en jetant de petits cris, avivaient la clarté pâlissante d'un frisson d'aile, or, améthyste, ou rose vif; et, tout à coup, à cause d'un jacassement du singe qui se balançait, suspendu d'une patte à la patère de la croisée, ils s'élevèrent tous d'un seul vol, s'abattirent sur le lit, près de la petite morte, et près de l'homme prostré en son effroi; rassurés par cette double immobilité, ils se mirent à marcher, à courir avec de brèves palpitations de plumes, à voltiger aussi; ils étaient là, remuant et pépiant entre les diaphanes rideaux tout traversés de lueurs roses, comme dans une volière de dentelles ou de fanfreluches.
— Où es-tu?
C'était Mme Laveleyne qui entrait, affolée.
Il sursauta.
— Ah viens! viens! tiens! regarde!
Elle eul un mouvement de recul. Cette femme, couchée là, c'était la maîtresse de Faustin.] Mais il dit, fondant enfin en larmes :
— Je l'ai tuée! .!<• l'ai tuée !
— Malheureux! cria-t-elle.
Puis, dans une horrible peur que des gens viendraient, l'interrogeraient, le mèneraient en prison:
— Eh bien! qu'est-ce que tu fais là? va-t'en! sauve-toi! Mais sauve-toi donc! Je resterai, moi..., je dirai...
Naturellement, pas d'autre pensée d'abord, que celle de Faustin en sûreté. Mais elle regarda Liliane, toute blanche, sur le lit, pareille à un petit ange qui serait tombé du ciel, et, en tombant, se serait fait tant de mal qu'il en serait mort; et une miséricorde la prit à cause de ce pauvre joli être qu'on avait meurtri.
— Allons ! pars ! dit-elle encore.
Mais elle alla vers le lit, prit la main de Liliane, se pencha, attentive... Elle releva la tête, elle souriait presque.
— Oh ! grâce à Dieu, non, elle n'est pas morte. Elle respire, difficilement, un peu.
Laveleyne s'élança.
— Vous croyez!...
— Oui, te dis-je, elle se remet à vivre. Oh! brutal et cruel ! ces marques sur le cou ; et elle est si
jeune! mais elle vit; elle me regarde, elle me voit...
Mme Laveleyne s'inclina comme vers un berceau :
— N'est-ce pas, mon enfant, que vous me voyez?
— Oui, je... vous vois... dit Liliane, d'une si petite voix, plus exquise d'être plus faible et comme lointaine ; mais j'ai bien mal, bien, bien, bien mal, là! .
Elle voulut porter la main à son cou, sa main retomba.
— C'est comme un collier en fer qui entre... et j'étouffe... j'étouffe...
Elle n'acheva point, elle râlait.
— Ah! c'est à présent qu'elle meurt! s'écria Mme Laveleyne. Mais, c'est un épouvantable crime que tu as fait là, malheureux enfant !
Il sanglotait, tout le corps secoué.
— Tais-toi donc!
Car la femme de chambre entrait.
— Le médecin?
— Il me suit, madame.
— En attendant, courez chez le pharmacien; apportez des sels, del'éther; vite, vite.
La servante sortie, un hurlement déchira l'air! Liliane, assise sur le lit, voyait Faustin, le menaçait affreusement de ses yeux effarés, le désignait d'un bras tendu, et, l'autre main à la gorge, elle
ROMAN CONTEMPORAIN 47:j
glapissait, entre les pâles, suffocante, défi
ment !
— T'en iras-tu enfin? dit Mme Laveleyne à son fils. Si ce n'esl pas pour toi, insensé, ni pour moi, que ce soil pour elle! Tu vois bien que tul'achèves,
en restant la. Allons, sors d'ici.
Et le prenant par les épaules, elle le poussa dehors. Puis, elle revint près du lit où la moribonde s'était recouchée. Pauvre enfant, elle avait clos les yeux, ne faisait plus un mouvement; mais, chaque fois que Mme Laveleyne, dans l'attente du médecin, tournait la tête vers la porte, Liliane levait à demi une paupière, pour voir qui était là, la refermait très vite. Cependant, la douce vieille femme avança un fauteuil, s'assit, s'installa comme une garde-malade, et tournée vers la petite victime inerte elle l'observait, étonnée et songeant.
Laveleyne s'en allait, le dos rond, la tête basse, penché comme un homme qui a reçu des coups, ou qui porterait sur l'épaule quelque fardeau très lourd. Et, dans lui, c'était un lent roulement de choses, indistinctes, mêlées, s'engluant l'une à l'autre dans une opacité d'hébétude. Ce qu'il avait vu, ce qu'il avait fait, ne lui apparaissait pas clairement. C'était, quoique si proche, comme très lointain et derrière de l'épais, de l'obscur. Soit qu'il ne pût penser en effet, soit qu'il ne le voulût
point (car on a souvent, quand on a honte de soi, la force lâche de repousser la part de soi-même qui veut qu'on vive et qu'on réfléchisse, et l'impatience de lui dire, comme à un importun, « laissemoi donc tranquille ! est-ce que ça me regarde! ») il s'enfonçait dans le plus de néant possible.
Il marchait inconscient par les rues où s'assombrissait le jour, à travers la hâte des passants qu'il bousculait sans les voir.
Mais il ne put pas, longtemps, repousser l'obsession des calamités récentes. En des secousses, comme des bulles d'air sortent d'une eau stagnante, des angoisses crevaient sa pesante placidité; tantôt ici, tantôt là, — alors il sursautait, — un souvenir montait à la surface de son inerlie. Il avait tué ! Liliane se mourait, si elle n'était pas morte. Oh! les deux pouces au cou! et la petite tête qui se renverse et ne bouge plus. Pourquoi avait-il fait cela? pourquoi? Ah ! il se rappelait. Pire qu'une fille, pire qu'un monstre! L'écœurement d'une saleté incomparable, à quoi jamais personne n'avait dû songer , lui rendait toute sa rage. Il avait bien fait de la tuer. Était-elle morte au moins? Ce serait terrible qu'elle vécût. Car, il faudrait, alors, recommencer ! il faudrait encore lui serrer, jusqu'à plus d'âme, son petit cou de tourterelle, oui, le lui serrer, le lui serrer plus fort, en l'injuriant, l'im-
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monde et l'exécrable, jusqu'à ce qu'elle fût, sur Le tapis ou sur le lit, une chose sans vie, qui jamais ne tromperait plus personne. Et il avait des envies de retourner sur ses pas, pour l'achever si elle respirait encore. Mais, en même temps, une horreur le bourrelait, de s'être rué sur elle, d'avoir pris entre ses doigts cette pauvre petite chair souffrante, et d'avoir enfoncé les ongles, et de ne les avoir retirés que quand il lui sembla inutile de les enfoncer davantage. Donc, il était, vraiment, un assassin! Lui, un assassin! On pouvait l'arrêter, le conduire devant des juges, lui dire : « Vous êtes un meurtrier. » Mais ces idées s'éloignaient vite. Cela lui était bien égal ce que les autres lui feraient, ce que les autres diraient. C'était à sa seule conscience qu'il avait affaire. Et sa conscience hélas! lui jetait d'infamants reproches, comme quelqu'un dans la rue vous lancerait de la boue au visage. Puis, — malaise parmi des tourments, — il avait eu tort de faire venir sa femme. Sa femme, chez sa maîtresse! Cette parfaite créature, chez cette créature abjecte! Car, enfin, Liliane était une fille qui se meurt ou un cadavre de fille. Et Thérèse n'avait que faire près d'une telle agonisante ou d'une telle défunte. 11 avait mêlé à ce que sa vie avait de malpropre, tout ce qu'elle gardait de pur! Il ne lui suffisait
pas de s'être sali lui-même, par son amour pour Liliane, par son crime sur Liliane; il imposait à Thérèse la complicité de son amour, la complicité de son assassinat. Pourtant, il n'avait pu faire autrement... Plus encore que de l'étrangler, c'eût été abominable de ne pas essayer de sauver la malheureuse, pas tout à fait morte peut-être; et qui donc eût-il appelé au secours, sinon celle qui avait toutes les douceurs, toutes les miséricordes? Et il éprouvait aussi une honte d'avoir laissé Thérèse seule près de Liliane, d'être parti, parce qu'on lui avait crié : « va-t'en. » Il ressemblait à quelqu'un qui, ayant fait un mauvais coup, s'échappe, va se mettre en sûreté. Il ne devait pas rester cependant, puisque l'assassinée l'avait chassé d'un geste justicier, puisque Thérèse lui avait dit : « Tu vois bien que tu achèves de la tuer! » Il s'en allait par les rues, sans savoir où, bégayant des paroles, titubant, pareil à un homme saoul, qui va tomber contre quelque mur.
Il ne s'apercevait pas que le soir montait, que des nuées d'orage chargeaient le ciel, laissant tomber de grosses gouttes, et qu'à cause du mauvais temps et de l'heure, les rues devenaient désertes. Un désespoir, tel que jamais homme n'en éprouva d'égal, lui tenaillait le cœur, et tout l'être, à cause de ce qu'il avait vu. à cause de ce qu'il avait fait. Ah!
mon Dieu, Liliane qu'il aimait tant! Comme il tournait, inconscient de son chemin, l'angle d'une rue, un coup de bourrasque lui jeta à la face du vent et de la pluie, et, sous cette injure des choses, comme sous un outrage d'homme, il se redressa, violent, et se révolta!
Pourquoi souffrait-il à ce point? Est-ce qu'il était méchant, est-ce qu'il avait fait du mal à quelqu'un? Il pensait à sa vie ancienne, à son enfance, à sa jeunesse, aux laborieuses années de sa maturité... non, il n'avait rien à se reprocher. Il cherchait. Rien, non, rien. Il n'avait pas menti, pas trahi. Même il avait accompli tout le bien qui lui fut possible ; avait toujours essayé de venir en aide à ceux qui étaient pauvres, à ceux qui étaient tristes. Vraiment, il était honnête et bon ! n'avait jamais cessé de l'être. Naguère il dormait bien, toutes les nuits, sans cauchemar, parce que, les journées, il n'avait rien réalisé, ni voulu, dont sa conscience sévère, pût le blâmer en songe. Eh bien, alors, pourquoi souffrait-il à ce point?
Il allait, il allait, passa un pont, continua sa route, sans savoir dans quelle direction.
Oui, pourquoi si malheureux? «Pourquoi Liliane s'est-elle trouvée sur mon chemin? qui m'a obligé à la voir, à l'aimer, à ne plus aimer tout ce qui n'est pas elle? » Oh! quelle exécrable providence
avait décidé qu'elle aurait, avec toutes les saintetés et toutes les candeurs, toutes les hypocrisies et toutes les perversités? quelle volonté atroce, ordonnatrice des destinées humaines, à qui ne suffisaient point les larmes de l'amant pas aimé, trahi peut-être, lui avait mis sous les yeux une inconcevable ordure, et avait fait de lui un assassin? l'assassin de celle pour qui il fût mort lui-même avec délice, si elle l'eût aimé, agonisant!
Par une habitude ancienne, il avait marché vers la rue Notre-Dame-des-Champs. Il entra dans l'allée de la porte cochère encore ouverte, passa devant la loge sans entendre les mots que lui jetait la concierge, traversa les jardins, ouvrit sa porte, se trouva dans son atelier, tomba sur une chaise, près de la table à modèle, resta immobile, un genou entre les mains, les yeux fixes vers le plancher. Il eut seulement l'impression qu'il était plus loin de la vie, de la triste vie, dans cette solitude où il avait si longtemps travaillé, l'esprit ravi de paisibles chimères. Mais il ne prenait pas garde aux choses autour de lui, ne voyait pas le crépuscule approfondir le lointain de la salle, ajouter au décor tumulaire la vraisemblance des ténèbres déjà, n'entendait pas le vent battre et la pluie fouetter les vastes vitres ; même les craquements des boiseries, où se mêla le bruit plus
net de quelqu'un qui frappe à une porte, ae Le tira
pas de ses pensées, de l'enfoncement profond en ses pensées; il ne savait pas que là, parmi ressemblances de tombes, entre ces arceaux de cloître, à qui le mystère de l'heure donnait une réalité fantasmagorique, il avait l'air de quelqu'un qui vient rêver dans un lugubre enclos mortuaire, et il rêva longtemps, étrange et vague, presque pareil lui-même aux spectres qui peut-être surgiront, (j
Pourquoi? pourquoi? En ce seul mot, même pas prononcé, mais lui montant aux lèvres, toujours, du fond de son angoisse, de toute l'intimité de son aésespoir, se résumait sa pensée, tout son être. Pourquoi était-il le plus misérable de tous les vivants ? pourquoi plus de paix, pourquoi plus d'espoir, pourquoi la torture, pourquoi le crime? Pourquoi, enfin, lui, innocent, était-il plus puni que les - coupables?
— Monsieur, dit une voix derrière lui.
11 ne se tourna pas — il avait peur. Qui donc Mail entré? Il pensa s'être trompé, que personne
ivait parlé : il se replongea dans ses pensées. Monsieur, on m'a dit que vous aviez besoin de rvices... j'ai frappé... je suis entré... excusez-
affreux. Mêlée au pétillement des vitres
sous la pluie, au vent autour de la maison, et à l'ombre, il lui semblait qu'il reconnaissait cette voix. Un effroi, jusqu'à cette minute inconnu, le glaçait de la tête aux pieds, lui faisait perler au front des gouttes de sueur. Mais il ne voulait pas avoir entendu! Et il ne se retournait pas. Pourtant, d'un invincible instinct, il leva les yeux, et, dans le blême et haut miroir, là-bas, au fond de l'atelier, il vit, en longue redingote noire, étroite comme un suaire et sale, une forme humaine, à la face étrangement vieille et sinistre et hideuse entre de longs cheveux blancs bouclés, parodie abominable d'une chevelure sacrée ; et ce qu'on voyait du front avait l'air d'un Signe.
Folie! aberration! fantôme sorti de son angoisse comme un revenant de dessous un tombeau !
Il se retourna.
Nathan Klotz!
Le vieillard ne reconnut pas son fils, il £xp& qua qu'il venait, envoyé par l'agence...
Tout l'argent, billets, monnaies, qu'il avait dans ses poches, Laveleyne le prit, le fourra dans les mains de Klotz, montra la porte, suppliant à la fois et terrible, se détourna, entendit des pas qui s'éloignent, revint, se jeta sur la porte, la ferma double tour.
Puis il regagna la chaise, chancelant, tomba
plutôt qu'il ne s'assit, et, le front courbé comme
! un trou plein de vertige, il ne voulait pas lever
La tête, ne la lèverait plus jamais, de peur de voir
dans le blême miroir, La réponse, La vivant.- rép
au pourquoi dont il avait interrogé l'implacable destinée.
Chargé de gloire et d'années. — tant de gloires: des ambassades, des présidences de parlements, et des guerres civiles écrasées, et des guerres étrangères, d'ailleurs malheureuses, et tant d'années : soixante-huit ans, — le Grand Référendaire, duc Evariste de Monpoul, fils murmuré d'un roi du Nord et cousin pas renié d'un César régnant, avait mandé son frère cadet le marquis Chrétien de Monpoul.
A vrai dire, ils étaient tous deux les légitimes enfants d'un banquier de Nice, qui, vers la fin de ses jours, enrichi, les fit adopter par un gentilhomme italien, de très vieille race, appelé Monpoii; lequel d'ailleurs, avait longtemps passé pour le fils d'un barbier de Vérone. Le nom se modifia, un peu, à
peine, après la mort du père adoptif ; et les Monpoul furent une très vieille famille du Midi de la France, plutôt albigeoise que dominicaine, car il faut bien faire quelques concessions au jacobinisme. D'ailleurs (les trois blasons s'accommodèrent comme ils purent) il se trouva que des Monpoli, de Corse, de qui ceux d'Italie devaient être parents, avaient été fort liés avec la famille Bonaparte. D'où des cousinages adultérins, sinon probables, du moins possibles. Quant à l'allégation que le duc actuel était le fils naturel du roi de Hanovre, on la trouvait relatée sans aucune espèce de preuves même fausses et sans nulle vraisemblance, dans des mémoires anonymes, scandaleux et fort désobligeants pour la maison des Monpoul (c'était le duc qui les avait fait rédiger et imprimer) où on rénovait l'antique et si célèbre anecdote de ce dauphin allemand, habillé en garçon d'écurie, qui dormit près d'une très noble voyageuse française, celle-ci ayant commis l'imprudence, à l'auberge, de ne point fermer sa porte, et de penser que son mari seul pourrait entrer dans la chambre. Le duc de Monpoul fit saisir ces mémoires, exigea des poursuites contre l'éditeur, le fit condamrfer, très sévèrement. Il avait dicté lui-même, — oh ! pas à son secrétaire ! les secrétaires, il faut s'en méfier ! — à une petite femme, très sérieuse, qui venait le voir, les ma-
tins (habillée en groom du Jockey, avec l'air d'attendre une réponse), la plus jolie page, la plus terrible, celle où le dauphin, garçon de ferme... Page si jolie que, dans son réquisitoire, l'avocat général, un protégé du duc, ne put, tout en impétrant la sévérité du tribunal, s'empêcher de reconnaître qu'il y avait dans ce morceau un talent de description... une élégance de style... Même il la lut, cette page, avec beaucoup d'art, faisant valoir les plus beaux endroits. De tout cela, il résulta, au Palais, un arrêt constatant que la famille de Monpoul n'avait jamais été adultérée par un hasard princier; et; par toute la France, la conviction que le duc était le fils naturel du roi de Hanovre. Double but, poursuivi et atteint. D'ailleurs, — car il y a quelque chose d'admirable dans les effets d'un mensonge longtemps et opiniâtrement porté — le duc et le marquis montraient, en tout leur air, autant d'irréprochable gentilhommerie qu'on en voit aux plus avérés gentilshommes ; et ils avaient tous deux ces longues mains fines, si blanches, ou plutôt si pâles, ces mains de race, qui ne trompent pas.
Mais ils ne se ressemblaient que par l'exquise aristocratie; l'aîné, plus grand, plus gros, chauve et glabre, rose du même rose au crâne et à la face, paisible, béat, oncteux, sa calvitie même, tonsure de magistrat, donnant l'idée d'un sacerdoce ; le
cadet, menu, mignon, futile, souple, gai, plus vieux que ses cinquante ans à cause de tant de petites rides, et de sa bouche sèche où s'attardaient trois dents, et de ses gestes cassés, mais tout jeune par la frisure, blonde d'un blond d'enfant, de ses cheveux très fins et de sa barbe en soie douce, et par la prestesse de ses petits yeux ronds et vifs comme des yeux d'épervier. Une manie fâcheuse : trop de parfums dans la barbe, dans les cheveux, aux quatre ou cinq mouchoirs de dentelle qu'il tirait à tout instant de ses poches; cette parfumerie éveillait le soupçon qu'il était gâté.
L'aîné, magistrat et chef de famille, proféra sévèrement :
— Ne t'assieds pas, c'est inutile, je n'ai que quelques mots à te dire.
Le cadet s'assit, en jouant avec une très légère badine de jonc, à la toute petite pomme de corail, que mordillaient, portée de loin en loin, les trois dents blanches et pointues espacées sous la lèvre pâle.
— Soit, dit le duc, assieds-toi.
— Merci, dit le marquis.
— Tu sais ce qui t'arrive?
— Dois-je avoir l'air de le savoir ou l'air de l'ignorer?
— Ah ! ne ris pas. C'est grave. Tu déshonores la famille.
no.MAN CONTEMPORAIN 48'J
— Oui.
Le Grand Référendaire se leva, furieux.
- — Pourquoi te iïiohes-tu? demanda le marquis. Il ajou[;i. en creusant du cuivre de sa badine les cendres du foyer :
— La famille, tu veux doue la déshonorer tout seul9
Et, croisant les jambes un peu loin des bûches trop flambantes :
— Égoïste!
L'aîné, après une crispation des poings, s'assit devant la cheminée, à côté de son frère :
— Voyons, causons tranquillement. Tu reconnais toi-même que tu as été bête?
— Certainement, j'ai été bête. J'aurais dû prévoir ce qui est arrivé. Mais, n'est-ce pas, on n'est pas toujours sur ses gardes? et, dès que nous avons été dans la voiture, les petites ont crié comme si on les égorgeait !
Le duc tisonnait, penché vers les braises écroulées ; entre les dents, d'une voix de bouche sans salive :
— Et elles avaient quatorze, quinze ans, ces petites?
L'autre, à voix haute, après avoir jeté une bûche au foyer :
— Non, sept ou huit.
490 LA FEMME-ENFAM
— Veux-tu te taire, malheureux! dit le duc avec un regard vers la porte qui aurait pu s'ouvrir.
Et il se mit à marcher de long en large dans le cabinet.
— Eh bien, voilà, les parents ont porté plainte. Lé commissaire de police...
— Je le connais.
— Tu le connais?
— ■ Oui, on le rencontre. Il surveille lui-même. Il fait du zèle, à moins que...
— Eh bien, ce commissaire a reçu la plainte, parce que ton nom était mal écrit. Il s'est excusé! S'il avait su! le mal était fait. Et le dossier a couru de bureau en bureau. Bref, tu as été sur le point d'être cité en police correctionnelle, tu entends? et, pis encore, d'être arrêté.
— A la bonne heure, la justice avant tout.
— Oui! dit le Grand Référendaire, non sans onction, par habitude.
Mais il eut un haussement d'épaule, et, agacé:
— Tu m'ennuies!
— ■ Je le sais bien.
— D'ailleurs, je t'ai sauvé, j'ai été assez heureux pour arrêter les poursuites.
— Naturellement.
— Je pourrais te dire, pour te faire peur, que
L'instruction continue. Non, c'est uni, ton honneur est Bauf.
— Remercie-toi.
— Hein?
— Dame, si tu m'as tiré d'embarras, je ne pense pas, dit le marquis après une bouffée de cigarette, que ce soit par amitié fraternelle?
— Enfin, toutes les pièces sont dans ce tiroir.
— Non.
— Non?
— Tu les as jetées au feu.
-Je?...
— Voyons! tu n'es pas assez simple pour garder dans un tiroir, même bien fermé, des papiers qui pourraient compromettre un nom que tu as reçu intact, dit le marquis sans rire, et que tu as fait illustre, ajouta-t-il plus sérieusement encore.
— Les pièces détruites ou non, écoute-moi bien. Ta présence à Paris, avec les vices que tu as...
— Oui, dit le marquis.
— ... Est une perpétuelle alarme pour l'honneur de notre maison...
— Publique! dit le marquis en pouffant cette fois.
L'autre se révolta.
— Qu'est-ce que tu as dit, malheureux?
— Rien. Tu es admirable. Tu crois à ta respec-
tabilité. Quelqu'un qui te dirait que, lors du dernier emprunt, tu as réalisé un bénéfice, peu explicable, de quatre millions, t'étonnerait! Au reste, tu fais bien de t'estimer. La conviction supplée au fait. On devient irréprochable à croire qu'on l'est. Un gredin persuadé d'avoir toutes les vertus serait une espèce d'ange.
— Marquis !
— Duc! ces petites demeurent impasse Hélène, à Montmartre, au n° 5. On demande Mme Tavelin. Mais il faut se défier, les emmener dans un endroit sûr. Il paraît qu'elles sont très gentilles lorsqu'elles ne peuvent pas faire autrement. Quant à l'envie que tu as de me voir quitter Paris, à cause de l'aventure d'hier, ou dans la crainte de l'aventure de demain, tu penses bien que je n'en tiendrais aucun compte, si elle ne s'accordait à mon désir. Tout m'est permis, mon illustre frère, puisque tu es obligé de me sauver de tout. Mais, voilà, je l'avoue, j'en ai assez, de Paris. J'espère que tu ne me fais pas l'injure de me confondre avec ces libertins médiocres, à qui suffisent les facilités? qui, dans leurs vices, comme tu dis, aiment seulement le plaisir de leurs vices mêmes, et, ne désirant en effet que ce qu'ils posséderont, sans aucune idée du ragoût que la trouvaille du rare ou la victoire sur l'impossible donne aux réalisations, peuvent rencontrer
leur espèce d'idéal à tous les coins de la rue parisienne? Ah fi, les basses et sottes gens. Il y a des jours, en vérité, où je me crois un peu le petit-fils, (peut-être par quelque soubrette qui, la marquise ou la fille du monde n'étant pas venue, s'endormit adroitement sur le sopha, en provocante posture,) d'un de ces gentilshommes du siècle dernier, — le siècle rose et rouge ! — de qui les petites maisons furent si subtilement machinées pour les excessives délices, ou, ce qui est la même chose, pour ce qu'on appelle les crimes du plaisir. Tout amant un peu délicat ne tarde pas à être épouvantable, mon frère ! Dès qu'il est ingénieux, le baiser devient effrayant. Il n'y a pas de moyen terme, vois-tu, en amour : il faut être un niais ou un monstre, — j'entends un monstre aimable. Ah! que ne suis-je un rustre! Envions, duc, envions le bouvier se ruant, au crépuscule, sur la fille qui revient de mener la vache au taureau, et qui s'ouvrait déjà, au revers du fossé, avant que ne se ruât le mâle ! Mais ce sont là des honnêtetés interdites à nos élégances, et à nos reins. On prend le parti d'être raffiné, et abominable. Tu ne m'as jamais rendu visite, au parc des Princes? non, tu es timoré, en ce qui concerne les relations avec les personnes de ta famille. En toute chose, d'ailleurs. Venant chez moi, tu n'aurais eu aucun prétexte pour ne pas laisser ta voiture devant la
porte, et la maison est compromettante; encore que, par une bienséance dont tu louerais mon architecte, l'entrée, avec son ogive où se nichent des figurines de danseuses de bal public levant leur bottine aux étoiles, ait tout à fait l'air du portail d'une église gothique avec des saintes et des martyres en prières. Au fait, lever les bras, ou lever les jambes? personne ne sait si Dieu en fait la différence. Mais tu n"es pas venu. Tu as d'autres buts de promenades. Tu es de ceux qui, allant eux seuls savent où, se glissent, les soirs, le long des murs, dans un pardessus au collet relevé, et traversent la rue, à chaque réverbère. Je regrette que tu n'aies pas été mon hôte! j'ai rénové les cuisines où les poivres doux et les sucres pimentés se combinent jusqu'à l'impossibilité de démêler une saveur unique, sucre ou poivre, et ne sont en effet que de mauvais conseils, qu'on mange! Ma salle à manger peinte d'étranges nudités bestiales qui exaspèrent l'appétit en luxure, te plairait, si tu pouvais y dîner avec une personne un peu grasse, qui ne te connaîtrait pas, ou disparaîtrait, définitivement, après avoir su ton nom. On voudrait les tuer, n'est-ce pas, grand référendaire, après qu'on s'en est servi? et ce qui s'oppose au crime, c'est l'embarras du cadavre. Chez moi, tu aurais eu cette ressource : les trappes inventées par le chevalier Ange de Mikeven 'car un
ange seul était capable d'une telle Imagination ' qui s'ouvraieni sur des oubliettes où Ton avait mis, au fond, un matelas de plumes, tout odorant de santal et d'iris, à côté d'une petite table garnie d'un pâté d'oiseaux de Corse et de quelques flacons de vin de Hongrie. A vrai dire on y mourait tout de môme, dans ces oubliettes, à la longue, (et sans qu'aucun râle pût être entendu,) quand les oiseaux étaient mangés et les bouteilles vides; mais il y avait un parfum persistant d'iris et de santal, jusqu'à ce que triomphât l'odeur enfin de la chair morte. Quant à ma bibliothèque, tu l'aimerais, je t'assure. Tu as essayé d'en avoir une, presque pareille? tu as mal essayé, mal osé. Tu t'es adressé, car il faut être prudent, à des libraires qui, te sachant magistrat, — et quel illustre magistrat! — craignaient tous les reproches en même temps qu'ils espéraient toutes les indulgences et profitaient, pour te vendre un livre puéril, d'un bruit, dans la pièce voisine, bruit de pas ou de parole, qui t'inquiétait. Ils t'ont traité en lycéen, les fallacieux libraires! seule différence : tu as payé plus cher. Tu as emporté dans la poche de ton habit cérémoniel, un soir que tu dînais aux Tuileries, un tout petit livre, plat dans sa reliure de cuir gauffré, et qui était un très honnête ouvrage publié par le fils du marquis de Sade! ou par le marquis de Sade lui-même, car ce
monomane, — un imbécile d'ailleurs, — eut parfois d'élégiaques remords, aurait fini, centenaire, par écrire ingénument des livres bons à être distribués en prix dans les pensionnats de jeunes filles. Mais moi, osant choisir, j'ai réuni, imprimées, toutes les impudicités de tous les temps et de tous les pays avec toutes les images dont les innocenta ou les glorifia le génie des peintres et des dessinateurs. Les Jules Romain ont toujours eu des faiblesses pour les Aretin. Tu es bon latiniste? j'ai appris l'italien, qui est indispensable. Et j'ai, derrière les vitres claires, en des meubles charmants, incrustés de cuivre et de nacre, toute la dépravation humaine, bien reliée. Mais tu aimerais surtout, si tu osais me rendre visite, la chambre aux lits nombreux qui ne ressemblent pas à des lits, la chambre qui ressemble à un boudoir de tortures ou à un atelier de voluptés! En somme, la volupté, la torture, c'est la même chose. Le libertin et le bourreau donnent tous les deux la question pour obtenir l'aveu sincère. Mais il n'y a que le bourreau qui l'obtienne, parce que le libertin, sans doute, garde trop de ménagements. Le seul obstacle à tout connaître, à tout éprouver, c'est qu'on a pitié! on ne peut pas s'empêcher, étant homme, de répugner au sang, aux larmes, d'être ému, physiquement, — car, n'est-ce pas. on n'a plus d'àme, depuis long-
ROMAN CONTEMPOH UN 497
temps! — par Les plaintes et les plai qu'on se sent miséricordieux hélas! et tout le féroce attirail de péché et de luxure, pareil à un tigre qui ferait patte de velours, s'adoucit de sournoiseries, s'emmitouille de soies, ralentit les renversements, hésite à exiger le cri suprême. Il ressemble aussi à un trop bénin minutaure qui, famélique de tendres proies, se serait fait arracher les dent. -s. Mais, même édenté, c'est encore un monstre fort recommandable, mon frère ! tu te serais diverti à considérer sa gueule sans canines ni molaires, mais aux alvéoles pleines de complications mystérieuses. En vérité, je pense que M. de Richelieu aurait trouvé, chez moi, de quoi faire tantôt rire, tantôt pleurer la petite Mme Renaud, et aussi de quoi la faire mourir, cette jolie bourgeoise, si attendrissante, une des seules femmes qui aient vraiment souffert d'amour, la seule peut-être qui donna jamais à son tortureur le délice d'entendre une plainte sincère. Or tu comprends bien qu'un homme ayant réalisé un tel « chez soi, » aisément transportable, ne se sent pas retenu invinciblement par la banalité des choses bouievardières, et même ne consent que par un dilletantisme bientôt las à des aventures, — au Marais ou dans la banlieue, — qu'un peu de péril originaiise à peine !
Dans la chambre où venait le soir, le duc de
Monpoul, le front vers le feu, les poings aux tempes, avait écouté le marquis, ne l'avait pas interrompu une seule fois. Enfin il leva la tête. Il était, — lui toujours si rose, — presque blême, comme s'il venait d'avoir une grande peur; ses dents, sans bruit, mais visiblement, se heurtaient, et il frissonna de la tête aux pieds malgré le feu si proche et la chaleur de toute la chambre. Ensuite, se rapprochant de son frère, il proféra, à voix très basse, chuchotante, presque bégayante...
— Oui... oui... Mais... moi... souvent... très souvent...
Ces mots semblaient n'avoir aucun sens, aucun rapport du moins avec les paroles que le marquis avait dites. Celui ci, pourtant, ne parut pas étonne de les entendre, en parut gêné seulement, comme s'ils s'accordaient à des choses en lui, devinées. Le duc, la voix plus basse encore :
— Et toi, toi?
— ■ Eh bien? dit l'autre en détournant les yeux.
— Toi. tu n'as jamais?...
— Quoi?
— ■ Tu n'as jamais de... remords?
Le marquis eut un petit rire.
— Des remords? moi! voilà une étrange idée: par exemple !
Mais il cessa de rire, et de parler. L'ainé
HoMAN CONTEMPORAIN 109
s'était rapproché encore. Il murmura, avec un tremblement de tout le corps :
— Et tu n'as jamais peur, le soir...
— Peur ?
— Oui, peur de... mourir...
Et il semblait que le vieux duc, se frôlant à son frère, en aurait voulu être enveloppé, caressé, défendu, comme un enfant, à qui on a raconté une histoire effrayante, désirerait que sa mère le prit sur ses genoux, l'endormit loin de l'épouvante. Maintenant le marquis aussi était pâle. Ils ne disaient plus rien, ils se penchaient tous les deux vers les huches à demi consumées, qui s'éteignaient. Ils avaient un petit tremblement dans leurs longues mains pâles allongées vers leurs genoux. L'un tressaillant encore, l'autre frémit aussi! C'était singulier qu'ils eussent froid dans cette chambre si chaude, qu'ils eussent, bien portants, ces frissons, comme des fiévreux.
Le marquis, d'un coup de talon, fit s'effondrer les bûches qui s'éparpillèrent en braises flambantes et en étincelles.
— ■ Mais il fait noir comme dans un four ici ! cria-t-il; sonne donc pour qu'on apporte les lampes.
— Oui, oui, dit l'autre, d'une voix d'enfant grondé, qui obéit ; c'est vrai, on n'y voit presque pas.
Les lampes apportées, ils redevinrent eux-
mêmes, ou plutôt cessèrent de l'être pour n'être plus que leur habituel mensonge. Le marquis Chrétien de Monpoul, renversé dans le fauteuil, goguenardait, la jambe sur la jambe, le corail de sa badine à la bouche, tandis que le duc, debout, grave, les mains croisées au ventre, le considérait d'un air d'austérité bienveillante, attendrie, en inclinant son crâne rose à la calvitie presque sacerdotale.
— Nous voilà donc d'accord, reprit le cadet. Il te plait que je parte et je ne demande qu'à partir. Une telle fraternité est tout à fait touchante.
— Et tu pars, dit l'aîné, pour... Londres?
— Londres? Oh! non, pour moi. ce serait Paris, plus grand.
— Pour Vienne?
— Ce serait Paris, plus petit.
— Pour Naples, ou Venise, ou Palerme?
— Ah ! j'ai l'horreur du soleil!
— Alors, je ne vois pas...
Le marquis, avec une fatigue de la voix, et du geste, pleine de bonhomie :
— Je voudrais me retirer en province.
— En province, toi?
Le marquis bâilla encore, continua d'une voix plus lente et plus doucereuse :
— Oui! Pas tout à fait à la campagne : dans le faubourg d'une ville, ni trop grande, ni trop
petite; d'une ville, où je serais un hobereau de ban lieue, aisé, considéré, qui se créerait des habitudes, y serait fidèle, descendrait tous les jours, à pied, jusqu'à la promenade, écouterait la musique, assis sur une chaise entourée par les personnes notables du pays, serait charitable, un peu dévot, assidu aux offices, présiderait des Sociétés aumônières, aurait ses entrées dans les familles...
— Ah! oui!
— Non, quelles idées as-tu?... Je te jure qu'il s'agit presque d'une conversion. J'ai dit presque. Devenir un saint, je ne l'espère pas! ce serait trop beau. Mais, être pris pour quelqu'un de très resrespectable, me plairait. A Paris, c'est peu possible. Les Parisiens savent tout, et ce qu'ils ne savent pas, ils le devinent. Pour leur en imposer, il faut une hypocrisie supérieure, comme la vôtre, mon frère! la mienne ne peut retenir des ironies, des coups d'œil entendus, qui la déconsidèrent. Mais, sans doute elle sera suffisante en province où l'on garde, j'aime à le croire, des vertus qui se fient aux apparences, ne voient pas les fissures du masque; et il me sera très agréable d'usurper l'estime.
Le duc de Monpoul, très satisfait, allait approuver une telle résolution, lorsque son valet de chambre entra, disant que c'était l'heure où Monsieur
le Duc devait s'habiller pour le dîner à l'ambassade d'Autriche « Ah! oui! » dit le grand Référendaire. Après quelques vagues paroles, souhaits de bon voyage et d'heureuse installation, il congédia son frère, qui. l'antichambre traversée entre le salut des huissiers, descendit l'escalier, l'œil vif, la lèvre gaie, jouant des dents avec le corail de sa badine; en montant dans son coupé, il jeta au cocher le nom du seul restaurant où l'on dine et où il avait, depuis dix ans, sa table, fameuse par les vins illustres que le sommelier y versait en les annonçant; c'était là que, les lèvres au bord du verre, il pensait à ses amusements de la veille, à ses projets pour le soir, à quelque bizarre fête élaborée par la Tripier qui avait vraiment du génie pour ces sortes de choses, et à la mort.
D'ailleurs, le marquis Chrétien de Monpoul réalisa son dessein de se retirer en province. Car. Paris!... Ce fut à Nancy qu'il s'établit. Pourquoi choisit-il cette ville plutôt qu'une autre? Plus tard il donna cette raison, à laquelle il faillit croire, que Nancy l'avait attiré, parce qu'elle avait un nom de femme. Non, sans motif. Le « là ou ailleurs » de quelqu'un qui sait qu'il s'ennuiera partout. Et il eut, dans l'un des faubourgs de la ville, entre des jardins, voilée d'arbres, une grande maison en briques, à l'air confortable et bourgeois ; deux vieilles
femmes, du pays, l'y servaient, Tune, excellente
cuisinière, l'autre, rude besogneuse, lavant Les planchers et les carrelages; mais elles ne couchaient pas chez M. de Monpoul ; un valet de chambre qu'il avait amené de Paris pénétrait seul dans les pièces du troisième étage, meublées sans doute du contenu de dix ou douze énormes caisses qui arrivèrent de Paris, par la grande vitesse, quelques jours après le marquis lui-même.
M. de Monpoul, tout de suite, observa la ville, allant à la messe, hantant, aux heures accoutumées, le jardin des plantes, la place Stanislas, ayant sa loge au théâtre. Il regardait, se faisait voir, attendait. Il resta seul. La curiosité fut vite éveillée par ce personnage inconnu qui promenait partout son élégance raffinée, redingote marron, aux revers de velours noir, très précise à la taille cambrée, diamants au plastron de la chemise, dentelles de mouchoirs lui sortant des poches, et qui laissait derrière lui des parfums comme une bête musquée ; et l'histoire d'un louis jeté à un petit décrotteur de la place de la Carrière, fut un événement commenté. Mais le marquis inquiétait, en même temps qu'il surprenait. L'étrangeté de sa présence en une ville paisible, laborieuse, sans luxe excessif ni singularité attirante, en fit suspecter les motifs; l'étonnement le considérait de loin. Même quand
on sut son nom, même quand il eut reçu du préfet la visite que celui-ci devait au frère de l'un des plus illustres fonctionnaires de l'empire, aucune sympathie n'alla vers lui. On se défiait, obstinément. A cause de sa scandaleuse légende, qui n'était pas, en province, aussi ignorée qu'il l'avait supposé? peut-être, ou, tout simplement, parce qu'il différait, air et tenue, de tout et de tous, parce que sa marche légère, discrète, silencieuse, un peu furtive, en de si fines bottines aux bouts vernis, petites comme des chaussures de fillette, et son sourire aux lèvres sèches, à la fois liant et dédaigneux, d'une subtililé inquiétante, et sa façon de mordiller, de dent en dent, le corail de sa badine, et le luisant de ses yeux d'épervier, et ses longues mains, longues, longues, si pâles, aux ongles aigus, pâles aussi, mains de squelette gantées d'une peau de malade, faisaient pressentir des délicatesses singulières, recherchées, voulues, anormales, peut-être illicites. Ses avenances même écartaient. D'être si jeune, étant vieux, si joli, étant laid, et à cause de tous ces parfums qui l'embaumaient, on en avait presque peur, comme de quelqu'un de mort qui passerait, très bien mis. La femme du receveur général, à qui l'on accordait une rare faculté de se connaître en physionomies et le don du pressentiment, dit ce mot : « Il res-
semble à un vampire ». On avail L'habitude de
s'asseoir, pour écouter la musique, du côlé droit, de L'allée ; c'était le côté qu'il avait choisi pour sa promenade, naturellement; les personnes les plus distinguées de la ville s'assirent désormais du côté gauche. Un don aux pauvres de la ville ne lui valut du maire, libéral d'ailleurs, qu'un remerciement écrit, presque froid, de même qu'une somme adressée aux Dames Dominicaines pour la réparation de leur chapelle qui allait tomber en ruine, fut agréée par une lettre assez sèche, non pas de la supérieure, du coadjuteur de l'évêque ; il est vrai que l'évèché était fort hostile à l'Empire. On acceptait, on remerciait du bout de la plume, et c'était tout. Eût-il triomphé des froideurs et obtenu enfin autre chose, en réponse à ses révérences, que des mains lentes vers le bord des chapeaux hauts de forme, et que les mi-saluts des dames détournées et appelant leurs enfants? c'est probable; par l'habitude de le voir, on en serait venu à le voir moins étrange, moins troublant. Mais tandis qu'on tardait cà l'accueillir, il commit, irrité peut-être, des imprudences. Deux petites ouvrières, assez jolies, sans travail après la faillite d'une manufacture de broderies, et qui étaient allées chez lui pour des ravaudages, montrèrent des pendants d'oreille, pas précieux, en plaqué, qu'il avait envoyé acheter par
son valet de chambre et qu'il leur avait offerts. « Qu'est-ce qu'il vous a demandé en échange? — Rien. » C'était vrai. Rien. Il les avait trouvées gentilles, leur avait donné ces menus bijoux, avec deux ou trois tapes sur les joues. Voilà tout. On ne crut pas les fillettes. D'ailleurs elles avouaient ellesmêmes qu'elles avaient eu bien peur pendant qu'il les touchait avec ses longues mains, qui étaient si pâles.
Il fit une faute plus grave, dont le retentissement fut décisif.
Un comédien d'une troupe en tournée, appelé Cassin, s'était attiré une méchante affaire pour avoir pris sur ses genoux, dans un square, à la tombée de la nuit, une petite, en jupe courte, à qui il avait fait cadeau d'une poupée tirée de son pardessus. La petite cria tout à coup ! Ensuite, elle ne sut pas dire pourquoi elle avait crié. Mais on trouva dans les poches de Cassin d'autres poupées pareilles. De là de graves soupçons. On l'empoigna. Il allait être jugé et condamné. Trois jours après l'aventure, le comédien fut mis en liberté ; et des gens bien informés répandirent le bruit que l'ordonnance de non-lieu avait été due à l'intervention du commissaire central, qui n'avait rien à refuser au frère du duc de Monpoul. Ce bruit s'accrédita d'autant mieux que le marquis recueillit chez luir
garda à son service Le misérable cabotin gue camarades n'avaienl pas jugé à propos d'attendre. Le scandale fut considérable. — peut-être le marquis l'avait-il voulu, par un défi, enfin, au maussade renfrognement de la ville, — et désormais L'élégant petit vieux, gracieux et vilain, et odorant comme une momie, fut, définitivement, au ban de la bonne société. Or, à Nancy, ce qu'il y en avait de mauvaise, ne pouvait pas entrer en ligne de compte. S'ennuyant enfin. M. de Monpoul forma le projet de déguerpir. Il voyagerait, ou retournerait à Paris. Mais ce furent la guerre, la chute de l'Empire, son frère destitué, à demi ruiné. Ayant la chance du moins, réduit à de médiocres ressources. d'être tapi en un coin de province, où personne ne s'aviserait de le venir dénicher, il fit le mort, durant les jours terribles, dans sa maison de la banlieue, portes et fenêtres closes derrière l'épaisseur des arbres, ne reparut qu'après les désastres. On l'avait oublié. On le reconnut à peine, vieilli, une dent de moins, mais toujours élégant, avec des dentelles, et plus de parfum encore. La déchéance de sa famille n'était pas pour lui concilier la faveur publique ; moins redoutable, il fut. si c'était possible, plus seul encore. A quoi passait-il le temps, peu riche, n'ayant gardé près de lui que son valet de chambre et Cassin? celui-ci, au surplus, n'était
qu'un domestique intérimaire, partait sïl avait quelque engagement, revenait après la faillite d'un directeur. M. de Monpoul devait s'ennuyer étrangement. Tout ce qu'on savait de ses occupations, c'est que. des heures entières, dans l'une des chambres du troisième étage, il lisait ou écrivait ; le bruit se répandit qu'il rédigeait ses mémoires. La femme du receveur — car celui-ci avait été maintenu par le nouveau gouvernement — disait : a Les mémoires du vampire ». Pourquoi ne s'éloignait-il pas? parce qu'il avait pris l'habitude de l'ennui, du vieillissement là où il était, dans son coin ; et le dégoût de tout le hantait depuis si longtemps ! Cependant la solitude enfin lui fut si fâcheuse, que, ne pouvant frayer avec les personnes de la haute société, il se résigna à faire de plus humbles connaissances; il s'attardait, les aprèsmidi, chez la marchande de tabac, il lui arrivait de parler politique avec des gens du quartier qui s'asseyaient là, près du comptoir; les soirs, au théâtre, dans les entr'actes, il causait avec les ouvreuses, flattées; il prit aussi l'habitude d'aller tous les jours, avant le dîner, dans un petit café de la place des Dames, où se réunissaient un ancien clerc d'avoué, de Paris, qui avait acheté à Nancy une charge d'huissier; le souffleur du théâtre; un ancien directeur failli, — cette faillite l'avait lié
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avec l'huissier, — qui s'était établi papetie'r près de êché, et un officier de santé qui avait un cabinet de dentiste. Ces gens jouaient au trictrac, aux échecs parfois. Le marquis Chrétien de Monpoul ne jouait jamais, se tenant debout, mais, très attentif, donnait des conseils. D'ailleurs il était toujours exquis, la pomme de corail entre les deux dents, la redingote marron plus serrée à la taille encore, les dentelles sortant des poches, et tout parfumé. Et, quand sonnait l'heure du dîner, il saluait, gracieux, d'un geste de ses mains princières.
Il lui arrivait de s'arrêter quelquefois dans la boutique de M. Jean-Baptistin Forli, luthier.
Mme Forli, une très belle personne, un peu trop grande, un peu trop grosse. — on disait : la belle luthière — donnait des leçons de piano ; bien qu'on lui reprochât généralement la manie de porter de larges chapeaux ronds, en feutre, avec une plume, des chapeaux mousquetaire, on l'estimait à cause ,de sa vie irréprochable, de son attachement à son mari, de son adoration pour une petite fille qu'elle avait; de sorte que les élèves ne lui manquaient pas; et comme, de son côté, M. Forli, dans son commerce, réalisait quelques médiocres bénéfices, le ménage n'était point à plaindre , avait encore, toutes nécessités payées, de quoi acheter tous les jouets qu'elle voulait, et des toilettes,
-et des bijoux, à Lili; Lili, c'était la petite fille. A vrai dire, M. Forli n'était luthier que sur son enseigne; il n'avait jamais vendu aucun instrument de musique, quoi qu'on vît, derrière les deux vitrines du petit magasin, un double alignement pendu de flûtes, de violons et de clarinettes. Il se bornait, — voisin du théâtre, — à fournir des cordes, de la colophane, aux musiciens de l'orchestre, se hasardait parfois, mais avec répugnance, manquant d'habitude, à remplacer les crins d'un archet. Alors, pourquoi les instruments de la devanture? parce qu'il en jouait. Qu'il eût ambitionné autrefois le lucre magnifique d'être le dépositaire des grands fabricants de Paris, de fournir à toute la ville des violons, des altos, des contre-basses, des pianos, des harmoniums ! c'était possible. Mais il avait renoncé à ce rêve, et c'était à son seul plaisir que servait l'ancienne marchandise. On ne pouvait entrer dans la boutique sans le trouver assis devant un pupitre, une embouchure aux lèvres ou un instrument à corde entre le menton et l'épaule. Comme il n'avait jamais appris la musique, sinon dans les petites méthodes pour enfants qu'il avait reçues en dépôt au temps de ses ambitions commerciales, il jouait aussi mal de la flûte que du flageolet, et plus mal de la contrebasse que de la -clarinette. Mais il trouvait un infini délice à en
jouer ! A vrai dire, il avait une affection toute particulière pour le flageolet, moins compliqué, d'où il réussissait, les joues gonflées, à tirer des sons qui ressemblaient presque, de temps en temps, à des mélodies : alors, il s'écoutait, la tête renversée, les yeux mi-clos, toute la face épanouie de ravissement, pareil à quelqu'un qui entendrait un concert du paradis ! C'était tout un petit homme, vieux déjà, ratatiné, pas propre, mais avec le front très vaste et très haut, tout mamelonné de bosses, sous l'écartement d'un bonnet de velours dont il ne se coiffait que le derrière du crâne et la nuque. Il avait un peu de l'air de ce portrait, si comique et si touchant, de Beethoven, qu'on voit chez les marchands de musique, incertain, tatillon, étroit, furtif. avec un parapluie à la main-, et qui sait si, entre le petit luthier, et le prodigieux artiste, il n'y avait pas aussi une ressemblance d'âme? une miniature, même grotesque, peut avoir des analogies avec la plus sublime fresque. Les très faibles esprits sont parfois de la même famille que les plus grands ; comme sont de la même couvée ces petits derniers nés des oiseaux, qui se traînent au bord du nid, tout malingres, l'aileron nu, et les aînés qui volent déjà si haut. D'ailleurs, Jean-Baptistin Forli n'avait jamais songé à cela. Il se bornait à jouer du flageolet et à être le meilleur homme du monde ;
si bien que sa femme lui interdisait absolument de sortir avec de l'argent dans sa poche, parce qu'il donnait tout aux mendiants de la rue. Un jour il rentra chez lui, sans son flageolet qu'il emportait toujours dans la poche de sa redingote, pour se jouer un air, dans la rue, s'il en avait envie; il l'avait donné à un aveugle sur le bord du canal ; il donna aussi des leçons à l'aveugle. « Sans doute, vous ne jouerez jamais aussi bien que moi! mais, enfin, vous ferez tout de même plaisir aux passants, qui seront plus généreux. » Et il fut obligé d'acheter un autre flageolet. Assez grosse dépense, dont Mme Forli le gronda. Il la laissa gronder, sans se plaindre. Il l'adorait, l'admirait, lui, vilain, tout chétif, parce qu'elle était si belle, si grande ! il ne lui reprochait qu'une chose : c'était de ne pas aimer la musique.
Il y avait, dans Jean-Baptistin, du rêve, avorté : Mme Forli, moins exquise, mais moins chétive, hautaine, c'était le roman. Sa mère avait tenu un cabinet de lecture, et quand, à dix-huit ans, belle et florissante fille, elle épousa le petit luthier, elle avait dans la tête tout le cahos baroque des livres que dévorent les provinciales désœuvrées. D'abord elle dédaigna ce bourgeois maniaque qui n'aurait pas eu seulement la pensée de mettre, pour enlever sa fiancée, une échelle de soie
à un balcon, et qui eût été tout à fait incapable de la tirer (rentre les mains d'une bande de ravageurs près de l'égorger sous l'arche d'un pont. Mais il était si doux, si bénévole, si conciliant, qu'elle l'aima, le pauvre. L'esprit seul s'était affolé en elle, son cœur restait simple, calme, et comme pratique, à cause de la bonne santé du corps: elle fut la plus honnête, la plus ordonnée des ménagères en même temps que la plus imprudente et la plus chimérique des divagatrices. Le lit fait, et le potau-feu sur le fourneau, tout en ordre dans la boutique, et la cravate de son mari bien nouée, — car il fallait le soigner et l'habiller comme un enfant, — elle ne croyait plus à la vie réelle, ou plutôt la voyait pareille à l'aventure extraordinaire et changeante des romans; n'aurait pas étonnée si le second violon, qui venait acheter une chanterelle, avait été quelque prince voyageant incognito ou un conspirateur réclamant asile; et, entre deux leçons, dans les rues, elle faisait des gestes, parlant à voix basse, quelquefois jetant tout haut les saisissantes répliques d'un dialogue où, fille de quelque méchant homme qui l'abandonna, à peine née, en des langes marqués d'une initiale mystérieuse, elle signifiait à son père, enfin retrouvé et repentant, sa résolution de ne reprendre son rang et ses richesses que s'il consentait à la donner pour
femme à un très pauvre et très honnête peintre, qui l'avait sauvée d'un péril de mort, et qui avait du génie! Les soirs, elle ne se couchait jamais sans avoir soigneusement bordé le lit du côté où M. Forli. déjà couché, allait s'assoupir, et elle caressait son mari et le baisait avec des souhaits de bon sommeil; mais, à peine endormie, elle avait, sans réveil, des soubresauts et des exclamations où, archiduchesse d'Autriche, elle s'enchantait des fêtes que l'on donnait à Versailles pour son mariage avec le dauphin de France.
Lili venue au monde, ils ne pensèrent plus qu'à elle. Ce fut une absorption de tout leur être, en un seul amour, en une seule extase. Les premiers mois, M. Forli rôda tout le temps autour du berceau; il ne jouait plus du flageolet, parce que sa femme lui avait dit : « tu l'empêches de dormir! » Lili était si jolie, ensommeillée, avec cette petite rose du ciel aux lèvres, qui est le sourire des nouveaux-nés. Quant à la mère, le bonheur de contempler cette créature vivante, là, sortie d'elle, faite d'elle, lui illuminait les yeux d'une telle joie, lui épanouissait la face d'un si radieux orgueil, quelle n'était plus, à côté du petit berceau d'osier et de dentelles, la belle bourgeoise vantée par les gens du quartier, mais en effet quelque glorieuse reine cou-
vanl du regard L'héritière d'un trône et L'espoir d'une nation!
Tout de suite elle décida que les plus hautes dçstinées attendaienl Liliane. C'était elle qui avait chuisi ce nuni, sonore, fier, royal, gracieux aussi, souvenir de quelque lecture. Et. maintenant, elle avait quelquefois des airs de dédain, les demi-sourires méprisants d'une princesse mésalliée en regardant M. Forli, qui aurait Lion dû, eniin. être autre chose qu'un marchand de cordes à violon et qu'un joueur de flageolet. — oui un duc régnant, un chef d'armée, un artiste illustre, que savait-elle, ce qu'il aurait voulu, — puisqu'il était le père de Liliane! Peu importait d'ailleurs. Le sort réparerait l'injustice du sort. L'élévation de cette enfant née dans une condition humble, n'en serait que plus éclatante et plus admirable. Qu" arriverait-il? la romanesque mère hésitait entre plusieurs possibilités, qui lui apparaissaient comme des certitudes parmi lesquelles on peut choisir. Une de ses rêveries les plus fréquentes : Liliane rencontrerait quelque héritier de race régnante, en serait épousée, morganatiquement, mais, plus tard, à la mort du royal père, le mariage serait reconnu, officiellement, et, Liliane serait reine! Si les fils de souverains, voyageant en province, étaient désormais un peu rares. — Mme Forli faisait
cette concession à la réalité, — eh, bien ! il y avait beaucoup de banquiers milliardaires, plus puissants que des monarques; sa fille n'aurait que l'embarras du choix. Au surplus, — par souvenir de tant de romans où les favorites tiennent tête aux princesses du sang, ne sont ni moins puissantes ni moins adulées, — la question de moralité gênait peu Mme Forli dans ses chimères; elle qui jamais n'avait répondu même d'un sourire de dédain aux œillades des messieurs de la ville épris de la belle luthière, qui, la première, eût montré au doigt et fait chasser du quartier une voisine coupable d'être restée à la fenêtre après l'heure où il est bienséant d'avoir clos ses volets, aurait parfaitement admis que sa fille devînt la maîtresse de quelque Louis XV, ou, à la rigueur, d'un Monte-Cristo distributeur de justes opulences! car, l'important, c'était que tout l'éclat et toute la richesse environnassent un jour la chère et délicieuse petite dont elle baisait éperdument les yeux, la bouche, les mains, dans la couchette ornée chaque jour davantage — toutes les économies y passèrent, les couverts d'argent furent mis en gage — de guipures, de malines, de broderies de jais blanc, et qui ressembla enfin à un berceau princier, paré pour la venue des fées marraines.
L'enfant grandit, trop aimée.
Dès qu'elle fût une petite personne parlante et marcha n lu, elle eut grande envie d'aller courir devant la boutique avec les garçonnets et les fillettes des voisins, qui tombaient, se relevaient, riaient aux éclats, ou bien, très sérieux, assis sur le bord du trottoir, observaient la fuite d'un bateau en papier emporté par le courant du ruisseau. Mais Mme Forli la tirait, non sans mille caresses d'ailleurs, vers l'arrière-boutique ; ah! non, par exemple, Liliane ne jouerait pas avec les gamins et les gamines du quartier! et, la raisonnant, la traitant comme une personne sensée, elle lui expliquait qu'il sied de garder son rang, qu'il n'est pas convenable de se familiariser avec les gens de peu, « tu entends, il faut être gentille avec eux, très gentille, les saluer, ainsi, avec la main, parce qu'il ne faut humilier personne, » mais, de là à courir les rues avec n'importe qui, il y avait un abîme. La petite écoutait, les yeux grands ouverts, comme quelqu'un qui fait attention, qui comprend. Ce qu'elle comprenait, c'était qu'elle avait le cœur gros de ne pas aller jouer avec les autres. Mais elle baissait et levait la tête, — suivant le mouvement de sa mère, — avec un air de savoir ce dont il s'agissait. « Ah! qu'elle est intelligente! et, tu sais, s'ils venaient te chercher, quand je ne suis pas là, tu leur répondrais d'un air fier : est-ce que vous
croyez que je suis faite pour me commettre avec vous? passez votre chemin, je vous prie! — Oui, maman. — Répète un peu, pour voir. » Liliane étendait un bras sévère, et, faisant la moue : « Estce que je suis faite... pour me... — pour me commettre... — avec vous! passez votre chemin, je vous prie! » Mme Forli l'embrassait, la baisait, se jetait à genoux, s'écriait : « tiens, tu es un chérubin! » Et certes on la pouvait prendre pour un chérubin, Liliane, tant ses yeux, — sous les cheveux en boucles, presque bruns, — semblaient de petits morceaux d'azur tombés du paradis, et tant il y avait à ses lèvres comme un reste du baiser de la jeune élue, petite-mère en un couvent du ciel, qui lui avait dit : « Au revoir, au revoir! ne reste pas trop longtemps en vacances sur la terre, reviens vite, petite ange ! »
Quant à Jean-Baptistin, il n'approuvait, pas que Lili demeurât toujours à la maison; après être restée quelque temps assise pour l'entendre jouer du flageolet, elle aurait bien pu aller gaminer dans la rue, ça. lui aurait fait du bien, et, plus d'une fois, tandis que Mme Forli était en ville pour ses leçons, il dit à la petite prisonnière : « Va-t'en jouer, va. » Elle sortait/avec la joie d'une évasion. Sur le trottoir, parmi les garçonnets et les fillettes, et les roquets qui jappent sur le seuil, des
portes, elle était la plus folle, courait, tombait, se relevait, pouffait de rire, échevelée, les yeux ravis, les joues ail innées, recommençait de courir en jetant de petits cris! Le front collé à la devanture, If. Forli la regardait s'amuser, tout amusé luimême. « Voilà! voilà! c'est ça qui est bon pour les enfants ! » et il se mettait à jouer du flageolet, comme pour faire danser la gaieté de sa fillette.
Mais, un jour, Mme Forli, revenue plus tôt qu'on ne l'attendait, surprit cette infraction à ses volontés. Emportée d'une colère, elle saisit sa fille, et referma la porte d'une secousse à briser tout le vitrage de la devanture! Certainement, elle aurait mis Liliane en pénitence, si elle s'était cru le droit de punir une petite personne réservée à de si hautes aventures. Elle lui dit. sévèrement, mais modérément, comme une gouvernante de Cour parlant à sa royale élève : « Veuillez monter dans votre chambre, mademoiselle! » et, l'enfant sortie, elle se précipita sur son mari, lui arracha le flageolet, et, justicière, fourra l'instrument dans le trou du poêle rouge! Pendant huit jours, elle n'adressa pas la parole à Jean-Baptistin. Sans donner d'explications précises, elle répandit le bruit par la ville, que M. Forli avait commis une faute grave, qu'il élevait fort mal sa fille. « Heureusement, je suis là! » De diverses personnes, le
petit luthier reçut des reproches, à mots couverts; en fut navré. Cependant il n'aurait pas résisté au désir de mettre Lili en liberté, de la laisser jouer avec les gamines de son âge, si elle le lui avait demandé ou en avait seulement fait voir le désir par ces petites moues des enfants qui veulent qu'on devine leur envie. Mais non. Soit que les raisonnements de sa mère l'eussent persuadée de sa faute, soit qu'un sentiment, déjà, de son importance l'éloignàt de jeux et de familiarités indignes d'elle, Liliane semblait n'avoir plus aucun désir de quitter la boutique. D'ordinaire, elle se tenait assise devant une table, feuilletant avec gravité un livre d'images, et parfois levant l'œil, un peu dédaigneuse, avec une lèvre retroussée, vers son père, qui s'acharnait maintenant à la clarinette. Ou bien, les mains derrière le dos, elle allait et venait, très tranquille, et digne, haussait l'épaule quand venaient à travers la vitre les cris joueurs des garçons et des fillettes.
Dès qu'elle sut lire 'c'était MmcForli qui lui avait appris à lire dans un roman illustré), la mère et le père s'inquiétèrent de l'éducation qu'on donnerait à « Liliane », disait-elle, à « Lili », disait-il. Ce fut une des querelles du ménage, le nom de l'enfant. Mme Forli se résigna au diminutif, songeant que grâce à cette condescendance elle créait peut-
ItoM \\ CONTEMPORAIN
être un incognito d'origine aux futures illustrai de son enfanl ; «'lie conseillait : « oui, oui, Lili, » avec un air de dire : « Tu verras, plus tard, si on y pensera, a Lili, si personne saura qu'il y a eu
une Lili! » D'ailleurs, il fut décidé que l'enfant saurait, quoi? tout; et s'il y avait à apprendre autre chose que tout, on le lui apprendrait an La dépense? romanesque, avec l'esprit éperdu, Mme Forli était très pratique aussi. Son extravagance chronique, n'avait point de crises aiguës. dont se troublât le quotidien de sa vie. Elle n'avait pas, des chimères, l'ivresse, elle en avait l'alcoolisme, latent. La bourgeoise la plus entendue, la plus raisonnable de Nancy, malgré les chapeaux mousquetaire. Sachant s'arranger. Elle donnait des leçons de piano chez les dames dominicaines; eh bien, elle continua à en donner, pour rien, à la condition que sa fille serait, sans payer, externe ou demi-pensionnaire, au couvent. Elle enseignait le dessin chez un professeur qui préparait les jeunes filles au brevet supérieur; elle l'enseignerait pour rien, mais Liliane assisterait à tous les cours: recevrait même des leçons particulières. Et tout son temps, toute sa force, elle les prodigua à qui en voulait, pourvu qu'on instruisît sa fille dans une science ou dans un art. Quelquefois, à midi, on mangeait de la soupe maigre dans l'ar-
rière-boutique du luthier. « Pourtant, tu as touché ton mois hier, à l'institution Caussijol ? — Non. Lili apprend le latin. » Il mangeait la soupe maigre, sans regrets. Et les deux époux s'accordaient dans l'adoration, reconnaissante, de l'être délicieux, incomparable, parfait, qui était venu d'eux.
Bientôt, dans toute la ville, on parla de Liliane. « Vous savez bien, la fille du luthier du théâtre et de la belle madame Forli? » On assurait qu'elle était extraordinaire, cette petite. « Un vrai prodige, ma chère.» C'était une intelligence comme on n'en avait jamais vu! Il suffisait de lui dire une chose, une fois, pour qu'elle ne l'oubliât jamais plus. Elle récitait, à sept ans. à moins de sept ans même, des fables, très longues, qu'on n'apprend qu'en cinquième au lycée. Et elle savait les langues mortes. Ainsi, l'autre jour, le vicaire, qui était très fort en latin, lui avait demandé, après vêpres, pour rire, pour l'éprouver : « Quid novi ? » et elle avait répondu : « Nihii, » C'était vrai, cette aventure : Mme Forli faillit en éclater d'orgueil. « Du reste, avait-elle dit devant l'ahurissement du prêtre, je ne pense pas que ma fille ait jamais besoin de parler latin. Mais plus on sait de choses, mieux ça vaut. » Conformément à ce principe. Elle conduisait Liliane à des cours
de danse, dirigés par un ancien figurant du grand théâtre, à la salle d'armes aussi, pour développer les muscles de la petite, pour renforcir ses nerfs; puis Mme Forli avait lu les aventures de la chevalière d'Kon! Est-ce que, si elle avait pu. elle aurait fait, de sa fille, un garçon ? non pas. En souriant, elle songeait aux mariages morganatiques ou aux triomphantes favorites. Et, dès huit ans, la fillette porta des jupes longues, parce qu'il n'était pas convenable que des gens, qui ne l'avaient pas mérité, vissent les jambes de Liliane, dont, plus tard, on parlerait dans l'histoire.
D'ailleurs, Muie Forli consentait à la produire chez des personnes sérieuses, capables d'apprécier les choses. Lili, juchée sur un tabouret de piano, jouait un nocturne de Field; ou, même, — on écartait le tapis sous le canapé en moquette à médaillons, — elle dansait un pas de mazurka, suppléant, du heurt de ses talons, au sonore entre-choquement des éperons de cuivre, et arrondissant les bras, à la fin, en une petite révérence, pas embarrassée, qui attend les applaudissements. Par exemple, lorsqu'on demandait à la belle luthière si elle destinait sa fille au théâtre, elle relevait la tête dun air de fureur! Sa fille, au théâtre ? Pour qui les prenait-on, toutes les deux? Seulement, il n'y a rien de mal à ce qu'une jeune
personne cultive des arts qui seront agréables à son mari, le retiendront auprès d'elle. Mme Forîi prononçait « son mari », comme un huissier annonce : « Sa Majesté. » Ce qui mit le comble à la gloire de M1Ie Lili, c'est que. sur le bruit de son talent de pianiste, on vint demander à ses parents de la laisser jouer dans un concert de charité : elle eut d'autant plus de succès qu'un grand bruit de bancs apportés trop tard empêcha de l'entendre, et n'empêcha point de voir l'adorable créature qu'elle était, avec ses trop grands yeux, si bleus, et sa bouche de rien du tout, l'air d'une moitié de fraise. Un jeune professeur du lycée n'hésita pas à dire d'elle: « Mademoiselle Mozart. » Le mot, vaguement compris, eut beaucoup de succès. Désormais, Nancy eût une enfant-prodige, dont, pour un peu, on aurait indiqué la maison aux voyageurs. — comme Nîmes a eu son boulanger et Agen son friseur de papillotes.
Et Lili. cependant ?
Elle ne savait pas, elle ne savait rien. Plus on lui apprenait de choses, moins elle en savait, ellemême. Tout ce qu'on lui enseignait ne devenait pas plus elle, que sa robe n'était sa peau ; on la vêtissait, l'enveloppait, l'emmitouflait de toutes sortes de leçons, sous lesquelles étouffait la petite âme qu'elle fut, adorable peut-être. Du rêve puéril de
Jean-Baptistin el du roman de M'"" Forli, de leur double bonté, «le leurs vertus unies, avait dû se former un être ingénu el ardent, capable, peutêtre, s'il se lui développé en liberté, «le pousser ce qu'il recul de vague douceur jusqu'au sacrifice, et ce qu'il recul d'enthousiasme, jusqu'à l'héroïsme. Mais on avait empêché Lili de courir avec les gamines de la rue! pis encore : par des raisonnements, sérieux, comme quand on s'adresse à une grande personne, on lui avait enseigné le mépris de jouer et de rire et l'orgueil de ne pas s'amuser; on avail tué en elle la délicieuse enfance. Elle était quelqu'un qui n'existe pas par soi-même, avait pris les façons, les volontés, les formes de la manie maternelle; on avait fait à son ame ce que les Chinois, pour obtenir d'étranges figurines vivantes, jolies et rares, font à des enfants ; on l'avait mise à l'étroit, à la gêne, à l'anormal; elle s'était laisse faire, après un peu de résistance à peine. Elle devint très vite une petite femme, sèche, volontaire. uniquement occupée de soi. ne récitant sa fable qu'avec un air de faire l'aumône, retirant ses gants. lentement, avant déjouer du piano, et les mettant entre les deux dernières touches noires, l'air détaché de tout et un peu malade, comme elle avait entendu dire, par sa mère, que faisait Chopin chez Mme George Sand ! si elle n'avait pas été plus jolie
et plus exquise que toutes les jolies choses auxquelles on peut penser, les gens sensés lui auraient volontiers fait donner h» fessée par quelque bonne vieille servante, aux larges mains paysannes; tanl elle «Mail irritante et intolérable. D'ailleurs, elle était bien à plaindre s;ms le savoir, pauvre petite; elle n'était jamais allée à la campagne; les papillons, les oiseaux, c'étaient pour elle des choses qu'il y a dans des images, dans les broderies des robes, ou des mots, qu'on récite avec des inflexions étudiées et une petite inclinaison de cou qui donne l'air intéressant. C'étaient aussi des titres de romances. Et elle n'était pas sûre qu'il y eût véritablement des ailes qu'on peut regarder, vivantes et pas en cage, des fleurs qu'on peut respirer sur leurs tiges; si elle aima plus tard les fleurs et les oiseaux, ce fût sans doute par instinct de revanche du temps perdu, ou. peut-être, par une imitation tardive, mais à peine hypocrite, de l'enfance qu'elle n'avait pas eue.
Cependant, cette enfance qu'on étouffait, qu'on tuait en elle ainsi qu'un méchant oiseleur presse du pouce la poitrine d'un petit oiseau, ne voulait pas mourir tout à fait, et parfois, — comme l'oiseau, si l'oiseleur n'a pas assez appuyé, vite s'envole et chante — s'échappait en un rire fou, sincère, pas du tout pareil aux rires faits exprès que
Liliane avait déjà; un rire, àpropos de rien, qui avait neuf ans en efTet, où battâil de l'aile toute la joie de naître et de vivre et d'être une petite fille et de ne rien savoir du tout! Ce fut ce rire, frais comme une chair fraîche, «m'entendit le marquis de Monpoul, vieux petit ogre, deux dents encore, une fois qu'il passait, près du théâtre, devant la boutique de M. Jean-Baptistin Forli. luthier.
Il devint, peu à peu, le familier de la boutique, accueilli non sans plaisir par le père, qu'il congratulait si courtoisement à propos d'un air de violon ou de flûte; avec un respectueux enthousiasme par la mère, qui n'ignorait pas les parentés royale et impériale de M. de Monpoul. Le marquis entrant chez eux, c'avait été, déjà, la glorieuse aventure quelle rêvait pour sa fille! Que l'Empire eût disparu. — elle avait vu, dans les romans, tant de restaurations! — que les parents du marquis fussent exilés de France, qu'il fût riche à peine, cela ne l'inquiétait pas. Ce qu'il offrait, véritablement, d'analogie avec les billevesées dont elle s'affolait à l'ordinaire, la ravissait, l'enorgueillissait comme un commencement de réalisation de ses espérances et de ses prophéties. Tel fut son enchantement qu'elle en oublia les suspicions fâcheuses qu'encourait encore, par la ville, malgré tant d'années écoulées, le marquis
Chrétien de Monpoul. Et souvent elle rêvait, l'œil au plafond, fixe, comme ébloui. Une nuit, éveillé par un de ces soubressauts dont sa femme avait coutume, M. Forli l'entendit crier : « Vive l'impératrice! » Il la secoua, épouvanté. « Qu'est-ce que tu as? tu es folle? tu es malade? » Mais elle, en un mi-sommeil encore, avec les regards dune extatique : « Voilà, M. de Monpoul l'adopte, il la conduit à Londres, elle épouse un fils naturel de Napoléon III, et comme le prince impérial est mort... — Oui, oui, » dit Jean-Baptistin, rassuré, en se retournant vers le mur.
Quant à Liliane, elle n'alla point d'elle-même vers ce petit vieillard, qui s'asseyait comme un automate se casse, et dont les longues mains pâles, où il y avait maintenant un tremblement léger, s'avançaient vers elle sur le bras du fauteuil ou sur la table, avec une lenteur de grandes arraignées blanches, moitié rampantes, moitié volantes. D'un instinct, elle ne voulait pas offrir son front à cette bouche sèche dont les lèvres rentraient. Sa mère lui fit honte d'une telle appréhension, tout à fait indigne d"une personne raisonnable. « Il faut être très aimable avec M. le marquis, il y va de ton avenir, tu sais bien ce que je t'ai expliqué! — Oui, maman ». Et Liliane triompha de son aversion, eut de très jolis mensonges de joie, un peu rete-
Due, ainsi qu'il convient, quand M. de Monpoul
arrivait. D'ailleurs, comme il lui apportait toujours quelque petit présent, non pas des jouets, — Madame Forli affirmait que sa fille était trop sérieuse pour s'amuser encore avec des poupées ou avec des bergeries, — mais des livres, de la musique, ou de menus bijoux, bracelets de verroterie, broches en argent, épingles à tenir le fichu, elle finit par prendre plaisir aux visites du marquis , n'eut pas besoin d'être priée pour lui mettre son front aux lèvres, même elle ne refusait pas de rester entre les genoux du petit vieux ; elle admirait le nouveau présent, tandis que, paternel, il lui caressait, de ses longues mains plus tremblantes, les cheveux; elle avait, gamine hélas! hâtée en femme, un peu déjà de cette résignation sans effort, de cette passivité souriante de la fille près de l'ami généreux quïl faut ménager; et la mère les considérait, satisfaite ; elle se promettait d'aller très prochainement chez un notaire pour s'informer des formalités qu'il y aurait à remplir en vue d'une adoption.
Il ne s'arrêtait plus chez la marchande de tabac, ne fréquentait plus le petit café de la place des Dames; il passait la fin de toutes les après-midi dans la boutique du luthier parmi la musique de Jean-Baptistin et les bavardages de Madame Forli;
n'entendant rien, et, d'un œil vague, suivant lesmouvements de Liliane qui, revenue du couvent, faisait une version ou un thème, à moins qu'elle ne dessinât, d'après la bosse, une Polymnie ou un Jupiter. Et c'était exquis, cette enfantine tête penchée, si mignonne et si sérieuse, l'air d'une toute petite sainte qui lirait dans un missel! On voyait, sous la transparence comme ailée de tout petits cheveux, un peu de la grêle nuque, très pâle, où se rosait du bleu. Le marquis, en un rire : « Ah ! ah! elle travaille bien, j'espère, aujourd'hui, mademoiselle Lili! cela mérite une récompense. » Use levait, chancelant presque, car voici qu'il était tout à fait un vieillard enfin, s'approchait de Liliane, voulait lui poser au cou ses vieilles lèvres, moins sèches, s'arrêtait, la baisait dans les cheveux, s'en retournait à son fauteuil; et, après un coup d'œil d'intelligence à Madame Forli (car il lui avait avoué qu'il flattait, par bonté d'âme, la manie de Jean-Baptistin) : « Eh bien, c'est tout ce que vous nous jouez aujourd'hui, mon cher Monsieur? &
Une fois, comme la mère traversait la boutique en achevant de boutonner ses gants :
— Vous sortez, madame? demanda le marquis.
— C'est mon jour, à l'institution Caussijol.
— Ali! oui. Et vous n'emmenez pas votre fille, parce beau temps?
ItOMAN CONTEMPORAIN 531
Il est bien lard. Puis, elle a ses devoirs, son piano.
- — Ah! tant pis ! tant pis î
— Pourquoi donc?
— Parce que je vous aurais proposé, puisque vous ne la prenez pas avec vous, de la conduire au Jardin des Plantes. Une toute petite promenade. Cela nous aurait fait du bien, à elle et à moi. Les vieux et les enfants ont le même besoin du soleil.
— Eh! bien, mais, marquis, dit-elle (elle usait -avec lui d*un peu de familiarité, avec un air de cour), Liliane travaillera ce soir, après le dîner; <illez vous promener ensemble. Mets ton chapeau, ma fille. Pas le chapeau de paille, la petite capote, c'est plus habillé, ça donne Pair plus sérieux.
— Cependant !... dit M. Forli, un peu inquiet, sans raison d'ailleurs, ou du moins pour une raison qu'il démêlait mal dans l'incertain de ses idées.
— Qu'est-ce qu'il y a ? tu ne veux pas. je pense, sortir aussi, toi? marcher devant eux, en jouant de la clarinette ou du violon? Qui est-ce qui garderait la boutique ?
— Oh ! je ne demande pas à sortir, dit Jean- Baptistin, résigné, un peu surpris lui-même, à
présen t, d'avoir trouvé quelque inconvénient à ce que Lili allât faire un tour au soleil avec M. de Monpoul, si vieux, et un ami de la famille, en somme.
Le marquis, donnant la main à Liliane, traversa la rue, longea un boulevard, gagna les bords du canal. Ils n'allaient donc pas au Jardin des Plantes? non, c'était si loin; il était tard, déjà. Ils ne se parlaient point. Il se tenait très droit, par un effort des reins, depuis quelque temps désaccoutumé ; elle marchait d'un pas mesuré, l'air digne, comme une grande demoiselle. Elle dit enfin : « J'aimerais mieux... — Quoi donc, Lili ? — Que vous ne me donniez pas la main, que vous me donniez le bras ; je ne suis plus assez petite, n'est-ce pasr pour qu'on me tienne par la main ? » Elle avait dix ans. Il sourit, s'inclina un peu, arrondit son bras gauche, où elle mit le bout de ses doigts ; et ils continuèrent leur promenade sous le beau soleil, en silence encore, lui, les paupières à demi baissées, tressaillantes tout à coup, elle contente, une narine retroussée d'un défi, fière qu'on lui donnât le bras, comme à une femme.
Assez loin des gens qui passent, ils s'assirent sur un banc.
— C'est que je suis un peu fatigué, dit-il, je ne suis plus jeune comme vous, moi !
— Non . dit-elle, vous êtes très vieux, n'est-ce pas ?
— Pas très vieux.
— Dites, quel âge avez-vous?
— Cinquante-huit ans.
— Oh! fit-elle étonnée.
Elle reprit :
— Alors, vous êtes plus vieux que papa?
— Oui, c'est possible, c'est possible, je ne sais pas. dit-il.
Maintenant. — il ne passait presque personne, personne ne l'observait, — il regardait Liliane, de tout près, tendrement, étrangement; c'était si délicieux, cette petite figure qui se levait vers lui; et cela ne gênait pas Liliane d'être regardée de la sorte; seulement, elle s'en étonna un peu, enfin.
— Pourquoi me regardez-vous comme cela? demanda-t-elle.
Il tressaillit, se remit, eut l'air d'un vieux attendri par l'âge, bon homme, tout simple.
— Parce que cela me fait plaisir, mon enfant. Mais sa voix tremblait un peu, comme d'une fièvre.
— Et pourquoi cela vous fait-il plaisir?
— Parce que... vous êtes jolie.
Elle dit gravement :
— Oui, c'est vrai, je sais, je suis très jolie. Puis :
— Et ça fait plaisir de regarder les personnes qui sont jolies?
— Sans doute.
Elle réfléchit.
— Alors, vous me donnerez quelque chose, si je veux bien que vous me regardiez?
— Je te donnerai... tout ce que tu voudras ! Elle ne répondit point. Elle ne s'inquiétait plus
de lui, elle cherchait de quoi elle avait envie, songeant aux magasins de la grande rue, à tant de belles choses qu'elle avait vues derrière les vitrines. Il ne la troublait pas de cette rêverie; maintenant, avec les gestes d'un être lent qui aurait des ailes grises, presque pas visibles dans le gris de l'air, il l'entourait, la protégeait, oui, la défendait, de la tremblante ouverture de ses bras, qui, un moment, allaient se. fermer autour d'elle, un moment s'écartaient; et, si longues, si maigres, si pâles, avec des lourdeurs de bagues à tous les doigts, — bagues qu'ils avaient peine à garder, semblaitil, tant elles étaient lourdes, ou tant ils étaient, ces doigts, lluides, — ses deux mains dépassaient le corps de Liliane, avec une envie de revenir, et de la tirer vers lui, et de la 'serrer. Dans la solitude du quai, le jour s'atténuant à cause du soleil déjà derrière les nuées du soir prochain, il l'environnait toute, les bras descendant et montant, d'une étreinte qui n'ose pas toucher; et, penché vers elle, il avait, dans ses petits yeux d'épervier, un besoin
de proie, et, au bord de ses lèvres, que rétractait le désir, un mouillé d'eau à la bouche. Mais, son appétence, il la contenait, doucereusement, comme on retient une bête en la caressant, en lui promettant tout pour prix d'un peu de patience ; il ne se hasardait pas à un geste, ni à une parole, qui aurait peut-être effarouché l'enfant; et il éprouvait, les pores serrés, la peau tendue, ses dernières dents cherchant, mordant sa lèvre blême, ce que doit sentir, — envie de tuer, et aussi envie de fuir avant d'avoir tué, — le futur assassin qui, le couteau levé, guette, entre la chemise écartée, la place où il frappera, n'est pas décidé à frapper, sait qu'il frappera pourtant, non pas par vengeance, non pas pour voler, mais à •cause de la nécessité de voir, sur de la peau, du rose, qui sera du sang! Et il haletait, et il était effroyablement heureux, à cause de la chaleureuse eoncupiscence, depuis longtemps oubliée, qui lui brûlait les paupières inférieures, qui lui en arraehait, croyait-il, un à un, les cils, comme avec de petites pinces brûlantes. De l'orteil à la racine des cheveux, tout son vieux corps de libertin, insensibilisé par les moxas anciens de tant de mordantes luxures, .ressuscitait en des ridaisons soudaines, furtives, dont il s'épouvantait et s'enchantait. Il était autour de Liliane comme un piège vivant, conscient, à demi retombé, qu'un cran re-
tient, et qui sait qu'il la prendrait, l'alouette, s'il tombait tout à fait, si, d'une énergie, il dépassait le cran, et qui n'ose pas aller outre... de peur... de peur... quelle peur? Il y a des moments où ceux qui ne craignent rien, pas môme les remords, parce qu'ils y sont accoutumés, et qu'ils y comptent, comme l'ivrogne invétéré est sur de la mauvaise bouche des lendemains, s'effrayent, de quoi? ils ne savent; ils s'effrayent cependant. Les mains de M. de Monpoul, autour de Liliane, battaient doucement l'air comme une volée hideuse de chauvessouris! et, la voix entrecoupée, il proférait des paroles, vagues, vaines, nulles, comme en un bavardage de bon vieil homme, à l'esprit faible. « Et, alors, comme ça, mon enfant, vous aimez bien votre maman? — Oui, monsieur. — Et votre papa aussi? — Oui, monsieur. » Il s'essoufflait. « Et moi, reprit-il, est-ce que vous m'aimez, un peu? — Oh! oui. monsieur, je vous aime... — Et vous voudriez bien... si je vous le demandais... — Quoi donc! dit Liliane qui regardait en ce moment le petit d'un marinier faire la cabriole sur le pont d'un chaland. — M'embrasser?... comme vous embrassez votre maman et votre papa. » Mais il n'attendit pas qu'elle eût répondu! D'une saccade de bras, il la serra contre lui, étonnée, pas résistante, la serra encore, la serra longtemps, si longtemps que
ses lu-as i*e tombèrent, heurtant la pierre du banc, el que, la tête vers le dos. avec dos yeux morts, il faillit choir en arrière, pendant que de tout lui, sa redingote ouverte, sortait à profusion plus de musc et de patchouli, comme d'un grand sachet déchiré. Lili eut peur : « Qu'est-ce que vous avez, monsieur, est-ce que vous êtes malade? — Mais non, mais non, » dit-il, en se redressant, en se levant: il ajouta : « Du reste, il est tard, il faut rentrer. Votre mère serait inquiète. » Et ils s'en retournèrent vers le centre de la ville. Il marchait très vite, s'arrêtait par instants, comme pour reprendre haleine, se remettait à marcher, plus vite encore. Ils ne parlaient pas. Il la tenait par la main.
Elle ne lui demandait plus de lui donner le bras. Elle considérait les pavés, fixement; elle était, — sans rien savoir, sans rien comprendre, et dans l'impossibilité parfaite de rien comprendre, — comme s'il lui était arrivé quelque chose qui n'aurait pas dû lui arriver. Lui, par instants, la regardait à la dérobée, inquiet; que pensait-elle? qu'éprouvaitelle? avait-elle deviné? et, si elle avait deviné, que ferait-elle? mais, dans une grande rue, l'affluence des passants, les bruits, l'éclat des étalages, les tirèrent de gêne. « Oh! » fit Liliane. Elle avait vu, d'un rapide coup d'oeil, des bracelets avec des saphirs, des colliers de perle, une rivière de diamants.
■ Venez, venez, n dit-il. Ils entrèrent dans le magasin. Il demanda à voir des bijoux de ailette. Elle eut cette petite moue qu'elle avait déjà de temps en temps. « Des bijoux de Tillette ! » Elle n'était plus une enfant, puisqu'elle apprenait le latin, puisqu'elle jouait du piano dans les concerts de charité: puisqu'elle ne courait pas avec les gamines de la rue. Et il y avait aussi en elle comme une vague impression que, depuis les minutes sur le banc du quai, près de M. de Monpoul, si près de lui, elle avait cessé tout à fait d'être une petite fille, avait droit aux présents que Ton fait à de grandes personnes. Elle eut un joli geste impérieux, pour désigner à le devanture les belles choses dont elle avait envie. Mais le marquis fut prudent. Il choisit une mince bague d'or, avec une perle fine, toute petite. Et il sortit, emmenant Liliane. Elle n'insista pas pour demeurer encore dans la boutique ; la certitude que cette bague était pour elle la consolait des autres joailleries. Pourtant il ne lui donnait pas le bijou. Il tenait le petit écrin dans sa main droite , de l'autre guidait l'enfant. Et quoiqu'il marchât d'un pas régulier, sans hésitation, il avait l'air de fuir, tant il marchait vite, toujours plus vite. Enfin, ils passèrent devant le théâtre, entrèrent dans la rue où se trouvait la boutique du luthier. Avant d'y ar-
river, le marquis s'arrêta. Il voulait dire quelque chose, évidemment. Il n'osait pas. Enfin, ayant pris haleine : « Elle vous plaît, n'est-ce pas, la bague que j'ai achetée? — Oh! oui, dit-elle. — Eh! bien, elle est pour vous. » L'enfant ne répondit pas. Elle savait bien que cette bague était pour elle. Elle eut seulement un petit rire, le petit rire que sa mère lui faisait étudier devant la glace, pour la fin des mazurkas. « Mais, reprit M. de Monpoul, la voix s'étranglant, je ne vous la donnerai, la bague, qu'à une condition... — Ah? dit-elle. — Oui. Vous ne direz pas que nous sommes allés nous promener vers le canal... ce n'est pas l'habitude d'aller par là... on ne comprendrait pas... — Oui, dit-elle. — Et vous ne direz pas. non plus, que je vous ai embrassée. » Elle admirait la petite boite de satin bleu qu'il tenait dans sa main. Elle en. détourna les yeux, les leva vers M. de Monpoul. Elle dit, très sérieusement : « Non, je ne le dirai pas. » Alors, tout de suite, il lui mit au doigt le frêle cercle d'or orné d'une perle fine, et il emmena Liliane vers la boutique, poussa la porte, dit à Mme Forli : « Comment, vous n'êtes pas encore à table ! C'est qu'il est très tard. Nous avons fait une belle promenade, allez, Mlle Lili et moi. Mais je rentre vite, je meurs de faim. A demain, madame, à demain. » Et il partit très vite, tandis que
Liliane faisait admirer à ses parents le beau cadeau que lui avait fait M. de Monpoul. « Eh bien! dit la mère en se tournant vers Jean-Baptistin, qu'estce que je te disais? un excellent homme, le meilleur des hommes, qui adore notre fille. Ça se comprend, à son âge, l'héritier d'un grand nom, sans enfants! Et tu verras, il adoptera Liii. Je te dis qu'il l'adoptera. — Vive l'impératrice ! » cria, un peu sourdement d'ailleurs, le luthier qui se permettait quelquefois d*innocentes plaisanteries. Mais M,ue Forli ne l'entendit pas, occupée de se faire raconter par l'enfant les incidents de la promenade, ce que le marquis lui avait dit, s'il n'avait fait aucune allusion au bel avenir qu'aurait dans le monde une jeune fille portant un nom illustre...
Le lendemain, — un peu après l'heure de sa visite quotidienne, — M. de Monpoul poussa brusquement la porte de la boutique. Cette soudaineté aurait pu faire penser au « va-tout » de quelqu'un qui a longtemps hésité, se résigne, enfin, à l'audace. Et l'aimable vieux parla très vite. Tout le monde allait bien? la petite n'avait pas été trop mécontente de sa promenade, hier? « Ah! marquis ! vous la gâtez ! » dit la mère. Ce mot le lit frémir. Il dit : « Je... — C'est trop ! beaucoup trop! reprit Mme Forli. J'ai défendu à Lili de rien accepter à l'avenir. » Il se rassurait II osa regarder Li-
ItOM.w CONTEMPORAIN SU
Liane. Assise (levant la table, le haut d*un portéplume à ses petites «lents presque bleues à cause de leur diaphanéité traversée de jour, elle cligna de l'œil vers le marquis, non sans une toux, très bien imitée, comme on fait quand on a un secret avec quelqu'un^ Il fut tout à fait tranquille. Il s"assit, croisant les jambes; il respirait largement, ainsi qu'après une grande alarme. Il profita d'un moment où Jean-Baptistin, penché vers la devanture, troquait une clarinette contre un alto, et où Mme Forli criait : « Voilà! voilà! » au pot-au-feu qui menaçait de déborder sur le feu trop vif, pour dire à l'enfant, en passant près d'elle : « Alors, vous n'avez pas dit?... — Quoi? demanda-t-elle. — Que je vous avais embrassée? » Elle le regarda, regarda ensuite à son doigt la bague qu'il lui avait donnée, et murmura en mordant le bout de son porte -plume : « Vous m'aviez dit de ne pas le dire. » Il fut ravi, effrayé en même temps ; il la trouvait extraordinaire, presque terrible. Cela arrive, que le corrupteur s'épouvante de la docilité qu'il rencontre. Puis il admet cette chimère, un instant consolante, de croire à de l'initiative dans la passivité obtenue; il se demande s'il n'a pas été tenté, plutôt que tentateur. Car il est difficile de cioire à une innocence que l'on n'a pas. Mais Liliane, entendant sa mère revenir, dit très vite,
le nez dans son cahier : « Vous m'en donnerez encore, des bijoux, n'est-ce pas? des très beaux, je les cacherai. » Il eut un grand plaisir, parce qu'une complicité s'établissait entre Liliane et lui, et une désillusion, parce qu'elle aimait trop les présents. Qu'espérait-il donc? Il y avait de la tendresse dans son ignominie, avec je ne sais quel absurde besoin d'être payé de retour. Le long ennui de la province, l'éternel spectacle des vertus apparentes, et le vieillissement qui incline à l'enfance, avaient fait enfin de ce faux gentilhomme une âme à la fois plus étroite et plus tendre, quelqu'un qui, sans cesser d'avoir tous les vices, avait des sensibleries. A coup sûr, il aurait adopté Liliane , si on le lui avait formellement demandé, ou s'il y avait pensé. L'âge venant, il se faisait paternel, tout en demeurant infâme ; il aurait béni avec des mains violatrices. Et, vraiment, il éprouvait un chagrin de voir que Liliane taisait certains détails de leur promenade seulement comme elle aurait menti pour ne pas faire punir une camarade du couvent qui. en échange d'une complicité, lui aurait fait quelque cadeau. Charmé qu'elle fût discrète, il regrettait que cette discrétion ne fût pas motivée par je ne sais quoi de tendre, pour lui, qui l'aimait tant. Car il l'aimait! oui, il l'aimait, cette mignonne ; et, quand les parents tournaient la tête, il allongeait vers elle ses longues mains pâles.
Ce fut une habitude : tous les jeudis, après la classe au couvent. Liliane sortait avec M. de Monpoul. Mais il ne remmenait pas le long du canal; soit qu'une seule minute d'infâme satisfaction eût suffi à fatiguer son désir, soit qu'il craignît au contraire que le retour de l'occasion ne le fit s'emporter jusqu'à un crime définitif, irréparable. Ils allaient par les rues, s'arrêtant devant les belles boutiques, ou se promenaient au Jardin des Plantes, s'amusant des animaux et des fleurs. Il y avait des moments on, malgré tout ce qu'on lui avait mis en tête, et bien qu'elle fût, enfin, une petite femme, Liliane avait, dans le soleil des allées, des échappements de fillette, pareils à des essors d'oiseaux ; et il s'en fallut de peu, peut-être, que ce monstrueux vieillard, en qui l'appétit ancien du mal était devenue moins urgent en l'accoutumance d'un lent et inactif bien-être, ne devînt quelque brave homme, sans désirs mauvais, à peine tenté, quelquefois, de retenir dans ses bras, contre son corps, la fillette qui, entre deux éclats de rire, offre, très vite, son front, et s'en retourne jouer. Mais ce qu'elle avait de la femme ne permettait pas à ce libertin, fléchissant en grand-père, de ne voir en elle qu'une enfant ; maniérée, précieuse, disant des mots retenus de livres lus trop tôt, elle l'obligeait., si inconsciente pourtant, à des convoitises
auxquelles elle n'avait pas assez l'air d'être étrangère. De sorte que parfois il répudiait les tendres scrupules; il lui revint, par instants irrésistible, une concupiscence de cette petite, qui avait dix ans, mais qui avait vingt ans, et qui, lorsqu'il la menait par la main, le long d'une rue, lui serrait les doigts, avec une sorte de caresse, devant les magasins où luisaient de l'or et des pierreries.
Il commença, durant leurs promenades, à lui parler des belles choses qu'il avait chez lui : livres, images, étoffes, et babioles apportées des pays les plus lointains. Des choses dont elle n'avait pas idée. Et elle pourrait choisir. « Vous êtes comme ma fille, vous emporteriez tout ce qui vous plairait. » Il y avait des statuettes en ivoire, de l'Inde, des statuettes en jade, de la Chine, des camées aussi, très anciens, qu*on avait trouvés dans des villes autrefois ensevelies sous la cendre du Vésuve. « Je sais! disait-elle, craignant qu'il ne la soupçonnât d'ignorance : Pompeï, Herculanum. — Et cela représente des choses très drôles, ces camées. — Ah? — Oui. — Eh bien ! est-ce que vous ne voulez pas me les montrer? » Il s'excusait. Il disait qu'il avait souvent eu le projet d'inviter à dîner M. et Mme Forli; mais il vivait presque seul, ayant été obligé de congédier son valet de chambre, trop vieux, n'ayant auprès de lui que Cassin, une
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espèce <!«' majordome, qui faisait mal la cuisine.
Sans r.<«la. il y ;t longtemps que j'aurais prié votre père et votre mère... » Elle insistait. « Mais moi, moi, vous pouvez me mener chez vous ? — Non, ce ne serait pas convenable. — Pas convenable ? » Elle levait vers lui ses grands yeux bleus, si vides, si nuls, où s'allumait pourtant un désir de voir, de savoir. N'importe, il se faisait prier, ne voulait pas consentir, imaginait des obstacles. « Et puis, dit-il un jour, si votre mère apprenait!... » Elle le regarda fixement : « Je ne lui ai pas dit que vous m'avez embrassée, sur le banc ! — Sans doute, sans doute, vous êtes très raisonnable... on peut se fier à vous, mais... » Pourquoi donc hésitait-il? parce qu'il avait peur, encore. Oui, peur, parmi le désir. Non pas seulement d'un scandale qui eût ameuté la ville entière, eût jeté sur lui, hargneuses et jappantes, toutes les animosités anciennes, mais de ce qu'il sentait d'innocence en cette petite créature si puérile malgré ses airs de femme. Il s'épouvantait de l'après, quand elle fuirait, n'ayant pas compris, terrifiée, criant d'horreur! Mais il sentait bien qu'il ne résisterait pas longtemps; enfin, un jeudi, brusquement : « Venez, dit-il. — Où allons-nous? — Chez moi. « Et il l'emmena.
Une fierté haussait la taille de Liliane, lui allu-
mail les yeux, lui faisait lancer, à droite, à gauche, sur les gens qui passaient, des regards de mépris, à la pensée qu'elle serait introduite enfin dans ce mystère : la maison du marquis de Monpoul. Un pressentiment l'avertissait-il qu'il y avait du pasbien, du défendu, dans les choses qui lui seraient, révélées? et ces choses l'attiraient-elles à cause de cela, précisément ? non. Par la maniaque ambition de sa mère, son pauvre petit esprit à qui Ton n'avait pas permis de rester enfantin, ni de se développer selon le peu-à-pou normal de la puérilité vers la féminilité. n'était qu'affectation, mensonge, impertinence, ressemblait aux intelligences des enfants de son âge comme le caquet d'une perruche ressemble au chant bégayant des libres oiselets; mais rien du moins de l'obscure bestialité humaine ne s'était éveillé en elle; elle gardait, l'âme détraquée, la parfaite ingénuité du corps, soit parce que, seulement externe chez les dames dominicaines, elle n'avait rien entendu de ce que chuchotent aux récréations certaines grandes guettées par les petites, soit parce que la perpétuelle tension de tout son être vers l'excès d'apprendre et les glorioles de la renommée, l'avait heureusement divertie des basses appétences, sortes de songeries sensuelles en ces petits animaux que sont les petits enfants, des curiosités qui regardent, qui palpent,
qui s'étonnent de certaines différences deviné» les nnits. dans un réveil hagard que suscite un Irisson, laissent la main où l'instinct la poussa, et ne se rendorment point, les yeux écarquillés. Si Liliane jamais troublée encore par les vilenies sexuelles de l'enfance, — vilenies peut-être normales, d'ailleurs, et voulues, qui sait, par une loi mystérieuse — suivait avec ardeur le marquis, c'était uniquement à cause de la satisfaction vaniteuse qu'elle aurait à voir des choses nouvelles; et elle se gonflait, de triomphe, parce que même les dames et les messieurs n'allaient pas chez M. de Monpoul, ni son père, ni sa mère, ni personne.
C'était l'automne. Il tombait une petite pluie, grise, vilaine, tout de suite boue sur les pavés gras. Liliane était trop occupée de son désir pour prendre garde à l'eau qui lui traversait la robe. Quant au marquis, il se réjouissait du mauvais temps; si. plus tard, on apprenait qu'il avait mené la petite fille chez lui. cette pluie lui serait un prétexte, une excuse : « Nous étions un peu loin, déjà... plus près de chez moi... il a fallu se mettre à l'abri... » Comme il logeait dans la banlieue, l'idée lui vint de prendre une voiture. Mais on remarquerait peut-être qu'il montait dans un fiacre avec Liliane. 11 se hâtait, la tenant par la main, disant
5i8 LA FEMME-ENFANT
quelquefois : « Allons, courons, dépêchons-nous. » En effet, ils eouraienl presque. Cependant la convoitise qui l'obligeait au crime se faisait, depuis qu'il y avait consenti, moins dominatrice, moins urgente peu à peu. Des hésitations le reprenaient. Voici qu'il ne courait plus. Décidément, il avait cessé d'être, — vieilli, soixante ans bientôt, ayant subi peu à peu, malgré lui. et sans s'en apercevoir, la discipline de l'hypocrisie provinciale — le gentilhomme hautainement dépravé, qui se réclamait d'illustres exemples, niait la différence du bien au mal, s'honorait de la honte, s'enorgueillissait du remords même, — quoiqu'il en souffrit tant, justement parce qu'il en souffrait ! — et qui jamais n'avait reculé devant une mauvaise action où l'entraînait sa volupté. Certes, un besoin de prendre, de serrer, de mettre à mal, lui faisait frémir toute la peau et bâiller la bouche, à sentir, si près de lui, Liliane, offerte par sa candeur curieuse et par limbécilité de ses parents. Mais sa fougue de saisir et d'étreindre, n'était pas indomptable. 11 l'aurait pu vaincre encore, l'avait souvent vaincue dans ces longues promenades, chaque semaine, avec la fillette : plus d'une fois, il avait été pour elle presque sincèrement paternel, s'était demandé si ce ne serait pas bon de vivre vraiment en famille chez les Forli, des bourgeois, pas intel-
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Ugents, mais honnêtes, simples, purs, de prendre Liliane sur ses genoux, saus mauvaise pens vouloir sentir à travers la jupe la fraîcheur tiède de la peau toute jeunette ; de faire son testament pour assurer une dot à la mignonne. Môme en ce moment, si près de l'irrémissible, le rêve d'être une espèce de vieil oncle dont on tire la barbe, le hantait, faisait monter des larmes d'attendrissement à ses yeux fatigués.
Mais l'obligation de faire le mal, encore, toujours, s'impose à ceux qui le firent! On ne c pas d'être un gredin dès qu'on a moins envie de l'être. On ne s'évade pas de soi-même. Et le lendemain du criminel ressemblera à son hier. Ne trouvàt-il plus de plaisir à son forfait, il faut qu'il s'y obstine. D'ailleurs une extrèmejouissance, à défaut des joies anciennes, lui est réservée : la jouissance de corrompre, de rendre ses victimes pareilles au misérable qu'il fut. La haine de l'innocence chez les autres, exaspère en une recrudescence de désir le dégoût, en lui. du péché. Satan a une consolation, c'est qu'il peut damner. Il est probable que la boue aime à salir.
Ils arrivèrent ; il poussa la grille, traversa le jardin, ils se trouvaient, la pluie tombant toujours. devant une porte. — à côté de la grande entrée. — une porte étroite et basse, bois peint en bronze.
Guetté par l'impatience de Liliane, il mit la clé dans la serrure. Mais la porte ne s'ouvrit pas tout de suite; quelque chose empêchait la clé de tour» ner. Le marquis, étonné, content peut-être, regarda Liliane. Elle levait vers lui ses grands yeux purs, inconscients ainsi que ceux d'un petit animal, mais non pas terrestre, céleste. Elle était blanche et attendrissante comme de la chair pétrie d'innocence et d'enfance. Sa bouche, c'était une prière rose qui s'ouvre un peu. Et, délicate, fragile, en ses dix ans de fillette qui ne semble pas précoce, son désir même de le suivre, d'entrer avec lui, était, en ce moment, si naïf qu'il suppliait de ne pas l'exaucer! Vraiment. M. de Monpoul eut une pitié, à laquelle l'inclinait d'ailleurs l'insuffisance de sa passion, n'importe, une pitié, et aussi cette pensée qu'il serait moins criminel peut-être de tous ses crimes d'autrefois, — on est vieux, on vieillira encore, et l'on mourra, et. qui sait, quand on est mort... — s'il n'achevait pas ce crime suprême, plus effrayant que tous ceux dont il avait connu l'orgueil et l'angoisse. Et il allait dire en souriant : « Allons, bon. pas moyen d'entrer. Je me suis trompé de clé. C'est la clé de mon cabinet de travail que j'avais mise dans ma poche. » Et ils s'en retourneraient, et Liliane serait sauvée.
Mais la porte s'ouvrit, tirée en dedans par Cas- Mu, qui avait entendu du bruit. L<' comédien avança sa fonde fac<è pâle, glabre, grasse, malsaine; el «le sa Lourde voix bavante' « Oh! Oh!
Voilà une belle petite demoiselle, qui vient nous pendre visite. Oh! qu'elle est belle? Oh! qu'elle est jolie! Et «'lie est bien sage aussi, je pense. Vous lui montrerez de belles images, si elle est bien sage, n'est-ce pas, monsieur le marquis? Et de beaux jouets? Eh! bien, est-ce qu'elle a peur d'entrer. Allons, allons, il y a un bon feu, dans la chambre, là-haut ! » Et il ouvrait toute grande la porte. Le marquis tremblait, Liliane dit : «Monsieur, il pleut plus fort ! Est-ce que nous allons rester là? » Le marquis haussa l'épaule, ils entrèrent.
Quelquefois, il y a, dans la fermeture d'une porte derrière quelqu'un, le définitif, l'irrémédiable d'une séparation d'avec toute la vie de naguère. Ce bruit du bois contre du bois, ou contre de la pierre, peut sonner la minute décisive où s'accomplit l'irréparable; la porte, rouverte, s'offrira, non le retour; il est des hospitalités que l'on paie d'un éternel exil.
Ce soir-là, à souper, assise entre son père et sa mère, Liliane, que le marquis avait ramenée avant la nuit montante, ne mangea point, ne parla point;
les bras pendants, elle regardait fixement la rondeur de la suspension, s'éblouissait, sans cligner les paupières, des flammes de la cheminée, reflétées dans le cuivre. Par instants, elle avait un renversement au dossier de la chaise, un remuement des lèvres, muet, qui figurait : non! mais ses bras restaient immobiles, comme attachés. « Qu'est-ce que tu as, Lili? demanda Jean-Baptistin. Est-ce que tu es malade ? » Mais Mme Forli : « Veux-tu bien te taire et la laisser tranquille? tu vois bien qu'elle réfléchit. Elle n'a pas la cervelle vide, comme toi. Elle en apprend, des choses, et elle y pense, c'est bien naturel. » Liliane ne parut pas donner attention à ces paroles. Dès le dessert où elle ne toucha point, — d'ailleurs, c'était son habitude, de dédaigner les sucreries, — elle monta dans sa chambre: sans doute elle se coucha, car, après le bruit des bottines tombées sur le plancher, Mme Forli. prêtant l'oreille, n'entendit plus rien.
Le lendemain, Liliane avait encore cet air d'être toute possédée par un rêve morne. Les yeux grands ouverts, elle ne semblait pas voir ; en même temps, elle penchait la tête vers une épaule, et retroussait sa narine comme si elle avait voulu se moquer de personnes plus grandes qu'elle. Lorsque sa mère, surprise enfin, lui demanda : « Voyons, qu'as-tu, ma chérie? est-ce que tu as quelque chose, vrai-
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ment? Liliane répondit : « Mais non. mais non. je n'ai rien, • du ton sec, péremptoire, de quelqu'un à qui il déplaît d'être interrogé, qui ni
pondra pas si on l'interroge encore, qui, s'il a un secret, entend le garder pour lui seul, les autres n'étant pas dignes d'en être instruits. Et c'était vrai : cela lui plaisait d'avoir quelque chose à ne pas avouer. Au couvent (surtout quand elle fut retournée, des jeudis, et des jeudis encore, chez M. de Monpoul), son outrecuidance qui, naguère encore, se bornait à des reparties jetées d'une voix cassante, ou à des observations faites d'un ton qui n'admet pas de réplique, se solennisa d'un air de mystère, comme si Liliane avait recelé quelque science étrange, prodigieuse, interdite à toutes ces petites filles autour d'elle; et, visiblement, elle les prenait en pitié. Non seulement elle ne consentait pas aux menues espiègleries pendant les classes, — elle avait toujours feint d'y répugner, enfantprodige, célèbre par toute la ville, orgueil du pensionnat des dames dominicaines, — mais elle montrait même une espèce de mépris pour les leçons, pour les devoirs. Elle continuait à travailler, à s'appliquer, — car il fallait, naturellement, qu'elle eût tous les prix, — mais elle avait un sourire de dédain en écoutant le cours d'histoire ou de littérature, en lisant les livres de classe; il paraissait
évident qu'elle savait, elle seule, des choses bien autrement intéressantes que celles des cours et des livres. Ah! si elle avait voulu parler! Elle n'avait garde, s'infatuant dans une supériorité inexpliquée. Et cette supériorité, toutes les élèves, môme les grandes, finirent par la reconnaître; elles admirent, après l'avoir pressenti, que Lili, par un concours ignoré de circonstances, avait été initiée à des secrets extraordinaires, peut-être effrayants, ou bien les avait devinés : et elle inspirait de la peur, presque, avec beaucoup de respect. Quelques mots échappés, des romans quelle apporta en cachette, — romans seulement tendres d'ailleurs, car M. de Monpoul, que l'âge affaiblissait, avait des prudences, — ne banalisèrent pas l'admiration qu'on avait pour elle ; plutôt pour la gloire d'être incomprise que par une fidélité à des promesses, Liliane ne consentit jamais, malgré l'acharnement des curiosités, à des aveux sans réticences ; elle garda le prestige d'être mystérieuse; et, par son orgueil, des innocences furent épargnées.
Cet orgueil, elle le laissait voir aussi dans les maisons bourgeoises où sa mère la conduisait, les jours de visites, les soirs de sauteries. Ses yeux ne se posaient que pour vite s'en détourner, sur ces provinciales, si banales, qui croyaient connaître la vie, tout savoir, parce qu'elles s'entendaient à diri-
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gcr un ménage, parce qu'elles avaient un mari, des enfants. Mais elles ne se cloutaient de rien, de rien absolument, les malheureuses, les imbéciles! qui n'étaient pas allées chez M. de Monpoul, à qui personne n'avait appris ce que le marquis lui avait enseigné, à elle. Quelquefois, à ces moments où, dans une conversation entre braves femmes, on s'interrompt à cause de la présence d'un enfant, Liliane avait une brusque envie de prendre la parole, de s'écrier qu'elle en savait bien plus long, elle, et d'ajouter des choses.... des choses enfin, dont ces bourgeoises n'avaient aucune idée, et qui auraient joliment étonné tout le monde ! Mais elle se contenait, disait sa fable, ou jouait son morceau de piano, indifférente, avec un air de comédienne ou de virtuose enfin rassasiée de gloire ; puis, tandis qu'on la complimentait, elle avait sous les paupières, — ne daignant même plus sourire des éloges ni saluer les bravos, — un furtif éclair de morgue, insolent ; c'était, dans l'azur céleste de ses yeux, parmi l'angélique visage, comme un tout petit peu d'enfer.
D'ailleurs, la science dont elle s'enorgueillissait, elle ne l'aimait pas, ne s'y intéressait point. Une fierté était le seul contentement qu'elle en tirât. Klle y demeurait étrangère. Elle recevait l'immonde enseignement de luxure, comme elle subissait les
leçons de dessin, de piano, de Latin. Son corps n'était pas plus alléché par celui-là, que son esprit n'était attiré vers celles-ci. Elle apprenait, des deux parts, sans zèle ni plaisir, pour savoir, pour être extraordinaire; en réalité, tout cela lui était bien égal; pauvre enfant salie, elle n'était pas plus vicieuse, que, petite écolière surmenée, elle n'était savante. Mais, de même qu'elle voulait bien assister à tous les cours où la conduisait sa mère, elle ne refusait jamais, les jeudis, de s'en aller avec M. de Monpoul, qui la prenait par la main, plus vieux maintenant, ayant peine à marcher, et presque malpropre en son élégance obstinée, la redingote toujours serrée à la taille mais tavelée de bave desséchée, et les dentelles des mouchoirs pas lavées, et toussant parfois, crachant jusqu'à rendre l'àme en des secousses de tout son vieux petit corps d'où s'exhalait plus de musc et de patchouli avec des odeurs rances de vieux. . .
— Papa! papa!
Liliane s'était jetée dans la boutique, échevelée, en criant !
La mère bondit, éperdue de cette irruption de folle, de la capote accrochée dans le dos aux cheveux défaits, et de ces yeux écarquillés par la terreur, et de ces dents qui claquaient : « Papa! papa ! papa ! » stupéfaite aussi que Liliane, en l'instinct
de L'effroi, dans Le besoin d'être protégée,, ne l'eût pas appelée, elle, sa mère, d'abord. MmeForli la saisit. L'enleva, et, la serrant contre elle, avec des mouvements de berceuse, — car L'angoisse de son
enfant lui rendait la simple maternité, — elle allait et venait parle magasin en disant : a Qu'est-ce que tu as? Qu'y a-t-il? réponds? Tu es malade? ma ejiérie! ma chérie! mais dis donc ce que tuas! » pendant que Jean-Baptistin, marchant derrière elles avec sa maladresse sautillante de vieux petit homme, balbutiait, pleurnichait, battait l'air de ses mains comme cherchant quelque chose qui viendrait en aide à sa fille.
Tout à coup, étreinte et balancée par sa mère, Liliane s'écarta d'un poing brutal qui repousse l'embrassement, et elle eut. éloignant son buste, mais rapprochant la tète, une haineuse blancheur de dents serrées et, dans le regard, une exécration. Parce que. quelquefois, chez les enfants, et sans qu'ils s'en doutent, une justice se substitue à leur incertaine conscience. Mme Forli éprouva, sous ce regard, quelque chose de plus affreux que même l'angoisse maternelle. « Lili ! » Eh! il était trop tard pour l'appeler « Lili! » D'ailleurs, la petite, les lèvres tordues, ne bougeait plus, les yeux fixes terribles d'une trépassée qui, avant de mourir, et aurait vu L'enfer. Et tout son corps, mince, long,
plat, eut la raideur d'une planche. Et Mme Forli sanglotait, n'en pouvant plus. Elle entendit à peine ces mots de Jean-Baptistin : « Porte-la sur le lit, je vais chercher le docteur. » Elle continuait à marcher par la boutique, larmoyant sur Liliane morte Morte? non. Quelquefois d'entre les dents de la fillette, sortaient des mots, à peine, des ressemblances de mots : « Pa... par terre... parterre... couché... par terre... mo... mort... par terre... » et, plus vite, plus nettement : « Papa! papa! papa! — Veux-tu te taire, hurla Mme Forli, affolée de désespoir et de rage. Pourquoi appelles-tu ton père, toujours? Est-ce qu'il est là, seulement? Ah! bien oui... » Elle s'interrompit. Elle se souvint. Il était allé chercher le médecin. Elle porta sa fille au premier étage, l'étendit sur le grand lit ; l'enfant ne remuait point, avait seulement, parfois, des crispations de poings, qui devaient enfoncer les ongles dans la chair; la mère tomba sur une chaise, près du lit, se demandant ce qui arriverait non seulement d'elle, — elle? elle se tuerait, tout de suite, et voilà, — mais du monde entier, si Liliane mourait, disparaissait.
Le docteur arriva, précédé par M. Forli; celuici ouvrait les portes, avec cette politesse obséquieuse des gens qui ont peur, qui espèrent qu'un peu plus de courtoisie à l'égard du médecin lui ins-
pireraplus de zèle, plus d'attention, plus de science. Ce docteur était un fort honnête praticien, soignant depuis quarante ans les gens du quartier ; pas du tout moderne ni excentrique, bonhomme, laissant guérir, laissant mourir; et moins sot qu'un autre, ayant lu moins de sottises. « Là, ça devait arriver ! dit-il en apercevant Liliane sur le lit, si pâle, les yeux grands ouverts et fixes. Voilà ce que c'est que de surmener les enfants. » Il ajouta vers les parents : « C'est bien fait pour vous. » Puis il tâta le pouls de la fillette, lui écarta les lèvres, lui regarda les gencives. Il s'inquiétait, visiblement. Il demanda : « Que lui est-il arrivé? — Ptien, dit Mme Forli, elle était sortie, comme tous les jeudis, pour aller au Jardin des Plantes. — Avec vous ? demanda le docteur. — Non, dit Jean-Baptistin. — Avec un ami à nous, dit madame Forli ; et tout à coup, elle s'est jetée dans la boutique... » Longtemps le médecin considéra l'enfant avec une fixité toujours plus alarmée, — brave cœur au fond, et sensible encore malgré l'habitude de tant de lits où l'on souffre. Puis, l'ordonnance écrite, — une cuillerée de bromure de potassium, quatre fois par jour, — il essaya de rassurer les parents béants vers lui : « Allons, allons, ce ne sera rien, j'espère que ce ne sera rien... mais je reviendrai, oui, je reviendrai ».
Le docteur sorti. Jean-Baptistin dit tout de suite à sa femme : « Pourquoi le marquis ne l'a-t-il pas ramenée? Qu'est-ce qui s'est passé? il faut aller chez le marquis! — Mais non, mais non, dit madame Forli... Je sais... Lili m'a dit, tout à l'heure, pendant que tu étais dehors... — Elle t'a dit? — Eh! Lien, que M. de Monpoul l'avait accompagnée jusqu'au tournant de la rue, et l'avait laissée là, près de la boutique, et qu'elle a été prise de cette attaque, tout à coup, quand le marquis était déjà loin... — Ah? — Oui. » Pourquoi disait-elle cela, pourquoi mentait-elle ? elle aurait eu grand'peine à l'expliquer. Peut-être par une colère contre cet antipathie que Jean-Baptistin, — malgré sa joie d'être admiré, musicien, par le marquis, dilettante, — dissimulait mal à l'égard de celui-ci; peut-être par le vague sentiment, qui s'éveillait en elle, d'une responsabilité encourue; l'illusion devient complice, dans la peur de s'avouer et de se rétracter.
Puis, toute jetée vers ce lit où Liliane était malade, elle ne prit plus garde à ce que racontait ce vieux petit homme, un peu rabâcheur, et tout à fait maniaque. Ah! si elle avait pu laisser sa fille, si elle avait pu, sans mettre personne dans sa confidence, aller chez M. de Monpoul, l'interroger, elle l'aurait fait tout de suite! car, enfin, oui, c'était singulier que,
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ce soir, précisément, il ne l'eût pas ramenée, la petite... Mais Liliane cria tout à coup, sourdement, comme un pauvre être à qui Ton mettrait le genou sur la poitrine, et qui rendrait tout le reste de son souffle, en geignant.
Et Mme Forli ne la quitta plus, jamais, jamais, ne mangeant pas, ne dormant pas, se précipitant sur le corps de sa fille quand celle-ci avait un tressaillement, et ne parlant à son mari que pour lui demander la potion qui était sur la cheminée ; Jean- Baptistin l'apportait, pauvre homme, d'une main tremblante; et, pendant quatre jours et quatre nuits, — l'enfant toujours si pâle, et ne parlant pas, déroidie, mais languissante, — ils restèrent penchés vers elle, la regardant, l'épiant, prêts à mourir de joie si elle riait avec des yeux guéris, mourants de fatigue et d'angoisse à attendre qu'elle leur sourît !
Enfin, cet état de langueur sans parole, — sorte de dégel d'une catalepsie, — effraya véritablement le médecin qui, d'abord, n'avait cru sans doute qu'à une attaque nerveuse, assez peu grave, due au surmenage intellectuel qu'avait subi, de notoriété publique, l'enfant-prodige. Et, un jour, brusquement, il dit à Jean-Baptistin : « Descendez, laissezmoi seul avec votre femme et avec votre enfant. »
Le petit luthier ne fit pas d'objections, descendit, il avait eu l'impression de quelque chose de décisif;
de solennel; il s'assit près du poêle, attendit le médecin. Celui-ci parut bientôt, l'air effaré, avec des gestes de colère. « Venez avec moi, dit-il, sortons ensemble. Votre femme n'a pas voulu me croire. Elle a failli m'arracher les yeux ! — Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qu'il y a? » Et ils s'en allèrent. M. Forli était si troublé qu'il n'avait pas pris son chapeau; il marchait le long des murs, du givre et de la neige dans les cheveux. « Il y a, dit le docteur... » Il s'interrompit. Puis, violemment, prenant Jean-Baptistin aux épaules, il le secoua, en disant : « Il y a que... », et il lui lâcha tout dans l'oreille : que Liliane n'était plus vierge, depuis longtemps, qu'elle avait dû être violentée... il ne savait pas... enfin, pas vierge... et que sa maladie actuelle venait, probablement, d'une peur, dans un moment... dans des circonstances... qu'elle n'aurait pas dû connaître encore... « Enfin... vous comprenez... elle est femme... trop tôt! »
Jean-Baptistin, comme on crie au feu, hurla : « Cochon! »
Et il répétait, hurlant toujours :
— Cochon! cochon! cochon!
— Qui? demanda le médecin, intéressé.
— Monpoul!
— Ah! diantre!
Le docteur fit la grimace. Sans doute c'étaient
des gens d'autrefois, des gens de l'Empire, les Moulu >ul. Mais ilsavaient encore des relations, peut-être, dans les bureaux des ministères ; et précisément, sa femme, qui avait des "droits, — elle était veuve d'un instituteur de première classe, — sollicitait un bureau de tabac... il ne faut pas se faire d'ennemis! « Je vous ai dit ce que je devais vous dire... le reste ne me regarde pas... adieu... adieu! » et le médecin s'en alla très vite.
Mais Jean-Baptistin criait de toutes forces le même mot toujours, toujours! et aux gens accourus sur le pas des portes, sur le seuil des boutiques, hommes, femmes, enfants aussi, — empressement bientôt rassemblement, — il racontait avec des gestes d'automate détraqué, qu'on avait violé sa fille, et qu'elle se mourait, et qu'elle avait son lit plein de sang, et que c'était M. de Monpoul qui était la cause de tout cela! Puis, parmi les cris d'horreur, et les bras levés, et les grossissements de la cohue, ce petit homme, tout à coup terrible, dit en retroussant ses manches : « Alors, je vais le tuer, moi! — Oui! oui! oui! » C'était tout le monde qui répondait, et des voix, à part, jetaient : « le pendre ! — l'étrangler ! — Allez chez le commissaire de police! » Ce qui était certain, c'était qu'il fallait s'emparer de l'abominable monstre, en faire justice ; et quand M. Forli s'élança en criant : « Je sais où
il demeure ». toute une foule le suivit, le plaignant, l'excitant, l'interrogeant encore. Quelquefois ce pauvre homme, enveloppé, tiraillé, malmené presque, aurait préféré qu'on le laissât avoir du chagrin, tout seul. Oh! l'idée que sa chère petite fille avait été touchée, brisée, déchirée par « cette sale vieille canaille», le rendait fou d'horreur et de honte! il aurait voulu se fourrer dans un trou d'où il ne serait jamais plus remonté. Mais, en même temps, sa peine était de la rage, voulait être vengée, et il lui plaisait qu'il y eût beaucoup de monde avec lui, parce que, comme ça, on lui ferait son affaire, sûrement, à ce grand seigneur, qui violait les petites; et il ne s'en tirerait pas avec des politesses, et chacun en prendrait un morceau, et ce serait bien fait! Sur son chemin, M. Forli faisait signe aux gens des fenêtres, aux gens des portes, aux consommateurs qui levaient le rideau des petits cafés ; il voulait être suivi par plus de gens encore, ébauchait peut-être, en sa pensée, il ne savait quel tribunal révolutionnaire, fait de toute une population généreusement ameutée ! et quel verdict ? la mort.
La cohue se faisait multitude en un tumultueux cortège. Ceux qui se joignaient à la foule en marche — des passants, des servantes, les boutiquiers des petites rues, et les promeneurs et les errants, même
des sergents de ville qui, dans L'impossibilité d'arrêter le Ilot, le suivirent — étaient vite mis au courant; à présent, c'était, derrière le père justicier, entre la curiosité de toutes les fenêtres ouvertes, des bruits violents de haine et de menace, avec des mots distincts, çà et là : « Parbleu, on le savait bien ! — Ce marquis ! — H y a longtemps que tout le monde s'en doutait. — Ah! le gueux! — A soixante ans! — Et si mignonne, la petite! » Des femmes, leurs enfants aux bras, les serraient contre elles, plus fort, en demandant : « Qu'est-ce qu'on va lui l'aire?» Et, avec des clameurs et des rumeurs qui, rythmées par la régularité des pas, ressemblaient enfin à une chanson de bataille ou d'assaut, toute la ville, amassée de porte en porte, toute la ville bourgeoise et populacière, se ruait vers la maison du marquis, là-bas ! ce qu'il y aurait de plus simple, sans doute, ce serait de mettre le feu aux quatre coins de la bâtisse.
Devant la grille, M. Forli s'arrêta, faisant rebrousser toute la poussée ; il y eut le brouhaha mécontent d'une foule obligée de s'arrêter sans savoir pourquoi; des gens se hissèrent aux rebords des fenêtres des rez-de-chaussée, d'autres grimpèrent à des arbres; la plupart criaient : « Eh! bien? eh ! bien ? quoi ? qu'y a-t-il ? » Ceux qui étaient tout à fait en arrière s'imaginaient qu'on avait déjà
écharpé le marquis, sans eux. Cependant, Jean- Baptistin, qu'avaient rejoint les sergents de ville, leur expliquait tout avec des larmes et des cris. Et les hommes de police essayèrent de repousser la cohue; ils entreraient seuls avec M. Forli et quelques commerçants de sa rue, qui, les premiers, l'avaient suivi. Mais il faudrait sans doute envoyer chercher un serrurier pour ouvrir la grille; d'instinct, on la supposait fermée; non, elle s'ouvrit dès le premier effort; le père avec quelques-uns de ses voisins, — les agents contenant la foule — se rua dans le jardin, vers la grande entrée : elle était close; ils se détournèrent vers la petite porte de bois peint en bronze, et elle céda, pas fermée; même on remarqua qu'elle était entre-bâillée ; pas poussée contre. Ce fut une bousculade dans l'escalier étroit, tout tapis de molles fourrures sur les marches, qui, sans ouverture vers les autres parties de la maison, montait en tournant jusqu'aux chambres du troisième étage. Et il y avait dans l'air une odeur pareille à celle qui se disperse des planchettes en plein vent où brûlent des pastilles du sérail.
Pourtant, quelqu'un s'arrêta en disant :
— Ça sent joliment mauvais !
On crut qu'il parlait d'un parfum, presque encens, dont il n'avait pas l'habitude. On continua de monter, un homme suivant un homme, — tant l'escalier
était étroit, — et M. Forli se hissait le premier, avec les cris et les gestes d'un petit fou, placide d'ordinaire, qui est devenu furieux.
Il souleva une tenture, en glapissant :
— Où est-il, le salaud?
Mais il s'arrêta, et ceux qui le suivaient, s'arrêtèrent aussi à cause d'une nauséabonde odeur qui les prenait à la gorge, faisait se soulever, comme pour un vomissement, leurs poitrines, et à cause aussi de ce qu'ils voyaient dans la vaste piècedénoncée par le plein jour.
Car c'étaient des choses étranges qu'ils voyaient ; imprécises d'abord; des formes, des couleurs, vagues, éparses, qui, pourtant, semblaient disposées, selon la loi d'un rite, donnaient l'impression d'ils ne savaient quel abominable temple ; et ils reconnurent enfin, — les uns épouvantés, d'autres hasardant un sourire, — les représentations de l'ignominie sexuelle. Tout autour de la pièce, sur la basse bibliothèque d'où s'étaient répandus des livres offrant leurs images, se dressaient, marbres ou bronzes, pareilles à des divinités infâmes, toutes les luxures et toutes les dépravations. La bête se mêlait à la bête, et la femme à la femme, et l'homme à l'homme, et les hommes avec les femmes se mêlaient aux bêtes des forêts et des airs, en la monstrueuse copulation des chimériques
ruts! Plus haut que les groupes de bronze ou de marbre, des peintures, infâmes aussi, vivifiaient, par le voisinage de la couleur, l'inerte luxure des statues, vêtissaient d'un reflet de chair les attitudes infâmes. Et, comme, dans une église, non loin des tableaux et des effigies sacrées, il y a, sur les autels, ou près des autels, des objets, chandeliers, calices, pupitres à livres sacrés, dont s'étonnerait, en son ignorance de leur usage, un visiteur étranger au culte qu'on célèbre en cette église, de même, ça et là, non loin de couches basses, ou parmi des amoncellements de coussins, s'offraient, bizarres, irréguliers, avec des avancements durs d'acier et des pentes de soies capitonnées, avec des ouvertures qui ressemblaient à de mauvaises mâchoires et des pointes un peu rondes pareilles à des lances mouchetées, avec de la torture câline et de la férocité qui feindra d'épargner, les ustensiles d'où ne savait quels épouvantables mystères ! La goguenardise du libertinage provincial se taisait, — non sans l'impression d'avoir commis, en entrant, un sacrilège — devant l'horreur étrangement sacrée de ce sanctuaire plein de mauvais dieux.
Cependant Jean-Baptistin :
— Où est-il, où est-il ?
Et il s'élança.
Mais il chancela, faillit tomber. Elle était insup-
portable, vraiment, cette odeur, et pareille à L'haleine d'une tombe bâillante. On n'y pouvait tenir. < 'était comme si l'immonde de toutes les images et de tous les instruments, eût été de chair, et eût pourri dans la chambre trop bien fermée. « Ouvrez les fenêtres ! ouvrez les fenêtres! » Car on suffoquait. Mais, un fauteuil écarté, l'odeur fut plus épouvantable encore; tout le monde recula, même le père, car on voyait, là, sur le tapis, couché, inerte, nul, cadavre depuis cinq jours, et le trou de la bouche tout noir, et le nez bleui, et les yeux injectés du rose de la putridité progressante, le marquis Chrétien de Monpoul, des joailleries aux lividités des doigts, gonflé en ses élégants habits, ouverts ici, comme crevés, ailleurs tendus et recelant peut-être la minutieuse besogne, déjà, des vers nouveau-nés. Et quand, du pied, M. Forli eut poussé le corps mort, la puanteur devint effroyable. Mais il s'y mêlait, dégagée des dentelles, et de la barbe, et des cheveux, — parmi la préciosité des ors et des pierreries, — une odeur persistante de patchouli et de musc : le marquis de de Monpoul, trépassé dans quelque abominable spasme, était là, orfèvrerie, pourriture et parfum, comme le cadavre-encensoir des idoles qui érigeaient vers le plafond leur divinité infâme. Pendant ce temps, Madame Forli reprenait espé-
rance. Car Liliane semblait moins malade; bien pâle encore, et comme réveillée à peine d'un songe terrible ; mais moins malade, avec des mains où tiédissait la vie. La mère pensait : « Un imbécile, ce médecin! avec ça qu'ils s'y connaissent, les savants. » D'ailleurs, il ne s'agissait pas de cela. Tout était bien, puisque Liliane serait bientôt guérie. Il y aurait, peut-être, du scandale dans la ville? Eh bien! après? Ce n'était pas à Nancy, n'est-ce pas, que Liliane continuerait à vivre, deviendrait illustre. « Tu sais, ne t'inquiète de rien. Si on n'est pas gentil avec nous, nous partirons. Ton père restera ici, si cela lui fait plaisir. Nous irons à Paris, nous deuz. Tiens, justement, ton professeur de danse a une sœur à Paris, qui a été à l'Opéra, Madame Petillot; comme ça tu pourras continuer tes leçons. » Et voici que, réduite à des ambitions moins hautaines par Thorreur, en vain niée, du malheur qui s'était produit, par la crainte des bavardages, des reproches, et du pensionnat fermé, et des salons interdits, Mme Forli se résignait à la pensée que sa fille entrerait au théâtre, serait une danseuse, une très grande danseuse. « Voistu, tu es si jolie, et tu auras tant de talent, que tu seras bien vite la plus célèbre de toutes, et on t'engagera en Italie, en Piussie, en Egypte, partout ! » D'ailleurs , être une ballerine illustre r
gagner beaucoup d'argent, ça n'empêche pas d'épouser un banquier vingt fois millionnaire, ou quelque prince du sang, qui, tôt ou tard, héritera d'un trône. Epouser? Mmc Forli ne s'arrêtait pas, obstinément, à cette idée. Elle embrassait sa fille. « Tu seras la plus belle de toutes! » Et elle pensait avec complaisance à une danseuse..., elle cherchait le nom... ah! oui, Lola Montés, qui avait été presque la femme d'un grand roi et presque la. reine d'un grand royaume ! Les gens de province ont des préjugés. Certainement, c'est très bien d*être honnête, oui, — oh! il faut être honnête, — mais, enfin, quand on est intelligente, jolie, bien élevée, on fait toujours son chemin. « Ah! tu es guérie ! tu es guérie? » Et c'était résolu. Un de ces jours, — si on les ennuyait à Nancy, — elles partiraient pour Paris, toutes les deux; là, tout de suite, ce serait le commencement du bel avenir,, des succès, de la gloire...
Dans sa chambre, toute d'acajou et de reps vert, Mme Laveleyne dormait à demi, devant la cheminée, un livre sur ses genoux. A un bruit, elle tourna la tète et tendit la main à Chènevolle.
Depuis des semaines, elle ne bougeait plus de son fauteuil que pour être portée au lit par Liliane et la servante, parce que la goutte, qui lui avait lâché les doigts, la tenaillait cruellement à la cheville et à l'orteil du pied gauche, et c'était une souffrance souvent intolérable; mais la douce vieille femme l'endurait sans plainte ni révolte, puisque, de cette douleur, elle en souffrait seule; tout son visage était un bon sourire sans effort, sou-51 la bénignité de ses grands bandeaux blancs.
Pourtant, le cou tourné vers Chènevolle, elle eut dans son air un peu de reproche et de malice.
— Ah ! vous voilà ! dit-elle. Dans huit jours, il y aura un an, tout juste, que Faustin est absent, et c'est la première fois que vous venez vous informer de lui.
Il allait s'excuser; elle ne le laissa pas parler.
— Je sais, je sais, je suis une vieille provinciale, mais je ne suis pas une sauvage. Je lis les journaux. Vous avez, depuis Sylvanire, fait jouer deux pièces...
— Oui, l'une à Beaumarchais, la veille de la faillite, et l'autre à Montparnasse, le lendemain de la banqueroute.
— Elles ont réussi ?
Chènevolle eut son rire à la lèvre torse, qui montrait des dents grises.
— Puisque vous lisez les journaux !
— Oh! je ne me souviens plus. Enfin, elles ont réussi?...
Madame Laveleyne, bourgeoise, accordait beaucoup d'importance au succès.
— Oui, dit Chènevolle, en une moquerie de son propre enragement; un peu moins que Sylvanire.
— Oh ! pourquoi ?
— Parce qu'elles étaient moins mauvaises. Mais il se leva, se mit à marcher par la chambre.
— Eh! non, pas moins mauvaises! Pareilles! La même chose! Le même avortement, en médiocres vaudevilles, sales, laids, informes, des nobles œuvres que je n'ose pas enfanter jusqu'au bout. Je m'ouvre le ventre avant terme. J'ai conçu une épopée! j'accouche d'une féerie. Pourquoi? parce qu'il faut vivre, parce que j'ai peur de ne pas pouvoir payer mon loyer, d'avoir faim, d'avoir froid, d'être un bohème qui emprunte cent sous? non; parce que je suis incapable, en réalité, de porter mon fruit jusqu'à l'heure de son développement total, parce que je suis cet être désolant pour soi-même et pour les autres : l'inacheveur ! le génial qui se dégonfle en médiocre! Puis, vous ne savez pas? j'ai épousé ma maîtresse. Faustin a dû vous parler d'elle, Micheline. Vous m'approuvez? Ah! oui, sans doute, c'aurait pu être une espèce d'honnêteté de donner mon nom à cette pauvre fille qui me suit depuis si longtemps à travers les misères, les mélancolies, et mes mauvais retours, les soirs, et qui, en somme, ne m'a guère trompée que deux ou trois cents fois, quand elle était jeune, et qui, depuis qu'elle est vieille, me trompe beaucoup plus rarement encore. Mais, entendez-bien ! je ne l'ai pas épousée par admiration de ses vertus, ni par reconnaissance de sa constance à me faire des scènes tout le long de l'ennuyeuse vie, —
car, elle avait ceci d'admirable, qu'elle me reprochait, sincèrement, de rentrer trop tard, les soirs même où, si j'étais rentré un instant plus tôt, je ne l'aurais pas trouvée seule ! — non. je ne l'ai pas épousée à cause de ses mérites; mais parce que j'ai espéré que, mariée, elle me donnerait la paix, me ferait faire de meilleure cuisine, ferait peut-être la cuisine elle-même — elle s'y entend! sa mère faisait les extras dans les grandes maisons! — et parce que je croyais que je pourrais découcher, de temps en temps, sans être attendu en un lit partagé. De sorte que mon action, noble en apparence, a de bas motifs d'intérêt personnel. Ah! tenez, artiste ou homme, je suis, vraiment, le Médiocre. Et ce n'est pas gai. Les tout à fait bêtes, les tout à fait lâches, doivent être si contents. Moi, je suis le fuyard qui songe à la beauté des gloires qu'il eût conquises en combattant au premier rang. Plus de douleur avec la même honte. Mais ce n'est pas une excuse valable de la panique, de la médiocrité, cette douleur; et l'on est aussi ignoble, avec plus de responsabilité. Au fond, ce qu'il y a vraiment de pratique pour les êtres tels que moi, bons à personne, mauvais à eux-mêmes, c'est de mourir le plus tôt possible. Mais on ne se loge pas une balle dans la tête! pourquoi? parce que, la détente
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pressée, on ne pourrait plus se dire, ni dire aux autres, qu'on n'a d'autres ressources que la mort. On tient à des monologues, où l'on parle bien. Affectation! affectation! tout n'est qu'affectation! Et c'est encore de la gloriole, l'aveu de sa médiocrité. Tenez, ma bonne madame Laveleyne, en vous disant toutes ces sottises, savez-vous ce que fais ? Je pose. Par bonheur, il y a une clémence, quelque part, et on finit par mourir, d'une fluxion de poitrine ou d'une méningite, par mourir tout de bon. Pas littérairement ! Tout de bon. Mourir. Etre mort. Dans le trou. Mort, mort, mort. Mais c'est justement parce que ce serait « sérieux », la vraie mort, qu'on hésite devant la fiole ou le revolver; et je dîne, ce soir, dans un cabaret du boulevard, avec des gens qui me demandent le prologue d'ouverture d'un théâtre qu'ils vont fonder par actions ; des actionnaires ont déjà versé des acomptes, pour le dîner; et j'essaierai d'avoir l'air gris.
Gravement et doucement, Mme Laveleyne. après avoir songé, dit :
— Oui, c'est vrai, vous êtes malheureux. Il eut un sursaut de colère, les dents dans sa lèvre exangue, le teint plus jaune; il avait été trop bien compris, avait eu l'humiliation de l'aveu sans l'orgueil d'étonner par cet aveu. En effet, Mme Laveleyne était un esprit simple, dépourvu de toute
subtilité, quelque chose comme un adorable cœur doué de raison; et elle faisait, de ses miséricordes, des parts qu'elle distribuait avec justice. Tout en plaignant Chènevolle, puisqu'il souffrait, elle pensait qu'elle n'était pas obligée de s'attendrir outre mesure sur ce mélancolique qui, en somme, se plaignait seulement de n'être pas un grand esprit et de n'être pas une grande âme. Cela, vraiment, n'était de la faute de personne; il faut savoir se contenter de ce qu'on est. Cependant elle avait une douceur pour Chènevolle, se souvenant qu'il avait sauvé Faustin autrefois, et elle dit, en lui montrant la chaise près de la cheminée :
— Vous êtes venu pour me demander des nouvelles de votre ami?
— Ah ! oui, dit-il, les mains ouvertes vers le feu. Où est-il?
— A Alexandrie.
— Depuis un an ?
— Non, il a voyagé. Il a parcouru toute l'Egypte, a remonté le Nil; il est allé jusqu'aux Pyramides, plus loin, plus loin encore, dans l'inconnu du désert.
— Et quand revient-il?
— Bientôt, j'espère. Du reste, tenez, lisez, voici sa dernière lettre. C'est avant-hier que je l'ai reçue.
Mme Laveleyne tira de son corsage un papier qu'elle tendit à Chènevolle.
Chènevolle lut ceci :
« Maman! maman! Thérèse! maman! je suis si malheureux que je meurs si je ne reviens pas. Tu m'as ordonné de partir, je t'ai obéi. Quand Liliane a été sauvée. — par toi, par toi, chère miraculeuse femme ! — tu m'as fait jurer de ne pas la revoir, de ne pas lui écrire, d'être pour elle comme si je ne l'avais jamais rencontrée. Et j'ai tenu mon serment. Oui, pendant des jours, des semaines, des mois. Ah ! tout un an bientôt. Liliane a pu me croire mort. Mais je ne l'oubliais pas. Mon Dieu, si j'avais pu l'oublier ! Je ne le pouvais pas, je ne le pouvais pas. C'est affreux, vois-tu, ma pauvre maman, d'aimer comme je l'aime. Je l'ai quittée, elle ne m'a pas quitté. Elle était si loin, Dieu sait où, n'importe! elle était près de moi. La nuit, le jour, à toute heure, je la voyais, je l'entendais, j'étais sur le point de la toucher, il me semblait toujours que je pourrais lui prendre la main, tomber à ses genoux, en lui demandant pardon! Car, le coupable, c'est moi. J'ai été épouvantable. Pauvre petite! tu sais bien, toi, que j'ai été un monstre. Tu te rappelles les reproches que tu m'as faits? tu avais raison de m'accuser. Et toujours, je me demandais si elle me pardonnerait, et
c'était une souffrance, dont tu ne peux pas te faire une idée, l'angoisse de penser qu'elle ne me pardonnerait peut-être pas. Elle avait bien le droit de m'en vouloir toujours, puisque je lui avais enfoncé mes ongles dans le cou, puisque, par moi, elle avait failli être une morte! Ah! mon Dieu, j'ai voulu la tuer. Et d'autres tortures me suivaient. Où étaitelle? Que faisait-elle? Tu ne peux pas comprendre, toi, maman, ce que c'est que les effrénées jalousies, mordeuses de poings, ensanglanteuses de lèvres, qui tiennent éveillé, dans un lit d'auberge, si loin de toute possibilité d'immédiat retour, un homme se disant : « Qu'est-ce qu'elle fait, à présent?» On pense quelle n'est pas seule, et qu'elle rit, et qu'elle est contente, et qu'elle vous trompe ! Je te jure que c'est effrayant. Et quand même on courrait plus vite que les oiseaux ne volent, quand même on trouverait, à point, tous les chemins de fer, tous les paquebots, on ne pourrait pas arriver à temps pour tuer celui qu'elle vous préfère. Thérèse! j'ai connu des angoisses qui rachètent toutes mes fautes; même auprès de toi, qu'elles offensent, j'ose me vanter de mes douleurs, tant elles furent atroces et déchirantes. Mais je t'avais promis de ne pas revenir! je ne suis pas revenu. Pourtant, je te le dis, à présent c'en est trop ; ne me fais pas attendre plus longtemps la permission du retour. Si tu as
espéré que j'oublierais, loin d'elle, Liliane, tu dois comprendre maintenant que tu t'es trompée. Laissemoi la revoir, puisqu'il m'est impossible de ne pas la voir toujours. Si tu veux, je repartirai, sans retour, après l'avoir aperçue un instant. Oh ! l'apercevoir, une minute. Il me semble que j'emporterai, de cette minute, de quoi me consoler de ne jamais plus la revoir. Laisse-moi revenir. Je suis malade, je suis fou. Laisse-moi revenir. Tout à l'heure, sur la jetée, j'ai pleuré en agitant mon mouchoir dans l'air, pleuré au point de faire rire les gens, indifférents, qui étaient là, parce que sur le pont d'un paquebot partant, il m'avait semblé voir Liliane! Cela se pouvait qu'elle fût venue me rejoindre, et qu'elle ne m'eût pas trouvé, et qu'elle fût repartie. Ah! non, elle n'est pas venue. Mais laisse-moi retourner près d'elle. Je n'en peux plus. Je suis vaincu. Tout ce qu'on pourrait me dire, je le sais, — et je ne veux pas le savoir. Je l'aime! Que veux-tu, maman, maman, je l'aime. A qui dirai-je cela, sinon à toi? Je l'aime, maman! Et, n'est-ce pas, quand je serai de retour, si elle s'est mal conduite, si tu l'as appris, tu ne me le diras pas? Oh, j'en prie tout le monde, qu'on ne me dise rien. Je supplierai les gens qui passent, de ne pas la reconnaître. Qu'on me laisse l'aimer, quelle qu'elle soit, je ne veux pas autre chose.
Oh! la tenir sur mon cœur, la regarder longtemps, longtemps, dans les yeux! Sais-tu pourquoi je vis, en ce moment, pourquoi j'ai encore, loin d'elle, le courage de vivre? c'est parce que je me demande si, par un miracle, elle ne va pas, tout à coup, entrer dans la chambre où je t*écris, et m'empêcher de t'écrire, en s'asseyant sur mes genoux. Et puis, quelquefois, il me vient une peur qui me gèle les moelles. Si elle était morte! Tu m'as dit : « Pars, elle va mieux, elle est sauvée, pars, je le veux. » Si tu avais menti ! Si, par une tendre crainte d'exaspérer ma douleur et mon remords, tu m'avais caché le trépas de Liliane ! si elle était morte ! si elle était morte ! si elle était couchée dans la fosse, depuis un an... pourrie dans la terre ! Thérèse, tu sais, il y a eu un homme, autrefois, qui a déterré sa maîtresse, depuis vingt jours cadavre, et il l'a embrassée, pourriture abominable où il cherchait des souvenirs de baisers... Je ferais comme lui, maman! Laisse-moi revenir. Par une dépêche, tout de suite, permets-moi le retour. Ou bien je reviendrai, malgré toi, dusses -tu en souffrir ! Mais, enfin, qu'est-ce donc que tu me caches? »
Chènevolle faillit jeter la lettre dans le feu.
— Non! il est trop imbécile, aussi! Cette fille! Amoureux, comme ça, d'une pareille fille! Pourquoi,
tout de suite, ne souhaite-t-il pas d"étre veuf, pour L'épouser?
Madame Laveleyne sourit; elle songeait que Ohènevolle venait de se marier avec Micheline. Il poursuivit, tourné vers la douce vieille :
— Et c'est à vous qu'il ose écrire de telles folies!
— A qui donc les écrirait-il ? dit-elle.
— Mais, sacrebleu, vous êtes sa...
— Sa mère, acheva-t-elle gravement.
Et, d'un geste qui montait lentement, elle désigna, de l'index, — du doigt qu'on lève au ciel, — ses cheveux dont la blancheur semblait faite de neige et de bonté.
— Enfin, mère ou femme, vous lui avez défendu de revenir, à ce grand gamin?
— Non.
— Qu'est-ce que vous dites?
— Je dis que je ne lui ai pas défendu de revenir. 11 y a un an, il s'en est allé, sur mon ordre, — sur ma prière. Mais je lui avais promis d'abréger, autant que possible, son exil, de le rappeler dès qu'il pourrait rentrer à Paris sans chagrin ni péril. Hier, je lui ai télégraphié ce seul mot : « Reviens. » Je pense (elle souriait, vieille maman exquise) qu'il ne perdra pas de temps en route; et il sera ici avant la fin de la semaine.
— A la bonne heure! dit Chènevolle.
— N'est-ce pas?
— Oui, je vous comprends, très chère et très sage dame. Liliane a quitté Paris (c'est vrai, au fait, on ne sait pas ce qu'elle est devenue), ou bien elle est tombée dans quelque abominable infamie d'où on ne remonte jamais plus ? Faustin peut revenir.
— Liliane ? répéta madame Laveleyne.
— Eh bien! oui, Liliane, la...
— C'est, peut-être, mademoiselle Forli que vous voulez dire?
— Comment?
— Je connais Mlle Forli, c'est ma jeune amie ; même elle loge ici, depuis bientôt douze mois ; et j'attends Faustin.
Chènevolle allait s'écrier :
— Alors, vous êtes folle, vous aussi?
Il se contint, il dit :
— Voyons, ce n'est pas possible. Cette petite n'est pas chez vous ?
— Je vous demande pardon. En ce moment, elle est sortie, pour aller chez les fournisseurs, avec ma vieille servante en qui j'ai toute confiance. Cela la distrait, pauvre enfant toujours enfermée avec une vieille femme, de faire quelques courses dans le quartier; puis, elle a besoin de prendre Fair. Sa santé m'inquiète. J'ai consulté des médecins; elle a une maladie nerveuse...
— Oui, ses crises quand Landinier ou Berthe lui lit fait une scène! grommela Chènevolb'.
~ ... Une maladie due à l'existence anormale qui, autrefois, lui était inévitable. Et le changement de vie, qui la guérira, plus tard, n'a fait d'abord qu'empirer le mal. Un peu de repos fait qu'on sent davantage la fatigue ; beaucoup de repos fait qu'on n'est plus fatigué du tout. De même, — les médecins m'ont expliqué cela, — le redressement d'un contrefait lui cause une douleur cruelle, le torture comme une dislocation ; parce qu'il avait l'habitude d'être tordu; mais, redressé, il ne tarde pas à connaître l'aise de l'extension normale, des mouvements naturels. J'espère que mademoiselle Forli sera tout à fait bien dans quelque temps.
Chènevolle prit son chapeau, s'en alla vers la porte, mit la main sur le bouton de cuivre, mais il ne quitta pas la chambre (le théâtre lui ayant donné l'habitude des fausses sorties), et, revenant sur ses pas :
— Vous vous moquez de moi? Ou bien avez-vous oublié ce que je vous ai dit, — quand vous étiez inquiète, autrefois, quand vous aviez bien raison d'être inquiète, — de cette petite créature plus rouée que les plus vieilles cocottes, qui n'est pas sincère même quand elle va rendre l'âme, et qui a traîné ses attaques de nerfs dans les lits de tous les
cabotins, et de toutes... ah! tant pis!... de toutes les filles.
Il se tut sous le regard pas courroucé, seulement triste, de madame Laveleyne.
— Je n'ai rien oublié, murmura-t-elle.
Puis :
— Asseyez-vous là. Je ne peux pas parler vers quelqu'un qui marche ; cela m'oblige à des mouvements qui me font mal. Vous savez (elle souriait), j'ai la goutte! c'est mauvais, quelquefois. Asseyezvous là, vous dis-je, et écoutez-moi. Je veux vous expliquer les choses, nettement, et tout à fait. D'abord, parce que vous aimez Faustin, car vous l'aimez, avec tout ce que la vie vous a laissé de cœur; ensuite, parce qu'il convient, pour l'honneur de mon fils, que l'on connaisse les mobiles de ma conduite et de la sienne.
Il s'était assis, étonné de cette solennité ; elle reprit, les yeux vers la cheminée, le ton plus simple, comme en une causerie familière :
— Liliane. Soit. Parlons de Liliane. D'elle, je sais tout. Ce que vous en savez, je ne l'ignore point, et je sais ce que vous en ignorez. Je l'ai soignée, pendant les huit jours et les huit nuits où elle a feint d'être mourante, à cause dune égratignure au cou. Ce fou de Faustin pensait l'avoir tuée ! et je voyais bien que cela l'amusait, pauvre petite, de
faire croire qu'elle était assassinée, et, aussi, de le croire quelquefois. On ne sait pas ce qu'il peut y avoir de sincérité dans le mensonge. J'étudiais Liliane. Je ne la faisais pas parler, non, elle parlait sans en être priée. C'était horrible, quelquefois, ce qu'elle disait : des mots vilains, avec des choses plus vilaines dessous. Je crois même que, ne s'expliquant pas la présence, à son chevet, de la femme de son amant, elle a eu, un soir que je lui tenais les mains, un abominable soupçon; et. de ce soupçon, elle n'avait pas d'étonnement. Vous voyez. Chènevolle, que je n'ai pas eu d'illusion, quant à Liliane. Je l'avais détestée, parce qu'elle me prenait mon fils et, maintenant, je la détestais bien plus, — tout en la soignant, car, enfin, elle souffrait ou croyait souffrir, — parce qu'elle était si indigne de lui. Mais, de me voir toujours là, serviable sans intérêt, dévouée, maternelle, elle eut enfin une surprise avec une espèce de gêne qui pourtant, je crois, ne lui était pas très pénible. Elle bavardait encore, vilainement; mais il semblait qu'elle s'inquiétât des choses qu'elle me disait, comme si, de les dire à une personne différente de tant de gens qu'elle connaissait, elles lui apparaissaient, ces choses, différentes aussi de ce qu'elles auraient paru à d'autres, de ce qu'elle-même avait cru qu'elles étaient. Il y avait des moments où elle hésitait à
s'avouer toute parce que, peut-être, de se révéler à moi, elle se comprenait enfin. Et c'est une affreuse histoire que la sienne, je vous assure, Chènevolle! Vous n'en connaissez, vous, que son apparente ressemblance avec celle des autres filles autour de Liliane. Moi, je la sais tout entière, cette histoire, depuis le jour de l'inconscient abandon continué en une habitude de ne jamais se refuser! Liliane est une martyre.
— Martyre, soit ! interrompit Chènevolle en un ricanement. Mais pas vierge.
— D'autant plus martyre, dit madame Laveleyne, sévèrement.
Il se repentit de sa mauvaise plaisanterie , il se détourna un peu , la tête vers le foyer. La vieille femme continuait :
— Donc, sur le compte de Liliane , vous vous êtes, vous et Laveleyne, également mépris : vous, parce que vous ne saviez rien de son passé , et parce que, d'ailleurs, la multiplicité des analogies finit par produire une expérience générale qui ne s'attarde plus aux différences, n'admet plus les exceptions ; Laveleyne , parce que, tantôt plein d'amour tantôt plein de rage , il ne la voyait qu'à travers l'illusion de la tendresse ou de la colère. Mais , moi , à cause même de mon ignorance du monde où elle vivait , et à cause , au commence-
ment, de mon impartialité à peine miséricordieuse, je n'ai pas tardé à comprendre Liliane ; je crois même fin»' j'aurais pu deviner ce qu'elle ne m'aurait pas dit! Et ce n'était ni une mauvaise fille, comme vous le pensez, Chévenolle, ni un ange, comme le croyait Laveleyne en ses exaltations ; c'était, tout simplement...
— Quoi donc ?
— Une enfant, à qui l'on fit du mal.
— Une enfant? Ah! oui, dix-sept ans à peine.
— Dix-sept ans? elle n'était pas si vieille que ça. A dix-sept ans on est une jeune fille. Liliane n'était qu'une enfant, vous dis-je. Neuf ou dix ans au plus. En vérité , elle n'avait pas plus de dix ans au printemps dernier, tandis que je la soignais et que je bordais son lit, le soir, et que je lui promettais de laisser brûler la lampe et de rester dans la chambre, sur le canapé, parce qu'elle avait peur la nuit.
Chènevolle dit :
— Vous avez fait ces choses, vous?
Madame Laveleyne poursuivit, songeuse :
— Oui, une petite fille. Et beaucoup plus naïve, beaucoup plus inconsciente du mal, du bien aussi d'ailleurs, que les autres fillettes de son âge; je veux dire celles qui encore jouent à la poupée ou sautent à la corde. J'étais étonnée quel-
quefois des réparties qu'elle avait et qui prouvaient bien qu'elle n'avait jamais rien compris à toutes les choses qu'on lui avait enseignées ou imposées. Les mauvais enthousiasmes de sa mère et les leçons d'un horrible homme, et, plus tard, le vilain Paris des cours de danse, des coulisses, des cafés où vont les figurantes des petits théâtres, rien de tout cela ne l'avait pénétrée, ne l'avait atteinte jusqu'au fond de l'être. Je vous le jure: elle ignorait tout ce qu'elle savait; elle était niaise assez pour ne pas comprendre une parole d'amour dans des vers qu'elle récitait, et chaste au point de rougir quand je lui disais : « Faustin vous aime », elle qui, paraît-il, — elle le racontait volontiers, — chantait aux fins de soupers d'affreuses chansons, et relevait ses jupes pour danser sur la table, entre les candélabres. Elle était comme un jeune animal à qui l'on apprit des choses contraires à son instinct, et qui les fait parce qu'on le battait quand il ne les faisait pas. Mais il n'est pas responsable. Tenez, quand j'habitais près de Romorantin, j'ai recueilli, un soir, un petit chien savant que des saltimbanques avaient amené avec eux pour la fête annuelle. La pauvre bête, le jour du départ, était tombée peut-être d'une voiture, s'était fait mal, on ne l'avait pas entendue crier, les gens étaient partis, elle pleura devant ma porte, je la fis entrer.
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Eh bien! ce petit chien marchait tout debout sur ses pattes de derrière, se tenait aussi tout droit sur ses pattes de devant, essayait des sauts périlleux, puis s'étendait avec l'air d'être mort; et il semblait prendre plaisir aux tours qu'on lui avait enseignés à coups de trique et en tirant le collier de force ; vous auriez juré que c'était son instinct, sa destination, de réussir ces exercices ; même, une lèvre retroussée, il paraissait en tirer vanité ! Mais quand il entendait japper, sur le chemin, des roquets libres, à qui l'on n'avait rien appris, il s'interrompait tout de suite d'être un baladin, et, la porte ouverte, il s'échappait avec eux et aboyait et sautait et mordillait joyeusement. Liliane, mon cher Chèvenolle, ressemblait à ce petit animal, qui est devenu un bon chien de garde , et , plus tard, mordait aux mollets les saltimbanques qui passent. Je l'ai recueillie aussi. Elle ne pleurait pas, non... elle riait. C'était bien pis. On l'avait dressée à faire des tours. On l'avait tellement torturée, pour les lui apprendre, qu'elle les faisait très bien, — ah ! trop bien, la malheureuse! — et vous-même vous étiez convaincu qu'elle n'était bonne qu'à cela! Chaque fois qu'elle laissait paraître un peu de ce qui était sa véritable nature, vous l'accusiez de simulation, d'hypocrisie, de « pose » comme vous dites. Femme — et quelle femme ! — elle voulait,
croyait-on, se donner des airs d'enfant, et cela irritait, et on avait envie de la battre parce qu'elle faisait la petite fille; elle-même, n'est-ce pas, elle se moquait quand elle n'avait pu contenir sa puérilité, ou bien elle l'exagérait pour qu'on n'y crût pas ! Elle aimait mieux passer pour affectée, pour menteuse, que de laisser croire à sa sincère enfance, qui l'eût couverte de ridicule. Elle se vieillissait, pour qu'on fût bien certain qu'elle n'était plus une enfant ! Une fois, — c'est elle qui m'a raconté cela, — à quelqu'un qui lui demandait : Mais pourquoi donc dites-vous que vous avez dix-sept ans, puisque vous n'en avez que seize ? » Elle répondit : « C'est si bête de n'avoir que seize ans, — à mon âge! » Car elle était persuadée quelle serait risible et qu'on la montrerait au doigt, si elle n'était pas l'abominable créature que l'on avait voulu faire d'elle. Mais, en réalité, ses impertinences de fille et les vilains mots qu'elle disait, et les vilaines choses qu'elle faisait, c'étaient là ses véritables simulations; elle n'était loyale que lorsque vous pensiez qu'elle mentait. Vous vous étonnez que j'aie deviné ces choses, moi, vieille femme, si peu mêlée à la vie, et d'esprit si borné en somme? Eh! c'est justement parce que je manque de malice et de complication, que j'ai compris tout de suite cettre pauvre petite que vous
ROMAN CON1 EMPORAIN
ne compreniez pas, vous, très subtils, très expérimentés. Je suis un peu comme un curé de vil! qui ne sait pas grand'chose de l'existence mondaine ni des péchés nouvellement inventes : qu'un libertin étrange, rare, excessif, aille par un hasard se confesser à ce pauvre prêtre ignorant, on verra comme celui-ci, sans effort, tout de suite, sans s'inquiéter des détails, pénétrera dans l'àme de son pénitent, et y verra clair, et ne se trompera pas, à cause même de son incompétence, et ordonnera les pénitences convenables ou accordera les légitimes absolutions. Les complexités de l'eprit qui juge embrouillent ce qu'il veut juger; c'est la simplesse qui est perspicace. Or, Liliane s'est confessée à moi. Pourquoi m'a-t-elle témoigné une confiance qu'elle n'avait jamais eu en personne? parce que je n'ai pas l'habitude de rire, et que j'écoute avec douceur. Et bientôt elle a été, tout naturellement, la petite fille qu'elle était, avec la vieille maman que je suis.
Chèvenolle dit, après une rêverie :
— J'admets que Mlle Forli soit, au fond, peu responsable d'elle-même, que l'inconscience de Ses actes l'en innocente jusqu'à un certain point; est-ce que cela vous regardait, vous? est-ce que le mal qu'elle avait fait, qu'elle ferait encore à Faustin ne devait pas primer en vous tout autre considéra-