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tion? est-ce que vous ne saviez pas qu'elle était, pour lui, les jours sans travail, les nuits sans sommeil, l'atelier déserté, la maison abandonnée?
— Quoi donc, à ma place, dit tristement Mme Laveleyne , vous n'auriez pas eu pitié d'elle? Si chétive, si jolie et gardant dans les yeux le ciel qu'on lui avait voulu arracher de l'âme, vous auriez laissé s'en aller vers les définitives hontes et l'impossibilité d'en revenir celle qui avait obéi, voilà tout, à de mauvaises leçons ? Mais, songez-y, Chèvenolle, de victime plus innocente qu'elle, il n'en fut jamais. Elle n'avait jamais été elle-même! Tous ses péchés étaient les péchés des autres ; elle ressemblait à ces gamines, filles de voleurs, qui volent parce qu'on ne leur donne point à manger ou parce qu'on leur fait honte, si elles ne volent pas. Comment, j'aurais compris, j'aurais vu, à n'en pas pouvoir douter, que rien de ce qui était mauvais en elle, n'était d'elle, et j'aurais abandonné cette criminelle sans crime , de qui les fautes même lui en méritaient le pardon par l'ennui qu'elle en avait eu et par l'ignorance des naturelles joies dont elles l'avaient frustrée ?
— Eh! que pouviez-vous faire pour elle? s'écria Chènevolle. Il était trop tard pour la tirer du mal. Le mensonge et l'impudeur étaient devenus et son sang et sa chair, — tout son être ; à moins de
cesser de vivre, elle ne pouvait cesser d'être ce qu'elle était.
— Ce qu'on l'avait faite! rectifia Mme Laveleyne.
— Soit, si vous voulezi petite différence, qui ne sert qu'à autoriser un peu de pitié.
— Ce serait quelque chose, déjà! et vous parlez de la pitié, reprit-elle non sans un peu de triste ironie , comme quelqu'un qui n'aurait jamais eu besoin d'elle.
Il se sentit troublé ; elle regretta de lui avoir été désobligeante, elle continua tout de suite :
— Puis, la différence est plus grande qu'il ne vous semble. Il est singulier, mon cher Chènevolle, que vous vous obstiniez en des idées qui, vraiment, pourraient être celles d'un homme moins intelligent que vous. Ah! que vos Parisiens voient confusément, et tout en gros, les choses ! comme, pour qu'ils les admettent, il. faut qu'elles soient ce qu'ils ont décidé qu'elles seraient. Vous êtes, gens d'esprit, un tas de petits Procustes ; et ce serait très inquiétant pour les hauts cerveaux et les grands cœurs, — et aussi pour les bonnes âmes qui se tiennent dans des coins — si, à ces cerveaux, à ces cœurs, à ces âmes, il ne suffisait pas de se mesurer soi-même et de s'adapter aux dimensions de leur propre conscience. Cependant, il faut compter avec vous, car vous êtes, dans la
société moderne, — que je regarde, depuis quinze ans, à travers les volets de ma maison pareille à une maison de province, et que, d'un peu loin, je vois mieux, — ceux qui parlent haut et qu'on entend les premiers i C'est pourquoi je vous ferais mes confidences, quand même vous ne seriez pas le meilleur ami de Faustin. Puis, vous fûtes un poète ! c'est à dire une âme enthousiaste et tendre, qui admire et qui aime. Pensez-y, mon pauvre enfant, — car je suis presque aussi vieille pour vous que pour Faustin, — n'y a-t-il pas entre Liliane et vous une ressemblance, presque? celle de deux êtres qu'on ne laissa point devenir ce qu'ils pouvaient devenir en effet ? vous, vaincu par la mauvaise vie et par la nécessité, et gardant hélas ! de vos belles ambitions l'angoisse et la colère d'y avoir renoncé ; elle, vaincue aussi, plus facilement, étant si faible , et plus bas tombée à cause de son peu de résistance aux mains qui la poussèrent, et comme vous misérable, avec moins de remords pourtant, parce qu'elle ne savait pas ce qu'on lui faisait! Ah! ne blâmez pas, Chènevolle, celle qui essaya de sauver la pauvre petite. Est-ce que vous désapprouveriez quelqu'un qui tenterait de ressusciter, de dessous tant de défaites et de compromissions et d'accablements, votre vierge esprit de jeune homme ?
11 ne répondit pas, elle se taisait aus^i, il jeta une bûche au feu, ils continuaient de se taire, il dit enfin :
— Alors, vous avez essayé de sauver Liliane?
— Oui. Une chose était difficile — cela, je raccorde, et je ne vous ai pas caché mes inquiétudes, — c'était de guérir son frêle et grêle corps fatigué, énervé, exaspéré aussi par d'immondes précocités passives; mais, elle, le dedans d'elle, sa petite âme enfin, oh! il était tout simple de la sauver; il n'y avait même pas à la sauver, puisque, en réalité, elle était demeurée sauve toujours. Tenez, un tout jeune merle qui aurait eu sa cage, sans pouvoir s'en envoler, dans un mauvais endroit où l'on fait des débauches, et à qui on aurait appris des airs et des mots qui ne sont pas convenables, ne serait pas plus innocent que ne l'était Liliane ; et elle est moins innocente, maintenant, depuis qu'elle est chaste ; car elle sait le mal de faire ce qu'elle faisait sans savoir si c'était mal ou bien. Ainsi, vous le voyez, la tâche de celle qui voulait la dégager de toutes les mauvaises choses dont on l'avait avilie, n'était pas bien compliquée ni bien difficile; il y suffisait de beaucoup de zèle et de beaucoup de patience. Il fallait écarter, peu à peu, d'autour de cette âme, les vilenies, les vanités, toutes les habitudes, qui ne l'avaient pas pénétrée,
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mais 1 avaieht empêchée de se manifester, de se développeur^ lie ne demandait pas mieux que de surgir et de fuir ! il fallait aider, voilà tout, à l'évasion. Un prisonnier s'échappe plus aisément quand il a, au dehors, un complice qui l'avertit en frappant des mains, qui a scié les barreaux, qui jette une corde à nœuds ; et, dès qu'il est en plein air, le délivré oublie très vite la geôle, les murs proches, le plafond bas. Mais il ignore tout ce qu'il aurait pu apprendre, s'il n'avait pas été séquestré ; celui qui favorisa sa fuite doit le mettre au courant, faire de lui quelqu'un qui ne sera pas dépaysé dans la liberté. Après avoir, par l'exemple de la simple vie, des paroles bonnes, des menus devoirs qui occupent les heures, délivré Liliane des artifices et des mensonges où on l'avait mise à l'étroit, après avoir libéré l'enfance rencoignée tout au fond d'elle et qui, menacée, avait peur de sortir, il fallait tenter plus et mieux! il fallait que cette enfant, dont on avait essayé de faire une femme, une abominable femme, — et qui l'avait été en apparence — se reprît à vivre, à grandir, de l'âge où Ton avait rompu, à la vouloir trop précipiter, sa croissance. Il fallait qu'après avoir oublié ce qu'on n'aurait pas du lui enseigner, elle commençât d'apprendre ce qu'elle devait savoir. Il y a, n'estce pas, dans ces courses du dimanche, où tout le
monde parie, de faux départs? en ce cas, on oblige les chevaux coureurs à revenir à la ligne d'où ils s'élancèrent. Liliane était mal partie. Il était nécessaire de la ramener au point commun où la vie, encore hésitante, va choisir son chemin ; et. petite fille, — l'horrible et fausse féminilité oubliée, inexistante, nulle. — on devait lui offrir de devenir, lentement, ce qu'elle aurait dû être, ce qu'elle n'avait jamais été : une jeune fille. Chènevolle, interdit, demanda :
— Vous avez entrepris une pareille tâche? Madame Laveleyne sourit.
— J'ai toujours été une espèce de maître d'école. Est-ce que Faustin ne vous a pas raconté que, lui tout petit, moi très vieille. — il me semble que je n'ai jamais eu moins de cinquante ans! — je lui faisais réciter ses leçons, et que je le grondais quand il avait mal fait les devoirs ordonnés par l'oncle Jaime, beaucoup plus sévère que moi ; et que, s'il avait été bon élève et sage enfant, je lui racontais de beaux contes ingénus et divins, pour lui mettre dans l'esprit et dans le cœur de la pureté, de la bonté, de la beauté? Eh bien! j'ai trouvé très facile et très doux d'être pour Liliane, fillette, ce que j'avais été pour Faustin, garçonnet. Il me semblait que je les faisais comme frère et sœur, en lui donnant à elle les enseignements que
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je lui avais donnés à lui. Liliane était beaucoup plus docile! Elle comprenait moins vite, — parce que, n'est-ce pas, l'intelligence des écolières est souvent moins hâtive que celle des écoliers, — mais elle s'appliquait davantage, retenait plus intimement les choses, faisait de plus sérieux progrès, comme nous disons nous autres institutrices; et je crois, vraiment, que de mes deux élèves, c'est Liliane qui a le mieux profité de mes leçons.
Chènevolle s'était levé. Il considéra longuement Mme Laveleyne.
— Ainsi, vraiment, vous croyez avoir réussi à faire de cette pauvre enfant une honnête fille ?
Sans fierté, mais avec assurance, elle répondit :
— Oui, une simple et honnête fille.
Elle allait parler encore. Il y eut un bruit de fer contre du fer. C'était la grille qui se refermait. La vieille femme étendit le bras vers la fenêtre.
— Regardez, dit-elle.
Chènevolle se rapprocha de la croisée. Il vit — à côté d'une grosse servante qui portait au bras un panier plein d'où pendaient un cou de volaille et des verdures de légumes, — une jeune personne, longue, mince, en robe marron, étriquée un peu ; elle s'occupait à tirer sa jupe qui s'était prise entre les battants de la grille. Elle se retourna. Son chapeau de paille sombre, sans voilette ni fleurs, où
8e nouait un ruban, complétait un uniforme de pensionnaire. Chènevolle ne la reconnut pas d'abord, parce qu'elle avait des cheveux bruns, en bandeaux, qui simplifiaient la ligne de son visage très pâle et maigre, souffreteux; c'était, vraiment, une demoiselle de la petite bourgeoisie, un peu fatiguée par la croissance, qui revient du marché avec la bonne de la maison.
Alors, Chènevolle :
— Adieu, dit-il.
— Vous partez?
— Oui, pour ne pas...
Mme Laveleyne hocha doucement la tête.
— Oh ! n'importe ! dit-elle. Celle-ci, vous ne la connaissez pas. D'ailleurs, Mlle Forli ne monte jamais avant que je Taie appelée. Elle doit être dans la salle à manger, en train d'étaler ses emplettes sur la toile cirée. Pourtant, partez, si vous voulez. Vous savez tout, maintenant.
— Non, dit-il, je ne sais pas tout! J'admets, un instant, que vous ayez réalisé ce miracle de transformer...
Il se reprit :
— ... De faire se développer , selon sa loi naturelle, Mlle Forli, eh bien! quel but, dans l'accomplissement de ce prodige, avez-vous poursuivi? Faustin va revenir; il retrouvera, ici, sous
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votre toit, meilleure, je l'accorde, celle qu'il adore; vous souffrirez son amour, — et vous n'en souffrirez pas?
— Oh! moi, dit-elle, j'ai tant souffert, autrefois, que je ne souffre plus, sinon de la douleur des autres. Puis, ce qui arrivera après ce que j'ai fait, après ce que j'ai dû faire, ne me regarde pas. J'ai rempli mon devoir envers cette pauvre fille en la sauvant de la mauvaise vie. et mon devoir envers Faustin en sauvant celle qu'il aime. Le reste dépend d'eux seuls. Ce que je voudrais, c'est qu'ils fussent heureux.
— Mais, sacrehleu, dit Chènevolle, vous êtes Madame Laveleyneî
Elle baissa ses paupières lisses aux longs cils blancs, eut une rougeur à ses pâles joues.
— Non, dit-elle, je ne suis pas Madame Laveleyne. Je m'appelle, de mon vrai nom, Madame Ancéol. J'ai été la maîtresse de votre ami, quand j'étais beaucoup plus jeune. Je suis, depuis longtemps, son amie, sa maternelle amie. Il veut être heureux, selon son choix, et moi je n'ai qu'un droit, celui d'être heureuse de son bonheur; mais, à ce droit-là, j'y tiens.
Il la regarda fixement. Dans une soudaineté de perception, il comprit toute cette femme, si belle, si douce, si grande! et, un peu théâtral malgré la
sincérité de son admiration, il s'inclina lentement, profondément. Puis, il sortit. En descendant l'escalier, en traversant le jardin, en poussant la grille. il avait, dans son vieux cœur triste, découragé des nobles illusions, un enthousiasme, avec un peu de gêne et de mécontentement ; c'était quelque chose d'analogue à ce qu'il éprouvait, poète déchu en vaudevilliste, lorsqu'il relisait, certains soirs, un drame de Shakspeare ou une épopée de Victor Hugo.
Quand elle eut entendu le bruit de la grille refermée. Mme Laveleyne, d'un talon, frappa deux ou trois fois le parquet; elle ne put retenir un petit cri parce que, à cause du pied droit remué, le mal s'était exaspéré dans tout le pied gauche. Mais elle sourit. Elle avait depuis si longtemps l'habitude des résignations, qu'elle se résignait tout de suite, avec plaisir.
Liliane, appelée, entra, offrit son front, prit sur la table la corbeille à ouvrage, s'assit devant le feu. à côté de la malade, et commença de tricoter un bas en laine de mérinos; le médecin avait bien recommandé à Mme Laveleyne de porter des bas très chauds, surtout vers les commencements du printemps, où l'on se refroidit sans s'en apercevoir; et Liliane tricotait, très vite, trop vite. Elle avait toujours, dans les mouvements, des hâtes qui
étaient un peu maladives. Elle n'était pas assez calme en travaillant. D'ailleurs, elle se plaisait fort à ces menues besognes, récemment apprises, qui font passer le temps.
— Vous avez fait bonne promenade, mon enfant?
— Oh! nous n'avons pas été bien loin, dit Liliane, sans lever les yeux. Jusqu'au Luxembourg.
— Il y avait du monde au Luxembourg?
— Oui, c'est dimanche. Des enfants, du soleil, c'était très gentil. Mais Madeleine était pressée de rentrer pour préparer le dîner. Nous avons acheté beaucoup de bonnes choses.
— Ah?
— Oui. Mais nous avons dépensé beaucoup d'argent. Madeleine ne sait pas marchander, et ces fruitières du quartier sont si voleuses ! il vaudrait mieux aller aux Halles. Je sais bien, pour un si petit ménage, ce n'est pas la peine. Enfin, vous verrez le livre de Madeleine. Figurez- vous, elle a payé un poulet, tout petit, cinq francs !
— C'est cher, dit Mme Laveleyne, intéressée.
— N'est-ce pas? J'ai grondé Madeleine; elle m'a dit que c'était le prix.
Et Liliane ne détournait pas les yeux de ses doigts poussant, tirant, poussant encore les aiguilles; petite ménagère qui ne reste jamais oisive,
et qui peut très bien causer sans laisser sod oimage; et elle parlait d'une voix presque inilexion, douce, mais qui accentuait à peine, et qui n'avait pas l'air de savoir qu'elle parlait, comme une source ne sait pas qu'elle coule.
C'était réel: Mmc Laveleync avait sauvé Liliane; ou, plutôt, c'avait été, au lieu d'une rédemption, un retour à l'état d'innocence première, d'où une âme enfantine avait progressé vers sa destination normale. « D'abord, avait dit la vieille femme, il faut apprendre à lire! » Liliane s'était écriée en pouffant : « Mais je sais lire! — Non, vous ne savez pas, il faut apprendre. » Elle apprit, et c'était vrai qu'elle ne savait pas, avant, puisque les leçons de la bonne éducatrice lui révélaient, à chaque mot, des sens encore inaperçus, qui donnaient de bons conseils, qui disaient qu'il faut être doux, tranquille, sans vanité, aimer les personnes qui vous aiment, aimer aussi celles qui ne vous aiment pas ; qui disaient d'aller à la messe, les dimanches. Elles y allaient ensemble, la bonne vieille et l'obéissante enfant, s'y tenant à l'écart. Cela ennuyait un peu Liliane, de rester derrière un pilier, à côté d'une chapelle où il n'y avait personne. Elle avait été bien souvent à l'église, autrefois, demi-pensionnaire chez les Dames dominicaines, mais elle se plaçait toujours dans la grande nef, attirant
l'attention par son zèle à s'agenouiller, qui faisait bouffer toute sa petite jupe, et par le remuement affairé de ses mignonnes lèvres qui disaient l'Évangile plus vite que M. le curé. Mme Laveleyne, comme elle lui avait appris à lire, lui enseigna la lenteur et la solitude à prier, qui font qu'on songe à qui l'on prie; on est bien obligé d'y songer, quand personne ne prend garde à vous, que lui. Liliane eut des irritations parfois d'être traitée ainsi, en gamine! Est-ce qu'on allait, longtemps, lui faire la leçon, à elle qui avait eu tous les prix au couvent, etquiavait étudié pour être institutrice, et qui était une femme, enfin! et qui, au fond, se moquait bien de toutes les bourgeoises de la terre, des sottes, qui ne savent rien de la vie. Vingt fois, durant les premières semaines qu'elle passa rue Xotre-Dame-des-Champs, elle fut tentée de s'échapper, de se jeter dans une voiture, d'aller chez Berthe, ou chez Landinier, ou au cours de Mme Petillot. Qu'est-ce qu elles devenaient, toutes les autres? Elles devaient joliment bavarder, faire des potins, et rire, les soirs, dans les coulisses! Puis, c'était le moment où l'on canote, où l'on dîne dans les auberges près de la Seine. Tout le monde devait la croire morte. Ah ! tiens, elle était trop ennuyeuse, aussi, cette bonne dame, qui l'avait soignée, sans doute, mais qui la remettait à l'école,
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et qui étail si grave, si sévère... Liliane savait bien qu'en réalité elle ne pensait pas cela. Elle ne trouvait aucune sévérité en madame Laveleyne. Aucon- I ni ire. Près de la douce vieille qui lui disait : «Comment! vous ne savez pas faire un ourlet? regardez, voici comment on s'y prend... » ou bien: « Ce soir, après dîner, vous me ferez la lecture », elle se sentait enveloppée, retenue, défendue, charmée aussi, d'une douceur caressante qu'elle n'avait jamais connue. Et c'était comme une délicieuse maternité qu'elle avait autour d'elle.
Puis, la sérénité d'être honnête, peu à peu la charma. En même temps qu'un agacement de ne pas être mêlée à toutes les gaîtés des filles de chez Martinelli ou de chez Petillot, elle éprouvait une paix qui était de la joie, à se coucher, pas trop tard, dans le petit lit de fer de sa chambrette,au second, à pouvoir s'endormir sans faire des choses qu'elle n'aimait pas. Elle était un peu furieuse, et très contente. Elle en voulait à madame Laveleyne. mais, la tête vers le mur, fermant les yeux, elle se trouvait si bien, là, toute seule.
D'ailleurs, il n'y avait pas que la monotonie des livres et de l'église, et du ménage. Madame Laveleyne avait, très souvent, les enfantillages d'une bonne vieille religieuse qui jouerait volontiers, avec les petites, dans la cour du couvent. Des fois,
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— l'été, la goutte la tracassait moins, — elle emmenait Liliane dans les bois ou dans les champs ; c'étaient des courses, des courses, avec des riresfrancs d'écolières lâchées; et, le soir, elles s'en revenaient si chargées de grandes touffes d'herbe et de branches fleuries qu'elles en encombraient le wagon où les autres gens bougonnaient d'être chatouillés de verdures et d'églantines. Une après-midi qu'elle descendait de sa chambre, Liliane, qui était devenue fort étourdie, ne regardait jamais où elle mettait les pieds, faillit dégringoler dans l'escalier, à cause de cent jouets, poupées, bergeries, jeux de grâce, volants, et bébés, et polichinelles, qui hérissaient les marches ; madame Laveleyne, sortie seule avec la servante, avait apporté toute une boutique de joujoux, puis l'avait répandue là, pour faire une surprise à Liliane; et, la fillette, tombant presque, la vieille sortant très vite de derrière un rideau de porte, elles se trouvèrent face à face, manquèrent de se heurter, pouffèrent de rire toutes les deux, les mains aux hanches, comme des camarades, parmi tous les menus objets de toutes les couleurs. Et Liliane voulut qu'on s'amusât tout de suite. Madame Laveleyne ne demandait pas mieux. « Est-ce que vous savez jouer au volant, mignonne? — non. » C'était vrai. Elle ne savait pas. Jouer au volant était une des choses qu'on ne lui avait pas
apprises* On lui en avait enseigné tant d'autres. « Eh! bien, venez, je vous montrerai comment on fait. Je suis très forte, moi. Venez, venez.» Et elles allèrent, les raquettes en main, dans le jardinet devant la maison. Liliane devint tout de suite adroite. Après quelques essais, le jeu, de part et d'autre, fut également admirable. « Trois cents ! » cria Mme Laveleyne. Le volant n'était pas tombé à terre une seule fois. Et Liliane, toute rose de plaisir, jouait, jouait, voulait jouer encore, s'imaginait vaguement, — toutes les vilaines choses oubliées, ou si loin d'elle, — que sa mère la laissait enfin s'amuser en liberté, avec les petits garçons et les petites filles de la rue, devant la boutique du luthier.
Mais une conscience lui vint.
Cela, Mme Laveleyne l'avait voulu, l'avait «espéré. Et cette conscience était faite, sans chimère, ■sans élévation démesurée, de tous les simples sentiments, de toutes les simples idées que l'éducatrice, dans les leçons, dans les jeux aussi, donnait à son •élève. L'enfant recevait de quoi devenir une très honnête demoiselle, puis une très honnête femme; et Mme Laveleyne se réjouissait du progrès, du succès de son œuvre. Hélas! elle n'avait pas, étant si bonne, tout à fait raison de se réjouir. Car de la souffrance, avec la conscience, se formait en Li-
liane. Fillette, elle oublia bientôt le passé, après les vains retours des tyranniques habitudes, — et ce furent quelques semaines d'enfantine joie, — mais, jeune fille, et songeant, elle dut se souvenir, et comprendre. Ce qu'elle avait été lui apparut à la clarté récemment levée en elle. Plus elle différait de Telle de naguère, plus Telle d'à-présent avait honte. Ce fut enfin de Tépouvante, avec du désespoir. Si Mme Laveleyne avait été véritablement et ardemment religieuse, — au lieu d'être une bourgeoise soumise, par coutume, par convenance, aux obligations de la piété banale, allant à l'église, à confesse, aux heures, aux jours, où c'est l'habitude d'y aller, — si elle avait fait de Liliane quelque enthousiaste repentie, Liliane aurait pu conquérir la compréhension de soi-même sans subir le mépris de soi-même; car l'absolution du prêtre, c'est-à-dire de Dieu, n'est pas seulement un pardon, elle est la possibilité, l'ordre même d'oublier que Ton fût coupable. Mais la rédemption, — lorsqu'elle n'est qu'humaine, — ne délivre pas du remords, et, au contraire, y oblige.
Les journées, Liliane souffrait moins, occupée par les soins du ménage, par les promenades, par les lectures à haute voix, par mille menus devoirs que lui avait imposés la prévoyance, — la providence. — de Mme Laveleyne; puis une douceur
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L'emplissait toute et lui donnai! de La joie, de La
santé aussi, quand la vieille femme, avec ses beaux cheveux blancs, se penchait vers elle et lui disait : « 11 ne faut pas s'ennuyer, il ne faut jamais s'ennuyer. Allons faire une partie de volant, voulezvous? » Et, après avoir consenti pour ne pas paraître maussade, cela l'amusait, malgré elle, de jouer au volant.
Mais elle eut des nuits terribles. Oh! des nuits très méchantes. D'être dans son petit lit, — où pourtant elle était si bien, toute seule, — cela lui rappelait d'autres lits où elle avait fait semblant d'avoir du plaisir, où elle avait fait pis encore : où elle avait donné du plaisir à des gens qui, eux aussi, peut-être, faisaient semblant d'en avoir. Ah! mon Dieu, c'était effrayant d'avoir été si affreuse! et, dans la chambrette hantée, elle avait, parmi des fièvres et des délires, des visions pareilles, presque, à de réelles présences. Berthe tirait les draps, en disant: « Eh bien, quoi? qu'estce tu fais? est-ce que tu dors? Je n'ai pas envie de dormir, moi! » et Landinier disait toute nue: « Tiens! tu as une chemise montante! Voilà une idée, par exemple! Tu es donc encore plus maigre qu'avant? » Liliane voyait aussi Cahuzac, lui faisant signe d'entrer dans le cabinet directorial et poussant le verrou dès qu'elle était entrée. D'autres
fois, c'était la face de Cassin, glabre et grasse, ronde comme un dos de singe, qui écartait les rideaux et s'avançait, immonde ; puis, très loin, très loin, mais non moins réelle, dans une vaste chambre où s'érigeaient odieusement des impudicités de marbre et de bronze, où des instruments très compliqués, compliqués comme des bêtes à mille pattes, s'avançaient, se rétractaient, menaçaient, caressaient, la présence du petit vieux, câlin, paternel, horrible, qui allongeait ses mains, ses longues mains pâles, toujours plus longues... et ne les retirait pas! Oh! oh! oh ! au secours ! au secours! Elle ne voulait pas qu'il la touchât! Elle ne voulait pas qu'il la touchât! Il fallait lui couper les mains pour qu'il ne la touchât point! Et, une nuit, parce qu'elle avait cru le revoir, tombant tout à coup sur le tapis avec de la mousse rose aux lèvres, elle jeta un tel cri que Mme Laveleyne entendit, monta, cria: « Mignonne, mignonne, eh bien! qu'as-tu, qu'est-ce? qu'y a-t-il?» La jeune fille reprit possession d'elle-même, se domina, se dompta. Elle eut la force de répondre, en souriant presque : « Ce n'est rien, rien, c'est que j'ai eu peur, parce que la veilleuse s'est éteinte. Je vous demande bien pardon. Vous vous êtes levée, excusez-moi, je ne suis pas malade... c'est à cause de la veilleuse... » La vieille femme descendit, inquiète pourtant.
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Le lendemain, elle lit venir des médecins. Ils tombèrent d'accord sur ces points, que Liliane était faible de poitrine, anémique, hystérique peut-être, ordonnèrent du repos, des calmants, furent pa s'en allèrent. L'un d'eux avait parlé d'une lésion au cœur, possible, ■ — résultat peut-être de fatigues précoces ou d'un état d'angoisse, habituel. Mais cette phrase fut peu remarquée. Même Mme Laveleyne se rassura très vite. Les troubles nerveux de Liliane étaient dus sans doute à son changement d'existence. D'ailleurs, ils ne se reproduisirent pas. La nuit, la douce vieille prêtait l'oreille à cause d'un bruit, là haut? non, rien. En effet, elle ne pouvait rien entendre. La jeune fille, maintenant, dans la peur d'importuner Mme Laveleyne, prenait tous les soirs la précaution de tirer les rideaux, d'étendre des robes sur le tapis, de mettre du linge sous les portes, de boucher, avec des coussins, la cheminée, pour qu'aucun bruit ne pût sortir de la chambre où elle allait, elle le savait bien, si mal dormir, ne pas dormir du tout, où elle aurait peur, où elle serait sur le point de mourir et où, le jour venu, si elle n'était pas morte, elle verrait, accablée, éreintée comme d'avoir été battue par des bâtons de cauchemar, du sang, du sang caillé, à ses mains et sur l'oreiller, du sang encore, ici tout pâle, et, là, presque noir...
Mais elle se levait tout de suite, lavait ses mains, trempait dans l'eau la taie de l'oreiller, pour qu'on ne s'aperçût de rien, pour qu'on ignorât qu'elle était malade, qu'elle avait de si atroces nuits. El comme , tout le long du jour , elle était presque gaie, un peu nerveuse seulement, Mme Laveleyne ne s'alarmait pas outre mesure.
Ce fut surtout quand elle commença de penser à Faustin que Liliane souffrit.
Elle l'avait donc oublié? oui, d'abord, avec tout le reste, dans les joies reconquises de l'enfance. Puis, consciente, elle le détesta, comme elle détestait tous ceux qui avaient été mêlés à ses hontes de naguère. Est-ce qu'il n'avait pas été, lui aussi, le complice des fautes qu'elle avait commises, de tout ce mal dont elle avait été la coupable ? ah! il était pareil aux autres ; et elle le mêlait à eux, sans différences de souvenir, dans le même reproche et la même épouvante.
Mais, bientôt, il lui arriva de penser à lui, avec une sorte de choix ; elle le distinguait, le mettait à part. Ce furent, au commencement, de rares rêveries, que suscitait un hasard, ou le nom de Faustin prononcé par Mme Laveleyne. Puis elle songea à l'absent, d'elle-même, quelquefois, plus souvent, plus souvent encore. Il ne lui paraissait plus qu'il avait été semblable à tout le monde. Elle se rapp-,--
lait de lui des douceurs, des attendrissements, des respects même, que personne n'avait jamais
pour elle. Elle retrouvait, dans ces souvenirs, des ressemblances avec la bonté dont l'avait entourée Mme Laveleyne; en effet, c'était naturel qu'il tint d'elle, puisqu'il était son fils, — pas son mari, son fils ; un instinct avertissait Liliane que sa vieille amie, sa chère éducatrice , avec ses beaux cheveux blancs , doux comme l'indulgence et la résignation, ne pouvait être qu'une mère, même pour celui à qui on la croyait mariée. Et la tendresse qu'elle éprouvait pour Mme Laveleyne devenait peu à peu, à cause des presque mêmes gratitudes, de la tendresse pour Faustin.
Puis, enfin, jeune fille, elle pensa, mais d'une façon imprécise, l'âme comme éparse en des enchantements, qu'elle serait bien heureuse, la demoiselle de bonne famille, la demoiselle irréprochable, qui serait choisie par un homme tel que Faustin, qu'il épouserait, et qui vivrait longtemps, toujours, auprès de lui, dans une maison pareille à celle de la rue Notre-Dame-des-Champs, à côté d'une bonne mère comme Mme Laveleyne; même, on pourrait quitter Paris, aller en province, très loin, à la campagne, ne voir presque personne, voir seulement les gens qu'on aimerait ; et ce seraient de si doux soirs, la maman sommeillante sous
l' abat-jour de la lampe, plus blanche de la clarté,
eux. — qui, eux? eh! bien, Faustin! mais... l'autre?... elle ne savait pas... — eux se regardant à la dérobée, et riant un peu, et tout près de s'échapper dans l'appartement d'en haut quand la mère serait tout à fait endormie !
Une nuit, Mme Laveleyne fut éveillée en sursaut par un bouleversement de meubles qui se heurtent et heurtent le parquet. Elle se dressa, sauta du lit malgré sa douloureuse jambe, monta l'escalier, entra dans la chambre de Liliane, où celle-ci, tombée entre des chaises renversées, mordait ses doigts, mordait le tapis, « Non ! non!... Je ne peux pas... Faustin! Faustin ! Faustin! Ce n'est pas possible... je ne peux pas... je ne... peux pas... moi... être votre femme!... » Mais ces mots étaient si entrecoupés de râles, si pétris l'un dans l'autre par le claquement des dents, que la vieille femme ne les entendit pas nettement, tout d'abord ; elle en retrouva le sens, plus tard, dans la réminiscence de leurs sons. D'ailleurs le plus pressé c'était de secourir Liliane. Elle la souleva, la porta sur le lit, et, la servante descendue enfin, envoya chercher le docteur. Il accourut, mal réveillé, constata une aggravation des troubles cardiaques, émit l'hypothèse d'une crise due à quelque fâcheuse nouvelle, brutalement annoncée, se retira après avoir
ordonné une cuillerée, d'heure eu heure, de bromure de potassium.
Le lendemain, Liliane parut tout à fait remise : Mme Laveleyne ne fut plus troublée en ses hons sommeils, — sinon par la goutte, — soit que la jeune fille dormît bien, elle aussi, soit à cause de la précaution qu'elle prenait de boucher plus hermétiquement les ouvertures par où pouvaient sortir les bruits.
Elle ne dormait pas.
Ce lui était une obsession, à présent, la pensée du bonheur qu'aurait pu avoir une jeune fille digne de Faustin, mariée à Faustin; et ce lui était une rage, la pensée que ce bonheur n*avait pas été, ne pouvait pas être, ne serait jamais le sien! Hélas! elle le savait, elle ne pouvait pas se le cacher à elle-même, voici qu'elle aimait, si chastement, si tendrement, avec toutes les puretés, avec tous les espoirs, le malheureux homme qui était parti. Mais elle était une fille ! mais elle avait été la maîtresse de tout le monde ! mais elle avait fait avec des hommes, avec des femmes, des choses dont la possibilité, maintenant, lui apparaissait aussi monstrueuse qu'il le serait de manger de la fange à l'angle des sales chemins. Et, si elle revoyait Faustin, — ah! cela, c'était sûr, c'était bien sûr! — si elle revoyait Faustin,
elle se jetterait dans la rue par la première fenêtre qui se trouverait là !
Les lendemains, l'air paisible, elle tricotait avant le déjeuner, déjeunait, lisait le journal au dessert, allait au marché avec Madeleine, était une jeune demoiselle qui s'occupe du ménage, s'y entend très bien ; seulement elle montrait un peu trop de fébrilité parfois, surtout dans le remuement des doigts quand elle poussait les aiguilles.
Est-ce que Mme Laveleyne croyait au parfait repos de Liliane? non, elle avait avoué à Chêne voile ses inquiétudes à propos de la santé de l'enfant. Mais, les troubles qui ne lui échappaient point, elle persistait à les attribuer au bouleversement qu'avait dû produire, dans les nerfs deLiliane, si tourmentés naguère, le brusque passage d'un état d'exaspération en un état de calme. Pourtant, elle eut peut-être aussi le soupçon — confus, car elle s'entendait peu, tendre mais incomplète, mère qui ne fut jamais épouse ni amante, aux choses de l'amour, — que le souvenir de Faustin, enfin resurgi, était pour quelque chose dans les crises de Liliane. Aussi ne lui parlait-elle presque jamais de l'absent. Même elle n'avait fait aucune allusion aux lettres d'Egypte, reçues presque chaque jour. Cependant son fils serait à Paris avant la fin de la semaine. Elle était sûre de ce retour, qu'elle avait
autorisé; el le moment ne pouvait plus être reculé
d'avertir Liliane..
Après de menus propos de ménagère., M™" Laveleyne, d'une voix très bassej avec la crainte d'elle ivait quoi, dit, à demi-détournée :
— A propos, Faustin m'a écrit, il revient, nous le verrons dans trois ou quatre jours.
Liliane se dressa, les aiguilles tombées des mains, avec le cri de joie d'une entrée dans le paradis, et, pendant que ses mains se joignaient comme pour une action de grâces, il y avait sur toute sa mignonne face, où le sang monta, et dans ses yeux écarquillés, l'extase d'une petite dévote qui verrait un ange descendre d'un vitrail !
Mais elle songea qu'elle était une malheureuse créature, vilaine, sale, tachée de hontes, et que Mme Laveleyne était, enfin, la femme de Faustin, et que c'était horrible ce qui arrivait — d'autant plus horrible que c'était plus doux ; on la torturait, maintenant, avec du bonheur. Elle fondit en larmes dans un sanglot qui lui déchira le cœur et la poitrine et la gorge î Puis, elle se tut brusquement, s'immobilisa. Elle n'avait plus de sang aux joues, pareille à quelqu'un de mort qui se tiendrait debout.
— Mon enfant ! mon enfant !
Liliane se dégagea.
— Non... non... je vous prie... oh! je yous en prie... laissez... je ne suis pas malade..., j'ai tort, voilà tout... laissez... laissez...
Elle s'enfuit, monta dans sa chambre, tira la porte derrière elle, — d'un instinct de clore la pierre d'une tombe, — s'abattit sur le lit. Et elle mordait l'oreiller, et, dans les cris qu'elle étouffait en l'oreiller mordu, mordu, mordu encore, il y eut du sang, qui devint des caillots ; elle ne criait plus, elle était bâillonnée par son sang. Tout à coup elle se retourna, les yeux fixes, battit l'air de ses bras qui avaient l'air de chercher, comme des bras de noyé, une épave, glissa, tomba, longue, crispée, roide, fut sur le tapis comme un cadavre.
Mais, deux heures plus tard, elle descendit pour le dîner. Elle mangea peu, s'excusant. Sans doute c'était le soleil du printemps nouveau, au Luxembourg, qui lui avait fait du mal ; d'ailleurs, ce ne serait rien, ce n'était rien. Elle ajouta: « Vous m'avez dit, n'est-ce pas, que M. Laveleyne revenait ? — Oui, mon enfant. — Qu'il revenait dans trois jours? — Dans trois ou quatre jours. » La jeune fille eut le courage encore de dire : « Ah ! tant mieux, » en versant à boire à Mme Laveleyne. Ses mains ne voulaient pas trembler, elles tremblaient un peu cependant. Et la vieille femme demeurait interdite. Elle se sentait en présence
ROM w CONTEMPOR \I\
d'une espèce de trouble, dune espèo qu'elle ne pouvait pas comprendre, elle le savait bien. 11 lui sembla que le mieux était, maintenant que Faustin allait revenir, d'abandonner
Liliane à elle-même, de la laisser penser, éprouver, se résoudre, selon la nouvelle âme qui lui était venue. Cela regardait ceux qui s'aiment, de s'aimer. Elle avait fait tout le possible. — l'impossible même. Elle se sentait capable de dévouements encore, de dévouements plus cruels; mais il y avait des choses où elle n'entendait rien. Seulement, s'ils avaient du chagrin, elle les consolerait.
Le lendemain, le surlendemain, Liliane fut très calme, presque gaie. Même, gaie tout à fait. Elle racontait, près de la cheminée, les incidents des courses, avec Madeleine, chez les fournisseurs, disait comme on est volées, parlait des épiciers qui vendent à faux poids, et tricotait, tricotait les bas en laine de mérinos. Si bien que Mme Laveleyne ,. à cause de cette placidité, à cause de cette belle humeur, se sentit plus inquiète, comme d'un événement étrange qui allait surgir et qu'elle ne pouvait pas prévoir. « Vous n'êtes pas malade, au moins ? — Mais non ! mais non ! » La jeune fille souriait, offrait son front, souriait encore. Si Mme Laveleyne, tout à fait prise par la goutte maintenant, avait pu bouger, Liliane lui aurait proposé une
partie de volant. Et, après la lecture qu'elle faisait à haute voix, la jeune fille montait chez elle, s'assurait, en poussant les étoffes sous les portes, les coussins clans la cheminée, que, d'en bas, on ne pourrait rien entendre...
Le cri qu'elle jeta une nuit fut tel qu'il traversa les tentures, les parois, toutes les opacités. La servante sortit de son lit, à cause de ce cri terrible; et bien que la goutte lui ankylosât la jambe gauche, Mme Laveleyne glissa de sa couche, se traîna, les ongles aux murs, poussa la porte, monta, en geignant, l'escalier, entra chez Liliane, la vit assise sur le lit, les deux mains crispées dans les draps et regardant devant elle, avec les yeux hagards d'une folle ; elle avait aux deux coins de la bouche du sang rose, qui coulait comme des larmes.
— Mais allez donc chez le médecin ! cria Mme Laveleyne à la servante.
Puis, elle tomba sur le bord du lit. Son mal dans la jambe était tel qu'elle se serait évanouie si elle n'avait pas eu quelqu'un à soigner.
— Liliane! Liliane! qu'est-ce que vous avez? répondez !
Sur la pâleur du visage, sous les yeux fixes, un sourire, ou il y avait du sang, était terrible; et, dans un battement des lèvres, les regards au loin, si loin, si loin :
— Faustin! Faustin! il va... venir, bégayait
Liliane, il va venir... n'est-ce pas?... il vient...
— Non, pas encore. Il arrivera demain, ou ap demain. Je ne suis pas sûre. Il ne peut pas arriver dans la nuit. Voyez, le jour n'est pas levé.
Liliane cri-a:
— Il vient !
Puis, tout à coup, un bras autour de la tête de Mme Laveleyne, elle regarda la vieille femme dans les yeux et dit :
— Vous avez eu tort... parce que vous êtes trop bonne... tort... tort... ce n'était pas possible, ce que vous avez voulu... et vous m'avez rendue bien malheureuse... il aurait mieux valu me laisser où j'étais, comme j'étais... je serais morte... comme je meurs à présent... mais je n'aurais rien su... je n'aurais pas su que j'étais mauvaise, que j'étais affreuse... que je ne mérite rien, rien, rien, ni pitié, ni amour... Ah! mon Dieu, mourir... est-ce que je vais mourir?
Elle se jeta toute sur Mme Laveleyne, l'étreignit avec des bras, avec des ongles, qui, hors du tombeau, s'accrocheraient à la vie.
— Oh! j'ai si peur d'être morte! Madame! Madame! je ne veux pas être morte! Prenez-moi, emportez-moi dans votre chambre. Dans votre chambre je ne mourrai pas. Il y a ici, la nuit, des
gens, de vilaines gens, qui viennent me regarder, qui viennent me parler, qui me disent que je n'ai pas le droit de vivre... et Faustin aussi, me dira... Elle retomba sur l'oreiller, mais se redressa toute dès qu'elle l'eut touché, comme s'il lui avait brûlé les reins.
— Si... si... mourir! je veux bien... parce qu'il va venir... Je sais qu'il est tout près... et moi.... Madame, moi... voilà... ce n'est pas de ma faute... c'est de votre faute... je... je... ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!... Madame... moi... je l'aime!.. Vous entendez? je l'aime. Oh! vous ne pouvez pas savoir comme je l'aime. Alors, c'est affreux... puisqu'il est votre mari... et puisque, moi, je suis une... une fille, comme il disait...
Elle eut, un moment, cette colère :
— Qui est-ce qui vous demandait de venir me soigner, là-bas, chez moi, où j'étais tranquille ? je ne vous ai pas demandé de venir! Il y en a d'autres qui m'auraient soignée... aussi bien que vous... Berthe ou Landinier... mes camarades...
Elle sanglota désespérément.
— Oh! que je suis mauvaise, que je suis mauvaise! Oh! mon Dieu! dire que je vous dis cela, à vous. C'est tout ce que l'on m'a mis d'ignoble dans le cœur et dans la tête, qui remonte, qui sort... parce que je vais mourir! Oh (elle hurla) je vais mourir!
Mais, avant que Mme l.aveleyne eût pu proférer une parole, Liliane se calma, dit sourdement :
— Ça vaut mieux que je meure, ça vaut mieux... voyez-vous, des petites comme moi, ce n'est pas des femmes, et ce n'est pas des enfants... ce n'est rien... ça n'existe pas, même quand c'est vivant... Ce n'est pas de leur faute, n'est-ce pas?... c'est de la faute des gens qui les ont élevées... ils iront en enfer... eux... et les petites, non, n'est-ce pas? quand elles seront mortes... mortes ! mortes !
Ses dents claquèrent :
— ■ Je ne veux pas mourir! j'aime Faustin! il vient, je suis sûre qu'il vient! je l'aime ! vous savez Lien que je l'aime!... Oh! pardon... pardon... pardon!...
Et, retombée, il y eut un long silence. Elle avait les yeux clos, la bouche close. Mais du sang, des deux coins de la bouche, coulait comme deux larmes rouges. Enfin, sans ouvrir les yeux, elle entr'ouvrit la bouche :
— Voyez-vous, dit-elle, d'une voix qui venait de très loin, c'est vrai qu'il vaut mieux que je meure... et il le faut... et cane pourrait pas être autrement... les petits monstres, ça ne vit pas, même quand on les soigne très bien... et j'aimerais mieux mourir tout de suite, tout de suite!...
Ce fut encore le silence, ce silence presque
funèbre des chambres où on entendra bientôt le petit râle dos agonies commençantes.
— Faustin! jeta Liliane, d'une voix déchirée. Je ne veux pas le voir. Non, non, je ne veux pas le voir. Il ouvre la porte! il monte l'escalier! je ne veux pas le voir. Non, non, je l'aime... je ne veux pas le voir... je l'aime... j'ai honte! j'ai honte! Je vous dis qu'il est là! qu'il est là! qu'il monte! Mais vous ne l'entendez donc pas. Il va entrer! Mon Dieu! je l'aime ! oh! je veux mourir, avant !
Et elle se jeta vers le mur, pendant que s'ouvrait la porte. Faustin apparut, essoufflé, joyeux. « Maman ! » Mais Mme Laveleyne lui montra le lit où Liliane, pas morte encore, si près de l'être, râlait, râlait, tout doucement, si doucement...
Parce que Chènevolle, — venu pour s'informer du retour de Laveleyne, — avait appris la mort de Mlle Forli, il y eut assez de monde au cimetière Montparnasse, l'après-midi de l'enterrement. C'était un vilain jour de printemps. Une ressemblance d'elle, cette jeune saison, triste, avec de la boue. Les fraîches feuilles des arbres, quelques oiseaux pépiant au-dessus des tombes, égayaient peu la maussaderie pluvieuse du temps. Mais les gens de théâtre sont volontiers fidèles aux rendezvous mortuaires. Martinelli, en deuil, — les che-
>irs — s'avança, suivi de .-on troup< tout' grès, toutes les o
offre leurs os ou de le
attendries. Cassin, le coude à l'épaule de la p< Marcelle, larmoyait; Cahuzac, qui sortait de Sainte-Pélagie, non sans la probabilité d'aller à Clairvaux, affectait. — tandis que le prêtre offrait le goupillon au-dessus du cercueil descendu, — l'air de l'homme sceptique, d'ailleurs poli à l'égard du stère, que la mort inquiète peu. Ah! bien oui. Mais il avait la colique. Puis, après les couronnes posées au bord de la fosaJ, et deux ou trois bouquets de violettes, tous petits, jetés en se détournant sous la voilette par des amitiés qui ne veulent pas être remarquées, il n'y eut plus là, — avec les fossoyeurs commençant la besogne sérieuse, — qu'us homme adossé, parmi tant de tombes, a un et. un peu plus loin, une femme adossée aussi à une pierre droite.
C'étaient Faustin Laveleyne et Berthe.
Seuls, ils se regardèrent, puis s'en allèrent chacun par une allée différente, emportant peut-être une pitié, l'un de l'autre...
Et Faustin s'en retourna vers sa maison. Les gens qui passaient à côté de lui n'auraient pas pu deviner que cet homme, depuis deux jours, subissait la plus épouvantable douleur qu'eût jamais
portée un homme. Liliane ! Liliane! mon- ' morte! Liliane! dans le trou, Liliani pâle, il semblait calme.
nient, .les crispations de la ]>ouehe et l'ei ment dune dent dans la lèvre; même il avait
ice de sourire, en regardant les gei son œil était celui d'un fou, qui n'est pas méchant, qui peut-être le sera tout à l'heure ! i allait, vers chez lui, à pied. Une chose aurait pu attirer l'attention, c'est que, par instants.il avait l'air de parler tout bas, avec des lèvres pn muettes; comme un homme qui répète un mot. obstinément. Le nom de Liliane ? sans doute. Non, pas ce nom-là, un autre nom, un nom terrible... qui signifiait... quoi? tous les désastres. Et il allait. Mais, près de sa porte, il parut changer de résolution, comme quelqu'un qui se souvient d'une course à faire, et la fera avant de rentrer. 11 tourna vers la droite, suivit la longue rue dans la direction de la Seine. Il avait cheminé, autrefois, bien triste aussi, de ce côté, vers l'eau, vers l'eau, vers l'eau profonde, un soir d'azur et d'étoiles. En marchant, il disait entre ses dents : « Klotz! Klotz! Klotz ! > Il mordillait ce mot comme on fait d'un noyau dur qu'on ne peut pas casser: « Klotz! Klotz! » Quelquefois : « L'oncle Jaime avait raison... raison... » Puis: « Klotz! Klotz! » Et il hâtait le pas. Mais
une voix, dans le jour triste : « Faustin ! o C'était M1"" Laveleyne, qui l'avail attendu derrière la grille, L'avait suivi, malgré la goutte, le rejoignait, si douloureuse, en se traînant le long des murs. Il songea que l'oncle Jaime avait eu raison de se tuer, mais que Mme Laveleyne avait raison aussi, elle, de ne pas vouloir vivre seule, toute seule, et désespérée. Et il s'approcha d'elle. Elle lui prit le bras. Ils retournèrent, en silence, vers la maison. Justement, c'était bientôt l'heure du dîner; il ne serait pas en retard, aujourd'hui.