‹ La femme et l'amourChapitre 1 sur 3 · La femme et l'amour · texte numérisé non relu

La femme et l'amour

Les deux objets sur lesquels Balzac a concentré le plus fortement son attention sont à coup sûr la Femme et V Amour. Rien qui présentât plus d'attirance pour son imagination débordante, pour son sens magique de l'observation, pour sa sensibilité presque féminine, pour cette passion, ce délire de la sentimentalité qu^il avait empruntée au romantisme et qui Va toujours tenaillé.

On ne parle vraiment bien des femmes que lorsqu'on les aime beaucoup. Balzac les adorait — et d'autant mieux qu'il n'avait jamais été envahi par elles, qu^ elles ne Pavaient jamais fait beaucoup souffrir. Les véritables amants, comme les jaloux et les exclus de l'amour, portent au cœur une plaie trop profonde pour

La Femme et VAmovr

parler comme il faut de celles qui les torturent. Ou ils les encensent et c'est une adoration sans nuances, presque inconsciente et banale, qui ne nous apprend rien. Ou ils les exècrent, et ils les raillent et s'en vengent de quelque façon, ai/ant toujours, lorsqu'ils parlent d'elles, ce sourire sarcaslique et « retourné > de Vhomme qui a beaucoup souffert et qui se souvient trop. Mauvaises conditions pour observer, sinon avec impartialité, du moins avec fruit.

Balzac, au contraire, était un homme de lettres avant d'être un amant et tout s'effaçait pour lui lorsqu'il s'aqissait de la Comédie Humaine. Croil-on que s'il eût aimé véritablement sa M"^'^ Ilanska, il n'eût pas tout lâché pour courir au fond de la Pologne à la recherche de sa belle étrangère ?... Le cœur humain est trop petit pour contenir à la fois deux grandes passions ou deux grandes haines. L'âme de Balzac vouée tout entière à l'art et à l'œuvre à réaliser ne pouvait se détacher entièrement de son objet.

D'autre part, sa sensibilité aiguë

Introduction

et surtout sa prodigieuse imagination qui lui permettait de se représenter avec une force extraordinaire les états d^àme les plus opposés à ceux de son tempérament, Vincitaient à sonder cet éternel mystère féminin qui l'attirait et l'effrayait à la fois. Enfin son sens social si averti lui avait depuis longtemps suggéré l'importance capitale des problèmes de l'Amour et du rôle de la Femme dans la société actuelle comme dans les siècles disparus.

Incité à réfléchir profondément sur ces questions, il en avait tii'é, comme il faisait toujours en pareil cas, à la fois des observations sociales immenses et des traits de mœurs particuliers, de véritables articles de code et de piquantes notations. Et, de fait, Von trouvera ici des pensées qui ne dépareraient pas V œuvre du plus grave moraliste ou du législateur le plus aride, comme on notera aussi des observations qui semblent croquées pour un Keepsake ou pour un de ces petits journaux du boulevard ainsi qu'il en fleurissait alors.

Entre les deux manières , personne

La Femme et V Amour

rChésilera. Les remarques pittoresques de Balzac sont toujours curieuses, quelquefois amusantes, mais elles empruntent un ton forcé au milieu des graves préoccupations sociales qui les environnent. Bien ici de ce tour à la Stendhal, primesautier et amusé de tout, dont on raffole ou qu'on exècre, mais qui ne laisse jamais indifférent.

Il y a de la contrainte dans le rire de Balzac lorsquHl n'est pas énorme et qu'il aspire à être piquant. Il n^y en a nullement dans sa gravité émue lorsqu''il se penche vers le monde, dans le domaine immense de l'amour où règne la beauté féminine, pour en tirer des vérités morales ou sociales. Jamais alors cet esprit profond et généralisateur au suprême degré n aperçoit avec plus de clairvoyance les principes, les idées, les sentiments qui forment la hase ou qui circulent à travers la femme, le mariage ou la famille.

Défenseur acharné de V institution du mariage, défenseur passionné de Vintégrilé de la famille, défenseur toujours zélé du respect de la femme,

Introduction

Balzac note, cependant, avec autant d'impartialité, les tares ou les défauts de ces institutions et de ces êtres.

Sa science de la vie lui révèle sans cesse les modalités et les réfractions que Vexistence apporte aux idées pures, — et voilà qui constitue à la fois son suprême mérite et sa grande force.

Cet esprit pur ne pense pas comme un esprit pur, ce moraliste aux idées arrêtées n^ordonne pas implacablement, ce psychologue aux vues nettes et presque divinatoires n'agit pas comme une machine à idées pour qui le monde extérieur n'existe point.

Bien au contraire, la vie l'oblige incessament, par Vexpérience qu'il en retire, à modifier ses opinions premières. Sans cesse il modèle sur elle ses propres conceptions, sachant bien qu'il n'est de vérité que dans la na~ ture et appliquant tout son effort à la pénétrer un peu plus.

Cette « adaptation » continue de ses idées premières à la matière vivante l'avait amené, peu à peu,àconcevoir plutôt des individualités qu'un type unique. Ce sont plutôt les fem-

10 /.(■) Femme cl i Amollî-

mes que la Femme qu'il étudie. On trouvera en somme ici assez peu de pensées d'une vérité universelle. On trouvera surtout des observations SO' ciales faites d'après des modèles rencontrés,la généralisation de certains traits de mœurs perçus dans des individus. Et c'est ce qui donne à ces pensées un attrait particulier : on soupçonne que chacune aétéextraite de la matière vivante, vue et ob' servée, et non point des chimères d'un cerveau trop inventif. C'est pour ce motif aussi qu'elles doivent nous agréer : elles sont à la fois pour nous matière à réflexions morales et point de départ d'observations nouvelles que nous pouvons contrôler par un regard jeté sur le monde. Ne sont-elles point, dès lors, un instrument excellent pour nous apprendre à nous développer nousmêmes en regardant comment se développent les autres? Et que pourrions-nous demander de plus à un recueil de pensées d'être à la fois un guide et un miroir ?. ..

Jules Bertaut.

Lk FEMME

La femme est une sainte et belle créature, mais presque toujours incomprise, et presque toujours mal jugée parce qu'elle est incomprise.

La femme a cala de commun avec l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent.

L'instinct, chez les femmes, équivaut à la perspicacité des grands hommes.

12 La Femme et VAmour

Les femmes ont des pressentiments dont la justesse tient du prodige. Pourquoi, en général, tremblent-elles plus qu'elles n'espèrent quand il s'agit des intérêts de la vie? Pourquoi n'ont-elles de foi que pour les grandes idées de l'avenir religieux ? Pourquoi devinent-elles si habilement les catastrophes de fortune ou les crises de nos destinées?

Peut-être le sentiment qui les unit à l'homme qu'elles aiment leur en fait-il admirablement peser les forces, estimer les facultés, connaître les goûts, les passions, les vices, les vertus...

Tout en elles vibre à l'unisson des grandes commotions morales. Ou elles sentent, ou elles voient.

Ordinairement la femme sent, jouit et juge successivement : de là trois âges distincts, dont le dernier coïncide avec la triste époque de la vieillesse.

La littérature et la politique sont aujourd'hui ce qu'était autrefois la dévotion pour les femmes, le dernier asile de leurs prétentions.

Quand les femmes peuvent apprécier les qualités morales, elles en ont fini avec les dehors, et elles sont vieilles.

Il y a cela d'admirable chez les femmes, qu'elles ne raisonnent jamais leurs actions blâmables, le sentiment les entraîne; il y a du naturel même dans leur dissimulation, et c'est chez elles seules que le crime se rencontre sans bassesse : la plupart du temps, elles ne savent pas comment cela s^est fait.

L'amitié des femmes est de beaucoup supérieure à leur amour.

14 La Femme el l'Amour

Ce qu'il y a de plus rare chez une femme est une certaine gaieté qui n'altère point la tendresse.

Un homme, quelque malicieux qu'il puisse être, ne dira jamais des femmes autant de bien ni autant de mal qu'elles en pensent elles-mêmes.

A toutes les fantaisies des femmes, les g-ens habiles doivent d'abord dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant l'exercice de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs résolutions et leurs sentiments.

Le cœur d'une femme de vingtcinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de dix-huit que celui de la femme de quarante n'est celui de

la femme de trente ans. Chaque âge crée une femme nouvelle.

Telle femme incapable de se rappeler les événements les plus graves se souviendra toute sa vie des choses qui importent à ses sentiments.

La femme vit pour le sentiment, là où l'homme vit pour l'action. Or, le sentiment peut à tout moment faire d'une petite misère soit un grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.

Sentir, aimer, souffrir, se dévouer sera toujours le texte de la vie des femmes.

La femme n'est égale à l'homme qu'en faisant de sa vie une conti-

nuelle offrande, comme celle de l'homme est une perpétuelle action.

La nature donne alternativement à la femme une force particulière qui l'aide à souffrir, et une faiblesse qui lui conseille la résignation.

Il suffît d'une résistance quelconque pour qu'une femme désire la vaincre.

Les femmes aiment à faire des prodiges, à briser les rochers, à fondre les caractères qui paraissent être de bronze.

La vertu des femmes est peut-être une question de tempérament.

Méfiez-vous d'une femme qui parle de sa vertu.

La femme la plus vertueuse peut être indécente à son insu.

Une femme vertueuse a dans le cœur une fibre de plus ou de moins que les autres femmes: elle eststupide ou sublime.

Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n'est jamais chaste.

Moins les femmes ont de vêtements, plus elles déploient de pudiques noblesses.

l^a Femme et r Amour

Peu de femmes connaissent la volupté des douleurs entretenues par le désir ; c'est une des magnifiques passions réservées à l'homme.

Quand deux amies peuvent se tuer réciproquement et se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent le spectacle touchant d'une harmonie qui ne se trouble qu'au moment où l'une d'elles a, par mégarde, lâché son arme.

Une jeune fille séduite est comme une fleur qu'on a cueillie ; mais la femme coupable est une fleur sur laquelle on a marché.

Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n'en ont aimé.

En toute espèce de crise, une femme est en quelque sorte grosse d'une certaine quantité de paroles ; et quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose incomplète.

Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui sont heureux d'être auprès d'elles, et qui ne pensent jamais à demander sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont, sous ce rapport, le flair du chien qui, dans une compagnie, va droit à l'homme pour qui les bêtes sont sacrées.

Rien n'attriste plus une femme que le froissement de ses vanités: je n'ai vu nulle part une femme mal mise être aimable et de bonne humeur.

Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé de tout leur éclat, et qui leur donne un éternel souvenir auquel elles reviennent complaisamment.

Toutes les femmes ont une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font irrésistiblement admirer. On en voit qui, dans les salons, passent leur vie à regarder la dentelle de leur chemisette et à remettre en place les épaulettes de leurs robes, ou bien à faire jouer les brillants de leur prunelle en contemplant les corniches.

Envieux, pauvres, souffrants, quand vous voyez au bras des femmes ces serpents d'or à têtes de diamant, ces colliers, ces agrafes, dites-vous que ces vipères mordent, que ces colliers ont des pointes venimeuses, que ces

liens si légers entrent au vif dans ces chairs délicates. Tout ce luxe se paie.

Une femme honnête a moins de quarante ans.

Une femme honnête est essentiellement mariée.

Une femme qui fait la cuisine dans son ménage n'est pas une femme honnête.

Une femme honnête est celle que l'on craint de compromettre.

Une femme honnête doit avoir une existence pécuniaire qui permette à son amant de penser qu'elle ne lui

La Femme el l Amour

sera jamais à charge d'aucune manière.

J'imagine que les femmes dites vertueuses doivent être souvent la proie de ces tourbillons de folie, de désirs et de passions qui s'élèvent en nous malgré nous. De tels rêves ne sont pas sans charmes : ne ressemblent-ils pas à ces causeries du soir, en hiver, où l'on part de son fo^'Cr pour aller en Chine? Mais que devient la vertu pendant ces délicieux voyages où la pensée a franchi tous les obstacles?

Les femmes sans âme n'ont rien de moelleux dans leurs gestes.

Les femmes froides, frêles, dures et minces, ces femmes dont le cou offre une attache osseuse qui leur donne une va"ue ressemblance avec

la race féline, ont l'âme de la couleur pâle de leurs yeux clairs, gris ou verts ; aussi, pour fondre, pour vitrifier ces cailloux, faut-il des coups de foudre.

Les femmes ont un inimitable talent pour exprimer leurs sentiments sans employer de trop vives paroles; leur éloquence est surtout dans l'accent, dans le geste, l'attitude et les regards.

Le visage de la femme a cela d'embarrassant pour les observateurs vulgaires, que la différence entre la franchise et la duplicité, entre le génie de l'intrigue et le génie du cœur, y est imperceptible.

L'homme doué d'une vue pénétrante devine ces nuances insaisissables que produisent une ligne plus

24 La Femme et l'Atiiour

OU moins courbe, une fossette plus ou moins creuse, une saillie plus ou moins bombée ou proéminente.

Les femmes sont habituées, par je ne sais quelle pente de leur esprit, à ne voir dans un homme de talent que ses défauts, et dans un sot que ses qualités; elles éprouvent de grandes sympathies pour les qualités du sot, qui sont une flatterie perpétuelle de leurs propres défauts, tandis que l'homme supérieur ne leur offre pas assez de jouissances pour compenser ses imperfections.

Dans les classes inférieures, la femme est non seulement supérieure à l'homme, mais encore elle le gouverne presque toujours.

Quand il a des filles, un père de famille ne doit pas plus laisser in-

troduire un jeune homme chez lui sans le connaître, que laisser traîner des livres et des journaux sans les avoir lus. L'innocence des filles est comme le lait que font tourner un coup de tonnerre, un vénéneux parfum, un temps chaud, un rien, un souffle même.

Une mère élève sévèrement sa fille, la couvre de ses ailes pendant dix-sept ans, et, dans une heure, une servante détruit ce long et pénible ouvrage quelquefois par un mot, souvent par un geste !

Quelque puissantes que soient et les lois de la famille et les cordes religieuses, il est des Julies d'Etanges, des Clarisses, des âmes remplies comme des coupes trop pleines et qui débordent sous une pression divine.

Lit Femme et l'Amour

Les femmes d'esprit ne s'abusent jamais sur elles-mêmes ; elles comptent leurs rides ; elles assistent à la naissance de la patte d'oie ; elles voient poindre leurs grains de millet ; elles se savent par cœur, et le disent même trop par la grandeur de leurs efforts à se conserver.

La dévotion cause une ophtalmie morale. Par une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont stupides sur beaucoup de points.

Quel homme, quel caractère résiste à la vue d'un visage amoureusement hypocrite, et à une remontrance catégorique opposée aux moindres volontés ? Quel parti prendre contre une femme qui se sert de votre passion pour protéger son insensibilité, qui semble résolue à rester doucement inexorable, se prépare à jouer

2? La Femme et VAmonr

le rôle de victime avec délices, et regarde un mari comme un instrument de Dieu, comme un mal dont les flagellations lui évitent celles du purgatoire ?

Ces pauvres dévotes sont désespérantes dans leurs toilettes. Le manque de goût est un des défauts qui sont inséparables de la fausse dévotion.

Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes pour les mauvais sujets, en s'étonnantdece goût qu'ils croient opposé à la vertu chrétienne... Comment n'a-t-on pas vu que ces nobles créatures, réduites, par la rigidité de leurs principes, à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement désirer un mari de haute expérience pratique. Les mauvais

sujets sont de grands hommes en amour.

Une pente naturelle à l'esprit humain fait souvent une débauchée de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une femme légère ; la loi des contrastes est sans doute la résultante de la loi des similaires.

Le glas de la haute société sonne, et le premier coup est le mot moderne de femme comme il faut...

Cette femme, sortie des rangs de la noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, est l'expression du temps actuel, une dernière image du bon goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction réunis, mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y aura pendant longtemps des femmes comme il faut, envoyées parl'opinion publique dans une haute chambre féminine, et qui seront pour le beau sexe ce qu'est le gentleman en Angleterre.

L'esprit de cette femme est le

Ln Femme 31

triomphe d'un art tout plastique.

Vous ne saurez pas ce qu'elle a dit, mais vous serez charmé. Elle aura hoché la tête ou gentiment haussé ses blanches épaules ; elle aura doré une phrase insignifiante par le sourire d'une petite moue charmante, on aura mis l'épigramme de Voltaire dans un hein ! dans un ah ! dans un et donc ! Un air de tête sera la plus active interrogation; elle donnera la signification au mouvement par lequel elle fait danser une cassolette attachée à son doigt par un anneau.

Autrefois, une femmepouvaitavoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame ; mais aujourd'hui, fûtelle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient ja-

mais être ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut.

Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir leurs torts en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par un petit savonnage ; vous les saviez noires, elles deviennent en un moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bien heureux de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible.

Une femme à la mode et un homme du pouvoir sont deux analogies ; mais à cette différence près

que les qualités par lesquelles un homme s'élève au-dessus des autres le grandissent et font sa gloire, tandis que les qualités par lesquelles une femme arrive à son empire d'un jour sont d'effroyables vices.

Une femme qui a l'âme élevée, le goût pur, un esprit doux, le cœur richement étoffé, qui mène une vie simple n'a pas une seule chance d'être à la mode.

La femme à la mode ne sent rien ; sa fureur de plaisir a sa cause dans une envie de réchauffer sa nature froide ; elle veut des émotions et des jouissances, comme un vieillard se met en espalier à la rampe de l'Opéra.

La femme à la mode n'est plus une femme ; elle n'est ni mère, ni

épouse, ni amante ; elle est un sexe clans le cerveau, médicalement parlant.

A Paris, et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme ; elle vit d'encens, de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admirable n'est rien si elle n'est admirée ; un amant, des flagorneries, sont les attestations de sa puissance. Qu'est-ce qu'un pouvoir inconnu ? Rien. Supposez la plus jolie femme seule dans le coin d'un salon, elle y est triste.

Pourquoi les jeunes gens commencent-ils par aimer des femmes d'un certain âge ?.-. Un adulte ressembletrop aune jeune femme pour qu'une jeune femme lui plaise. Une telle passion frise la fable de Narcisse. Outre cette répugnance, il y a, je crois, entre eux, une inexpérience mutuelle qui les sépare. Il est enfin très naturel à la jeunesse de se jeter sur les fruits, et 'l'automne de la femme en offre d'admirables et de très savoureux...

Je ne crois pas qu'on puisse jamais les oublier, pas plus qu'on n'oublie ce qui est grand, sublime. Une jeune femme a mille distractions, ces femmes-là n'en ont aucune ; elles n'ont ni amour-propre, ni vanité, ni petitesse ; leur amour, c'est

la Loire à son embouchure ; il est immense, il est grossi de toutes les déceptions, de tous les affluents de la vie.

Les femmes de trente ans connaissent tout le prix de l'amour et en jouissent avec la crainte de le perdre ; alors leur âme est encore belle de la jeunesse qui les abandonne, et leur passion va se renforçant toujours d'un avenir qui les effraie.

A un certain âge seulement, certaines femmes choisies savent seules donner un langage à leur attitude.

Est-ce le chagrin, est-ce le bonheur qui prête à la femme de trente ans, à la femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance éloquente ? Ce sera toujours une vivante énigme que chacun interprète au gré de ses désirs, de ses espérances ou de sou système.

La courtisane est une institution si elle est un besoin.

L'amour d'une courtisane cache, entre mille attraits, un hameçon lancéolé qui pique surtout l'âme des artistes. Ces passions, inexplicables pour la foule, sont parfaitement expliquées parcette soif du beau, idéal qui distingue les êtres créateurs.

N'est-ce pas créer que de purifier un pareil être ? Quel allèchement que de mettre d'accord la beauté morale et la beauté physique I Quelle jouissance d'orgueil si l'on réussit !

Ces alliances, illustrées d'ailleurs par l'exemple d'Aristide, de Socrate,

38 La Femme el V Amour

de Platon, d'Alcibiade, de Céthégus, de Pompée, et si monstrueuses aux yeux du vulgaire, sont fondées sur le sentiment qui a porté Louis XIV à bâtir Versailles, qui jette les hommes dans toutes les entreprises ruineuses : convertir les miasmes d'un marais en un monceau de parfums entouré d'eaux vives... Enfin, c'est l'art qui fuit irruption dans la morale.

L'humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences qui en remontrent aux anges.

Les fortunes détruites sont les chevrons des courtisanes.

Les filles sont des êtres essentiellement mobiles, qui passent sans raison de la défiance la plus hébétée à une confiance absolue. Elles sont,

Z,a Femme 39

SOUS ce rapport, au-dessous de l'animal. Extrêmes en tout, dans leurs joies, dans leurs désespoirs, dans leur religion, dans leur irréligion, presque toutes deviendraient folles si la mortalité qui leur est particulière ne les décimait, et si d'heureux hasards n'élevaient quelques-unes d'entre elles au-dessus de la fange oiî elles vivent.

Il 6'élève tous les jours à Paris cent et quelques passions qui se prouvent par des raretés que les reines n'osent pas se donner, et qu'on offre, à genoux, à des filles. Sans ce petit détail, une honnête bourgeoise ne comprendrait pas comment une fortune se fond entre les mains de ces créatures. Après tout, leur fonction sociale, dans le système fouriériste, est peut-être de réparer les malheurs de l'avarice et de la cupidité ; leurs dissipations sont peutêtre, au corps social ce qu'un coup de lancette est pour le corps pléthorique.

La femme forte ne doit être qu'ua symbole ; elle effraie à voir en réalité.

Les femmes célèbres ont comme une vague similitude avec l'homme ; elles n'ont ni la souplesse, ni l'abandon des femmes que la nature a destinées à la maternité ; leur démarche ne se brise pas par un mouvement doux. Cette observation est comme bilatérale : elle a sa contrepartie chez les hommes, dont les hanches sont presque semblables à cellesdes femmes quand ils sont fins^ astucieux, faux et lâches.

Si ce mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de blâme, on pourrait dire que George Sand a créé le Sandisme, tant il est vrai que, moralement parlant, le bien est presque toujours doublé d'un mal. Cette lèpre sentimentale a gâté beaucoup de femmes, qui, sans leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le sandisme a cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée faisant porter ses prétendues supériorités sur des sentiments méconnus, elle est en quelque sorte le bas-bleu du cœur : il en résulte alors moins d'ennui, l'amour neutralisant un peu la littérature.

En France, il est extrêmement rare, pour ne pas dire impossible, de rencontrer les trente fameuses perfections décrites envers persans sculptés, dit-on, dans le sérail, et qui sont nécessaires à une femme pour être extrêmement belle. En France, il n'y

a pas d'ensemble, il y a de ravissants détails.

On se repaît en France si principalement de la tête des femmes que les belles têtes font longtemps vivre les corps déformés.

Quand une Française aime, elle se métamorphose; sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer son amour; sa vanité si dangereuse, elle l'immole, et met toutes ses prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines, les amitiés de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités expérimentées de l'homme d'affaires; elle étudie le code; elle comprend le mécanisme du crédit, et séduit la caisse d'un banquier; étourdie et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui

L,j Femme 43

révèle dans les plus légers détails un amour infini.

Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de vanité, personnelles, coquettes, froides, il est sûr que quand elles aiment réellement elles sacrifient plus de sentiments que les autres femmes à leurs passions; elles se grandissent de toutes leurs petitesses et deviennent sublimes.

A Paris, il existe plusieurs espèces de femmes : il y a la duchesse et la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme du ministre qui est ministre et la femme du ministre qui ne l'est plus; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche de la Seine ; mais en province, il n'y a qu'une femme, et cette pauvre femme est la femme de province.

Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soit à son début une jeune lille née dans un département quelconque, si elle se marie en province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province.

Inférieure comme femme, une femme de province est encore inférieure par son mari.

Il en est du parler, des façons, du langage et des idées, comme du sentiment; l'esprit se rouille aussi bien que le corps, s'il ne se renouvelle pas dans le milieu parisien; mais ce en quoi la vie de province se signe le plus est le geste, la démarche, les mouvements, qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une atmosphère sans accidents, sans transitions; elle n'a rien à éviter, elle

va comme les recrues dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des obstacles; car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province, où elle est connue^ où elle est toujours à sa place et où tout le monde lui fait place. La femme perd alors le charme de l'imprévu.

Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque; si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent; mais la femme de province, jamais !.., De là ces tournures grotesques, ces maigreurs effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée, et qui étonnent quand une femme de province se produit à Paris ou devant des Parisiens.

N'est-il pas dur à tout âge, surtout pour une femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, que des sensations gracieuses ? Aussi le regard d'une vieille fille est-il toujours oblique, moins par modestie que par peur et honte. Ces êtres ne pardonnent pas à la société leur position fausse, parce qu'ils ne se. la pardonnent pas à eux-mêmes. Or il est impossible à une personne perpétuellement en guerre avec elle ou en contradiction avec la vie de laisser les autres en paix et de ne pas envier leur bonheur.

L'imagination la plus alerte est encore au-dessous de l'activité que donne le soupçon à l'esprit d'une vieille fille. Dans ce cas, la vieille fille l'emporte sur les politiques, les avoués et les notaires, sur les escompteurs et sur les avares.

Les vieilles filles ont en amour les idées platoniques exagérées que pro* fessent les jeunes filles de vingt ans: elles ont conservé les doctrines absolues comme tous ceux qui n'ont pas expérimenté la vie, éprouvé combien les forces majeures sociales modifient, écornent et font faillir ces belles et nobles idées.

Une jolie femme ne veut rien de laid autour d'elle. Ce qui la distingue entre toutes les femmes est le sentiment de l'homogénéité, l'un des besoins les moins observés de notre nature, et qui conduit les vieilles filles à ne s'occuper que de vieilles choses.

Certaines vieilles filles atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe, en consacrant tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la figure de la femme en renonçant aux récompenses de sa destinée et en n'acceptant que les peines. Elles vivent alors exténuées de la splendeur de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la tête devant leurs traits flétris. M"« de Sombreuil n'a été ni femme ni fille ; elle fut et sera toujours une vivante poésie.

Le cœur d'une mère est un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon.

Beaucoup de femmes sont plus amantes que mères, comme la plupart sont meilleures mères que bonnes femmes. Ces deux sentiments, l'amour et la maternité^ développés comme ils le sont par nos mœurs, se combattent souvent dans le cœur des femmes ; il y en a nécessairement un qui succombe quand ils ne sont pas égaux en force, ce qui fait de quelques femmes exceptionnelles la eloire de notre sexe.

Le sourire est l'apanage, la langue, l'expression de la maternité.

Quand une femme revient de la nourriture de son premier enfant à la vie ordinaire, elle reparaît charmante ; elle retourne au monde embellie. Si cette phase de la maternité rajeunit les femmes d'un certain âge, elle donne aux jeunes une splendeur pimpante, une activité gaie, un hrlo d'existence, s'il est permis d'appliquer au corps le mot que l'Italie a trouvé pour l'esprit.

Le sentiment maternel est si large dans les cœurs aimants qu'avant d'arriver à Tindifférence une mère doit mourir en s'appuj'ant sur quelque grande puissance, la religion ou l'amour.

Les femmes qui sont exclusivement mères ne s'attachent-elles pas plus par des sacrifices que par des plaisirs?

L'amour est le plus joli larcin que la société ait su faire à la nature ; mais la maternité, n'est-ce pas la nature dans sa joie?

L'abdication d'une mère est un acte épouvantable ou sublime.

Si la femme a l'adorable privilège d'étendre sa maternité sur toute la vie de son enfant, n'est-ce pas aux rayonnements de sa conception morale qu'il faut attribuer cette divine persistance du sentiment ? Quand l'enfant n'a pas eu l'âme de sa mère pour première enveloppe, la mater-

nité cesse alorsdansson cœur, comme elle cesse chez les animaux.

L'amour a encore son ésifoïsme à lui, l'amour maternel n'en a plus.

DE UAMOIJR

L'amour n'est peut-être que la recoQuaissance du plaisir.

L'amour est un faux-monnayeur qui change continuellement les gros sous en louis d'or, et qui souvent fait de ses louis des gros sous.

L'extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses liens corporels; tandis que, dans l'extase amoureuse, se confondent, s'unissent et s'embrassent les forces de nos deux natures.

Parler d'amour, c'est faire l'amour.

La carte moderne du pays du Tendre n'est pas une conception aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Cette carte se regrave de siècle en siècle avec d'autres noms, et mène toujours à la même capitale.

L'amour vrai règne surtout par la mémoire. La femmequi ne s'est gravée dans l'âme ni par l'excès du plaisir ni par la force du sentiment, celle-là peut-elle jamais être aimée ?

La plus grande erreur que puissent commettre les hommes est de croire que l'amour ne réside que dans ces moments fugitifs qui, selon la magnifique expression de Bossuet, ressemblent, dans notrô vie, à des clous semés sur une muraille ; ils

Dp. l'Amour 55

paraissent nombreux à l'œil ; mais qu'on les rassemble, ils tiendront dans la main.

Ah 1 Vive l'amour dans la soie, sur le cachemire, entouré des merveilles du luxe qui le parent merveilleusement bien, parce que lui-même est un luxe peut-être.

Les amants ignorent la pudeur.

Le reste du monde a la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux amants.

Il arrive souvent que la possession tue les plus immenses poèmes du désir, aux rêves duquel l'objet possédé répond rarement.

Tant que l'amour recule devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être infini.

L'homme va del'aversion à l'amour ; mais quand il a commencé par aimer et qu'il arrive à l'aversion, il ne revient jamais à l'amour.

L'amour qui économisen'est jamais le véritable amour.

Une bouderie rentrée est un poison mortel.

Plus on juge, moins on aime.

Je n'aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi profond

De l'Amour 57

que celui contenu dans le mot j'aime.

L'estime, la considération, les égards s'obtiennent, disparaissent, reviennent ; mais quant à l'amour, on le prêcherait mille ans qu'on ne le ferait pas renaître.

Un grand amour est un crédit ouvert à une puissance si vorace que le moment de la faillite arrive toujours.

Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se séparent plus vite qu'ils ne se sont liés.

Le véritable amour est éternel, infini, toujours semblable à lui-même; il est égal et pur, sans démonstrations

5S La Femme cl VAmoiir

violentes ;il se voit en cheveux blancs toujours jeune de cœur.

L'amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir.

L'amour a ses grands hommes inconnus, comme la guerre a ses Napoléons, comme la poésie a ses André Chéniers, et comme la philosophie a ses Descartes.

L'amour a son blason.

L'amour a ses intuitions, comme le génie a les siennes.

De l'Amour 59

Une grande espérance prouve un grand amour.

Aimer et se faire aimer sont deux choses bien différentes.

Un dévouement absolu, la foi sans bornes, un amour insensé, toutes ces richesses d'un cœur aimant et vrai ne sont rien, elles servent à aimer et ne font pas qu'on soit aimé.

En amour, il n'y a rien de plus persuasif qu'une courageuse bêtise.

L'amour aura toujours plus d'esprit à lui seul que tout le monde.

En amour, toute âme mise à part,

60 La, Femme el VAmoiir

la femme est comme une lyre qui ne livre ses secrets qu'à celui qui en sait bien jouer.

L'amour qui s'appuie sur l'argent et sur la vanité forme la plus opiniâtre des passions.

L'amour préfère ordinairement les constrastes aux similitudes.

Quelques moralistes pensent que l'amour est la passion la plus involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes, excepté toutefois l'amour maternel. Cette opinion comporte une erreur grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui font aimer, toute sympathie physique ou morale n'en est pas moins basée sur des calculs faits par l'esprit, le sentiment ou la brutalité. L'amour est une passion es-

De V Amour 61

sentiellement égoïste. Quidit égoïsme dit profond calcul.

L'amour a horreur de tout ce qui n'est pas lui-même.

Il suffît à l'amour d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de voix, d'une attention légère en apparence ; son plus beau privilège est de se prouver par lui-même.

L'amour attire l'amour ; c'est Vahyssiis abyssum de la Bible.

L'amour s'elîraie ou s'égaie de tout ; pour lui tout a un sens ; tout lui est présage, heureux ou funeste.

62 La Femme et rAmoiir

L'amour comporte un choix fait à tout moment, confirmé de jour en jour. Le lendemain approuve la veille et grossit le trésor de nos plaisirs,

Il est une charmante coquetterie permise, celle de l'âme, et qui peut s'appeler la politesse de l'amour.

L'amour prend la couleur de chaque siècle. En 1822, il est doctrinaire. Au lieu de se prouver, comme jadis, par des faits, on le discute, on le met en discours de tribune. Les femmes en sont réduites à trois moyens : d'abord elles mettent en question notre passion, nous refusent le pouvoir d'aimer autant qu'elles aiment. Coquetterie 1 Puis elles se font très malheureuses pour exciter nos générosités naturelles ou notre amour-propre. Un jeune homme n'estii pas flatté de consoler une grande

De l'Amour 6'^

infortune ? Enfin elles ont la manie de la virginité I

L'amour procède par les élans de l'espérance, et plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi.

L'amour parlé ne vaut pas l'amour prouvé ; toutes les jeunes filles de vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome. Là est le grand arerument des séducteurs.

La nature est infaillible. L'œuvre de la nature, en ce genre, s'appelle aimer à première vue. En amour, la première vue est tout bonnement la seconde vue.

L'amour vrai n'a que ces deux modes : ou la première vue, qui, sans

Ln, Femme et l'Amour

doute, est un effet de la seconde vue écossaise, ou la graduelle fusion des deux natures, qui réalise l'androgyne platonique.

Le premier amour n'est-il pas une seconde enfance jetée à travers nos jours de peine et de labeur ?

Au moment où une passion brise ses langes, il se rencontre des plaisirs inexplicables que comprennent ceux qui ont aimé.

Plus la résistance a été longue, plus puissante alors est la voix de l'amour.

Entre deux êtres susceptibles d'amour, la durée de la passion est en raison de la résistance primitive de

De l'Amouj' 65

la femme ou des obstacles que les hasards sociaux mettent à votre bonheur.

Le malheur et la mélancolie sont les interprètes les plus éloquents de l'amour et correspondent entre deux êtres souffrants avec une incroyable rapidité.

Il est chez les âmes nobles une pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances ; elles en dérobent orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment, par un sentiment de charité voluptueuse.

Aimer sans espoir est encore un bonheur.

Souvent les bizarreries sociales créent autant d'obstacles réels entre une femme et son amant que lespoè-

tes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées. Aussi, dans la nature comme dans le monde des idées, la femme doit-elle toujours appartenir à celui qui sait arriver à elle et la délivrer de la situation oij elle languit.

L'amour que satisfait la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations... L'infini est le domaine du cœur.

Il est un sentiment supérieur à tous les autres, un amour d'âme à âme qui ressemble à ces fleurs si rares, nées sur les pics les plus élevés de la terre, et dont un ou deux exemples sont offerts à l'humanité de siècle en siè-

De l'Amour

de, par lequel souvent des amants se sont unis, et qui rendent raison des attachements fidèles, inexplicables par les lois ordinaires du monde.

C'est un attachement sans aucun mécompte, sans brouilles, sans vanité, sans luttes, sans contrastes même, tant les natures morales se sont également confondues.

L'amour se passe presque toujours en conversations. Il n'y a qu'une chose d'inépuisable chez un amant, c'est la bonté, la grâce et la délicatesse. Tout sentir, tout deviner, tout prévenir ; mettre la flatterie dans les actions et non en paroles; mettre de la caresse dans les regards et jusque dans le son de la voix ; amuser sans offenser le goût; toujours chatouiller le cœur ; parler à l'âme... Voilà tout ce que les femmes demandent; elles abandonnent les bénéfices de toutes les nuits de Messaline pour vivreavec un être qui leur prodiguera ces caresses d'âme dont elles sont si frian-

68 Lu Femme et VAmoiir

des, et qui ne coûtent rien aux hommes, si ce n'est un peu d'attention.

Les révolutions les plus rapides ne troublent que les intérêts de l'homme, tandis qu'une passion en renverse les sentiments. Or, pour ceux qui ont plus d'âme et de sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel produit un changement complet d'existence.

Certains hommes adorent ces femmes qui jouent à la séduction comme on joue aux cartes. Voici pourquoi.

Le désir de l'homme est un syllogisme qui conclut de cette science extérieure aux secrets théorèmes de la volupté. L'esprit se dit sans parole : « Une femme qui sait se créer si belle doit avoir de bien autres ressources dans la passion. » Et c'est vrai. Les femmes abandonnées sont

De l'Amouv GO

celles qui aiment; les conservatrices sont celles qui savent aimer.

La certitude ne manque jamais ; elle est comme le soleil, elle exige bientôt des stores. C'est en amour une répétition de la fable du bûcheron appelant la mort ; on demande à la certitude de nous aveugler.

Lorsque l'union des âmes a été parfaite, toute atteinte à ce bel idéal du sentiment est mortelle. Là où des scélérats se raccommodent après des coups de poignard, les amoureux se brouillent irrévocablement par un regard, par un mot. Dans ce souvenir de la quasi-perfection de la vie du cœur se trouve le secret de séparations souvent inexplicables. On peut vivre avec une défiance au cœur, alors que le passé n'ofïre pas le tableau d'une affection pure et sans nuages ; mais pour deux êtres autrefois parfaitement unis, la vie, quand

70 La Femme el VAmoiir

le regard, la parole exigent des précautions, devient insupportable. Aussi les grands poètes font-ils mourir leurs Paul et Virginie au sortir de l'adolescence . Comprendriez - vous Paul et Virginie brouillés ?

DE UAMANT

L'amant qui n'est pas tout n'est rien.

Il est plus facile d'être amant que mari, par la raison qu'il est plus difficile d'avoir de l'esprit tous les jours que de dire de jolies choses de temps en temps.

Pour un homme passionné, toute femme vaut ce qu'elle lui coûte.

Les jeunes gens amoureux sont comme les affamés; les préparatifs du

cuisinier ne les rassasient pas ; ils pensent trop au dénouement pour comprendre les moyens.

Il n'y a que les hommes supérieurs qui sachent aimer.

La curiosité plaide toujours la cause des amants.

Dans le brûlant désert de ses désirs infinis et sans objet, la jeunesse envoie toutes ses forces sur la première femme qui se présente.

Il suffit à un jeune homme de rencontrer une femme qui ne l'aime pas, ou une femme qui l'aime trop, pour que toute sa vie soit dérangée. Le bonheur engloutit nos forces, comme ^e malheur éteint nos vertus.

De VAmant 73

L'oeil des jeunes gens sait tout voir ; leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres.

Plus tard, l'homme ne donne plus, il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse ; tandis qu'au jeune âge il aime sa maîtresse en lui ; plus tard nous inoculons nos goûts, nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses; elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend le dévouement par un exemple.

L'amour ne va jamais consulter les registres de l'état civil; personne n'aime une femme parce qu'elle a tel ou tel âge, parce qu'elle est belle ou

7i La Femme el VAmoiir

laide, bête ou spirituelle ; on aime parce qu'on aime.

Rien ne séduit plus un jeune homme que de jouer le rôle d'un bon génie auprès d'une femme. Il y a je ne sais quoi de romanesque dans cette entreprise qui sied aux âmes exaltées.

N'est-ce pas le dévouement le plus étendu sous la forme la plus élevée, la plus gracieuse?

La crainte inspirée par l'amour est un instrument infaillible pour manier l'esprit d'une femme. Qui aime, craint, et qui craint est plus près de l'alFection que de la haine.

Une des plus fortes armes de l'homme est ce pouvoir terrible d'occuper de lui-même une femme dont

De l'Amant 75

l'imagination, naturellement mobile, s'effraye ou s'offense d'une poursuite.

Aller au devant de son aimé est une faute que peu d'hommes savent pardonner. La plupart d'entre eux voient une dégradation dans cette céleste flatterie.

Quand on songe aux immenses services que rendent les fenêtres aux amoureux, il est assez naturel d'en taire l'objet d'une contribution.

Dans la pudeur qui s'empare d'un homme quand il aime, n'y a-t-il pas toujoursun peu de honte, et ne seraitce pas sa petitesse qui fait l'orgueil de la femme ? Enfin, ne serait-ce pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent pas, qui les porte presque toutes à trahir

La Femyne et l'Amour

les premières le mystère de leur amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être ?

Se promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir son chemin 1 Ces joies illimitées suffisent à une vie. Le discours est alors si confiant.

Les amoureux, ainsi que les martyrs, se sentent frères de supplices I Rien au monde ne se comprend mieux que deux douleurs semblables.

Un homme sans passion et sans argent reste maître de sa personne ; mais un malheureux qui aime ne s'appartient plus et ne peut pas se tuer. L'amour nous donne une sorte de religion pour nous-mêmes ; nous respectons en nous une autre vie ; il advient alors le plus horrible des

De l'Amant

malheurs, le malheur avec une espérance, une espérance qui nous fait accepter des tortures.

Les fous tranquilles sont les seuls hommes de qui les femmes ne conçoivent aucune méfiance en fait de sentiment.

La tentative de violer le cœur d'une souveraine donnerait peut-être plus d'espérance qu'un amour follement conçu pour une femme heureuse.

Après le plaisir d'admirer soi-même une femme aimée, vient celui de la voir admirée par tous.

Les femmes tiennent autant aux

78 La Femme et V Amour

amants qu'on leur dispute, que les honames tiennent aux femmes qui sont désirées par plusieurs faits.

La connaissance du visage d'un homme est, chez la femme qui l'aime, comme celle de la pleine mer pour un marin.

Les femmes persuadent toujours aux hommes, de qui elles ont fait des moutons, qu'ils sont des lions et qu'ils ont un caractère de fer.

Plus un homme est heureux, plus il tremble... Les âmes fortes ne sont ni jalouses ni craintives : la jalousie est un doute, la crainte une petitesse.

Il n'est pas d'homme au monde, quelque blasé, quelque dépravé qu'il puisse être, dont l'amour ne se rallume pas au moment où il le voit

De lAmunl 79

menacé par un rival. On veut bien quitter une femme, mais on ne veut pas être quitté par elle.

Les jeunes gens jettent feu et flammes, ils quittent une femme avec éclat, ils la méprisent souvent et s'en font haïr ; mais les hommes sagesse font renvoyer et prennent un petit air humilié qui laisse aux femmes et des regrets et le doux sentiment de leur supériorité. La défaveur de la divinité n'est pas irréparable, tandis qu'une abjuration est sans remède.

Un amant ne trahit que par ses manières le degré d'intimité auquel il arrive avec une femme mariée.

Toutes les singeries de sensibilité qu'une femme fait abusent toujours un amant ; et là où un mari hausse

80 La, Femme et V Amour

nécessairement les épaules, un amant est en extase.

Un amant obéit à tous les caprices d'une femme; et, comme un homme n'est jamais vil dans les bras de sa maîtresse, il emploiera pour lui plaire des moyens qui souvent répugnent à un mari.

Un amant apprend à une femme tout ce qu'un mari lui a caché.

Un amant a toutes les qualités et tous les défauts qu'un mari n'a pas.

Page 1