DE LA MAITRESSE
Le hasard est, en amour, la providence des femmes.
L'amour est, chez une femme, la confiance la plus illimitée, unie à je ne sais quel besoinde vénérer, d'adorer l'être auquel elle appartient.
Deux sentiments dominent les amours qui séduisent les femmes de la terre : Ou elles se dévouent à des êtres souffrants, dégradés, criminels, qu'elles veulent consoler, relever, racheter ; ou elles se donnent à des êtres supérieurs, sublimes, forts,
82 La Femme et VAmonr
qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souvent elles sont écrasées.
L'amour crée dans la femme une femme nouvelle : celle de la veille n'existe plus le lendemain.
L'âme d'une femme a d'incroyables aptitudes pour s'harmoniser aux sentiments : elle se colore de la couleur, elle vibre de la note qu'apporte un amant.
Auprès des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite ont un rôle sublime à jouer, celui de la sœur de charité qui panse les blessures, celui de la mère qui pardonne à l'enfant.
Un homme n'a jamais pu élever sa maîtresse jusqu'à lui; mais une femme place toujours son amant aussi haut qu'elle. « Je puis faire des princes, et
De la Maîtresse 83
vous ne ferezjamais que des bâtards I » est une réponse étincelante de vérité.
Une femme qui a un amant devient très indulgente.
Les nations disparues, la Grèce, Rome et l'Orient, ont toujours séquestré la femme : la femme qui aime devrait se séquestrer d'elle-même.
On peut tout attendre et tout supposer d'une femme amoureuse.
Une femme d'un certain âge, qui veut s'attacher à jamais un homme, commence par en diviniser les défauts, afin de rendre impossible toute rivalité ; car une rivale n'est pas de prime abord dans le secret de cette superfine flatterie à laquelle un
homme s'habitue assez facilement.
Les fats sont le produit de ce travail féminin quand ils ne sont pas fats de naissance.
Les femmes seules savent combien le respect que leur porte un maître engendre de séductions.
L'amour que les femmes inspirent à un homme comporte des éloges sans hypocrisie, et qu'il est difficile de ne pas savourer ; mais quand cet homme appartient à une amie, ses hommages causent plus que de la joie, c'est de célestes délices.
Il n'y a que les femmes qui aiment absolument ou les coquettes pour savoir prendre un point d'appui dans un mot et s'élancer à une hauteur prodigieuse; l'esprit et le sentiment
De la. Maîtresse
procèdent de la même manière ; mais la femme aimante s'afflige, et la coquette méprise.
Indépendamment d'un mouvement répulsif, il existe dans l'âme de toutes les femmes un sentiment qui tend à proscrire tôt ou tard les plaisirs dénués de passion.
Les plaisirs constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais ce lien est l'amour du forçat, et laisse dans l'âme une ineffaçable empreinte ; il y met un dégoût anticipé pour les amours fraîches, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas se servir d'alcool dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux.
86 La Fenune et l'Ainou?'
Quand une femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe comme une éponge sur sa vie, afin d'en effacer tout.
Beaucoup de gens s'étonnent de l'insensibilité glaciale sous laquelle les femmes éteignent leurs amours ; mais si elles n'elfaçaient point ainsi le passé, la vie serait sans dignité pour elles, elles ne pourraient jamais résister à la privauté fatale à laquelle elles se sont une fois soumises.
Sachez-le bien, femme aimante est encore plus ingénieuse à se créer des doutes qu'elle n'est habile à varier le plaisir. Quand elle est sur le point d'être quittée, elle devine plus rapidement le sens d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour.
De la Maîtresse 87
Un pouvoir impunément bravé touche à sa ruine. Cette maxime est gravée plus profondément au cœur d'une femme qu'à la tête des rois.
La femme possède mieux que nous l'art d'analyser les doux sentiments humains dont elle s'arme contre nous ou dont elle est victime. Elles ont l'instinct de l'amour, parce qu'il est toute leur vie, et de la jalousie, parce que c'est à peu près le seul moyen qu'elles ont de nous gouverner.
Aucune femme n'est quittée sans raison. Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là vient la fureur de la femme abandonnée.
A moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui
La Femme et l'Amovr
s'y rend, une femme aimante préférerait voir son amant souffrant une aj^onie à le voir heureux par une autre ; plus elle aime, plus elle sera blessée.
Quand un ouvrage est public, une femme aime à l'oublier, elle a des chances pour grandir, elle est femme dans sa clémence, mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes offenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni les amours secrètes.
En amour, ce que la femme prend pour le dégoût, c'est tout simplement voir juste; mais, en fait de sentiment elle n'est jamais, surtout la jeune fille, dans le vrai. Si elle n'admire pas, elle méprise.
De la Maîtresse 89
Dans le grand nombre, un attachement constaté gâte plus la réputation d'une femme que dix aventures secrètes ; à plus forte raison deux attachements.