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lf»s personnalités s'affirnnon!, comme les tempéraments se précisenl. La France est un pays si varié, si riche en éléments divers heureusement fondus. Quand bien môme ces braves garçons ne se distingueraient pas par l'origine, le milieu, l'éducation, l'âge, quand même ils sortiraient tous d'une province, d'une ville, d'un village, il n'est pas deux êtres humains rigoureusement identiques. Il y en a de gais, de tristes, il y a des bavards et des silencieux; certains sont des loustics incorrigibles, certains au contraire semblent avoir été créés pour divertir leurs camarades.
Eh bien, il faut apprendre à les connaître pour les traiter individuellement selon leur caractère. Question de doigté. Une fois qu'on le possède, on en fait ce qu'on veut de ces grands enfants, qui obéissent si bien à la femme quand elle s'impose à leur respect et à leur aduiiration. Et quelle récompense de savoir qu'on fait le bien autour de soi !
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Pas autant qu'on le voudrait cependant. On évolue dans un domaine bien limité, qui ne paraît pas devoir s'agrandir. Tant de choses qu'on ignore! A vrai dire, on les ignore toutes, on agit par imitation, sans méthode. La bonne volonté ne remplace pas le talent, et ce n'est pas en quelques jours, en quelques mois, qu'une novice peut acquérir une somme de connaissances suffisantes pour s'acquitter sans guide du plus modesle emploi. Elle tremble de se tromper, un rien la trouble ; à la moindre alerte, elle s'arrête, perplexe. El l'infirmière professionnelle qui accomplit automatiquement sa lâche, dans la salle voisine, en voilà une qui est tranquille, qui est heureuse, parce qu'elle sait, parce qu'elle s'est donné la peine d'apprendre I El quand le docteur est là, comme la jeune fille écoule ses explications, comme elle observe chacun de ses gestes, comme elle s'efforce de comprendre. Parfois, en effet, elle ne saisit pas bien, elle trouve
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qu'il va trop vite, elle voudrait l'arrêter, le prier de recommencer, de lui donner dans un coin une leçon dont elle profiterait. Une pudeur la retient, une crainte de le mécontenter, d'abuser de ses moments si précieux, de lui apparaître une sotte. Alors elle ne dit rien, le laisse partir.
Ainsi, la journée passe. Voici, de nouveau, la nuit. Il faut prendre congé des amis, jusqu'à demain, rentrer h la maison. Tiens, il a plu I On se hâte, on se met à table avec plaisir. Malgré les heures irrégulières des repas, l'appétit est excellent. Elle qui se montrait si difficile, si exigeante, si capricieuse pour la nourriture, s'installe délibérément devant la nappe et porte la fourchette à sa bouche sans môme savoir ce qu'elle mange.
D ailleurs, elle doit aux siens le récit de sa journée. Ils connaissent les chors blessés de son « service », ils les suivent avec attention de loin, ils s'informent. Elle raconte.
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elle explique, elle décrit. On l'écoute respectueusement, car elle est devenue une personnalité, elle a charge d'âmes, elle règne sur tout un petit monde qu'elle étonne par son activité, qu'elle éblouit par sa bonté. Sa mère ne la reconnaît plus. Son père ne tant pas d'éloges sur son compte. Il ne sourit plus comme autrefois de ses discours, il hoche la tête. Où donc a-t-elle appris cela? Et il est très fier de posséder un pareil trésor, dont il ne soupçonnait pas l'existence sous son toit.
Que s'est-il donc passé ? Pourquoi cette enfant aimable et banale, qui ne savait hier comment gaspiller son temps, en est-elle devenue brusquement si avare ? Pourquoi du jour au lendemain a-t-eile renié ses plus chères habitudes pour en contracter d'autres, qui ne sont ni de son âge ni de sa
condilion ? Par quel miracle a-l-elle changé au point de devenir une personne différente, en qui ne subsiste même plusle souvenir d'un passé définitivement condamné à l'oubli?
Elle n'a pourtant pas été mobilisée, le pays n'a pas fait appel à ses services, réquisitionné sa bonne volonté. Le pays ignore jusqu'au nom de celte humble « ouvrière » née des circonstances et surgie, telle une plante, du sol fécondé par le sang. Elle n'a pris aucun engagement, elle est venu« comme sont venues toutes les vaillantes filles de France. D'oti vient cette transformation» celle transfiguration ?
C'est bien simple : un élément nouveau est entré dans sa vie : le travail, et il a (oui bouleversé, il a chassé l'oisiveté qui depuis tant d'années y régnait en souveraine mattresse, et qui la corrompait, l'énervait ; et maintenant il est seul dans la maison purifiée et, quoi qu'il arrive, il y sera toujours seul.
La petite mademoiselle qui bavardait, qui soupirait, qui languissait, qui riait sans cause et pleurait sans raison, qui aimait la danse et les rubans, qui adorait les fleurs et qui s'imaginait la vie comme un merveilleux roman dont elle serait l'héroïne fêtée; la petite mademoiselle a jeté sa défroque de poupée si plaisante naguère et elle a revêtu, avec l'uniforme, un autre personnage. Elle ne s'abandonne plus à la fantaisie, elle n'est plus le jouel des événements, elle raisonne, elle calcule, elle va droit son chemin vers un but précis. Elle a pris, à la lueur des événements tragiques dont le reflet, pourtant lointain l'illumine, conscience du rôle que la société réserve à chacun de nous. Que dis je, elle prend chaque jour davantage conscience de l'univers, du vaste et lumineux univers où chacun de nous doit occuper une place conforme à son mérite. Sans avoir ouvert un livre — ces choses appartiennent au domaine de 1 instinct — elle comprend.
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Une divinalion profonde, due au contact journalier avec les plus belles, les plus palpitantes des réalités, lui montre le lien ténu et puissant qui fond ensemble tous les êtres. Et non pas seulement ceux qui, nés sur le même coin de terre, combattent côte à côte pour le défendre, mais encore ceux qui, soulevés par le culte d'un même idéal, servent, sans se connaître, la même cause. Droit, liberté, justice, bonté ! Ces mots hier vides de sens, et que d'ailleurs sa petite cour de soupirants n'avait pas souvent l'occasion de prononcer — avec quelle moue dédaigneuse auraient-ils été accueillis ! — se précisent aujourd'hui devant son insatiable curiosité. Ce que nous voyons n'est rien à côté de ce que nous devrions voir, à côté de ce qui est, réellement. Audessus des satisfactions matérielles, au-delà des jouissances vulgaires, il y a le domaine spirituel des idées, invisibles à nos regards mais perceptibles à notre conscience. C'est
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elles qui mènent le monde, c'est grâce à elles que l'être humain s'esllentement dégagé de la bêle. C'est elles qui, après lui avoir révélé sa route, lui assurent, en dépit des révoltes passagères de l'instinct, sa dignité. Et c'est par le travail que chacun de nous, du plus grand au plus petit, justifie sa raison d'être et collabore à l'œuvre commune : la recherche de la perfection !
Le travail !
Elle n'avait jamais entrevu sa grandeur morale. A ses yeux d'enfant gâtée jalousement écartée des réalités, si belles pourtant, le travail n'était qu'une corvée imposée aux hommes seuls et aux femmes de condition inférieure. Son père était là pour s'acquitter de ce devoir maussade dont elle et sa mère se trouvaient, grâce à lui, exemptées.
Le monde, d'après sa conception, comprenait nettement deux catégories de femmes : celles qui travaillent, et celles qui ne travail-
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lent pas, et vivent du travail des autres. Elle, de par son origine, appartenait à la seconde, qui constitue une classe à part — la bourgeoisie.
Elle ne s'étonnait pas de voir des ouvrières. Il faul bien des employées dans les bureaux, les magasins, les usines, tout un personnel destiné à assurer le fonctionnement normal des services nécessaires aux exigences sans cesse accrues de la vie moderne. Certes, la machine sociale se détraque parfois, les conflits qui éclatent à chaque instant prouvent que le règne de la justice, promis depuis si longtemps, n'est pas près de commencer. Manifestement les humbles sont sacrifiés. Mais l'écart était si grand entre sa vie à elle et la vie des autres I
Aussi jamais n'avait-elle songé à plaindn par exemple les infortunées jeunes iilles (jui se tiennent en plein hiver devant les étalages des marchands, sur le trottoir, à côté des marmequin* sans tête, dont la poitrine bom-
bée est barré d'une pancarte. Jamais elle n'avait remarqué les doigts rouges qui sortent des mitaines, les joues creusées par la fièvre, les yeux qui pleurent à cause des courants d'air soufflant sous les portes mal jointes. Comment aurait-elle pu, étant encore au lit^ apercevoir la crémière poussant la petite voiture basse où s'entrechoquent les pots de lait et la porteuse de pains et la blanchisseuse qui trébuche, les reins déjetés par l'immense ballot de linge dont elle retient, entre ses poings fermés, les deux bouts ?
C'étaient des femmespourtant, des femmes vaillantes qui luttaient au lieu de vivre en parasites, comme tant d'autres, et qui mériteraient d'être encouragées, soutenues. Eh bien, elle ne se rendait pas compte, elle ne soupçonnait pas les fatigues dignement supportées, les misères dissimulées sous le sourire contraint. Elle ne savait pas, ne pouvait pas savoir.
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Maintenant, elle sait. Aussi comme elle est devenue indulgente, attentive, pitoyable. Conome elle respecte le travail de ses serviteurs, qui s'astreignent si simplement à des besognes si dures, si répugnantes parfois. Il est triste, n'est-ce pas, d'habiter chez les autres, d'être à leur merci.
Aussi, quel changement! Elle qui jadis sonnait sa femme de chambre pour se faire boutonner ses bottines, et dédaignait de toucher une brosse, et ne s'inquiétait jamais de ce que pouvaient penser les gens vivant dans son atmosphère, si piès et si loin de son indifférence, avec quelle douceur leur parle-telle 1 Comme elle s'ingénie à ménager leur susceptibilité, à flatter leur amour-propre, à leur prouver discrètement son intérêt ! Hier, elle jugeait les fautes uniquement en les rapportant à sa propre personne, d'après le dommage ou la contrariété éprouvés par sou égoïsme. Aujourd'hui, un élément moral intervient dans son jugement; elle apprécie
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es actes d'après une règle supérieure, en se basant sur la justice, dont elle possède, depuis qu'elle est mêlée à la vie, un sens aigu. Et ceci l'instruit d'une vérité méconnue généralement : il faut bien peu pour arranger les choses. Si chacun se donnait la peine d'étudier son voisin au lieu de le blâmer ou de le combattre sous prétexte qu'il n'agit pas comme on le souhaiterait, tout irait le mieux du monde. Les humains croieit se haïr : ils ne se connaissent pas. Leur haine n'est généralement qu'un malentendu.
Et elle veut que tous s'entendent et s'aiment dans le centre où règne sa personnalité, de plus en plus rayonnante parce que baignée d'humanité, et elle veut que tous se portent bien. Et vous pensez si aucun malaise, physique ou moral, peut échapper à sa clairvoyance toujours en éveil. Est-il rien de plus doux que de soulager la douleur d'autrui?
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Ainsi, chaque journée la fait pénétrer plus avant dans le domaine, naguère insoupçonné, de la conscience de soi-même. Elle sait à quel emploi peut et doit se consacrer son activité, impatiente de racheter les longues heures de criminelle oisiveté. Elle respecte le travail, qui est la loi de la vie et la seule raison d'être ici-bas. Elle connaît la valeur du temps qui n'est rien en soi et vaut uniquement par la façon dont il est rempli.
Et une autre notion s'ajoute à celle-là, qui en est la réplique : la notion de l'argent.
Que de temps perdu, que d'argent gâché 1 Ce n'est pas sa faute, elle a suivi le mouvement. Une mère qui gaspille ses journées en visites, en courses, en stations dans les magasins, n'est évidemment pas à cet égard d'un bon exemple pour sa fille. Et il lui serait difficile, ne travaillant pas, de lui inculquer l'amour du travail dont rien, au
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surplus, dans son intérieur, n'évoque l'image. Car les hommes en g^énéral ont leurs occupations au dehors et n'aiment pas, nous le savons, à entretenir les femmes de leurs affaires. Quant à l'argent, on se demande où et comment cette enfant aurait appris à l'économiser, puisqu'elle n'entendit jamais parler que de le dépenser.
Son éducation est faite, maintenant. Elle sait parfaitement ce que représente un colifichet, un morceau de dentelle, un bout de de ruban. Que d'objets utiles attendus avec impatience par ses chers blessés seraient payés avec le prix d'une de ces coûteuses et laides babioles jugées autrefois nécessaires pour rehausser l'ajustement d'un corsage, l'ornementation d'un chapeau. Ah, si elle pouvait récupérer toutes les pièces blanches semées au hasard des sorties, des promenades. Quelles sommes produirait celte menue monnaie laissée en « pourboires » aux mains de ceux qui gravitent autour des amuse-
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menls des riches! Ses petits soldats lui arrivent g«^néraleraenl démunis. Quand ils doi vent partir pour rejoindre, après guérison, leur poste de combat, il faut bien les équiper. Et ces objets, répétés à dix, vingt, trente exemplaires, finissent, malgré leur prix modique, par former un total imposant. Au début, on s'est laissé entraîner, on a cédé à la générosité du premier élan. Puis on s'est rendu compte que le geste devenait, à la longue, de plus en plus difficile. Pour y parvenir on a dû réaliser des tours de force, renoncer à toute coquetterie personnelle, réduire le train de l'existence.
Et l'on est arrivé à cette constatation importante : la nécessité de désencombrer notre vie, de la simplifier, d'en éliminer toutes les complications qui la chargent, qui l'alourdissent, qui l'empoisonnent, qui la transforment en un perpétuel asservissement à des habitudes tyranniques, à des manies impérieuses, à des exigences puériles.
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Secouer ce joug définitivement, chercher le bonheur là où il est, dans la simplicité, ne serait-ce pas une conquête dont l'univers, pacifié, se réjouirait avec raison ?
Respect du travail, conscience de la valeur du temps et de l'argent aboutissent au stade suprême de l'évolution morale : la conscience du devoir.
Le devoir, encore un mot devenu une réalité ! Jamais, jusqu'à ce jour, on ne lui avait appris à remplir un devoir quelconque. On lui avait enseigné la danse, la musique, l'art de s'habiller, de se tenir à table. On lui avait enseigné ce que doit savoir un être appelé à rester toujours en tutelle, à l'abri des responsabilités. Le devoir ne devait donc pas figurer au programme d'une enfant. Le devoir ne s'apprend pas comme le piano, il n'est pas une partie de l'éducation, il est l'éducation elle-même. Quand elle n'est pas fondée sur lui, alors il n'y trouve aucune )lace. Il est ou il n'est pas, on ne le débite
pas en petits paquets. Or, la conception bourgeoise de l'éducation le prévoit pour les garçons, non pour les filles.
Voilà donc la suprême notion acquise sans maître, au seul contact de la vie subitement révélée dans ce qu'elle a de plus grand .
Pensez-vous qu'une créature ainsi affranchie des préjugés, consente après un contact si étroit, si prolongé avec les réalités les plus émouvantes, a plier demain aux règles étroites et absurdes en vigueur dans son monde d'origine, une personnalité aussi forte et dont les racines plongent si profon-| dément dans le sol?
Est-il possible d'imaginer que cette enfant, sacrée femme d'un bond — et femme dans h plus noble acception du mot — s'humilie, se diminue et revienne en déposant le voile,
à l'état de poupée, comme autrefois? Ne serait-ce pas là un véritable suicide?
Déjà, dans les rares moments de loisir que lui laisse son apostolat, elle en prévoit la fin. Un jour viendra oh il lui faudra renoncer à cette tâche désormais inutile, rentrer à la maison, renouer le fil, momentanément brisé, des occupations anciennes, et songer à l'avenir commun de toutes les jeunes filles : le mariage.
Ce n'est pas sans appréhension qu'elle entrevoit la rupture fatale. Ah! elle ne souhaite pas que la guerre s'éternise ! ,De toutes ses forces tendues, elle attend la fin de l'horrible cauchemar. Mais, en ce qui la concerne personnellement, elle se sent conquise sans retour. Entre hier et aujourd'hui s'est creusé un abîme que rien ne comblera — et qui s'élargit. Le travail sera désormais sa loi. Aucun doute ne subsiste à cet égard, ni dans son esprit, ni dans son cœur : elle travaillera.
Que les hommes sont heureux ! Les études qu'ils entreprennent dès l'enfance leur permettent de diriger leur activité vers la carrière la plus propre à lui fournir un aliment. Ils sont libres, ils peuvent aller et venir sans rendre compte de leurs actes. Les moins doués sont assurés de trouver une place à la mesure de leur médiocrité, car l'organisation sociale, qui est leur œuvre, a établi une échelle pour les capacités. Tous les espoirs sont permis aux laborieux, aux malins. Tandis que les femmes, elles doivent continuer à suivre la route qu'on leur imposa, sans avoir même la ressource de choisir leur compagnon. Quelle aubaine quand il se présente, quand il consent à s'arrêter, à offrir son bras, son nom I
Le mariage ! Déjà difficile autrefois, quand le nombre des garçons égalait à peu près le nombre des filles, que sera-t-il demain après l'hécatombe qui aura fauché les plus jeunes, les plus forts ? Et dire que c'était le seul
but qu'on offrait à ses regards! Est-ce possible? Ah, comme elle plaint les autres, celles qui n'ont pas été touchées par la grâce, qui continuent de marcher à tâtons, les bras étendus, les yeux bandés I
Si elle était plus jeune, si une divination plus aiguë lui avait permis d'entrevoir l'avenir, si quelqu'un l'avait avertie, comme elle aurait supplié ses parents de lui accorder le droit au travail — à l'indépendance ! Que lui ont-ils appris pendant les années déjà longues où elle vivait près d'eux^ à leur merci, prête à recevoir toutes les empreintes? Que lui ont-ils appris, sinon le sempiternel refrain seriné aux jeunes filles, d'après l'immuable et intangible tradition? Son père est pourtant un homme intelligent, perspicace, apte à comprendre, à juger.
Pourquoi n'a-t-il rien vu, pourquoi n'a-t-il pas essayé ? Pourquoi ?
11 est trop tard aujourd'hui. Et puis, que faire, de quel côté se diriger quand la fonc-
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lion acliielle sera terminée? Car, encore une fois, la rupture est formelle avec le passé. Elle le hait tant, le passé, qu'elle n'en peut plus supporter l'image.
Aussi avec quelle répugnance ne regardel-elle pas les femmes restées, en dépit de l'heure sombre, tristement fidèles à leurs habitudes frivoles! Elle n'ont donc pas de coeur ! A défaut du raisonnement, l'instinct ne devrait-il pas suftire pour leur montrer l'inconvenance d'une tenue si peu en rapport avec la gravité des événements. Si encore elles étaient agréables à voir. Mais combien grotesques et vaines ces créatures ficelées, fagotées, troussées par la folie d'un couturier en délire — et qui est français! — quelle vilaine tache falote elles produisent à côté des uniformes couleur de ciel, couleur de terre 1 Positivement elles offusquent les regards, ces poupées bêtes et provocantes. On voudrait les aborder, leur parler le langage de la raison :
— Enlevez donc ces colifichets, insignes de voire servitude, secouez ces anneaux et ces chaînes qui prouvent l'esclavage de la femme. Mettez une blouse blanche; et au lieu d'attiser les convoitises ou d'exciter le mépris de ceux qui ont risqué leur vie pour la patrie, allez vite les soigner. Rendez-vous utiles, prenez conscience de vous-mêmes.
Comment osez-vous exhiber ces coûteux chiffons alors que tant de gens bravent la fatigue, le froid, la mort, pour défendre le coin de terre oh vous avez le détestable courage de parader ?
Vous ne comprenez pas qu'une aube nouvelle va se lever sur les ruines? L'heure n'est donc pas venue de secouer enfin le joug de la coquetterie dont vous êtes, à votre insu, les victimes? Quelle est la raison de voire conduite?
— Plaire.
— A qui î
— A l'homme.
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— Vraiment? Et vous pensez réussir par ce moyen ? Autrefois, sans doute, il avait sa valeur, il était le plus puissant sinon le seul dont disposât la femme pour attirer l'attention du maître. Et lui-même se montrait exigeant, l'entretenait dans cette attitude conforme à ses goûts et s'amusait de cette émulation qu'il provoquait tout en la taxant de puérile. Il faut bien que les enfants s'occupent. La femme n'est-elle point, par définition, une enfant?
Les temps sont changés. Il y a, il y aura du nouveau sur la surface de la terre quand elle sera rendue enfin à la paix; du nouveau qu'on aura chèrement payé. La femme qui, après une si rude leçon, resterait enfant mériterait le fouet. Honte à celle qui, malgré le terrible avertissement, s'attarderait à jouer le rôle de jadis, maintenant insupportable, indigne de l'humanité purifiée par tant de sang généreusement versé 1 11 faut que cela change, et cela changera ! Les artifices de