‹ La femme et la guerreChapitre 17 sur 20 · BOURGEOISE · texte numérisé non relu

BOURGEOISE

Et la jeune fille ?

Elle est en apparence favorisée. La catastrophe, en effet, si elle peut la toucher dans ses plus tendres affections et même compromettre son avenir en lui enlevant un fiancé, ne l'atteint pas directement dans son bien-être matériel. Les parents sont là pour subvenir à ses besoins, pour la défendre, la représenter. Elle ne risque pas de perdre son soutien, comme les veuves et les mères. Elle peut envisager sans crainte le lendemain. Et telle qui jadis enviait ses petites

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amies déjà en possession d'un époux, déjà mères, finit presque — à considérer la fragilité de ce bonheur si ardemment convoité — par se réjouir de n'avoir point franchi le pas et d'être restée au bord de l'abîme sous le banal mais confortable toit paternel.

Donc, à de rares exceptions près — la douleur est un élément strictement personnel qui ne saurait entrer ici en ligne de compte — la jeune fille apparaît, parmi ces victimes, une privilégiée. Elle n'est pas appelée à transformer le train coutnmier de sa vie pour l'adapter aux conditions nouvelles, et il lui est permis, le cas échéant, de s'abandonner sans réserve à son chagrin, parce qu'il y a, dans l'ombre, quelqu'un qui veille.

Mais si le cadre de son existence est demeuré à peu près intact, elle n'en subit pas moins le contre-coup des événements qui, depuis de longs mois ensanglantent son pays.

Il est possible que nul des siens ne soit

engagé à fond dans la lutte, que sa fortune la protège contre les surprises de l'avenir. Supposez-la jeune, insouciante, uniquement préoccupée de sa petite personne, vivant dans un cercle restreint d'amis empressés au plaisir, choyée par des parents indulgents à ses caprices d'enfant gâtée. Supposez la créature la plus factice, la plus frivole, la plus détachée des choses de ce monde, et qui ne s'est jamais donné de peine que pour être belle, et qui ne s'est jamais penchée sur aucune misère. Eh bien, il y a des choses qu'on ne peut pas ne pas voir, ne pas sentir, ne pas entendre, il y a des spectacles dont la tristesse amollit les cœurs les plus durs, il y a des paroles, des cris, des gestes qui obsèdent l'esprit, il y a des atmosphères qu'on ne peut humer sans en être complètement imprégné.

Si éloignée qu'elle soit des champs de carnage, si calme que soit demeuré le décor parisien ou provincial de son existence.

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elle n'est pas sans savoir que la frontière, actuellement, est un mur de poitrines offertes aux balles de Tenvahisseur et que, grâce à cette chair vivante dressée en face de l'ennemi, la France peut respirer, peut travailler, peut vivre.

Elle sait qu'une vie humaine, hier encore considérée comme sacrée, protégée par les lois, n'est plus aujourd'hui qu'une unité noyée dans la masse et sacrifiée d'avance au monstre. Pendant qu'elle va et vient sans crainte, les enfants du pays les plus jeunes, les plus forts, tombent par centaines, par milliers, et cela uniquement pour le défondre. Elle le sait. Les récils, empreints d'une si naïve franchise, de ceux qui en reviennent, les histoires recueillies par les journaux, les spectacles constamment renouvelés de la rue — les femmes en deuil, les hommes rudes aux uniformes déteints — achèvent d'exciter, de bouleverser, d'exalter sa fraîche imagination. La fièvre la gagne

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insensiblement, et à mesure que l'attente se prolonge, la gravité de la situation s'accroît et se précise devant son esprit arraché à ses préoccupations personnelles.

Ces blessés, ces mutilés, qu'on croise à chaque pas, d'oti viennent-ils ? Puisqu'il y en a tant dans le petit coin oij elle habite, combien alors dans la France entière 1 Et ceux qui sont tombés et qu'on ne voit pas — qu'on ne reverra pas !

Alors la première pensée qui lui vient c'est :

— Quel bonheur de n'être pas mariée !

Je serais peut-être veuve !

Pensée égoïste certes, mais si profondément humaine! Chacun de nous n'est-il pas tributaire de ce qui le touche directement? Elle se connaît bien. Il lui suffit d'évoquer le chagrin que lui causerait la disparition d'un cousin, d'un ami, même d'un inconnu qu'on cesse subitement de rencontrer, pour imaginer le déchirement qu'on doit éprouver

en perdant l'ôlre cher entre tous, son mari. Cela doit être alTroux ! A peine en possession du bonheur si chèrement conquis, à peine installée dans la maison neuve, se voir seule tout-à-coup, avec pour unique richesse le souvenir amer et doux de quelques années, de quelques mois 1

Grâce à Dieu, personne dans son entourage n'a été, jusqu'à ce jour, atteint. Rassurée de ce côté, elle pourra donc se consacrer aux autres, à ceux qui souffrent, qui n'ont pas de parents ou dont les parents trop pauvres ne peuvent se déplacer pour accourir au chevet du mari, du fils, du frère, du fiancé. Songez donc, il y a parmi ces blessés, des malheureux qui ne savent même pas où est leur famille 1 Elle est libre, elle n'est pas absorbée comme les autres femmes par la pensée de celui qui les a quittées, qui les entretenait par son travail, qui les rendait heureuses par sa tendresse. Un immense besoin la soulève de se rendre

utile, de contribuer au soulagement de ces misères, de remplacer, auprès de ces infortunés sans foyer, celles qui, au pays natal, tremblent parce qu'ils ne sont pas revenus.

Comment d'ailleurs contempler sans frémir de tels spectacles ? Qui donc oserait, en entendant ces plaintes, consacrer une minute de plus aux divertissements frivoles, hier encore la seule occupation des longues heures d'oisiveté?

Plus d'hésitation; il n'est qu'un devoir désormais, un devoir humble et sublime à la fois, un devoir qui résume tous les autres, et qui est désormais le devoir.

Il ne s'agit pas de poser ses conditions, de marquer des préférences. Il s'agit d'apporter sa contribution, et d'aller vile, car le mal progresse pendant qu'on discute et il faut se hâter de lui arracher sa proie, sa belle et jeune proie, vivante encore aujourd'hui, morte peut-être demain.

Et la novice se met au travail avec ardeur, et fait ce qu'on lui dit de faire sans un mouvement de recul, estimant que toutes les fonctions s'équivalent et que les plus modestes doivent être remplies comme les autres.

Et puis, au fond, elle ne sait rien. Ne doitelle pas s'estimer heureuse d'être admise, malgré son ignorance, à jouer un petit rôle auprès de ceux qui en ont joué un si grand?

S'agenouiller devant ces héros épuisés de fatigue, dénouer les lacets de leurs gros souliers raidis par la boue desséchée, dérouler les linges qui emmaillotent leurs chevilles gonflées, laver leurs pauvres pieds bleuis, — c'est toucher à des choses sacrées, qui ont souffert, qui ont échappé à la mort, et qui vivront peut-être si elle s'applique, si elle écoute les prescriptions du médecin, si elle sait dire au patient ragaillardi les paroles qui

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conviennent. Aussi, comme elle regarde, comme elle observe, avec quelle infinie délicatesse ses doigts blancs effleurent les chairs meurtries, peu à peu dégagées des souillures!

Elle, dégoûtée? Allons donc! Elle les embrasserait au besoin, tant elle se sent de gratitude au cœur envers ceux qui ont combattu pour assurer la sécurité du pays. Car, en somme, ces braves gens sont des humbles,des paysans, des ouvriers, dont l'existence n'est, en temps normal qu'un dur labeur, et qui ont risqué obscurément leur vie, simplement, naïvement, sans arrière-pensée de gloire.

Et elle marchanderait ses soins, elle, la petite protégée pour qui l'on s'est battu, elle hésiterait devant certaines besognes sous prétexte qu'elles sont répugnantes? Mais la guerre elle-même n'est-elle pas affreuse et répugnante ? et la pitié n'impose-t-elle pas à chacun de nous l'impérieux devoir de réparer ses méfaits?

Cette œuvre de réparation est devenue maintenant sa raison d'être. Elle y consacre du malin au soir son temps, sa pensée. Et ne lui parlez point d'autre chose : elle ne comprendrait pas.

Autrefois, le malin, c'était l'heure du plein soleil dans la chambre aux rideaux ouverts, le petit déjeuner savouré au lit pendant que la servante préparait le bain.

Depuis longtemps déjà, dans les rues bruyantes, des gens affairés se coudoyaient, courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Et Mademoiselle s'attardait encore dans la tiédeur des draps, se demandant quelle robe, quel chapeau conviendraient au programme de celte journée vide, à qui son indolent caprice s'évertuait à trouver un emploi.

Aujourd'hui, le matin c'est l'heure blême, à peine dégagée des brumes nocturnes, dont

la sonnerie du réveil annonce la venue. Et elle ne surprend pas la dormeuse à demiéveillée, qui l'attendait comme une délivrance, comme un signal.

— Allons, lève-toi, je t'autorise à te lever, à prendre dès le début, pour l'épuiser, cette journée neuve que lu rempliras utilement !

Vous pensez qu'elle ne se le fait pas répéter deux fois. Le timbre retentit encore sur le marbre de la cheminée qu'elle est déjà debout. Elle a bien dormi, d'un sommeil bref certes, mais profond et que nul cauchemar ne traversa. Son esprit net, brusquement repris par les réalités à peine perdues de vue pendant la trêve réparatrice, s'empare aussitôt de la riche matière offerte à son infatigable activité. Immédiatement se précisent les diverses questions restées en suspens, avec les solutions qui répondent à chacune. Tout en s'habillant, elle dresse le bilan de l'actif et du passif, suppute les pro-

fits et les pertes. Le zouave va beaucoup mieux, bientôt il pourra descendre au jardin; — le sergent du génie est à la veille de récupérer l'usage normal de son bras droit; avant huit jours il aura la joie d'écrire à sa vieille mère. En revanche, le petit breton est bien bas; il a de la température, le major hier ne cachait pas ses inquiétudes.

Et la voilà dans la rue, presque déserte à cette heure matinale. La rue, elle a dû la voir souvent, jadis, en rentrant du bal avec sa mère, la rue morne et sonore, les équipes de balayeurs sous les bec de gaz éteints, les boîtes à ordures devant les portes des maisons endormies. Elle l'a vue, elle ne s'en souvient plus. Cela, c'est du passé, et le passé est bien mort. A-t-il même existé un temps où l'on faisait de la nuit le jour, où l'on sautillait en robe décoUelée sous les lustres au bras des messieurs gourmés attentifs à débiter des compliments fades? Non, ce n'est pas vrai.

Ce qui est vrai, c'est maintenant, c'est l'opération de ce matin, le bras du grand artilleur que le chirurgien va inciser tantôt, c'est tous ces braves garçons qui l'attendent et qui vont lui raconter leurs petites joies et leurs grandes misères, et leur espoir dans la guérison.

Elle est là. Elle a pénétré dans la salle. Aussitôt les voix se taisent, des têtes se retournent sur l'oreiller, des yeux brillent. Elle est là, elle sera là pendant toute la journée, elle ne les quittera pas, allant de l'un à l'autre, grave, cordiale, sachant dire à chacun le mot qui convient. Car chacun a son tempérament, ses manies...

Au début, quand ils arrivent, ils se ressemblent, ils sont tous pareils sous les glorieuses loques. La soulTrance, qui les anoblit, les égalise. Elle se traduit par le môme langage primitif, les cris, les plaintes. Mais dès qu'ils vont mieux, dès qu'ils se mettent à causer, à rire, alors il faut voir comme

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