LOI SOCIOLOGIQUE DES TROIS ET A TS
jusqu'à l'époque actuelle. Originairement, la famille est sans père et tous les enfants sont des enfants « naturels », état de choses que nous avons désigné par le terme de « famille maternelle » : c'est l'état de Nature,
Dans une seconde époque, ou peut-être chez d'autres races et parallèlement au régime maternel, l'homme en vient à reconnaître comme siens les enfants qui proviennent de la femme ou des femmes qu'il a sous sa puissance. Le père et mari devient alors le centre absolu delà famille; celle-ci ne repose plus sur le fait maternel, mais sur la présomption de paternité et la maîtrise de l'homme, état de choses que nous avons désigné par le terme de « famille paternelle » : c'est l'état à! Autorité.
Enfin s'annonce une ère nouvelle où les deux éléments paternel et maternel entrent également en ligne de compte, ère nouvelle caractérisée par l'intervention du pouvoir social en faveur de la femme et des enfants ; celte intervention est nécessaire pour la garantie des droits individuels et la détermination des responsabilités, nécessaire pour que chaque être humain puisse accomplir sa destinée sociale sans porter atteinte à celle d'autrui, — état de choses que nous avons désigné par le terme de « famille parentale » : c'est l'état de Justice.
Mais l'évolution constatée dans l'histoire du droit de famille ne se retrouve-t-elle pas ailleurs, et nos « phases de la famille y> ne seraient-elles pas les phases mêmes de l'évolution sociale en général? Autrement dit, la loi des trois états ne serait-elle pas une loi sociologique ?
Si, à certains égards, la famille tient la première place parmi les institutions constitutives de Tordre juridique et moral, la propriété n'est pas de moindre importance ; on peut dire qu'elle représente au sein de l'organisme social la fonction de nutrition, tandis que la famille en est comme la fonction de reproduction. Or la même loi qui a présidé au développement de la famille nous paraît se retrouver également dans l'histoire de la propriété.
Là aussi, nous rencontrons un état primitif de nature où le sol appartient à la communauté, à la horde, à la tribu, à la collectivité en général. Plus tard, les plus forts et les plus habiles s'emparant du sol, par la conquête ou autrement, la propriété privée s'établit, et l'état de nature fait place à l'état d'autorité. Enfin, le point de vue social se fait jour, réclamant non point le retour à l'état primitif, mais une équitable répartition de ce qui revient à l'individu et de ce qui doit revenir à l'ensemble, et l'état d'autorité fait place à l'état de justice.
On commence à comprendre que la terre, patrimoine commun de l'humanité, appartient de droit à la société, tandis que l'individu doit devenir, d'autre part et de plus en plus, Tunique et libre propriétaire de ses facultés personnelles et de tout ce qui en provient. « Le droit civil des Etats civilisés repose aujourd'hui sur le système de la propriété privée ; cependant celui de la propriété commune reparaît dans beaucoup de lois récentes : expropriation, instruction gratuite, routes publiques sans péage, chemins
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de fer construits et exploités par TEtat*. » On reconnaît que rindividualisme exclusif est une doctrine aussi fausse que le communisme. Un régime supérieur, qui doit faire la part de ce que ces deux tendances peuvent Tune et l'autre présenter d'utile et de juste, s'annonce comme devant les remplacer bientôt en les absorbant.
Ainsi la propriété aurait traversé les mêmes phases que la famille; et qui plus est, nous en serions actuellement, pour le droit de propriété comme pour le droit de famille, à l'époque de transition de l'état d'autorité à l'état social supérieur de la justice.
Il serait possible de constater un développement analogue dans rhistoire du droit pénal, du droit public et du droit international. Mais nous devons nous borner à signaler le fait sans nous y arrêter ici. — L'histoire du droit, dans son ensemble, offrirait ainsi le spectacle grandiose d'une transformation générale et progressive aboutissant en fin de compte au triomphe définitif de la Justice.
Le vieil Heraclite avait raison : ndvza ^e7, tout évolue. Il est une force des choses, une puissance impulsive qui fait marcher toujours et les mondes et l'humanité. Que cette force universelle et souveraine soit consciente ou non, toujours est-il qu'elle existe. La sève circule, et l'humanité ne saurait rester stationnaire. Ainsi que la terre est entraînée par le soleil dans le grand inconnu de l'espace, de même aussi l'espèce humaine avance et poursuit
* De Layeleye, Le socialisme contemporain^ p. 400.
soD chemin. Si le but suprême nous échappe, sachons du moins « utiliser les forces résultant de l'évolution naturelle, plutôt que de les enrayer, ce qui serait d'ailleurs inutile». (Lasalle.) — Loin d'entraver l'essor de l'humanité vers un idéal supérieur, la mission du droit consiste précisément à faciliter cet essor.
Prétendre que la famille en soit arrivée au terme du progrès et doive être considérée comme « définitivement constituée )> est pour le moins singulier. Au nom de quelle autorité dire à l'évolution humaine: tu n'iras pas plus loin! Les attaques dont la loi du mariage est constamment l'objet depuis la Révolution, la naissance des grandes écoles socialistes, dont le programme contient toujours quelque plan rénovateur de la famille, le fait que dans tous les pays civilisés des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent en faveur du droit des femmes, l'exemple des Etats-Unis d'Amérique : tout nous indique et nous confirme que l'organisation légale actuelle est discutable et doit céder la place à un régime supérieur. Si l'on veut travailler en vue de la famille et fortifier cette grande institution, nécessaire à l'ordre moral comme à l'ordre juridique, il faut à tout prix la réformer.