‹ La Femme et le positivismeChapitre 15 sur 15 · LE ROLE SOCIAL DE LA FEMME · texte numérisé non relu

LE ROLE SOCIAL DE LA FEMME

La fonction générale de la femme dans la Société.

Dans une société dont, en dépit des survivances et des réactions partielles, des apparences ou des contradictions, la mentalité devient toujours plus positive et l'activité toujours plus pacifique, — où la considération d'un ordre purement terrestre et humain domine déjà la conduite privée et publique, — où la conscience morale demande de plus en plus à la solidarité, qui étend son domaine, et à l'altruisme, qui recule ses limites, la règle d'aujourd'hui et l'idéal de demain, — quel peut être le rôle généra/ des femmes ? Quel peut-il être eu égard non seulement aux conditions et aux tendances de cette société, mais encore aux conflits et aux troubles qu'entraîne son évolution ?

Il consiste à former une force morale pour le règlement, en tout ce qui peut dépendre de la femme, des forces matérielles ou intellectuelles qui possèdent, se disputent ou sont en voie de conquérir le gouvernement des affaires humaines. Les femmes ne sont ni ne seront la seule force morale. Mais celle qui réside en elles s'est accrue à mesure que notre civilisation est devenue meilleure. Elle est peu de

chose en comparaison de ce qu'elle pourra être dans l'avenir.

C'est comme force morale, et non autrement, que les femmes peuvent exercer une action générale, d'ensemble, sur la vie sociale. La force morale qui leur appartient a d'ailleurs des caractères spécifiques, empruntés à la nature et à l'existence féminines. S'il importe qu'elle soit désormais dirigée par la connaissance générale de l'ordre naturel, elle consiste spécialement à favoriser la réaction nécessaire du cœur sur l'esprit, de l'amour sur tous les genres de force et d'orgueil, du concret sur l'abstrait, du bon sens sur le système. C'est bien là l'empire propre des femmes.

A mesure que s'accuse davantage l'inévitable déclin de la foi aux sanctions surnaturelles du devoir, la nécessité augmente de renforcer les ressorts humains delà moralité. Or, parmi les mobiles de la conduite, il en est dont la puissance croît en proportion du terrain perdu par la brutalité, par la grossièreté primitives. Au premier rang l'on doit placer chez les hommes l'amour et le respect des femmes, le besoin de leur plaire, le souci de leur jugement, la crainte d'être par elles mésestimé, repoussé. Du côté de la femme, si aux garanties obtenues pour sa personne, pour sa sécurité, pour sa fonction domestique élargie et grandie, s'ajoute le sentiment éclairé de l'influence qu'elle peut exercer sur la conduite masculine et de la responsabilité qui en découle, ce sera tout profit pour son affranchis-

sèment des faiblesses qui contrarient le libre cours de ses plus nobles penchants, pour sa propre moralité.

Au surplus la femme n'excelle pas seulement à communiquer à l'homme ce qu'elle possède en plus de sensibilité tendre et apitoyée, de dispositions vénérantes, de pénétration sympathique et compréhensive en la vie intime des êtres. L'avantage négatif qu'elle tient d'une moindre participation active aux conflits d'intérêts, d'ambitions et même d'idées la met, ou peut la mettre, en mesure d'opposer un peu plus de modération et d'équité aux calculs, aux entraînements, aux partis pris, voire au summum jus dé l'homme. En outre, comme la femme sent très bien le prix des qualités plus spécialement viriles, telles que le courage et la force d'àme, en raison même de ce qu'elles sont complémentaires des siennes, elle sait, le cas échéant, les exiger chez l'homme, si l'impulsion irrésistible d'une affection exclusive et aveugle ne l'en empêche point.

Supposez maintenant que la généralité des femmes reçoivent une culture plus rationnelle. Elles seront mieux instruites des réalités du monde et de la vie. Leur esprit sera plus familiarisé avec les notions positives de loi et d'ordre général. Leur sociabilité y gagnera en impartialité comme en étendue, et dépassera plus aisément les limites de la famille pour remplir de son rayonnement la cité, l'humanité même. Leur altruisme, mieux averti de toutes les solidarités et de la liberté nécessaire, se montrera

d'autant plus exigeant et raisonnable, sans rien perdre de ce que le sentiment féminin et maternel y met de plus chaud et de plus pressant. Dès lors, quelle force incomparable peut être l'influence des femmes au service de tous les devoirs sociaux et de la meilleure justice, comme de la plus grande bonté !

Pour qu'elle soit cela, en effet, il faut que la position des femmes dans la famille soit fortifiée et leur action, au-delà de la famille, facilitée.

Accroître toujours plus la valeur et faire sentir tout le prix de leur tendresse, de leur estime et de leur approbation, c'est à la fois leur intérêt et leur devoir. Obtenir qu'on les mérite par la bonne conduite privée et publique, c'est leur devoir encore ; et c'est leur meilleure victoire.

Inspiratrices, conseillères, juges de la conduite, — et d'abord éducatrices, — c'est avant tout par la réussite de leur mission au foyer que les femmes procurent à la société le bienfait de leur ministère moral. C'est par l'autorité conservée sur les fils et sur les filles qu'elles ont formés, c'est par la pénétration de l'àme fraternelle, c'est par l'action en retour sur le père lui-même, c'est enfin par toute la puissance et par toute la douceur de l'union avec l'époux qu'elles auront toujours leur principale prise sur les volontés et les actes dont l'ensemble compose la vie sociale.

Il y aurait quelque pédantisme à demander et quelque illusion à attendre que la jeune femme de demain ne considère le don de «sa main» que comme

un prix de vertu à décerner. Mais, à mesure que s'améliorera la culture des jeunes filles, ne peut-on espérer que, tout naturellement, les délicatesses morales et même les exigences sociales du cœur féminin entreront pour une part croissante dans l'élection du fiancé ? L'amour n'y perdra passes droits pour cela. L'amour est devenu un sentiment trop complexe pour n'être pas susceptible d'évoluer encore. Il ne peut que s'enrichir, toujours un peu plus, d'affinités morales ; et, sans qu'il cesse d'être un don gratuit, il faudra davantage le mériter.

Cependant les moyens d'action sociale au service des femmes gagneront en force et en diversité. Auguste Comte concevait pour la femme de la plus modeste condition l'équivalent du « salon ». Il avait entrevu des mœurs plus fraternelles qui ouvriraient aux prolétaires les salons des vraies grandes dames. L'on peut voir d'autre part s'ébaucher et l'on verra se former de plus en plus entre hommes et femmes de tous rangs des groupements et des collaborations pour autre chose que le plaisir, les distractions mondaines et les spectacles. Le contrôle moral de l'homme par la femme appelle des organes variés que le besoin créera et que les mœurs consacreront. Ainsi se multiplieront, dans une atmosphère de confiance et de sincérité, des relations aussi honnêtes que pleines de charme, instruments précieux pour la fonction spirituelle des femmes.

Par des exemples, l'on peut apprécier l'efficacité proprement sociale de cette fonction spirituelle des femmes, appliquée aux intérêts généraux de notre civilisation,

— Voici la santé publique. Les connaissances acquises sur la transmission et sur l'hérédité des maladies, ainsi que sur les conditions d'existence individuelle et collective qui en favorisent ou en contrarient la propagation, s'étendent chaque jour. Les progrès de ce que Condorcet appelait déjà « la médecine préservatrice » sont constants. Par cela même la répercussion de l'état et de la conduite sanitaires de chacun sur la vie commune, sur le sort des contemporains et des successeurs apparaît en sa pleine évidence avec une précision croissante. La loi de solidarité qui enchaîne les hommes et les générations y trouve de nouvelles applications aussi importantes que variées. Les devoirs qui en résultent sont graves, les responsabilités redoutables.

Les biologistes, les hygiénistes, les médecins prodiguent leurs avertissements, leurs prescriptions. L'opinion s'émeut et le législateur intervient. A sa première timidité succèdent plus de hardiesse et plus de décision. Il n'a certes pas dit son dernier mot. Mais biologistes, hygiénistes, médecins, opinion, législateur ne peuvent, en ce domaine comme en plusieurs autres, aboutir qu'avec le concours des femmes.

L'observation continue et vraiment pratique des enseignements et des lois sanitaires ne va pas sans une modification profonde des habitudes. Or, ce

changement des habitudes, rapide quand les femmes y poussent, relativement facile encore quand elles ne le contrarient pas, devient très difficile quand il se heurte à leur opposition ou à leur inertie. Sans doute les sanctions légales ne sont pas sans effet ; mais leur action est trop souvent par quelque endroit en défaut, si elle n'est pas secondée par une bonne volonté dont la principale source est dans les suggestions domestiques.

La santé publique est d'ailleurs étroitement liée à l'hygiène et à la prophylaxie privées, aux soins et précautions pris soit pour les personnes — pour les enfants surtout — soit pour toutes les parties de l'habitation, dans chaque famille. Ceux-ci sont dans les mains des femmes ; suivant qu'elles seront dans le camp de la routine, ou au service du progrès, il en peut résulter le plus grand bien ou le plus grand mal.

Quant aux fléaux qui détruisent à la fois la santé, les mœurs et la race, les croisades féminines sont, pour les combattre, l'arme la plus puissante. Des précédents connus montrent ce qu'a pu faire en certains pays la ligue des femmes contre l'alcoolisme.

— Dans le domaine de ce qu'on appelle proprement la question sociale, le rôle des femmes peut devenir considérable. Il consistera surtout à dégager le côté moral des problèmes et des conflits et à mettre en œuvre les facteurs moraux de leur solution.

Si les femmes veulent et savent, leur action sera elle-même un de ces facteurs moraux, fort et bienfaisant entre tous.

Elles entrent d'abord dans la question sociale sous l'impulsion du cœur et par la représentation aiguë des mille souffrances concrètes qui sont le fruit amer de l'anarchie industrielle, du gaspillage, de l'a/nora/iïe économique, de l'état de guerre entre le capital et le travail. Ilsuffit qu'elles soient mieux renseignées pour que cette représentation s'élargisse, s'étende aux misères moins apparentes ou plus lointaines, pour que leur sympathie compatissante, et quand il y a lieu indignée, embrasse toutes les faiblesses, victimes de tous les abus de la force ou du désordre social, ou seulement de l'ignorance et du défaut d'organisation, ou même de quelqu'une de ces fatalités que la providence humaine ne peut abolir, mais dont elle peut prévoir et adoucir les coups.

Il est seulement nécessaire que les femmes s'élèvent à une bonté encore plus haute et en quelque sorte plus abstraite, dont elles sont sûrement capables, pourvu que leur esprit ait été assez ouvert aux idées générales sur l'organisation et la vie de nos sociétés et sur l'ordre moral. Elles sauront rappeler avec autorité le devoir social, tout le devoir social, dès qu'elles apercevront clairement, en harmonie avec les exigences de leur cœur, une justice meilleure et plus vraiment juste, fondée non plus seulement sur la distinction du mien et du tien, mais, en outre, sur la reconnaissance de ce que chacun doit à tous en raison de sa dette générale envers l'Humanité et de sa fonction sociale.

La conception positiviste de la source et de la des-

tinalion sociales des capitaux humains n'est point pour choquer la femme. Peut-être même que l'illusion individualiste sur ce sujet a chez elle de moins profondes racines que chez l'homme, plus dominé par la contemplation de son propre personnage et de son action particulière qui lui apparaissent au premier plan de la scène économique. L'homme, du reste, — on peut en faire la remarque incidemment, — oublie trop, parmi les facteurs personnels de toute capitalisation, la juste part des mérites féminins : bonne administration du ménage, prévoyance maternelle, privations acceptées en silence. . .

Si le sens des réalités concrètes, le contact continu avec les nécessités de la vie, l'esprit de famille, l'attachement aux autonomies particulières défendent les femmes contre la séduction des systèmes communistes, il n'est point malaisé de leur faire comprendre, en se donnant la peine de les en instruire, le caractère social et les obligations sociales de la richesse. Dès lors, leur cœur en acceptera et même en réclamera le règlement social. L'écueil à éviter pour elles est l'aveuglement de l'instinct maternel, qui, plus d'une fois, fait dégénérer leurs affections domestiques en égoïsme familial.

Aucune des revendications légitimes du prolétariat ne laissera les femmes indifférentes. Quelques-unes sont faites pour les émouvoir spécialement. J'entends celles qui tendent à obtenir pour les travailleurs les heures de loisir nécessaires à qui veut vivre de la vie intérieure et de la vie sociale, pour la

femme un foyer véritable, pour l'enfant la douceur du nid familial, pour les vieillards le pain, l'abri et la paix avec le repos. Les riches et les pauvres, les femmes qui doivent sentir tout le prix de ces biens et celles qui souffrent cruellement de leur absence, peuvent s'unir en une fraternelle alliance pour en assurer la conquête aux déshérités.

C'est aux favorisées à faire le principal effort, en acceptant la libre collaboration de leurs sœurs, pour la limitation progressive de la journée de travail, pour le repos hebdomadaire, pour l'habitation salubreet décente, pour le repos honorable des vieillards, etc. . ., et, bien entendu, contre l'exploitation industrielle de la femme. Mais qui ne sait que tout se tient, et, par exemple, quel lien étroit existe entre cette exploitation de la femme et l'insuffisance ou la précarité des salaires masculins ?

Quel champ pour l'action morale des femmes de toute condition ! C'est de mille façons qu'elle peut s'exercer par chacune sur chacun, par toutes sur tous. Les mœurs actuelles ne donnent qu'une bien faible idée de l'intensité qu'elle pourra acquérir. Il s'agit de transposer et de généraliser ce qu'il y eut de meilleur dans la réalité et dans l'idéal des mœurs chevaleresques. Alors ce sera par des actions de justice et de solidarité humaines, par des victoires remportées sur la misère, l'ignorance et le vice, par de fécondes initiatives particulières en faveur de la collectivité ou par de grandes réformes publiques que l'on recherchera et méritera le sourire, les applau-

dissements, l'assistance, quelquefois Vamour des dames (1). Et toutes les femmes seront dames.

Les femmes pourront beaucoup pour prévenir les conflits. S'ils éclatent, elles auront la noble tâche d'en modérer l'acuité d'abord, puis d'en faciliter les solutions qui concilient et qui apaisent.

Du côté patronal, elles réfréneront l'égoïsme et l'orgueil ; elles exigeront des employeurs, intendants responsables de l'humanité, tout l'effort que commande leur devoir précis envers leurs collaborateurs et envers la concorde civique. Du côté prolétaire, elles rappelleront que le travail aussi a des devoirs envers la communauté ; elles combattront tous les genres de violence et d'excès ; elles feront accepter la limite du possible. Des deux côtés, bonnes ouvrières de paix sociale et de fraternité, elles agiront suivant la devise d'Antigone : « Je suis née non pour une haine mutuelle, mais pour un mutuel amour ».

— La haine, voilà l'ennemi. C'est aux femmes encore à se liguer contre les haines internationales.

Ne leur demandons pas un reniement impie de la Patrie, organe nécessaire et permanent de l'ordre humain, ni d'énerver les énergies destinées à la servir toujours et, au besoin, à la défendre. Mais la

(1) Et leur clientèle. Les femmes sont acheteuses. Comme telles, si elles s'entendaient, elles pourraient dès maintenant agir comme un puissant régulateur moral sur le commerce de détail et sur une foule d'industries dont elles utilisent journellement les produits.

guerre n'est pas plus à jamais fatale entre les peuples qu'elle ne l'a été entre les familles. Il faut que les peuples, comme les familles, en viennent à vivre en société, pour organiser l'Humanité, qui est une société de patries libres et solidaires. Que, dans un effort commun d'amour et de raison, les femmes poursuivent sans se lasser les rapprochements individuels et collectifs par-dessus les frontières !

Qu'elles sachent bien que sur ce sujet les révoltes de leur cœur sont en harmonie avec l'intérêt général et avec l'honneur véritable des nations, comme avec la loi de l'histoire qui achemine celles-ci, en dépit de perturbations trop réelles, vers la coopération dans la paix.

Offices féminins.

Ainsi le positivisme donne un sens et un but à la vie féminine dans la société comme dans la famille.

Il assigne à toutes les femmes cette tâche commune : apprivoiser la force par l'amour, faire de l'esprit, suivant la formule d'Auguste Comte, non pas l'esclave, mais le ministre du cœur, accroître

OFFICES FEMININS 101

constamment la somme de paix et de boulé sur la terre. Les modalités et les moyens, susceptibles d'une infinie diversité, s'en peuvent adapter aux situations les plus humbles comme aux plus élevées. Les résultats qu'on en peut espérer, d'après ceux, partiels et bien imparfaits encore, qu'on a pu constater, doivent être profitables à tous les hommes. Mais ils seront particulièrement précieux aux éléments de l'humanité qui ont le plus grand intérêt au règlement inoral de la force dans le monde : à la masse des moins favorisés, à tous les faibles, aux enfants, aux femmes elles-mêmes.

La mission générale des femmes ainsi comprise les appelle à devenir, comme le voulait Comte, les collaboratrices indispensables du nouveau ministère spirituel, dont la fonction sera de régler et de rallier, sans contrainte, par la science et par la sympathie pour l'amélioration terrestre de la destinée humaine. Mais qu'elles n'en attendent pas l'organisation effective pour s'efTorcer, même dans les conditions défectueuses de notre état social, à faire leur partie dans l'alliance, — si nécessaire, — des philosophes, des femmes et des prolétaires.

Trop d'obstacles se dressent entre les femmes et leur destinée, donc entre elles et leur bonheur : la misère qui opprime et le luxe oisif qui corrompt, l'anarchie économique et l'anarchie morale, l'égoïsme ou le défaut de courage des hommes et l'ignorance des femmes elles-mêmes, la vicieuse éducation des deux sexes. Joignez-y des préjugés que nos antécé-

dents théologiques et militaires ont mêlés à l'héritage des civilisations et même des survivances d'une barbarie plus lointaine. Mais pourquoi y ajouter, nouveaux obstacles, le mirage trompeur des ambitions qui se trompent de but et le faux idéal de l'individualisme révolutionnaire ?

Disputer à l'homme tous les pouvoirs, — ou devenir un facteur essentiel dans le règlement de tous les pouvoirs, y compris le pouvoir du nombre et sans en excepter le pouvoir intellectuel, — telles sont les deux directions qui s'offrent à l'ambition féminine.

Mais il faut choisir entre elles. Ce sont deux routes qui divergent au point qu'il est contradictoire de vouloir les suivre toutes les deux. Les aptitudes, l'éducation, les conditions de vie nécessaires pour avancer sur l'une diffèrent totalement de celles qui sont requises pour s'aventurer sur l'autre. Les deux buts sont d'ailleurs incompatibles. Car la femme ne peut exercer sa fonction éducatrice et modératrice, son ministère de paix et de ralliement, sa providence morale parmi les hommes avec autorité, donc avec fruit, qu'à la condition de ne se point poser devant eux en rivale universelle et combative.

Sur le choix, les femmes peuvent-elles hésiter ? Le rôle social que le positivisme leur propose, en harmonie avec leur nature et avec leur intérêt comme avec l'intérêt commun de l'humanité, est susceptible d'un extension indéfinie et d'une réussite graduellement généralisée. Au contraire, la progressive compé-

OFFICES FEMININS 103

tition et l'antagonisme croissant ne comportent que des succès exceptionnels, achetés fort cher, tandis qu'ils sont gros de déboires, d'humiliations et de misères pour la masse des femmes. La concurrence, c'est la bataille où l'on donne et reçoit des coups. Je ne dis pas que plus d'une femme ne puissent s'armer pour cette bataille et apprendre à se servir de leurs armes ; mais c'est au prix de quelque chose de pis que les heurts, les blessures et les irrespects subis dans cette mêlée, au prix d'une lamentable déformation de leur àme, que suit la ruine du bonheur.

La lutte pour Vexistence ne s'impose qu'à trop de femmes, hélas ! par la faute des hommes ou par le fait d'iin régime social qui n'estpas immuable. Subissonsen les conséquences transitoirement inévitables et cherchons à les adoucir en attendant et en préparant des jours meilleurs. Mais pourquoi proposer aux femmes, comme objet désirable, l'àpre combat, si contre-indiqué par leur nature physique et morale, pour la fortune ou pour la domination, pour les satisfactions de l'orgueil et de la vanité ?

Cependant il faut tout comprendre et rester relatif. La femme qui exerce toute sa fonction de femme dans la famille et qui, de plus, participe suivant ses forces et sa condition au ministère général des femmes dans la société, réalise sa destinée. Mais songez à celles qui n'ont pasun office défini ousuffisant dansunefamille, à celles qui ne se sont pas mariées ou pour qui le mariage n'a porté que des fruits amers. Celles-ci peuvent ne pas trouver dans leur participation indéter-

minée au rôle général des femmes, rendue d'ailleurs plus difficile, — surtout si elles sont pauvres, — par l'insuffisance même de leur vie domestique, de quoi remplir assez leur vie. Et c'est pour elles, plus qu'on ne croit, un malheur.

Il le faut considérer ici en faisant abstraction du problème de l'existence matérielle, qui ne se pose pas pour toutes et dont il sera parlé au chapitre suivant. Le remède ne peut plus être le couvent. Il faut à toute femme comme à tout homme, en dehors et sans préjudice de ses devoirs généraux, une fonction définie, une occupation régulière et utile, condition d'équilibre intellectuel et d'assiette morale. Il est normal pour la femme que le mariage et la maternité les lui procurent suffisantes et pleines au foyer. Mais ce n'est pas le normal qui se produit toujours. De là un nombrecroissantdesituationspénibles, douloureuses,

La nécessité s'impose donc, indépendamment même de la question de gagne-pain, d'un ensemble d'offices spéciaux destinés à occuper et utiliser pour le service social les femmes laissées... trop disponibles. Il en existe déjà. Ils devront croître en nombre et en importance ; mais combien il importe qu'ils soient appropriés à la nature et à la destination sociale de la femme !

Au premier rang il faut placer les offices qui sont de réelles transpositions de la maternité.

D'abord, si la loi et la pratique sociale facilitaient davantage l'adoption, des femmes qui n'ont pas pu fonder un foyer naturel ou dont le mariage est resté

OFFICES FEMININS 105

stérile, pourraient plus souvent former ou compléter artificiellement une famille, quand elles en auraient les moyens et le courage. Pourquoi, d'autre part, refuser aux femmes l'accès à la tutelle testamentaire ou dative ? Pourquoi n'ouvrir qu'aux « ascendantes » les conseils de famille ?

Ce n'est pas d'aujourd'hui que des femmes de toute croyance prodiguent dans les œuvres de charité le meilleur d'elles-mêmes. Ce qu'elles y dépensent sous mille formes, de dévouement, de zèle ingénieux et de vaillance ne sera jamais trop loué. Sans être exclusifs ni parcimonieux dans notre hommage, ne devons-nous pas notre plus grande admiration aux femmes qui, sans penser à un salaire d'outre-tombe, ni travailler pour la gloire d'une église, obéissent au seul amour de l'humanité, à la seule attraction du malheur ?

Mais, renouvelée par la foi en la solidarité sociale, l'assistance, qui doit comprendre la médecine publique, préventive ou curative, prend un développement sans exemple dans le passé. Des institutions, des services réguliers lui sont nécessaires. La misère, la maladie et l'infirmité, la vieillesse malheureuse, l'enfant et la femme en détresse matérielle ou en danger moral, les déchéances à relever réclament des fonctions payées ou gratuites, mais permanentes et organisées. Il en faut pour découvrir l'infortune, pour secourir et préserver, pour soigner et guérir, pour corriger et réparer. Il en faut encore pour administrer et contrôler toute cette activité bienfai-

santé. Parmi ces fonctions, le nombre de celles, modestes ou élevées, qui exigent la participation des femmes apparaîtra de plus en plus considérable.

Il n'est ni nécessaire ni désirable que toutes soient officielles.

La part des organisations libres dans cette utilisation de la femme sera d'autant plus fructueuse qu'elles seront plus affranchies des préoccupations confessionnelles.

L'initiative vient déj à des femmes. Les plus humbles comprendront ce qu'elles peuvent dans ce domaine en associant leurs dévouements et leurs services.

L'éducation et l'enseignement, l'instruction professionnelle, la protection des femmes et des enfants employés dans l'industrie, la partie pour ainsi dire ménagère de quelques administrations publiques et de quelques œuvres sociales comportent des offices féminins, dont l'importance et la variété croîtront.

Mais gardons-nous des énumérations. Car le progrès suscite tous les jours des besoins nouveaux de vie mieux ordonnée et plus belle auxquelles répondront, mieux cultivées, les aptitudes pratiques et esthétiques de la femme.

Les fonctions politiques ne sont pas des offices féminins. Il y faut des aptitudes, un régime et même des défauts masculins. La femme, en les exerçant, ne pourrait qu'altérer ses qualités propres et tarir la source de sa plus sûre, de sa meilleure influence. Qu'on n'objecte pas Elisabeth d'Angleterre, Catherine de Russie ou d'autres encore. Ce furent de

grands hommes, ce ne furent pas de grandes femmes. La femme a mieux à faire que de faire la politique comme ministre, comme député, voire comme électeur ; c'est de la juger au nom de la morale avec autorité. Soyez certains qu'elle ne la jugera pas longtemps ainsi sans la modifier pour le plus grand bien des peuples et d'elle-même.

Le Travail des Femmes.

Indépendamment des services qui ont besoin de la femme, il y a les professions et les métiers dont le besoin s'impose à trop de femmes.

Il faut vivre.

« L'homme doit nourrir la femme. » Auguste Comte a énoncé en ces termes une règle d'évidente justice. C'est la formule du devoir masculin, de la dette masculine envers la femme dans l'ordre économique. Il est étonnant que quelques-uns et même quelques femmes aient voulu y voir je ne sais quelle menace pour la liberté ou pour la dignité de la femme.

Qui parle d'une aumône humiliante ou du prix, plus humiliant encore, octroyé à la femme pour l'aliénation de sa personne ?

Il ne s'agit pour l'homme ni de payer ce qui n'est pas dans le commerce, ni de faire, il s'en faut de beaucoup, un don gratuit. L'obligation masculine d'assurer l'existence matérielle de la femme, c'est d'abord l'indemnité due à celle-ci à cause des services, des fatigues, de l'usure, des risques, des périls inhérents dans l'ordre matériel aux fonctions féminines, ménagères et maternelles. C'est ensuite la condition sans laquelle la généralité des femmes sont impuissantes à remplir, autant qu'il est nécessaire et de la manière qui convient, leur ministère moral dans la famille et dans la société.

Si l'on songe à ce qu'est la rude tâche de tant de femmes à la maison, à ce que la maternité implique de souffrances et de dangers, à l'immense bienfait qu'est la providence féminine réellement exercée sur la vie domestique et sur la vie sociale, on reconnaîtra que l'homme, en « nourrissant la femme » et en la dispensant de la lutte extérieure pour l'existence, reste encore son débiteur.

« Lhomme », c'est le père, au besoin adoptif ; c'est le mari, c'est le fils ; ce sont les frères, quand ils peuvent. A leur défaut, ce pourrait être la solidarité familiale plus généralement appliquée à cet objet, afin d'assurer à la femme non pas l'oisiveté, mais la liberté requise pour choisir les occupations, les offices qui conviennent à sa nature et rentrent dans son rôle social.

Mais, si l'homme manque, s'il est dans l'impossibilité de s'acquitter, — ou s'il se dérobe à son devoir

sans qu'on l'y puisse contraindre, — si le salaire masculin est insuffisant ou trop aléatoire, ou s'il subit les prélèvements illégitimes de sa mauvaise conduite, si la solidarité familiale est absente ou de trop faible secours, il faut bien que la femme vive, et plus d'une fois qu'avec elle et par elle vivent des êtres chers tombés à sa charge.

Ce n'est pas tout. Si l'homme doit nourrir la femme, la femme a le droit de rester juge des conditions auxquelles elle peut accepter d'être nourrie par l'homme et libre de n'accepter que celles qui sont en effet acceptables. Il y va de son élémentaire dignité.

Nul n'ignore de quelles difficultés est entouré le mariage des filles pauvres. Le mal se manifeste dans le prolétariat urbain sous des formes connues. Il est particulièrement aigu sous d'autres formes et s'aggrave chaque jour pour les filles sans dot de la bourgeoisie, surtout pour celles dont les exigences morales grandissent à leur honneur. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'il sera remédié à ce mal douloureux. Pour que l'organisation économique et les habitudes sociales auxquelles il se rattache en partie soient améliorées, pour que les hommes retrouvent plus de courage et acquièrent un sentiment plus juste non seulement de leur devoir social, mais de l'intérêt masculin bien entendu, pour que nos filles de leur côté et aussi les parents de nos filles évitent d'ajouter aux obstacles le souci exagéré d'une vie d'emblée très facile et très unie, sinon trop

prodigue de satisfactions d'àmour-propre, il faudra quelque temps. Donc, comment ne pas songer à celles qui ne se marient pas ou qui se marient tard ?

D'ailleurs, il importera toujours que la jeune fille ou la jeune femme puisse réellement choisir, comme il faut qu'elle soit choisie. Pour choisir, il faut pouvoir attendre, même quand on est pauvre, même quand on ne peut pas ou qu'on ne croit pas devoir compter sur l'assistance totale ou partielle de la famille.

A toutes ces nécessités, transitoires ou permanentes, la vie sociale doit pourvoir. Auguste Comte a enseigné que la dette envers la femme prend, à défaut de débiteurs individuels, un caractère social. Mais il n'est ni possible, ni souhaitable, que cette dette soit acquittée sous forme d'assistance gratuite en dehors de la famille par la collectivité, autrement qu'à titre temporaire, si ce n'est en des cas bien déterminés. On pense naturellement aux orphelines ou abandonnées encore incapables de gagner leur vie, aux femmes âgées, infirmes ou malades, sans ressources et sans soutiens, aux veuves ou aux femmes seules, chargées d'enfants et malheureuses.

Hors de ces cas ou de cas analogues, la collectivité doit aux femmes deux choses :

A celles dont le père, le mari, les fils ne demandent qu'à les faire vivre de leur travail, elle doit d'améliorer ses conceptions sociales, ses conditions économiques et ses mœurs de manière à mettre les salaires masculins en rapport avec le devoir masculin. Mais

c'est toute la question sociale qui est ici soulevée. Les réformes profondes et l'évolution décisive qu'elle sollicite ne sont pas l'affaire d'un jour.

A toutes les femmes pauvres, adultes et valides, à qui est laissée la charge soit de se suffire, soit de subvenir pour tout ou partie à la vie des êtres chers, la société doit de leur offrir un gagne-pain honorable. Il faut donc des emplois, des professions, des métiers féminins.

Quant aux emplois publics, le départ ne semble pas si malaisé à faire entre ceux qui doivent rester masculins, ceux qu'il faut réserver aux femmes et ceux qui peuvent être partagés sans confusion. Ce qu'on a fait jusqu'ici dans ce sens pèche par défaut de méthode. Trop souvent les calculs budgétaires y ont plus de part que le souci de la condition féminine. On souhaiterait tantôt plus de discernement et tantôt plus de hardiesse.

Quant aux professions, métiers et emplois privés, c'est le petit bonheur de l'offre et de la demande individuelles qui règne. Pour le travail salarié des femmes, pas d'autre règle que, d'un côté, la dure loi du besoin et, de l'autre, la poursuite du moindre salaire à payer.

Cependant la sélection s'impose des entreprises et des labeurs contre-indiqués par la nature et par le rôle social des femmes, de ceux qui leur conviennent spécialement, de ceux enfin qu'on peut se résigner transitoirement à les voir assumer. Il sera toujours scabreux de la confier au législateur. Il la faut atten-

dre du mouvement mieux éclairé de l'esprit public, du sentiment fémininlui-même,de l'action concertée, organisée, des amis de la femme, des sociétés et des œuvres féminines, des associations professionnelles des deux sexes.

Ces forces combinées ne s'emploieraient pas seulement, dans un esprit relatif et pratique, pour aider les femmes à pourvoir tant bien que mal à des nécessités qui n'attendent pas. Elles prépareraient un meilleurlendemain.Guidéespardeplusjustesnotions sur l'ordre et le progrès humains, sur la vie et la destinée féminines, elles appliqueraient à un accord fécond des efforts trop souvent gaspillés en un antagonisme stérile. Doucement elles éloigneraient des tâches anti-féminines les femmes qui ont besoin de travailler pour vivre ; elles les aiguilleraient vers les professions et les emplois auxquelles s'adaptent le mieux ou le moins mal leurs dispositions physiques et morales et leur en faciliteraient l'accès. Dans ce domaine elles tendraient, par des ententes systématiques, à réduire autant que possible la concurrence funeste entre les deux sexes.

Pour une telle œuvre le concours des riches conscients de leur responsabilité serait bien utile. Mais, si toutes les forces qui peuvent y coopérer doivent y travailler tout de suite, qui ne voit à quel point leur coopération serait guidée et fortifiée par l'action coordinatrice du ministère spirituel, de l'autorité morale, scientifique et humaine, dontles positivistesappellent l'avènement ?

C'est aux femmes de toute condition et de toute culture qu'il faut penser, à toutes celles, dont il faut déplorer mais constater le trop grand nombre, qui n'ont pas leur existence assurée dans la famille, par la famille. La gamme peut être étendue et diversifiée des ressources que la société doit leur offrir depuis la domesticité transformée en prolongement de la famille — en passant par les parties appropriées de la gestion agricole, du commerce de détail et de l'industrie ménagère, par de nombreuses variétés de travail manuel qui veulent soin et patience plus que force, par plus d'un métier d'écriture, de rédaction ou d'art, d'art décoratif surtout, par des services d'administration intérieure, sans compter les offices infirmiers, hospitaliers et pédagogiques, — jusques, par exemple, aux applications les plus élevées et les plus délicates du ministère médical.

Les positivistes ne cesseront pas de s'élever contre l'encasernement et l'exploitation des femmes par l'industrie. Ils repoussent pour elles ici le surmenage physique, comme ailleurs le surmenage du cerveau et des nerfs. Ils gémissent sur les dangers que les agglomérations et les promiscuités font courir à la santé et aux mœurs féminines. Dans l'ouvrière soumise à un régime si contraire à l'organisation de la femme ils voient la race compromise. Si elle est épouse et mère, ils voient dès maintenant le foyer désorganisé, l'enfant exposé à tous les périls de la rue. Ils reconnaissent, en outre, dans l'industrialisation croissante de la femme, une cause d'avilisse-

ment des salaires et de chômage, une source d'antagonisme contre nature entre les deux sexes, entre deux misères.

Quelque puissants et bien organisés que l'on suppose les efforts ligués contre ce fléau, il ne disparaîtra pas tout de suite, ni à très brève échéance. En attendant, rien ne doit être négligé ni par l'initiative privée, ni par les associations professionnelles ou autres, ni par les pouvoirs publics pour en atténuer la malfaisance. Le législateur a commencé, il devra poursuivre et développer en faveur des femmes employées dans l'industrie une réglementation protectrice que la conscience publique exige.

Gladstone a dit un jour que l'homme qui trouverait un moyen décisif de développer le travail rétribué des femmes au foyer rendrait un grand service à l'humanité. C'est très vrai dans notre état social, mais à la condition que le travail des femmes à domicile soit efficacement défendu par des forces sociales organisées à cet effet contre la scandaleuse exploitation qu'il subit aujourd'hui. Les avantages, pour la femme et pour la famille, du travail à la maison sur le travail à l'usine ou à l'atelier, sautent aux yeux. Mais est-ce que tout récemment encore on ne nous parlait pas de pauvres femmes peinant sur des corsages jusqu'à une heure avancée de la nuit pour gagner, à grand'peine, à Paris.... vingt sous?

Quand la femme est forcée de travailler pour vivre, chez elle ou au dehors, son travail doit lui permettre de vivre. Payer misérablement la femme

parce qu'elle est femme est une injustice. Il arrive pire. Il arrive que la maigreur invraisemblable du salaire escompte la honte de la femme. Ceci est le dernier degré de l'infamie....

Les beaux-arts proprement dits, les lettres, des travaux scientifiques peuvent, plus d'un exemple le prouvent, procurer des ressources à quelques privilégiées. Les positivistes ne s'en plaignent pas.. Toutefois, ils souhaitent que dans l'avenir les femmes, douées et préparées à cet égard en plus grand nombre qu'aujourd'hui, puissent demander aux ouvrages de l'esprit soit un instrument supérieur de leur office spécial d'éducation ou d'enseignement, soit un nioyen ajouté aux autres de remplir cette fonction générale de la femme qui est d'améliorer et d'embellir la vie, plutôt qu'une source de profit personnel. Le bonheur commun y gagnera et leur talent n'y perdra rien,

L'éducation des Femmes.

Ce serait folie de songer à traiter en quelques lignes ce sujet qu'un volume n'épuiserait pas : l'éducation des femmes. Je me bornerai donc à indiquer très

sommairement quelques idées directrices qui se déduisent de ce qui précède.

Élever^ c'est adapter méthodiquement un être à sa destination.

Toute éducation positive perfectionne la nature en la respectant. Si remplir sa destinée est pour un être une condition du bonheur, une éducation rationnelle des femmes est un élément indispensable de leur bonheur propre.

L'éducation physique est fondamentale. Elle doit précéder la naissance de l'enfant et ne cesser jamais. La santé est l'outil commun de toutes les fonctions, de tous les services. Or la santé de l'adulte se fait dans l'enfant.

Dès le premier jour, dans l'enfant du sexe féminin il faut prévoir la femme future, la mère probable. Cette prévision dominera toute l'hygiène de la petite fille d'abord, de la jeune fille ensuite. Les soins, le régime, les habitudes, les exercices seront réglés en conséquence. La faiblesse n'est pas une grâce. L'altération artificielle des organes, des formes et des proportions, si elle doit contrarier un jour les fonctions de la femme et de la mère, n'est pas une source de beauté.

C'est déjà jtrop des mauvaises chances que la future femme tient de l'hérédité et de la condition sociale. Loin de les aggraver, l'éducation physique devrait s'appliquer à les corriger. Le plus possible elle devrait combattre toutes les causes de déformation et de misère physiologique : chez les unes, — légion

hélas ! — l'insufiisante nutrition, le surmenage physique, l'usure précoce; chez d'autres, les malfaisances de la mode, de la claustration oisive ou d'une vie agitée et vide; chez d'autres enfin, déséquilibre résultant du surmenage hâtif des nerfs et du cerveau.

L'éducation morale comprend l'éducation des sentiments et du caractère, mais n'est complète que par l'éducation de l'esprit.

L'enfant, de quelque sexe qu'il soit, nait avec un égoisme prépondérant, tyrannique même. Atténuer le plus possible la virulence de l'égoïsme, éveiller, exercer et développer l'altruisme naturel, utiliser l'énergie même des instincts personnels, non étouffés mais disciplinés, pour des fins altruistes, telle est la tâche des éducateurs.

Faire épanouir tout ce que le cœur féminin contient de virtuelle tendresse paraît facile. Il y faut cependant du discernement et de l'art. L'instinct maternel, qui est comme la basse continue dans les harmonies affectives de la femme, se manifeste de bonne heure sous les formes les plus enfantines. Mais, s'il est un allié puissant et précieux des penchants altruistes, il est aussi et devient avec l'âge un maître exigeant. J'ai rappelé ce qu'il introduit de particularisme jaloux dans les plus douces affections de la femme. Il est certain qu'il engendre, en bien des cas, un véritable égoïsme domestique , dont les suggestions sont contraires à la solidarité sociale et à la justice. C'est de très bonne heure qu'il convient de prévenir de telles déviations par la culture directe

des affections purement altruistes et par l'élargissement de l'esprit lui-même.

Deux qualités nécessaires à la femme, la pureté et la sincérité, exigent l'éducation combinée des sentiments et du caractère.

La vraie pureté n'est pas faite d'une prétendue « innocence », d'une ignorance réelle ou fictive, qui devient dangereuse si elle se prolonge trop. Elle n'a rien à voir avec les fausses pudeurs. Elle est la forme essentiellement féminine du respect et de la possession de soi-même. Elle est, chez la jeune fille, lesouci conscient de garder inaccessible à des atteintes qui, pour la femme, sont une servitude et une diminution, son capital d'amour et de maternité, jusqu'au jour où elle consentira le don libre et réfléchi d'elle-même, dans les seules conditions dont se puissent accommoder sa dignité, sa sécurité et sa mission.

Le respect de soi-même entre aussi avec la sympathie pour les autres et le courage moral dans la sincérité. La femme doit dès l'enfance en prendre l'habitude pour mériter la confiance qu'il lui faudra inspirer. Mais la sincérité réclame elle-même la confiance témoignée à l'enfant et à la jeune fille.

L'éducation morale ne s'achève que par l'éducation intellectuelle. Les meilleurs sentiments veulent être complétés par des convictions raisonnables ; sans quoi ils sont exposés à tous les égarements. La bonté de la femme en particulier ne sera préservée des erreurs souvent graves qu'elle peut commettre

que si elle est doublée d'une connaissance réelle de ce qu'est le bien.

Chez les filles comme chez les garçons la formation du jugement moral doit, dès qu'il se peut, être parallèle à la formation des sentiments et des habitudes.

Exclusivement concret et pratique, toujours élémentaire et familier dans la première période de l'âge scolaire, l'enseignement moral pénétrera tout l'enseignement théorique du second âge scolaire ou de l'adolescence. Il en sera, sous la forme systématique, la conclusion.

Aux femmes comme aux hommes la bonne volonté, soigneusement cultivée, est indipensable, mais ne suffit pas. Il leur faut une doctrine morale. Comment, dans notre civilisation si compliquée, les femmes pourraient-elles se conduire elles-mêmes et moraliser la conduite des autres, si à l'élan du cœur ne s'ajoute pas chez elles l'action directrice des notions morales ? J'entends les notions démontrables sur la nature humaine, sur les conditions fondamentales et le perfectionnement de la vie morale, sur la réalité et les relations hiérarchiques de ces êtres collectifs qui s'appellent la famille, la cité, la patrie, l'humanité, sur notre dépendance et notre dette envers eux, sur la solidarité des individus, des sexes, des groupes et des générations, sur la nécessité de concilier le concours avec la liberté à la fois respectée et réglée.

« L'amour » est le « principe » ou la source véritable de la moralité humaine, que la femme excelle à

mettre en action. Il lui a trop souvent manqué d'en connaître assez la « base », qui est un « ordre » réel, à la fois nécessaire et perfectible et d'en apercevoir distinctement le « but », qui est le « progrès » terrestre de l'existence individuelle et collective, soit un ordre meilleur.

Pour faire une conscience complète, au sentiment altruiste doit s'associer une raison altruiste armée par l'enseignement de la morale.

Cette morale, pour laquelle les dogmes théologiques et les systèmes métaphysiques, loin d'être encore des soutiens, sont devenus des causes de dissolution et de ruine, suppose tout un ensemble de connaissances antécédentes sur la réalité observable. Elle comprend une psychologie positive et dépend immédiatement d'une sociologie , fût-elle élémentaire, c'est-à-dire de notions également positives sur l'existence, l'organisation et l'évolution des sociétés. Morale et sociologie impliquent ensemble une biologie, puisque la vie morale et la vie sociale impliquent la vie tout court. Les phénomènes supérieurs sont distincts mais dépendants des phénomènes inférieurs, même quand ils les modifient. De plus, chaque être dépend de son milieu, organisé ou inorganique, tout en réagissant sur lui. C'est une autre raison de connaître la biologie et c'est une raison entre autres de connaître l'ordre du monde qui nous domine, en ce qu'il nous est accessible. On remonte ainsi par la chimie et la physique jusqu'à l'astronomie. Enfin la mathématique, outre qu'elle

étudie ce qu'il y a de plus général et de plus indépendant dans le domaine de la connaissance positive, fournit à l'esprit et par l'esprit à la volonté une discipline. Celle-ci n'est étrangère ni à notre conception, du reste progressive, de la justice, ni à nos habitudes de généralisation morale.

Donc l'enseignement systématique de la morale se lie, pour les jeunes filles comme pour les garçons, à leur initiation aux autres sciences fondamentales suivant l'ordre établi par Auguste Comte depuis l'arithmétique jusqu'à la sociologie. Mais c'est pour les jeunes filles surtout que les études scientifiques doivent être résolument subordonnées à l'intérêt éducatif qui les domine.

Il s'agira bien moins de charger la mémoire de nos filles d'un bagage encombrant et lourd de détails, ni de fatiguer à l'excès leur cerveau, au détriment de leur santé physique et morale, par le jeu de la difficulté inutile, que de leur donner des vues justes sur le monde, sur la vie et sur la société, de leur faire une mentalité positive. Il en doit être d'autant plus ainsi que les positivistes entendent faire de la culture scientifique ainsi comprise non pas le privilège de quelques-unes, mais le patrimoine du plus grand nombre possible, un jour, de toutes.

Contraire à toute superstition, à tout esprit de chimère, à toute intolérance, cette culture aura pour résultat, pensons-nous, de familiariser dans le domaine moral comme dans le domaine physique, le

cerveau féminin avec la notion de loi, négation de tout arbitraire divin ou humain, de développer en lui le sens d'un ordre général incompatible avec un particularisme abusif, de lui donner le goût des évolutions nécessaires et possibles, aussi exclusif des subversions violentes que d'un conservatisme aveugle.

Une telle éducation est propre à faire cesser le divorce mental entre l'homme et la femme, qui est un si formidable obstacle au progrès, qui pèse sur toutes les relations sociales, qui vicie jusqu'au mariage et dissout lentement, mais sûrement, la famille. Je sous-entends que ce résultat suppose aussi que l'éducation d'un grand nombre d'hommes sera également réformée.

On sait, sans qu'il soit utile d'y insister ici, que les positivistes demandent pour les jeunes filles comme pour les jeunes hommes que l'instruction scientifique soit toujours accompagnée de l'indispensable étude de deux langues vivantes, de l'étude régénérée de l'histoire concrète, d'une culture esthétique éminemment nécessaire au rôle de la femme, qui est, en partie, de poétiser les réalités et de réaliser toujours un peu plus d'idéal autour d'elle.

L'éducation pratique des filles doit les préparer à leur destination normale et aux nécessités éventuelles de la vie. Toutes doivent apprendre à la fois le ménage et un métier.

Le ménage, pris ici au sens le plus large, comprend tous les soins spéciaux de la femme, de la mère éducatrice, toute l'administration intérieure du foyer.

On voit ce qu'il exige de notions réelles, notamment en biologie, en hygiène, en pédagogie élémentaire, en économie.

A toutes il faut l'apprentissage d'une profession, gagne-pain, gage de liberté dans l'acceptation du mari, ou réserve utile.

Il faut enfin à nos filles un apprentissage de l'action sociale. C'est une raison, parmi d'autres, de faciliter judicieusement entre les jeunes gens des deux sexes des relations confiantes et saines. La moralité, si l'on se garde de trop strictes imitations, y gagnera plus qu'on ne croit ; et le service futur de l'Humanité en sera mieux assuré, ce qui est le but dernier de toute éducation, de toute discipline et de tout savoir.

Page 1