LÀ FEMME I
)v — Mais» dit la petite Laure en rtant^ çà » Va noua^rider du vlo blanc... moi, dès » que j*ai bu un doigt de vin , je suis toute
)» cbose! — Eh ben! tant mieux ^ dit
» Charl<^te , nous griserons Laure. — h I 9 nm, je ne yeux pas me griser, dit la grande n Ai«)^e, parce qu'alors j'aimai au cœur et )> je. rends tout ce que j'ai pris. — Alors , M nous ne vous fet*on8 pas boire , tous. -^ » Mes enfans, qui est-ce qui se <Aarge n d'aller cherobep les liquides? — Tiens , » ¥as-y, toi, Manette.... t'es bonne esfant.
}) — C'est ca , c'est toujours moi qui fais les >i commissions ! < — Mais il faut aussi rap- )i porterdes CBufs et de la farine..» — Gom- » menti la pâte n'est pas isfile ! s'écrie Du- » bois.^ — Mais non, nous vous attendions...
» — Alors , j« m'en charge, et vous connat^ » trezmon talent!... s'il y a un grumeau, » je vous permets de m'appeler^anaé^. »
La grosse Manette sort avec un saladier et des bouteilles vides; pendant que Laure l'éclairé^ je dis à Charlotte : «c Est-ce que » I^inie ne viendra pas? — Mais si fait, je
LB MARI ET L^Alf AUT. tK9
» lui ai dit... £8t-^ qvi'elle ne sait pas que » vau8 êtes ici ?— Conratent le saurait-elle? >» je ne Y9^ pas revue depuis hier au soir, et » alors j!étai8 loin de me douter de eeque » je ferais aujourd'hui. — Oh I elle va venir, » c'est qu'elle aval tde Fouvragpe à finir:... » Tenez , je crois que je l'entends dans Fes- » ealier... Oh ! cachez-vouS) nous lui ferons » une surprise.
» — Oui , oui , H faut lui faire une sur- » prise , disent tooles ces demoiselles. — » Moi je veux bJen me cacher, mais où cela?
» — Dans l'autre chmnbre $ « dit Charlotte, en m'y poussant, «t Nous lui ferons croire » que o*est son Adolphe qui est revenu. »
On .me fait entrer dans la pièce du fond^ on refetine la porte sur moi, et me voilà dans une complète obscurité. Je cluerc^e à m'onenter ; je tAtenne pour savoir si je ne pourrais pas m'esseoir- jusqu'au moment de4a surprise. Ma main gauche rencontre d'abord une poêle , et ma droite s'enfonce dans une motte de saindoux ; je la retire de là-dedans le mieux que je puis, et en cher-
440 hA. FEMME,
chant toigeur», je vencooire at^ milieu de la diaiabre le dos d^ne ehaiae. « Boq , me âis*je, voilà moD a^ire , j'aUwdrai plus à mon, aise Jà*de98U8. j» Âiôre j*éoarle les pane de mon habit ^ et je me laîsae aller « dur la thaise, maia aussitôt 'quelque dbose^late sous moi 9 je me sens mouillé et piqué assez {ortement. Je pousse un cri, on outre la porte , c'était le moment de la surprise : ces demœselies et Dul>6is paraissent avec une chandelle 9 et me trouvent assis sur lesdé^ bris d'un vase nocturne , qu'en m'asseyant j'ayais mis en pièces , et dont le contenu ATait inondé le carreau.
D'abord im n^ peut résister à4!âiiTie de rire que cause ma position ^ mais on s'aperçoit que je fais la grifiMce , on craint que je ne 8<^s blessé , on ne rit plus^ on vient m'aider à me r^ever.
«Son Dieu t mon Dieu ! que nous somuMs » bétes , s'éerie Charlotte , nous avoas'Oii- » blié gue c'étaitrlà... C^est la faute de ces » demoiselles aussi,.... elles prétendaient 1» cpie c'était pbis commode...
IX Mm Wt l'amant» 141
m ^- GoMMMiit^ c^tstce fliomteur, n dit Mmie en rougiitaût ifh peti , « et vous^me 9 parliez d*Aiiol|^..«yoilkMMe beHe farce » que TOI» iBi avez jouée là !— £9*tu yiené ?
• me dit Dubob. -^ Mais je ne peufte pas » rétresériemement;... cependant j'ai quel- ^ » que chose. . . -^ Nous allons visiter ça^ mon » pauvreami... Allons, mesdemois^Ies, qui » "est-ce qui tient la chandelle , qui est-ce » qui se détone ? Dans un cas comme eelufn <^9 rfaumanité avant tout! il n'y a plus de
• sexel.é. »
€e» demoiselles font tontes- mue i>et!te mouequ'elles voudraient faire prendre pour de la pudeur. La israpde Aimée seule s'a* Vance en disant : ^ lâmï , je tiendrai tout ce » qn'^mvoudralQëtnd il «'agitde blessures « il ne faut pas ftdfe l'enfant 1 »
On lui donne la chandelle ^ les autres passent dans la première chambre ; Dabois examine alors ma blessure , qu'il m'est impossible de voir moi-même; et mademoisdle Aimée nous éclaire avec une steïcité digne d'une Lacédémonienne.
lit hJLvmuB^
Heureusement eet aecidettt^ qui pouvait aToir pour moi lea«uttes les plus jpraves » ne m!a causé qu*UB6 coupure peu profonde.
Dubois deisAdnde deis lingesi, des chiffbns pour me panseir ; mademoiselle Charlotte -entr'ouvre la porte et lui passe une yieille carnsole et deux bandes de percale à demi festonnées.Âprès aroir étanché le sang arec ks bandes destinées à orner le bas d'une robe» Dubois déchire sans pitié la damisolOy en met une partie sur ma blessure; tnademoiselle Aimée attache tout cela elle-même, parce que les hommes ne savent pas bien mettre les épingles, et l'opération terminée, je me rhabille et je 'retourne , en boitant un peu, près de là. société.
Les jeunes âUes me demandent avec inquiétude si c'est dangereux, je4es rassure^ «( Non , la blessure n'est pas eantéquente^ » dit la grande ^mée ^ «< et c'est bien heu- » rewi(l carmin peu plus- bas...» — Casera » ime tière leçon pour nous , ^Ht Laure< ^'
Bans ce moment , Kanette reTient avec les provisions , etBubois s'é(H*ie:<(Oiibliona
LE HABI Vt L'àMAIfT. i45
» cet éTénemeat ; Paul eir eM qi^Ue pour » «ne bagatelle epii le rend plus intéreMant » en marchant ^ cet demoiseHes ne laisse* » ront plus le meuble indispensable au mi^ » lieu de la chamtoe; Ne pensons qu'&nons » réjouir !^.. C'est moi qui fais la pâte!... ^» Duboîs>ôte son habit, retrousse ses man« cfaes , met devant lui ce qui reste delà camisole déchirée ; quoique boitant un peu, je voudrais Taider ; mais il n'y a chez (3iar* lotte, ni table , ni vase assez grafnd pour contenir la pâte , ni grande cuiller pour la verser dans la poêle. Chacun se met en campagne pour se (Mrocurerce qui manque.
Pendimt que Dubbis tire au mdieu de la chambre la commodedont ilfait unetable^ Manette et €havlotte vDnt chercher des assiettes et des lierres cke^ les voisins ; Laure aUume le feu dans lachembnée , la grande Aùnée nettoie la poêle , et IHnie lave quelques mauvaises fourchettes delèr. Moi , jo cbeiebè un égmgeoir, ou du moins un marteau povr pner 1e>sucre do<ft on saupoudcQr»'1e»xrêpes. J^^ouvre sans fàç(>n les ar*
444 LÀ FBBimi^
moires; je trouTe, <U;p$ Vune, im vieux pot à l'eau, quelques savate» et une chandeUe^ dans une autre, quelque chiffDas, un a»ses joli fichu de barège , et une bouteille de cirage anglais ; enfin un fer à repasser s'ofif^eà ma vue , je m'en empare , et il me sert àpîler le sucre.
Bientôt Charlotte revient avec une in^ mense cuvette dans laquelle on fera la pâte, et une cuiller à pumh pour la verser» Manette apporte un moutardier pour mettra le sucre , et deux verres , dont un à pâte ^ ce qui , avec celui que possède d^Charr lotte, pourra suffire à la société » vu que lorsqu'on est sans cérémonie , on peut bien boire dans le même verre . Les patriarches du bon vieux temps partageaient leyr eo«* che avec leurs hôles ; il me semble qKi\iae grisette peut bien partager son verre a;f«c ses amis.
Enfin on.aà peu près tout ce qu'il;fa«l , et à chaque objet qiM& Ton paie sur laooai* mode, ce sont des écUts de rire inÉonainflbles ; la pauvreté a donc ^pielquefofs son
LE MAM ET l'aMAICT. 145
coté cmnicfoe ; s'il De nwnquait rien pour ce feétln, si Ton avait trouvé chez Charlotte toutes les dioses nécessiaires,on rirait beaucoup 'moins. La table et tous les ofaîets qui la couvrent ne foumiâaient pa3 des plaisao* teries k ces demoiselles^ les griseUes sont vraiment philosof^es; avec elles le plafeir du moment classe bien loin le lendemaiin, et fait oublier la veille.
Dubois a mis son mouchoir autour de sa tête pour achever de se donner l'afr d'un gàtè-^auce ; pendant qu'il bat ses œub et sa farine au bruit^e applaudissements de ces demoiselles , je me suis assis près de Ninie , qui me regarde avec un petit air l>oudeur , et ne me dit rien. Quoi! pas unr^nroche dece que je ne suis pas allé la voir !. .»« Cette petite niaise a déjà le tact d^ne ^ande coqueUe; si ^le me témoignais des r^mis de ne mfaffoir pas revu , je m'en ëxonéèi^is négligethment; eUenem'eojSouffle pasmot»
il faut donc que ce soit moi qui commence àm^ciser;;i , K ^Aes^vous sortie ce matin , mademol-
146 LA FBMHIy
1» seHe? — Non , nonstetir. — J'ftVMto bien 1» eiiTie d'aller vous toir . . Mais dm afihîre». * » -^ Oh ! vous avei bien fait de fie pas Tout
)i gêner, monsieur si j'étais une belle
» dame , à la bonne heure. •• — Vous pen^ » sez donc qu'une belle dame me plairait 9 plus que vous P — Eèt-ce que ce n'eM pas » vrai? »
Je ne sais trop que répondre; cependant^ en ce moment, Ninie me semble préférable i beaucoup de belles dames , je la trouve bien (dus gentille qu'hier ; elle est pourtant moins parée, elle a un bonnet bien simple, une robe foncée, un tablier d'alépine, mais cela lui dotmeun air plus honnête^ plus bourgeois que les chiffons qu'elle portaR la veille.
Je lui ai pris la main en souriant, je joue avec cette mainqu'dle m'^diandonaeetqui est blandie et potelée, quoiqu'un pmi rude au toucher* Je regarde liinie en dessouii , ^làe s'efforce en vain de conserrer. son air boudeur, je vois que nous aurons bienlot foit la paix... Dans ce moment de grands
LB MAAI ET l' AMANT. 147
éoitM de rire attirent noire âltentien. C'est le detstif de la commode , vieux noyer ver-* moulu, qui vientde céder sous le poids de la cuvette pleine d'œufs , de farine et de lait, qne Dubois battait à tour de bras, et la t)ftte est descendue dans le tiroir d'en Haut.
« Sacré mille Vénus !.. dit Dubois ; il pas ratt, mes petits anges , que tout est mûr 31 Ghe^TOus!.. Yoîlà au moins six crêpes de » perdues! — C'est £tmeusement vexant, »
dit Manette.
On rattrape cequ'on peut de la p&te avec lacuîlleràpunch,on7remetdereau poinr réparer le if^/tciY, et aOn qu'eUe soit meilleure, Dubois court fouiller dans tes poches de s<m habit et en tire un échantillon de vanille dont il fait hiHnmage à la société et que l'on met diuis la pâte.
Le feu flambe ; c'est Dubois cpii veut avoir l'honneur de faire la première crêpe; on lui Hiet la poêle à la main , le saindoux lui est présenté |($ar la pétulante Laure, et la pâte est versée par Ninie ; pendant que Dubois fait la orêpe,Charlotte verse du vin dans les
148 LAFEIIME, ^
trois verre8,et Aimée cherche dans tous les
<)okis un peu de sel, qu'elle préfère au sucre ^^
pour assaisonner sa crêpe. Le moment est ^^^
venu où celui qui tient la poêle doit mon- *^a
trer son talent ; la pâte fume, tout annonce '^d
que la crêpe est cuite d'un côté, il s'agit ^^
delaretourner; Dubois ,. qui ne doute de < ^^
rien, n'écoute pas Charlotte qui lui conseille : %<
par prudence de retirer sa poêle de dessus VV>^
le feu et de retourner la crêpe dans la *. ,*"^l
chambre ; avec l'assurance d'un vieux cuisi- ^
nier, il fait voltiger la crêpée, elle disparait ^ ^^
par le haut de la cheminée , et lorsqu'enfin ' ^^
elle retombe dans la poêle , c'est avec une . ^^^
coudie de suie qui la rend méconnaissable* ' ^
Les éclats de rire recommencent. Dubois ■ ^v
quitte la poêle et va boire, la grosse Manette | '%
le remplace en disant : «c Vous allez voir , I Ui
» moi , comme je retourne ça. » On attend . ^^i
avec impatience le moment décisif; alors . %
Manette retire la poêlé dans la chambre, el ^^ s;
avec un vigoureux tour de bras envoie la ^
crêpe dans le visage de la grande Aimée ; ^^n
celle-ci crie , on s'empresse de lui ôter le . ^a
LE MAHI ET/t'AMANT. 149
masque qu'elle a sur la figure 9 mais on ne peut 8*enipêcher de rire de la grimace que fait la pauvre fille ; pour la consoler on lui abandonne la crêpe , dont personne d'ailleurs ne se soucie de goûter. .
« Avec tout ça, dit Gharlotte,si nouscon- » tinucms ainsi , nous aurons fait de la pâte ï» pour le roi de Prusse. C'est pourtant domn mage; des crêpes à la vanille, ça doit être » bien bon!... Est-elle bonne? Aimée. —
» Ça leur donne un drôle de goût —
» Ah I pardi , tu mets du sel dessus, ça ne » doit pas-trop aller avec la vanille.
1» — Donnez-moi la poêle , dit la jeune M Laure, je vois bien qu'il faut que je vous » montre comment on fait ça. »
Laure tient en effet, la queue de la poêle avec une grâce toute particulière^ et quand vient l'instant de retourner la crêpe, elle la fait sauter et la reçoit avec beaucoup d'adresse et au bruit des bravos de chacun.
Laure, qui est bien aise de poursuivre ses triomphes, fait plusieurs crêpes de suite.
Dubois est en admiration toutes les fois
150 LA PBMMEy
qu'elle les retourne , et cela finit par impatienter Charlotte qui la pince, en luidbant : « Mon Dieu l comme vous la regardez re- » tourner çai.... vous devriez vous mettre » dans la poêle pour mieux juger de son n talent \m.. »
Et mademoiselle Charlotte prend la place de Laure,mais quand elle retourne la crêpe, eue n'en attrape jamais que la moitié; alors la petite Laure se pince les lèvres et sourit (d'un air moqueur , car les femmes se moqueraient de leurmetiieure amie, quand leur amour-propre est en jeu. Minie dit qu'elle mange bien les cré}>es , mais ne sait pas les faire ; moi je suis de la même force. Cependant une pile de crêpes circule, et on les arrose avec du petit vin blanc qui serait bon pour accompagner des huîtres , maisque ces demoiselles trouvent MengenUl et dont elles ne se font point /aute; Je bois dans le verre de Ninie , Dubois dans celui de Charlotte , et les trois autres «e servent du seul verre qui reste. Pour égayer le repas, Dubois chante des gaudrioles , car dans ce
LB MJkMJ ET l'amant. IKt
moment une romance sertit peu goûtée par la 9oc^é ; après Duboû c'est moi que Ton fait diaater,puî8 chacune de ces demoîsdles ditensuite sachsmsonnelte ; là , c'est encore l'espiègle Laure cpii obtient la palme ^ car Ninie n'a fn^sque pas de toiity la grosse Manette a une basse-taiUe, la grande Aimée dbante du ne2, et Charlotte ehante faux.
Le concert ne fait pas oublier le festin ; quelqu'un tient constamment la queue de la poêle; les grieettes ont toujours bon ap^ petit, elles ne connaissent pas ce bon genre qui^consi^e à faire croire que l'on a l'estomac délicat; elles se bourrent ide crêpes, Dubois leur verse sans cesse» ef biént&t le Tin blanc fait son effet ; toutes ces Jeunes filles veulent parler, et comme aucune n'a la patience d'attendre que l'autre se taise ^ elles parlent toutes à la fois; ^les chantent, elles crient , elles sautent ; on ne s'eptend plus» mais on rit toujours.
Dubois propose d'organiser une contredanse : comme nous n'avons pas d'instru*ment, û faut que l'un de nous chante. C'est
152 LA F£MH£,
Manette qui se charge de faire Torcfaestre ; elle s'accompagne avec la pincette dont elle frappe la poêle, ce qui , à ce quedit €har* lotte, produit l'effet d'uùe symphonie tur^ que; comme nous ne sommes que deux caTaliers,et qu'il reste quatre dames^Dubois pense qu'il nous faut en prendre chacun deux et foire constamment la figuré 4e la pastourelle.
Voilà dix minutes que nous dansons la pastourelle, et que Manette frappe sur la poéfle ayecles pincettes ; nous mettons tant d'abandon dans notre danse que nous fai>sons trembler la maison. Toutà^coup nous entendons frapper sous le plancher.
M Ah ! c'est le TieuXToisin,c'est M.Fouyoux, H dit Charlotte ; tiens ! il nous embête, ne » Taudrait-il pas se gêner de danser pour n qu'il dorme !... dansons plus fort , ça lui » apprendra à frapper au plafond, n
^ous n'avions pas besoin de la recommandation de Gharlotte,pour faire du bruit.
On cogne de nouveau , nous faisons des cabrioles à défoncer le plancher. Le bruit
Ur MAHI BT l'amant. ÎM
jiiesse ai»-des80U8 , et Charlotte croit que le ▼oisîn a pri^ son parti ; mais bientôt c^est à la porte du carré que Ton frappe ayec force.
«c Gomment , oser venir chez moi ! » dît Charlotte. « Par exemple !... Le voisin est B sans gêne ! . . • Est-ce qu'il croit qu'il me fera ^ « peur... Faut le laisser à la porte. — Non , » il faut lui ouvrir , dit Dubois , noua allons » nous moquer de lui... Ça sera bien plus n piquant. — Ah ! oui , oui , disent toutes » les jeunes filles , il faut faire aller mon* 1» sieur Fouyouxi »
Charlotte ouvre la port^, et nous voyons un petit homme de soixante ans, tout ridé, tout ratatiné , dont la peau est couleur de lMgarade,et le nèz couvert de petits rejetons; un bonnet de coton fixé sur sa tète, par un large ruban verdàtre /descend jusque sur ses yeux ; il a le corps enveloppé dans une vieille robe de chambre à fleurs qui descend jusqu'à sa cheville;^ nous nous apercevons que pour monter il ne s'est pias donné le temps de mettre des bas , ses pieds nagent dans de vastes pantoufles jadis fourrées, et
154 XAPEMHE,
il tient à la main ton bougeoir , tuidis que de l'autre il retient autour de iOn corps sa grande robe de chambre.
Le voisin jette un regard colérique dans rintérieur de la chambre, cependant la TUe de tout le monde semble lui imposer un peu;ilportèàsonb<mnetde coton la main dans laquelle est le bougeoir,et par ce mou- Tcment manque de se brûlerie nez , puis dit d'une roix grêle et fêlée : » Mademoi- » selle, il est...
» — Entrez donc , monsieur Foiiyoux , »
dit Charlotte d'un air aimable. — «Made- » moiselle, je viens.. • — Je ne soufiHraipas N que vous restiez sur le carré!...
» — - Entrez donc , monsieur , » répètent toutes les jeunes filles ; et le vieux voisin , étonné , se décide à faire cependant deux pas dans la chambre ; aussitôt on referme la porte du carré» et Dubois, qui a été chercher une chaise , la présente à monsieur Fouyoux, en lui faisant une profonde salu* tation.
« Monsieur , d(Hinez-vous donc la peine
LE MAEI BT l'AMANT. 0$%
» de TOU8a8seoir.»^Je TOUS remercie, mon- » sieur... Mademoiselle , il est mbiuit sonné n à Saint-Eustache età Saint^agloire...— >» Vous allez prendre quelque chose , mon^ » sieur Fou joux...
» -^Monsieur sait-il faire les crê||es?» dii Dubois, en présentant d'un air respectueux la poêle au Tieux roisin. « — Non , mon- 3» sieur.. «Mademoiselle, vous savez. que le n propriétaire n'aime pas que, passé mi« » nuit... — Voulez-vous vous débarrasser n de votre bougeoir, monsieur Fouyoux? — « C'est inutile, mademoiselle, je ne... — « Approchez-vous donc du feu , vous allez n VOUS enrhumer. . . n
Le voisin commence à penser qu'on a rii^ention de se moquer de lui , il fronce le sourcil , va se fâcher et déjà repr^d le ciiemin de la porte , lorsque Dubois, allant à lui , l'arrête , en lui disait dun air dcf bonhomie : « Tenez , mcmsîeur , vous nous » en voulez un peu, parce que nous faisons n du bruit en dansant , qu'il est tard et que » cda vous empêche de dormir... — C'est
» yrai, monsieur. — Nous isentons que Yolré » réclamation est très-juste , et pour tous )i laisser reposer en paix, nous allons tous M nous reMrer ayant jdix minutes. .... — Ce « sera très-aimable, et je.*. — Mais il faut n npuft prouver que vous n'êtes pas fâché , )» et pour cela il faut boire un verre de vin » blanc avec nou^... — Messieurs, je vous » assure...— Oh! il le faut absolument!...
» vous allez vous asseoir deuxmioutes pour » être témoin de (a dernière contredanse^ n nous ne vous laissions pas partir sans » cela!.... »
Monsieur Fouyoux, vaincu parles instances de Dubois, par les prières de ces demoiselles , et espérsmt que sa condescendaace le fera bientôt dormir tranquille » se laisse conduire vers la chaise que lui présente toujours Dubois , et sans lâcher sa robe de chambre , pose son boi^eoir sur la commode et s'assied en saluant la société.
Mais Dubois avait choisi la chaise qu'il avait présentée au voisin, elle était du nombre de celles reléguées dans les coins de la
LE HAE1 Ef L*AMA9T. 157
chambre; au moment où monsieur Fouyoux s'assied, les pieds de derrière manquent, et leTOisin roule sur te pfancher; en cherchant à se retenir, il a naturellement lâché sa robe de chambre qui s'est ouverte dans sa chu te,et monsieur Fouyoux se montre à la société presque comme un petit Saint- Jean.
A la vue du voisin par terre , toutes les jeunes filles partent d'un rire fou. Monsieur Fouyoux se relève furieux, ramasse son bonnet de coton , l'enfonce au hasard sur ses oreilles, se saisit de son bougeoir et court à la porte en s'écriant : » C'est une » horreur... C'est un tour infâme... C'est » bon, mesdemoiselles, j'irai voir demain » le commissaire et le propriétaire!... On » verra s'il est permis de jeter les gens par » terre!... »
Les jeunes fiTIes rient trop pour pouvoir répondre, Dubois seul suit le voisin , en lui criant : « M. Fouyoux , quand 6n monte ^ » chez des dames , il me semble qu'on de- » vrait mettre au moins un caleçon ! . .. c'est » nous qui serions en droit de nous plain-
11(8 LA FEHME,
» dre... vous êtes un homme biendangc-* » reux, M. Fouyoux!... n ^LeToisin a redescendu rescaller* en jurant qu'on entendrait parler de lui , et a refermé sa porte de manière à ébranler la maison.
u Ah ! mon Dieu ! était-il drôle par terre I » dit Laure. — Je suis sûre que je vais rêver » de lui ! dit Manette. — Il n'y a pas de quoi,n dit la grande Aimée.
«—Ce paqvre M. Fouyoux, dit Charlotte, )» désormais je ne l'appellerai plus que )» M. FouillîL,. Au reste, qu'il se plaigne w au propriétaire, ça m'est bien égal, je )» déménage au terme , on m'a déjà donne » congé ; le plus souvent que je vas me » gêner pour faire du bruit!... Ah!... mes- )) sieurs, faites-nous donc danser la Bonn langère... et appuyons sur les talons. »
La Boulangère est acceptée , après cela on propose une walse , et je fais tourner mademoiselle I^inie, tandis que Dubois fait tourner Charlotte et que Laure walse avec Aimée.
Maïs la walse achève d'étourdir les de-
LE MAai BT L*AttAIfT. 159
moisellea , Aimée se sent déjà mal à son aise , et comme les autres se moquent d'elle, elle se met à pleurer.
a C'est ça, dit la petite Laure ; quand elle » a bien soupe, il faut toujours qu'elle » pleure celle-là î . . . comme c'est amusant !
Si la grande Aiinée a le Tin triste, mademoiselle Laure Ta fort gai .Manette devient très querelleuse, Charlotte se jette sur une chaise et étend les bras en bâillant; moi, je m'aperçois que Ninie, qui cependant a moins bu que les autres, est plus tendre, plus sentimentale que de coutume ; je suis assis près d'elle dans un coin de la chambre , et je lui ai déjà pris plusieurs baisers auxquels elle n'a opposé que des soupirs qui semblaient plutôt m'engager à recommencer.
Pendant que Manette crie après Aimée , qui lui répond en pleurant, Dubois, qui lorgne depuis longtemps mademoiselle Laure^ profite d'un moment où il croit Charlotte assoupie pour prendre un baiser à la petite rieuse, mais celle-ci s'échappe 4es bras de Dubois et se sauve en riant dans la cham-
160 LA FEHMEi
bre où m'est arrivé le fatal accident. Dubois y suit mademoiselle Laure, et soit par mégarde , soit avec intention / repousse la porte après lui.
Moi, je cause avecNînie et je m'inquiète fort peu de ce que Laure et Dubois peuvent faire sans chandelle dans l'autre chambre; Manette et Aimée sont trop animées par leur querelle pour avoir remarqué cette circonstance, mais Charlotte qui fait toutce qu'elle peut pour ne point s'endormir, après s'être frotté les yeux assez longtemps , regarde autour d'elle et s'écrie : » Eh bien ! . . . » où est-il donc. .. est-ce qu'il serait parti?. . » ça serait aimable !.. et Laure, je ne la vois M plus... Ah! le monstre ! est-ce qu'il l'au- » rait reconduite? >»
Cette idée chasse toùt-à-fait le sommeil de ses paupières, elle se lève , tourne dans la chambre , puis ouvre brusquement la porte du fond; alors mademoiselle Laure en sort , un peu chiffonnée , et Dubois arrive en walsantpour se donner tine contenance.
<< — Ah ! vous étiez là-dedans tous les
LB MA&l ET l'AUAICT. 16i
^> deux sans chandelle! » s'écrie Charlotte furieuse. « Par exemple.... C'est un peu » trop fort!...
>» — Nous venions d'y entrer en walsant, î» dit Dubois. — En walsant !... et c'est pour » mieux walser que vous aviez fermé la » porte ! .. . quelle horreur !. é,
->» —Ma chère amie , » dit la petite Laure en bégayant, «j'espère bien que tu ne crois y* pas. • .que tu ne penses pas. . .certainement » je ne suis pas capable de chercher à enle- » ver un amant à mes amiesK.» — Ahi vous » êtes une prude, une vertu peut-être !....
» C'est affreux , mademoiselle ; enfin , que )» faisiez-vous là-dedans sans lumière avec » monsieur?
» — Je vous dis que nous walsions , ré- » ppnd Dubois. — Quel mensonge!... Et » pourquoi aller walser là-dedans ? — Je » voulais montrer une passe à mademoiselle » pour vous faire une surprise. — Vous me » croyez donc bien bête pour me dire ça.. .
» C'est bon, mademoiselle Laure , je conte- » rai cela à M. Edouard. »
16â LA FEMME,
Laure prentl un air piqué, et s'écrie : — H Je n'ai point fait de mal et je me moque » bien de ce que vous direz. Si je youlais, » moi, conter ce que je sais sur yous» c'est » alors que j'en pourrais dire long. — Et que n diriez- vous ? petite chipie ! — Ah 1 ne m'in- » sultez pas , parce que je vous saute au « visage!.., n
Ces demoiselles se font des yeux terribles, je pense qu'il faut se hâter de les séparer.
Je fais entendre qu'il est fort tard et qu'on doit songer à se retirer. Manette entraîne Laure , je prends le bras de Ninie ; Aimée , qui demeure dans la maison , rentre chez elle ; quant à Dubois , nous le laissons faire sa paix avec Charlotte.
Il est près d'une heure lorsque nous sortons de la maison; Laure et Manette demeurent à deux pas, nous les mettons chez elles ,, puis nous nous acheminons moi et Ninie vers la rue Aubry-le-Boucher.
J'ai remarqué avec plaisir que ma petite blonde n'a point pris part à toutes ces querelles, qu'en général elle a été plus' sage ,
LE MA&I BT VkMAST, 465
plus trapquille que les autres; ces remarques et les baisers que j*ai pris à la jeune fille m'ont rendu aussi très tendre avec elle; chemin faisant, nous sommes fort bons amis, et lorsque je suis arrive à sa porte , je ne puis me décider à la quitter sitôt!...
Comme vingt-quatre heures apportent de changement dans nos résolutions I Mais ce n'est point en montant chez Ninie que je me dis cela; j'ai alors bien autre chose dans la tête.
t6l LA FEMME,
ii=^