C LA FEMME
» terminer un dîner sans Champagne! »
Le Champagne est demandé. Jolivet n'ose plus rien proposer ,. mais il boit beaucoup; nous en faisons tous autant. En sablant le Champagne , Jenneville ne parle que de sa belle ; nous savons qu'elle se nomme Herminie, car ce nom lui échappe plusieurs fois en pourtant son verre à ses lèvres. M. JBlagnard me témoigne beaucoup d'amitié et me fait mille offres de services ; il m'assure qu'il sera trop heureux de cultiver ma connaissance. C'est possible; moi, je veux bien le croire; au dessert, d^ailleurs»^ on croit tout si facilement ! Jolivet ne dit rien ; mais il fouille constamment dans ses poches. Je gage qu'il compte son argent. Quant à Dubois, comme l'Anglais vient de remuer sa chaise au moment où il portait son verre à ses lèvres , il se retourne en lui criant aux oreilles : « Dites donc , je vous ai déjà prié )> de vous reculer... M. John Bull ^ vous me » gênez ; vous m'empêchez de boire. God )» dem ! n Sur le God dem , l'Anglais laisse son
LE MA.RI ET l'AMANT. 127
plumb pudding^ se retourne, et dit à Dubois en le regardant fixement : k Gomment que » vous appelez moi ? — Reculez^vous ! — » Comment que vous appelez moi?— 11 n'est » pas question de ça , je vous dis que vous » me gênez... Si vous n'êtes pas content, » prenez des cure-dents!... »
L'Anglais devient rouge comme un coq , et je vois* qu'il se prépare à se mettre en colère; je tâche de lui faire entendre que mon ami désirait seulement qu'il reculât sa chaise. Mais l'homme aux cheveux rouges se croit insulté , il frappe sur l'épaule de Dubois qui se verse du Champagne , et lui dit : «c Si vous vouloir sortir toute de suite » avec moi, j'étais prête. — Quejesorte/owte » de suite..» Et pourquoi faire , milord ?... » Pour nous battre à coups de poings, n'est- » ce pas?^... Je ne suis pas un crocheteur , » entendez-vousl.. Allez vous rouler avec » les commissionnaires si ça vous amuse.
» Ce n'est pas mon genre, à moi. »
Je ne sais si l'Anglais a compris ce que Dubois vient de lui répondre, mais après avoir
1^ LA FEILMÊ ,
attendu encore quelques minutes, voyant que celui ci ne bouge . pas de la table , Thomme aux cheyeux rouges appelle le garçon, paie sa carte avec colère en disant : « Je ne plus jamais restaurer moi dans ce n traitettr! »
Dubois , qui n*est pas fâché de voir son voisin parti , frappe alors de son verre sur la table, en s'écriant : « Voyez-vous comme » le léopard s'en va la queue entre les jam- » bes!.. J*espère que je ne me siiis pas » gêné pour lui dire son fait!... Hein? »
Nous ne répondons rien & cette bravade; le Champagne est fini , nous demandons la earte. Le garçon rapporte, Biagnârd s'en empare et paie, puis va pour se lever : « Un » instant, lui dis-je, cela ne peut se passer » ainsi; combien devons-nous chacun? — » Eh! messieurs!... nous compterons cela «une autre fois!... — Non pas, s'il vous » plaît; un vieux proverbe dit : Les bons n comptes font les bons amis , et j'ai tou- » jours reconnu la justesse de cet adage...
« La carte, je vous en prie, ou je me fAcheraî.
LE MAAI ET L*AMAKT. 129
Blagnard cède et me passe notre note qui se monte à cent soixante-cinq francs. Pour cinq c'est assez honnête, c'est trente-trois francs par tête ; |e paie , Jenneville et Dubois en font autant ; quant à Joliyet , il est si longtemps à fouiller dans chacune de $e$ poches , h retourner dans ses doigts quelques gros sous , que nous nous lerons tous pour aller prendre le café avant qu'il soit parvenu à faire la somme qu*il doit rendre à Blagnard.
Nous nous rendons au Palais-Royal ; mais au moment d'entrer au café , Jolivet regarde sa montre , et nous quitte , en prétextant un rendez-vous. Il aura craint qu*en payant le café on ne se rappelât son écot du diner.
Le café où nous entrons est rempli de vieux habitués , qui font de la politique ea commentant les journaux. Mais toutes les discussions ont lieu avec calme , personne ne s'échauffe , on entendrait une mouche voler; notre arrivée change tout cela; comme nous avons bu , nous faisons beau-
coup de bruit; mais nous ne nous en apercevons pas. Nous rions , nous parlons tout haut , nous nous croyons très aimables , et je gage que les paisibles habitués du café nous portent sur leurs épaules ; mais les hommes ne se voient pas ce qu'ils sont , quand ils ont la tête calme, comment donc se connaitraient-ils quand ils ne^-^ont plus de sang-froid? Heureusement Jenneville est pressé de nous quitter pour aller chez sa dame, et monsieur Blagnard a aussi un rendez-vous , car notre séjour au café pourrait amener encore quelque aventure ; Dubois a déjà jeté deux fois à terre le chapeau d'un vieil habitué, et je vois dans les yeux de celui-ci que la troisième fois ne serait pas excusée.
J^enneville et Blagnard nous ont quittés , je reste avec Dubois dans les galeries du Palais-Royal, et nous sommes tous deux trop en train de rire pour n€( point chercher quelque manière de passer gaîment notre soirée.
« Que diable allons^nous faire , dis-je à
LE MABI ET l'aMANT. 151
» Dubois ? je ne me sens pas d*humeur à » m'enfermer dans un spectacle.... Il me » semble d'ailleurs que j'aurais de la peine » à rester en place... £n société... On n'y » rit guère , et nous avons déjà dit trop de » folies pour que maintenant je puisse m'asy> seoiràunetabled'impériaieoud'écarté. »
Dubois se frappe le front et fait un saut de joie en criant : « Ah mon ami !... Je n'y » pensais plus!... J'ai notre afihire!... Et » moi qui Tavais oublié... Ces pauvres pe- » tites ! nou^ allons passer la soirée la plus ^> amusante 1 nous pourrons dire des bêtises, » en faire même.... tout ce que nous vou- » drohs! finis coronat.., I,h bien l quand je '» veux faire une citation, je n'en trouve ja- » mais que la moitié... — Parle-moi fran- » çais , et dis^moi ce que nous allons faire » de si charmant. — Ce que nous allons » faire, mon ami !... Et la douce , la tendre, » la piquante Charlotte qui m'attend pour » manger des crêpes 1... et moi!... qui ne » m'en souvenais plus !. ,. — Des crêpes? — » Eh oui , des crêpes ; ne sommes«nous pas
iZà IiAFESIME,
» en caraayal , à cette époque voluptueuse
» de Tannée dans laquelle les crêpes et les
» beignets jouept un si grand rôle ?. . . En me
)» quittant ce matin.. • car je n*aî quitté
n Charlotte que ce matin , elle m*a dit : Hon
» bon ami , j*atirai ce soir chez moi trois de
» mes amies, nous devons faire des crêpes ,
» parce que nous les aimons beaucoup; vous
» seriez bien aimablede venir.. . vousappor-
n terez des marrons... Dis donc , descrêpes
» et des marrons, toutes choses légères!
» J'ai accepté... Il est huit heures passées,
)> en avant chez Charlotte... Et vivent les )> grisettes! »
En tout autre moment, j'y regarderais peut-être à deux fois avant d'accompagner Dubois , mais notre dîner nous a mis en gaîté, et ridée de passer la soirée chez des grisettes me parait alors très piquante.
« ^— Allons donc chez Charlotte , » disne à Dubois;» mais penses-tu qu'elle aéra con- » tente que tu amènes quelqu'un avec toi?
» — Tiens ! par exemple, est-ce que Tamour ^ doit jamais gêner Tamitié?... J'amènerai
t£ MA&I BT L'AMAITT. 133
» cioci OU iix amii qu'elle n'en serait que » 1^08 satisfaite , puisque je te dis qu'elle » a de ses amies, elle ; nous allons voir de » noureaux visages... nous allons peut-être » tiire quelque nouvelle passion... on ne
» sait pas — Par exemple i je te prie
» d'avoir la complaisance de ne m'appeler n que par mcm nom de baptême devant ces » petites filles..* je n'ai pas besoin qu'elles » sachent, toutes le nom de ma famille. — « Sois tranquille^ c'est entendu. Déjà hier » ou 06 matin, en parlant de toi à Charlotte, » je ne t'ai appelé que Paul, j^ai dit que tu » ne te nommais pas Deligny, que c'était
» uneplalsanteriede carnaval que je t'avais » faite I ... Quant à moi, il n'y a plus moyen » que je garde l'inc^^m/^^ je suis trop connu »de tous les jolis minois de Parts 1.... — » Penses-tu que Ninle sera chez Charlotte?
« — Probablement.... — Je ne serais pas » t&chê de la revoir.... elle va me faire la » mine. — Tu lui feras une crêpe et elle te
n pardomiera —Ha ça, tu parler de
7» numger des crêpes et. nous sortons de
154 LA FEMMB,
1» table... -^C'est égal, ça faitladtgestion. >» Tout en parlant, nous marchions à grands pas ; nous suivons la rue Saint-Honoré jusqu'à la Halle , et nous gagnons la rue' aux Fers, Dubois s*arréte devant la porte d'une allée, qu'il ouvre en pressant un secret qu'on lui a déjà fait connaître; nous pénétrons dans une allée noire comme un four.
« — N«us allons nous casser le cou» » dis-je à Dubois. — u Tu as raison » me dît -il , » avec ça que Dulcinée loge sous les toits... n nous n'avons pas la moindre inspiration, » attends-moi là. »
Dubois ressort aussit6t de l'allée où je reste seul.Où est-il ? que va-t-il faire?... mais je ne suis pas longtemps livré à mes ré* flexions, car Dubois revient bientôt tenant à la main un rat-de^ave allumé.
« — Avec ça, dit-il, nous trouverons plus n aiaément notre chemin; ordinairement » j'ai toii^ours un ratnde-cave dans ma » poche.... c'est un oieable indispens^e » quand on va souvent le ^r chtz des gri- » settes... on l'allume dans la boutique du
LB MARI BT l'AJI ART. 18S
iTOlsid, et on monté comme si on rentrait » chez soi.^ »
Nous montons un escalier horrible, mais arrivés au troisième étage nous entendons des éclats de rire.
« Entends-tu les petites folles , » me dit Dubois ; *i il paraît qu'elles sont déjà réu- » nies. .. — Est-ce que c'est ici? — Non pas; H encore deux étages... je reconnais la yoix » de Charlotte... je suis sûr qu'elle fait la » pâte !... C'est une fille versée dans les arts )> utiles. »
Nous arrivons au cinquième , et le bruit que Ton' fait chez mademoiselle Charlotte nous indiquerait sa porte , si Dubois ne la connaissait pas.
Nous frappons, on nous outre; Charlotte pousse une exclamation de joie en nous voyant : u Ah ! le voil^ !... que c'est gentil ! ^ Ces demoiselles me «Usaient, ton monsieur )> ne viendrapas, et moi je gageais que si!... » — Et TOUS voyez, mesdemoiselles, que je » vous amène un ami... il* craignait d^étre » indiscret, mais j'ai pris sur moi de lever
136 JU. FEXMB,
)> ses scrupules*— A^ l par exemple I , • • est' 1» ce que Qouasommes des cérémonieft, nous n autres ?••*• d'ailleurs, c'est M. Paul, qui » était avec nous hier, je le reconnaisbien. • . SI Entrez donc, messieurs. »
Nous entrons dans une pièce assez grande^ t)ù les meubles ne gênent pas. Il y a , en tout , un lit sans rideaux , une vieille com-^ mode et six chaises, dont deux sont éassées* Une porteentr'ouT^rte, au fond, m'Indique une autre pièce, mais je n'en Tois pas encore l'intérieur, je considère en ce npinent la compagnie : elle se composCi outre mademoiselle Charlotte, de trois demoiselles; l'une , grande et maigre , a le i^ez et les coudes si pointus qu'on craint de se piquer en l'approchant; on la nomme Aimée; l'au* tre^presque aussi grande,est du moins grasse à proportion ; sa figure est pleine et fraîche, ses bras et ses mains sont énormes, elle n'a pas encore seize ans , à ce que nous dit Charlotte, et cela ferait d^à un beau gre* nadier : celle-là se nomme Manette; enfin la troisième est une petite personne de dix-
hg MA&I ET L*4jiAinr. 197
ànit ans , assex gentille , très rieuse et qui ne reete pas un moment en place s on l'appelle Laure.
Dans tout celajeiie.tois pas NInie, et cela me contrarie. .. car c'est ainsi <}uenous s^nmes; ce matin Jen'ai pas Touhi la r^oir et ce soir je suis fftché de ne pas être atec elle ) mats du matin au soir il se liit bien des changemens dans nos idées ! surtout quand nous avons bu du Champagne.
« Où sont les miorrons que tous deviez
» apporter ? dit Charlotte à Dubois. — Ah !
N aimable pastourelle , nous led avons ou-
1» bliés !. .. mais est-ce qu'on ne pourrait pas
nn^parer cela par quelque chose de plus
n spiritueux.... car des marrons avec des
s> crêpes, ça me^emble tant soit peu étouf-
* ftint s. Que comptez-vous boire avec vos
» ctépes ? — Nous voulions boire du cidre,
n mois la fruitière n'en a pas. — Eh bien !
n chers amours , nous vous offirons du vin
Il blanc. •• ce qui vaudra beaucoup mieux
» que votre cidre... hein? — Oh! certaine-*
i> ment.