‹ La femme, le mari et l'amant (volume 2)Chapitre 15 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Réflexions, confidence, rupture.

Ma partie d'Opéra arec Ninte m'a fait faire d'assez sérieuses réflexions.. Je tne dis d'abord qu'un homme qui a de l'éducation^ du savoir-vivre , qui lient un certain rang dans le monde , ne devrait jamais s'exposer à rougir du choix de ses connaissances* Cependant je veux bien admettre que l'amour. . . ou ces caprices qui lui ressemblent, fasse faire des folies; dans ce cas on n'est jamais gauche et embarrassé, car lorsqu'on est amoureux, l'objet de -nos feut nous semble valoir tous les autres, et certainement, si j'avais été bien amoureux de Ninie,

je me serais fort peu inquiété qu'eUe sentît s. 1

2 LAFBHMB,

rail OU qu'elle parlât trop haut. Mais quand nous n'ayons pas pour excuse ce sentiment iupérieux , qui a fait faire tant de sottises au genre humain , je sens qu'on n'est pas excusable de se lier avec des personnes dont le ton, réducation, les manières, n'ont aucun rapport avec les nôtres; c'est cependant ce/]ue nous faisons souvent, et ce dont nous nous repentons après. ^

Le résultat de ces réflexions n'est pas laYoraUe à ma petite frangère. Je vais chez elle plus rareldeot, j'aurais bien envie de my plus allei^ du tout... Mais *a7ëc toutes les femmes il y a de ces égards auxquels^on ne doit jamais manquer. Je pense que la lietite coivrière y a autant de droits que la grande dame ; car les hurmes sont ausd amâres dans la mansarde que dans un boudoir ; souvent même elles y sapt plus sincèms..

Ah ! si j'avais pu me lier avec cette joHe femme. ..* La capote pensée me revient toujours à l'esprit... Que de.graœs, de charmes^ quelle tourauife séduisante!....

UB ÀAKI ET L'aMAHT. 5

Certaioraient c'est une femme comme il faut, je le gagerais. é. La vieille dame qui racccunpagnattt à l'Opéra , avait un air fort respectable. ». Si je l'ai vue seule à la Gaité , c'est qu'on l'attendait à la porte , j'en suis certain. Sans ce maudit Dubois , j'en saurais davantage... Le hasard qui m'a placé deux fois près d'elle ne me procurera peut^tre plus ce bonbeur !...

Je suis tiré de mes reflétions par Tarrivée de Jenneville; la joie brille dans ses yeux; tout, dans sa personne, annonce l'homme qui vient d'obtenir un triomphe flatteur* Les succès se lisent sur la physionomie d'un séducteur comme sur celle d'un poète*

a Ëhl mon cher Deligny... , je suis ^dl- » chanté de vous rencontrer, me dit Jen- » neville en courant à moi. Il me semble M qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu. • • » Cinq jours au moins, et depuis ce temps I 3) si vous saviez combien je suis heureux !•.•

» — Je vois que vous avez Tair fort salis* 'n fait.... Que vq^s est-il donc arrivé ?...^ B Mon ami, j'ai triomphé , j'ai vaincu y elle

4 LA FEKHB^

» est à moi... cette Herminle, cette femme » adorable... — Ahl la veuve d'un général...

» — Oui , la femme la plus belle , la plus 1) spirituelle que vous ayez jamais vue...

n Eh bien ! j'ai vaincu sa résistance.... ses

> craintes , ses refus; enfin je suis le plus

> heureux des hommes... »

Je he saî^ pourquoi la confidence que vient de me faire Jenneville ne me parait pas proportionnée au ravissement qu'il laisse éclater , et je ne puis m'empécher de sourire en lui répondant : u Mais , mon » cher Jenneville, il me semble que vous » deviez vous attendre à ce qui vous est » arrivé. . • . N'étes-vous pas habitué à de tels » triomphes?

« — De tels triomphes 1... Oh ! mon ami, » on voit bien que vous ne connaissez pas M madame de Rémonde, c'est le nom d'Her- » minie; vous pensez que c'est une femme » comme mille autres , à laquelle on fait la ^ cour, et qui ne résiste que pour mieux "^ nous captiver ; il n'en est pas ainsi : Her- » minie est une femme à part ^ yne femme

LE MA&I BT l'amant. 5

» dont le cœur est brûlant , ma» qui sait ». surmonter les faiblesses de son sexe , et » commander à ses sentimens. Pour triom- » pher d'elle, il fallait lui inspirer un amour n bien violent...., un amour qui pût l'em- » porter sur la fierté de son caractère*..

)» rayais beaucoup de rivaux... , et quand » vous verrez Herminie , vous conviendrez D que j'avais raison de trembler qu'on né » m'enlevât un tel trésor. — Mon cher Jenn neville , je vois que vous êtes bien amou- »reux* — Oui, je Tavoue !... j'ai connu » lieaucoup de belles, mais aucune ne » m'avait encore inspiré une passion aussi » vive, aussi sincère. •• Ordinairement , avec » mes désirs satisfaits je voyais s'éteindre » mon ardeur; cette fois c'est tout le con- » traire... PJfus je vois Herminie, plus j'en » suis épris t D'honneur, celte femme-là fe- » rait de moi tout ce qu'elle voudraH ! . . . » Mais vous la verrez, Deligny, je veux que » vous la voyiez...

N — Vous ne me faites donc pkis l'hon- » neur de me craindre , ou vous avez plus 2. 1.

» de confiance en mon amitié ? — C*est ce » dernier motif, mon ami; d'ailleurs je » croirais outrager Herminie, en la mettant » au rang de ces femmes qui ne peuvent n voir un joli garçon sans en devenir amoun reuses. J'ai eu trop de peine à vaincre sa » résistance, pour ne pas penser qu'elle » me sera fidèle, n

Je pourrais répondre à Jernieville que pour avoir été longtemps avant de plaire à une femme, il ne s'ensuit pars de là qu'on lui plaira long-temps; mais je me tais , car il y a de ces choses qu'on ne doit pas dire , même à ses amis.

<c Madame de Rémonde reçoit demain , » reprend Jennevillç , je veux vousprésen- » ter & elle... Nous dînerons ensemble...

» Je viendrai vous prendre ; puis , le soir » Je vous conduirai chez mon Herminie...

n Voilà qui est convenu, adieu... Je cours » chez mon b^outier, jQ^ lui fais faire une » bague dans laquelle elle mettra de mes » oheveux;..« elle m'a aussi promis des » siens.. • Mon ami , c'est charmant de s'a*

LE HAAl ET L*AMAIIT. 7

» dorer, je n'avais jamais éprouvé cela.. .»

JesneTille s'éloigne en oliantant^il a l'air bien amoureux , mais il ne se soiivient pas qu'il a été cent fois comme cela ^ et que eela deyait toujours durer éternellement* Cependant je sens qu'il est agréable de se voir préféré par unetemme aimable, joîie,^ spirituelle, dont laxx)nquéte nous fait bon* neur, et avec laquelle on ne craint pas de •e placer à l'amphithéâtre de l'Opéra ou aiUeurs.

En ce moment on m'apporte une lettre f je ne reconnais pas récriture > et l'adresse est à peine lisible.... Ouvrons.... Ah r mon Dieu, quels caractères et quelle orthographe ! Gomment déchiffrer- cela !... heureu^ sèment il n'y en a pas long.

<c Monsieu, sai indigne de pe plu venire ,* n si vous ne même plu î faut me le dir ^ je )» vous atan ojourdui pom* sa voire à quoi }> man tenire. Niq^. )> i*

Voilà un billet qui ne sent ni sa Sévigné ni son Héloïse ; Ninie n'est pas romantique dans son style, ni classique dans son ortho-

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graphe; elle parle encore mieux qu'elle n'écrit. Au fait j'aides torts avec cette petite, depuis sept jours je ne suis point allé la Toir, j'aurais dû lui dire franchement que je ne voulais plus être son amant , et que je la laissais libre de son choix ; nous nous serions quittés bons amis , car je ne crois pas que I^iâie ait jamais été fort amoureuse .de moi. Cependant ce billet m'étbnne de sa part, elle est d'un caractère trop tranquille pour écrire une telle épitre sans y avoir été poussée ; elle aura revu Charlotte. Mais il faut en finir , allons rue Aubry-'le-Boucher.

J'arrive . chez ma petite frangère; au moment de frapper à sa porte, j'entends pi^rler avec feu...., j'entends la voix de Charlotte ; comme la pièce est petite ,' il est difficile de ne pas entendre.

« Tu n'es qu'une bête , Ninie , tu ne sais » pas te conduire avec les hommes. Voilà M ton Paul qui te fait des traits , et au Heure B de te revenger, tu restes dans ta chambr e » à travailler, c'est comme ça qu'on gâte les » hommes... Tu vois bien que malgré la

LE MARI ET l'amant. 9

» lettre que je f ai fait écrire , il ne vient » pas... Il 8*amuse avec quelque femme»

» pendant que tu pleurniches. Tu n'as pas » pour deux liards de fierté dan^ le cœur ! »

I9inie gardait le silence ; je frappe , on m'ouvre. Mademoiselle Charlotte prend un air doucereux, Ninie est embarrassée et chiffonne ses franges sans me regarder. Je lui avais défendu de revoir Charlotte » e| elle est fâchée que je Taie trouvée chez eMe. Mais quand on ne s'occupe plus des gens , n'est-ce pas les laisser maîtres de ne point tenir compte de nos avis ?

Je prends une chaise et je m'assieds; j'attends, pour m'expliquer avec Ninie, que mademoiselle Charlotte soit partie.

Ninie dit enfin en hésitant : « Charlotte n est venue... pour me tenir im peu com- » pagnie,.* car à présent que je suis pres- :» que toujours* seule,... je m'ennuie.

» — Oui , dit Charlotte , je tâchais de la » consoler, et certainement , quoiqu'on ait » l'air de mal penser de moi , je ne lui » donne pas de mauvais conseils. . . N'est-ce

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>» pM , Ninie, que je ne i*ai jamais induite B à mal faire... »

Ninie ne répondait rien. « Mon Dieu , » mademoiselle » dis-je à Charlotte 9 Ninie 3) peut recevoir qui bon lui semble !•• • et je n ne Tois pas pourquoi tous prenez la peine » de justifier tos intentions « — Ab i c'est quQ » je sais très-bien que tous aTiezdéfendu à » Ninie de me revoir. Il me semble cepen« » dant que ma connaissance ne pouTait pas " la compromettre. — Je ne lui ai rien dé- » fendu. — Pardonnez-moi , tous le lui aTcz M défendu, . . « elle me l'a dit dcTant madame » Mattoux, à qui je me plaignais de ce » qu'elle ne Tenait plus me TOir ;^. ;. je tous » le ferai dire par la Toisine et madame )• Lebœuf,et,.» — Pour Dieu! mademoiselle » Charlotte 9 ne me mêlez point dans to^ » cancans !.. • dans tos propos*..— Je ne fais » pas de cancans, monsieur 3 Toulez-Tous H quej'appelle madame Mattoux ?... — Non, » mademoiselle , n'appelez personne. Au » reste faî pu dire à Ninie c6 qui m'a plu ; M que cela tous déplaise ou non, cela m'est

LB MABI ET l'aHAUT. 11

» fort indifférent. Ce n'est pas pour causer n arec vous que Je suis venu ici. »

Charlotte ne répond rien. Elle se mord les lèvres. Moi , j'ai une secrète envie de Tire de la miné qu'elle fait , mais je me contiens , parce que je ne veux pas la mettre en fureur. Ninie ne soufifle pas mot, elle a peur de moi et de Charlotte.

Au bout d'un moment , Charlotte me dit :

« Monsieur , y a-t-il long-temps que vous » avez vu votre ami, M. Dubois ? — Oui , »» mademoiselle , il y a plusieurs jours. — » Quand vous le verrez, je vous prie de » Im dire que je le regarde comme un pon lisson ; on ne se conduit pas avec une » femme de la manière dont il a fait à mon 9 égard ; je ne sais pas en vérité pour qui > n me prend! •. me faire droguer trois soirs » de suite devant la fontaine des Innocents, » ça passe la permission. Il devait me men ner prendre du Bfscko/jTy au Heure de ^ cela j'ai pris un coup cf air , que j'en ai » encore le torticolis; ce n'est pas que je me » fiche bien de lui , certainement !.. » Il n*est

1S LA FBMMSy *

» déjà pas si beau!... mais je tiens aux » procédés. D'ailleurse s'il ne yeut plus me )» voir, je vous prie de lui dire de me ren- )» Yoyer mabrosse à dents qu'il m'a empor- » tée. S'il avait été honnête, je ne la lui au- >» rais pas redemandée ; mais avec un » homme si peu délicat, on ne doit pas faire » la généreuse , et je ne toîs pas pourquoi )» je lui ferais cadeau dune brosse à dents.

)» — Je lui dirai cela quand je le verrai , » mademoiselle. — Je vous serai obligée , » monsieur. Adieu , ^inie , amuse-toi bien » et ne sois plus si bête. »

Charlotte est partie , je me rapproche de Ninie qui a pris un air piqué et je lui dis gaiment : — «c Ma chère amie , je conviens » que j'ai eu des torts envers vous.— Ah 1 » ben, puisque vous en convenez, c'est n fini, jene vous en veux plus... C'est Char- » lotte qui m'a engagée à vous écrire... je » ne l'aurais pas osé de moi-même. — Je n m'en doute bien, mais écoutez-moi. Je ne » reviens pas auprès de vous pour vous )» jiirerquejevousaimeencore.*..ce serait

* tE HÂEI ET l'amant. 1 S

» téUê troiiii>er. — Gomment , monsieur, )» Yous né m'aimez plus, et vous me le dites » Gcmmé çà !... — 11 me semble que pour H dire la yérité il est inutile de prendre des » déidurs... — Par exemple ! c'est bien bon- » néte de dire aux gens qu'on ne les aime » plus. — i Pensez-vous qu'il vaille mieux le » leur faire croire quand cela n'est pas?...

» Tenez , Ninie , j'ai pour vous beaucoup » ^iamîtié, parce que vraiment vous êtes n une bonne fille, vous avez des qualités, » vous êtes douce, peu coquette, laborieu- » se... — Eh bien! monsieur, puisque vous » convenez que je suis tout cela, pourquoi » donc que vous ne m'aimez past... -— Je » vous dis que j'ai beaucoup d'amitié pour » voii$^ mais, gentille comme vous l'êtes, » .vous: mérttez de trouver quelqu'un qui » vcws Aime entièrement et qui vous rende M heureuse. . . .^^ J'élais heureuse avec vous » cpumd'vom étiez aimable ' et . que vous » me meniez promener... je ne vous parlais » plus d'AdolpliCy je ne voyais plus €har- >» loue... je Caliais tout ce que vous vouliez, 2. ^ 1.

14 lATBBIMBy

). ^nfin. — Vous Toyei bien <pie ie &m v»

» ingrat puisque tout cela ne8iifiitpas>pQur

» me ûxer. Tenez , Niwe , soy ws iM^^rt

» bons amis , n^s ne soyew plus. aiM&s.

,> — v<Hli lapremière fois qtf on me pr^fi^sc

« une chose pareille l..^*. — Jeune et j^liie,

)» vous tronrerez mille amans plus aittia-

» Mes... vous m'aurez bie»iôt oubUé L**^^

)> Vous croyez que tout le monde este volage

y> comme vousl... Charlotte a bien^raison

» de; dire que tous les . hommea ensemble

» ne valent pas une pomme d*apil die les

» conoait mieux que moib Si je l'avais jécou*

n tée... îevous aurais quitté Ia furemièffe.

» — I^inie , je vous, le répète ^ GharMtte

u donne de fort mauvais c^iMeils» StiVOUS

» l'aviez écoutée, vous m'a\ifiezr.d4M>'^^

9 infidèle; qu'en serait-M résulté? que je

y> voys aurais mépi:|séf9.*> ls#dis que îesse

» souviendrai tou^urs de vous e^fm^Ui^

u tir , et qiie 9 po^r gagA.de noire, lacailié

» future I jja vouf pm d'aeioepter • m léper

Çn disan^ceA»f biitf^4e iM^Mbevnnu-

LE MAftt Vf l'^kMÂST, 1K

Mii tioit* «uqiiel est pendae une petitemon^ Xté ^W. Je passe to ruban autour Uu cou lié Mlii&e ^ qfii TOtfdralt conserver son air fiâcbé^maiis qui aouritàdeml, tout en disant: « Est-œ qn^on Mt des cédêaux atix gens » pour qui Ton n'a plus d'amour? — t"ow- » quoi pas, Ninie ? »

Je Tembrasse tendrement après avoir attaché le ruban , et elle reprend : «< Est-ce » c{u'on embrasse les gens pour qui on n'a n plus d'amour? — Gela n*empéche pas d'y » trouver du plaisir. »

Ninie me laisse Tembrasser encore , tout en marmottant de temps à autre : u Est-ce » qu'on fait de ces choses-là aux gens pour » qui l'on n'a plus d'amour ?

Enfin j'ai fait comprendre à Ninie que nous pouvions rester très-bons amis ; elle me fait promettre que j'irai encore la voir quelquefois,et nous nous quittons tous deux fort contents l'un de l'autre. Une telle rupture n'est-elle pas préférable aux reproches, aux pl#urs , aux injures , que souvent on s'adresse en pareil cas ? ne devrait-on pas

16 lAVBUMB»

toujours conserver de ramitié pour ceux à qui l'on a dû des instans de JKNQlieitr?

Mais» dans le monde, c'est à qui ne contiendra pas de ses fautes ; souvent on se gsrde ayec ennui parce qu'on se croit fidèle, et pourtant il ne s'agirait que de s'entendre !

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