‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 2 sur 26 · LE CAFÉ · texte numérisé non relu

LE CAFÉ

J'étais encore arrêté sur le boulevart, devant le café du théâtre; je regardais de tons côtés, indécis sur la route que je prendrais, lorsque j'entends rire à côté de moi : c'est Dubois, le jeune homme qui m'avait déjà arrêté sous le péristyle du théâtre, et qui vient de passer son brassons le mien , en me disant : « Il paraît, mon ami, que la particulière t(^ » tient au cœur, et qu'elle vaut la peine qu'on monte » une garde sur le boulevart, car. Dieu merci , mon » pauvre Deligny, voilà cinq minutes queje t'admire » courant après tous les chapeaux que tu aperçois. » — Oui, certainement elle est charmante, et je » suis désolé de l'avoir perdue!... C'est toi qui en es » cause, tu m'as retenu sous le péristyle... — Il » fallait donc me dire que tu poursuivais un objet... » je t'aurais secondé, au contraire... entre amis, ça

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» se fait tousles jours. . Donne-moi son signalement^, » je vais aller m'informer à toutes les marchandes »^ de marrons si elles Font vue passer. — Ali î tu plai- » santés toujours... — Viens au café^ c'est une af- » faire manquée, mais nous allons en entamer une » autre... J'ai lorgné deux petites filles qui prennent » des riz au lait... Jolies comme des amours, sur- » tout vues de profil; mais nous ne sommes pas for- » ces de nous mettre en face déciles. Allons, viens... » — Non, je veux encore attendre... — Tu vois bien » que tout le monde est sorti — Il n'y a plus à » attendre que les ouvreuses de loges, et je ne prë- » sume pas que ce soit parmi ellesque soit ta passion. » Viens donc. »

Dubois a raison, il n'y a plus personne dans la salle, et quand je resterais cloué sur le boulevart, cela ne me fera pas retrouver cette jolie dame; n'y pensons plus , entrons au café.

Dubois , qui entre avec moi , est un jeune homme de mon âge : vingt-sept ans , à peu près. Il n'est pas grand, mais il est bien fait, et tient sa tète fort en arrière pour mieux s'effacer. C'est un joli garçon, il a des cheveux biens noirs, de beaux yeux, noirs aussi, des couleurs qui donnent encore plus de vivacité à sa physionomie, qui est très-mobile; d'assez vilaines dents ;, mais un sourire agréable ; c'est dommage que dans cette ligure, très-bien du reste, il y ait quelque chose de canaille; un comique de mauvais ton, qui décèle sur-le-champ un mauvais sujet du second ordre. Les manières de Dubois sont ce qu'annonce sa figure, des prélentions , des façons

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de petit maître, mais qui , affectées ou exagérées, ont constamment Tair de charges ; enfin l'habitude de parler très-haut^ pour se faire remarquer par tous ceux qui l'entourent , et se regardant dans une glace toutes les fois qu'il en trouve l'occasion.

Dubois ne manque pas d'esprit; il est gai , amusant^ il vous force à rire , quoique ses plaisanteries ne soient pas toujours de bon goût ; mais il trouve moyen de tourner tout au comique; cependant son désir de se faire remarquer, ses prétentions et l'habitude de vouloir parler plus haut que les autres , lui attirent souvent des disputes; alors il fait beaucoup de bruit, il crie , il menace, il veut battre tout le monde , mais il ne bat jamais personne , et lorsque les querelles deviennent sérieuses , il trouve quelque prétexte pour s'éclipser et ne plus reparaître. Malgré ces défauts, qui tiennent à une éducation négligée et à l'habitude d'être trop souvent en mauvaise compagnie, Dubois est un fort bon enfant, obligeant, serviable, n'ayant rien à lui quand il sagit de servir ses amis. Dans ce monde oii les égoïstes sont en si grande majorité, lorsqu'on rencontre un bon cœur, on doit lui pardonner bien des défauts! Combien de gens en ont qui ne sont rachetés par aucune qualité ! Dubois est un homme que l'on n'ose pas présenter en bonne compagnie, de crainte qu'il n'y fasse ou n'y dise quelque sottise; mais on le retrouve avec plaisir en petit comité, et il est l'ame des parties de campagne, ou des déjeuners de garçons. Après vous avoir vu trois fois, il vous tutoie, et il vous semble à vous-même

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que vous le connaissez depuis des années. Toujours ^>ai , insouciant tant que sa personne ne court aucun péril , il vit aussi indépendant que puisse l'être un courtier marron, mangeant en une soirée ce qu'il a gagné en un mois, négligeant les alTaires pour les plaisirs; puis quand il n'a plus le sou^ courant gaîment à pied dans les maisons de commerce ;, et luisant les quatre coins de Paris, avec des échantillons de sucre et de café dans ses poches , après avoir été pendant huit jours en tilbury avec une grisette ou une danseuse des petits théâtres; enfin aimant beaucoup les i^mmes, et enchanté d'avoir la réputation d'un roué et d'un homme à bonnes fortunes, il s'est promis de ne pas être un jour sans faire une conquête, aussi le voit-on presque continuellement chercher à faire ce qu'il appelle ses frais , c'est-àdire à nouer une nouvelle connaissance , ce oui l'expose souvent à très-mal placer ses senlimens.

Il ne me sied guère de critiquer les autres^ moi qui viens de me prendre de belle passion pour une femme que je ne connais pas, qui ai fait ce que j'ai pu pour la suivre. . . qui enfin n'ai pas dans le monde une grande réputation de sagesse!... Mais je vous prie de croire ;, cependant, que je n'agis pas aussi légèrement que Dubois, et qu'avant de former une liaison , je veux savoir à qui j'ai afl^ire. Cette dame, en capote pensée , avait l'air fort distingué, et quoiqu'elle fût seule au spectacle, ses jnanières, sa tenue, tout annonçait une personne comme il faut; malgré cela, si j'avais pu faire sa connaissance, je ne m'en serais j)as rapport(^au\ apparences, etj'nuraisfait en

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sorte de savoir si je pouvais sans rougir lui donner le bras. Mais ne pensons plus à cette dame^ i^ y ^ tout à parier que je ne la reverrai point, et je ne suis pas encore assez romantique pour soupirer longtemps pour une inconnue.

Il y a foule au café. Là se rendent , en sortant du spectacle, les habitués, les flâneurs, les employés du théâtre, qui viennent donner leur opinion sur la pièce nouvelle; chacun prouve que si Fou avait suivi ses conseils, on aurait retranché cette scène quiaété sifflée et changé cette situation qui a produit un mauvais effet. A écouter tous ces gens-là, vous croiriez qu'il leur est impossible de se tromper ; ils ont tant d'habitude de la scène , ils connaissent si bien le goût du public ! . . . Il n'est pas jusqu'aux vieux joueurs de dominos qui ne lèvent les épaules, en s'écriant: (Cer- » tainement! c'est mauvais, c'est détestable, je Fa- » vais dit!... » Et ces messieurs n'ont pas quitté leur partie pendant la représentation de l'ouvrage qu'ils censurent, et dont ils n'ont vu aucune répétition. Pauvres auteurs!... par qui êtes-vous jugés!... tous ces gens qui coupent et taillent si bien votre pièce après l'événement , n'auraient pas été capables de changer un mot, ni d'apercevoir un endroit faible avant la représentation. Boileau a bien raison :

La critique esl ait.ée, et l'art Cbt clifficiie.

En entrant dans le café, j'aperçois mes deux fdlettes du balcon qui boivent de la bière et mangent des écliaudés avec un jeune homme que j'ai vu jouer

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dans la petite pièce. Ces demoiselles sont à leur seconde douzaine d'échaudës!... Cela me fait vraiment trembler pour elles ^ je suis tenté de leur envoyer du tlië.

Dubois m'entraîne vers le fond du café en criant à tue-tête : « Yiens donc par ici... — Je ne vois » pas de place. — Viens toujours... je m'en ferai » faire. »

Nous arrivons devant les deux demoiselles qui savourent des riz au lait. A côté d'elles sont deux hommes qui prennent des petits-verres et jouent aux dominos. Dubois s'assied sans façon à leur table, en disant: « Ces messieurs voudront bien permettre et rt nous faire une petite place. »

Les joueurs de dominos regardent Dubois avec un air de mauvaise humeur, mais il n'y fait pas attention, passe s'asseoir entre ces messieurs et leurs voisines, et appelle la garçon en criant : « Garçon... ))ici... Servez-nous... Ces messieurs veulent bien se «reculer un peu... Deligny, qu'est-ce que tu » prends?... Du punch, n'est-ce pas?... Au rhum, » c'est ce qu'il y a de mieux... Un demi au rhum... » — Es-tu fou?... Un quart, c'est bien assez pour )i nous deux. — Non, non; nous prendrons bien un » demi... D'ailleurs, nous en offrirons un verre à » ces dames... si elles veulent bien nous faire le plai- » sir de l'accepter... Garçon, un demi-bol... soigné » comme à l'ordinaire. »

Les deux petites femmes se sont regardées à la proposition de Dubois; l'une a souri, l'autre a baissé les yeux sans répondre. Je lui pousse le genou

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enîui disant à Toreille : « Tu les connais donc, ponr » leur proposer sur-le-champ du puncli? »

Dubois me répond très-haut : « Je n'ai pas Tavan- » tagede connaître ces dames; mais elles ont l'air » trop aimables pour qu'on ne désire pas faire leur » connaissance.

» — Mon cher ami , » lui dis-je en continuant de parler bas, quoiqu'il s'obstine à me répondre très haut, « je t'avoue quejen'ai pas fort bonne opinion » de ces demoiselles. — Et moi j'en ai la meil- » leure... Aussi serais-je enchanté d'être leur che- » valier, si toutefois on voulait bien accepter mon » bras. »

En disant cela, Dubois se mirait, passait sa langue sur ses lèvres , puis lançait des œillades à ses voisines.

« — Mais elles ne sont pas jolies. — Ah ! que dis-tu » là ! Des figures charmantes , des nez à la Niobé , » bouche de corail, dents d'albâtre et une pudeur » virginale répandue sur tout cela; »

Je ne trouvais pas une expression bien virginale sur les traits de ces demoiselles, qui souriaient entre elles en écoutant les propos de Dubois :

« Il y en a une qui louche, » lui dis-je à l'oreille. M — C'est justement celle qui me plairait le plus... » Cependant, je suis bon enfant; fais ton choix : » prends la brune ou la blonde, moi je m'accom- » modérai sur-le-champ de l'autre ; j'espère que c'est » agir en ami... — Je ne veux ni de l'une ni de » l'autre... — Bah! quand tu auras bu un verre de » punch, tu t'attendriras... Est-ce que tu penses en-

» core à la dame que tu poursuivais à la pprte?... « — Tais-toi donc, Dubois!... — Eh bien! quel » mal de cour User ce sexe charmant... qui répand des >) fleurs sur le chemin de notre vie! ... hein ... Ah Dieu î » la jolie main! si j'étais peintre^ je voudrais la cro- » quer sur-le-champ... »

La jeune femme à qui ce compliment s'adressait ne put s'empêcher de rire ; je vis cependant son amie qui lui donnait des coups de pied par-dessous la table, probablement pour l'engager à conserver plus de décorum.

« Ah l vivat ! voilà le punch. . . Garçon ; ici. . . posez » ça là . . . Ces messieurs voudront bien reculer un peu » leurs dominos.

» — Mais, monsieur, je ne vois pas pourquoi » nous nous gênerions,» dit un des joueurs en faisant un mouvement d'impatience. « Il y a maintenant de » la place à d'autres tables , que ne vous y mettez- » vous?

)) — Nous sommes trop bien ici pour changer de » place. . • Il y a unaimant (jui nous y attire. . . Garçon, » des macarons. »

Les loueurs reprennent leur partie en murmurant contre Dubois , qui n'y fait pas attention, et dit à nos voisines, qui viennent de finir leur riz au lait :

(( Si nous osions vous proposer un verre de punch . . . ,) — Non ^ monsieur ; je vous remercie î . . . — Il est » bien doux, bien léger... véritable punch de » dames... — Nous n'en prenons jamais... »

Dubois avait versé du punch dans deux verres qu'il pose devant les deux demoiselles.

« Garçon, deux verres blancs... — Mais, monsleiiiv » c'est inutile^ nous ne boirons pas ce punch-là... » — Ah! mesdames, seidcmentpour le (ToiJter...Ça » fait du bien, après le riz au lait... — Mais, mon- « sieur... — Avecvm macaron... »

Et Dubois jetait un macaron dans chacun des verres. Je voyais l'une de ces demoiselles qui avait envie d'accepter ; et l'autre qui lui donnait de nouveau des coups de pied par-dessous la table.

<( rSous devrions depuis long-temps être parties, » dit l'une de ces dames, celle qui ne louche pas; « et » certainement nous ne serions pas entrées au café. » si le cousin de mon amie ne lui avait pas dit qu'il ^) viendrait nous y chercher.

)) — C'est vrai, » répond l'autre; « si nous avions » pensé qu'il ne vinsse pas, nous ne serions pas ici ; » car , de quoi a-t-on l'air, deux femmes seules dans » un café? — On a l'air de prendre du riz au lait, ^) mesdames, et pasauire clioseî Buvez donc un peu ♦) de punch. — Dis donc, Charlotte, si Aiexandren^ » vient pas, il faudrait nous en aller; car il doit être » déjà tard. — Non, mesdames, pas encore onze, ^) heures. — Par exemple, si mon cousin me jouait ) un tour comme ça de nous laisser en plan!... je » ne lui pardonnerais de ma vie. — Ces petits scélé- H rats de cousins sont quelquefois bien perlidesl... ^> mais s'il ne vient pas, mesdames, j'espère que vous »^ nous permettrez de vous servir de cavaliers, mon » ami et moi... »

Je pousse à mon tour le pied de Dubois, parce que

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je n'ai nulle envie d'aller reconduire ces demoiselles; mais il ne m'écoute pas et poursuit :

Mon ami n'est pas moins galant que moi, mesdames ; et s'il vous paraît un peu sérieux dans ce moment-ci, c'est parce qu'il pense à une certaine » dame, dont il était devenu amoureux au specta- )' cle, et qu'il a perdue devant le bureau des cannes.» Les deux petites filles se mettent à rire; j'aurais presque envie de me fâcher, mais avec Dubois il n'y a pas moyen ; je me contente de lui répondre: «Mon » cher ami , je ne t'ai pas dit que j'étais devenu » amoureux... on peut attendre quelqu'un à la porte, » et cela ne prouve pas que. . . — Laisse donc ! . . . je » t'ai vu arpenter les boulevarts 5 figurez-vous , mes- » dames , qu'il avait l'air de jouer aux barres. . . C'est » que mon ami est très-sensible... presque autant » que moi... Le petit cousin ne viendra pas, j'espère » que nous aurons le plaisir de vous mettre chez K vous... — Nous demeurons très-loin, monsieur. » — Tant mieux! le plaisir en sera plus long, et d'ail- » leurs les fiacres ne sont pas là pour les figures de » Curtius. . . Ah 1 mesdames, regardez donc cet homme » qui vient d'entrer!... quelle tête!... ne dirait-on » pas un singe habillé ? »

Avec les femmes, et surtout avec les grisettes , le meilleur moyen de lier vite connaissance, c'est de les faire rire; ces dames aiment beaucoup qu'on les amuse; Dubois avait pour cela le tact et surtout une grande habitude.

Ces demoiselles se retournèrent pour voir l'Jiomme dont Dubois se moquait; elles rirent beaucoup de la

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plaisanterie qu'il avait faite; dans ce moment-là, celle qui louchait, et qui depuis long-temps convoitait le verre de punch place devant elle^ oubliant la réserve qu'elle voulait conserver, avala fort lestement la liqueur et le macaron, et son amie, en se retournant , la voyant poser sur la table son verre vide , se décida à suivre son exemple.

Alors Dubois se penche vers moi et me dit en clignant de l'œil : c Elles ont bu, elles sont à nous. » — A nous! à toi, à la bonne heure, mais moi, je » t'aidéjàdit que je ne donnais pas dans ce genre-là. » — Eh ! mon cher, il faut bien varier ! j'aime aussi les » grandes dames, les prudes, les vertus farouches, » mais de temps à autre, un petit bonnet à la folle, » un tablier de soie noire , une grisette enfin , c'est » gentil, ça réveille... après tout, nous pouvons » toujours les reconduire, ça n'engage à rien... Mes- » dames, vous ne buvez pas... Garçon, du punch... )) du même, mais qu'il soit meilleur...

» —Prenez donc garde, monsieur, vous jetez nos » dominos à terre, » dit un de nos voisins que Dubois vient de coudoyer en versant à ces dames.

(( — Monsieur , ce n'est rien , » répond Dubois en riant d'un air moqueur; «vous n'aviez pas le double » six. — Monsieur, jen'ai pas besoin que vous disiez » mon jeu... — C'est pour vous consoler... Mes- » dames , encore un macaron.. . Ça se prend comme i) une pilule... Je sais cela, moi, j'ai avalé beau- » coup de pilules dans ma vie... je veux dire par » là que je me suis souvent laissé attraper ; c'est une » métaphore, »

OG LA FKHI'Vli: , LK IVIAIU l£T LAT.TANT.

Je me peuehe encore vers Dubois et je lui dis à l'oreille : « Ne poussons pas plus loin cette connais- » sance... il est tard, payons, et laissons ces dames » attendre leur cousin. .. — Ah ben ! par exemple , » tu plaisantes, je suis amoureux de toutes les deux, » moi. — Est-ce que vraiment tu veux reconduire » ces petites filles? cela n'aurait pas le sens commun. » — Il faut absolument que je fasse f?ïes frais... Il » me faut tous les jours une passion , plutôt que de » m'en aller seul, je reconduirais la marchande de » sucre d'orgCc. »

Les deux jeunes filles qui , depuis quelques momens, se regardaient et paraissaient indécises, font un mouvement pour se lever, Dubois les retient en s'écriant : « Où donc allez-vous?... — Nous nous en » allons, monsieur... il est tard... mon cousin n'aura » pas pu venir... — Il n'est pas tard, la pendule » avance... D'ailleurs, vous ne pouvez pas partir » sans nous , des femmes seules s'exposer le soir dans » les rues de Paris... nous ne le souffrirons pas. » Buvez donc un peu... »

Les deux amies se rasseyent ; je les examine ; elles n'ont cependant pas l'air effronté de ces demoiselles qui fréquentent les cafés... Il y a même quelque chose de bourgeois , d'honnête dans leur mise , mais des jeunes filles honnêtes ne seraient pas seules là, à onze heures et demie du soir.

« A propos, Deligny , tu ne sais pas? j'ai diné au » Cadran-Bleu aujourd'hui... »

îe fais des signes à Dubois, en le priant de ne

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point crier ainsi mon nom dans le café; peine perdue, il ne m'écoute pas, parce qu'en me parlant il se mire ou sourit à nos voisines.

« Nous avons fait un dîner dans le bon style. J'étais avec Saint- Germain... tu sais, ce gros père qui fait des affaires. . Il a un cabinet qui vaut de For!... Toujours du monde chez lui... On attend son tour pour entrer... C'est comme chez un ministre... C'est agréable d'être homme d'affaires, d'abord on n'a pas décharge à acheter... Mais ça ne m'aurait pas convenu , parce que cela vous tient trop esclave.... moi qui aime tant ma liberté... Vive le courtage pour être heureux!... et surtout le courtage en marchandises... Les verres d'eau et de sucre ne me coûtent rien... Je ne consomme que mes échantillons, et Dieu merci! je n'en manque pas... Je marche sur le sucre et je foule aux pieds la cassonnade. . . Mesdames , encore un soupçon de punch... Ce demi-bol-ci est meilleur que le premier... Oliî vous avez beau regarder la pendule, il ne faut plus penser au cousin... Mais nous vous en tiendrons lieu... Nous serons vos oncles, vos tuteurs , vos maris... tout ce que vous voudrez... Je te disais donc, mon ami, que j'ai diné au Cadran-Bleu avec Saint-Germain , Jolivet et Jenneville, cet aimable et infortuné jeune homme qui s'est séparé d'avec sa femme parce que probablement elle le faisait... Hum !... diable, il ne faut pas dire ce mot-là. .. ces dames se fâcheraient... C'est égal, Jenneville est un bon enfant... Il fait bien les choses, c'est lui qui payait le dî*

» ner... Mais tu le sais, car je crois qu'il t'avait en-- » gagé à être des nôtres. Il t'aime beaucoup, il était » bien contrarié que tu n'aies pas pu venir ; pour- » quoi donc n'es-tu pas venu? Mesdames, un petit » biscuit de Reims... C'est très-bon trempé dans le » punch... »

Les jeunes filles, fidèles au principe qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, après avoir fait des façons pour accepter le verre de punch se laissent aller maintenant à tout ce que Dubois leur propose. Celui-ci, en faisant l'aimable, en voulant se donner des grâces pour verser , a envoyé son coude dans le visage d'un des joueurs de dominos, qui, déjà fort ennuyé du voisinage et du bavardage de Dubois, se fâche tout-à-fait :

« Monsieur, aurez- vous bientôt fini vos gestes, » et n'irez-vous pas bavarder et boire ailleurs ? — » Comment? monsieur. . . Je ne vous comprends » pas... — Et moi je vous engage à vous tenir tran- )) quille , ou je me ferai bien comprendre. — Qu'est- » ce que c'est? Est-ce que nous nous fâchons?... — » Vous avez encore l'air de vous moquer, je crois... » — J'ai l'air qui me convient, s'il ne vous plaît » pas, vous n'avez qu'à parler. — Eh bien! non, » monsieur , il ne me plaît pas... Voilà deux heures » que je vous porte sur mes épaules ! . . . — Il fallait » donc le dire plus tôt , je me serais mis sur vos ge- » noux. — Monsieur vient sans façon se mettre à » notre table... il repousse nos dominos... — Il » fallait prévenir que vous vouliez le café pour vous » seulj on vous l'aurait peut-être loué...

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» — Allons, messieurs^, »dis-jeà mon 10111% « tout » cela ne vaut pas la peine qu'on se querelle... Mon » ami vous a poussé sans le vouloir, monsieur. »

La querelle va se calmer , et probablement se terminer là, lorsque Dubois, qui croit que par son air décidé lia effrayé son adversaire, s'écrie : « Ce mon- » sieur qui prétend que mon air ne lui plait pas!... )) c'est bien malheureux! Changez donc votre figure » pour être à son goût î . . . »

Le joueur de dominos se lève alors, et regardant Dubois de très-près, lui dit d'une façon fort énergique : « Oui , monsieur, je vous trouve la mine d'un » fanfaron j je vous répète que vous m'ennuyez j et » si vous ne vous taisez pas, je saurai vous réduire » au silence. »

Dubois s'aperçoit que son adversaire est un grand gaillard de cinq pieds six pouces, qui ne paraît nullement effrayé de ses rodomontades ; il devient rouge jusqu'aux oreilles, mais il crie encore plus haut: (( Monsieur, on nome fait pas peur à moi... J'ai fait » mes preuves, je suis connu... — Je seraiscurieux » de vous connaître aussi... — Quand vous voudrez, » monsieur 3 tout le monde sait comment je tire le » pistolet... Mais je vous préviens que je ne me bats )) jamais qu'à trois pas de distance, et que je tire le » premier, parce que vous êtes l'agresseur. »

J'essaie de mettre le holà , de faire taire Dubois , qui crie bien fort pour faire voir qu'il a du courage. Le maître du café vient aussi interposer son autorité ; il ne veut pas qu'on se dispute chez lui.

« Sortons , » dit le joueur de dominos. « — • Oui ,

» sortons, » répond Dubois; et il court à la porte, par laquelle il disparaît aussitôt. Les deux messieurs paient leur consommation, puis suivent Dubois; je cours après eux accompagné de quelques habituésdu café, pour lâclier d'arranger cette affaire.

Mais, arrivéssur le boulevart, nous cherchons en vain Dubois , impossible de le retrouver. Je l'appelle à plusieurs reprises. « Oh ! vous appelez en vain, » me dif son adversaire , a je suis sûr qu'il est déjà bien »loin!... Et cela ne m'étonne pas, c'est presque » toujours ainsi que se comportent ces gens qui foni » tant de bruit.

» — Messieurs, »dis-je aux deux étrangers , « la » conduite de mon ami me semble en effet fort ex- » traordinaire; mais j'étais avec lui, et c'est à moi » de le lemplacer : voici mon adresse... Je vous at^ » tendrai demain matin, et je serai à vos ordres. » L'adversaire de Dubois, dont le grand air a pro~ bablement im peu calmé la mauvaise humeur, repoussemon adresseen me disant : « Non, monsieur, )) c'est inutile, vous ne nous avez pas offensés , vous , )) et si votre ami vous eût ressemblé, il est pro- » bable que nous n'aurions pas eu ensemble la )) moindre altercation. Engagez-le seulement à faire » moins de bruit à l'avenir , c'est dans son propre in^ » térét. »

En achevant ces mots, ces deux messieurs me saluent et s'éloignent. Les flâneurs qui nous avaient suivis se sont aussi dispersés, et je reste seul sur le boulevart.

Maudit Dubois! . . . je me sou\ iendrai decettcaven-

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ture, ce n'est pourtant pas la première de ce genre qui lui arrive avec moi ; vingt fois je l'ai prié d'être plus circonspect. Il n'est pas donné à tout le monde d'aller de sang-froid se faire couper la gorge, mais au moins, si vous n'êtes pas doué d'un courage à l'épreuve, n'insultez personne, et ne faites pas sans cesse le rodomont.

Il est tard, le boulevard est désert... les cafés se ferment... rentrons chez nous.

Je m'achemine vers le faubourg Poissonnière dans lequel je demeure. J'ai déjà dépassé le corps-degarde du boulevart duChâteau-d'Eau , lorsque tout à coup je me rappelle ce punch que nous n'avons pas payé, et ces deux jeunes filles auxquelles nousen avons fait boire, etqui, peut-être, vont être obligées de payer pour nous.

La querelle de Dubois m'avait fait oublier tout cela. Je reviens sur mes pas, je cours au café, il n'y a plus personne que les deux demoiselles, qui sont fort inquiètes de nous, et ne savent comment s'en aller. Maudit Dubois! c'est lui qui me met encore sur les bras ces deux femmes... j'ai manqué de me battre pour lui, et vous verrez qu'il faudra que je les reconduise à sa place. Mais il est minuit passée je ne puis laisser là ces petites filles qui ont compté sur son bras!... il faut prendre son parti. « Quand vous » voudrez, mesdames, je suis à vos ordres. »

J'ai payé et nous sortons du café.

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