CHAPITRE Iir
LES DE ex GRISETTES.
jNous voilà sur le boulevart, les deux jeunes filles regardent à droite et à gauche , et semblent surprises de ne voir personne; enfin celle qui se nomme, je crois, Charlotte, médit : « Mais ou donc est-il, monsieur? — Qui cela, mademoiselle? — Votre ami... mon Dieu! est-ce qu'il est allé se battre? — Non, mesdemoiselles, tranquillisez-vous, il fait beaucoup de tapage , mais il ne se bat jamais; cela n'entre pas dans sa manière de voir... Il est elle probablement se coucher. . . — Ah ! par exemple. . . après nous avoir forcées de rester pour nous reconduire ! . . . C'es^t presque aussi malhonnête que mon cousin Alexandre!... — Cela vous prouve, mesdemoiselles, qu'il ne faut pas plus compter sur les nouvelles connaissances que sur les anciennes. Mais je ferai en sorte de remplacer mon ami ,
» auquel sa querelle a fait oublier ce qu'il vous avait » promis. »
La compagne de mademoiselle Charlotte me dit à demi-voix : « Nous sommes bien fâchées, monsieur, » de la peine que ça va vous donner. »
Cette jeune fille a la voix beaucoup plus douce et Tair plus timide que sa compagne; c'est celle qui est blonde^ qui ne louche pas, et qui, au café, poussai t les pieds de son amie pour Fengager à s'en aller et à ne point accepter du punch. Décidément elle me plairait plus que l'autre, si j'avais un choix à faire entre elles deux.
Je fais avancer ces demoiselles du côté de la chaussée, mais il n'y a plus un seul fiacre... il faudra reconduire ces dames à pied, et il fait du brouillard, le chemin est mauvais, nous sommes au mois de février... cela commence à ne plus être aussi amusant.
«Plus de voiture! » dis-je avec humeur. — « Oh! )) monsieur, cela nous est égal , » dit la petite blonde , « nous irons aussi bien à pied. — Moi j'aimerais bien » mieux aller en voiture ! » dit mademoiselle Charlotte; « c'est bien plus agréable, avec ça qu^il y aune » fameuse trotte d'ici chez nous ! — Où demeurez- » vous, mesdemoiselles? — Moi,» dit Charlotte , u je » reste dans la rue aux Fers, devant le marché des » Innocens , et Ninie est de la rue Aubry-le-Bou- » cher, qui est à deux pas. »
Voilà un quartier où je ne me soucierais pas d'aller faire l'amour, quoiqu'il puisse y avoir là de jolies femmes comme ailleurs ; mais je n'ai jamais aimé ce côté de la ville qui entoure les halles ; il me semble
J^A LA FEMMK, LE MARI KT LAMAM".
qu'on y respire continuellement l'odeur des viandes ou de la inaree. Cependant si cette dame en capote pensée demeurait par là , et qu'elle me permît d'aller la voir... avec quel plaisir j'y courrais! lors même qu'elle logerait rue des Prêcheurs ou de la Ilucliette; mais il n'est pas question de cette dame-là , il faut reconduire les deux grisetles que M. Dubois m'a laissées sur les bras.
(( Mesdemoiselles^ voulez-vous bien accepter clia- » cune un bras?...» Mademoiselle Charlotte prend mon bras droit , la petite Ninie mon bras gauche, et me voilà, entre la brune et la blonde, m'acheminant vers le quartier des Innocens.
Il est assez naturel de désirer savoir à qui l'on a affaire. Je commence la conversation par demander à ma dame de droite ce qu'elle fait, et mademoiselle Charlotte, qui ne demande pas mieux que de parler, me répond sur-le-champ :
« Monsieur, je suis dans les franges, je travaille » dans les effilés, dans les garnitures de châles; je » suis très-habile... c'est dommage que cela ne rap- » porte pas beaucoup... vingt-cinq sous par jour... » quelquefois trente, quand on veut s'abîmer les )) yeux. Ah î les femmes ont bien de la peine à ga- » gner leur vie... et avec ça, pour peu qu'on aime à » s'amuser, à notre âge c'est bien naturel ! Moi, j'a- » voue que j'aime le spectacle et le bal de passion... » Ah! si j'avais suivi ma vocation , je serais au théâtre, » maintenant je ferais les princesses ou les amou- » reuses;... on me lorgnerait, on me claquerait, je )' serais niise dans le dernier génie , et cela vaudrait
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» bien mieux que de faire des ['ranges ! IN 'est-ce pas, M monsieur?
» — Mais, mademoiselle, on ne réussit pas toujours » au théâtre; il ne s'agit pas seulement de se dire : » Je veux être actrice, pour obtenir des succès; il » laut du talent; sans cela, au lieu d'être claquée... » comme vous paraissez désirer Fétre, on est huée, » siFflée, ce qui doit être beaucoup moins agréable, » et, dans les franges, vous n'avez pas cette chance » à courir.
» — Oh ! monsieur, j'aurais eu du talent , j'en suis » bien sûre , et il y a un monsieur qui me l'a dit bien » des fois. — Votre cousin Alexandre? — Non, » Alexandre est ébéuiste; c'est un bon enfant , mais » il est bête , il ne s'occupe que de son état. Je suis » sûre que c'est parce qu'il avait à travailler à sa bou- » tique, qu'il ne sera pas venu nous chercher ce i) soir... Oh! ce garçon-là n'a pas du tout d'usage. » Le monsieur qui me trouvait du talent était un » homme très-distingué, il connaissait tous les ac- >i teurs de mélodrame, les auteurs aussi, il prenait » du café avec eux!... — Diable!... —-Par ses con- » naissances, j'aurais peut-être débuté, mais il est » parti pour Lyon... Ça m'a fait bien de la peine!... » J'ai connu ensuite un commis de bureau... comme » il chantait bien cet homme-là !... comme au Vau- » deviile, absolument; il me faisait toujours chanter )» avec lui de petits morceaux à deux... comment » donc appelait-il ça ?.. . ah ! drs octiirnes , c'est ça. . . » ça m'amusait beaucoup! Ensuite il y a un jeune » sous-officier, ami de mon cousin Alexandre, qui
» me montrait à filer des sons... Ali ! Dieu ! comme » il en filait Lien !... il avait un port de voix magni- )) fique ; il disait que je tenais la note en haut aussi » ferme qu'à l'Opéra, oii il allait toutes les fois qu'il )» était de garde. Après ça j'ai connu... »
Je prévois que mademoiselle Charlotte^ que le punch a rendue très-communicative, va me passer en revue toutes les personnes qu'elle a connues , et je crains que ce ne soit long. Je vais me tourner vers la petite Ninie, qui ne dit rien, et tâcher de la faire causer aussi , lorsqu'au coin de la rue Meslay , dans laquelle nous allions entrer, un monsieur se présente devant nous en chantant :
« Viens , gentille dame !
» Je t'attends , je t'attends , je t'attends !...
C'est Dubois qji s'écrie en nous voyant : « Eh ! \) allons donc, mes petits amours. Oii vous cachez- )) vous donc depuis une heure? je vous cherche » partout.
» — Par exemple , c'est trop fort! » dis-je à mon tour. « Tu nous cherches depuis une heure!... et M pourquoi as-tu disparu quand ces messieurs et moi >) sommes sortis du café ? pourquoi t'ai-je appelé en M vain?... Dubois, ta conduite dans cette circon- » stance ne te fait pas honneur.
)) — Comment ! qu'est-ce à dire?... qu'est-ce que ») vous avez donc pensé?... je vous ai quittés pour » aller chercher des pistolets , parce que je ne suis » pas un gaillard à traîner les choses en longueur ; » je voulais me battre sur-le-champ; et comme je
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» connais ici près un ami qui a des armes , j'ai couru » chez lui pour les lui emprunter,.. Il me semble » que cette conduite n'est pas celle d'un homme qui » recule... Dans ce moment je retournais au café » pour chercher mon adversaire...
» — Le café est fermé ^ et tu savais fort bien qu'on » ne passerait pas la nuit à t'attendre... Et ou sont » donc ces pistolets?
» — Vous allez voir combien j'ai été contrarié ! » D'abord je cours chez mon ami... il demeure rue » Saint-Martin ; je suis certain que je n'ai pas mis trois » minutes à faire le chemin. J'arrive donc chez lui. » Le portier me dit : Monsieur^ il n'est pas encore » rentré, mais il ne peut tarder. Alors, ^^s-je, je » vais l'attendre. J'attends donc, le temps s'écoule, » je faisais un mauvais sang ! ... Je tapais des pieds ! . . . » Au bout d'un bon quart d'heure que j'étais dans » sa loge, voilà l'imbécille de portier qui me dit : » Ah! monsieur, je me rappelle à présent que votre » ami est allé au bal; il passera sans doute la nuit » dehors. Vous jugez de ma colère, j'avais envie de » bâtonner ce coquin de portier. Enfin je suis ren venu... espérant trouver encore mon adversaire » sur le boulevart... Et tu dis qu'il est parti... T'a- » t-il laissé son adresse au moins ? — Non , il a pensé » que ce n'était pas la peine !... — C'est bien ! je le » reconnaîtrai ! je lui dirai deux mots quand je le ren- » contrerai!... Mais c'est fini, ne parlons plus de » cela... la beauté réclame tous nos momens.^
» — Oui, ne parle plus de cela, je crois aussi » que c'est ce que tu peux faire de mieux. — J'espère
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» que lu vas me céder une de ces dames... — Trcs- » voloiitiersl... »
En disant cela^ je quitte le bras de mademoiselle Charlotte, dont je ne suis nullement fâché d'être débarrassé ; elle prend celui de Dubois, en lui disant tendrement : « Vraiment , monsieur , j'avais bien » pear que vous ne vous bâtassiez!... — Vous êtes » trop aimable ! mais il ne faut jamais trembler pour » moi , je me tire de toutes les affaires avec honneur. » A propos, allons-nous loin comme ça ? — Au mar- » ché des Innocens. — Quartier délicieux!... fon- » taine superbe! j'ai souvent donné des rendez-vous » le soir sous les piliers qui l'entourent. Mais il me » semble que le sapin serait de rigueur. — Nous « n'en avons pas trouvé. — Oh î nous allons en ren- » contrer... Tenez, j'en aperçois un arrêté la-bas... ») courons. »
Je vois Dubois qui court avec mademoiselle Charlotte, je tâche de les suivre en faisant doubler le pas à la petite Ninie , avec laquelle je n'ai pas encore eu le temps d'entrer en conversation; nous arrivons près d'un fiacre qui était arrêté devant une porte cochf^re. Dubois se disputait avec le cocher.
«Tu marcheras. — Je ne peux pas, monsieur. » — Je te dis que tu vas marcher. — Je vous dis que » je suis loué , monsieur. — Ça n'est pas vrai. — >) Si , monsieur. — Où est la personne qui t'a loué?. . . » Va la chercher pour qu'elle me le dise. — Ah ben ! » en via d'une bonne ! Depuis quand que les cocliers » vont dans les maisons chercher les bourgeois pour » prouver qu'ils sont retenus:' — Je ne veux fias de
» toutes ces raisons-là... Montez^ mesdames. — Je )> vous dis que vous ne monterez pas... Est-ce que » je suis sur la place ici?... est-ce qu'à minuit passé « je m'amuserais à rester devant une porte-coclière , » si je n'étais pas retenu ?
» — Allons,)) dis-je à Dubois, « cet hommea rai- » son, tu n'as pas le droit de le prendre. . . il est très- » inutile de nous arrêter là.
» — Inutile... Ahl morbleu ! si je n'étais pas avec » des dames, je le ferais bien avancer... — Laissez » donc, not'bourgeois : vous ne feriez rien du tout! . . . » — Tu es un drôle! — C'est ben plutôt vous qui >) êtes drôle de crier comme ça... — Je te couperai » les oreilles. . . — Batli ! vous ne couperez rien ! vous » n'êtes pas si méchant que vous en avez l'air!,., n
Ennuyé de cette scène^ je poursuis mon chemin avec la petite INinie, qui me dit en tremblant : « Ah, H mon Dieu ! monsieur , est-ce qu'ils vont se battre?. . . » — Non, n'ayez aucune crainte, cela n'aura pas de » suites! »
Au bout de quelques minutes, nous sommes en effet rejoints par Dubois et sa demoiselle. « Eh bien,» lui dis-je. « — Ah! heureusement que je l'ai retenu^ » dit mademoiselle Charlotte, « sans moi, je crois qu'il » allait se jeter sur le cocher. . . Vraiment , monsieur, » vous avez une bien mauvaise tête ! . . . Tout de suite » vous vous emportez , vous voulez vous battre ! )) C'est terrible un homme comme cela !
» — C'est vrai, » répond Dubois, « je l'avoue, j'ai » une mauvaise tête... J'ai le sang bouillant... je me » suis promis cent fois de me corriger , mais c'est
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» plus fort que moi !... Je ne puis pas me vaincre... » Le moindre mot... la plus petite chose me font » sortir des gonds ! . . .
» — En te voyant revenir en courant^ » dis-je à Dubois, « j'ai cru que tu allais chercher quelque » part une ëpée pour te battre avec le cocher. »
Dubois ne me répond pas ; il s'éloigne de nous , sans doute pour causer plus à son aise avec mademoiselle Charlotte; de mon côté, j'entame la conversation avec mademoiselle Ninie.
« Travaillez- vous aussi «lans les châles, made- » moiselle? — Oui, monsieur, j'ai le même état » que Charlotte. — Et avez-vous comme elle du » penchant pour être actrice? — Oh non! mon- » sieur , je n'oserais jamais paraître sur un théâtre ! »
Elle 11 oserait pas , j'aime assez cette crainte. Cependant elle a bien osé se faire reconduire par un homme qu'elle ne connaît pas , et ceci n'annonce point une-grande timidité. Je poursuis:
(( Vous logez seule? — Oui , monsieur. . . depuis six >) mois. — Et avant cela? — Avant cela , je demeu- » rais avec une de mes tantes. .. parce que mes parens » ne sont pas de Paris; ils habitent la campagne... » JesuisdeNoisy-le-Sec, monsieur ; connaissez- vous )) cet endroit-là? — Oui , mademoiselle, je connais » votre endroit. Noisy-le-Sec est un village assez » grand, où il y a quelques maisons bourgeoises, » fort bien bâties, une petite église d'une construc- » tion assez élégante, et un joli château. — C'est bien » ça, monsieur. — Oh! je connais mes environs de » Paris... Et que font vos parens à Noisy-le-Sec? —
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» lis sont laboureurs, monsieur. C'est ma tante qui » m'a fait venir à Paris, qui m'a fait donner de l'é- )) ducation et apprendre un état. — Pourquoi donc » l'avez-vous quittée? — Dame, monsieur, j'ai fait » la connaissance de Charlotte... et Charlotte, qui a » beaucoup d'esprit, m'a dit qu'une jeune personne » ne réussissait jamais à s'établir, tant qu^elle ne se )) mettait pas dans sa chambre. Alors vous concevez » que cela m'a donné des idées... Charlotte m'em- » menait souvent avec elle au spectacle , où je n'al- » lais presque jamais autrefois... Nous y causions » toujours avec des jeunes gens bien aimables; d'a- » bord je n'osais pas répondre à des messieurs que » je ne connaissais pas, mais Charlotte m'a tant dit » que j'avais l'air d'une sotte, d'une niaise, que ça » me donnerait l'usage du monde de causer avec les » messieurs, que j'ai fait ce qu'elle m'a dit, parce » que c'était pour mon bien. — Je vois qu'en effet » mademoiselle Charlotte vous a donné de très-bons ♦) conseils. — Oh! oui, monsieur; elle m'a, comme » elle dit, agrandi les idées; avant de la connaître , ») je trouvais que vingt-cinq sous par jour c'était » bien gentil pour une jeune fille; mais Charlotte » m'a fait sentir que ce n'était pas assez , qu'on ne » pouvait pas, avec vingt-cinq sous, aller souvent » au spectacle, s'acheter des boucles d'oreilles, et »» avoir des bonnets à la mode. . . Moi , je ne calculais » pas tout cela avant qu'elle me l'eût appris. — » Et vous a-t-elle enseigné le moyen de vous pro- » curer plus d'aisance ? — Elle m'a dit que toutes ») les jeunes filles honnêtes devaient avoir une petite
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» connaissance , parce qu'alors Ja connaissance paie » pour elles ^ et leur donne ce qui leur manque,.. » Qu'enfin elle avait déjà eu cinq petites connais- » sauces , qui toutes lui avaient donné quelque chose. » — Et vous avez fait comme mademoiselle Cliar- » lotte? — Oh! monsieur^ moi... je suis un peu » gauche^ à ce que dit Charlotte .. Quand un jeune » homme ne me plaît pas , je ne me soucie pas de » l'aire sa connaissance. — Et il paraît que made- » moiselle Charlotte ne tient pas à cette bagatelle- » là?... — Je ne sais pas comment cela se fait, mais » on lui plaît tout de suite, pourvu qu'on soit bien » mis et qu'on lui oflre de prendre quelque chose. » — C'est qu'elle a probablement beaucoup de sen- » sibilité et un bon estomac. — Plusieurs fois , quand » nous étions ensemble au spectacle , et que des mes- » sieurs causaient avec nous, j'ai dit bas à Charlotte : >» Cet homme-là m'ennuie, il est vilain, il est vieux, » il me déplaît! Elle me répond toujours : il a très- » bon genre, ma chère, et je m'y connais mieux que )) toi. — Mais enfin, vous ne vous êtes pas mise dans » votre chambre avec le produit de votre travail... » Vous aviez donc des économies?... — Non, mon- » sieur... Mais alors j'ai rencontré un jeune homme » bien aimable , bien mirliflore , bien joli garçon... » il m'a offert de m'enlever de chez ma tante, en » me disant que j'étais faite pour briller dans un » palais; Charlotte m'a conseillé de me laisser en- » lever... Ce jeune homme me plaisait beaucoup... » alors... je... j'ai cédé... — Je comprends. — Il » m'a conduite dans la chambre que j'habite, au cin-
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» quième, rue Aubry-le Boucher. — Diable I il me » semble que le palais est un peu haut. — Les meu- ))bles, qui devaient être d'acajou, ne sont qu'en » noyer; mais mon bon ami m'a dit que c'était plus » moderne; je n'ai trouvé dans ma chambre que » quatre chaises ^ au lieu d'une douzaine qu'il m'avait » promise; mais il m'a dit encore que comme nous )) ne serions jamais plus de quatre à la fois chez moi, » il ne me fallait pas plus de quatre chaises. — C'est » raisonner comme Diogene. — Diogène. . . Oh non ! » monsieur, il s'appelait Adolphe, et puis il avait » encore un autre nom , mais il n'a jamais voulu me » le dire, parce qu'il prétendait que ça pourrait le » compromettre. Moi, j'étais très-contente de ma » chambre, queje trou vais superbe!.. . Charlotte me » disait que cela aurait pu être mieux, mais que ce- ») pendant, pour un commencement, c'était déjà » bien gentil. — Et ce monsieur Adolphe, qu'en » avez-vous fait? — Pendant six semaines il est venu » me voir tous les jours. Il me menait quelquefois au » spectacle et dîner en ville ; mais nous ne sortions » qu'en voiture, nous n'allions qu'en loges grillées... » Oh! c'était bien amusant, et Charlotte me disait » que j'étais bien heureuse! Mais au bout de ce » temps-là , il est venu plus rarement ; puis il ne » m'emmenait plus nulle part; enfin, un matin, » il m'a annoncé qu'il était obligé de partir pour » l'Angleterre, où l'appelaient sesaffaires; maisil m'a » dit qu'il reviendrait le plus tôt possible, et qu'à son » retour, si j'avais été bien sage, il m'épouserait » peut-être. — Son départ vous a fait bien du cha-
» frin, sans doute? — Oui, monsieur, dans lescom- )) mencemens... Après ça j'ai tâche de me distraire; » Charlotte m'a de nouveau emmenée au spectacle. » — Et la recommandation de M. Adolphe, Tavez- » vous oubliée? — Charlotte m'a dit que c'était des » bêtises ; que les hommes disaient tous la même » chose ; qu'on lui avait promis cinquante fois de » revenir l'épouser , et qu'on n'était jamais revenu ; » enfin elle m'engageait à faire toujours une » autre connaissance en attendant, sauî h Idi planter » là, si Adolphe revenait. — Mademoiselle Charlotte » a de biens bons principes! Et vous avez suivi ses » conseils ? — Pas encore , monsieur, car je n'ai ren- » contré personne qui m'ait plu de nouveau ; et quoi- » que Charlotte prétende qu'on s'amuse bien mieux » avec un homme quand on ne l'aime pas , moi , je » ne suis pas de son avis, et je ne veux me lier qu'avec M quelqu'un que j'aimerai. »
Le babil de la petite INinie m'intéresse ; cette jeune fille aurait peut-être été toujours sage, si elle n'eût pas fait la connaissance de mademoiselle Charlotte, [|ui me fait l'effet d'être un bien mauvais sujet. Il y a dans l'accent de Ninie, dans sa manière de s'exprimer, quelque chosede naïf, qui annonce de la franchise... Peut-être tout cela est-il étudié aussi 5 à Paris, on sait si bien prendre toutes les formes, affecter tous les ions!... Il faut y être en garde contre ces niaiseries, ces simplicités, qui ne sont quelquefois (jue le résultat du calcul et du libertinage. A l'école de mademoiselle Charlotte, je crois que l'on peut apprendre beaucoup de choses. Cependant cette pe-
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tite Ninie est bien jeniie encore. Dix-huit ans, tout au plus... Ce serait doinmaj^edeiui supposer tant de duplicité. Il y avait du naturel dans le récit qu'elle vient de me faire.
Nous sommes dans le haut de la rue Saint- Martin; depuis quelque temps Dubois et mademoiselle Charlotte sont toujours en avant d'une dizaine de pas ; cependant nous les entendons rire, leur entretien paraît fort animé. Dubois gesticule beaucoup, suivant son habitude. D'après la manière dont il se penche, je vois qu'il serre tendrement la main de sa compagne, et mademoiselle Charlotte pousse des éclats de rire à réveiller tous les chiens du voisinage. Tout à coup Dubois se retourne de notre côté en nous criant :
« Ha çà, vous autres, vous allez comme des tor- » tues. Mais je ne vois pas trop pourquoi nous vous » attendrions , puisque ces tendres amies ne demeu- » rent pas ensemble. Bonsoir donc, bien du plai- » sir... Les Innocens nous réclament; Deligny, j'irai » te voir demain dans la journée... Nous dînerons » ensemble...
» — Charlotte!... Charlotte!... » crie la petite blonde à son amie; « tu m'avais promis de me re- » mettre jusqu'à ma porte... »
Mademoiselle Charlotte s'éloigne lestement avec Dubois , tout en répondant : « Bonsoir, bonsoir ! . . . » Bientôt nous les perdons de vue tous les deux^ et je reste seul avec mademoiselle Ninie.
« Charlotte n'en fait jamais d'autres ! » dit la jeune fille d'un air contrarié. « Elle me laisse là avec quel-
» qu'un que je ne connais presque pas. . . — Et peut- » être avec quelqu'un qui vous déplaît? »
En disant cela y je crois que je pressai assez tendrement le bras de la petite.
La jeune fille est quelque temps sans me répondre. Enfin, elle dit bien bas : « Non , monsieur... Je » ne dis pas que vous me déplaisez. . . au contraire. . . »
Voilà un au contraire qui me semble aussi significatif que le plus somment des Petites Danaïdes.
Nous continuons de marcher, et bientôt nous arrivons rue Aubry-le-Boucher, rue sale , vilaine, dont les maisons n'ont rien de gracieux; mais qui est trèspopuleuse , très-fréquentée , et où il passe presque toute la nuit des voitures de marchands qui se rendent à la Halle, ce qui doit être fort agréable pour ceux qui aiment à dormir tranquilles... Mais on doit avoir le sommeil dur dans ce quartier-là.
Je me laisse conduire par mademoiselle Ninie, qui s'arrête, à peu près au milieu de la rue, devant une porte d'allée grillée vers la moitié de sa hauteur, en me disant : « C'est ici , monsieur.
» — Ah ! c'est ici que vous demeurez? — Oui, » monsieur... Au cinquième sur le devant , la porte » au fond du collidor, . . — Yous avez donc la clef de » cette porte? — Non , monsieur, mais il y a un por- » tier qui demeure à l'entresol ; je vais frapper, et il » va m'ouvrir. Oh î c'est une maison bien sûre et bien » honnête. Monsieur, je vous remercie de votre » peine : je vous souhaite bien le bonsoir... »
La petite allait frapper, je lui arrête la main en lui disant : « Est-ce que je ne pourrai pas vous revoir :
» — Mais... si, monsieur... si cela vous fait plaisir. )) — Et vous "^ cela vous en l^ra-t-il de me recevoir?... » — Mais... je crois que oui. — Eh bien ! j'irai vous » dire bonjour, y êtes-vous dans la journée ? — Cer- » tainement , toute la journée je travaille: je ne sors » presque jamais. — Au revoir, en ce cas. A propos , » quel nom demanderai-je, car vous vous appelez » sans doute autrement que Nioie? — D'abord c'est )) Fanny que je m'appelle , on me nomme Ninie parce » que c'est plus gentil... Yous demanderez made- » moiselle Boissard, ou Fanny Boissard , comme » vous voudrez. D'ailleurs je vous dis que c'est au cin- » quième au fond du collidor, et c'est moi qui vous » ouvrirai la porte. — C'est entendu... à demain... » I\e puis-je pas vous embrasser en attendant? — » Mais... si, monsieur. »
La petite me tend son visage et se laisse embrasser de fort bonne grâce ; puis elle frappe, on lui ouvre , elle entre, et me tend encore la main à travers la grille en me disant : « Au revoir. »
Voilà donc une liaison de commencée avec une petite grisette à laquelle je ne voulais pas donner le bras. C'est ce maudit Dubois qui est cause de tout cela... Voilà où nous entraînent les mauvaises connaissances, elles perdent les jeunes gens comme les jeunes filles. . . Mais cette petite Ninie est plus gentille qu'elle ne me Favait semblé d'abord; après tout, j'irai ou je n'irai pas. Ceci n'est qu'une plaisanterie sans importance, rien ne me force à me lier avec cette jeune fille. . . Je puis m.ême aller la voir par pure curiosité et sans qu'il en résulte rien ! . , . Mais allons nous coucher; demain il fera jour.