CHAPITRE XXVIir et dernier
IIEIVCONTRE IMPRÉVUE.
Je me suis jeté sur un siège ^ ma douleur s'exhale en plaintes, en murmures, j'accuse le sort, l'amour, j'accuse Augustine elle-même; dans mon désespoir, je trouve qu'elle a montré de la barbarie à mon égard, et qu'elle ne devait pas me sacrifier à un homme qui l'avait abandonnée. De temps à autre je me lève, je marche à grands pas dans la chambre, en frappant du pied avec violence.
Réveillé à chaque instant par mes plaintes et le bruit que je fais , Dubois se retourne en proférant de son côté mille imprécations contre les amoureux. Puis, il se met sur son séant, m'engage à me coucher, commence un discours pour me faire entendre qu'en passant la nuit sans dormir j'aurai demain fort mauvaise mine pour arriver chez mon père ; mais voyant que je ne l'écoute pas , il s'arrête au milieu
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de son sermon^ m'envoie à tous les diables, et remet sa tête sur Foreiller.
La nuit s'est passée ainsi. Je vois naître le jour, et avec les premiers rayons de l'aurore, il me semble que mon sang se calme, que ma tète devient moins brûlante. On dit que la nuit porte conseil; mais pour les malheureux ses conseils ne sont jamais favorables, tandis que l'aspect du jour, au contraire, (liasse les tristes pensées, et rend plus de force à notre ame.
Je pense qu'Augustine m'a donné l'exemple du courage, que je dois l'imiter, et non m'abandonner à une faiblesse qui ne remédie à rien. J'ai d'abord l'idée de partir de grand matin avec Dubois, et de quitter ce bourg avant Jenneville et sa femme; mais peut-être Jenneville se lèvera-t-il aussi de fort bonne heure; alors il pourrait nous rencontrer dans l'auberge; je crois que le plus sage est de le laisser s'éloigner le premier, et de rester dans notre chambre jusqu'à son départ.
J'entends aller et venir dans la maison , déjà chacun se rend à son ouvrage; je reconnais la voix de INinie qui gronde son mari sur sa paresse ; puis ensuite celle de Bénin qui demande excuse à sa femme. Bientôt on frappe doucement à notre porte : c'est Ninie qui s'informe si nous sornmes éveillés.
J'ouvre à notre gentille hôtesse, tandis que Dubois se frotte les yeux en disant : « Si nous sommes éveil- » lés 1 . . . Demandez-nous plutôt si nous avons dor- » mi !.. . Voilà un homme qui a passé la nuit à ébran- » 1er votre plancher, en le bourrant de coups de
» talons!... Il se vengeait sur les carreaux de la perte » (Je sa belle!... Il n'a pas pour unliard dephiloso- » pliiel... Dormez donc auprès d'un gaillard qui » joue toute la nuit les Fureurs de V amour!
» — Allons, Dubois, calme-toi, je serai plus rai- :i sonnable désormais... — Olil c'est égal, tu ne me » rattraperas pas à être ton camarade de lit. — ]Ni- » nie, pensez- vous que... ce monsieur et cette dame » partiront bientôt? — Mais, oui, leur voiture est » réparée, et quand ils auront déjeuné, je présume » qu'ils s'en iront. Le monsieur est déjà descendu se » promener au jardin pendant qu'on prépare leur » déjeuner. — Il suffît... Dès qu'ils seront partis, » venez nous le dire, je vous en prie... — Oui, mon- » sieur... Oh! vous les entendrez bien d'ailleurs.
» — C'est-à-dire, » s'écrie Dubois, « que tu vas en- » core me faire rester en prison dans cette chambre, » jusqu'à ce que monsieur et madame soient par- » tis;... c'est agréable de voyager avec toi!... — /) Nous allons déjeuner d'abord. . . . pendant ce temps » ils partiront. — Madame Bénin, un déjeuner co- » pieux, s'il vous plaît;... j'ai infiniment d'appétit » chez vous. »
ISinie va s'occuper de notre déjeuner. Dubois se lève ; moi, je m'approche de notre fenêtre qui donne sur la cour; je n'ose pas me mettre en dehors à la croisée, mais en tirant un coin du rideau, je puis, sans être vu, voir entrer et sortir dans l'auberge.
On nous apporte notre déjeuner, et je viens de me mettre à table, lorsque j'entends des coups de fouet et le bruit d'une voiture (jui s'arrête devant l'au-
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berge; je pense que c'est celle qui va emmener Au- ^ustine^ et je cours regarder au carreau de la fenêtre pour la voir encore une fois ; mais je me suis trompé. Ce sont de nouveaux voyageurs qui viennent d^arriver. Je vois deux postillons^ un jockey, un valet de chambre; puis un monsieur, dont la tête est couverte par une large casquette de voyage, descend de la voiture , enveloppé dans un vaste manteau, et entre dans la maison. Je retourne déjeuner près de Dubois; ce nouveau venu ne m'intéresse pas.
Au bout de quelque temps, M. Bénin entre dans notre chambre^ nous salue respectueusement, s'informe de ma santé, puis accepte un verre de vin que Dubois lui présente, en disant : « J'espère que ça » va joliment, mon auberge 1... — Oui, il paraît » qu^il vient de vous arriver encore du monde. — » Je crois bien ! . . . et du monde qui fera de la dé- » pense, j'ai vu ça tout de suite! C'est un homme » de la haute volée;... c'est peut-être un prince qui » voyage incognito, avec son valet de chambre... » Ce qu'il y a de sur, c'est que c'est un personnage » considérable ! ... Aussi , ça fait un embarras ! . . . faut » entendre ça... Et le valet donc! La plus belle » chambre pour monsieur... à déjeuner ce que vous » aurez de meilleur... peu nous importe le prix, » pourvu que nous soyons contens! Hein? dites donc, » c'est du style ça , aussi vous entendez ben que je » vais lui faire un vol-au-vent comme il n'en aura » jamais mangé de sa vie... Par exemple, il attendra )) un peu!... mais, dame, tant pis;... iaut que mon » four chauffe!, . — Ce monsieur et cette dame qui
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» ont couché ici , déjeunent-ils? — Ah! mon Dieu, » vous m'y faites penser,... je les oubliais... Leurs » petits pieds que je n'ai pas encore mis sur le gril ; . . . » mais aussi , ce nouveau venu m'a tellement occupé. » — • Allez donc, monsieur Bénin , il ne faut pas né- » gliger ainsi vos autres voyageurs. — C'est vrai, » mon parrain... Je vous demanderai la permission » de vous nommer ainsi,... par effigie pour ma » femme, si ça ne vous blesse pas. — Nullement, mon- » sieur Bénin. — Je vais mettre mes pieds sur le gril. » Mais tenez, entre nous, je vous avouerai mon fai- » bie;... les gens qui ne veulent pas manger de pà- » tisserie, moi, je n'ai aucun zèle pour les servir : ce » monsieur et cette dame n'ont pas seulement voulu » goûter un de mes petits pâtés... ça m'a choqué... » Tandis que Ig nouveau venu aura pour son déjeu- » ner un vol-au-vent^ des petits pâtés, une tou: te » et un flan!... Voilà un homme qui sait vivre... » Au revoir, mon parrain. »
M. Bénin nous a enfin quittés, et nous allons terminer notre déjeuner, lorsquej'entends dans la cour une voix bien connue : c'est celle de Jenneville ; il crie, il se plaint de la lenteur qu'on apporte à le servir. Je me suis rapproché de la fenêtre que j'entr'ouvre , et je puis entendre tout ce qui se dit dans la cour.
(( En fînirez-vous de me donnera déjeuner... de- » puis une heure cjue nous attendons? — Monsieur, » je vous demande pardon, mais mon four n'était » pas chaud. — Qu'ai-je besoin de votre four pour » des côtelettes et des petits [>ieds? — Monsieur,
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» c'estjuste... Jiials il vient de nouti arriver un nou- » veau voyageur... un grand personnage auquel il » faut de la pâtisserie, et ça nous occupe tant. . . — » Que m' importe à moi qu'il arrive d'autre monde .^. . . » Mon argent ne vaut-il pas celui de votre grand » personnage?,.. — Monsieur, oui, mais... — Mais » vous êtes un insolent. — Monsieur , je. . . — Je suis » pressé de quitter votre bicoque, songez à me servir » avant qui que ce soit. »
Je ne sais ce que Bénin va répondre à Jenneville qui continue à se promener avec colère dans la cour, lorsque survient un nouveau personnage, c'est le voyageur arrivé en dernier.
« Eh bien! l'aubergiste, me servez-vous? » dit-il en frappant sur l'épaule de Bénin : celui-ci fait une profonde salutation en assurant qu'on sera content, et court à sa cuisine.
La voix du nouveau venu m'a frappé ; elle a également frappé Jenneville; j'écarte les rideaux pour regarder ce voyageur, et sa tête n'étant plus couverte d'une énorme casquette, il m'est facile de reconnaître, dans cet homme qui voyage avec tant de luxe, le fripon qui m'a emporté trente mille francs. Jenneville, qui a aussi reconnu Blagnard, se place au devant de lui, au moment oii celui-ci allait entrer dans le jardin. M. Blagnard parait d'abord un peu déconcerté; mais bientôt il se remet, et salue Jenneville comme lorsqu'il nous invitait à dîner.
« Eh!... je ne me trompe pas!... c'est ce cher » Jenneville... parbleu, je ne m'attendais pas ii
» avoir le plaisir de vous rencoiitrer dans ce vil- » lage!...
>) — 'C^est donc vous^ monsieur, qui voyagez avec )) tant de faste et qui êtes cause que je ne puis par- » venir à être servi I... — Avec faste ^ mon cher, » mais pas du tout, une simple berline de voyage... » deux postillons... c'est pour aller plus vite... Il » faut bien faire ses affaires . . . Mais pardon. . . je suis » unpeu pressé. .. il faut que je sois à Paris avant midi » et je vais voir... -— Un moment, faquin, nous » avons d'abord des comptes à régler ensemble. »
La voix de Jenneville est devenue foudroyante; j'avance un peulatêteetje vois que lacolèreétincelle dans ses yeux. Blagnard a pâli ; cependant il tâche de conserver son ton léger en répondant : «Ha ça , que » signifie cet air terrible, mon cher Jenneville?... » à qui diable en avez- vous? — Trêve de plaisan- » teries, elles ne sont plus de saison ; vous m'avez em- » porté quatre-vingt mille francs; vous êtes cause » que, pour réparer cette perte, j'ai vendu, engagé » le reste de mes biens, c'est à vous enfin , que je » dois ma ruine: il faut me rendre ce que vous avez » à moi. — En vérité, je ne conçois point vos re- » proches!... j'ai déposé mon bilan, ce n'est pas ma » foute si mes affaires ont mal tourné... J'y ai perdu » bien plus que vous, moi !... je suis bien plus à » plaindre I... — A plaindre !... et vous voyagez » comme un seigneur , et vous avez jockey , valet de » chambre ! . . . vous êtes un fripon ! . . . — Monsieur !.. » — Vous êtes un fripon, vous dis-je ! — Apprenez » que tous les jours on dépose son bilan , et que
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» cela n'empêche pas ensuite de recommencer » d'autres affaires ! . . . — Oui , les misérables comme » toi; mais les gens qui ont de l'honneur ne doivent- » ils pas, dès que la fortune leur redevient favorable, » rembourser les malheureux qu'ils ont souvent rë- » duits au désespoir? — Monsieur, tout cela regarde » les sjndics!... Pardon, mais je n'ai pas le temps » de... — Non, drôle, tu ne partiras pas ainsi... » Jennevillea saisi Blagnard par le bras , il le lui secoue rudement en lui disant : « Il me faut mon ar- » gent... — Vous êtes fou^ monsieur, point de vio- » leuce , ou je saurai bien... — Misérable, tu ose.s » me menacer ! . . . »
En ce moment , cédant à sa fureur , Jenneville applique à Blagnard un soufflet dont le bruit retentit jusqu'au fond de notre chambre; Dubois en saute sur sa chaise en s'écriant : « En voilà un qui est » vigoureux. »
Blagnard est devenu furieux à son tour, je n'entends plus que quelques mots dits d'un ton plus bas: « Vos pistolets!... là-bas... je vous attends... » hâtez- vous. »
Ils vont se battre, je n'en puis douter, je reviens éperdu vers Dubois en lui disant : « Ils vont se » battre! .. — Qui ça? — Jenneville et Blagnard. — » Bah ! comment, ce voyageur?— C'est Blagnard. Il » est monté chercher ses pistolets et bientôt... — Eh »bienî laisse-les se battre?... ça ne nous regarde )) pas! . . . — Non , je ne puis souffrir ! . . . ce Blagnard » m'a volé aussi et je veux... — Allons, voilà une » bien belle idée à présent! ne vas-tu pas t'en:
c^O^ LA FEWi'nE, LE IVIARl ET L AMANT.
» mêler, toi; s'il fallait se battre avec tous ceux qui » nous doivent de l'argent , on n'en finirait pas î »
Je ne réponds plus à Dubois , mais j'ouvre ma valise et j'en sors mes pistolets. Dubois, qui s'aperçoit de ce que j'ai fait, court au-devant de moi et se jette dans mes bras au moment où je veux sortir.
(( Où vas-tu? — Laisse^moi, Dubois... — Je ne » veux pas que tu sortes. . . — Laisse-moi , te dis-je. . . » — Encore une fois, ne te mêle pas de cette que- » relie ; . . . songe d'ailleurs qu'il ne faut pas que Jen- » neville te voie,... que tu vas compromettre sa » femme... — Je dois maintenant surveiller son » époux, ou le venger... Laisse-moi, ou crains toi- » même ma colère... »
Je suis parvenu à me débarrasser de Dubois en le jetant sur le plancher j je sors précipitamment, je descends... mais Jenneville n'est plus dans la cour, je ne rencontre que Ninie^ à laquelle mon agitation, mes armes, causent une vive frayeur.
« Ninie , . . . où sont-ils ?. . . les avez- vous vus ? — » Qui donc cela, nionsieur? — Jenneville et ce nou- » veau voyageur? — Ils viennent de sortir... — » Grand Dieu 1 . . . et par où. . . de quel coté ? — Te- » nez, ils ont pris par là,... derrière notre jardin... » — Ah ! puissé-je arriver à temps ! . . . — Mais qu'est- » il donc arrivé, monsieur? »
Je ne réponds plus. Je m'élance dans le chemin qu'elle m'a indiqué; je regarde au loin;... je ne les aperçois pas;... mais des touffes d'arbres , des buissons me les cachent peut-être. . . Grand Dieu ! . . . j'entends un coup de ïvxx ; . . . c'est à gauche ; . . . courons ; . . .
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un second coup frappe bientôt mon oreille et achève de me guider!... c'est dans ce sentier...
Je cours;... un homme passe en fuyant près de moiv c'est Blagnard!... Ociel, et Jenneville!...
Je veux arrêter Blagnard. . . je l'appelle. . . il est déjà loin... Ah î dans ce moment ;, je ne dois songer qu'à secourir sa victime.
Je m'élance dans un chemin ombragé d'arbres , et je n'ai pas fait trente pas que j'aperçois Jenneville étendu sur la terre. Je cours à lui ;... le malheureux est inondé de sang !... La balle lui a traversé la poitrine î . . . O mon Dieu ! comment le secourir ? je prends sa tète , je la soulève ^ je la pose sur mon genou ; . . . j'appelle^ je crie, je demande des secours, et avec mon mouchoir je tâche d'arrêter le sang qui coule de sa blessure.
Mais j'entends du bruit, des cris., des pas précipités... C'est Dubois... Ce sont tous les liabitans de l'auberge. . . Augustine est avec eux. . . Ah ! malheureuse! pourquoi l'a-t-on laissée venir ici?...
En ce moment ils sont près de moi. Augustine s'est jetée à genoux, elle m'aide à soutenir son époux ; elle ne jette point de cris, mais deux ruisseaux de larmes coulent de sesyeux. Enfin Jenneville entr'ouvre la paupière... il regarde sa femme, puis ses yeux se portent sur moi ; il me tend la main , en me disant : u Je vous savais ici. .. mon ami. . . je suis bien aise de » vous revoir encore... »
Nous voulons essayer de l'emporter, on veut mettre un appareil sur sa blessure , il repousse tous le& secours en disant : « C'est inutile;... le coup est
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» mortel;... je sens que je n'ai plus que quelques )) instans à vivre ; . . . laissez-moi parler à ma femme » et à mon ami... »
Il fait signe aux gens de l'auberge et aux villageois de s'éloigner ; Augustine et moi restons seulement près de lui; Augustine tient sa main qu'elle baigne de larmes; et moi je soutiens sa tête contre ma poitrine. Jenne ville rassemble le peu de forces qui lui reste pour nous parler encore : c'est d'abord à sa femme qu'il s'adresse.
« Ma chère Augustine^ je ne mérite pas vos re- » grets. . j'ai fait votre malheur,... tandis que je » pouvais près de vous passer une si douce vie !... Je » sais que, malgré mes torts, vous me fûtes fidèle ; . . . » cette nuit... je vous avais suivie... et j'ai entendu » votre conversation avec Deligny... Adieu, mes » amis, ne me pleurez pas... Paul, rendez-la lieu- » reuse;... faites-lui oublier les chagrins que je... »
Il n'en peut dire davantage, ses yeux se ferment pour toujours. En s'a percevant que son époux n'est plus, Augustine a perdu connaissance; Dubois la prend dans ses bras et la porte à l'auberge, tandis qu'aidé de quelques paysans, j'y fais aussi transporter le corps du malheureux Jenne ville.
En arrivant à l'auberge, mon premier soin est de m'informer de Blagnard ; mais il est reparti depuis long-temps; il a semé l'or pour que l'on attelât plus vite ses chevaux. Tout ce qu'on peut me dire, c'est qu'il a pris la route de Paris; quelque part qu'il se cache, j'espère parvenir à le découvrir.
On sent bien que je ne songe plus à nn^ rendre
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diez mon père!... Cet événeirierit inattendu fait naître en mon anie tant de nouvelles pensées 3... mais en ce moment je rougirais de m'y livrer. Je ne veux pas même me présenter devant Augustine. Cependant elle ne peut rester en ces lieux 5 je pense que c'est auprès de Juliette qu'il lui sera plus doux de se retrouver^ et je charge Dubois de l'y conduire.
La voiture qui l'a amenée est prête, Dubois et Ninie sont allés chercher Augustine... Elle ne veut point encore s'éloigner des restes de son époux ; mais Ninie insiste , Ninie la supplie de partir^ et Dubois l'emporte dans la voiture où il se place avec elle, et que j'entends avec joie s'éloigner.
Il ne me reste plus que de tristes fonctions à remplir. Je passe pour cela quelques jours à Hanches. ^Après avoir fait enterrer Jenneville dans le cimetière du bourg, je fais placer sur sa tombe une pierre avec son nom ; mais je n'y fais point inscrire d'épitapiie ; à quoi bon ? Ces (loges gravés sur la pierre prouvent bien moins les vertus des morts que la fausseté des vivans.
Enfin j'ai dit adieu à M. Bénin, j'ai embrassé Ninie, en leur souhaitant toutes sortes de prospérités et des événemens moins tragiques dans leur auberge. Je leur promets de venir les revoir toutes les fois que j'irai chez mon père , et je retourne à Paris. Qui m'aurait dit que j'y reviendrais si vite ? Ah ! que j'ai bien fait de garder mon logement rue Chariot !.. Combien de souvenirs il me rappelle :... et aujourd'hui que d'espérances s'y joignent !.. Oui , je dois
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l'avouei';, pour moi l'avenir est de nouveau plein de cliarmes.
Mon premier soin est d'aller trouver Dubois. Il m'apprend qu'il a conduit Augustine chez Juliette , à laquelle il a conté l'événement arrivé à Hanches. Il sait que depuis ce temps madame Jenneville est restée chez son amie... Irai -je lavoir?... Non^ je ne le dois pas encore , je veux respecter sa douleur... Elle me saura gré d'ailleurs de la privation que je m'impose. Je me contenterai de faire demander de ses nouvelles.
Mais il y a quelqu'un que je veux voir, que je veux trouver, c'est ce misérable Blagnard • pendant plusieurs jours je ne cesse point de le chercher. Je veux que Dubois m'aide dans mes perquisitions; mais Dubois, qui devine pourquoi je veux trouver ce fripon, prétend qu'il s'est sauvé en Sibérie, et qu'il est inutile de le chercher.
II y a six semaines que je suis revenu à Paris, j'envoie tous les jours savoir des nouvelles d'Augustine; mais je veux que trois mois se soient écoulés avant de me représenter devant elle. Dubois dit que je recommence à faire des bêtises, et que j'attendrai qu'elle se soit remariée pour aller la voir. Moi, je sens bien que je ne puis pas me retrouver près d'Au- (justine sans lui laisser voir mon amour, et il me semble qu'il est encore trop tôt pour lui en parler.
Un soir, en sortant de dîner avec Dubois, nous rencontrons Jolivet, que je n'avais pas vu depuis long-temps. Après les premiers complimens , il se met, suivant son iiabitude, à nous parler de ses al-
foires; ii se plaint, il prétend que son argent ne lui rentre plus. Un de ses débiteurs vient encore de mourir.
n A Sainte-Pélagie? » dit Dubois. « Non... à riiô- » pital... Oh! celui-là , ce n'était pas la peine de le » faire mettre en prison; il n'y avait rien à en espé- » rerl... Vous l'avez connu ^ messieurs; c'est cet » homme qui faisait tant d'embarras I... qui nevou- » lait pas manger d'omelette soufflée^ parce que c'é- » tait trop classique ! . . . Apparemment qu'il a trouvé » plus romantique de mourir à l'hôpital... — De qui )) donc parles-tu ? — Eh ! parbleu , de M. Blagnard. » — Blagnard est mort I... Mort à l'hôpital! et il y » a six semaines , je lui ai vu encore deux domesti- » ques. — Qu'il ne payait pas sans doute. Ce qu'il y » a de certain^ c'est que deux jours avant sa mala- » die , il avait joué et perdu tout ce qu'il possédait , » si bien que le maître de l'hôtel où il logeait n'a » pas jugé à propos de le faire soigner chez lui.
)) — Blagnard est mort! » s'écrie Dubois^ « ça » fait deux duels de moins; car Dehgny voulait se » battre avec lui, et certainement, comme je lui au- » rais servi de second^ j'aurais aussi dit deux mots à » ce fripon;. . . mais après tout , j'aime autant que ça » se soit passé comme ça. »
N'ayant plus à m'occuper de venger Jenneville, je suis tout au plaisir que je me promets en revoyant Augustine. Les trois mois sont écoulés enfin , et je me présente chez elle. Je la revois ! . . . Un seul de ses regards me paie de cette longue attente. Augustine est trop franche pour cacher le plaisir qu'elle éprouve
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à me revoir. Son cœur ne sait point feindre ces douleurs qui ne peuvent naître de la perte de quelqu'un qu'on n'aimait plus. Nous ne parlons pas d'amour; mais nous savons bien que nous nous aimerons toute la vie.
Augustine continue d'habiter chez Juliette^ jusqu'au retour de la belle saison. Maintenant je la vois chaque jour. . . Pourquoi nous priverions-nous à présent du bonheur d'être ensemble ?
Lorsque le mois de mai a rendu aux champs leur parure^ Augustine retourne à Luciennes. C'est là , c'est dans cette campagne chérie que je devais obtenir le prix de mon amour. Ces bosquets, ce bois touffu, témoins de mes soupirs, le sont maintenant de mon bonheur! Augustine est à moi;... elle sera ma femme... J'ai écrit à mon père... Il a bien l^llu qu'il consentît ; d'ailleurs Augustine a mille écus de rente; avec ce qui me reste, n'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour vivre heureux?
Elle est ma femme, enfin. Je l'ai conduite chez mon père qui l'a trouvée charmante, et m'a fait compliment de mon choix. Augustine sait se faire aimer de tout le monde, et ne veut aimer que moi. Nous habitons Paris l'hiver, et, l'été, nous ne quittons pasLuciennes. Juliette vient nous voir souvent; elle est heureuse de notre bonheur, Dubois vient aussi quelquefois nous conter ses fredaines, et ma femnie excuse ses folies, en faveur de son bon cœur.