CHAPITRE XXVII
L AUUKRGE Dtf SOLEIL D OU.
Trois mois se sont écoulés depuis que j'ai cessé de voir Augustine. Mon amour n'est point éteint; je ne pense pas que j'oublierai cette femme adorée^ mais je ne parle plus d'elle qu'à Juliette Avec Dubois je l^ins d'être consolé, et pour lui complaire je l'accompagne dans plusieurs réunions où il pense que je formerai de nouvelles amours. Jele voudrais^ oui, je voudrais qu'une autre femme me fit oublier celle que je ne puis posséder, et pour cela j'essaie aussi de quelques nouvelles connaissances; mais ce remède ne me guérit pas!... Qu'est-ce qu'un caprice auprès d'un sentiment véritable?... et toutes ces femmes-là sont si loin... si loin d'Augustine!... Il me semble que je l'aime encore plus toutes les fois que je me lie avec une autre.
Dubois, qui s'aperçoit que je ne conserve jamais.
>iTO LA FEMME, LE MARI ET LAMANT.
Iiuit jours ces nouvelles connaissances , prétend que je deviens encore plus volage que lui. Il ne comprend pas que je change par fidélité.
Ce n'est plus que chez Juliette que je me plais; mais je n'ose pas y aller trop souvent^ de crainte de l'importuner.
Mon père m'a écrit trois autres lettres : il ne conçoit rien à ma conduite; dans chacune de ses épîtres je vois qu'il a d'abord pris la plume avec colère, car il commence toujours par me gronder bien fort, en me disant que j'étais indigne du bonheur qui m'était réservé et qu'il ne veut plus me revoir ; puis petit à petit il s'apaise, il gronde moins, et il finit par m'engager à quitter bien vite Paris , me disant qu'il a trouvé moyen d'excuser mon retard auprès des parens de celle qu'il me destine , et que rien n'est encore désespéré si j'arrive bien vite.
Je lui ai répondu une lettre bien soumise;, dans laquelle je lui promets d'aller bientôt le voir; mais où je ne dis pas un mot du mariage qu'il veut me faire faire ; car sur ce chapitre je ne puis encore me résoudre à lui obéir : ce serait pourtant ce que je pourrais faire de mieux. Sans aucune espérance du côté d'Augustine, ne pouvant même plus la voir, d'où vient que je tiens encore à conserver ma liberté!... Allons chez Juliette, elle n'était point chez elle hier quand je m'y suis rendu. Cela fait dix jours que je ne l'ai vue, et dix jours sans avoir des nou^ velles d'Augustine , c'est bien long!
Je trouve Juliette; mais ses traits n'ont point leur enjouement habituel, des nuages obscurcissent son
LA FEMME, LE, MAKI LT l'aMA.NT. >471
front. Je vais la questionner; elle ne m'en laisse pas le temps.
« Vous êtes venu hier, » me dit-elle; « j'étais jus- // tementcliezAugustine... — Que lui est-il arrivé?... » votre tristesse... — Rien... rien, calmez-vous, as- » seyez-vous, et écoutez-moi. Ce n'est pas seulement M de la tristesse, c'est de l'humeur... c'est de la co- » 1ère que j'ai de voir une femme si douce unie à un » homme qui.. . — O ciel î . . . Jenneville la rend mal- » heureuse!... oserait-il la maltraiter? — Eh non!... » mon cher Deligny, ne vous emportez pas, il n'est )) arrivé qu'une chose fort simple , et telle que jel'a- » vais prévue; voici le fait : Je vous ai dit qu'Au- » gustineavait laissé son mari maître de gérer comme » il l'entendrait ce qui lui restait de fortune... C'é- » tait une sottise qu'elle faisait; mais enfin elle l'a M voulu. Pendant quelque temps M. Jenneville n'a » fait aucun usage de cette permission ; mais Augus- » tine avait bien jugé que sa misanthropie, son éloi- « gnement pour le monde ne venaient que du regret » qu'il éprouvait de ne pouvoir y mener le même » train qu'autrefois ; le cher monsieur vient de lui » en donner la preuve : il a pensé que la fortune , » après l'avoir maltraité, pouvait à présent lui être » propice, il a voulu rattraper ce qu'il avait perdu ; » il a été à la Bourse, a joué à la hausse , à la baisse, » a voulu agioter... que sais-je!... le résultat c'est » qu'en fort peu de temps il a perdu soixante mille » francs... — Soixante mille francs! — Oui , juste- » ment la moitié de ce qui restait à sa femme. Alors » je dois convenir qu'il a mis de la franchise dans sa
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» conduite : il est venu trouver sa femme^ lui a » fait Faveu de cette nouvelle perte ^ en lui disant : » Désormais , madame^ ne me laissez plus disposer » de ce qui vous reste ^ car je serais assez malheureux » pour vous réduire à la mendicité. Yous connaissez » Augustine; pas une plainte^ pas un reproche ne » lui est échappé; bien loin de là^ elle s'est bornée » à dire à son époux qu'ils vivraient avec encore » plus d'économie; mais voici ce qu'ils ont ré- » solu : Jenneville ne veut plus rester à Paris; y vivre » avec mille écus de rente lui semble un supplice ,*^ » cette ville lui est devenue insupportable. De son ^ côté^ comme Augustine ne veut pas retourner à » Luciennes, ils ont loué cette crjmpagne; ils iront » habiter une petite maison qui vient d' Augustine et » est située dans le fond de la Beauce ; c'est une mai-^ » sonnette isolée , autour de laquelle n'habitent que » quelques rustres campagnards, et des paysans. » Voilà où Jenneville va conduire sa femme, à pré- M sent ! à l'entrée de l'hiver ! . . . Voilà où notre pauvre » amie va désormais passer ses jours î . . .
» — Quoi, madame 5 Augustine a consenti... — » Non-seulement elle a consenti, mais elle prétend » qu'elle est satisfaite de cet événement, qu'une » obscure retraite est désormais l'asile qui lui con- » vient; elle se flatte de pouvoir plus facilement y »> retrouver la paix du cœur ; elle dit qu'à Paris elle ^) n'ose faire un pas de crainte devons rencontrer... » — Elle me hait donc maintenant? — Vous haïr!... )) Ah! si elle ne vous aimait pas toujours, elle nere- )!> douterait pas ainsi votre vue!... mais votre pré-
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» sence lui ôterait le coura^^e de supporter sa situa- » tioii... Pauvre Augusliiie!... je vois tout ce qu'elle » souffre, quoiqu'elle veuille mêle caclier. Elle m'a » chargée aussi de vous adresser une prière... ce sera » la dernière qu'elle vous fera ; elle espère que vous » n'y serez pas insensible. — Àli! parlez, madame, » un dësir d'Augustine est un ordre pour moi... » Parlez. — Elle sait que vous êtes libre encore, et » je ne lui ai pas caché que son image est toujours » gravée dans votre cœur; elle désire que vous rem- » plissiez enfin les volontés de votre père, et que » vous consentiez au mariage qu'il vous proposait. — » Elle veut que je me marie ! . . . elle ne veut plus que » je l'aime, puisqu'elle m'ordonne de penser à une » autre... Ah, madame ! c'est qu'elle ne m'aime plus )) elle-même!... — Vous êtes injuste, monsieur De- » ligny. Ce dernier vœu d'Augustine est une nou- » velle preuve de sa sollicitude pour votre bonheur... » elle désire , elle espère que vous serez heureux , et » pour cela elle veut même que vous cessiezdepenser » à elle . . Ah ! ce sacrifice est le plus pénible qu'elle » puisse s'imposer. . . Nous sommes si contentes d'être » aimées, qu'il nous faut un grand courage pour vous » prier de nous être infidèles ! . . . — Eh bien î ma- » dame, puisqu'elle le désire... je remplirai ses in- » tentions... j'obéirai à mon père. Ce mariage me )) rendra malheureux... mais elle l'aura voulu... et » du moins c'est encore pour elle que je souffrirai. .. » cesera une consolation. — Non, mon cher Deligny, » si votre femme est douce et jolie, vous ne serez » pas malheureux, et vous conviendrez un jour qu'An-
A7Â LA FK>l:VIE^ LE ;\1AKI ET L AMANT.
» ^Justine avait raison. En allant demain lui faire mes » adieux^ je lui apprendrai votre résolution. »
Je quitte Juliette de très-mauvaise humeur. Il faut donc que je me marie!... oui, il le faut, puisque je l'ai promis et qu'Augustine le désire. Après tout, je ne vois pas trop ce que je puis faire de mieux... Le mariage me guérira peut-être de cette maudite passion... mais non , je suis certain que je n'aimerai pas ma femme.
Après avoir eu cette conversation avec Juliette , je vais retrouver Dubois ; il s'aperçoit que j'ai quelque nouveau sujet de tristesse, et me dit :
<( Tu as la mine plus longue qu'à l'ordinaire... » que se passe- t-il encore? — Tu ne sais pas ce qu'on » veut que je fasse, Dubois?... Devine quel sacri- » fice m'impose cette femme que j'adorais... quej'a- » dore toujours, quoique je ne puisse plus la voir! » — Un sacrifice... attends donc... est-ce qu'elle
» veut que tu deviennes comme Abeilard? — Elle
» veut que je me marie. — Ah ! c'est bien différent. . . » Elle a donc une femme toute prête à te donner ?^ » — ]Non, c'est mon père qui depuis plus de trois » mois me presse, me prie d'aller le trouver pour » me faire épouser une jeune personne de Chartres, » qui est charmante, riche, qui a toutes les qualités. . . » à ce qu'il m'assure, et qui a la bonté de m'at- » tendre pour se marier. — Bah ! ton père t'a mis » de côté une petite femme comme ça... c'est pas si » bête... Moi , j'ai beau écrire à mes oncles et à mes » tantes de me trouver un cotillon décent avec quel- » qucs écus dans ses poches, on n'a pas encore pu
I,A FEW.'WE , LK MAIU ET L AWAiST. A- i O
» me confisquer une (emme. Pourquoi donc ne ni'a- )) vais-tu jamais parlé des projets de ton père?... — » A quoi bon, puisque je ne voulais pas consentir à » me marier. — Eli bien! mon ami, tu avais tort... » très-tort... Tiens, je vais te parler en père noble, » moi. Tu as mangé les quatre cinquièmes de ta for- » tune à Paris, c'est assez; il n'est pas nécessaire d'y » manger le reste. D'ailleurs, tu n'es plus le même, » depuis ta passion chevaleresque, tu n'es plus gai, )) joyeux, comme autrefois; je m'aperçois que tu ») t'ennuies partout, que tu soupires au lieu de chan- » ter; il faut mettre un terme à cela. Ce voyage, ce » mariage achèveront de te guérir de ton vieil » amour. Allons, c'est fini, c'est entendu... ta dame » l'ordonne, je me joins à elle. Partons, allons trou- » ver le papa et marions-nous. Je t'accompagne, » cela va sans dire; ton fidèle ami doit être le pre- )) mier garçon de ta noce : tu verras comme je met- » trai tout en train !.. . comme j'organiserai le repas, )) le bal, les cérémonies î .. . tu n'auras pas autre chose » à faire qu'à te marier... ensuite nous revenons à » Paris... tu y vis heureux avec ta femme et son ar- » gent, et si jamais un fanfaron se permet de lorgner » ton épouse de trop près . . c'est moi qui me charge » de le rappeler à l'ordre. . . »
Je n'avais pas besoin des sollicitations de Dubois, j'avais promis de céder à la prière d'Augustine, et cela me suffisait; cependant lorsque je lui dis que je consens à ce mariage, Dubois qui croit que c'est son éloquence qui m'a décidé me presse dans ses bras , ^n'embrasse et s'essuie le front en disant : « Ouand
À7C) LA FLMiVIi:, LE MARI ET l'a3ïANT.
)' je me mêle d'une chose, je suis toujours certain » de réussir. Maintenant il faut mener cette alTaire » rondement; tu vas faire tes dispositions Je ferai les » miennes... ça ne sera pas long. Nous sommes au » mois de novembre, mais le temps est beau , il y a » encore quelques i^uilles aux arbres; elles sont un » peu jaunes, c'est égal, ça fait encore point de vue; » il faut en profiter, et partir avant qu'elles ne soient » toutes tombées... Quand seras-tu prêt?... — C'est » aujourd'hui mardi... nous partirons samedi .. — » C'est bien tard; n'importe, va pour samedi... d'ici » là , j'irai porter des éponges à toutes mes maîtresses, » afin qu'elles aient de quoi essuyer leurs larmes pen- >y dant mon absence. »
Dubois va me quitter. . . Un souvenir me frappe. . . je le retiens; mais je ne sais comment lui dire cela... Heureusement, j'ai toutes les lettres de mon père. Je prends celle où il me recommandait si bien de ne pas lui amener Dubois, et je la présente à celui-ci en lui disant : « Tiens, j'aurais beaucoup de plaisir » à t'emmener avec moi ; mais je n'avais pas encore » pensé à ceci... Lis. »
Dubois lit, puis il se met à rire en s'écriant : » Com- » ment , c'est cela qui te tourmente ! . . . Sois tran- » quille!... le papa m'en veut un peu, parce qu'il » se rappelle notre soirée aux Champs-Elysées; mais » quand il saura que c'est à ma sollicitation que tu » consens à ce mariage, que c'est moi qui ramène » son fils dans ses bras, crois-tu qu'il m'en veuille » encore?... Et quand il me verra faire des couplets » pour sa bru , des couplets pour la mère, des cou
LA FEMME , LE MAKI ET l'atIANT. Ail
» plets pour le petit frère, s'il y en a un, donner la » main aux vieilles tantes, et danser la Camargo » avec les grand'mères — il sera enchanté, trans- >) porté, et il te remerciera de m'avoir amené...
)) — Je pense aussi que mon père, satisfait de me » revoir , ne te gardera pas rancune ; et si tu me » promets d'être sage... — Je serai si sage que ça » t'en fera de la peine ! Oh ! j'ai une tenue de pro- » vince qui te surprendra. — En ce cas, fais tes » dispositions, et à samedi. — A samedi, c'est con- » venu; tu retiendras les places, et j'irai te prendre » à huit heures du matin. »
Mes dispositions sont bientôt faites; je vais dire adieu à Juliette, qui m'apprend que M. et madame Jenneville doivent aussi partir cette semaine pour leur nouvelle destination. Ainsi donc, nos destinées vont s'accomplir; Augustine va vivre à la campagne avec son époux, et moi, je vais me marier; puis ensuite j'habiterai où ma femme voudra!... peu m'importe. C'est donc ainsi que devait se terminer cette liaison que j'eus tant de peine à former!... Ah! si j'avais pu prévoir cela, je n'aurais pas suivi la dame à la capote pensée.
Samedi est arrivé, et Dubois est ponctuel; il est chez moi avant huit heures, avec sa valise sous le bras.
« Eh bien! partons -nous? — Dans l'instant... » tiens, je ferme ma vaUse. — As- tu donné congé » ici? • — Non , vraiment. . . Je ne suis pas encore ma- » rie... Qui sait si cette demoiselle me plaira, si je » lui conviendrai? Il ne faut pas aller si vite en ai-
47<S LA femmh:, i.k mari et l amant.
» faire de ce genre. — Il me semble que tu ne vas pas » trop vite, puisqu'on t'attend depuis trois mois... » As-tu écrit au papa pour le prévenir de notre ar~ » rivée? — Je m'en serais bien gardé! j'aime beau- » coup mieux le surprendre. — Au moins, tu as re- )) tenu nos places pour la voiture de Chartres? — » Non, pas précisément... mais j'ai découvert de pe- » tites voitures fort gentilles, qui vont à Epeinon , » c'est là-dedans que j'ai retenu nos deux places. — » Je croyais que ton père demeurait dans les envi- » rons de Chartres? — Oui^ mais Epernon n'est » qu'à six heues de là , nous les ferons en nous pro- .) menant, ou par d'autres petites voitures qui pas- » sent par-là; on m'a dit que nous ne manquerions » pas d'occasions. — Soit; il me semble cependant » qu'il eût été plus court d'aller tout droit à Char- » très... — Rien ne nous presse!... Quand on va se » marier, mon ami, il faut toujours prendre le che- » min le plus long. »
Nous prenons un fiacre qui nous conduit à la voiture d'Épernon : on nous attendait pour partir. On tient six dans la voiture. Dubois fait la grimace en s'apercevant qu'il sera placé à côté d'un vieux cultivateur et derrière une vieille paysanne. Comme il pense que la route ne lui procurera pas d'agrément, il promet un bon pour-boire au cocher si nous allons vite. Celui-ci fouette ses chevaux, et nous quittons Paris... Ah! je m'éloigne sans regret... je sais qu'elle aussi ne doit plus l'habiter.
Nous faisons la route assez lestement ; on ne s'est arrêté qu'une fois, et nous arrivons sur les trois heu-
LA l EfVI31K , LE MARI KT L AUTANT. Â70
ves à Epenion. Wous avons déjeuné à la première station, et Dubois pense qu'il faut partir sur-lecliamp pour Chartres; il veut absolument dîner avecun pâté de cette ville; mais les occasions ne sont pas aussi fréquentes qu'on me l'avait dit. La voiture qui s'y rend vient de partir ; on nous conseille d'aller jusqu'à Maintenon , où nous pourrons en trouver une autre. Il n'y a que trois lieues jusqu'à Maintenon, je ne suis pas fâché de faire ce chemin-là à pied; il me semble que cela me donnera encore le temps de la réflexion.
Nous prenons un petit paysan pour nous servir de guide et porter nos valises, et nous nous mettons en route. La campagne n'est plus gaie , les cham[)s sont dépouillés de leur produit, les arbres de leur verdure; de loin en loin pourtant on trouve encore un site agréable, un point de vue qui n'est pas sans charme. Dubois presse le pas, parce que le temps est déjà froid, et il questionne notre guide.
« Comment appelle-t-on ce pays, mon garçon? » — La Beauce, monsieur. Oh ! c'est un bon pays ! ... » A ce nom de la Beauce, je jette un cri de surprise, car je me rappelle que Juliette m'a dit que c'était dans la Beauce qu'était située la petite propriété où Augustine allait vivre avec son époux.
Dubois me demande ce que j'ai; mais je ne lui réponds pas , je songe à cette circonstance singulière qui me fait encore suivre les pas de cette femme qui m'ordonna de la fuir... Il semble qu'une sympathie secrète m'entraîne toujours de son côté.
Je suis tiré de mes réflexions par Dubois, qui me
SO LA FEÎMMK , LE MARI ET l'amAINT.
crie aux oreilles : « Va donc plus vite^ tu ne t'aper- » cois pas qu'il pleut; si nous manquons la voiture, » ça sera gentil! »
La pluie redouble. Les lieues de la Beauce sont longues y car notre guide nous prévient que nous sommes encore loin de Maintenon. Mais nous apercevons sur notre gauche un bourg assez considérable , et nous pensons qu'il est prudent d'aller y chercher un abri.
u Quel est cet endroit? » dis-je à notre conducteur. u — Ça, monsieur, c'est Hanches, un gros bourg. » — Ya-t-il une auberge à Hanches? — Oh! oui, mon - » sieur, l'auberge du Soleil d'Or... oii l'on est très- » bien... et la maîtresse en est fièrement jolie... »
Ces derniers mots font leur effet sur Dubois, qui s'écrie : « Tiens, mon ami, nous ne pourrons jamais » arrivera Chartres aujourd'hui... d'ailleurs je sens » Tappétit qui me talonne. Allons au Soleil d'Or... » dînons-y, et, si l'on y est bien, ma foi, restons-y » jusqu'à demain matin , ce sera le plus sage; car le » temps devient fort mauvais. »
J'accepte avec plaisir cette proposition. En quelques minutes nous avons atteint le bourg, et notre guide ne nous quitte qu'après nous avoir conduits à l'auberge du Soleil d'Or.
Cette auberge si vantée ne serait à Paris qu'une petite guinguette; mais, dans un village, il faut peu de chose pour imposer aux paysans. Cependant la maison paraît tenue assez proprement, c'est déjà quelque chose; la cour dans laquelle nous entrons , et (]ui précède les bàtimens, n'est point encombrée
LA FEMME, LE MAKI ET LAMANT. ÂSi
de fumier comme presque toutes celles des auberges de village, et la servante qui vient prendre nos valises n'est pas aussi dégoûtante que les maritornes des environs de Paris.
A peine avons-nous remis nos valises à la fille, qu'un petit jeune homme eh veste, en tablier et en bonnet de coton, vient à nous en saluant, en sautillant, et en nous montrant une petite figure ronde, bien fraîche, et de gros yeux à fleur de tête qui donnent sur-le-champ une idée de sa capacité.
« Ces messieurs viennent loger chez nous, ils se- » ront contens... Marie, appelez ma femme... J'ai » tout ce qu'on peut désirer ici... Où est donc ma » femme, Marie?... J'ai du foin, du son et de la li- » tière pour les chevaux..,
» — Voilà un petit gaillard qui m'a bien Pair d'é- » tre digne de manger du foin, » me dit Dubois en souriant j puis il frappe sur Tépaule de l'aubergiste, qui est toujours occupé de chercher sa femme.
« Monsieur l'aubergiste, si vous avez tant de cho- » ses pour les chevaux, aurez -vous aussi de quoi w nous faire dîner, nous?... — Oh! oui, messieurs, » certainement... Ma femme vous dira la carte... » elle sait mieux que moi ce que nous avons. . . Ah ! M la voilà enfin. »
Une jeune femme sortait d'une salle du fond et venait vers nous j mais quel est mon étonnement en reconnaissant, sous le bonnet garni et le déshabillé d'indienne de la maîtresse de l'auberge, Ninie, ma petite frangère.
Je pousse un cri de surprise, Dubois en pousse
un autre , et INinie de son côté jette un cri de joie.
(( C'est Ninie!... — Monsieur Paul!... — C'est la «jeune amie de Charlotte!... — Ah! que je suis » contente ! . . . embrassez-moi donc^ monsieur ! . . . »
Je cède à une si douce invitation , Dubois en fait autant, et pendant que nous embrassons madame l'aubergiste , son mari s'ëci ie : « Ces messieurs con- » naissent ma femme ! . . . Dieu ! . . . que c'est heu- » reux!...
» — Oui , certes, » répond Dubois, « nous connais- » sons votre femme... et depuis long-temps... Mon » ami, que vous voyez , est son parrain? — Son par- » rain!... — Si vous voulez bien le permettre. »
Je pousse Dubois ; mais il me dit à l'oreille : « Il » faut toujours se dire le parrain d'unejolie femme. . . » ça permet plus de liberté. »
Ninie sourit à l'idée de Dubois, puis elle me dit : « Vous ne vous attendiez pas à me trouver auber- » giste à Hanches. — Ma foi non... Je me rappelle » cependant que vous m'aviez annoncé votre futur » mariage avec un monsieur Bénin , garçon pâtissier. » — Le voilà, monsieur, c'est mon mari. »
Ici monsieur Bénin ôte son bonnet de coton, me fait un salut jusqu'à terre, et me dit d'un air respectueux et les yeux baissés : « Oui , monsieur , c'est » moi qui suis Bénin, qui ai eu celui d'épouser votre )) filleule, dont j'ose dire que je me félicite tous les » jours, si j'en étais capable, et que j'espère pareil- » lement que vous voudrez bien être satisfait de son n choix, que je tacherai de justifier... Voulez-vous » bien permettre. »
LA FEMME, LE MAKi ET l'aMANT. ASo
M. Bénin vient m'embrasser, Dubois le retire de mes bras pour le serrer dans les siens, ISinie me re- (}arde en souriant d'un air malin ; je m'aperçois que le mariage a déjà donné une expression plus vive à sa physionomie.
« Ma chère Ninie, » lui dis-je, « je vous fais mon » compliment de votre mariage. . . je suis certain que » votre époux vous rend très-heureuse. »
A ce compliment, M. Bénin veut encore venir lu'embrasser ; mais Dubois le retient par son tablier, tandis que Ninie me répond :
« Oui , oui , c'est un assez bon garçon ... il fait bien » tout ce que je veux... Nous sommes venus nous » étabUr dans ce bourg, parce que cette auberge » était tenue par un oncle de Bénin qui la lui a cé- ») dée ; mais nous y faisons de bonnes affaires. Bé- » nin fait très-bien la pâtisserie; nous avons la re- » nommée des petits gâteaux. = . — Oui^ messieurs, » et j'espère faire un vol-au-vent soigné pourlepar- » rain de mon épouse... Comme la pâtisserie a tou- » jours été ma partie, quand nous avons pris cette » auberge, je voulais changer l'enseigne du Soleil, et » mettre à la place : au J^ol-au~J^ent d' Or; mais ma » femmen'apas voulu. — Ah! vousêtespâtissier, moii- » sieur Bénin, » s'écrie Dubois. « — Oui, monsieur, » et fameux, demandez à ma femme, il n'y a pas de » jour oii je ne fasse des boulettes. Mais j'y songe ! . . . » ma femme, pourquoi donc ton parrain n'était-il » pas à notre noce?... — Nous étions alors en Rus- » sie ; nous en arrivons par le bateau à vapeur. »
Ninie interrompt cette conversation en nous fai-
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sant entrer dans une salle du rez-de-chaussée; elle ordonne à son mari de nous apporter du vin, du meilleur; et^ pendant que M. Bénin court à la cave, que la servante apporte des verres, Ninie me regarde, sourit, et s'écrie de temps à autre : « Mon » Dieu, que c'est drôle!. . quel hasard 1... le même w jour dans mon auberge!... Ah! mais vous... ça )) me fait bien plus de plaisir!... »
Je vais demander à Ninie l'explication de ces mots, lorsque M. Bénin revient avec trois bouteilles, dont chacune a un cachet différent. Il nous verse du cachet vert en disant : « Goùtez-moi cela... tous les » trois sont fameux. . . vous choisirez. . . — INous boi- » rons des trois , » dit Dubois.
Nous trinquons avec le cachet vert , puis avec le rouge, puis avec le jaune. M. Bénin ne nous fait grâce de rien, il prétend qu'il est trop heureux de recevoir chez lui le parrain de sa femme. Cependant Ninie me prend la main en me disant : « Monsieur, » vous allez venir voir ma maison, mon jardin, ma » basse-cour... — Volontiers, » dis-je, tandis que Dubois s'assied à table avec Bénin en disant : « Nous, » pendant ce temps-là , nous allons tâcher de nous » décider entre les trois cachets... mais je crois que » le cachet jaune l'emportera... Monsieur Bénin, je » pense que vous laissez sans crainte votre femme se » promener avec son parrain ? — Ah ! monsieur ! . . . ^) vous me faites injure!... Dieu merci, je sais qui » j'ai épousé! En prenant cette femme-là, j'ai trouvé >^ tout!... tout absolument! Ma femme, va montrer » notre propriété à ton parrain... fais-lui voir tout
» ce que tu possèdes. . . je t'y autorise. . . je dirai même » plus, je t'y engage. »
Ninie n'avait pas attendu la permission de son mari pour m'emmener, et déjà nous étions dans le jardin. Quand nous sommes seuls, elle me dit : « Je » suis bien contente que vous soyez venu dans mon » auberge; mais devinez qui nous y logeons dans ce » moment?... — Des voyageurs, sans doute... — » Quelqu^un dont la vue m'a donné un coup. . . Aussi, » comme je l'ai reconnu de loin, je n'ai eu garde » d'aller lui parler, et j'ai eu soin de ne pas être vue » de lui. . . Quoique , au fait, il ne m'aurait peut-être » pas reconnue; et puis, une femme d'auberge I .. . » il ne regarde pas ça, il est si fier ! . . . — Mais de qui » donc parlez-vous, Ninie? — De M. Adolphe, qui » est arrivé ici une heure avant vous... — Se pour- » rait-il I . . . Jenneville est ici ! . . — Oui.. . Adolphe. . . )) Jenneville. .. comme vous voudrez... Il voyageait » en chaise de poste avec une dame, sa femme, à » ce qu'il paraît; il s'est cassé quelque chose à leur » voiture, ils ont été obligés de s'arrêter ici, et ils » seront forcés d'y rester jusqu'à demain matin , » parce que le charron n'aura pas fini avant... Eli » ben ! monsieur Paul. . . qu'avez - vous donc ?. . . » comme vous pâlissez!... »
Ce que je viens d'apprendre me cause une émotion dont je ne suis pas maître. L'idée que je suis encore près d'Augustine renouvelle tous mes tourmens, toutes mes douleurs. Ninie m'accable de questions; je sais que je puis me fier à son amitié, à sa discrétion : je m'assieds près d'elle, je lui conte
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mon amour pour Augustine et les événemens qui nous ont séparés. Ninie est attendrie ; elle me plaint, elle plaint surtout Augustine , elle me demande ce qu^elle peut faire pour moi. Je voudrais profiter du hasard qui me rapproche de cette femme adorée pour lui dire un dernier adieu; mais il faudrait éviter d'être vu par Jenneville : je serais désolé que ma présence causât quelques désagrémeiLS à sa l^emme.
« Où sont-ils maintenant ? » dis-je à ÎNinie. — « Dans une chambre où on va bientôt leur servir à » dîner... — Pensez -vous qu'ils aient pu nous voir » entrer dans cette maison? — Non^ les fenêtres de la » pièce où ils sont donnent sur le potager là-bas. » Ensuite^ comme madame a dit qu'il leur fal- » lait deux chambres et deux lits, on leur prépare » deux jolies pièces au second, qui donnent l'une » dans l'autre. — Fort bien... donnez-nous une » chambre d'un autre côté. Sans doute, après son >) dîner, Jenneville descendra .. il faut, ma chère » Ninie , qu'on trouve alors le moyen de remettre à » sa femme ce papier... sur lequel je vais tracer » quelques mots. — Soyez tranquille... je m'en » charge. . . je trouverai bien l'occasion ; les maris ne » sont pas toujours là !.. . »
J'écris ces mots avec un crayon : « Le hasard m'a « conduit en ces lieux; mais je ne les quitterai pas » sans vous dire un dernier adieu ; j'attends cette » grâce pour prix de mon obéissance à votre der- » nière prière. Cette nuit, pendant le sommeil de » votre époux. . . dans la salle basse, . . en présence de » la maîtresse de cette auberge à qui je puis me fier.
» et que vous reconnaîtrez sans doute... Si vous me «refusez... vous ne m'avez jamais aimé »
Je donne le papier à Ninie, qui le cache dans son sein, en me disant: « Je vous prometsqu'elle l'aura. » Nous retournons à l'auberge ; j'ai hâte d'emmener Dubois dans notre chambre, car je tremble que Jenneville n'aperçoive l'un de nous.
Nous avons été près d'une heure absens ; ces messieurs ont presque vide les trois bouteilles, et Dubois me regarde en faisant des cornes par-dessus la tète de Bénin. Je lui prends le bras et l'entraîne : « Montons à notre chambre, » dis-je , « il est temps » dépenser à dîner... — Diable, mon petit, il paraît » que tu as faim... je conçois... on me laisse une » heure à déguster avec le mari... C'est pas béte!... » monsieur Bénin, faites-nous un bon dîner, le par- » rain de votre épouse est sur les dents 1 — Soyez )) tranquille, messieurs, je vais vous restaurer!.., je » vais au four... »
Ninie nous fait conduire dans une chambre à deux lits qui est au fond d'un corridor au premier. Là , Dubois va continuer ses plaisanteries, j'y mets un terme en lui apprenant la véritable cause de mon trouble.
« Que le diable emporte Jenneville ! » s'écrie Dubois ; « il avait bien besoin de venir dans cette » auberge avec sa femme , pour te mettre encore le » cœur à l'envers... Songe que tu vas te marier... — • » Je songe qu'Augustineest ici, et que je ne la laisse- » rai pas partir sans lui avoir parlé un moment...-^ w C'est ça... nous allons retomber dans la tragédicc.
» Dubois, je ne te demande qu'une grâce, c'est de » ne point sortir de cette chambre , jusqu'à ce que » Jenneville soit couché. — Comme c'est amusant! . . . » et qu'est-ce que ça me fait à moi , d'être vu par » Jenneville ! . . . — Alors il dira lui-même à sa femme » que nous sommes ici, et elle ne m'accordera » pas l'entrevue que je lui demande. — Elle fera » bien... — Situ temontresà Jenneville, je retourne à » Paris, je ne me marie plus... — Hum !... Mau- » vaise tête... Allons, on restera ici, puisque ça » t'arrangej mais au moins qu'on nous serve un bon » dîner, et qu'on fasse un grand feu ; car on gèle au » Soleil-d'Or! »
Ninie vient elle-même mettre notre couvert ; sa servante nous fait du feu. Il est déjà nuit, car, au mois de novembre, les jours ne sont plus longs j mais nous nous mettons à table, et je promets à Dubois d'y rester aussi long-temps qu'il le voudra.
M. Bénin s'est surpassé : notre dîner est fort bon. De temps à autre, Ninie vient s'assurer s'il ne nous manque rien. Alors je la regarde pour savoir si ma commission est faite; un petit signe de tête me dit que non. Au dessert, M. Bénin vient nous trouver; je le force à prendre place à table près de nous. Il est tellement sensible à cet iionneur, qu'il va chercher une bouteille de vieux malaga qu'il gardait pour le jour de la naissance de son premier-né, quoique sa femme ne soit pas enceinte.
Enfin Ninie, en entrant dans notre chambre, m'a fait un petit signe que j'ai compris : mon billet est remis. Maintenant, je voudrais qu'il fut déjà l'heure
de se coucher. Heureusement, dans un village, on ne veille pas tard. A force de boire et de causer, Dubois et M. Bénin commencent à s'embrouiller dans leurs histoires.
H Va te coucher, mon ami, » dit Ninie à son époux , » va , tu dois être fatigué, et il faut se lever de bonne » heure ici: moi, je vais jeter encore un coup d'œil » partout, savoir si ce monsieur et cette dame n'ont » besoin de rien , puis je te rejoindrai. — Tu as rai- » son, ma femme, » dit Bénin en prenant une lu- » mière. « J'ai fait plus de cent boulettes aujour- )) d'hui, et ça échauffe... Messieurs, bonne nuit, » J'espère que le parrain de mon épouse me fera » l'honneur de bien dormir chez moi. »
En disant cela, M. Bénin nous salue, puis s'éloigne en chancelant un peu.
Dubois ne demande qu'à en faire autant que M. Bénin; Ninie me dit bonsoir, en me faisant un signe d'intelligence, et nous laisse. Dubois se couche en me souhaitant une heureuse entrevue, et, au bout de quelques minutes, il est endormi.
Je regarde ma montre; il n'est que neuf heures. Jenneville est -il déjà couché?... comment le sa-
voir?
Je sors doucement de ma chambre , je ne prends pas de lumière^ et je descends dans la salle basse, où je trouve Ninie seule.
« J'ai déjà envoyé coucher mes domestiques, » me dit-elle, « afin que personne ne s'aperçoive de » votre entrevue avec cette dame. — Croyez- vous » qu'elle viendra^ Ninie? — Quant à cela, je Ti-
)) gnore. J'ai profité d'un moment où son mari ve- » nait de descendre; je suis entrée dans sa chambre, » elle ne m'avait pas encore aperçue. Elle m'a regar- » dée avec attention, et paraissait chercher oii elle » m'avait déjà vue. Après lui avoir demandé bien po- » liment si elle n'avait besoin de rien , je lui ai pré- » sente votre papier en lui disant : « Madame, un » voyageur qui est ici m'a priée de vous remettre » cela. » Elle l'a pris, Ta lu, puis est devenue si pâle, » si tremblante, que j'ai cru qu'elle allait perdre )) connaissance; enfin elle m'a dit à voix basse : « Il » est donc ici?... » Moi, j'allais lui répondre et la » supplier de vous accorder l'entrevue que vous lui » demandez; mais alors j'ai entendu du bruit, son » mari revenait, et je me suis sauvée bien vite par » une autre porte, de peur de le rencontrer. — Ainsi » nous ne savons pas si elle viendra ! — Ohl je crois » bien que oui... Est-ce qu'on peut vous refuser )) quelque chose, à vous!... — Cette femme-là m'a » toujours tout refusé, Ninie! — C'est drôle! vous » dites qu'elle vous aime pourtant. »
Ninie me quitte pour aller s'assurer si tout est bien fermé et en ordre dans son auberge. Je m'assieds dans un coin de la salle, d'oii mes yeux sont fixés sur une vieille horloge dont le tic-tac fait presque au tant de bruit qu'un moulin . Une seule lampe éclaire cette grande pièce; mais je puis voir les aiguilles, c'est tout ce qu'il me faut.
Au bout d'une demi-lieure, Ninie revient et s'assied près de moi en me disant : « Tout mon monde » ronfle déjà !... — Et là-haut? — Ah! dame, il y a
LA FEMME, LE MARI tT l'aMANT. A[)\
» toujours de la lumière dans les deux chambres... » peut-être cause-t-on... peut-être lit-on; car je » leur ai vu des livres... Attendez^ un peu de pa- » tience; on finira par se coucher. — Et votre mari , » Ninie, s'il s'aperçoit que vous n'êtes pas auprès » de lui? — Ohl il dort comme quatre!... Soyez » tranquille ; d'ailleurs il s'éveillerait qu'il ne se per- » mettrait certainement pas de venir voir ce que je » fais. »
Le temps se passe, nous n'échangeons que rarement quelques mots; j'ai toujours l'oreille au guet, et Win'ie sent bien que je n'ai pas envie de causer. Dix heurts ont sonné, puis la demie, et personne.
« Elle ne viendra pas! » dis -je en soupirant. « — Peut-être... il faut attendre encore. »
Dans un village, rien ne trouble le calme de la nuit; ce silence profond ne me permet pas même d'avoir de fausses espérances. Onze heures viennent de sonner, les yeux de Ninie se ferment, elle n'attend pas un objet chéri. Je perds tout espoir... lorsqu'un bruit semblable au froissement d'une robe retentit à mes oreilles; je me lève, je cours écouter dans le corridor. . . on marche. . . j'entends des pas légers, mais qui s'approchent... Mon cœur bat... c'est elle, sans doute... Ninie, plus prévoyante que moi, s'avance avec la lampe... Oui, c'est Augustine!... c'est elle que je revois.. . c'est encore sur mon bras qu'elle se repose.
Elle est venue sans lumière, et cependant elle a hâté ses pas. A mon aspect, ses forces semblent l'a-
â9È la femme, le mari et l'amant.
bandonner ; je l'ai soutenue dans mes bras^ je la conduis dans la salle, je la fais asseoir et me place auprès d'elle. Ninie sort en disant : « Je vais veiller » près de vous pour que vous n'ayez aucune crainte. »
Nous sommes ensemble depuis quelques momens, et nous n'avons pas encore dit un mot. Je tiens les mains d'Augustincj sa tête est penchée sur sa poitrine, et elle verse des larmes, que je regarde tristement couler.
« Vous avez voulu me voir encore, » me dit-elle enfin , « me voici. . . je n'ai pas cru devoir vous refu- » ser cette légère faveur. . . — Légère faveur ! . . . Pou- » vez-vous nommer ainsi le plaisir que j'ai à me re- » trouver près de vous... chère Augustine ! . . . Ah! » pardon, madame, je sais que je ne dois plus vous » appeler ainsi... — Non, maintenant je ne suis » plus libre... Hélas! je ne l'ai jamais été!... si je » m'en étais toujours souvenue, je serais plus heu- » reuse aujourd'hui!... — Comment pouvez-vous » vous faire des reproches, vous qui fûtes toujours » fidèle à un homme qui vous avait abandonnée. .. .qui » n'est revenu à vous que lorsque?. . . — Monsieur Deli- » gny, n'oubliez pas qu'il est mon époux... — Ah! » je ne le sais que trop; mais cela ne peut m'empè- » cher de vous adorer... Oui, madame, quoique » n'ayant jamais obtenu la récompense de cet amour » qui a fait mon tourment, je vous aimerai sans » cesse!... je ne vous oublierai jamais! Ah! ne vous » fâchez pas. . . ne vous éloignez pas de moi ! . . . Son- )) gez que c'est la dernière Fois que je vous vois. . . la » dernière fois que je puis vous dire : Je vous aime! . . .
w et que la faveur de vous parler de mes sentimens » est la seule que vous m'ayez accordée ! . . .
» — Si j'avais pensé que vous dussiez me tenir » ce langage, je ne serais pas venue à cette entre- » vue... A quoi bon renouveler nos peines?... vous » voulez donc que je me trouve encore plus malheu- » reuse?... »
Elle porte sa main sur ses yeux. En ce moment, un léger bruit se fait entendre dans le corridor, Augustine tressaille et me dit : « Il me semble qu'on a » marché. . . Oh ! mon Dieu , si M. Jenneville m'avait » entendue descendre!... s'il venait savoir!...
» — Ne craignez rien, ce bruit vient de la maî- » tresse de l'auberge ; elle veille autour de nous . . .vous » pouvez être tranquille... Que votre crainte n'em- » poisonne pas mon bonheur — chère Augustine! » Quelle différence de cette entrevue avec la dernière » que j'eus avec vous à Luciennes... — Ah! taisez- » vous, je vous en prie; ne me rappelez pas ces mo-
» mens qui ne doivent plus revenir Vous allez
» trouver votre père et vous marier? — Oui, vous )) l'avez désiré, je veux vous satisfaire; mais ne pen- » sez pas que cet hymen me fasse vous oublier... Je » me marie... mais jamais mon cœur ne pourra » éprouver pour une autre ce qu'il ressent pour » vous. — Paul!... monsieur Deligny... que vous êtes » cruel!... Ah! je vous en prie, laissez-moi espérer » que vous serez heureux!... — Et vous, madame^ » vous allez vous ensevelir dans une obscure re- » traite. — Oui , je voulais que, pour nous y rendre, » nous prissions les voitures publiques... mais, par
i9Â LA FEM.ViE, LE MARI ET l'aMANT.
)) suite de ses anciennes habitudes, M. Jenne ville n'a )) pu s'y décider; il a loué une chaise de voyage, et » c'est à cela que nous devons Tévénement qui nous » retient ici... L'habitation où nous allons nous » fixer est loin du monde, et elle ne m'en convient » que mieux. Quel plaisir pourrais-je trouver main- » tenant au milieu d'êtres indifférens et légers, qui » ne savent que tourner en ridicule les affections du » cœur! La solitude aura du charme pour moi; je )) pourrai tout à mon aise m'y livrer à mes souvenirs, » y penser, y rêver à celui... aux personnes que je » ne verrai plus... — Et Juliette, ne la verrez- vous » jamais?... Ne saurai-je pas au moins comment » vous vous trouverez dans votre nouvelle demeure ? )) — J'écrirai souvent à Juliette, je lui dirai tout ce » que je ferai... elle m'en a priée... Si vous la voyez, » vous pourrez par elle savoir quelquefois de mes » nouvelles. — Si je la vois 1. . . Ah ! ce sera mon seul » bonheur... avec elle, au moins, je puis parler de » vous, je puis lui conter mes pensées, mes peines; >) elle ne me force pas au silence quand je lui parle » de mon amour pour vous. . . et je lui en parle sans » cesse ! ... Ah ! je vous en prie, écrivez-lui souvent. . . » et que parfois un mot échappé de votre plume » me prouve que je ne suis pas tout-à-fait ou- » blié!... »
Elle ne répond pas ; mais sa main est tombée dans la mienne, et une légère pression me dit qu'elle m'a compris. Je pose sur mon cœur cette main chérie; nous ne nous parlons plus; mais quels mots pourraient rendre ce que nous éprouvons en ce moment !
Enfin Augustine se lève en murmurant : « Il faut » nous quitter... — Déjà!... — Plus nous resterons » ensemble, et plus nous aurons de peine à nous » séparer... Mon ami, ne me privez pas du peu de )) courage qui me reste... laissez-moi m'éloigner... » je sens qu'il est temps... —Adieu donc... mon » cœur se brise. Quoi!... c'est pour jamais que je » vous quitte... je ne verrai plus ces yeux dont » l'expression fait battre mon cœur de plaisir... Je » n'entendrai plus cette voix chérie... Augustine, » penserez-vous à moi?... — Il me le demande... ô » mon Dieu!... il ne voit pas tout ce que je souffre... >> Adieu... si vous avez quelque pitié de moi, ne me » retenez plus... »
Elle s'est élancée dans le corridor. Je prends la lampe pour l'éclairer; et nous apercevons à quelques pas delàNinie endormie profondément sur une chaise.
« Vous le voyez,)) me dit Augustine, « voilà com- » ment on veillait sur nous... heureusement on ne » m'a pas entendue descendre... Adieu... adieu!... ))
Sans attendre ma réponse, elle monte légèrement par l'escalier du fond. C'en est fait... je ne la vois plus!... Je réveille Ninie, et je regagne tristement ma chambre.