‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 5 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

«OIKÉE CHEZ DES GRISETTES. LES CRÊpES,

Tout le monde est exact au rendez- vous ^ excepté Jolivet qui se fait toujours attendre. J'avoue qu'avant l'heure du dîner , j'ai été plusieurs fois au moment de me rendre chez la petite Ninie , mais j'ai résisté à cette envie ; si elle demeurait dans un quartier un peu moins sale^ il est probable que la jeune frangère aurait eu déjà ma visite.

Nous nous promenons quelques instans dans le passage des Panoramas. Jenneville me parle de sa nouvelle passion ; il a l'air bien amoureux ; à l'entendre il n'a jamais connu de femme aussi jolie , aussi aimable, aussi séduisante... elles nous paraissent toujours ainsi dans le commencement.

Dubois regarde dans les boutiques , il lorgne les filles de comptoir, il nous en fait remarquer plusieurs... ce garçon-là est incorrigible.

Enfin Jolivet arrive, le parapluie à canne à la main; il tire sa montre en nous abordant , et s'écrie: « Ce n'est pas ma faute... je retarde, ou ►) vous avancez. » Puis il court prendre le bras de Jenneville , auquel il témoigne beaucoup d'amitié ; il a toujours des préférences marquées pour les personnes qui ont cabriolet et qui donnent des dîners*

Nous nous rendons chez le restaurateur; comme nous allions entrer , un jeune homme fort élégant descendait de son cabriolet.

« Eh! c'est Blagnard; » dit Jenneville.

« — C'est ce cher Jenneville! » dit M. Blagnard ; puis il nous fait à chacun un salut gracieux , en disant : « Vous allez dîner, messieurs ? — Oui... et toi » aussi ? » dit Jenneville. « — Sans doute... mais si » vous me permettez d'être des vôtres , messieurs, » cela me sera très-agréable. »

Il n'y a pas moyen derefuser une telle proposition, d'ailleurs Jenneville paraît être fort lié avec ce M. Blagnard, et Dubois s'écrie déjà : « Plus on est de fous, ») plus on rit. »

Nous entrons dans les vastes salons du restaurant, et Jolivet me dit tout bas: « Qu'est-ce que c'est que » ce monsieur qui va dîner avec nous?... — Ma foi, » je le connais peu... je sais qu'il fait beaucoup d'em- » barras, qu'il a fait fortune en très-peu de temps... „ — Il a fait fortune... ce n'est pas bête ça ! . . . C'est » à lui ce joli cabriolet qui était à la porte ? —

►) Oui. »

Jolivet n'a pas le temps de m'en demander da-

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vantage ; nous nous plaçons, mais il a soin de s'asseoir à côté de M. Blagnard.

M. Blagnard débute par demander des huîtres d'Ostende , du soterne pour boire avec , puis du beaune , première qualité, pour ordinaire. Je prévois qu'en continuant sur ce ton-là, notre écot dépassera de beaucoup ce que nous avions projeté; mais ce n'est ni moi ni Jenneville qui en ferons la remarque; nous rougirions de paraître craindre de dépenser trop. Au contraire, comme nous ne voudrons pas rester en arrière, nous allons trancher aussi du capitaliste. Il n'y a rien de tel que l'amour-propre pour faire faire des sottises; il est vrai que quelquefois aussi il fait faire de bonnes actions.

Dubois, qui ne calcule jamais, savoure à longs traits le soterne et le beaune, sans s'inquiéter de la suite. Il n'en est pas ainsi de Jolivet; il fait la moue, il ne sait pas s'il doit boire : et lorsque Blagnard demande des coquilles aux truffes et des faisans rôtis, il se saisit de la carte en s'écriant : «Un instant , messieurs, » voyons le prix d'abord I . . .Vous allez! . . . vous allez! . . .

>» — Fi donc î... Est-ce qu'on regarde jamais le » prix? » dit Blagnard. « Que nous importe cela?... » Nous paierons, cela suffît... — Certainement, »> dit Dubois, « on paie, et voilà tout... Mais Jolivet, » lui, c'est différent; quand il dîne chez le traiteur, ») ce ne sont pas les noms des mets qu'il cherche , ce » sont les articles cotés au plus bas. Il ne prend que » de ceux-là. — Je prends ce que j'aime, » répond Jolivet. « Tenez, messieurs, il me semble, par exem- ♦> pie, que du petit salé aux choux pour deux, se-

» rait... » Un murmure général accueille la proposition de Jolivet^ qui met la carte sur ses genoux avec humeur , puis mange sans souffler mot. « Est-ce que » vous ne pourriez pas reculer un peu votre cliai- » se?... » dit Dubois à un monsieur à cheveux rouges qui est assis à une table derrière nous , et dont la chaise touche la sienne. Le monsieur ne répond pas; toute son attention paraît être absorbée sur un roast-beef y qui est devant lui.

« Monsieur, je vous prie de vous reculer, » reprend Dubois en criant de manière à fixer l'attention générale. L'homme aux cheveux rougesse tourne tout d'une pièce , et répond à Dubois avec le phlegme et l'accent de la Grande-Bretagne :

« — Mercibeaucoup! Vouspasgèner moinuUement .

» — C'est un Englisch, » dit Dubois; « j'aurai.s » dû m'en douier à la manière dont il regarde son » roast heef.

» — Laisse cet Anglais tranquille et ne nous fais » pas de scènes ici, « dis-je à Dubois. « — Il n'est pas » question descènes, mais je veux être à mon aise... » Il appuie sa chaise contre la mienne. — Avance- » toi. — Je ne veux pas m'avancer, je ne suis pas dans » l'habitude de céder à personne... Ne faudrait-il » pas se gêner pour un Anglais? »

, i, Quelques momens se passent sans que Dubois redise rien ; il se contente de regarder de temps à autre son voisin par-dessus son épaule , mais le voisin mange et boit sans y faire la moindre attention.

Nous arrivons au dessert. « Si nous prenions une » légère omelette soufflée? » dit Jolivet , qui , petit à

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petit, s'est remis en train. M. Blagnard part d'un éclat de rire en s' écriant : a Une omelette soufflée! . . . » Ah 1 fi donc!... C'est un peu trop classique... Il » faut laisser cela aux grisettes et aux garçons de bou- » tiques!... Des gelées, des blancs-manger, passe >) encore... Mais, tenez, messieurs, du Champagne )) avant tout; un homme comme il faut ne saurait )) terminer un dîner sans Champagne ! »

Le Champagne est demandé. Johvet n'ose plus rien proposer, mais il boit beaucoup; nous en faisons tous autant. En sablant le Champagne, Jenneville ne parle que de sa belle ; nous savons qu'elle se nomme Herminie, car ce nom lui échappe plusieurs fois en portant son verre à ses lèvres. M. Blagnard me témoigne beaucoup d'amitié et me fait mille offres de services ; il m'assure qu'il sera trop heureux de cultiver ma connaissance. C'est possible, moi, je veux bien le croire ; au dessert , d'ailleurs, on croit tout si facilement ! Jolivet ne dit rien ; mais il fouille constamment dans ses poches. Je gage qu'il compte son argent. Quant à Dubois , comme l'Anglais vient de remuer sa chaise au moment où il portait son verre à ses lèvres, il se retourne en lui criant aux oreilles : « Dites donc, je vous ai déjà prié de vous » reculer... monsieur John Bull ^ vous me gênez; >) vous m'empêchez de boire, God dem? »

Sur le God dem, l'Anglais laisse son plumb-pudding, se retourne, et dit à Dubois en le regardant fixement : « Comment que vous appelez moi? — Re- » culez-vous ! — Comment que vous appelez moi ? » — Il n'est pas question de ça, je vous dis que vous

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» me gênez... Si vous n'êtes pas content, prenez do» » cure-dents!...»

L'Anglais devient rouge comme un coq , et je voi.s qu'il se prépare à se mettre en colère ; je tâche de lui faire entendre que mon ami désirerait seulement qu'il reculât sa chaise. Mais l'homme aux cheveux rouges se croit insulté, il frappe sur TépauledeDubois qui se verse du Champagne , et lui dit : « Si vous » vouloir sortir toute de suite avec moi, j'étais prête. » — Que je sorte toute de suite.. ,^t pourquoi faire, » milord?... Pour nous battre à coups de poings, » n'est-ce pas?.. Je ne suis pas un crocheteur, en- » tendez-vous. . . Allez vous rouler avec les commis- » sionnaires si ça vous amuse. Ce n'est pas mon » genre , à moi. «

Je ne sais si l'Anglais a compris ce que Dubois vient de lui répondre , mais après avoir attendu encore (juelques minutes , voyant que celui-ci ne bouge pas de la table, l'homme aux cheveux rouges appelle le garçon , paie sa carte avec colère et s'éloigne en disant : « Je ne plus jamais restaurer moi dans ce » traiteur! »

Dubois , qui n'est pas fâché de voir son voisin parti , frappe alors de son verre sur la table , en s'écriant : « Voyez-vous comme le léopard s'en va la queue en- » tre les jambes!... J'espère que je ne me suis pas n gêné pour lui dire son fait!... Hein .^ »

Nous ne répondons rien à cette bravade; le cham-

' pagne est fini , nous demandons la carte. Le garçon

l'apporte, Blagnard s'en empare et paie, puis va pour

se lever. « Un instant, »> lui dis-je, « cela ne peut se

LA FFMIVIK, 1-E MAhl ET LÀMANT. 85

)) passer ainsi, combien devons-nous chacun ? — Eh, » messieurs! . . . nous compterons cela une autre l'ois! . . ), — ]>îon pas s'il vous plaît ;, un vieux proverbe dit: » Les bons comptes font les bons amis, et j'ai tou- » jours reconnu la justesse de cet adage... La carte, » je vous en prie, ou je me lâcherais. »

Blagnard cède et me passe notre note qui se monte à cent soixante cinq francs. Pour cinq c'est assez honnête , c'est trente trois Ixancs par tête ; je paie , Jenneville et Dubois en font autant • quant à Jolivet , il est si long-temps à fouiller dans chacune de ses poches, à retourner dans ses doigts quelques gros sous, que nous nous levons tous pour aller prendre le café avant qu'il soit parvenu à faire la somme qu'il <loit rendre à Blagnard.

Nous nous rendons au Palais-Royal ; mais > au moment d'entrer au café, Jolivet regarde sa montre, et nous quitte, en prétextant un rendez- vous. Il aura craint qu'en payant le café on ne se rappelât son écot du dîner.

Le café où nous entrons est rempli de vieux habitués, qui font delà politique en commentant les journaux. Mais toutes les discussions ont lieu avec calme, personne ne s'échauffe, on entendrait une mouche voler; notre arrivée change tout cela; comme nous avons beaucoup bu , nous faisons beaucoup de bruit; mais nous ne nous en apercevons pas. Nous rions, nous parlons tout haut, nous nous croyons très-aimables, et je gage que les paisibles habitués du tafé nous portent sur leurs épaules; mais les hommes ne se voient pas ce qu'ils sont quand ils ont la tête

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calme, comment donc se connaîtraient-ils quand ils ne sont plusde sang-froid? Heureusement Jenneville est pressé de nous quitter pour aller chez sa dame, et monsieur Blagnard a aussi un rendez-vous , car notre séjour au café pourrait amener encore «[uelque aventure; Dubois a déjà jeté deux fois à 1 erre le chapeau d'un vieil habitué, et je vois dans les yeux de celui-ci que la troisième fois ne serait pas excusée.

Jénneville et Blagnard nous ont quittés, je reste avec Dubois dans les galeries du Palais-Royal, et nous sommes tous deux trop en train de rire pour ne point chercher quelque manière de passer gaîment notre soirée.

« Que diable allons-nous faire? >» dis-jeà Dubois, « je ne me sens pas d'humeur à m'enfermer dans un » spectacle... Il me semble d'ailleurs que j'aurais de » la peine à rester en place... en société... on n'y rit » guère, et nous avons déjà dit trop de folies pour que >^ maintenant je puisse m'asseoir à une table d'im- » périale ou d'écarté... »

Dubois se frappe le front et fait un saut de joie en s'écriant : « Ah , mon ami ! . . . je n'y pensais plus I . . . » J'ai notre affaire!... Et moi qui l'avais oublié... » Ces pauvres petites, nous allons passer la soirée la » plus amusante! nous pourrons dire des bêtises, en » faire même... tout ce que nous woudronsl Jinis » coronat... Eh bien! quand je veux faire une cita- » tion, je n'en trouve jamais que la moitié... — >» Parle-moi français, et dis-moi ce que nous allons » faire de si charmant? — Ce que nous allons faire,

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>i mon ami !... et la douce ^ la tendre, la piquante » Charlotte qui m'attend pour manger des crêpes ! . . . » et moi, qui ne m'en souvenais plus!... — Des » crêpes ? — Eh oui , des crêpes , ne sommes-nous » pas en carnaval , à cette époque voluptueuse de » l'année, dans laquelleles crêpes et les beignets jouent » un si grand rôle?... En me quittant ce matin... » car je n'ai quitté Charlotte que ce matin , elle m'a » dit : Mon bon ami, j'aurai ce soir chez moi trois » de mes amies, nous devons faire des crêpes , parce » que nous les aimons beaucoup, vous seriez bien » aimable de venir. . . vous apporterez des marrons. . . » Dis donc, des crêpes et des marrons, toutes » choses légères! J'ai accepté... Il est huit heures » passées , en avant chez Charlotte. . . Et vivent les gri- » settes! »

En tout autre moment, j'y regarderais peut-être à deux fois avant d'accompagner Dubois, mais notre dîner nous a mis en gaîté, et l'idée de passer la soirée chez des grisettes me paraît alors très-piquante.

« — Allons donc chez Charlotte, « dis-je à Dubois^ « mais penses-tu qu'elle sera contente que tu » amènes quelqu'un avec toi ? — Tiens ! par exemple , » est-ce que l'amour doit jamais gêner l'amitié!... » J'amènerais cinq ou six amis qu'elle n'en serait que » plus satisfaite, puisque je te dis qu'elle a de ses » amies, elle, nous allons voir de nouveaux visages... » nous allons peut-être faire quelque nouvelle pas- » sion.. . on ne sait pas. . . — Par exemple , je te prie >) d'avoir la complaisance de ne m'appeler que par

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))inon nom de baptême devant ces petites filles... je » n'ai pas besoin qu'elles sachent toutes le nom de » ma famille. — Sois tranquille, c'est entendu. Déjà » hier, ou ce matin, en parlant de toi à Charlotte, » je ne t^ai appelé que Paul, j'ai dit que tu ne te » nommais pasDeligny, que c'était une plaisanterie » de carnaval que je t'avais faite!... Quant à moi, il )) n'y a plus moyen que je garde VmcognitOy'^e suis » trop connu de tous les jolis minois de Paris!... — » Penses-tu que Ninie sera chez Charlotte? — Pro- » bablement... — Je ne serais pas fâchéde la revoir... » elle va me faire la mine. — Tu lui feras une crêpe , » et elle te pardonnera... — Ha çà , tu parles de » manger des crêpes, et nous sortons de table... — » C'est égal, ça fait faire la digestion. »

Tout en parlant^ nous marchions à grands pas, nous suivions la rue Saint-Honoré jusqu'à la Halle et nous gagnions la rue aux Fers. Dubois s'arrête devant la porte d'une allée qu'il ouvre en pressant un secret qu'on lui a déjà fait connaître, nous pénétrons dans une allée noire comme un four. « — Nous allons >> nous casser le cou, » dis-je à Dubois.» — Tuasrai- » son^ * me dit-il ; «avec ça que Dulcinée loge sous les A toits... nous n'avons pas la moindre inspiration, H attends-moi là. »>

Dubois ressort aussitôt de l'allée où je reste seul. Où est-il ? que va-t-il faire?... mais je ne suis pas long-temps livré à mes réflexions, car Dubois revient bientôt tenant à la main un rat-de-cave allumé.

« Avec ça, » dit-il, « nous trouverons plus ai- » sèment notre chemin; ordinairement j'ai toujours

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» un rat-de-cave dans ma poche... c'est un meuble » indispensable qviand on va souvent le soir chez des » grisettes... on Fallume dans la boutique du voisin, » et on monte comme si on rentrait chez soi. »

Nous montons un escalier horrible, mais arrivés au troisième étage nous entendons des éclats de rire.

« Entends-tu les petites folles?» me dit Dubois, « il paraît quelles sont déjà réunies. .. — Est-ce que » c'est ici? — Non pas, encore deux étages... je re- » connais la voix de Charlotte... je suis sûr qu'elle » fait la pâtel... c'est une fille versée dans les arts » utiles. ))

Nous arrivons au cinquième, et le bruit que Ton fait chez mademoiselle Charlotte nous indiquerait la porte, si Dubois ne la connaissait pas.

Nous frappons, on nous ouvre; Charlotte pousse une exclamation de joie en nous voyant : « Ah! le » voilà!... que c'est gentil! Ces demoiselles me di- » saient : Ton monsieur ne viendra pas, et moijega- » geais que si !.. . — Et vous voyez , mesdemoiselles , » que je vous amène un ami... il craignait d'être in- ») discret, mais j'ai pris sur moi de lever ses scru- » pules. — Ahl par exemple!... est-ce que nous » sommes des cérémonies ^ nous autres?... d'ailleurs » c'est M. Paul, qui était avec nous hier, je le re- » connais bien... entrez donc, messieurs. »

Nous entrons dans une pièce assez grande , où les meubles ne gênent pas... Il y a, en tout, un lit sans rideaux, une vieille commode et six chaises, dont deux sont cassées. Une porte en tr'ou verte au fond m'indique une autre pièce, mais je n'en voispasen-

core rintérieur, je considère en ce moment la compagnie : elle se compose , outre mademoiselle Charlotte, de trois demoiselles; Tune, grande et maigre, a le nez et les coudes si pointus qu'on craint de se piquer en l'approchant, on la nomme Aimée; l'au-^ tre presque aussi grande, est du moins grasse à proportion, sa figure est pleine et fraîche, ses bras et ses mains sont énormes; elle n'a pas encore seize ans, à ce que nous dit Charlotte , et cela ferait déjà un beau grenadier, celle-là se nomme Manette ; enfin la troisième est une petite personne de dix-huit ans, assez gentille , très-rieuse et qui ne reste pas un jnoment en place, on l'appelle Laure.

Dans tout cela je ne vois pas Ninie, et cela me contrarie... car c'est ainsi que nous sommes ; ce matin je n'ai pas voulu la revoir, et ce soir je suis fâché de ne pas être avec elle; mais du matin au soir il se fait bien des cliangemens dans nos idées ! surtout quand nous avons bu du Champagne.

« Où sont les marrons que vous deviez apporter?» dit Charlotte à Dubois. « — Ah ! aimable pastou- )) relie , nous les avons oubliés I . . . mais est-ce qu'on ♦) ne pourrait pas réparer cela par quelque chose de )» plus spiritueux... cardes marrons avec des cré- » pes , ça me semble tant soit peu étouffant... Que r) comptez-vous boire avec vos crêpes ? — Nous vou- » iions boire du cidre, mais la fruitière n'en a pas. » — Eh bien ! chers amours , nous vous offrons du » vin blanc... ce qui vaudra beaucoup mieux que » votre cidre. . . hein ? — Oh ! certainement.

» — Mais,» dit la petite Laure en riant, « ça va nous

» griser du vin blanc... moi, dès que j'ai bu un » doigt de vin , je suis toute chose!.,. — Eh ben ! » tant mieux , » dit Charlotte, « nous griserons » Laure. — Oh! moi, je ne veux pas me griser,» dit la grande Aimëe , « parce qu'alors j'ai mal au cœur » et je rends tout cequefai pris. — Alors nous ne » vous ferons pas boire , vous. — Mes enfans, qui » est-ce qui se charge d'aller chercher les liquides ? » — Tiens , vas-y, loi, Manette. . . t'es bonne enfant. » — C'est ça , c'est toujours moi qui fais les com- » missions! — Mais il faut aussi rapporter des œufs » et delà farine... — Comment! la pâte n'est pas » faite I » s'écrie Dubois. « — Mais non, nous vous » attendions.... — Alors, je m'en charge , et vous » connaîtrez mon talent ! . . . s'il y a un grumeau , je » vous permets de ni appeler ganache. »

La grosse Manette sort avec un saladier et des bouteilles vides; pendant que Laure l'ëclaire, je dis à Charlotte : « Est-ce que Ninie ne viendra pas ? — » Mais si fait.... je lui ai dit... est-ce qu'elle ne sait » pas que vous êtes ici? — Comment le saurait- elle ? » je ne l'ai pas revue depuis hier au soir, et alors j'é- » tais loin de me douter de ce que je ferais aujour- »> d'hui. — Oh ! elle va venir, c'est qu'elle avait de )> l'ouvrage à finir... Tenez , je crois que je l'entends » dans l'escalier... Oh! cachez-vous, nous lui ferons » une surprise.

» — Oui, oui , il faut lui faire une surprise , » disenttoutes ces demoiselles. « — Moi, je veux bien » me cacher , mais où cela? — Dans l'autre cham- » bre, » dit Charlotte, en m'y poussant , « nous lui

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» ferons croire que c'est son Adolphe qui est re- » venu. »

On me fait entrer dans la pièce du fond , on referme la porte sur moi^ et me voilà dans une complète obscurité. Je cherche à m'orienter, je tâtonne pour savoir si je ne pourrais pas m'asseoir jusqu'au moment de la surprise. Ma main gauche rencontre d'abord une poêle ^ et ma droite s'enfonce dans une motte desaindoux ; je la retire delà-dedans le mieux que je puis, et , en cherchant toujours, je rencontre au milieu de la chambre le dos d'une cliaise. « Bon, » me dis- je, « voilà mon affoiie , j'attendrai » plus à mon aise là-dessus. » Alors j'écarte les pans de mon habit, et je me laisse aller sur la chaise; mais aussitôt quelque chose éclat'^ sous moi; je me sens mouillé et piqué assez fortement. Je pousse un cri , on ouvre la porte, c'était le moment de la surprise : ces demoiselles et Dubois paraissent avec une chandelle , et me trouvent assis sur les débris d'un vase nocturne , qu'en m'asseyant j'avais mis en pièces, et dont le contenu avait inondé le carreau.

D'abord on ne peut résister à l'envie de rire que cause ma position , mais on s'aperçoit que je fais la grimace ; on craint que je ne sois blessé , on ne rit plus , on vient m'aider à me relever.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! que nous sommes bè- » tes ! » s'écrie Charlotte, « nous avons oublié que » c'était là... c'est la faute de ces demoiselles aussi... » elles prétendaient que c'était plus conmiode...

» — (lonnnentl c'est ce monsieur , » dit !Sinie en

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rougissant, un peu , « et vous me parliez d Ailolphe. ., » voilà une belle farce que vous lui avez jouée là! — » Es-tu blessé ? » me dit Dubois. « — Mais je ne )) pense pasFétre sérieusement... cependant j'ai quel - » que chose... — Nous allons visiter ça , mon pau- » vre ami .. allons, mesdemoiselles, qui est-ce qui )) tient la chandelle! qui est-ce qui se dévoue? Dans » un cas comme celui-ci, l'humanité avant tout! » il n'y a plus de sexe ! . . . »

Cesdemoiselles font toutes une petite moue qu'elles voudraient faire prendre pour de la pudeur. La grande Aimée seule s'avance en disant : a Moi, je » tiendrai tout ce qu'on voudra! Quand il s'agit de » blessure, il ne faut pas faire l'enfant. »>

On lui donne la chandelle, les autres passent dans la première cham.bre ; Dubois examine alors ma blessure, qu'il m'est impossible de voir moi-même; et mademoiselle Aimée nous éclaire avec unestoïcité digne d'une Lacédémonienne.

Heureusement cet accident , qui pouvait avoir pour moi les suites les plus graves, ne m'a causé qu'une coupure peu profonde. Dubois demande des linges , des chiffons pour me panser ; mademoiselle Charlotte entr'ouvre la porte et lui passe une vieille camisole et deux bandes de percale à demi festonnées. Après avoir étanché le sang avec les bandes destinées à orner le bas d'une robe, Dubois déchire sans pitié la camisole, en met une partie sur ma blessure ; mademoiselle Aimée attache tout cela elie-méme, parce que les hommes ne savent pas bien mettre les épingles^ et, l'opération terminée , je me rha-

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bille et je retourne , en boitant un peu , près de la société.

Les jeunes filles me demandent avec inquiétude si c'est dangereux^ je les rassure, « Non, la bles- » sure n'est pas conséquente , » dit la grande Aimée, « et c'est bien heureux! car un peu plus bas... — » Ça sera une fière leçon pour nous, » dit Laure.

Dans ce moment, Manette revient avec les provisions , et Dubois s'écrie : « Oublions cet événement, » Paul en est quitte pour une bagatelle qui le rend » plus intéressant en marchant ; ces demoiselles ne » laisseront plus le meuble indispensable au milieu » de la chambre- Ne pensons qu'à nous réjouir!... » C'est moi qui fais la pâte ! ... »

Dubois ôte son habit, retrousse ses manches, met devant lui ce qui reste de la camisole déchirée. Quoique boitant un peu , je voudrais l'aider ; mais il n'y a chez Charlotte, ni table, ni vase assez grand pour contenir la pâte, ni grande cuiller pour la verser dans la poêle. Chacun se met en campagne pour se procurer ce qui manque. Pendant que Dubois tire au milieu de la chambre la commode dont il fait une table. Manette et Charlotte vont chercher des assiettes et des verres chez les voisins; Laure allume le feu dans la cheminée , la grande Aimée nettoie la poêle , et Ninie lave quelques mauvaises fourchettes de fer. Moi, je cherche un égrugeoir, ou du moins un marteau pour piler le sucre dont on saupoudrera les crêpes. J'ouvre sans façon les armoires; je trouve dans l'une un vieux pot à l'eau, quelques savates et une chandelle; dans une autre, quelques

chiffons, un assez joli fichu de barège, et une bouteille de cirage anglais j enfin un fer à repasser s'offre à ma vue, je m'en empare, et il me sert à piler le sucre.

Bientôt Charlotte revient avec une immense cuvette dans laquelle on fera la pâte, et une cuilier à punch pour la verser. Manette apporte un moutardier pour mettre le sucre , et deux verres, dont un à pattes, ce qui, avec celui que possède déjà Charlotte, pourra suffire à la société, vu que lorsqu'on est sans cérémonie, on peut bien boire dans le même verre. Les patriarches du bon vieux temps partageaient leur couche avec leurs hôtes; il me semble qu'une grisette peut bien partager son verre avec ses amis.

Enfin on a à peu près tout ce qu'il faut, et à chaque objet que l'on pose sur la commode, ce sont des éclats de rire interminables ; la pauvreté a donc quelquefois son côté comique; s'il ne manquait rien pour ce festin, si Ton avait trouvé chez Charlotte toutes les choses nécessaires, on rirait beaucoup moins. La table et tous les objets qui la couvrent ne fourniraient pas des plaisanteries à ces demoiselles. Les grisettes sont vraiment philosophes; avec elles le plaisir du moment chasse bien loin le lendemain , et fuit oublier la veille.

Dubois a mis son mouchoir autour de sa tête pour achever de se donner l'air d'un gâte-sauce; pendant qu'il bat ses œufs et sa farine au bruit des applaudissemens de ces demoiselles , je me suis assis près de îNinie, qui me regarde avec un petit air boudeur.

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et ne me dit rien. Quoi, pas un reproche de ce que je ne suis pas allé la voir!... Cette petite niaise a déjà le tact d'une grande coquette; si elle me témoignait des regrets de ne m'avoir pas revu, je m'en excuserais négligemment? elle ne m'en souffle pas mot , il faut donc que ce soit moi qui commence

à m'excuser...

« Êtes-vous sortie ce matin, mademoiselle? — » Non: monsieur. — J'avais bien envie d'aller vous » voir... Mais des affaires... — Oh ! vous avez bien » fait de ne pas vous gêner, monsieur... si j'étais » une belle dame , à la bonne heure. . . — Vous pen- » sez donc qu'une belle dame me plairait mieux que » vous? — Est-ce que ce n'est pas vrai ? »

Je ne sais trop que répondre ; cependant , en ce moment INinie me parait préférable à beaucoup de belles dames; je la trouve bien plus gentille qu'hier, elle est pourtant moins parée, elle a un bonnet bien simple, une robe foncée, un tablier d'alépine, mais cela lui donne un air plus honnête , plus bourgeois que les chiffons qu'elle portait la veille.

Je lui ai pris la main en souriant, je joue avec cette main qu'elle m'abandonne et qui est blanche et potelée, quoiqu'un peu rude au toucher. Je regarde INinie en dessous , elle s'efforce en vain de conserver son air boudeur , je vois que nous aurons bientôt fait la paix... Dans ce moment de grands éclats de rire attirent notre attention. C'est le dessus de la commode, vieux noyer vermoulu, qui vient de céder sous le poids de la cuvette pleine d'œufs, de farine

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et de lait, que Dubois battait à tour de bras, et la pâte est descendue dans le tiroir d'en haut.

« Sacré mille Vénus!... » dit Dubois, « il paraît, » mes petits anges, que tout est mûr chez vous!... ») Voilà au moins six crêpes de perdues ! — C'est fa- » jneusement vexant! » dit Manette.

On rattrape ce qu'on peut de la pâte avec la cuiller à punch , on y remet de l'eau pour réparer le déficit y et afin qu'elle soit meilleure, Dubois court fouiller dans les poches de son habit et en tire un échantillon de vanille dont il fait hommage à la société , et que l'on met dans la pâte.

Le feu flambe ; c'est Dubois qui veut avoir l'honneur de faire la première crêpe : on lui met la poêle à la main , le saindoux lui est présenté par la pétulante Laure, et la pâte est versée par Ninie. Pendant que Dubois fait la crêpe, Charlotte verse du vin dans les trois verres , et Aimée cherche dans tous les coins un peu de sel, qu'elle préfère au sucre pour assaisonner sa crêpe. Le moment est venu où celui qui tient la poêle doit montrer son talent; la pâte fume, tout annonce que la crêpe est cuite d'un côté, il s'agit de la retourner ; Dubois , qui ne doute de rien , n'écoute pas Charlotte qui lui conseille par prudence de retirer sa poêle de dessus le feu , et de retourner la crêpe dans la chambre; avec l'assurance d'un vieux cuisinier, il fait voltiger la crêpe. . . ellcr disparaît par le haut de la cheminée : et lorsqu'enfm elle retombe dans la poêle , c'est avec une couche de suie qui la rend méconnaissable.

I^s éclats de rire recommencent. Dubois quitte la

poêle et va boire ^ la grosse Manette le remplace en disant : « Vous allez voir^ moi ^ comme je retourne » ça. » On attend avec impatience le moment décisif; alors Manette retire la poêle dans la chambre, et avec un vigoureux tour de bras envoie la crêpe dans le visage de la grande Aimée : celle-ci crie, on s'empresse de lui ôter le masque qu'elle a sur la figure, mais on ne peut s'empêcher de rire de la grimace que fait la pauvre fille j pour la consoler on lui abandonne la crêpe , dont personne d'ailleurs ne se soucie de goûter.

« Avec tout ça,» dit Charlotte, « si nous continuons » ainsi nous aurons fait de la pâte pour le roi de » Prusse. C'est pourtant dommage; des crêpes à la » vanille, ça doit être bien bon! ... Est-elle bonne, » Aimée? — Ça leur donne un drôle de goût!... — » Ah ! pardi ! tu mets du sel dessus , ça ne doit pas » trop aller avec la vanille.

» — Donnez-moi la poêle, » dit la jeune Laure, « je vois bien qu'il faut que je vous montre com- » ment on fait ça. »

Laure tient en effet la queue de la poêle avec une grâce toute particulière ; et quand vient l'instant de retourner la crêpe , elle la fait sauter et la reçoit avec beaucoup d'adresse, et au bruit des bravos de chacun. Laure , qui est bien aise de poursuivre ses triomphes , fait plusieurs crêpes de suite. Dubois est en admiration toutes les fois qu'elle les retourne , et cela finit par impatienter Charlotte, qui le pince, en lui disant : « Mon Dieu! comme vous la regardez

» retourner ça !... vous devriez vous mettre dans la » poéle pour mieux juger de son talent!... »

Et mademoiselle Charlotte prend la place de Laure; mais quand elle retourne la crêpe ^ elle n'en rattrape jamais que la moitié ; alors la petite Laure se pince les lèvres et sourit d'un air moqueur^ car les femmes se moqueraient de leur meilleure amie quand leur amour-propre est enjeu. Ninie dit qu'elle mange bien les crêpes , mais ne sait pas les faire ; moi je suis de la même force. Cependant une pile de crêpes circule ^ et on les arrose avec le petit vin blanc qui serait bon pour accompagner des huîtres, mais que ces demoiselles trouvent bien gentil, et dont elles ne se font point faute. Je bois dans le verre de Ninie, Dubois dans celui de Charlotte^ et les trois autres se servent du seul verre qui reste. Pour égayer le repas ^ Dubois chante des gaudrioles , car dans ce moment une romance serait peu goûtée par la société 3 après Dubois c'est moi que Ton fait chanter^ puis chacune de ces demoiselles dit ensuite sa chansonnette 5 là^ c'est encore l'espiègle Laure qui obtient la palme ^ car Ninie n'a presque pas de voix, la grosse Manette a une basse-taille, la grande Aimée chante du nez, et Charlotte chante faux.

Le concert ne fait pas oublier le festin • quelqu'un tient constamment la queue de la poêle : les grisettes ont toujours bon appétit, elles ne connaissent pas ce bon genre qui consiste à faire croire que l'on a l'estomac délicat; elles se bourrent de crêpes, Dubois leur verse sans cesse , et bientôt le vin blanc fait son effet; toutes ces jeunes filles veulent parler, et

100 LA FEMME, LE iWARI ET l'aMANT.

comme aucune n'a hi patience d'attendre que l'autre se taise, elles parlent toutes à la fois ; elles chantent, elles crient^ elles sautent; on ne s'entend plus^ mais on rit toujours.

Dubois propose d'organiser une contredarise ; comme nous n'avons pas d'instrument , il faut que l'un de nous chante. C'est Manette qui se charge de faire l'orchestre; elle s'accompagne avec la pincette, dont elle frappe la poêle, ce qui y à ce que dit Charlotte, produit l'effet d'une symphonie turque. Comme nous ne sommes que deux cavaliers, et qu'il reste quatre dames , Dubois pense qu'il nous faut en prendre chacun deux, et faire constamment la figure de la pastourelle.

Voilà dix minutes que nous dansons la pastourelle, et que Manette frappe sur la poêle avec les pincettes ; nous mettons tant d'abandon dans notre danse, que nous faisons trembler la maison. Tout à coup nous entendons frapper sous le plancher.

« Ah ! c'est le vieux voisin, c'est M. Fouyoux ,» dit Charlotte. « Tiens! il nous em^e^e; ne faudrait-il » pas se gêner de danser pour qu'il dorme ! . . . dan- » sons plus fort , ça lui apprendra à frapper au » plafond.»

Nous n'avions pas besoin de la recommandation de Charlotte pour faire du bruit. On cogne de nouveau , nous faisons des cabrioles à défoncer le plancher. Le bruit cesse au-dessouSj, et Charlotte croit que le voisin a pris son parti; mais bientôt c'est à la porte du carré que l'on frappe avec force.

(( Comment ! oser venir chez moi ! » dit Charlotte,

LA FK.TlMt:, LE MARI ET L'AMA^'T. ^01

« par exemple!... Le voisin est sans génel... Est-ce » qu'il croit qu'il me fera peur?... Faut le laisser à » la porte. — Non , il faut lui ouvrir, » dit Dubois, « nous allons nous moquer de lui . . . Ça sera bien plus » piquant. — Ah! oui, oui,» disent toutes les jeunes filles^ « il faut faire aller monsieur Fouyoux ! »

Charlotte ouvre la porte^et nous voyons un petit honmie de soixante ans, tout ridé, tout ratatiné, dont la peau est couleur de bigarade, et le nez couvert de petits rejetons; un bonnet de coton fixé sur sa tête par un large ruban verdâtre, descend jusque sur ses yeux ; il a le corps enveloppé dans une vieille robe de chambre à fleurs qui descend jusqu'à sa cheville, nous nous apercevons que pour monter il ne s'est pas donné le temps de mettre des bas, ses pieds nagent dans de vastes pantoufles jadis fourrées, et il tient à la main son bougeoir , tandis que de l'autre il retient autour de son corps sa grande robe de chambre.

Le voisin jette un regard colérique dans l'intérieur de la chambre; cependant la vue de tout le monde semble lui imposer un peu ; il porte à son bonnet de coton la main dans laquelle est le bougeoir , et par ce mouvement manque de se brûler le nez, puis dit d'une voix grêle et fêlée : « Mademoiselle, il » est...

» — Entrez donc, monsieur Fouyoux, » dit Charlotte d'un air aimable. « — Mademoiselle, je viens... » — Je ne souffrirai pas que vous restiez sur le » carré ! . . .

,) — ^ Entrez donc, monsieur, » répètent tontes

'lOâ LA FEMME; LE MARI ET LAMANï.

les jeunes filles ; et le vieux voisin, étonné^, se décide à faire cependant deux pas dans la chambre ; aussitôt on referme la porte du carré ^ et Dubois qui est allé chercher une chaise^ la présente à monsieur Fouyoux, en lui faisant une profonde salutation.

« Monsieur^ donnez-vous donc la peine de vous » asseoir... — Je vous remercie, monsieur... Made- » moiselle , il est minuit sonné à Saint-Eustache et » à Saint-Magloire. . . — Vous allez prendre quelque » chose, monsieur Fouyoux...

)) — Monsieur sait-il faire les crêpes? « dit Dubois en présentant d'un air respectueux la poêle au vieux voisin. « — Non, monsieur. . . Mademoiselle^ vous sa- » vez que le propriétaire n'aime pas que , passé mi- )) nuit. . . — Voulez- vous vous débarrasser de votre » bougeoir, monsieur Fouyoux? — C'est inutile, ma- » demoiselle, je ne... — Approchez-vous donc du » feu^ vous allez vous enrhumer... «

Le voisin commence à penser qu'on a l'intention de se moquer de lui, ilfronce le sourcil, va se fâcher, et déjà reprend le chemin de la porte, lorsque Dubois allant à lui, l'arrête, en lui disant d'un air de bonhomie : « Tenez, monsieur, vous nous en vou- » lez un peu , parce que nous faisons du bruit en » dansant, qu'il est tard, et que cela vous empêche » de dormir. . . — C'est vrai, monsieur. ■ — Nous sen- » tons que votre réclamation est très-juste, et pour » vous laisser reposer en paix , nous allons tous nous » retirer avant dix minutes... — Ce sera très-aima- » ble, et je... — Mais il faut nous prouver que vous » n'êtes plus fâché, et pour cela il faut boire un

LA FEMME, LE MARI ET LAMANT. iOù

» verre de vin blanc avec nous... — Messieurs, je » vous assure. . . — Oh ! il le faut absolument! . . . vous » allez vous asseoir deux minutes pour être témoin » de la dernière contredanse ; nous ne vous laissons » pas partir sans cela! — »

M. Fouyoux, vaincu par les instances de Dubois, parles prières de ces demoiselles, et espérant que sa condescendance le fera bientôt dormir tranquille, se laisse conduire vers la chaise que lui présente toujours Dubois, et, sans lâcher sa robe de chambre, pose son bougeoir sur la commode et s'assied en saluant la société.

Mais Dubois avait choisi la chaise qu'il avait présentée au voisin , elle était du nombre de celles reléguées dans les coins de la chambre j au moment où M. Fouyoux s'assied, les pieds de derrière manquentj et le voisin roule sur le plancher 3 en cherchant à se retenir, il a naturellement lâché sa robe de chambre qui s'est ouverte dans sa chute, et M. Fouyoux se montre à la société presque comme un petit saint Jean.

A la vue du voisin par terre toutes les jeunes filles partent d'un rire fou. M. Fouyoux se relève furieux, ramasse son bonnet de coton , l'enfonce au hasard sur ses oreilles, se saisit de son bougeoir, et court à la porte en s'écriant : « C'est une horreur... C'est » un tour infâme... C'est bon, mesdemoiselles, j'i- » rai voir demain le commissaire et le propriétaire ! . . . » On verra s'il est permis de jeter les gens par » terre ! . . . »

Les jeunes filles rient trop pour pouvoir ré-

pondre; Dubois seul suit le voisin , en lui criant : (( Monsieur Fou youx, quand on monte chez des da- » mes , il me semble qu'on devrait mettre au moins )/ un caleçon ! . . . c'est nous qui serions en droit de » nous plaindre. . . vous êtes un homme bien dange- » reux, monsieur Fouyoux!... »

Le voisin a redescendu l'escalier en jurant qu'on entendrait parler de lui, et il a refermé sa porte de manière à ébranler la maison.

« Ah, mon Dieu! était-il drôle par terre! » dit Laure. « — Je suis sûre que je vais rêver de lui! » dit Manette. « — Il n'y a pas de quoi, » dit la grande Aimée.

« — Ce pauvre M. Fouyoux, n dit Charlotte, « dé- » sormais je ne l'appellerai plus que M. Fouilli!...kn » reste, qu'il se plaigne au propriétaire, ça m'est » bien égal , je déménage au terme ; on m'a déjà » donné congé : le plus souvent que je vas me gêner » pour faire du bruit!.. . Ahl messieurs, faites-nous » donc danser la Boulangère... et appuyons sur les » talons. X)

La Boulangère est acceptée , après cela on propose une vals^, et je fais tourner mademoiselle Ninie , tandis que Dubois fait tourner Charlotte, et que Laure valse avec Aimée.

Mais la valse achève d'étourdir les demoiselles. Aimée se sent déjà mal à son aise, et comme les autres se moquent d'elle, elle se met à pleurer.

« C'est ça, » dit la petite Laure; « quand elle a bien M soupe, il faut toujours qu'elle pleure, celle-là!... M coinmo' c'est amusant î »

LA FEMME, LE MARt ET L AMAiNT. ^0^

Si la grande Aimée a le vin triste, mademoiselle Laure Ta fort gai y Manette devient très-querelleuse, Charlotte se jette sur une chaise et étend les bras en bâillant; moi^ je m'aperçois que Ninie, qui cependant a moins bu que les autres, est plus tendre, plus sentimentale que de coutume ; je suis assis près d'elle dans un coin de la chambre, et je lui ai déjà pris plusieurs baisers auxquels elle n'a opposé que des soupirs qui semblaient plutôt m'engager à recommencer.

Pendant que Manette crie après Aimée, qui lui répond en pleurant, Dubois, qui lorgne depuis long-temps mademoiselle Laure, profite d'un moment où il croit Charlotte assoupie pour prendre un baiser à la petite rieuse; mais celle-ci s'échappe des bras de Dubois, et se sauve en riant dans la chambre, où m'est arrivé le fatal accident, Dubois v suit mademoiselle Laure, et, soit par mégarde, soit avec intention, repousse la porte après lui.

Moi, je cause avec Ninie , et je m'inquiète fort peu de ce que Laure et Dubois peuvent faire sans chandelle dans l'autre chambre. Manette et Aimée sont trop animées par leur querelle pour avoir remarqué cette circonstance; mais Charlotte, qui fait tout ce qu'elle peut pour ne point s'endormir, après s'être frotté les yeux assez long-temps, regarde autour d'elle, et s'écrie : « Eh benî où est-il donc?... » est-ce qu'il serait parti... ça serait aimable... et » Laure; je ne la vois plus... Ah! le monstre! est-ce )i qu'il l'aurait reconduite? »

Cette idée chasse tout-à-fait le sojnmeil de ses pau-

-iOÔ LA FEMME , LE MARI ET L yXMANT.

pières, elle se lève, tourne dans la chambre^ puis ouvre brusquement la porte du fond ; alors mademoiselle Laure en sort^ un peu cliiffonnëe, et Dubois arrive en valsant pour se donner une contenance.

« Ah ! vous étiez là-dedans tous les deux sans )) chandelle! » s'ëcrie Charlotte^ furieuse, « par » exemple... C'est un peu trop fortl...

» — Nous venions d'y entrer en valsant, « dit Dubois. « — En valsant !... et c'est pour mieux valser » que vous aviez fermé la porte!... quelle hor- » reur !...

„ — Ma chère amie, » dit la petite Laure en bégayant, u j'espère bien que tu ne crois pas... que tu » ne penses pas... certainement je ne suis pas capa- » ble de chercher à enlever un amant à mes amies ! . . . » — Ah! vous étos une prude, une vertu peut-être!.. . » C'est affreux, mademoiselle. Enfin que faisiez-vous )) là-dedans sans lumière avec monsieur?...

)) — ^^Je vous dis que nous valsions, » répond Dubois. « — Quel mensonge!... Et pourquoi aller val- » ser là-dedans ? — Je voulais montrer une passe à » mademoiselle pour vous faire une surprise. — Vous » me croyez donc bien béte pour me dire ça... C'est » bon , mademoiselle Laure , je conterai cela à » M. Edouard. »

Laure prend un air piqué et s'écrie : « — Je n'ai » point feit de mal, et je me moque bien de ce que vous » direz. Si je voulais, moi, conter ce que je sais sur » vous, c'est alors que j'en pourrais dire long. — Et » que diricz-vous, petite chipie! — Ah! nem'insul-

» tez pas ^ parce que je vous saute au visage!...» Ces demoiselles se font des yeux terribles, je pense qu'il feut se hâter de les séparer. Je fais entendre qu'il est fort tard et qu'on doit songer à se retirer; Manette entraîne Laure, je prends le bras deNinie, Aimée qui demeure dans la maison, rentre chez elle; quant à Dubois , nous le laissons faire sa paix avec Charlotte.

Il est près d'une heure lorsque nous sortons de la maison ; Laure et Manette demeurent à deux pas , nous les mettons chez elles, puis nous nous acheminons moi etlNinie vers la rue Aubry-le-Boucher.

J'ai remarqué avec plaisir que ma petite blonde n'a pas pris part à toutes ces querelles, qu'en général elle a été plus sage, plus tranquille que les autres; ces remarques et les baisers que j'ai pris à la jeune fille m'ont rendu aussi très-tendre avec elle. Chemin faisant, nous sommes fort bons amis, et lorsque je suis arrivé à sa porte, je ne puis me décider à la quitter si tôt!... Comme vingt-quatre heures apportent de changement dans nos résolutions ! . . . mais ce n'est point en montant chez Ninie que je me dis cela; j'ai alors bien autre chose dans la tête !

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