JEMJNEVILLE , JOLIVET ET MOI
J^ai dit que je demeurais faubourg Poissonnière , t'est vrai ; mais on sera peut-être bien aise d'apprendre ce que je fais là, si je suis rentier, artiste, ou négociant, car encore faut-il savoir à qui Ton a affaire.
Hélas 1 s'il faut en convenir, je ne fais rien ; ce n'est point positivement par paresse, non, car j'ai déjà fait quelques entreprises ; mais , soit que je m'y prenne mal, soit que ceux avec lesquels je m'associe s'y prennent trop bien, je me trouve toujours avoir perdu mes fonds et mon temps. On assure cependant que je ne suis pas bête ; il y a même par le monde des personnes qui prétendent que j'ai de l'esprit parce que je rime facilement un couplet et que je chante avec assez de goût... Dans le monde on a de l'esprit à si bon marché ! Il est d'abord de la po-
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litesse de trouver aimables les gens qui nous amusent. J'ai vu dans un cercle un monsieur que toutes les dames trouvaient charmant , parce qu'il avait le talent de leur faire sur-le-champ leur profil à la silhouette; mais quand ce pauvre homme n'avait pas ses ciseaux , il restait dans un coin el n'ouvrait pas la bouche de la soirée. On s'apercevait alors qu'il n'avait de l'esprit que pour découper.
Au surplus ce ne sont pas les gens qui ont le plus d'esprit qui s'entendent le mieux à gagner de l'argent; nous avons chaque jour les preuves du contraire, et l'histoire nous fait connaître qu'il en fut ainsi de tout temps. Homère, pauvre et aveugle, allait de ville en ville réciter ses vers pour avoir du pain. Plaute gagnait sa vie à tourner la meule d'un moulin. Xilander vendait pour un peu de soupe ses notes sur Dion Cassius. Jl grippa termina ses jours à l'hôpital, et l'on croit que Michel Cervantes est mort de faim. Faul Borghese, poète italien, qui avait fait une Jérusalem Délivrée , savait quatorze métiers et n'avait pas de quoi vivre. Le cardinal Bentivoglio, l'ornement de l'Italie et des belleslettres, le bienfaiteur de tous les malheureux, fut, dans sa vieillesse, obligé de vendre son palais pour payer ses dettes, et mourut sans laisser de quoi se faire inhumer. André Duchesne , savant historiographe français , Faugelas de V Étoile, sont morts dans l'indigence; et le Tasse , quij n'avait pas de quoi acheter de la chandelle , fut obligé , pour écrire la nuit, de prier sa chatte de lui prêter la lumière de ses yeux.
60 LA FEMME j LE MARI ET l'aMANT.
Je (lois pourtant convenir qu'aujourd'hui les gens de lettres sont mieux traités par la fortune , qu'ils savent tirer un meilleur parti de leurs productions, et que , pour écrire la nuit, il n'ont pas besoin des yeux de leur chatte, ce qui me semble devoir être peu commode , quoique cela dispense d'avoir des mouchetles.
Mais voilà une bien longue digression pour en venir à dire que je me nomme Paul Deligny ; que mon père, bon bourgeois campagnard et seul parent qui me reste, habite une petite maison dans les environs de Chartres ; qu'il y vit heureux et tranquille avec ses trois mille livres de rente, son jardin, son chien de chasse , sa ligne, sa servante, sa bouteille et ses voisins; qu'après m'a voir fait élever dans un collège de Paris et fait donner une assez bonne éducation, il m'a, a vingt et un ans, donné le bien de ma mère , et laissé absolument maître de mes actions, parce que j'avais l'air si sage alors, qu'il me supposait incapable de faire des sottises. Ce bon père!... il me croit toujours rangé , économe , prudent... je suis venu vivre à Paris , il a trouvé cela fort naturel, parce que cette grande ville est le centre des affaires et des plaisirs. La fortune de ma mère se montait à deux cent mille francs, ce qui me faisait dix bonnes mille livres de rente. J'ai commencé par en manger le tiers avec mes maîtresses et mes amis ; pour rattraper ce tiers-là, j'ai voulu faire quelques spéculations, m'associer à des entvepris'^s, et je suis maintenant réduit à mon dernier tiers, avec lequel je crois que je ferai bien de ne point courir apr<^s les deux
LA FEMME, LA MARI ET l'amANT. 61
autres. Du reste, depuis six ans environ que j'habite la capitale et que je suis maître de ma fortune, mon père ignore combien elle est diminuée, il ne vient jamais à Paris ; c'est moi qui vais le voir dans sa paisible retraite^ et lorsqu'il me demande comment vont les affaires, je lui réponds toujours : fort bien. Je gage que maintenant il croit que j'ai doublé mes capitaux I Ne vaut-il pas mieux lui laisser cette idée, que de lui apprendre la vérité ? Si je ne l'avais pas trompé, voilà six ans qu'il s'inquiéterait pour moi ; au lieu de cela, il vit content et tranquille sur le sort de son fils. J'ai donc bien fait de mentir; un mensonge qui fait des heureux doit être excusable, c'est dommage que l'on ne puisse pas se mentir à soi-même.
Il me reste à peu près trois mille six cents livres de rente , avec cela est-ce qu'un garçon ne peut pas vivre heureux? Oui, quand il est sage^ économe, et j'ai déjà dit que ce ne sont pas là mes vertus. L'habitude de dépenser beaucoup est si facile à prendre et si difficile à perdre ! . . . N'importe , je me rangerai, puis je finirai par faire un bon mariage ; alors , adieu pour jamais les folies , les parties fines , les petits soupers ! Un homme marié doit constamment prêcher économie et ne jamais dépenser d'argent en parties de plaisirs. Cela est peu divertissant pour sa femme ; mais nous nous sommes divertis avant de nous marier, et cela suffit.
Je viens de me lever , il est près de dix heures , c'est raisonnable ; mais un homme qui vit de ses rentes peut se lever tard, si cela lui fait plaisir; et
Oâ LA FEMME, LE MARI ET L AMANT.
puis, au lit, on pense si bien aux ëvénemens de la veille et à ce que Ton compte faire dans la journée ! Je ris en songeant à notre aventure d'hier au soir , à la querelle de Dubois^ et aux deux grisettes qu'il me laissait sur les bras. A propos de grisettes, iraije voir cette petite Ninie?... Elle est gentille, il y a de la naïveté dans ses discours , dans ses manières , c'est une perle à côté de mademoiselle Charlotte. Mais pourquoi revoir cette jeune fille?... Certainement je ne suis pas amoureux d'elle ; à quoi bon le lui faire croire? Je sais bien qu'il n'est pas nécessaire d'être très-amoureux d'une maîtresse. Quand on est bien amoureux , on est nécessairement jaloux 5 alors ce sont des craintes , des soupçons , des querelles , et on n'est pas heureux. Tandis qu'avec une femme que l'on aime... raisonnablement, c'est-à-dire , fort peu , pourvu qu'elle ait l'air d'être contente en nous voyant , et qu'en nous quittant elle nous dise : « A » demain; » on est toujours d'accord, toujours de bonne humeur, et on ne s'inquiète pas de ce qu'elle peut faire quand elle n'est pas avec nous ; c'est ce que j'appelle aimer philosophiquement.
Mais puis-je faire ma maîtresse de cette petite Ninie? Non , je la mènerais bien par hasard au spectacle , ou chez le traiteur, mais encore il faudrait lui acheter des chapeaux, un chàle!... cela n'en finit pas ; on prend une grisette par économie , et tous les jours il faut lui donner quelque chose. Ainsi, décidément, je n'irai pas chez mademoiselle Fanny Boissard; et quoique mon cœur soit libre depuis quelque temps, quoique j'aie rompu avec ma der-
LA FEMMK, LE MARI IT l'aMANT. C)3
nière maîtresse, et que je ne voie plus que très-froidement les anciennes, je ne formerai pas cette nouvelle liaison. D'ailleurs, j'avoue que j'éprouve une certaine re'pugnance à aller faire l'amour rue Aubryle-Boucher ! ... Ali ! si j'avais pu connaître cette dame à la capote pensée! Quelle différence !... Quelle jolie tournure, quelles manières distinguées; que d'expression dans ce regard qui s'est arrêté un moment sur moi!... Cette femme-là a reçu de l'éducation , je gagerais qu'elle a de l'esprit. A la bonne heure , c'est un plaisir de donner le bras à une femme comme celle-là , de causer avec elle... Sa conversation doit être charmante... C'est beaucoup dans une amie, c'est encore plus dans une maîtresse, car on ne peut pas toujours faire l'amour, et dans la plus jolie bouche , je t'aime, je t'adore, finit par devenir monotone, lorsque cela n'est pas coupé par d'autres discours. Quant à mademoiselle Ninie , sa manière naïve de s'exprimer peut amuser un moment , mais elle m'a déjà fait par-ci par-là quelques petits cuirs dans le genre de mademoiselle Charlotte ; cela passe dans le tête à tête, mais devant le monde , cela me contrarierait.
Je viens de déjeuner , lorsque j'entends sonner à ma porte; ma bonne va ouvrir, et je vois entrer Jenne ville.
Jenneville est un homme de vingt- six ans à vingtsept ans; il est grand, bien fait, d'une jolie tournure. Ses traits sont agréables, son sourire gracieux laisse voir une rangée de fort belles dents; une forêt de cheveux blonds, qui bouclent naturellement.
Gi LA FEMME , LE MARI ET L AMANT.
ombrage un front qui n'est pas sans noblesse. Cependant il y a dans ia physionomie de Jenneville quelque chose d'insouciant qui n'indique pas un grand fonds de sensibilité, et un certain air présomptueux qui dénote trop d'amour de soi-même ; enfin ^ quoique toujours mis avec beaucoup de recherche , la nonchalance qui règne dans ses manières et dans toute sa personne semble s'être communiquée à sa toilette , qui est faite sans goût, et annonce un homme qui se croit sûr de plaire sans avoir besoin de prendre pour cela la moindre peine. Du reste, Jenneville a bon ton, de l'esprit; et quoique ses principes soient fort relâchés, il a une manière de présenter ses opinions qui en fait pardonner l'inconvenance.
Il n'y a que trois mois que je connais Jenneville, et nous sommes déjà ensemble comme d'anciennes connaissances ; lorsqu'on me témoigne de l'amitié et que l'on a des dehors qui me plaisent , je me lie facilement , trop facilement peut-être ! . . . Mais je sais que Jenneville est né d'une famille respectable; il a, je crois, douze mille livres de rente; au train qu'il mène, à son goût pour les plaisirs, pour le changement, je crains que cette fortune ne lui soit pas suffisante. On m'a dit qu'il s'était marié avec une femme qui avait autant de fortune que lui et qu'il adorait; cependant, après deux ans de ménage, ils n'ont pu continuer à vivre ensemble, et voilà huit mois que Jenneville vit de nouveau comme un garçon; c'est du moins ce que j'ai entendu dire, car sur les affaires de famille ou de ménage , je ne me per-
LA FEIVÏMK , M-: MAP.I ET l'aMANT, 6o
mets jamais de question et souvent même j'évite les confidences. J'ai rencontré Jenneville dans le monde; notre goût pour les plaisirs, certains rapports d'humeur nous ont rapprochés, et maintenant nous passons rarement un jour sans nous voir.
'( Bonjour, mon cher Deligny^» me dit Jenneville en me tendant la main. « Vous n'avez pas été des nôtres, hier, au dmer du Cadran-Bleu; ah ! c'est mal, je vous en veux beaucoup; je viens savoir ce qui nous a privés du plaisir de vous posséder? quelque rendez-vous^ quelque affaire paîante, je le parie, car vous êtes comme moi , vous aimez à varier vos conquêtes. — Pas tout-à-fait autant que vous , mon cher Jenneville. De ce côté, je crois que vous êtes mon maître. Moi je suis pour le sentiment, je m'enflamme, je me passionne, à la vérité cela dure peu, mais n'importe: chaque fois que je deviens amoureux, je me persuade que cela durera éternellement! . . . — Ma foi, mon ami , il faut bien s'amuser I . . . Nous sommes jeunes, nous avons tout ce qu'il faut pour plaire, pour séduire... Pourquoi ne profiterions-nous pas de nos avantages? Le temps passe si vitel... Surtout, mon cher, ne vous mariez pas!... Ah! ne faites pas cette folie, attendez pour cela que vous ayez quarante-huit ans... que vous soyez plus calme, plus rassis. — Mais si j'attends si tard, comment me flatter d'inspirer de l'amour à une jeune femme? et il me semble que , pour être heureux en ménage, il faut un rapport d'âges, d'humeur, de goûts. . . qu'il faut s'aimer enfin. — Eh ! non, mon
ami, ne vous figurez pas cela! je l'ai cru comme vous!... Je me suis marié à vingt-quatre ans avec une femme que j'adorais, et qui m'adorait aussi , à ce qu'elle disait ; elle avait vingt ans. . . vous voyez que les rapports d'âge y étaient. Mais d'abord, je ne sais pas trop pourquoi je l'avais aimée, car elle n'avait rien d'aimable ; une figure. . . ma foi de ces figures insignifiantes dont on ne dit rien : ni bien, ni mal , enfin ! . . . D'abord je lui ai cru de l'esprit , mais elle n'en a pas... je lui avais cru aussi un bon caractère... comme je m'étais trompé! .. Il n'y avait pas un an que nous étions mariés quand je mesuis aperçu qu'elle était maussade, boudeuse, jalouse!... d'une humeur horriblement contrariante et très-coquette... aimant passionnément les plaisirs. Madame voulait m'accompagner au bal, aux spectacles; il aurait fallu que je l'eusse sans cesse pendue à mon bras ! Jugez , mon cher, comme c'était ennuyant! Et lorsque je m'y refusais, c'étaient des cris, des pleurs, des attaques de nerfs, des scènes enfin!. . ma foi, il n'y avait plus moyen d'y tenir. Je me suis aperçu aussi qu'il y avait un jeune parent qui venait de préférence quand je n'y étais pas, qui s'informait au portier des heures oii je sortais, pour n'arriver qu'après mon départ... Vous sentez bien, mon ami, que cela ne pouvait pas se supporter : ce n'est pas que je sois persuadé... que j'affirme que ma femme m'ait été infidèle; mais c'est déjà trop d'être dans le doute à cet égard ; voyant que nous ne pouvions plus vivre ensemble, nous nous sommes séparés
» sans éclat, sans bruit, sans procès, comme des n gens distingués doivent le faire. Madame a sa for- » tune et moi la mienne; elle s'est retirée je ne sais » où ! peu m'importe , je n'irai pas l'y chercher , car » depuis que je suis redevenu garçon , je suis le plus » heureux des hommes, et la vie n'est plus pour » moi qu'une continuelle série de plaisirs.
» — Quand on ne peut plus vivre ensemble, il est » certain qu'on fait fort bien de se séparer ; et si » votre femme est vraiment telle que vous venez de » me la dépeindre... — Oh ! bien pis encore I Je n vous l'ai peinte en beau. Mais laissons ce chapitre, » ne parlons plus de ma femme , je ne l'ai pas quittée » pour m'occuper d'elle. Vous ne m'avez pas dit ce » qui vous avait empêché hier de dîner avec nous ? » — J'avais reçu une lettre de mon père dans la- » quelle il me donnait quelques commissions pres- » sées, cela m'a retenu trop tard pour que je pusse » ensuite me rendre au rendez-vous. — Je ne vous » en veux plus , mon ami ; se hâter d'accomplir les » désirs d'un père, c'est très-bien , c'est d'un bon » fils... Vous êtes bien heureux d'avoir encore votre » père , le mien est mort trois mois après mon ma- » riage , c'est même lui qui avait été en partie cause » de cette union. . . Il voulait assurer mon bonheur. . . » Pauvre cher homme!... heureusement il n'a pas >> été témoin des douces suites de cet hymen ! . . . Et » votre père habite la campagne?... — Oui , les en- » virons de Chartres. Dès que la saison sera plus » belle, je compte aller le voir. — Je veux vous ac- » compagner, mon cher Deligny, je serai charmé
68 LA FEMiYlE, LE MAIU ET lV\
» de faire la connaissance de monsie
» et puis quelques jours de campagne
» pour la santé. — Vous verrez un
» campagnard , bien franc , bien ron
» dans ses manières et ses goûts. —
0 d'avoir un fils que l'on recherche <
» que l'on cite pour l'élégance de sa t
» scn esprit , ses talens agréables
» Jenneville^ je viens de vous dire
» tenait fort peu à l'élégance des ma
» sais pas trop s'il a lieu d'être fier (
» possédait , il y a six ans , dix mille ]
» et qui en est déjà réduit au tiers d
» — Ma foi, mon cher Deligny , esl
»> si les plaisirs coûtent si cher?...
» vous, je trouve que ce diable d'
» train,.. Cependant depuis quelqu(
» de l'économie dans mes dépenses.
» de folies ; autrefois , dès qu'une pe
» plaisait , je la mettais dans sa chan
» biais élégamment... Ces petites fi
» tentes d'être chez elles . . mais toi
» Oh ! j'y regarde maintenant; et lo
» quelque caprice de ce genre-là ,
» ruine plus en meubles d'acajou ;
LA FEMYIK, LE MARI ET k AMANT
» quelque moyen do tripler Jes l'ouds qui » lent. — J'ai déjà essayé des spéculation; » m'a pas réussi. — C'est que vous êtes co] » que vous vous entendez peu aux afl^ires » s'associant à quelqu'un d'intelligent, c w Tenez , vous avez vu avec moi Blagnard » lard-là prétend qu'il n'y a rien de plus » de faire fortune ; il y a deux ans il n'a » sou; aujourd'hui il a cabriolet, il doni )) ners superbes , il mène un train de princ( » déjà offert de me mettre dans une de i » prises^ et si vous le voulez , il vous rneti w aussi. — Nous verrons... Il faudrait d'à » surer... Ces gens qui font fortune si vi » bien solide?... — Oh ! mon cher, il n' )) moindre danger... Un homme qui dépt » mément î il faut bien avoir de l'argenl » dépenser... — Quelquefois on dépense » autres. Au reste ;, nous verrons... Votr )) gnard ne me plaît pas beaucoup; il a l'a » reux^ un ton patelin... Tout cela resseï » la fausseté; mais je sais qu'il ne faut pas » les apparences. »
Notre entretien est interrompu par l'an
70 I. A FL.MMK, LE MAKI KT i/aMANT.
*jens qui assurent qu'il est ladre et vilain ; je me suis bien aperça que lorsqu'on fait avec lui un piquenique , il laisse toujours les autres paver son écoi ; que si on Taccompagne au spectacle . il vous prie de prendre son billet , et ne songe jamais à vous eu rendre le montant; qu'il agit de même lorsqu'on le suit au café, ou que Ton prend avec lui des voitures: j'ai attribué cela à de l'étourderie ; on assure que c'est un calcul de sa part , et que Jolivet cherche à boire, à manger et à s'amuser sans rien dépenser; cependant Jolivet est à son aise , il doit être fort riche un jour, et il se fâche quelquefois pour des misères ; mais je m'aperçois que c'est dans les petites choses que nous faisons connaître le fond de notre caractère : un homme saura se comporter convenablement dans une affaire importante; s'il agissait mal, il sait qu'on le remarquerait; mais il manquera quelquefois de délicatesse dans des choses légères , parce qu'il pense qu'on ne s'en apercevra pas. C'est donc sur les actions les plus futiles en apparence qu'on peut le mieux juger le cœur des hommes.
Malgré ces petits défauts , Jolivet est assez bon enfant; ni beau , ni laid , ni grand , ni petit , la gourmandise est la seule chose par laquelle il se fasse remarquer. On le voit avec plaisir , quoiqu'il n'ait point d'esprit et peu de gaité ; mais il fait tout ce qu'on veut, et dans le monde on aime à rencontrer de ces gens-là.
« Bonjour , messieurs , » dit Jolivet en se frottant les mains et en courant se chauffer. « Ah 1 il fait froid » ce matin... le bois va augmenter... Est-ce que tu
LA FtMME, LE MAIU LT LAMAM. il
» as déjà déjeuné^ Paul? — Oui. Pourquoi ? — Oii ! . . . » pour rien. — Est-ce que tu venais déjeuner avec » moi? — Non... cependant si tu n'avais pas dé- » jeune... j'aurais peut-être pu... — Veux-tu que je ») te fasse apporter quelque chose ? — Ma foi , au fait, »> je le veux bien , parce que je réfléchis que je suis »» très-pressé; j'ai encore cinq courses à faire, et je ') n'aurai pas le temps de rentrer déjeuner chez moi. . . » mais presque rien^ la moindre des choses, une n omelette... »
J'appelle ma bonne, on met sur une table un restant de pâté, une aile de volaille, du froma^j^e à Ja crème , des confitures et du vin. Jolivet se meta table en disant : « En voilà dix fois trop... Je n'ai pas très- » faim ce matin. . . Nous avons si bien dîné hier au Ca- » dran-Bleu î... Dites donc, monsieur Jenneville, » vous rappelez-vous les filets sautés aux truffes?... » — Ah! tu étais du dîner du Cadran -Bleu, toi, » Jolivet? — Certainement, M. Jenneville m'a fait ') l'amitié de m'inviter... Dubois en était aussi. — » Je le sais, je l'ai vu le soir à la Gaîté. — Ah ! vous » étiez à la Gaité, messieurs : qu'est-ce qu'on don- » nait? — Un mélodrame nouveau. — C'est donc ça » que je n'ai pas pu trouver de contre-marque à » acheter.
» — Je comptais d'abord accompagner Dubois à » la Gaîté, » dit Jenneville, « mais un petit billet ') que j'ai reçu a changé mes dispositions. — Un bil- » let doux, je parie! » s'écrie Jolivet en faisant disparaître l'aile de volaille. « — Ma foi, oui, messieurs, » et d'une femme divine ! ... Oh ! celle-là mérite bien
T£ LA FEMMi:, LE MAIU ET l'aMANT.
>) qu'on lui fasse des sacrifices ! . . . D'ailleurs ^ je n'ai » pas encore tout, obtenu d'elle , et vous sentez qu'il » ne faut rien négliger pour réussir. — C'est juste , » dit Jolivet; « il n'y a que lorsqu'elles ont tout fait » pour nous qu'il n'est plus besoin de nous gêner... )> — Et quel genre de femme est-ce? — Du meil- » leur genre!... non-seulement elle est charmante >) de figure, mais encore une taille délicieuse, des » formes ravissantes , de la grâce dans les moindres >♦ mouvemens, et de l'esprit jusqu'au bout des » doigts!... — Oui, » dit Jolivet, « ce que nous au- » très négocians nous appelons de l'esprit avisent V) comptant. . . Ma foi, pendant que je suis en train, je » vais goûter le pâté. »
Le portrait que Jenneville vient de faire m'a rappelé cette dame en capote pensée ; je ne puis m'empêclier de poussvir un léger soupir.
« Est-ce que vous êtes amoureux aussi, Deligny?» me dit Jenneville en souriant. « — Non... mais j'ai » bien manqué le devenir. Hier, au spectacle, j'é- » tais auprès d'une dame bien jolie; elle avait aussi » une tournure assez distinguée... J'aurais voulu » faire sa connaissance. — Il y avait un niari, un » amant ? — Non, elle était seule. — Elle était seule, » et vous n'avez pas pu lui parler! Ah ! mon cher^ » je ne vous reconnais plus! Oui diable vous gênait » donc? — Cette dame n'a répondu que par mono- » syllabes à ce que je lui ai dit. . j'ai bien vu qu'elle » ne se souciait pas de causer. — Bath... ruse que » tout cela; c'est pour mieux attraper son monde; V, une femme qui va seule au spectacle, c'est (ou-
» jours pour se faire reconduire. — Certainement , » dit Jolivet en se coupant du pâté, « c'est pour se faire » reconduire. — Et moi, je crois qu'on l'attendait )) à la porte, et je m'en serais assuré sans ce maudit » Dubois , qui m'a retenu et m'a fait perdre de vue » ma jolie dame. — Allons, consolez-vous, mon » cher, vous en trouverez beaucoup comme cela. » Mais si vous pouviez voir ma nouvelle passion, je » gage que vous en deviendriez amoureux... Aussi je » ne vous la ferai pas connaître. .. de quelque temps, » du moins; d'ailleurs, ce n'est point de ces femmes » que l'on mène avec ses &mis. — Oli î diable! — » Il y a même beaucoup de ménagemens à garder ! . . . » la veuve d'un général!... qui reçoit chez elle la » meilleure société de Paris!...
» — C'est une femme riche? )> dit Jolivet en attaquant de nouveau le pâté. « — Riche, sans doute... elle » devrait l'être davantage, mais elle a essuyé des » pertes : dans ce moment elle soutient un procès M considérable pour une terre en Normandie. — Il » faut toujours tâcher d'avoir pour maîtresse une » femme riche, » dit Jolivet, « c'est plus agréable... » on dîne chez elle... Il est bon le pâté , il est très- » bon ! . . . — C'est une femme qui reçoit des gens en » crédit, des gens en place... Oh! si elle voulait, si » elle était intrigante, elle n'aurait qu'un mot à dire » pour faire obtenir des emplois à ceux qu'elle pro- >) tégerait... elle m'a déjà laissé entrevoir le désir » qu'elle aurait de m'étre agréable... mais, moi, je » ne veux pas de place, ça me générait, ça m'en- *) nuierait!... — Dites donc, Jenneville, j'en veux
iA lA FKMMK, LK MAIU ET h AMANT.
» bien une, moi, » dit Joli vet; (» je lais le comniei •, » l'escompte; mais si je trouvais une bonne pi;» . » bien payée, ça m'irait parinitement. »
Jennevilie ne répond pas à Jolivet, «ju'il n'a us eu l'air d'écouter. Dans ce n)oment j'entends chuter dans mon antichambre; on ouvre brusqueniut la porte du salon, et Dubois paraît an milieu « nous.
« Eh 1 les voilà, ces chers amis!... Héunion chr-
» mante; il ne manquait que moi J'étais sur cje
» je trouverais Jolivet man^>eant. Bonjour, Jenn- » ville. Khbien! mon petit Deli(}ny... connnent < » s'est-il passé avec la petite?... conte-moi donc ç*
» — Comment! il est question d'une petite, t » Deli^ny ne nous en a rien dit! » s'écrie Jennevill. « Ah ! c'est Tort mal î . . .
» — C'est très-mal, » reprend Jolivet en acbt vant le pâté. « — Messieurs, » dis-je, « si je ne vous î » rien conté , c'est que vraiment cela n'en valait ps » la peine. Deux grisettes que nous trouvons a » spectacle, que Dubois veut absolument reconduire » il m'en met une sur les bras , et s'éloigne avec l'an » tre. Moi, je mène cette demoiselle jusqu'à sa porte » où je lui souhaite le bonsoir : voilà toute l'histoire
» — Bath! vraiment! « dit Dubois, « ça s'est ter » miné comme ça!.. Oh! moi, c'est différent. Dia » ble!... je suis i^enu , f ai vu , fai vaincu^ comm< » Pompée I . . . Est-ce César ou Pompée qui a dit cela. )i C'est égal , n'importe lequel ! . . . encore une fleur » à ajouter à ma couronne! — Si tu appelles cela unt » fleur , tu n'es pas difficile. — Mon cher , je t'as-
LA FEMME, LE MARI ET L AMAiNT. iO
H sure qu'elle est beaucoup mieux que tu ne crois. .. » On a des beautés cachées aux profanes!... Et elle » est d'une gaîté!... Ah! Dieu! avons-nous ri!...
» — Et la petite que vous avez ramenée chez elle » n'était donc pas jolie ? » médit Jenneville. « — Paro donnez-moi^ elle était gentille... mais je n'en suit» » pas amoureux, et ma foi...
» — Tu as bien raison, » dit Jolivet en passant au fromage à la crème, « avec toutes ces petites grin settes, c'est sans cesse de l'argent à dépenser.
» — Oh! voilà bien mon ladre! » s'écrie Dubois; u je suis sûr que lorsque ce gaillard-là va dmer chez » le traiteur avec sa maîtresse, il lui fait payer la » moitié delà carte; bien heureuse encore si elle ne » paie pas pour lui!... — Ah ! Dubois... — Oh! tu » es un crasseux, c'est connu... Messieurs, je vais ») vous conter un trait de Jolivet : dernièrement il » revenait, avec une dame, du faubourg Saint-An- » toine; la pluie survint, cette dame ne veut pas se » faire mouiller , Jolivet la fait monter dans un Om- » nibus ; mais au lieu d'y monter avec elle, il se pré- » cipitedans une Da/ne-B!anche, afin de ne pas être » obligé de payer les cinq sous pour elle ! — Messieurs, » le fait n'est pas exact, je suis monté dans une autre » voiture parce qu'il n'y avait plus de place dans celle » oii j'avais fait monter la personne qui était avec » moi. — Il y en avait encore, » s'écrie Dubois, « je » le sais de la dame elle-même qui me l'a conté, » en ajoutant qu'elle se promettait bien de ne plus /) aller promener avec toi. — Eh bien ! tant mieux! » qu'elle n'y vienne plus ! je ne la regretterai pas ;
» elle avait toujours soif, cette temaie-là !... il fal- » lait toujours la mener au caTél... Je ne connais » rien qui ait plus mauvais genre que cela.
» — Ah çà! mes enfans, » dit Dubois , « comme » il ne faut pas que les plaisirs fassent oublier les » affaires... surtout quand les fonds sont bas , je » vais tâcher de placer une partie de sucre et de » café chez quelque demi-gros de la rue de la Yer- » rerie... j'irai ensuite laver la tête à un coquin à » qui j'ai fait vendre trois livres de vanille dans la- » quelle il avait coulé de Thuile pour la faire peser » davantage... mais à cinq heures je suis libre , dî- » nons-nous ensemble.^
» — Volontiers, » dit Jenneville, u je n'ai affaire » qu'à huit heures ce soir. — Es-tu des nôtres, Jo- » livet? — Mais... je ne sais pas trop si je pourrai... » et puis , messieurs , quand on dine avec vous on » fait toujours des dépenses folles!. . vous n'êtes pas » raisonnables. — Oh ! nous serons très-sages au- » jourd'liui — cent sous par tête , cane passera pas » cela... — Peste! c'est encore bien assez... c'est que >» j'ai peur de n'avoir pas faim. — Il est certain que n si tu continues de manger connue lu le fais depuis » deux heures... »
En effet, tout en disant qu'il ne veut manger qu'un morceau, Jolivet a fait disparaître volaille, pâté, crème, et dans ce moment il achève le pot de confitures.
« Ma foi, j'ai mangé... sans y penser , » dit Jolivet, « votre société m'a donné de Tappétit; moi , » d'abord, je mange bien plus <mi société... chez
» moi je n'ai jamais failli... Eh bien ! à quelle heure » dineiez-vous?... — A cinq heures et demie ^ le » rendez-vous au passage des Panoramas... nousdî- » nerons cliez Chanjpeau. — C'est bien, j'irai... ers » confitures me tiennent au gosier... Deligny, est-ce » que tu n'aurais pas quelque chose pour me faire » couler ça? — Veux-tu un petit verre de kirsch ? — » Ah! oui!,., du kirsch!... ça fait digérer...
» — Oh! le gourmand! » s'écrie Dubois; « il » lui faut le petit verre... Donne-m'en un aussi , » Paul; à la bonne heure, moi, j'ai besoin de toni- » ques; il faut à l'homme sensible et volage des cô- » telettes de mouton et des petits verres ; sans ça, » enfoncé!... Adieu, jeunes amis; je vais faire la » cassonnade et le café martinique. A cinq heures et » demie, au Panorama; je vous montrerai, dans un » magasin de modes , deux vestales dont j'ai éteint » le feu sacré ! »
Dubois sort. Jolivet se décide enfin à quitter la table; il regarde sa montre, et s'écrie : « Ah! mon » Dieu! midi passé... moi qui avais rendez-vous à » onze heures... Monsieur Jenneville^ il m'a semblé » que j'avais vu votre cabriolet en bas? — Oui, il » m'attend. — De quel côté allez-vous? — Au fau- » bourg Saint-Germain. — Justement, j'ai affaire » rue de Seine... si vous pouviez me mettre là ? — » Volontiers... partons. A tantôt, Deligny. — Oui, )) messieurs, à tantôt. »
Ils sont partis, et moi, après avoir écrit à mon père, je sors aussi , en pensant à ce M. Blagnard , dont Jenneville m'a parlé, et qui a fait fortune en
deux ans, tandis que moi, en six, je me suis aux <leux tiers ruiné. Cependant ce Blagnard n'économise pas , il affiche un grand luxe , il ne se refuse rien. Il y a vraiment des gens adroits en affaires! mais il y a aussi bien des fripons qui mériteraient la corde , et qui font figure dans le monde. Je n'envie pas cette adresse qui consiste à baser ses calculs sur la ruine d'autrui , à étaler un grand faste pour faire des dupes , à s'enrichir aux dépens de vingt familles que l'on met dans la misère.. . Cette manière de faire fortune est pourtant très-commune.
Diable ! . . . je fais ce matin des réflexions bien sérieuses! Mais quand on a déjà été dupe des intrigans, on n'est pas content ; et quand on n'est pas content, on n'est pas toujours philosophe.