‹ La femme, le mari et l'amant (volume 3)Chapitre 7 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

RÉFLEXlOlVb'. CONFIDENCE. — RUPTURE.

Ma partie d'Opëra avec Ninie m'a fait faire d'assez sérieuses réflexions. Je me dis d'abord qu'un homme qui a de l'éducation, du savoir-vivre, qui tient un certain rang dans le monde, ne devrait jamais s'exposer à rougir du choix de ses connaissances. Cependant je veux bien admettre que l'amour. . . ou ces caprices qui lui ressemblent, fassent faire des foHes ; dans ce cas on n'est jamais gauche et embarrassé, car lorsqu'on est amoureux , l'objet de nos feux nous semble valoir tous les autres; et certainement, si j'avais été bien amoureux de Ninie , je me serais fort peu inquiété qu*'elle sentit l'ail ou qu'elle parlât trop haut. Mais quand nous n'avons pas pour excuse ce sentiment impérieux , qui a fait faire tant de sottises au genre humain , je sens qu'on n'est pas excusable de se lier avec des personnes dont le ton, l'éducation,

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les manières, n'ont aucun rapport avec les nôtres; c'est cependant ce que nous faisons souvent, et ce dont nous nous repentons après.

Le résultat de ces réflexions n'est pas favorable à ma petite frangère. Je vais chez elle plus rarement , j'aurais bien envie de n'y plus aller du tout... Mais avec toutes les femmes il y a de ces égards auxquels on ne doit jamais manquer. Je pense que la petite ouvrière y a autant de droits que la grande dame; car les larmes sont aussi amères dans la mansarde que dans un boudoir; souvent même elles y sont plus sincères.

Ah ! si j'avais pu me lier avec cette jolie femme. . . La capote pensée me revient toujours à l'esprit... Que de grâces , de charmes , quelle tournure séduisante!... Certainement c'est une femme comme il faut, je le gagerais... la vieille dame qui l'accompagnait à l'Opéra avait un air fort respectable... Si je l'ai vue seule à la Gaîté^ c'est qu'on l'attendait à la porte, j'en suis certain. Sans ce maudit Dubois, j'en saurais davantage... Le hasard qui m'a placé deux fois près d'elle ne me procurera peut-être plus ce bonheur ! . . .

Je suis tiré de mes réflexions par l'arrivée de Jenneville; la joie brille dans ses yeux; tout, dans sa personne, annonce l'homme qui vient d'obtenir un triomphe flatteur. Les succès se lisent sur la physionomie d'un séducteur comme sur celle d'un poète.

« Eh! mon cher Deligny... je suis enchanté de » vous rencontrer,») nie dit Jenneville en courant à

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moi. « Il me semble qu'il y a un siècle queje ne vous » ai vu... Cmq jours au nioins, et depuis ce temps si » vous saviez combien je suis heureux!...

» ■ — Je vois que vous avez l'air fort satisfait... » Que vous est-il donc arrivé?... — Mon ami, j'ai » triomphé^ j'ai vaincu^ elle est à moi... cette Her- » minie, cette femme adorable... — Ah! la veuve » d'un général... — Oui^ la femme la plus belle, la » plusspirituelleque vous ayezjamais vue... Eh bien! » j'ai vaincu sa résistance... ses craintes, ses refus j » enfin je suisle plus heureux des hommes!... »

Je ne sais pourquoi la confidence que vient de me faire Jenneville ne me paraît pas proportionnée au ravissement qu'il laisse éclater, et je ne puis m'empècherde sourire en lui répondant : « Mais mon cher » Jenneville, il me semble que vous deviez vous at- » tendre à ce qui est arrivé... IN'êtes-vouspas habitué » à de tels triomphes ?

» — De tels triomphes! Oh! mon ami, on voit » bien que vous ne connaissez pas madame de Ré- » monde, *c'est le nom d'Herminie; vous pensez que » c'est une femme comme mille autres, à laquelle on » fait la cour, et qui ne résiste que pour mienx nous » captiver; il n'en est pas ainsi : Herminie est une » femme à part; une femme dont le cœur est brûlant, » mais qui sait .surmonter les faiblesses de son sexe, » et commander à ses sentimens. Pour triompher » d'elle, il fallait lui inspirer un amour bien vio- » lent... un amour qui pût l'emporter sur la fierté » de son caractère. . . J'avais beaucoup de rivaux. . . et » quand vous verrez Herminie, vous conviendrez

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» que j'avais raison de trembler qu'on m'enlevât un » tel trésor. — Mon cher Jenneville, je vois que vous )) êtes bien amoureux. — Oui ^ je l'avoue!... J'ai » connu beaucoup de belles, mais aucune ne m'avait » encore inspiré une passion aussi vive, aussi sin- » cère... Ordinairement avec mes désirs satisfaits je » voyais s'éteindre mon ardeur, cette fois c'est tout » le contraire... Plus je vois Herminie, plus j'ensuis » épris! D'honneur, cette femme-là ferait de moi » tout ce qu'elle voudrait!... Mais vous la verrez, » Deligny, je veux que vousla voyiez...

» — Vous ne me faites donc plus l'honneur de me » craindre, ou vous avez plus de confiance en mon » amitié? — C'est ce dernier motif, mon ami, d'ail- )) leurs, je croirais outrager Herminie en la mettant » au rang de ces femmes qui ne peuvent voir un joli » garçon sans en devenir amoureuses. J'ai eu trop » de peine à vaincre sa résistance, pour ne pas penser » qu'elle me sera fidèle. »

Je pourrais répondre à Jenneville que pour avoir été long-temps avant de plaire à une femme, il ne s'ensuit pas de là qu'on lui plaira long-temps; mais je me tais , car il y a de ces choses qu'on ne doit pas dire, même à ses amis.

« Madame de Rémonde reçoit demain, » reprend Jenneville, « je veux vous présentera elle... nous » dînerons ensemble... Je viendrai vous prendre; » puis, le soir, je vous conduiraichezmon Herminie... » Voilà qui est convenu, adieu... Je cours cliez mon » bijoutier , je lui fais faire une bague dans laquelle )> elle mettra de mes cheveux... elle m'a aussi pro-

» mis des siens... Mon ami, c'est charmant de s'a- » dorer, je a'avais jamais éprouvé cela... »

Jenneville s'éloigne en chantant, il a l'air bien amoureux , mais il ne se souvient pas qu'il l'aété cent fois comme cela, et que cela devait toujours durer éternellement. Cependant je sens qu'il est agréable de se voir préféré par une femme aimable, jclie, spirituelle, dont la conquête nous fait honneur, et avec laquelle on ne craint pas de se placer à l'amphithéâtre de l'Opéra ou ailleurs.

En ce moment on m'apporte une lettre; je ne reconnais pas l'écriture, et l'adresse est à peine lisible... Ouvrons... Ahl mon Dieu, quels caractères et quelle orthographe I Comment déchiffrer cela ? heureusement il n'y en a pas long.

« Monsieu , sai indigne de ne plu venire ; si vous » ne même plus, i faut me le dir; je vous atan ojour- » d'hui pour sa voire à quoi m'en tenire. Ninie. »

Voilà un billet qui ne sent ni sa Sévigné, ni son Héloïse; Ninie n'est pas romantique dans son style, ni classique dans son orthographe ; elle parle encore mieux qu'elle n'écrit. Au fait j'ai des torts avec cette petite, depuis sept jours je ne suis point allé la voir, j'aurais dû lui dire franchement que je ne voulais plus être son amant, et que je la laissais libre de son choix, nous nous serions quittés bons amis, car je ne crois point que Ninie ait jamais été fort amoureuse de moi. Cependant ce billet m'étonne de sa part, elle est d'un caractère trop tranquille pour écrire une telle épître sans y avoir été poussée; elle aura

revu Charlotte . Mais il faut en finir^ allons rue Aubry-le-Boucher.

J'arrive chez ma petite frangèrej au moment de l^rapper à sa porte^ j'entends parler avec feu... je reconnais la voix de Charlotte ; comme la pièce est petite, il est difficile de ne pas entendre.

« Tu n'es qu'une bête, Ninie, tu ne sais pas te » conduire avec les hommes. Voilà ton Paul qui te » fait des traits , et au Heure àe. te revenger, tu restes » dans ta chambre à travailler : c'est comme ça qu'on » gâte les hommes... Tu vois bien que malgré la » lettre que je t'ai fait lui écrire , il ne vient pas... » Il s'amuse avec quelque femme, pendant que tu » pleurniches. Tu n'as pas pour deux liards de fierté » dans le cœur ! »

Ninie gardait le silence; je frappe, on m'ouvre. Mademoiselle Charlotte prend un air doucereux, Ninie est embarrassée et chiffonne ses franges sans me regarder. Je lui avais défendu de revoir Charlotte, et elle est fâchée que je l'aie trouvée chez elle. Mais quand on ne s'occupe plus des gens, n'est-ce pas les laisser maîtres de ne point tenir compte de nos avis ?

Je prends une chaise et je m'assieds ; j'attends, pour m'expliquer avec Ninie, que mademoiselle Charlotte soit partie.

Ninie dit enfin en hésitant : « Charlotte est venue. . . » pour me tenir un peu compagnie... car à présent » que je suis presque toujours seule... je m'ennuie.

» — Oui, » dit Charlotte, « je tâchais de la con- » soler; et certainement, quoiqu'on ait Fair de mal

» penser de moi, je ne lui donne pas de mauvais » conseils... N'est-ce pas, Ninie , que je ne t'ai ja- » mais induite à mal faire?... »

Ninie ne répondait rien. « Mon Dieu! made- » moiselle , » dis-je à Charlotte , u Ninie peut rece- » voir qui bon lui semble ! . . . et je ne vois pas pour- » quoi vous prenez la peine de justifier vos intentions. » — Ah 1 c'est que je sais très-bien que vous aviez 3» défendu à Ninie de me revoir. Il me semble cepen- » dant que ma connaissance ne pouvait pas la com- » promettre. — Je ne lui ai rien défendu. — Par- » donnez-moi, vous le lui avez défendu. . . elle me l'a » dit devant madame Mattoux, à qui je me plaignais » de ce qu'elle ne venait plus me voir... Je vous le » ferai dire par la voisine et madame Lebœuf, et... » — Pour Dieu ! mademoiselle Charlotte , ne me » mêlez point dans vos cancans. . . dans vos propos ! . . . » — Je ne fais pas de cancans, monsieur. Voulez-vous » que j'appelie madame Mattoux.^... — Non made- » moiselle, n'appelez personne. Au reste, j'ai pu dire » à Ninie ce qui m'a plu ; que cela vous déplaise ou » non , cela m'est fort indifférent. Ce n'est pas pour » causer avec vous que je suis venu ici. »

Charlotte ne répond rien; elle se mord les lèvres. Moi , j'ai une secrète envie de rire de la mine qu'elle fait; mais je me contiens parce que je ne veux pas la mettre en fureur. Ninie ne souffle pas mot; elle a peur de moi et de Charlotte.

Au bout d'un moment, Charlotte me dit : « Mon- » sieur, y a-t-il long-temps que vous avez vu votre » ami, M. Dubois? — Oui, mademoiselle, il y a

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» plusieurs jours. — Quand vous le verrez je vous )) prie de lui dire que je le regarde comme un polis- » son ; on ne se conduit pas avec ime femme de la )) manière dont il a fait à mon égard. Je ne sais pas » en vérité pour qui il me prend I . .. me faire droguer » trois soirs de suite devant la fontaine des Innocens, » ça passe la permission ! Il devait me mener prendre » du hischoff; au Heure de cela j'ai pris un coup » d'air, que j'en ai encore le torticolis. Ce n'est pas )) que je me fiche bien de lui, certainement!... Il » n'est déjà pas si beau ! . . . mais je tiens aux procédés. » D' ailleurse y s'il ne veut plus me voir, je vous prie ?» de lui dire de me renvoyer ma brosse à dents qu'il » m'a emportée. S'il avait été honnête, je ne la lui » aurais pas redemandée j mais avec un homme si » peu délicat, on ne doit pas faire la généreuse, et » je ne vois pas pourquoi je lui ferais cadeau d'une » brosse à dents. — Je lui dirai cela quand je le » verrai, mademoiselle. — Je vous serai obhgée, » monsieur. Adieu, Ninie, amuse-toi bien, et ne sois » plus si béte. »

Charlotte est partie. Je me rapproche de Ninie, qui a pris un air piqué , et je lui dis gaîment : « Ma » chère amie, je conviens que j'ai eu des torts envers » vous. — Ah ben ! puisque vous en convenez^ c'est » fini, je ne vous en veux plus... C'est Charlotte qui » m'a engagée à vous écrire... je ne l'aurais pas osé » de moi-même. — Je m'en doute bien; mais écou- )) tez-moi. Je ne reviens pas auprès de vous pour » vous jurer que je vous aime encore. . . ce serait vous » tromper. — Comment, monsieur! vous ne m'aimez

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» plus, et VOUS me le dites comme ça !... — Il me » semble que pour dire la vérité, il est inutile de » prendre des détours... — Par exemple! c'est bien » honnête de dire aux gens qu'on ne les aime plusl » — Pensez -vous qu'il vaille mieux le leur faire » croire quand cela n'est pas?... Tenez, Ninie, j'ai » pour vous beaucoup d'amitié , parce que vraiment » vous êtes une bonne fille; vous avez des qualités: )) vous êtes douce, peu coquette, laborieuse... — » Eh bien! monsieur, puisque vous convenez que » je suis tout cela , pourquoi donc que vous ne m'ai- » niez pas?... — Je vous dis que j'ai beaucoup d'amitié » pour vous ; mais, gentille comme vous l'êtes , vous » méritez de trouver quelqu'un qui vous aime en- » tièrement et qui vous rende heureuse... — J'étais » heureuse avec vous quand vous étiez aimable et » que vous me meniez promener... Je ne vous par- » lais plus d'Adolphe; je ne voyais plus Charlotte... » je faisais tout ce que vous vouliez enfin. — Vous » voyez bien que je suis un ingrat, puisque tout cela » ne suffit pas pour me fixer. Tenez, Ninie , soyons » toujours bons amis , mais ne soyons plus amans. » — Yoilà la première fois qu'on me propose une » chose pareille!... — Jeune et jolie, vous trouverez » mille amans plus aimables... vous m'aurez bientôt » oubhéî... — Vous croyez que tout le monde est » volage comme vous!... Charlotte a bien raison de » dire que tous les hommes ensemble ne valent pas » une pomme d'api! elle les connaît mieux que moi. » Si je l'avais écoutée... je vous aurais quitté la pre- » rnière. — Ninie, je vous le répète, Charlotte donne X) de fort mauvais conseils. Si vous l'aviez écoutée,

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» VOUS m'auriez déjà été infidèle ; qu'en serait-il » résulté? que je vous aurais méprisée... tandis que ») je me souviendrai toujours de vous avec plaisir, et » que, pour gage de notre amitié future, je vous prie » d'accepter ce léger présent. »

En disant cela je tire de ma poche un ruban noir , auquel est pendu une petite montre d'or. Je passe le ruban autour du cou de Ninie, qui voudrait conserver son air fâché, mais sourit à demi, tout en disant : « Est-ce qu'on fait des cadeaux aux gens pour qui » l'on n'a plus d'amour? — Pourquoi pas, Ninie?»

Je l'embrasse tendrement après avoir attaché le ruban , et elle reprend : « Est-ce qu'on embrasse les » gens pour qui on n'a plus d'amour ? — Cela n'em - » pêche pas d'y trouver du plaisir. »

Ninie me laisse l'embrasser encore, tout en marmottant de temps à autre : « Est-ce qu'on fait de » ces choses-là aux gens pour qui l'on n'a plus d'a- » mour ? »

Enfin j'ai fait comprendre à Ninie que nous pouvions rester très-bons amis j elle me fait promettre que j'irai encore la voir quelquefois , et nous nous quittons tous deux fort contens l'un de l'autre. Une telle rupture n'est-elle pas préférable aux reproches, aux pleurs j aux injures que souvent on s'adresse en pareil cas? ne devrait-on pas toujours conserver de l'amitié pour ceux à qui l'on a dû des instans de bon^ heur ? Mais dans le monde, c'est à qui ne conviendra pas de ses fautes; souvent on se garde avec ennui parce qu'on se croit fidèle, et pourtant il ne s'agirait que de s'entendre!

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