CHAPITRE VIII
MADAME DE IlÉMONDE ET SA SOCIÉTÉ.
C'est donc ce soir que je vais chez cette dame si vantée par'Jenneville! . . . Mais il est amoureux d'elle, et je trouverai sans doute beaucoup d'exagération dans le portrait qu'il m'a fait de son Herminie. Il faut se défier des éloges d'un amant ; il en est de cela comme des concerts d'amateurs, du petit vin du cru , de la fortune du pot , et des pièces reçues à l'unanimité.
J'ai rendez-vous avec Jenneville au Palais- Royal devant la Rotonde. Au moment où je vais sortir je vois arriver Jolivet, je ne l'avais pas revu depuis le jour où nous avons diné chez Champeaux.
« Bonjour, mon ami ; il me paraît que tu sors? » — Oui, j'allais au Palais-Royal, où je doisretrou- » ver Jenneville... — Est-ce que vous dînez ensem- » ble? — Probablement. — Ahl... ma foi , je ne sais
» pas trop où je dînerai aujourd'hui, moi... J'avais » presque F intention de dîner avec toi. — Tu vois » que cela ne se peut pas... Viens-tu de mon côté? » — Oui y je vais te conduire jusque-là. »
Je ne me gêne pas avec Jolivet, je descends avec lui. Je vois sur sa figure qu'il est contrarié : il calcule qu'aujourd'hui il faudra qu'il se paie à dîner.
« A propos,)) me dit-il en marchant à côté de moi,
« y a-t-il long-temps que tu as vu Dubois? — Mais
» oui, et cela m'étonne... Je passerai chez lui savoir
» s'il est malade. — Oh ! il n'est pas malade , car j'ai
» été chez lui plusieurs fois, et on m'a toujours dit
» qu'il était sorti. Sais-tu son aventure du Colysée?
>^ — Du Colysée ! . . . Non , je ne sais rien ; qu'est-ce
» que c'est? — Il y a eu dimanche quinze jours, je
» rencontre Dubois le soir sur les boulevarts. Il me
» dit: Je vais faire un tour au Colysée, viens-y avec
» moi. Je ne m'en souciais guère... Je ne suis pas
» grand amateur de ces bals-là ; enfin je me laisse
» entraîner. Arrivé dans le bal, Dubois commence
» à rire, à causer avec les demoiselles de là... Il les
» connaissait presque toutes. Il danse, il valse, il
» fait le diable... On l'entendait par-dessus tout le
» monde, il parle plus fort que la grosse caisse.
» Bientôt il me dit : w Prenons du punch. » Je ne m'en
» souciais pas, mais il veut absolument m'en payer;
» alors je cède. Nous nous plaçons à une table; à
» peine avions-nous bu un verre de punch qu'on
» donne le signal de la contre-danse , Dubois se lève
» et me quitte en me disant : « Je vais danser, je te
» retrouverai là. )> Il court à une grosse dondon qui
iûA LA FEMME, LE MARI ET L AMANT.
» était près de nous et l'engage , elle lui dit : Mon- » sieur, c'est que je suis déjà invitée. — Vous voyez » bien qu'on ne vient pas vous chercher , lui dit » Dubois, et la contre-danse commence; on vous a » oubliée , et ce serait un meurtre si vous ne dansiez » pas... Venez, mademoiselle, d'ailleurs je vous ré- ') ponds de tout; si celui qui vous avait invitée se » fâche, il trouvera à qui parler. La grosse dondon, » qui craignait de ne pas danser, se laisse aller et » suit Dubois. Moi , de ma table je les voyais danser , » tout en entretenant la flamme de notre punch. » Mais au moment du balancez , voilà un monsieur » à moustaches et décoré, qui va se placer devant » Dubois, en lui disant : Monsieur, j'avais invité » mademoiselle , vous ne pouvez pas danser avec » elle. Dubois continue de balancer en s' écriant : » Vous voyez bien que si. — Mademoiselle, vous dan- » serez avec moi, s'écrie le militaire. Mais Dubois » entraîne la grosse dondon et lui fait faire la queue » du chat, en lui disant : ((Trémoussez~vous,amusez- » vous, belle.» Le militaire, qui ne veut pas absolu- » ment que la belle se trémousse avec un autre, » court après elle, et veut lui prendre le bras; Du- » bois, qui danse toujours , marche sur les pieds du » militaire. Aussitôt celui-ci lève la main pour lui » donner un soufflet, mais Dubois s'esquive, et c'est » la grosse dondon qui reçoit le soufflet. Cet événe- » ment met tout le monde en l'air. La danse cesse, » on entoure nos deux champions. La grosse don- » don pleure, Dubois crie, le militaire jure qu'il lui » donnera un coup d'épée en réparation du soufflet
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» que la jeune fille a reçu. L'adjudant arrive , il » veut rétablir la paix^ mais déjà Dubois n'est plus » là, et son adversaire perce la foule et parvient à » sortir aussi. Nous pensons qu'ils sont allés se bat- » tre ou se donner rendez-vous pour cela. Au bout » d'un quart d'heure le militaire revient furieux, il » n'a pas retrouvé Dubois, et l'a attendu en vain à » la porte. On a fini par rire de cette aventure, » excepté la grosse dondon, qui se tâtait la joue en » disant : Ce monsieur m'avait cependant répondu » de tout. Bref le militaire a juré de pourfendre » Dubois quand il le rencontrerait, et moi j'ai été » obligé de payer le demi-bol de punch ; mais il » faudra que Dubois me le rembourse, parce que » c'est lui qui m'avait invité. »
Ce que Jolivet vient de me conter ne m'étonne nullement, ce n'est pas la première aventure de ce genre qui arrive à Dubois. Nous voici dans le jardin du Palais-Royal, Jolivet tourne et retourne autour de moi en murmurant : « Est-ce un pique-nique » que vous faites?... — Sans doute. — Ah! oui... » mais vous allez trop grandement, messieurs , vous )) dépensez des douze, des quinze francs par tête ! . . . » moi, je donnerai volontiers un petit écu , si on » veut me tenir quitte pour cela. »
Je commence à me lasser de payer pour Jolivet , et comme il voit que sa proposition ne me tente pas, il se décide enfin à me quitter en s'écriant : « Par- >^ bleu, je suis dans le quartier de ma tante... je n'y » pensais pas ! je vais aller lui dire un petit bonr » jour... Il n'est pas cinq heures et demie... j'arri-
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» verai à temps. Adieu, Deligny. Si tu vois Dubois, )) dis-lui donc qu'il me doit cinquante sous de » punch. »
Il s'éloigne en courant. Voilà bien les gens intéressés; ils ne se souviennent jamais de leurs dettes -, mais ils n'oublient pas un sou qu'on leur doit.
Ah! j'aperçois Jenne ville... mais il est avec un monsieur... c'est Blagnard. Cela me contrarie; j'aurais préféré n'être qu'avec Jenneville.
Ces messieurs viennent à moi les bras ouverts : « Mon cher ami, » me dit Jenneville, « vous allez » m'en vouloir ; j'avais oublié qu'aujourd'hui Bla- )» gnard m'avait invité à dîner avec lui; mais il ré- » pare ma faute en vous priant de vouloir bien ac- » cepter son invitation , et j'espère que vous ne la » refuserez pas. »
Monsieur Blagnard m'adresse mille choses obligeantes pour m'assurer du plaisir que je lui ferai en acceptant; iln'y a pas moyen de refuser. Cet hommelà aime terriblement à faire l'amphitryon. Est-ce vanité? est-ce calcul ?
C'est chez Beauvilliers que M. Blagnard nous traite. Un petit salon était retenu pour nous. Nous y sommes bientôt rejoints par deux messieurs fort élégans. On nous sert. Nous ne sommes que cinq , le dîner suffirait à quinze personnes. Quelle somptuosité I quelle profusion ! quel raffinement dans le choix des mets! et M. Blagnard nous demande encore pardon de nous traiter sans façon. Cela m'a l'air 4' une mauvaise plaisanterie.
Pendant le dîner, on parle d'alïaires et de plaisirs^
du cours de la rente et de la pièce nouvelle , de la situation de TEurope et du dernier calembour diOdrj. M. Blagnard tranche surtout avec une grande assurance 3 ses raisonnemens sont souvent erronés , mais il parle comme un homme qui est persuadé que lorsqu'on a ses poches pleines d'or, on en sait plus que tous les autres. Il y a beaucoup de gens persuadés de cela.
Jenneville grille d'être près de son Herminie, moi, je ne m'amuse pas beaucoup en écoutant M. Blagnard; nous nous hâtons de prendre le café , et nous quittons notre donneur de diners pour aller chez madame de Rémonde.
C'est rue Le Pelletier que demeure cette dame, dans une fort belle maison, dont la cour est éclairée par le gaz. « Mon ami, » dis-je à Jenneville en montant avec lui un escalier ciré comme mon salon, u dans une maison comme celle-ci on ne vient ja- » mais avant neuf heures, .. il n'est que huit heures » et demie. Je vais être de trop, car nous allons trou- » ver madame de Rémonde seule.
» — Non , non , elle a toujours quelques person- » nés à dîner les jours de soirée , ainsi elle ne sera » pas seule... — Alors on est encore à table, je le » gage... — Non , elle nous attend... elle aura fait » presser le diner. »
Nous entrons au second. Un domestique prend nos manteaux, nous demande nos noms, et nous ouvre la porte d'un beau salon , en annonçant : « M. Jenneville, M. Deligny. »
Nous entrons dans le salon ; je ris en voyant qu'il
n'y a encore personne , et que le domestique nous a annonces aux chaises et aux fauteuils.
« Quoi î personne ici ! » dit Jenneville , « on n'est » donc pas sorti de table ? — Je vous l'avais dit , » mon cher , vous savez bien qu^on ne dîne qu'à six » heures et demie maintenant , incessamment on ne » dînera plus du tout... — J'avais cependant promis » à Herminie que je viendrais de bonne heure... — » — Moi , si je n'étais pas avec vous , je sortirais et » j'irais voir le ballet de l'Opéra avant de revenir. »
Jenneville ne me répond pas; il se promène dans le salon, il a de l'humeur. Je devine ce qu'il pense : il trouve mauvais que madame de Rémonde s'amuse à table, lorsqu'elle doit le croire arrivé; mais la porte par où nous sommes entrés s'ouvre. Le domestique annonce : cette fois au moins il ne parlera pas qu'aux meubles A\\ salon.
(( Madame de Saint- Julien, M. Mélino. »
Le monsieur et la dame entrent; je leur fais les honneurs. Je présente un fauteuil à la dame , je salue le monsieur. Il est très-plaisant de faire les honneurs d'une maison oii l'on va soi-même pour la première fois, et dont on ne connaît pas la maîtresse; mais à Paris on voit des choses plus singulières encore.
La dame qui vient d'arriver est assez jolie, mais je crois que ses charmes doivent redouter le grand jour. Ce n'est pas pour elle que Voltaire a fait ce vers :
L'ait u'est pas fait pour toi, lu n'en as pas besoin.
Que ce soit grâce à la toilette ou aux lumières , n importe , il y a de Tëclat dans sa physionomie comme dans son costume. Je m'assieds près d'elle , et nous causons. J'aime beaucoup les dames avec lesquelles on peut tout de suite causer, et qui ne vous répondent pas d'un ton pincé, d'un air serré, par quelques monosyllabes , qu'elles semblent encore n'accorder que par faveur.
Je voudraissavoir si ce petit homme grosetcourt, qui est arrivé en même temps que madame de Saint- Julien^ estavecelle. Depuis qu'il estentré^ M. Mélino n'a pas bougé d'un fauteuil où il s'est jeté ^ et dans lequel il se dandine avec beaucoup de complaisance en jouant avec le cachet de sa montre.
La porte du salon s'ouvre de nouveau : le domestique annonce; des dames toutes fort parées, mais parmi lesquelles j'en vois peu déjeunes et de jolies; des hommes de tout âge remplissent bientôt le salon, oii il ne manque encore que la maîtresse de la maison. On ne semble pas s'occuper de son absence; on se salue, on s'assied, on cause. Déjà deux jeunes gens se sont assis à une table où des cartes attendaient les joueurs. Je ne serais pas étonné que beaucoup de gens passassent ainsi la soirée^ sans s'inquiéter des personnes chez lesquelles ils sont. N'ai-je pas vu souvent dans des cohues, que l'on appelle des réunions, des maîtresses de maison ne pas apercevoir la moitié des personnes qu'elles recevaient, puis dire ensuite à une de leurs amies : « Amenez- » moi donc monsieur un tel, on le dit fort aimable ; » et l'ami répondait : « — Je vous l'ai amené, ma
^^0 LA IrEM^lE, LE MARI ET l'aMANT.
» chère -, il était chez vous à votre dernière soirée. . . » — Bah! vraiment... je ne Tai pas vu... Eh bien! » ramenez-le moi, et tâchez que je le voie. »
Enfin une autre porte , qui fait face à celle par laquelle nous sommes entrés, vient de s'ouvrir pour une nouvelle société qui achève d'encombrer le salon. Une dame est à la tête de cette compagnie -, à l'aisance avec laquelle elle salue chacun , aux amitiés qu'elle prodigue aux dames, aux sourires qu'elle accorde aux hommes, je juge que c'est madame de Rémonde. Je ne me trompe pas, car déjà Jenneville s'approche, et tâche de se faire jour jusqu'à elle.
Cette dame est très-bien , sa taille est élégante et svelte , ses traits fort piquans ; c'est une brune , et ses grands yeux noirs ont un éclat qui semble augmenter encore par l'habileté avec laquelle on les fait jouer; puis une bouche bien garnie, qui sourit tantôt avec tendresse, tantôt avec malice; un nez assez bien fait; oui, madame de Rémonde est jolie... Mais je n'en deviendrai pas amoureux, et il y a vingt minois chiffonnés qui me plairontplus que cette belle dame-là.
Jenneville est parvenu à l'aborder. Il lui parle à demi-voix... Il se plaint sans doute, il me semble qu'on l'écoute à peine. . . On éclate de rire. . . Ce n'est pas témoigner que l'on soit bien touchée de ses reproches... il est fâché... il s'éloigne... On le retient, on lui dit un mot en le regardant d'une certaine façon... Allons, le voilà calmé, lo voilà enchanté !...
LA FEiVlME , 'LE MARI ET L AMANT. iii
Madame de Rémonde connaît son pouvoir sur cet homme-là .
Dans son enchantement Jenneville ne songe plus à moi. Je ne puis cependant me présenter tout seul, et je ne suis pas encore habitué à être dans un salon comme dans le foyer d'un théâtre; attendons que cette dame ait eu le temps de parler à toute sa société. Ah! Jenneville vient à moi , et nous saisissons un moment où son Herminie n'est pas trop entourée :
« Madame, je vous présente monsieur Deligny, » mon meilleur ami , dont je vous ai parlé souvent.
)) — Tous vos amis sont les miens , et monsieur » me fera grand plaisir toutes les fois qu'il voudra )) bien venir chez moi. »
A ce compliment j'ai répondu par un profond salut en marmottant: « Madame... assurément... je suis » charmé... »
Je crois que je n'ai pas fini ma phrase, mais en général on ne finit jamais ces sortes d'échanges de complimens, cela se termine par un salut, et la dame de la maison passe à d'autres personnes.
Maintenant que je suis de la société de madame de Rémonde, voyons comment est composée cette société. A en juger par l'extérieur, tous ces gens-là sont fort riches , ou font de brillantes affaires ; j'étais tout à l'heure près d'un groupe d'hommes, je n'entendais compter que par millions!... Celui-ci venait d'acheter une terre magnifique, cet autre venait de former une entreprise qui rapportait cinquante pour cent aux actionnaires, ce troisième ne
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savait que faire de ses capitaux. Maisje ne sais pourquoi tous ces gens-là me font l'effet de mentir... Il y a dans le ton , dans les manières de ces messieurs quelque chose qui sent les intrigans... Je puis me tromper sur quelques-uns , mais je gagerais pour la moitié.
On joue à Técarté^ et à la bouillotte ; j'aime peu ce dernier jeu ^ oii, à moins de faire Charlemagne , ce qui ne fait jamais plaisir aux perdans ^ on ne peut quitter sa place qu'en y laissant son argent. Trois dames sur le retour se sont placées à la bouillotte , elles disent Je passe comme si elles n'avaient fait que cela toute leur vie. Monsieur Mélino , qui jouait avec ces dames ;, vient de perdre son J^a-tout, on m'offre la place, j'accepte. La cave n'est que de cinq francs, et je me promets bien de n'en risquer qu'une. Au premier tour, une dame m'emprunte un jeton, au second une autre me doit une fiche. Je suis trop galant pour demander ce qu'on me doit... D'ailleurs une de ces dames , qui me prie souvent de mettre au jeu pour elle^ n'a qu'une pièce d'or , et elle assure que cela lui ferait de la peine de changer. Bref, je suis bientôt décavé , et je me lève sans que l'on m'ait rendu mes fiches et mes jetons.
«Vous ne vous recavez pas? » me dit d'un air fort aimable cette dame qui ne veut pas changer. Je la remercie. Je ne suis plus tenté de lui prêter mes fiches. Elle a au moins cinquante ans.
Je tourne autour d'une table d'écarté, il est difficile d'en approcher, il y a foule de parieurs de chaque côté. Le tapis est couvert d'or... Oserais-je placer
LA FEMME j LE MARI ET l'aMANT. i A5
là des pièces de cinq francs?... cependant^ comme j'en aperçois quelques-unes ;, je me permets d'en jeter deux pour un jeune homme dont la figure semble annoncer une veine heureuse. Mais on ne laisse pas ce pauvre jeune homme profiter de ses inspirations, chaque parieur est sur son dos et lui crie d'un ton impératif : « Monsieur, jouez cela... — Non, mon- » sieur, jouez ceci... — Jouez donc cela, monsieur. » — Du milieu. — Non pas, à gauche. — Monsieur, je » vous dis de jouer de là. »
Etourdi par tous ces conseils, qui ressemblent à des ordres, le pauvre jeune homme ne sait plus où il en est; il joue mal , il perd, et il est grondé par ceux qui ont parié, quoique ce soient leurs conseils qui l'aient fait perdre. D'honneur! c'est bien agréable de jouer à l'écarté dans une grande soirée? Quant à moi, je ne prendrai pas les cartes, car parmi messieurs les parieurs, il en est qui vous conseillent ou vous blâment d'un ton si impertinent, que je ne me sentirais pas d'humeur à recevoir patiemment leurs avis; il est plus sage de m'éloigner de cette table, laissons jouer ces messieurs qui ont l'air d'en faire leur état, et cherchons à nous amuser ailleurs, si c'est possible.
Il y a bien dans une autre pièce une table d'écarté, oii je vois des dames : là on joue un jeu plus modéré; mais, au total, il paraît qu'ici le jeu est la grande affaire, l'unique but de la réunion. Point de piano, point de danse, fort peu de conversation; et toutes ces figures ont un air d'importance , de présomption, ou de fatuité. Triste société que celle où l'on ne va
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que pour gagner ou perdre de l'argent ! Je prévois que madame de Rëraonde ne me verra pas souvent.
La maîtresse de la maison vient à moi; elle s'aperçoit que je ne fais rien , elle devine peut-être que je m'ennuie.
« Eh bien ! monsieur , vous ne faites rien ? — Je » viens de jouer, madame. — La fortune vous a-t-elle » été favorable ? — Pas encore. — Je dois beaucoup M de remercîmens à M. Jenneville, qui m'a procuré » le plaisir de vous connaître... — C'est moi^ ma- » dame, qui lui suis très-redevable. . . — Il y a long- » temps que vous connaissez M. Jenneville? — Mais. . . » non... pas très-long-temps... — Du moins je sais » que vous êtes fort' liés tous deux; il a infiniment » d'amitié pour vous. Il méfait le plaisir de venir » assez souvent me voir. . . j'espère que vous voudrez » bien l'accompagner... — Madame... je... — J'ai » ordinairement quelques amis à dîner deux fois la » semaine, mes jours de réunion; il faut, monsieur, » que vous me promettiez d'en augmenter le nom- » bre. — Vous êtes trop bonne, madame. — Vous » voyez qu'ici c'est sans façon. . . chez moi chacun fait » ce qu'il veut... je déteste que l'on se gêne... Aussi » je laisse à mes amis liberté entière. . .
» — Un rentrant à la boni Hotte!» criela vieille dame qui n'aime pas à changer , et madame de Rémonde me pousse vers la table en me disant : « Monsieur » Deligny, c'est à vous de rentrer. — Non, j'y ai » déjà joué. — Il faut un rentrant... mettez- vous „ là... — Mais je préférais.... — Mettez-vous là; je
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» suis sure que la place est délicieuse, vous allez » gagner. »
Il n'y a pas moyen de s'en défendre, il faut que je me remette à la bouillotte avec ces vieilles femmes, qui trichent et ne me rendent pas mes jetons. Madame de Rémonde a une singulière manière de laisser à ses connaissances une liberté entière... mais elle m'a accablé de politesses , il faut bien que je m'en rende digne en perdant mon argent de bonne grâce.
Cette fois du moins j'ai près de moi madame de Saint- Julien; elle est fort aimable. Tout en jouant^ nous causons , nous rions un peu : je crois que nous sommes les seuls de la société qui ayons ri. Aussi cela paraît déplaire aux trois dames sur le retour, dont nous faisons la partie. Celle qui ne veut pas changer me dit plusieurs fois : « Monsieur, faites »j attention, vous n'êtes pas à votre jeu. » Il me semble que j'y suis assez, puisque je perds mon argent. Apparemment qu'il n'est pas permis de perdre et de rire.
Je suis encore décavé, et je quitte la place; mais je m'assieds près de madame de Saint-Julien , ne fût-ce que pour faire enrager ces vieilles joueuses qui m'ont gagné mon argent. Nous continuons de causer, de rire. Je ne sais ce que c'est que cette dame, mais elle est fort gaie, fort aimable, et c'est une bonne fortune que sa rencontre dans un salon. Avec elle, on est bientôt comme avec une ancienne connaissance. C'est au point que je lui offre mon bras pour la reconduire; elle part alors d'un éclat de rire en me répondant :
(( Et monsieur Mélino, qu'en ferons-nous? — Com- » ment ! ce monsieur est avec vous ? — Certainement. » — Et il vous reconduira? — Mais il le faut bien. »
Quelle singulière chose I et ils ne se sont pas adresse la parole depuis qu'ils sont entrés dans le salon. Allons^ puisque M. Mélino est le conducteur de madame de Saint-Julien ^ je ne vois pas trop pourquoi je resterais plus long-temps dans une maison où je ne m'amuse pas du tout. J'ai perdu 50 francs; c'est bien assez pour un jeune homme qui n'a plus que 3,600 francs de rente... il me semble même que c'est trop, et j'ai perdu cela avec des gens qui n'ont pas-du tout l'air aimable, et qui m'ont à peine regardé, moi, chétif, qui ne jouais pas l'or à poignée. N'est-ce pas le cas de chanter :
Quel honneur !
Quel bonheur !...
Jenneville cause avec la belle Herminie; il ne fait pas attention à moi. Je m'éclipse du salon; mais, arrivé dans l'antichambre, il me faut attendre encore cinq minutes pour que l'on retrouve mon manteau sous cet amas de vétemens, qui donne à cette pièce l'aspect d'une boutique de tailleur.
Ah ! j'ai enfin mon manteau ; je m'entortille dedans, et je quitte la société de madame de Rémonde en fredonnant de nouveau la chanson du Sénateur.