‹ La femme, le mari et l'amant (volume 4)Chapitre 1 sur 14 · CHAPITRE PREBIIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREBIIER

Tout s'explique.

Aogastine et son amie se sont éloignées ; je ne sais si elles nons ont vus , mais elles se sont tout-à-coup éclipsées sous les arbres qui entourent la danse.

Je suis toujours & la même place, les yeux fixés sur Tendroit où je viens de la voir; je ne puis bouger, je ne puis parler, je serre avec force le bras de Jenneville , il me semble que je suis près de tomber.

u Eh bien ! me dit Jenneville , comment î» la trouvez-vous?.. Hein?.. — Qui cela? — n Eh parbleu ! ma femme ! . — Votre femme. . n — Sans doute, puisque c'est elle que je » viens de vous montrer... Mais qu'avez- III. I

2 LA PBHHE,

» VOUS donc , mon cher Deligny , vous sem- « blez souffrant? — Oui... En effet, il vient » de me prendre un étourdissement... Je ne » me sens pas à mon aise... — Venez prendre » quelque chose... — Non... Cela commence » à se passer... Je vais me promener un » peu... Loin de la danse on est plus tran- » quille... Ne vous gênez pas pour moi, » Jenneville; madame de Rémonde vous » cherche sans doute. .. J'irai vous rejoindre »» tout-à-rheure... — Comme vous voudrez; » moi je vais faire danser Herminie. n

Jenneville me quitte, je suis bien aise d*ètre seul pour me livrer aux sentimens qui m'agitent. Âugustine est la femme de Jenneville ! en un moment tout s'explique. . . Tout s'éclaircit... Je vois pourquoi elle m'a reçu; pourquoi elle me questionnait sans cesse. Je vois qu'elle ne s'infoimait de ce que je faisais que pour en venir à savoir ce que faisait Jenneville ; cette découverte me fait mal , elle oppresse mon cœur , elle vient de détruire toutes mes illusions!.. Moi, qui me croyais aimé, je n'étais qu'un être

LB HAfti tr l'amant. S

indifférent dont elle se servait pour être instruite des actions de son époux*. • Et ces lettres de femmes qu'elle voulait voir... C*est cela... Madame de Rémonde. ..Ninie...

Elle savait que cet Adolphe n'était autre que son mari... Oui, tout est expliqué, et elle ne m'aime pas... Âh! c'est affreux!

Je me promène avec agitation autour du bal , je coudoie , je pousse plusieurs personnes que je ne vois pas. Les Parisiens murmurent après moi, les. paysans me disent des injures; mais je n'entends rien.

Je n'ai phis qu'une pensée. Elle ne m'aime pas... Tout mon espoir s'est évanoui.

Sans ma colère, je la nomme perfide, ingrate! en ai-je le droit? Non; elle ne m'avait rien promis; au contraire, elle me défendait de. lui parler d'amour... Mais me permettre de la voir tous les jours, me témoigner de l'amitié , et ne pas m'avouer qu'elle est Pépouse de Jenneville.. . Ah voilà ce qui est mal , voilà ce- que je ne lui pardonne pas.

C'est fini ; je ne veux plus la voir, je ne

4 14 FBVHfi ,

▼eux plus penser à elle. Après tout, je trouverai mille femmes aussi jolies... Plus même. L*amour sans espoir s'éteint , dit-on , bien vite , le mien sera donc bientôt passé.

Cependant je veux la voir encore , il faut qu'elle sache que je suis instruit de tout , que je n'ignore plus qu'elle se servait de moi comme d'un instrument nécessaire à ses projets; mais quand je lui aurai* dit ce que j'ai sur le cœur , c'est alors que je ne la reverrai jamais.

Tâchons de la rencontrer... rapprochonsnous du bal.* . de Jenneville ; sans doute elle l'observe , elle ne le perd pas de vue... surtout n'ayons pas l'air triste... Faisons l'ai^ mable , le galant avec madame de Rémonde. • Cela lui fera peut-être de la peine... Hélas non... puisqu'elle voulait toujours que j'allasse chez elle!...

Je rentre dans l'enceinte de la danse. Je m'approche de madame de Rémonde, je trouve moyen de masseoir tout près d'elle , puis je lui dis tout ce qui me passe par la tête.

£1 HABI W h AMANT. 5*

Herminie me regarde d'ua air surpris, se met à rire , puis me dit à demi^voix :

.« Qu'est-ce qui vous prend donc, mon- » sieur? quoi, vous m'aimez, vous m'adorez M ce soir... Et c'est ce moment que tous ï» choisissez pour le dire?... — Comment, » madame , est-ce que je viens de vous dire » que je vous adorais ? — Mais il me semble » que oui, monsieur, et en termes assez » clairs... — Ah! pardon, madame, c'est » que je ne savais pas.*. C'est-à-dire je » n'aurais pas dû... — Allons, c'.est bien, » taisez- vous, ce n'est pa8 ici le moment de n vous excuser... Je vous attends demain i> matin... Nous verrons «lors comment » TOUS m'expliquerez votre conduite , et si 3» vous êtes encore digne que l'on ait quel- 3> que,., estime pour vous. »

Je ne sais pas ce que je réponds, car depuis quelques instans j'écoutais à peine, j'avais cru reconnaître Augustine 'dans l'ombre, sous le feuillage, et je la suivais des yeux. Mais madame de Rémonde se lève en me tenant la main et me dit : « EK III. 1.

» bien, venez donc danser.*. Esl-ce que n VOUS avez oublié aussi que vous venez de » m'inviter? — Ah! c'est vrai, madame. — » JEn vérité , je ne sais pas ce que vous j) avez ce soir ! Mais vous êtes bien singu- » lieri.*. »

Madame de Rémonde m'entratne; me voilà obligé de danser. Je suis en face d'une petite maîtresse et d'un fashionable , le reste du quadrille est composé de bons bourgeois. Je ne suis pas à ma danse , je regarde sans cesse à droite ou à gauche; mes yeux voudraient percer sous les arbres ou dans les groupes qui m'entourent; chaque chapeau de paille me donne des motivemens nerveux; Herminie est obligée de me dire : u C'est à vous... Mais allez » donc... Ce n'est pas cela, prenez donc » garde. >»

Jenneville qui est venu nous regarder danser, rit aux éclats à chaque bévue que je fais , et s'écrie : « C'est la suite de son n étourdissement. »

Hisi danseuse prend fort bien la chose ,

LE HAII IT l'aHAUT.

parce qu'elle croit que c'est elle qui me cause toutes ces étourderies. Le fasbiooable et sa dame sont les seuls que je n'amuse pas. Je suis bien sûr qu'ils se promettent de me reconnaître pour ne plus danser devant moi.

Enfin la contre-dance finit; j'en suis enchanté, je reconduis Herminie, je la laisse près de Jenneyille et je vais chercher un peu de calme loin du bal. D'ailleurs Augustine n'y est plus, j'en suis bien sûr; il esl^ probable qn*elle se cache et se tient à l'écart sous le feuillage.

Je fais quelques pas dans le bois... On me prend le bras... Tout mon corps a tressailli, j'ai cru que c'était elle.. . Non, c'est Ninie.

« — Eh bien ! . . . Adolphe m'a-t-il Yue ?

» vous a-t-il parlé de moi ! — Non, Ninie, il » ne m'en a pas dit un mot. — Ah ! tant «mieux... Je vous assure qu'à présent je j» n'ai plus envie de le rencontrer... Vous » venez de danser, monsieur Paul. — Oui.

3» — Et avec la dame d'Adolphe... Est-ce

8 LA FIHHK,

» que TOUS en éte& amoureux aussi, vous, A de cette damera? — Oh! non, je vous » assure. — On l'aurait cru pourtant à la » manière dont vous avez ri et causé avec 9 elle!.. Ah!., je vais m'en aller, ma tante )i m'attend, nous retournons à Paris. •• Je » ne me suis guère amusée ici!... Adieu, ïi monsieur Paul. • . — Adieu Ninie. ~ Vous » viendrez me voir, n'est-ce pas? — Oui, » j'irai. «

Ninie me quitte tristement. Je m'enfonce dans le bois, je marche au hasard... Je cherche toujours Augustine.

Tout-è-coup des cris se font entendre.

Ce n'est pas du côté du bal. Je me dirige vers l'endroit d'où ils partent, et bientôt j'aperçois Dubois se débattant entre quatre paysans dont deux tiennent des bâtons levés sur lui.

Je vole près de Dubois qui«,à ma vue, quitte le ton suppliant et prend un air furieux.

« Qu'est-ce donc , et pourquoi menacez - » vous monsieur? » dis-je aux paysans. —

LE wkta ET l'ahart,

« Parce qu'il s'âtise, lui, de vouloir turlu- » piaer nos amoureuses. — Ça n'est pas w vrai. • . Je jouais au chat avec elles , et voila )> tout. -*- Ouais! uous vous avons ben vu » là bas avec Madeleine que vous aviez n jetée par terre... — C'est en courant, le 3> pied m'a manqué... D'ailleurs Madeleine » n'avait pas besoin de vous pour se défen- » 4re... J'en ai la preuve sur les joues... — » Vous m'enteriez d'en avoir ben d'autres..

» < — Qu'est-ce à dire... Est-ce que je savais » que c'étaient vos amoureuses, moi...

» D'ailleurs vous n'êtes que quatre , elles » étaient cinq., .—^Tiens, ce faraud de Paris n qui vient enjôler nos filles... Et si nous te » faisions danser sans violon, dis donc, » monsieur le chat. — Messieurs , apprenez ».que je ne me bats qu'au pistolet ou » à l'épée... Je n^e joue pas du bâton, moi, » mais venez chez moi à Paris demain » matin... Je vous rendrai raison à tous les » quatre. — * Oui , je crois que tu ferais unt » beau merle avec tes pistolets !... »

J'emmène Dubois loin des paysans; il

10 LA FBKKt,

leur crie, quand il est près du bal : «Je » vous attends demain matin tous les » quatre... Et si vous avez du cœur vous » me le prouverez... Les lâches ! ils s'étaient » mis quatre contre moi, heureusement » que j'ai tenu ferme. — Oui , et que je suis » arrivé. »

Quand nous sommes près des lumières, je m'aperçois que Dubois a la figure tout égratignée.

«Il me paratt, lui dis-je, que ce n*e$t » pas toujours toi qui faisais le chat? -^ « Ah !.. ces petits coups d'ongles viennent 3> de la grosse Madeleine... Parce qu'en V voulant l'attraper je me suis trouvé avoir » la main sous son jupon au lieu de l'avoir » dessus ; ces villageoises 'n'ont aucune ha>- 1» bitude des jeux innocens! Quant à ces » misérables paysans , si jamais je' les re- » trouve!... »

Dubois ne termine pas sa phrase , il vient de voir devant nous les cinq paysannes avec leurs quatre galans, aussitôt il me lâche le bras et disparaît sous les arbres.

Ll VARl BT L AVANT. 1 1

Je ne m'occupe pas de Dubois , je parcours de nouveau toutes les avenues qui sont près de la danse. Elle n'est plus ici , j'en suis certain. Jenneville est parti avec sa société; déjà la danse n'est plus aussi animée. Rien ne me retient à Auteuil. Ah! .. .

j'étais venu avec Dubois Mais je ne le

Tois plus... Il est parti sans doute; partons aussi.

Je n'ai point retenu de voiture , mais je sois décidé à revenir à pied. Il me semble que l'exercice m'est nécessaire, qu'il me fera du bieo , peut-être aussi la fatigue me procurera-t-elle quelques heures de som* mbil. Je ne trouve pas la route longue! J'ai trop de choses à penser.

Me voilà à Pari3, sur les boulevards. Si j'osais, j'irais chez elle ce. soir. -Mais non... II est onze heures passées, cela serait trop

inconvenant Il faut attendre jusqu'à

demain. D'où vient donc que je suis si impatient de la revoir, puisque je suis certain maintenant de n'en être pas aimé !

Après une nuit dont j'ai compté toutes

12 tk FKVHK,

les heures, je vois enfin nattre le joar, qui ne m'apportera pas le bonheur , mais qui , j'espère , Terra se terminer une liai- , son qui ne peut plus me causer que des peines.

Se me lève, je tn'hahille, je sors, je âe

puis rester en place. Je vais dan$ sa rue

sous ses fenêtres. . • tout est encore fermé! . . • Ah ! je ne croyais pas que je Taimais autant! . . Sî elle savait combien je l'aime , peut-être «erait-elle sensible à mes tourmens. Non , Vamour est un sentiment égoïste. On aime parce que cela platt; maison n'aime jamais pour faire plaisir à quelqu'un.

Je retourne sur les boulevards, j'entre dans un ca£é , enfin j'atteins neuf heures , et je me décide à me présenter chez elle, quoiqu'il soit un peu malin.

Je demade à sa bonne si elle est levée.

« Oui, monsieur^ madame est levée depuis » long-temps. -—Demandez-lui si je puis » la voir. <•

La bonne me quitte et revient bientôt me dire que sa maltresse m'attend dans sa chambre.

Ll HARI ET l'aKANT. 12

Je tâche de calmer mon agitatioD... mais je ne le puis.. ..Elle yient à moi. «Vous » Yoici de bomie heure, M. Deligny; » me dit-elle en me présentant un siège , u Yenez- » TOUS déjeûner avec moi? »

Je la regardé... ses yeux sont rouges, gonflés, elle a pleuré.... Je sens s*éyanouir mon ressentiment... je demeure interdit et ne sais que répondre. Augustine me regarde à son tour et s'éerie :

« Qu'aYez-vousdonc?êtes-vous malade?...

» TOUS est -il arrivé quelque événement fâ-

* cheux?... vpus avez quelque chose, je le » vois bien. »

Je m'assieds près d'elle eu balbutiant :

» Vous avez été hier à Auteuil, tnadame?

» —Hier oui j'y ai été un moment

» avec Juliette. .. Qui donc vous a dit cela?

» — Je vous ai vue — Moi, je ne vous

» ai pas aperçu. .. il est vrai que je suis

• restée si peu de temps... Et avec qui étiez- » VOUS? — Avec Jenneville, et c'est lui qui » m'a fait vous apercevoir.... — Lui !.... n

Augustine rougit et se tait, nous garni, a

14 LA FlinE,

doDS long-temps le silence , enfin elle me prend la main en me disant : u Eh I bien , » maintenant vous savez qui je suis?-^Ouî, » madame ; mais j'aurais préféré l'appren- » drepar vous... — Ah! M. Deligny.... ne

» m'en veuillez pas je vous en prie^

» Depuis long -temps je voulais me confier » à vous, mais je n'osais pas. Mon mari a » dû me peindre sous des couleurs si défa-

» vorables! Maintenant que vous savez

» que je suis cette femme avec laquelle son » époux n'a pu vivre, écoutez-moi, je vous » en conjure... Ah!... je serais si fâchée de » perdre votre amitié... Écoutez-moi, vous » me jugerez ensuite. »

Déjà toutes mes résolutions se sont éva« nouies... Je regarde Augustine... je sou* pire , et j'attends en tremblant ce qu'elle va me dire, non pour juger si elle fut cou* pable , mais pour savoir si elle aime tou« jours celui qui l'a quittée.

«( Jenneville a dû vous dire, M. Deligny , » qu'il s'était marié à vingt-quatre ans , j'en M avais fingt lorsque je l'épousai. J'étais

£S HABI BT LOBANT. 15

» orpheliae , je demeurais avec un oncle quî » était mon tuteur. J'avais vu quelquefois

* Jenoeville dans le monde. Mon Oncle me » laissait prendre peu de plaisirs , et dans

* la solitude j*aim:ais à réfléchir, à me créer » un avenir suivant mes goûts. Je ne voyais » pas de plus grand bonheur que d'épou- » ser un homme de son choix , de ne plus » vivre que pour lui , de ne plus avoir d'au- » très pensées , d'autres désirs que les » siens..; Ces rêves de ma jeunesse , je crus » qu'ils se réaliseraient lorsque Jenneville » me fit la cour. Jenneville me plut , il " me jura qu'il m'aimerait toute la vie

* Il était alors si tendre , si aimable , si pas«

> sionné.... Tous les tnomens qu'il passait

* loin de moi étaient , disait-il , des siècles » de tourmens , il ne se trouvait bien qu'à ' mes c6tés; moi je partageais son amour,

* et l'avenir ne s'offrait à mes yeux que

* sous les plus riantes couleurs! enfin nous *fôme8 époux. Ma fortune était égale à ^ celte de Jenneville, et mon oncle crul

> ainsi assurer ma félicitée

16 LA FEVHB ,

i> Pendant les premiers six mois qui sui« » virent notre hymen, Jenneyille me mon- » tra la même tendresse , le même empres- » sèment à être auprès de moi. Au bout de » ce temps il commença a former des pary* tiés de plaisir desquelles je n'étais pas... 1» Hélas...! j'ignorais qu'il fallait que cela 1» fût ainsi, et qu'un mari ne peut pas tou- » jours ne s'amuser qu'auprès de sa femme.

» Je n'avais aucune connaissance du monde, » et encore moins du cœur humain. Je ne » savais pas que pour être toujours bien 1» vue de son mari , il faut lui laisser liberté n entière. Ce n'était pas là l'idée que je )> m'étais formée du mariage; mais j'avais » £[iit un roman , et il s'agissait alors de la 31 réalité. J'eus le malheur de me plaindre i> à mon mari , de trouver mauvais qu'il » pût s'amuser sans moi... ce fut mon pre- » mier tort!... je l'ai payé bien cher !

» Mes reproches donnèrent de l'humeur » à mon époux , il ne fut plus aussi aimable » avec moi. Craignant que quelque aatre H femme ne me ravit son cœur , je VGolais

LK HAII BT l'aHAUT. 17

» le saiyre partout, être sans cesse à ses » côtés... j'étais jalouse enfin!.... C'était » encore un tort et un bien grand !..•• non » pas d'être jalouse , mais de ne point savoir » le cacher.

» Jenneville m'emmenait avec lui dans le » monde, mais ce n'était plus que contre 1» son gré. Il prétendait que j'étais coquette, 3> que j'aimais trop les plaisirs... Ce n'était 1» pas les plaisirs que je cherchais , mais je » voulais être avec lui , et il n'en goûtait n plus dans l'intérieur de son ménage.

1* Bientôt ce furent des plaintes , des scè- » nés, des emportemens. Bien des fois, au » moment d'aller ensemble en soirée, lors- » que ma toilette était terminée , Jenneville » changeait de résolution et ne voulait plus » sortir ; ou bien , lorsqu'il était sorti 1» d'avance, en promettant de revenir me » chercher, il me laissait toute habillée , » passer ma soirée à l'attendre; il me ca- » chait les invitations que l'on m'adressait, » il me faisait entendre au contraire que » ma présence était ridicule dans beaucoup ' m. a.

18 LAFBHl^

» de réunions , enfin il faisait lout ce qult M pouvait pour me dégoûter d'aller arec » lui. Pardon, M. Deligny; ces détails vous 1» paraîtront minutieux, peut-être, mais » pour une femme, ce sont tous ces riensi> qui composent le bonheur ou le malheur » de sa wie,

» Jenne?ille me déclara enfin qu'il you- » lait être son maître et qu'il irait sans moi » tant que cela lui conviendrait, parce que » cela l'ennuyait beaucoup de trainer sans )> cesse une femme avec lui. Ce furent ses » propres expressions; je pleurai, je me » plaignis.... j'eus encore tort.... d'ailleurs ^ on a toujours tort quand on n'est plus » aimée.

)> Un an s'était à peine écoulé depuis » notre hymen , et ce bonheur que je m'é- » tais promis , avait déjà fait place aux » larmes, aux tourmens , aux regrets. Mon » oncle mourut; Jenneville sachant que » je n'avais plus personne à qui conter mes » peines, n'eut plus aucun égard pour moi.

» Bientôt il mit le comble à ma douleur ,

»je SUS quil m'était infidèle.... • qu*ane » autre recevait ses hommages. . . J'adressai « les plus yifs reproches à mon mari , cela •>- ne fit que l'aigrir davantage.... Je ne sa- » vais pas qti*il est permis à ces messieurs^ Y> d*étre inconstans , maïs qu'il ne nous est » pas permis de nous en plaindre,

» J'avais retrouvé dans le monde Juliette ^ » une de mes amies de pension ; elle était » veuve , et venait souvent me tenir com- I» pagnie; mon mari le trouva mauvais; il m prétendit qu'elle me donnait de mauvais 3> conseils. Pauvre Juliette ! elle m'enga- » geait seulement à ne pas tant pleurer.

B Enfin, un parent éloigné de mon oncle , » un jeune homme dé dix-huit ans , arriva » à Paris , où il avait cru trouver encore 1» mon oncle. II vint me voir , il ne connais- » sait personne dans cette ville , et désirait 3> se faire un appui de mon mari ; mais » Jenneville le reçut si froidement que le » pauvre garçon n'osa plus se présenter n devant lui, et, pour venir me rendre vi- » site, il avait soin de s'informer si moa

)» époux n'était plus à la maison. J'ignorais i> cette circonstance.,., j'étais si loin de me » douter que Jenneville s'en ferait une arme

» contre moi ! qu'il pourrait me soup-

i> çonner d'être coupable... moi, qui aurais » Toulu qu'il ne me quittât pas un in- » stant ! ... Il osa cependant me faire entendre » que les risites de mon parent avaient un ; » motif outrageant pour lui... Je fus indî- )» gnëe de ce soupçon , je fis défendre à ce » jeune homme de revenir, mais je ne ca- » chai point à Jenneville toute la peine que » me causaient sa conduite, son abandon » et ses infidélités. Que vous dirai -je en- » fin!... J'étais devenue insupportable à » mon époux ; il me le déclara , m'annonça » qu'il ne lui était plus possible de vivre » avec moi , et qu'il fallait nous séparer.

» Nous séparer ! après deux ans de ma- )» riage!... et lorsque l'amour avait formé » nos nœuds!... Ah! monsieur.... vous ne w pouvez concevoir tout le mal que me fit » cette proposition... J'aimais toujours Jen- » neville , et malgré ses torts , je me flattais

LE HAEI BT l'aHANT. 21

)i encore qu'il reviendrait à moi. Mais la 3» proposition de nous séparer détruisait )> toutes mes espérances. .. elle brbait mon » cœur... Je sentis combien j'aimais Tin- )> grat... Je fondis en larmes... je fus sur » lé point de tomber à ses pieds et de lui » demander la grâce de ne point le quitter , » en lui jurant qu'il n'entendrait plus une » plainte sortir de ma bouche... Mais il 3> n'était plus là il s'était éloigné aussisi tôt après m'avoir fait connattre ses inten- » tions.

» Lorsque je me vis seule , je donnai un i> libre cours à mes sanglots, mais je pris la » résolution de ne plus m'opposer aux dé- 3) sirs de mon mari. Hélas ! je payais bien 1» cher cette résistance que j'avais quelque- 3> fois apportée à ses volontés. Puisque ma » présence lui était insupportable, je me » résignai à cette séparation , et je lui écrin vis que je me conformerais à ses désirs.

» Jenneville cessa dès ce moment de se » présenter devant moi. Un homme de loi » fut chargé de divers arrangemens rela-

23 LA rSMM I f

)i tifs à DOS fortunes respectives... Je rede- 31 vins libre de faire toutes mes volontés ^ » mon mari me le fit signifier un jour, et 9 j*appris en même temps qu'il ne demeu- » rait plus avec moi. Je quittai le logement H que nous avions habité ensemble; il me » rappelait des momens de bonheur qui « avaient trop peu duré ! ... Je pensais aussi » que , puisque M. Jenneville ne voulait » plus que je fusse sa femme , ce serait » l'obliger de ne plus porter son nom. Je » repris celui de Luceval , qui est le nom » de mon père , et , me faisant passer pour » yeuTe. je vins m'établir dans ce quartier » éloigné de celui qu'abite mon épous. Je » pris la ferme résolution de ne plus aller » dans le monde , de ne plus voir personne » que ma fidèle Juliette et la respectable 1 madame Dermont qui m'avait toujours^ n témoigné le plus tendre intérêt.

» Je m'étais aussi promis de ne plus m'oc- >i cuper d'un époux qui ne voulait être N qu'un étranger pour moi , mais je l'aimais n toujours! et malgré tous mes raisonne-

LB MAI! IT l'aHAUT. SB

r» mens, malgré les conseils de mes deux » fidèles amies, souvent, seule, enveloppée » d'un grand manteau , la tête couverte » d*un vaste chapeau et d'un voile épais , » j'allais passer des heures entières près de » la maison de mon mari. Je Tapércevais » entrer ou sortir.,, quelquefois je ne pou- )» vais résister à Tenvie de le suivre..., de » savoir ce qu'il faisait ! . . . Hélas ce que j'ap • » prenais ajoutait encore à mes peines. ••• )» mais nous ne pouvons pas résister â cette » curiosité du cœur qui nous fait souvent » désirer de savoir ce qui nous rendra plus » malheureux encore!...

» Je sus le nom de plusieurs maîtresses » de Jenneville ; j'appris que. sous le nom » d'Adolphe , il avait mis dans sa chambre » une jeune fille nommée Ninie; enfin, 1» j'appris sa nouvelle passion pour madame \

» de Kémonde. Je savais quels étaient les w amis les plus intimes de Jenneville ; c'est » ainsi que votre nom me fut familier. Je » ne vous connaissais pas , mais on m'avait » dit que tous étiez un des compagnons de

â4 LA FBHMB ,

» plaisirs de mon mari , et d'après ce que )» l'on m'avait conté de vous, je ne vous n jugeais ni plus sage, ni plus raisonnable }> que lui... Pardonnez, je ne vous connais- » sais pas alors.

» Peu à peu , cependant , grâce à ma » bonne Juliette, je cessai d'épier les dé- » marches de mon mari. Je devins plus » raisonnable et je tâchai de me persuader » que Jenneville n'était plus rien pour moi.

» Ce fut vers cette époque que je vous » rencontrai au spettacle. Votre nom, pro- » nonce près de moi , m'apprit que j'étais » auprès d'un ami de mon époux, et je i> vous examinai avec plus d'attention.

» Jt vous revis ensuite à FOpéra ; mais » jugez de ma surprise en vous voyant avec » cette jeune fille, que j'avais aussi aperçue A avec mon mari... Je fis là-dessus mille » conjectures... mais je ne soupçonnais pas 3» la vérité. Enfin je vous, retrouvai au » spectacle de Franconi... Je m'étais déjà » aperçue que vous désiriez me parler, je » crus que vous saviez fort bien que j'étais

1» l'épouse de Jenneville , et que c'était lui » qui, pour m'éprouver, vous avait engagé » à me faire la cour. . . Cette idée me piqua , » je résolus de vous faire voir que je n'étais » pas votre dupe... Vous devez vous rappey» 1er ce que je vous dis en vous permettant « de venir me voir... Jetais persuadée que y» vous me compreniez et que vous étiez » envoyé par mon époux.

î» Maïs bientôt je m'aperçus que je m'éï» tais trompée , et que vous ne saviez pas » qui j'étais... je m'aperçus aussi que vous » n'étiez pas tel que je vous avis jugé. On » vous avait peint à mes yeux sous des cou- » leurs peu favorables , je vous croyais les » mêmes principes que Jenneville... En vous » connaissant mieux , j'ai su apprécier les » qualités de votre cœur ; alors , sans doute , » j'aurais dû avoir pour vous une entière » confiance... j'aurais dû vous apprendre » que j'étais cette femme avec laquelle votre

> ami n'avait pas pu vivre. Mais en vous î» cachant cette circonstance , je savais de

> vous mille choses , que vous ne m'auriez

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