‹ La femme, le mari et l'amant (volume 4)Chapitre 7 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mon père à Paris. — Position singulière.

Je suîs retourné chez Augustiné le lendemain dans la journée , j'y suis encore retourné le soir; a^ec quel plaisir je reprends ces douces hàbitades!.... elle me reçoit si bien , sa conversation a tant de charmes !... Cependant tout confirme mes premières remarques, elle a moins d'abandon, elle semble moins libre avec moi qu'autrefois; ses yeux , lorsque ^e lui parle , ne s'arrêtent plus avec bonté sir les miens ; quand nos regarda se rencontent , elle détourne bien vite la tête; souvent elle est distraite, rêveuse , et lorsque je lui en fais la guerre , elle tâche en vain de rire , de paraître gaie , il me semble que cda n'est pas naturel.

106 Ik FSKIB ,

Fidèle au plan que je me suis tracé , je ne lui ai pas dit un seul mot d'amour; quelquefois on croirait qu'elle cherche à amener la conversation sur ce chapitre; mais alors c'est moi qui ai soin de ne point aborder ce sujet , et de parler aussitôt de choses indifférentes. Je yois alors comme de l'impatience ou du dépit dans les traits d'Augustine. Le cœur des femmes est si bizarre, que je ne serais pas surpris que tout en ne voulant pas m'aimer, elle ne conçût du dépit de mon indifféreoce. Oh! non, ce n'est pas un sentiment si frivole qui peut causer la mélancolie d'Aigustine. Quelquefois je me flatte qu'enfin. « mais , non !... ne nous flattons pas , il est trop cruel ensuite d'être désabusé.

Je remarque aussi qi'elle ne me parle plus de son mari. Lorsfue je prononce le nom de Jenneville , lonque je vais conter quelque fait qui le concerne , c'est elle maintenant qui change de conversation...* ce n'est donc plus pour avoir ce qu'il fiait, qu'elle me reçoit,., c'ist à présent pour

LB màMi iT l'akant. 107

moi-même et non parce que je lai sais utile qu'elle me permet de la voir tous les jours.

Il me semble que , sans amour-propre , je puis bien penser cela.

Sa vieille amie, madame Dermont, passe l'été dans une de ses terres où Augustine a promis d'aller la voir. Je tremble qu'elle ne tienne cette promesse, mais elle ne semble pas y songer.

Juliette Tient souvent la voir, et nous nxms trouvons ensemble. Juliette me témoigne beaucoup d'amitié; elle est gaie, aimable, très -rieuse; je m'aperçois que maintenant la mélancolie d'Augustine ne l'inquiète plus; au contraire, elle a l'air de la plaisanter Icnrsqu'elle la voit distraite ou pensive ; elle part d'un éclai de rire lorsque Augustine soupire ; alors celle-ci se fâcbe , se dépite , et son amie ne fait que rire davantage.

. Un matin, je viens de me rendre chez madame Luceval que je trouve plus rêveuse qu'à l'ordinaire , lorsque Juliette y arrive aussi. Elle a reçu des nouvelles de madame

108 lA FIXEE,

Dermont qui attend ayec impatience Au-^ gustine à sa campagne.

« Eh bien, » dit Juliette en souriant, « que faudra-t-il que je lui réponde? — ^Tout » ce que tu voudras , » dit Augustine avec humeur; u tu es donc bien pressée de me » voir quitter Paris ! • . . — Non , mais cepen- » dant je suis surprise que tu n'ailles pas » même à ta campagne... — Eh, mon Dieu, V j'irai,., n'ai-jepas toutle temps?— Nous » sommes déjà à la fin de juin !«.. Tu aimais » tant la campagne autrefois. — Je l'aime » toujours. •• mais il n'y a pas encore assez n d'ombre. — Ah! c'est différent!... je n'aj» vais pas pensé à cela....Répondrai-je à » madame Dermont que tu n'iras la voir 3» que lorsque les bosquets seront biea » touffus? — 'Que vous êtes moqueuse , Ju- » liette; je ne sais pas ce que je vous ai fait, n mais depuis quelque temps vous ne cher« 9 chez qu'à me causer de la peine. »

En disant cela , Augustine porte son mon*»

choir sur ses yeux j elle pousse de gros sanglots. . • elle pleure, elle pleure avec force

Ll HAU ET l'amant. 109

pour une plaisanterie de son amie ; je ne comprends rien à cela... Juliette court près d'elle pour Tembrasser, mais Augustine se lèye et, honteuse sans doute des larmes qu'elle vient de répandre , elle sort irivemènt du salon et va s'enfermer dans son appartement.

Je suis resté avec Juliette. « Comprenezyf TOUS quelque cho$e à sa, douleur? » lui dis-je. « — Mais... oui... je crois la corn- » prendre..... et je tous assure que j'aime 9 mieux la voir ainsi que telle qu'elle était » autrefois. — Autrefois pourtant elle était » plus gaie. — Oui', avec vous... devant le i> monde... mais lorsqu'elle était seule elle » ne s'occupait que de son mari!..,, elle » voulait savoir tout ce qu*il faisait! ... enfin » elle l'aimait toujours ; et moi , je vous » avoue que cela me faisait mal, parce que « quand un homme se conduit aussi indigne- » ment que M. Jenneville l'a fait, quand il » abandonne une jeune femme qui n'a eu » d'autres torts que de trop l'aimer , de trop » le lui dire , certainement il ne mérite plus m. 10

110 I.AFMHI,

)i un seul de nos regrets. — Oh! vous avez » bien raison.... et vous pensez donc que

» ùiadame Luceval s'occupe moins de

n son mari? — Il me semble que c'est bien

» visible — Mais se fâcher, pleurer ^

)v pour un mot que vous, atez dit en riant.

» — J*aixpeut-étre eu tort... mais il y a des » joors où les femmes ont besoin de pleu- II rér ; je crois qu' Augustine était dans un » de ceB momens-là. Au reste je connais » son cœur.... je vais faire ma paix ayee Il elle». • Adieu, M. Deligny, revenez la » voir ce soir, je tous réponds qu'elle ne » pleurera plus. »

En disant cela Juliette me sourit d'un air m^Un et va retrouver son amie; moi je sors de chez madame Luceval, réfléchissant à ce que je viens d'entendre , n'osant encore me livrer à l'espoir d'être enfin payé de retour , mais déjà heureux par tout ce que j'ai vu ; et puis les hommes ont leur coquetterie tout comme les £emme& : depuis que je ne lui parle plus d'amour, Augustine semble feire son possible pour savoir si j'en

Ll MAU ET 4. AMANT. 111

éprouve tonjburs pour elle, mais je ne le lui dirai pas sans être bien certain que Ton m'aime aussi.

Je vais rentrer chez moi , mon portier m'arrête en me présentant une lettre, et me dit d'un air aimable : « Celle-ci , mon- » sieur , je puis vous assurer que je ne l'ai » que d*à ce matin. — Il me semble pour- » tant qu'elle est arrivée hier à Paris , d'a- » près le timbre. — Ah ! monsieur... C'est » qu'elle a été encore à votre ancien loge- 9 ment , c'est ce qui occaaione les arrêta » mena. »

J'ai reconnu l'écriture de mon père , je monte chez moi pour lire ssi lettre, au grand désappointement de mon portier, qui restait là pour voir sans doute si j'éprouverais la même émotion qu'à la dernière lettre qu'il m'a remise. Je pense que mon père me gronde encore de ce que je ne vais pas le voir. Je n'ai jamais tant tardé I... mais comment me résoudre maintenant à m'éloigner d'Augustine , ne fùt*ce que pour trois jours... elle qui semble rester k Paris pour moi ! • • .

112 LA FSnCy

J'ouyre tranquitlemeat la lettre de mon père... mais dès les premières lignes je ne suis plus aussi calme... mon père vient à Paris! ah! mon Dieu !... lisons encore :

9» Mon cher fils , puisque tu n'as pas le temps » de venir me voir, puisque tes nombreu- 9 ses affaires , tes brillantes spéculations n prennent tous tes momens , je vais aller » passer quelques jours à Paris, où je suis » bien aise de jouir de la vue de ton bonn heur et de ta fortune. Je voulais d'abord » te surprendre , mais comme je connais 9» fort peu ton beau Paris , où je ne suis allé N que deux fois en ma vie , et il y a vingt M ans de 1% dernière, j'aime mieux te trou- » ver tout de suite en descendant devoir » ture... Fais- moi donc le plaisir de venir » m'attendre à la cour des diligences , notre M voiture arrive à cinq heures du soir à » Paris , j'y serai le lendemain de ma lettre.»

Le lendemain de sa lettre!.... et elle est arrivée hier , c'est donc aujourd'hui à cinq heures que mon père arrive... et pour jouir de la vue de ma fortune.., pour voir la

LI HABI ET L^AXAlTTi fVS

brillante figure que je fais à Paris f ;.».JIoii paayré père!... quand il connaîtra le résultat des spéculations que j'^ai faites. «« quand il saura que mes nombreoses occupations m'ont mené dans, un petit logement au troisième^ dans le marais... et plus.de domestique, plus rien qui. annonce Topulence...

ah ! mon Dieu ! . . • que va- t-il dire ! ... il faudra donc qu'it sache la yérité... qu'il appreime que soncher fils est presque ruiné...

Pauvre père!: lui dire cela lorsqu'il vient à Paris pour s'amuser, pour se réjouir*. •• comme cela va le réjouir de savoir qu'en moins de sept ans j'ai mangé près de dix mille francs de rentes. •• Oh ! il fai^ absolument lui cacher ma situation.. • mais comment la lui cacher !

Je me promène à grands pas dans mes deux petites chambres , je regarde autour de moi , j-'examine- mon logement avec plus

d'attention que je ne l'ai jamais fait Je*

range mes meubles avec plus de soin... j'époussette , je place et déplace quelques chai3es; j'ai beau faire , tout cela ne rendra m. 10.

114 LAVlIlkly '

pas mon appartement plus beau , plus vaste; mon père , qui a une maison tout entière pour lui seul , ne yb pas pouvoir se retour-' ner dans mes deux petites pièces qui font même un peu mansardes , ce dont je ne m'étais pas encore aperçu jusqu'alors , parce que de ma croisée je ne pensais qu'à la rue Boucherat.

C'est bien embarrassant! mon père est bon sans doute, mais c'est une raison de plus pour que je désire ne lui causer aucun chagrin , et il en aura beaucoup s'il apprend que son fils^ qu'il a cru très-sage, a si mal géré sa fortune ! ... et puis , en sachant cela , il ya vouloir me faire quitter Paris , nhi'emmeuer habiter sa petite ville pour que j'aille apprendre à économiser. Quitter Paris , c'est ce que je ne veux pas... Un logement sous les toits , mais que je voie Augustioe tous les jours, et je suis heureux... Mon père n'entendra pas cela... il me parlera de mariage... il m'en a déjà ditquelques mots ; si je lui avoue que je suis amoureux d'une femme riche, il me dira : Épouse-la!...

U MAMl IT l'aHAHT. 1 15

r^pouserl... c'est absolument impossible, quand même nous le youdrions tous les deux. Pour éviter tous ces ennuis , pour ne point entendre les reproches de mon père, il faut décidément que je trouve moyen de l'abuser sur ma position.

Je regarde ma montre , il n'est pas encore une heure, ce n'est qu'à cinq que mon père arrive, j'ai plus de trois heures devant moi / et à Paris on peut en trois heures opérer bien des métamorphoses. Je sors , je prends un cabriolet et je me fais conduire chez Dubois. La dernière fois que je l'ai vu il m'a dit qu'il demeurait rue des Lombards , pourvu qu'il y loge encore. Il y a plusieurs jours que je ne l'ai vu , dans ce moment lui seul peut me tirer d'embarras.

Je presse mon cocher , enfia nous arrivons à l'adresse qu'il m'a donnée. Je renvoie mon cabriolet et j'entre dans une maison qui doit avoir été bâtie sous le roi Jean. Je découvre une portière qui semble être aussi vieille que la maison. « Je demande JH. Dubois. — Il est chez lui, monsieur, au 1» second, sur le derrière, n

1 16 LA FKMIIK ,

Il est chez lui I parbleu c'est un bien

heureux hasard !.... J^ monte lestement et je frappe chez Dubois.

On ne m'ouvre pas..., me serais-je trompé de porte ? je frappe à côté , une vieille femme parait... Il n'y a donc que de vieilles figures dans cette maison.

« M. Dubois? — Monsieur , c'est cette » porte. — A^ I je vous demande pardon , » madame. »

Je ne m'étais pas trompé de porte, frappons de nouveau.,. La portière ne sait peutêtre pas qu'il est sorti.... peut-être aussi Dubois est-il en bonne fortune dans ce moment , et ne veut-il pas ouvrir. J'en suis fâché, mais je ferai tant de train à sa porte qu'il faudra bien qu'il réponde.

Ah ! J'entends enfin venir quelqu'un et

je reconnais la voix de Dubois qui crie :

« Un moment donc ! vous êtes bien pressé!...

» qu'est-ce qui est là?... — Eh! c'est moi,

» c'est Paul, ouvre donc — C'est toi,

» mon cher ami. »

En disant cela, Dubois m'ouvre sa porte, et parait devant moi en chemise.

LE JÊAM IT b AH«!TT. 'îtT

« Comment , paresseux ! ... tu étais encore » couché*. • — Oui, mon ami. — Côiiché!

n à une heure après midi! — Ohf ça

j^ m'est bien égal à moi!.... — Tu as donc » passé la nuit au bal? — Non pas!... je l'ai 9 passée dans mon lit;.. »

Tout en disant cela , Dubois .rentre dans sa chambre et se recouche.

« Eh bien | Dubois , y penses-tu ?.,.., tu » te recouches? — Oui , mon ami. — Est-ce » que tu es malade? — Non, vraiment!....

» j'ai au contraire une santé magnifique.

M — Et tu te recouches, à une heure

» — Il le faut bien, mon ami... Dis -moi , j» as-tu fermé ma porte? — Oui, oui, ta » porte est fermée , mais je t'en prie , Du- » bois, lèye-toi, j'ai besoin de ton secours » pour sortir d'embarras... le temps presse... » — Mon ami , je ne demanderais pas

» mieux que de me lever est-ce que tu

» crois que c'est pour m'amuser que je » passe la journée dans mon lit!... moi qui » avais mille courses à faire.... dii: rqndez- » vous pour ce matin.... et un entre autres

118 LAFBM»,

n avec une petite ouvrière en dentelles !•• . n Ah ! si je n'avais pas fait la sottised'en par- » 1er... — Allons, Dubois, pas de plaisan- 1» terie , habille-toi , je t'en prie^ — Eh ! mon » ami ! comment veux-tu que je m'habille...

5» je n'ai pas de culotte !*.••. — Pas de cu-

» lotte! — Ou pas de pantalon, pour

}i mieux dire. — Tu n'as pas un pantalon » ici? — Hélas! plus un seul. — Si tu n'en » as pas d'été , mets-en un d'hiver ! . . . • — » D'abord je n'ai pas l'habitude de garder » chez moi en été mes affaires d'hiver, j'ai » trop peur qu'elles ne se mangent aux n vers; ensuite, malgré la chaleur, si j'ea » avais un seul^ fût-il en cuir de laine , je 1» le mettrais. — - Mais tu n'es pas rentré » hier, chez toi, sans culotte? — Non, )> assurément , j'avais hier un pantalon de » croisé à raies lilas , qui m'allait comme un » gant ; plus » trois autres dans cette vénén rable commode que tu vois là-bas .^ — On » t'a donc volé cette nuit. — Ah ! ah ! ah !

>» ah! C'est l'histoire la plus drôle !....• — 1» Ça te fieiit rire d'être sans culotte? — Mon

LE Mil» IT L^AKART. 119

» ami, quand on est bftti coaune.moi, on » ne peut jamais qù*y gagner, et si l'on cohi i> naissait ma situation, je te réponds que » je recevrais ce matin la visite de beaucoup » de dames l... — Dubois, je suis pressé, » explique*toi , je t'en supplie. ^— Éboiite : » figure-toi qu'hier au soir, sur les onze i> beures, j'ai recula visite d'une femme » sensible, couturière de son état, laquelle » femme sensible venait passer la nuit dans » mon ermitage , pendailit qu'on la croyait » à veiller une de ses tantes , à laquelle , » pour venir chez* moi , elle donne toutes » les semaines une colique de miserere. Or, » tu sauras que ma couturière est jalouse » comme Othello , et cette nuit , tout en » plaisantant, j'ai eu le malheur de lui par- 1» 1er de certaine jolie ouvrière en dentelles » chez qui j'avais affaire aujourd'hui. Mou » Ariane n'a rien dit ] mais sais-tu ce qu'elle » a fait?... Ce matin elle m'a quitté, pen- » dant que je dormais , et , pour m*empè- » cher d'aller à mon rendez-vous, la cruelle » a emporté tous mes pantalons... Ohl elle

1^0 lA f uniB ,

n ne m'sti a- pas laiâsé un seul! Quand

1» j'ai FOula* m^habiller, j'ai tu que j'étais » {prisonnier chez ipaoi.... paâ même moyen }> de sortir en mitron , puisqu'A présent ces » messieurs ne se montrent plus en sauvage.

, *^: C'est un tour a£Preux!... Mais tu pou^ À yats appeler ta portière , l'envoyer acheter

» un pantalon. — Ah! qui, acheter! *

» c'est facile à dire..^ mais je crois que j'ai

» tout au plus douze sous chez moi tu

» conviendras qu*à moins d'acheter une » culotte en papier gris , comme Cadet* » Roussel!... — Comment; tu es sans ar* » gent , et tu ne m'en demandais pas ? — » Tu n^en as plus trop pour toi-même; je

» ne croyais pas en avoir besoin sitôt

» J'ai crédit chez mon traiteur, et d'ici à » huit jours je termine trois affaires su- » perbes. D'ailleurs , je suis bien sûr que » ma femme sensible reviendra ce soir avec » mes culottes; elle n'a voulu que me faire » manquer mon rendez -vous de ce matin.

» — Moi, j'ai besoin de toi sur-le-champ, a Mon père vient à Paris, il arrive aujour*

Il HAM BT l'amant. 121

n hui à cinq heures. . • Je roudrais ti^ouver » moyen de lui cacher ma situation ;•••• je » voudais qu il crût que^on fils est toujours » riche, qu'il fait une brillante. figure»... Il » ne faudrait le tromper que quelques jours ; » car mon père , qui chérit ses habitudes i> campagnardes , restera tout au pi 1^3 cinq n jours à Paris. Pendant cinq jours, si je » pui? Tabuser, il repartira bien content et

11 me laissera yivre tranquillement ici

» Voyons, Dubois , cherche , invente. ••• tu n sens bien que je ne puis pas mettre mon.

» père dans un hôtel garni... • Cependant, n comment faire?... Si tu connaissais quel- » qu'un qui pût nous prêter un beau loge- » ment... des domestiques... je ferais tous

» les sacrifices nécessaires — Attends,

» attends... que je me rappelle... D'abord, » je puis t'offrir mon logement. ., — Bien » obligé , le mien est un palais auprès de » cette vieille chambre!... — Diable!.. Je » connais bien plusieurs peintres qui ont.

» des £|teliers immenses... ton père serait à. » son aise là-dedans... mais il n'y a pas de iiu 1 1

ISS iAFKlMB,

» meubles w« J*fti aussi plusieurs maîtresses 1» qui sie feraient un plaisir de loger ton

» père, mais elles n'ont qu'un lit —

» Es- tu fou ? mettre mon père chez une » femme?.... songe donc qu'il faut qu'il

)» se croie chez moi que je loge avec

n lui.... daâs une maison honnête et dans n un bel appartements — Oui , c'est assez }> difficile à trouver.. < Ah !.i. attends.. « je «crois que j'ai ton affaire... oui... la matn tresse de la maison in'a fait des yeux en » coulisses. Depuis long-temps elle a un

» faible pour moi Ça ne me tentait pas

n trop» TU qu'elle a bien neuf lustres ac- » complis ; mais , pour un ami , je me sait crifie et si elle a un logement de

» disponible... nous sommes sauvés. »

£n disant cela , Dubois se jette à bas de son lit et s'écrie ; « Prète-moi ton pantalon. » — Mon pantalon.... pourquoi faire? — » Parbleu, pour que je puisse sortir... • Si » nous étions en hiver, je me risquerais » bien dans la rue avec un manteau , mais » en été« • . d'ailleurs, je n'ai pas de manteau.

IB VAll BT L*AHAIIT. 1S8

» ÂUoiis I prète-^oi toa pantalûo ; n'est-ce » pas pour toî que je vais sortir? ^^ J*aiaie » mieux aller t^acheter un paotalou. — Et M pendant ce temps-là Theore s^écqule» ton » père arrivera , et nous ne saurons où le » condqire. Préte-moi ta culotte; te dis*-JQ, n et sois tranquille , je ne serai pas plus it d'une demi-heure absent; Je yole cbç^ la » personne qui peut nous servir » en rêve- » nantjepasâe ches ma couturière, je r^- » prends mes vétemens et je reviens ici en » deux temps. »

Dubois a Fair tellement $ùr de son fait que je me laisse persuader. J*ôte mon pantalon, et pendiant qu'il s'habille je lui demande ce qu'il compte faire. Umé dit qu'il connaît une dame qui a une superbe maison dans l'allée des Veuves^ que, quoiqu'elle ne logé pas en garni, elle a quelquefois de. fort beaux appartemeus tout meublés qu'elle loue à dea Anglais , et qu'elle pourra sans doute m'en céder un pour quelques jours et jious aidera volontiers à tromper mon père, parce ^u elle est très indulgente pour les jeunes gens.

124 LA FBXHB ,

Cette idée me semblerait assez bonne si la maison n'était pas située ^Uée des Veuves; mais Dubois m'assure que maintenant ce •quartier-là est habité par la meilleure société de Paris; d*aillears, nous n'avons pas le choix dos moyens. Va donc pour l'allée dès Veuves I... Je donne à Dubois de l'argent pour qu'il prenne un cabriolet , je lui fais aussi, emporter ma montre pour qu'il n'oublie pas l'heure; enfin, je lui rappelle que mon père doit être à cinq heures dans la cour des diligences ; il me jure qu'il sera de retour dans trois quarts d'heure et s'éloigne en me criant de l'attendre . . • , Parblei>! il sait bien que je ne m'en irai pas.

Me Toilè seul chez Dubois, me promenant dans sa chambre avec mes bo,ttes et tout le reste de mon costume , excepté mon panta^ Ion. Je ris de cette situation et de la figure quQ je ferais s'il arrivait quelque visite à Dub(HS7 mfiisje suis décidé à n'ouvrir qu'à lui. Pour passer le temps je veux me met'tre à la fenêtre; elle donne siir une pe^ tite oomr noire et sale ,• autant ne pas yoii*

LE MABI IT l'amant. ÎSS

pas sans raison qde Duboî» riavait mis au rcocart. La houpelaiide est d'un vieux drap, jadis noisette, qui est tout râpé, tout passé; le collet est si bas que c'est comme si on •rayart coupé. N'importe, cela me coutrira toujours mieux qu'an habit. Essayons-la.

J'ôte mon habit et je passe la vieille hotKpdande; je vois avec plaisir qu'elle me descend jusqu*aux chevilles;.. Elle ne s'ouvre pas par derrière, c'est fort, heureux pour ma situation, il ne s'agit plus que de la faire fermer hermétiquement par devant... Mais il manque plusieurs boutons et d*ailleurè elle ne boutonne que jusqu'à* la ceinture;..

Je mettrai desépingles jusqu'en- bas.

Je me regarde dans la glace... Âb ! mon dieuf.. J'ai absofciment Fair de iees vieux juifc qui vendent des lorgnettes et des colliers d'ambre. N'importe, le principal est dé pouvoir sortir sans commettre un attentat aux mœurs. Vite des épiugles ! '

Mais trouvez donc des' épingles chez im garçon !.. Cést comme si vous cherchiez uù canif chez une demoiselle !... Pas une seule

épingle r.. Tant pis pour madame Bertrand*.. Au reste je ferai attention h moL»« J'aurai soin que ma houpel^nde ne s^myre pas.*» Me voici à peu près dans la situation du ¥oisin fouyoux, dont nous avons ri ches Charlotte , mais j'aurai soin, moi, de ne pas m'asseoir.

Je sors de chçz Dubois , je ne ferme pas sa porte , et je monte à l'étage au-dessus.

J'aperçois une porte entr'ouverte, j'entends jchanter, ce sont des voix de femo)^^ et chacune chante un air différent, ce qui pro-* duit qne harmonie toute particulière. J'a.yance la tête... je vois des demoiselle^ qui savonnent , d'autres qui repassent* Il me parait que madame Bertrand est blanchisseuse. Je ne me soucie pas de me risquer au milieu 4e toutes ces demoiselles^.^ Kais J^n'enlrerai paa«

J'ouvre entièrement la porte et je de^ mande, d'un tontrè^-poli, si on peut me dire l'heure qu'il ,est,,Toi^tes les ouvrières se retournent, me regardent et cfauchotteat; une grp^ç mène fi^he et piquaute^ qui

Il ilAM IT L*A)IAIfT. IZ\

est en train de tordre du linge, me répond r « — Oui, monsienr, certainement. «. J'^ai » toujours f heure juste. . . C'est moi qui rè- » gle toute la maison... Est-ce que monsieur » a loué la petite chambre aa^dessus?^^ — ^ » Non , madame, non... je suis chez Du- » bois... C'est lui qui m'a prié de tous de- 1» mander cela . . • — Âh ! monsieur Dubois ! . . . » C*est ça un farceur. •• Quand il vient, il » apprend toujours des chansons & ces de- 1» moiselles , il nous à appris la dernière » fois : Tu n'auras pas ma raseL. Dieu , la » jolie air! comme il la chante bien!.»

» , — Madame, je tous deiçande pardon, M mais nous avons un rendez-vous et... — » Ah ! monsieur, c'est juste... Je n'y pensais » plus; Vicloire^ va regarder à mon horloge !• quelle heure il est^ »

Mademoiselle Victoire quitte son fer à repasser et va dans la pièce, voisine , d'où elle crie: « Madame, quand la grande ai- » guille est en bas , et que la petite est à » côté , combien ça fait-il ? — Ah ! mon » Dieu ! que Vte fiUe-là est bête , . . . elle ne

lès LA. nSME,

»: ssiit pas eiicore c'que ça veut dire, quand » te3 pointes sont baissées!... y as -y donc, >» toi , Françoise. »» . . . ^

Mademoiselle Françpise quitte son baquet et Y^ dans l'autre ^ chambre d*où elle me crie : «Monisieur, il ^t trois heures,... non, » quatre heures... C'est-à-dire, ça fait plus >• que ça... Il n'est pas encpre cinq heures' «pourtant»

Je me décide à aller Yoir l'heure moimême, et madame Bertrand m'y engage aussi. Je pa.sseau milieu de ces demoiselles en tenant bien fermé le devant de ma houpelande, ce qui donne lieu à de nou- Yeau:i^.chuchpttemens, et à quelques petits ricannemens étou£Ees; sans avoir l'air de m'en apercevoir je vais regarder l'horloge.

«( Ah ! mon Dieu ! cinq heures moins un n quart l... et vous allez bien, madame? — » Très-bien , monsieur. »

Je n'ai pas un moment à perdre !•*« je regagne la porte, je remercie madame Bertrand, je vais m'éloigner... je reviens vers la blanchisseuse.

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