LE MARI ET L*AMA!IT
Les deux commères , qui s'étaient levées à mon arrivée, se rasseyent et reprennent leur conversation :
« Cest comme j'avais l'honneur de vous » le dire , madame Mattoux , ma fille est là ï» comme dans du coton !... Une place su- » perbe!... presque rien à faire, que des I» enfans à promener, à nettoyer, à bercer.
i> Quand ils sont couchés , Rose va se join- » dre à la société de l'antichambre : elle m'a M dit que tous ces messieurs et ces dames » étaient avec elle d'une grande émabilitë... » Sa maîtresse est un peu vive \ c'est vrai , » souvent elle l'appelle trois fois en une » seconde : mais elle n'est pas foncièrement >» méchante, et elle a déjà donné à ma fille » deux de ses robes.
» — Ah ! ça me fait bien de la satisfaction » pour vous , madame Lebœuf , d'autant » que je ressens par moi-même comme quoi n z'on est glorieux d'avoir des enfans dans » une passe aussi belle!.,, et d'autant que » Rose peut devenir z'un jour femme de » chambre, si elle se conduit toujours bien ! . .
17S hk FBKHI ,
» — Oui , madame Bfattoox, c'est ce que » sa maîtresse a eu la complaisance de lui n dire dans la perspective... Et comme vou^ » dites, c'est bien agréable pour une mère. . . n y 'là mes trois enfans placés, et tous les n trois dans de bonnes maisons; c'est le fruit » d'une bonne exemple, je m'en flatte!...
» Bonne d'enfans à seize ans !... c'est joliça!»
Madame Mattoux me regarde en disant cela , et semble m'adresser la pjarole. Je me retourne avec bumeur et porte mes regards sur de petites images encadrées qui ornent la cbambre.
Ces dames voyant que je ne prends point part à leur conversation, qaadame Lebœuf reprend bientôt la parole :
« Moi , j'ai t'éu aussi assez de bonbeur » dans mes garçons. Nicolas mord bien z'au » cuir, son maître en est bien satisfait. C'est n de lui les souliers de madame Ballû ; est*ce y* qu'il n'a pas aussi inventé une nouvelle » manière pour attacher les claques!... — n En vérité? — Oui , ma chère ; oh ! il a un )» esprit d'imagination étounatite. Quant à
LE KAAI ST l'axant. 173
M moa aiûé , c'est z'un être qui nous donne 1» bien du contentement , d'autant qu'il est n toujours gendarme. L'autre jour il était » de poste à la queue du spectacle de l'Am- » Isigu-Gomique , il nous a protégés pour la » foqle!... Nous avons tu Calien^ que ça » nous a fait bien plaisir^ d'autant que c'est » historique. D'abord j'étais t'un peu efiia- » ixHichée de voir toute une famille sans « chemise , mais un monsieur, qui était z'à » côté de nous, a dit que les costumes )t étaient bien imités de-dans ce temps-là. — n Ah ! pardi ! Calien! qui est-ce qui ne con<i » naît pas ça?... C'est dans la Mitrologiet I» des Dieux. . . Mais approchez-vous donc du M poêle, monsieur, il y a place pour tout » le monde.
I» — Merci , madame , je n'ai pas froid, »
dis-je en me levant avec humeur, et je me mets à marcher à grands pas dans la chambre. En effet , je n'ai pas froid , le sang me monte à la tête, je bous d'impatience!...
JEnfin Ninie reparaît en s'écriant : « Me » voilà, mon ami. »
174 likFBMSB,
Je ne lui laisse pas le temps d'achever; je lui prends le bras , je l'entratne et la fais sortir brusquement de chez la voisine. Ces dames me trouveront sans doute fort malhonnête , peu m'importe , je n'y tenais plus. Il faut encore que Ninie remonte cheaE elle mettre son chapeau , son schall. Elle s'aperçoit alors de mon humeur et me dit :
« Qu'avez-vous donc , mon ami , vous 1» avez l'air en colère?. ^ Ce n'est pas ma )> faute si ma robe a été si longue à lacer.
M — Il fallait au moins rester chez vous.
)» Croyez-vous que -cela m'amuse d'entrer î» chez votre voisine, ... de me trouver avec. . . >i je ne sais qui... Mesdames Mattoux et » Lebœuf peuvent être fort honnêtes, je » n'en doute pas. Mais il ne me convient » nullement d'en faire ma société. — Mon » Dieu, mon ami... Je suis bien fâchée...
» une autre fois je tâcherai de m'habiller » toute seule. »
Mais l'heure s'avance, dêpêehons-nous de partir, ou nous serons mal placés. Je fais descendre Ninie, nous montons en ca-
LE HABI ET L*AMAIIT. 175
briolet , et nous partons pour le spectacle.
A peine suis-je assis dans la voiture, près de ma petite blonde dont j'examine la toilette, qu'une odeur très-forte me fait reculer la tête... Cela sent l'ail d'une manière épouvantable. Ah! mon Dieu! est-ce le cocher, est-ce Ninie! Je me rapproche du cocher, . . . cela n'est pas plus sensible ^ je me penche vers Ninie,... elle me parle.. • ah!
c'est à faire tomber les mouches au vol.
« Qu'avez-vous donc, mon ami? — Ninie, n qu'est-ce que vous avez mangé aujour- » d'hui ? — Ce que j'ai mangé ?. . . mais . . • » des haricots, et puis de la salade... — De » la salade avec de l'ail dedans? — Ah !
i> oui , c'était de la chicorée , on met de* » dans un petit morceau de pain frotté » d^ail , vous savez bien , on appelle cela un » chapon, ... et j'ai mangé le chapon , parce » que j'aime bien cela. — Ah! malheu- » reuse ! . . . mais vous empoisonnez ! — Comn ment, j'empoisonne ! — Oui , »vous sentez n l'ail d'une force horrible... — Est ce que » vous n'aimez pas ce goût-là... Mon Dieu ?
176 L&FBIHI,
>» j'aurais dû m*en douter, Adolphe ne l'ai^ 9 mait pas nou plus, — Maiiger de l'ail » lorsque vous savez que le soir je vous » mène à l'Opéra !... Hais cela n'a pas le » séos commun... Vraiment tous ne faites I» que des bêtises ! . . • — Mon Dieu ! ... je $uis » bien fâchée... si j'avais su... je n'y ai pas » pensé* «. Quoique ça... pour un pauvre » petit chapon, me gronder ainsi!... vous » êtes bien méchant aujourd'hui!... »
Je m'aperçois qu'elle va pleurer, déjà sa bouche se contracte , ses yeux se gonflent :
je la console, je lui presse la main , mais je cherche toujours dans ma tête comment je pourrai détruire cette odeur, qui va empester tous nos voisins à rOpéra... Âh!...
bon... je crois que j'ai trouvé un moyen:
« Cocher, arrêtez-nous devant le premier n confiseur que vous apercevrez, — Oui , » mon bourgeois. »
Nous ne tardons pas à trouver un confiseur. Je descends et je me fais donner des pastilles de menthe ; j'en prends à la rose', i Tambre , j'en emplis mes poches , puis je
LB nAfti BT l'ahart. 177
remonte daïis le cabridçt , et je dis à Ninie : «c Tiens , mets de cela dans ta bouche , aiesn en toujours , j'espère que cette odeur-U n l'emportera sur la première. . • Mais quand » nous serons au spectacle , ne parle pas » trop. —Non, mon ami. »
Nous arrivons à TOpéra. Il y a déjà beaucoup de monde à l'amphithéâtre; cependant j'aperçois encore des places. Je conduis Ninie en lui tenant la main , car la vue du monde et des toilettes l'intimide. J'ai eu soin de lui emplir la bouche de pastilles^ ce qui lui fait faire une petite grimace fort drôle. Enfin nous sommes placés; je m'assieds à la gauche de Ninie , je voudrais bien être aussi à sa droite , pour que personne xie l'approchât que moi , mais comme cela ne se peut pas , je lui recommande de rester tranquille , de ne pas se remuer, surtout de ne pas tourner la tète du côté de ses Toîsins, et elle me répond en croquant ses pastilles : u Oui , mon ami» »
Il y a encore deux places vacantes sur la banquette devant nous,] e voudrais bien
178 LAFBHHK,
qu'on ne les prit pas , nous resterions plus isolés, et cette maudite odeur d'ail qui perce toujours malgpré les pastilles , ne frapperait pas de si près; mais il ne faut pas espérer que personne ne viendra là , lorsqu'il n'y a plus de places ailleurs, ••• et déjà j'aperçois deux dames qui se dirigent de ce côté.
Ne me trompé-je point ! • . • Ces dames qui viennent pour se placer devant nous,, .je reconnais la première. Oui, c'est elle,...
c'est bien elle... Cette jolie dame que j'ai vue à la Gaùé, que je voulais suivre, que Dubois m'a fait perdre; c'est la dame à la capote pensée!... Âh! je ne saurais la méconnaître... Voilà bien ses traits charmans, sa tournure élégante... et le même chapeau que ce soir-là ! Quoi ! je la retrouve î le hasard me replace auprès d'elle, et je ne suis pas seul, et je ne pourrai encore satisfaire ma curiosité!... Âhl pauvre Ninie! situ savais combien je me repens en ce moment de t'avoir auprès de moi !...
La jolie femme qui est avec une dame Agée , d'un extérieur distingué , s'est pla-
LB lARI BT L AHANT, 170
cée précisément devant moi. Je ne crois pus qu'elle m'ait encore aperçu; d'ailleurs il.
n'est pas dit qu'elle, me reconnaîtra , quoiqu'il n'y ait que quinze jours d'écoulés depuis qu'elle s'est offerte à ma vue , il n'est pas probable qu'elle ait gardé mon souycnir... Cependant elle m'avait examiné long^ temps et avec attention, je m'en souviens aussi.
Ninie , qui ne fait que manger des pastilles , sans oser regarder à droite ni à gau< che, parce que je lui ai défendu de tourner la tète, me dit enfin : « Mon ami, ça » va-t-il bientôt commencer?
« — Oui, dans un instant, » lui dis-je.
Je ne sais si cette dame a reconnu ma voix, mais elle a légèrement tourné la tète... Elle me regarde,... et je vois à l'expression de ses yeux qu'elle me reconnaît. J'en éprouve un secret plaisir... Je ne lui suis donc pas tout-à-fait étranger... A quoi cela m'avancera-t-il? je n'en sais rien, mais enfin cela me fait plaisir.
Je m'aperçois que cette dame tourne
180 LAFIISB,
encore la tète, c'est alors dm côté de Nime. • . Elle yeut donc voir aussi la personne qui est ayec moi... Mon Dieu!... pour peu qu'elle examine long-temps ma compagne^ elle saura bientôt avec quel genre de femme je suis. Hais pourquoi donc regarde-t-elle Ninie si long-temps?., est-ce qu'elle connaît cette petite fille?.. Ah! c'est fini, c'est bien heureux !
Il est apparemment écrit que toutes les fois que je rencontrerai cette dame, je serai placé de manière à ne voir que le derrière de son chapeau. Aujourd'hui cependant j'aime autant qu'elle ne puisse me voir, car auprès de Ninft) je dois avoir Fair bien contrarié ! Hais nous sommes si près d'elle que si nous causons , elle entendra nécessairement tout ce que nous dirons^ je ne causerai point, parce que je ne me soucie pas qu'elle entende parler Ilinie.
Il y a cinq minutes seulement que nous sommes entrés, et déjà les personnes placées derrière Ninie s'écrient : u Mon Dieu ! . . n qu'est-ce que cela sent donc iei7<. Cest
Ll HARI BT l'aHART. 181
» inconcevable, cela porte à la tète-, à la H gorge!...
. * — C'est Traî, n dit le monsieur assis près de ma petite blonde. « C'est comme un » mélange d'ail et de menthe!... C'est une » odeur ignoble ! »
Je deviens rouge jusqu'aux yeux , Ninie me regarde et n'ose plus tourner la bouche, parce qu'on verrait que c'est elle qui croque les pastilles. Pauvre petite! je ne crois pas qu'elle s'amuse beaucoup à l'Opéra.
Heureusement on commence et cela disirait Tatlention. Ninie est tout yeux, tout oreilles , elle ne me dit rien , c'est tout ce que je demande ; moi , je ne m'occupe pas du spectacle , je réfléchis et je soupire.
Cependant, Ninie n'est point toujours maîtresse de maîtriser sa surprise , il lui échappe quelques exclamations, comme: • « — C'est fièrement beau !. . . Ah ! comme » elle est mise celle-là. . . Mais pourquoi donc » qu'ils chantent toujours et qu'ils ne par- » lent jamais... Je n'entends pas un seul n mot, mon ami. »
18â LAvmUy
Je tâche de faire taire Ninie, car cette dame a encore tourné doacement la tête de son côté, et j'ai aperçu sur ses lèvres un léger sourire dont l'expression me fait mal. Ah !
je voudrais déjà que le spectacle fût fini f
La première pièce e$t terminée , il n'y a plus que le ballet; dans l'entr'kcte tout le monde se lève autour de nous, j'en fais autant, mais je fais rester Ninie assise: Le monsieur qui esta côté d'elle sort, en disant qu'il ne peut plus tenir à l'odeur d'^ail qui se fait sentir. Tout le monde rit autour de nous... moi, seul, je n'ai pas e^viede rire.
Les dames tirent leurs flac6ns, les hommes prennent du tabac , Ninie ne bouge pas , je suis au supplice.
Cette dame s'est levée aussi^ elle est tournée maintenant de notre côté; je m'aperçois qu'elle nous examine^ et que ses yeux vont alternativement de Ninie sur moi. Je feins de ne point m'en apercevoir et de regarder dans la salle. Tout-à-coup, Ninie, qui s'ennuie je crois beaucoup du silence que je gardé avec elle, me présente une de
LB MARI ET l'aHART. 18S
ses mains en me disant : « — Vois-to comme » je les ai blanches aujourd'hui ; c'est que )> j'ai savonné ce matin, n
C'est pour le coup que je voudrais me cacher sdus la banquette. Je n'en puis phpis... j'étouffe, et j'entends dire derrière moi:
u — D'après cela, il n'est pas étonnant )» qu'on sente l'ail !... »
Je mè rassieds sans oser lever les yeux.' Sans doute ma figure aura exprimé ce que j'éprouvais , car Ninie me dit : « Qu'avezn vous donc, mon ami^ est-ce que vous êtes M incommodé? — Je n'ai rien. — Vous » avez rougi, pâU... — Je n'ai rien, vous » dis-je. — Mais je vois bien que... — Tai- » sez-vous. »
Ninie fait la moue et n'ouvre plus la bouche. Comme cette daiiie doit se moquer de moi, comme elle doit rire ^à mes dépens !...
Je veux m'en assurer et je la regarde...
Mais non , je ne vois point dans ses yeux celte expression moqueuse qui anime ceux de nos voisins; en ce moment elle semble plutôt prendre pitié de ma situation... ah !
que je lui sais gré de ce faible intérêt !...
184 LA FEMSV 9 IB IIARI ET L*AKAllt«
Dieu soit loué ! on donne le signal, on va commencer le ballet. Chacun reprend sa place, chacun s'occupe de la danse, de la pantomime, et on n^ songe plus â nous.
IVinie regarde aussi et ne dit plus mot; moi je me dis : Gela finira bientôt.
G^est fini , grâce au ciel. Tout le monde se lè?e, Ninie .va en faire autant , je la fais rester à sa place. Chacun sort. Cette dame aussi s'éloigne avec la personne qui l'accompagne; mais avant de partir, elle a encore jeté un regard sur nous. Ah ! cette fois je n'ai nulle envie de la suivre.
Enfin tout le monde est bien parti , la salle est vide, on descend le lustre , et Ni-» nie qui est toujours assise et n'ose pas re* muer, me dit à demi-voix : — « Est-^ce que 9 nous coucherons ici, mon ami? — Non , n nous pouvons sortir maintenant. »
£n effet , nous ne rencontrons plus que les ouvreuses et les gendarmes. Ahl je me souviendrai de cette soirée à l'Opéra.
tm pu f lima voluhk.
MAAAAAA^V%fMAA/V\<VV«<Vt^/W\<W\AIVVVWW\'WI IVVKI%/W%/VSn^f%l%fV%