CHAPITRE VI
L'Opéra.
C'est en retournant chez moi, ie lende»
main, que je fais des réflexions; car alors je suis àjeun, les vapeurs du dîner, du souper de la veille, ne troublent plus ma raison, et je vais maintenant me faire de la morale. . . Mais à quoi bon? Quel mal , après tout, que Ninie soit ma maltresse !... Mieux vaut peutêtre celle-là qu'une autre. Elle est gentille; je la crois douce et franche. A la vérité elle n'a pas grand esprit et aucune éducation ; mais je ne la mènerai pas dans le monde; avec un schall et un chapeau elle ne sera pas ridicule à mon bras; d'ailleurs on ne sort jamais qu'à la brune avec une grisette.
Elle m'a dit qu'elle m'aimait beaucoup
LE H4ftl IT L*A«AflT. ]6B
ce beaueoiAp^là est venu bien vite... Je ne la crois pas susceptible de ressentir une riolextte passion; elle croit qu'elle aîme quand on lui plait : c'est assez l'histoire de tout le monde; mais je la juge capable d'être fidèle à celui qu'elle croit aimer, et ce n'est plus comme tout le monde.
Voilà huit jours que je vais chez elle, je l'y trouve toujours , et sans cesse travaillant. Son petit mobilier est mesquin , mais sa chambre est propre et bien rangée ; je lui ait dît que je ne voulais plus qu'elle vit Gharlotte^et elle ne met plus les pieds chez elle; décidément lïinie est une bonne fille. Elle ne rougit point en me voyant, elle ne soupire pas quand je la quitte, mais je lui crois de l'amitié pour moi. Cependant elle me parle un peu trop souvent de son M. Adol{^e.
Quand je lui dis quelque chose , elle s'écrie ; « Adolphe me disait cela aussi, » ou : « Adolphe faisait comme vous.,.. » ou : «< Adolphe n'aimait pas cela non plus. »
« — Ma chère Ninie , » lui dis-je un matin 9 u est-ce que vous ne pourriez pas vous
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» dispenser de me citer si sourest votre n Adolphe? Gela n'a rien d'agréable pour » moi devoir que voas pensez toujours à lui.
» — Ofa! mon Dieu !••• Je disais cela. •• 1» comme autre chose, me répond Ninie :
» puisque cela te déplaît je ne le dirai plus , n mon ami; certainement je ne pense plus }» â Adolphe qui m'a laissée-là comme un » paquet !.. Oh! c'est bien mal se conduire ! • . » A présent que je t'aime, je ne l'aime » plus!... Tu peux être bien tranquille. »
J'avoue qu'au fond je suis fort tranquille , et que mon amour pour Ninie ne m'empêche pas de dormir. Au reste , la connaissance de cette petite n'est pas gênante, et ne me prive pas de voir mes sociétés habituelles ; sans doute Ninie aime beaucoup que je la mène au spectacle , ou dtner chez le traiteur, mais quand je lui dis : Cela ne se peut pas aujourd'hui , j'ai des affaires , elle me répond avec douceur : « Eh bien ! mon ami, » ce sera pour un autre jour , n'est-ce pas ? »
Je lui ai donné les choses indispensables, un schally un chapeau, une robe, des fr
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chus ; mais je ne lui ait donné que des choses simples, et qui ne m'ont pas ruiné ; cependant elle a trouvé tout admirable, et le modeste bourre de soie de cent francs lui a fait autant de plaisir qu'un cachemire en causerait à une femme entretenue ; elle n'est pas trop coquette, elle est toujours satisfaite de ce qu'elle reçoit; elle ménage ses parures : cette jeune fille a des qualités.
Depuis quelques jours je ne lui ai point fait quitter sa chambre , elle ne s'en plaint pas , elle me témoigne autant d'amitié ; je Teux aujourd'hui l'eu récompenser, en lui procurant un plaisir qu'elle désire goûter depuis long-temps. Plusieurs fois Ninie m'a dit qu'elle n'avait jamais été à l'Opéra, qu'elle voudrait bien voir l'Opéra, que ce doit être bien amusant ! • . • Je ne me suis pas pressé de l'y mener , car , à l'Opéra , toutes les loges sont découvertes, à moins d'aller en face , et c'est trop cher; ou en haut, mais ce n'est pas du cintre que Ninie jouirait du coup-d'œil des décorations ; il faut que je mène cette petite à l'amphithéâtre, derrière
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le parterre , c'est de là qiie rillusion est la plus oomplëte, et à l'Opéra^ ce n'est que cela qu'on va chercher. Je ne me soucie pas trop d'èbre à l'amphithéâtre avec cette jeune fille, je puis être vu par des connaissances*. • Mais elle gardera son chapeau... Après tout, sait-on ce qu'elle est? et ne suis-je pas mon maître?... Le désir de jouir de la joie de Ninie, qui grille d'aller à l'Opéra, l'emporte sur toute autre considération.
Je vais chez elle dans la matinée , je la préviens que le soir je la mènerai à ce spectacle qu'elle désire tant connaître ; elle fait des honds de joie , elle est dans le ravissement. Je suis bien aise de voir qu'elle n'est pas encore blasée sur les plaisirs ; il y a tant de gens qui ne sont pas amusables ! Je recommande à Ninie de se faire bien beUe, de soigner sa toilette ; elle n'y manquera pas, et moi je lui promets de venir la chercher à six heures et demie avec un cabricdet
A l'heure convenue je me rends rue Aubry-le-Boucher, je descends de cabriolet et monte lestement un escalier, qui heureuse-
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ment est un peu plus clair que celui de mademoiselle Charlotte. J'arrive devant la porte de Ninie, je frappe. . . on n'ouvre pas, . • elle est donc sortie, car elle m'entendrait ; elle n'a pas deux pièces! Je ne conçois pas son absence*. • Mais en regardant la porte , je viens d'apercevoir quelques mots écrits avec du charbon, lisons : Je cuis chez ma fH)ùtne au^ssous.
Je cuù au-dessous... • Qu'est-ce que cela ▼eut dire. . . Ah ! j'y suis ! Pauvre petite, elle ne pense pas qu'un e peut se prononcer autrement qu'un «.^.• Allons donc au-dessous, chez la voisine.
Je descends, je frappe ; une femme , un fichu sur la tète , vient m'ouvrir. — « Par- » don , madame , mademoiselle Boissard » n'est-elle pas che^z vous ? — Oui , mon- » sieur... Donnez-vous la peine d'entrer. — » Ce n'est pas la peine , madame , si vous » vouliez lui dire seulement qu'on la de- » mande. — Hais entrez donc , monsieur,. ..
>* certainement je ne vous laisserai pas à la » porte. »
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Que le diable emporte la voisine avec ses politesses! me voilà obligé d'entrer chez je ne sais qui, et je trouve là deux autres fem* mes , qui sont au moins des blanchisseuses ou des ravaudeuses; elles sont assises autour d'un poêle, mais elles se lèvent à mon aspect , tandis que la voisine me présente une chaise.
» Donnez-vous la peine de vous asseoir , » monsieur. — Madame, c'est inutile, je veux n dire un mot à Ninie, et.... -r~ Monsieur, » il ne vous en coûtera pas plus de vous » asseoir!...
^ Dans ce moment , Piinie sort d'une pièce voisine à demi-habillée, en me disant : « Me » voilà, mon bon ami, je serai bientôt prête ; » c'est que je mets ma robe neuve , et je ne » pouvais pas m'habiller toute seule... Elle » est lacée par-derrière, mais madame Ballû }> a la complaisance de m'aider. »
Il faut se résigner, je m'assieds pendant que madame Ballû achève d'habiller Ninie ; mais je fais une moue horrible. On se sent si mal à son aise quand on n'est pas à sa place !