‹ La femme, le mari et l'amantChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Café.

J'étais encore arrêté sur le boulevard, deyant le café du théâtre; je regardais de tous côtés, indécis sur la route que je prendrais , lorsque j'entends rire à côté de moi : c'est Dubois , le jeune homme qui m'avait déjà arrêté sous le péristyle du théâtre , et qui vient de passer sçn bras sous le mien , en me disant : « II paraît, mon ami , que Il la particulière te tient au cœur,» et qu'elle » yaut la peine qu'on monte une garde sur » le boulevard , car^ tHeu merci , mon pau- » vre Deligny, voilà cinq minutes que je n t'admire courant après tous les chapeaux » que tu aperçois. — Oui , certainement n elle est charmante , et je suis désolé de

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Il l'avoir perdue I • . • C'est toi qui en es cause, » tu m'as retenu sous le péristyle... — Il » fallait donc me dire que tu poursuivais » un objet. •• je t'aurais secondé , au conn traire. •• entre amis, ça se fait tous les H jours.. • Donne-moi son signalement, je » vais aller m'informer à toutes les mar- » chaudes de marrons si elles l'ont vu paânser.«--Ahl tu plaisantes toujours... — » Viens au café ; c'est une affaire manqnée, » mais nous allons en entamer une autre...

M J'ai lorgné deux petites filles qui pren- » nent des riz au lait... jolies comme des » amours, surtout vues de profil; mais » nous ne sommes pas forcés de nous mettre » en face d'elles. Allons, viens... — Non, » je veux encore attendre... — Tu vois bien » que tout le monde est sorti. .. , il n'y a plus M à attendre que les ouvreuses de loges , et n je ne présume pas que ce soit parmi elles » que soit ta passion. Viens donc. »

Dubois a raison , il n'y a plus personne dans la salle, et quand je resterais cloué sur le boulevard^ cela ne meferailpas retrouver

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cette jolie dame ; n'y pensons plus , entrons au café.

Dubois, qui entre avec moi , est un jeune homme de mon âge : vingt-sept ans, à peu près. Il n'est pas grand, mais il est bien fait, et tient àa tète fort en arrière pour mieux s'e£Facer. C'est un joli garçon , il a des cheveux bien noirs, de beaux yeux, noirs aussi , des couleurs qui donnen^encore plus de vivacité à sa physionomie , qui est très-mobile, d'assez vilaines dents, mais un sourire agréable ; c'est dommage .que dans cette figure , très bien du reste , il y ait quelque chose de canaille; un comique de mauvais ton , qui décèle sur-le-champ un mauvais.sujet du second ordre. Les manières de Dubois sont ce qu'annonce sa figure :

des.prétentions , des façons de petit-maltre, mais qui , affectées ou exagérées , ont constamment Tair de charges; enfin l'habitude de parler très haut , pour se faire remarquer par tous ceux qui l'entourent, et se regardant dans une glace toutes les fois qu'il en trouve l'occasion.

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Dubois ne manque pas d'esprit , il est gai , amusant, il vous force à rire, quoique ses plaisanteries ne soient pas toujours de bon goût ; mais il trouve moyen de tourner tout au comique; cependant son désir de se faire remarquer, ses prétentions et l'habitude de vouloir parler plus haut que les autres , lui attirent souvent des disputes ; alors il fait beaucoup de bruit , il crie , il menace , il veut battre tout le monde, mais il ne bat jamais personne, et lorsque les querelles deviennent sérieuses , il trouve quelque prétexte pour s'éclipser et ne plus reparaître.

Malgré ces défauts qui tiennent à une éducation négligée et à l'habitude d'être trop souvent en mauvaise compagnie , Dubois est un fort bon enfant, obligeant, serviable, n'ayant rien à lui quand il s'agit de servir ses amis. Dans ce monde où les égoïstes sont en si grande majorité, lorsqu'on rencontre un bon cœur, on doit lui pardonner bien des défauts ! Combien de gens en ont , qui ne sont rachetés par aucune qualité! Dubois est un homme que l'on n'ose pas pré- I. 4-

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senter en bonne compagnie, de crainte qu*il n'y iBsse on n'y dise quelque sottise » mais on le retrouve avec plakir en petit comité , et il est l'ame des parties de campagne , ou des déjeuners de garçons. Après tous avoir vu trois fois , il vous tutoie, et il vous semble à vous-même que vous le connaissez depuis des années. Toujours gai , insouciant tant que sa personne ne court aucun péril, il vit aussi indépendant que puisse l'être un courtier marron , mangeant en une soirée ce qu'il a gagné en un mois , négligeant les affaires pour les plaisirs, puis quand il n'a plus le sou, courant galment à pied dans les maisons de commerce^ et faisant les quatre coins de Paris avec des échantillons de sucre et de café dans ses poches , après avoir été pendant huit jours en tilbury avec une grisette ou une danseuse des petits. théâtres.

Enfin aimant beaucoup les femmes, et enchanté d'avoir la réputation d'un roué et d'un homme à bonnes fortunes, il s'est promis de ne pas être un jour sans faire une conquête; aussi le voit-on presque couti-

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Duellement chercher à faire ce qu*i) appelle ses frais, c'est-à-dire à nouer une nouvelle connaissance, ce qui l'expose souvent à très mal placer ses sentimens.

Il ne me sied guère de critiquer les autres , moi , qui viens de me prendre de belle passion pour une femme que je ne connais pas , qui ai fait ce que j'ai pu pour la suivre. . . qui, enfin, n'ai pas dans le monde une grande réputation de sagesse!... Mais, je vous prie de croire, cependant, que je n'agis pas aussi légèrement que Dubois , et qu'avant de former une liaison, je veux savoir à qui j'ai affaire. Cette dame, en capote pensée , avait Tair fort distingué, et quoiqu'elle fût seule au spectacle, ses manières, sa tenue, tout annonçait une personne comme il faut ; malgré cela si j'avais pu faire sa connaissance je ne m'en serais pas rapporté aux apparences , etj'sfurais fait en sorte de savoir si je pouvais sans rougir, lui donner le bras. Mais ne pensons plus à cette dame , il y a tout à parier que je ne la reverraî point , et je ne suis pas encore assez

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romantique pour soupirer long-temps pour une inconnue.

II y a foule au café, hk se rendent , en sortant du spectacle , les habitués , les flâneurs, les employés du théâtre, qui viennent donner leur opinion sur la pièce nouvelle ; chacun prouve que si Ton avait suivi ses conseils, on aurait retranché cette scène quiaétésifflée et changé cette situation qui a produit un mauvais effet. A écouter tous ces gens-là, vouscroiriez>qu'il leur est impossible de se tromper; ils ont tant d'habitude de la scène, ils connaissent si bien le goût

du public! Il n'est pas jusqu'aux vieux

joueurs de domino qui ne lèvent les épaules, en s'écriant : « Certainement! c'est mauvais, » c'est détestable, je Ta vais dit!... » Et ces messieurs n'ont pas quitté leur partie pendant la représentation de l'ouvrage qu'ils censurent, et dont ils n'ont vu aucune répé< tition. Pauvres auteurs!... par qui ètes-vous jugés ! . . . tous ces gens qui coupent et taillent si bien votre pièce, après Févénement , n'auraient pas été capables de changer un mot.

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ni d'apercevoir un endroit faible avant la représentation. Boileau a bien raison :

La rritlriue est ais^e , et l'art est difficile 1

En entrant dans le café, j'aperçois mes deux fillettes du balcon qui boivent de la bière et mangent des échaudés avec un jeune bomme que j'ai vu jouer dans la petite pièce. Ces demoiselles sont à leur seconde douzaine d'échaudés!... Gela me fait vraiment trem* bler pour elles , je suis tenté de leur envoyer du thé.

Dubois m'entratne vers le fond du café en criant à tue-tète : u.^^ Viens donc par » ici...— Je ne vois pas de place. — Viens » toujours... je m'en ferai faire... »

Nous arrivons devant les deux demoiselles qni savourent des riz au lait. A côté d'elles sont deux hommes qui prennent des petitsverres et jouent au domino. Dubois s'assied sans façon à leur table, en disant : u Ces n messieurs vaudront bien permettre et nous « £aire une petite place. »

Les joueurs de domino regardent Dubois

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avec un air de mauvaise humeur, mais il n'y fiiit pas attention, passe s'asseoir entre ces messieurs et leurs voisines , et appelle le garçon en criaot : « Garçon... ici... Ser- 9 vez-nous... Ces messieurs veulent bien se 1» reculer un peu... Deligny, qu'est-ce que w tu prends?... Du punch, n'est-ce pas?...

H Au rhum , c'est ce qu'il y a de mieux...

n Un demi au rhum... — £s-tu fou?... Un )i quart, c'est bien assez pour nous deux.

i> — Non, non; nous prendrons bien un i> demi... D'ailleurs, nous en offrirons un » verre à ces dames... si elles veulent bien » nous feire le plaisir de l'accepter... Gar- » çon, un*demi*bol... soigné comme à l'or- )» dinaire.. »

Les deux petites femmes se sont regardées à la proposition de Dubois; l'une a souri , l'autre a baissé les yeux sans répour dre. Je lui pousse le genou en lui disant à Toreille : « Tu les connais donc pour leur » proposer sur-le-champ du punch? »

Dubois me répond , très haut : « Je n'ai » pas l'avantage de connaître oes dames ;

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» mais, elles ont Taîr trop aimables pour n qu'on ne désire pas faire leur connaissance .

n Mon cher ami , » lui idis^je en continuant de parler bas , quoiqu'il s*obstine A me répondre très haut : « Je t'avoue que » je n*ai pas fort bonne opinion de ces de- » moiselles* — Et moi j'en ai la meilleure. . . » Aussi serais'je enchanté d!ètre leur che- » Talier, si toutefois on roulait bien acoep- » ter mon bras... n

En disant cela, Dubois se mirait, passait sa langue sur ses lèTres , puis lançait des œillades à ses voisines.

« Mais elles ne sont pas jolies. — Ah! que » dis-tu là! Des figures charmantes, des » nez à la Niobée, bouches de corail., dents » d'albâtre et une pudeur yii^nale répan- » due sur tout cela. »

Je ne trouvais pas une expression bien ▼irginale sur les traits de ces demoiselles, tiui souriaient entr'elles en écoutant les propos de Dubois :

*( Il y en a une qui louche , » lui dis je à l'oreille. — « C'est justement celle qui me

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» plairait le plus... Cependant, je suis bon M enfant; fais ton choix : prends la brune » ou la blonde, moi je m'accommoderai » sur-le-champ de l'autre ; j'espère que c'est » agir en ami... — Je ne veux ni de l'une ^ » ni de l'autre... — Bah! quand tu auras » bu un Terre de punch , tu t'attendriras.. • » Est-ce que tu penses encore à la dame )» que tu poursuivais à la porte?... — Tais- }> toi donc , Dubois ! . • . — Eh bien ! quel mal » de courtiser ce sexe charmant... qui ré- » pand des fleurs, sur le chemin de notre » vie ?.. . hein. . . ! Ah Dieu ! la jolie main I Si » j'étais peintre, je voudrais la croquer sur- » le- champ.. • »

La jeune femme, à qui ce compliment s'adressait, ne put s'empêcher de rire; je vis cependant son amie qui lui donnait des coups de pied par-dessous la table , probablement pour l'engager à conserver plus de décorum,

«Ah! vivat! voilà le punch... Garçon, » ici . . . posez ça là . . • Ces messieurs voudront » bien reculer un peu leurs dominos.

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