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La femme, le marie et l'amant

— Mesdames, serrez-vous un peu sur la gauche... Et tous, messieurs, appuyez sur les dames... Il y a encore une place... Ou doit tenir dix, et vous n'eiesque m uf... Il faut que le compte y soit.

— Le compte I Est-cy que l'on vî nt au spectacle pour ètreencaif-séscommedes sardines?. . Vous voyez bien que nous sommes déjà gênés; où diable voulez- vous placer encore quelqu'un ? D'abord moi, je ne me dérange pa°.

— Allons, l'ouvreuse laissez-nous en re| os. Il n'y a plus de p ace...

— Je vous dis, monsieur, qu'on don tenir dix... — Ne voyez-vous pas que ce monsieur et ces doux djcues qui tiennent le coin peuvent compter ,our quatre au moins?

— Ci ne me regarde pas, monsieur...

— Madame, entrez ^onc...

1 y a une place. Si ces messieurs ne v<u,'ent pas se dérang, r, je f' rai venir l'inspecteur... Pas ez donc, madame; si vous ne la preflez pas, j'y meurai une autre personne...

En disant ces mots, une tieille femme maigre, à la

Dubois, le farceur et l'économe.

voix nasillarde, et que l'on »

déjà reconnue pour une ouvreuse de loges, sans s'Inquiéter des murmures que faisaient entendre les personnes placées sur la première banquette du balcon, poussait vers nous une jeune femme qui semblait hésiter pour prendre la place que l'ouvreuse lui indiquait.

Moi , j'étais assis sur le second banc; aimant mieux être là que sur le devant, je n'avais pas demandé la place ifue l'ouvreuse offrait à la dernière perstnne arrivée; mais je tournai la tête pour voir cette dame, car on va souvent au spectacle autant poui voit le monde qui est dam la salle que pour écouter k pièce; je me retournai donc, et je vis une fort jolie ligure, ce qui n'est pas rare à Paris, mais une figure qui me plaisait beaucoup, ce qui est bien différent, car les goût» sont très- va ries, et tout en rendant justice à la beauté, os lui préfère quelquefois cusc physionomie dont les traitf n'ont aucune régularité, mais dont l'es pression a pour nous grius de charme.

Cette dame, ou cette demoiselle, car il me serait encore difficile de décider cette question, parait âgéede vingtquatre ans environ ; elle n'est ki grande ni pet'te, ni brune 4i blonde; rçuiciàseiyeuii.»

LA FEftiME, LE MARV ET L'A M A Ri-

ma foi, je r.e puis pas encore affirmer s'il sont noirs ou bleus; elle a un gi and ch;ipeau,et je n'est pas pour habitude de regarder une dame de manière a voir sur-le-champ dans le blanc de ses yeux; ce qu'ily a de certain cependant, c'est qu'elle est tort bien.

.1 ai ollet ma main pour que l'an puisse passer par-dessus la seconde banquette, la dame s'appme lécei'êmBnt sur moi; je puis voir maintenant qu'elle a un petit pied, un bas de jambe paifnieruenl pris et, de plus elle est chaussée avec beaucoup de soin : je tiens infiniment à ce que l'on soit chaus-c proprement; je n'augure pas bien de Ces dames qui ont un beau clià e et des bas sales.

Mais ce monsieur qui a déclarée à l'ouvreuse qu'il n'entendait pas être traité comme une sardine, quoiqu'à la maigreur de son corps et à la'ongueurtraiichan'edeson profil on puisse croire qu'il a é.é longtemps pressé dans une bouriche, ce monsieur, sans se retonrner, a mis son chapeau entre ses jambes; il parait décider de ne céuer un pouse de terrain. Son voisin, jeune rnnime dont la ligureestplus aimabe, sVst retourné, comme moi, pour voir la personne qu'on veut placer a côté de lui ; probablement que, comme moi ai si il trouve cette dame a son goût, car il se range de côte, fait une vetite place, et !a jeune dame, longtemps indécise, arrive enfin sur le devant et s'assied, d'uD air timide, entre ces deux messieurs.

Le personnage à figure de couperet continue de murmurer, de se plaindre, de maudire les premières représentations. L'égoïste!... Se plaindre parce que cette jeune dame est tout contre lui, parce que se» bras et peut-être ses pieds touchent les siens... Ali I je voudrais bien être à sa place!... Mais je n'ai pas trente ans, et ce monsieur en a près de soixante. Il me semble cependant que même lorsque je serai vieux j'éprouverai encore la douce influence de la beauté... peut-être n'en scra-t il rien... mais il faut toujours espérer.

Cette dame a murmuré quelques phrases : — Messieurs... je suis bien fâchée... si je vous gêne trop, je ne resterai pas...

Le grand homme sec n'ose cependant pas la renvoyer, c'est bien heureux! Le jeune homme se serre encore pour lui faire de la place, et lui jure qu'il est fort à pan aise... J'étais sûr qu'il la trouverait aussi de son goût.

D parait que cette dame est seule, car je ne vois venir personne avec elle. Seule au spectacle et au balcon... hum ! Cependant ne préjugeons rien; elle peut avoir un mari, un parent ou un ami au parterre; on peut venir l'attendre à la porte.

La sa lie: s'emplit. Nous sommes an théâtre de laGaîté. On va jouer la première représentation d'un mélodrame; c'est une grande affaire pour «""» '«» habitués, uouc les amateurs du boulevard du Temple, et Blême «es amifs quartiers; en effet, pourquoi ne viendrait-un pas aujsi bien a.u mélodrames des petits théâtres qu'à ceux des granus ; depuis quelque temps ne donne -t-on pas des mélodrames partout? L'année mil hi.it cent vingt neuf fera époque pour cela... et nous sommes <L:ji celle année là. *

Il reste encore deux plates près dç^m ., mais la porte du balcon s'ouvre; deux dames entrent, ou piuiuAii précipitent : celles-ci n'attendent pas que l'ouvreuse leur dise s'il y a encore de la place ; elles n'enjambent point, elles sautent, elles se jettent spontanément sur la sani| i. eitc; celle qui est près de moi manque de s'asseoir sur mes geaoui , et avec son coude jette à terre mon chapeau; elle ne fait pas attention à tout cela, elle ne semble nullement s'inquiéter de gêner ses voisins, pour elle la grande affaire est d'être placée; en s'asseyant elle pousse un ouf capable d'éteindre un quinqiict, puis s'écrie :

— Nous v'Ià dedans enfin... Ah bien, ça n'est pas sans peine!... Dis donc, Marie, comme on se bouscule à la porte... c'est une tuerie!... J'ai manqué d'avoir le sein pris dans une balustrade... c'est qu'il y avait des sournois qui poussaient... et puis, en poussant, ils vous pincent. As-tu vu comme j'ai parlé - ce vilain rouget qui était derrière moi? Il avait toujours sa main sur ma hanche; il disait que c'était pour me protéger'... Je lui ai dit : Si vous ne voulez pis linir vos protections, je Tous fais empoigner par le gendarme!,.. Recule-toi donc un peu, Marie... que nous soyons à notre aise...

Je pi évois que nous aurons pendant les entr'actes, et peut-être pendant les actes, le plaisir d'entendre la conversation de ces déni dames, qui ne veulent pas être poussées, mais ne se gênent nullement pour pousser les autres Ce sont pourtant deux femmes jeunes, dont le, traits Wkil assez agréables, mais quelle différence avec cette dame qui est irCnue auparavant! des joues bien rouget) des yeux bien brillants, des conclus bien fraîches, esm une expression commune, rien de spirituel, t, en de délicat dans tout ceiK

J'avance un peu la tête : je voudrais bien apercevoir'!* temps à autre

il figure de celte joli» dusse que je n'ai fait qu'entr* ,oir; mais je suis

pli ce précisément derrière elle, et elle a un de ces chapeaux désespoir

aa habitués de spectacles. Je maudis le chapeau, non parce qu'il me

Canné une grande partie de la scène, mais parce qu'il m'empêche de

or cette ligure dont l'eipression m'a plu sur-le-champ. Je voudrais

voir si en l'examinant à loisir le charme sera toujours le même... Il

• tant de ehoses qui pour plaire ne demandent pas à être examinées

ongtempsl

On ne se retourne pas, on reste bien tranquille; jerroii m'iprrcevoir qu'on ne répond que par monosyllabes au jeune voisin de gauche fui cherche à entamer la couve nation , et qui, p-irt-' Je ce qu'on ne

lui montre pa pi s de reconnai.-sance pour !a place qu'il a bien voulu faire, fiu:t par tourner le dos et k.r.'ii. i . turs.

Je connu, ace aussi a m'ennuyer de ne régir lerquelederrière d'une eapote p'-nsee; surM s nos regards sur ce qui nous entoure :àcô:e du grand monsieur sec est une jeune ;einrne cufle d'un p-tit bonnet à la h rgére, une figure IWnie, d- petits yeux noir- bien éw de-, un nez retroussé, touj urs un deiui-sourire sur U s levr s un eei u m a r moi] lear en reg.rdant les au tô temme. Cela m'a bien l'a.r d'une jeune ouvrière; plie e-t avec une petite Site de quinje à seize ans, mise dans le mène g ù', q i u'e-t «us jolie, mus qui parle ttès-haut et ni toujours avec .-a compagne.

Api es le jeune homme qui est à gauche, est on petit-maîire de quarante ans au moins, une ru h rche. allée. ée dsns la m -e, tes bouv taos en opales, le lorgnon, des gams serin, d s eue veux très-noir? b en boucles; on Vult que le eotlfui a passer par la, des fa«< ri- Lien ta.llés,ei plus noirs encore que les cli veux, des sa i t. ut c la

pounail bien èire peint; je ne s rais même j.as-urpris q . ijut

loup l; on les adape si bien maintenant! avec Cela de belles, c.ul.urs, ce serait un tort joli g-»rcon si son nez, extrêmement aqudin, n euul pas d'une petitesse ridi-nle : au lolal, un air aussi bêle que sutii.-int Après ce mirliuoe, «e monsieur et une dame... de ces hg tus ordinai.es, de bo.is bougeas, qui aimeraient m eu\ ne point dîner que manquer lx première représentation d'un nu lo Irame; le thapesmde, l'épouse c l'air d un colimaçon ; il est probable q Vil aura revu quelques bourrades à la qu— >e. c'est ce qui I aura déformé, et ou aime trop à se moquer des autres pour que personne ait eu la charité de i'~ cette dame que sa capote fait 1. gouttière par le haut. Quant au i il ne voit pas cela; il r- regirde jamais sa femme.

Dans la loge derrière oic-i, un monsieur avec une dame, dont la i est trop recherchée po-r venir à un théâtre des baulevards, cela jure aveu ces individus qui, à deui étag s plus huit, sont sans vestes, et oui retroussé I. uri clif-inscs, jusquau coude, allongeant leur tète couverte de la casquette de "Mitre, pour échanger avec des amis, placés aux autres ettrémilés di !» salle, des plaisanteries qui sont plus que grivoises. Mais ces messieurs sont au par. s «l 1 mirait qu'on s'y pcimet tout.

Je connais déjà les deux femmes assises à côté de moi; je sais que l'une s'appelle Marie, et q >e l'autre met à chinnc instant son br s sut mon épaule et ses cuisses sur les mienne» c'est toujours trés-aereable. Derrière nous enfin sont deui hommes, l'un, uni est fort jeune, s U bouche béante, la. r étonné les reux sussi ouverts qu'il soit bossai, e. et semble encore neuf aux plaisirs du spectacle et aui habitudes oc Parhfj l'autre , i moitié chauve , a ramené avec peine sur le devant de si tPte le peu de clieveui qui en couvre encore le derrière; il fut le g lil, sourit et fredonne sans ce-sc, r ;;a .le le., daims en desso - I Fail en sorte d'avoir ses genour tout contre le ilos de m i ne.

— Dis donc, Marie, vois-tu nus hommes?... ils doi eut Être «n parterre... ils sont partis une heure av..nl nous, ils se seront bien pi

— Je ne les vois pas plus que notre chat!... — C'est drôle, ça... est-ce qu'ils se sont perdus dans la queue, ou ben qu ils n'auront pas pu percer dans et fauillis-lti .'... — OU ! je suis bien tranquille pour Gérard, il sait se faire faire place... Quand on est de sa force et nerveux comme lui, est-ce qu'on n'entre pas partout? — Mon mari est nerveux aussi, ce pauvre llribril... Mais comme il n'est pas grand, j'ai toujours peur qu'on ne l'étouffé... Ah I attends, je crois que je les vois sous le lustre...

— Prenez donc garde, madame, vous vous couchez sur mai. dit le vieux monsieur de devant, sur lequel ma voisine se penchait pour mieux voir dans le parterre.

— Dame, il faut bien que je cherche mon homme... Oui, c'est lui, c'est Bnl.n..., il a mis son bonnet de soie noire... — Gérard est à côté de lui...

— Mais, madone, vous nous étouffez... — Ah! mon Dieu! est-tf qu'on n'ose p. s remuer ici ?...

La voisine se jette alors sur moi et met sa main sur mon épaule poux se pencher ver» le parterre, tandis que le vieux monsieur se retotirnt et lance à m dames des in; .r.ls COUTrOUl es, auxquels elles ne fout m cune attention continuant e parier comme si elles étaient chez elles.

— Je voudrai, bief) q n Gérard nous UÙM... — Sont-ils bêles de ne pas regarder de notre côté I... Attends, e vas lever la seain. lluui hum !...

Fort heureusement pour moi que messier" Gérard et Bribri «perçurent les signa ix de leurs épouses, sans quoi ces dames ne cessaient point leurs évolutions; m os aux sourires qu'on leur rendit, elles se calmèrent, se remirent a leur place, et je pu. respirer *t voir devant moi.

La capote pensée conserve iouj.hiis sa même tranquillité, ne se retournant pas, ne regaduit ni à droite ni à gauche, ne causant point avec ses voisins. Pour une dame qui est venue seule, cette conduite est asseï surprenante. Je suis précisément deUlêTS «Ile. je pou rus apposer mes genoux contre elle, et glisser nu main le loin; de sa lobe, ainsi ijuc le font tant d.- ce! Smate irs qui ne vont au spectacle que pour se procurer ce petit pi lisù*. Mai- qui le cri me prés< rw' de m* conduin janmiaainsi I N'est ce pas une manière- hien détïcati de Mn Connaître a une donc qu'elle nous pi. ut, que de lui enioncei nos Penoux dans le dos, eu de lui pincer le bas des Ffl"sal conduite <|ue 1 •"»

ce pourrait se permettre qu'avec des filles publiques, et auxquelles, par conséquent, on semble assimiler les femmes à qui on fait de telles offenses. Quand donc les hommes sauront-ils se respecter?... Ah , mon Dieu ! je crois que je fais de la morale !... Non, je dis ce que je pense,

H voilà tout.

Le public s'impatiente de ce qu'on ne commence pas; et le public du

joulevard du Temple exprime l»nyamment son ennui. Au parterre, on bat la semelle ; hux galeries, on siffle ; au paradis, on crie : — La toile I avec accompagnement de jurons. Pendant tow& ce tapage, je m'aperçois que le monsieur chauve, assis derrière ma grosse voisine, a tiré un petit peigne d'écaillé «le sa poche, et qu'il s'occupe à ramener sur son front une trentaine de cheveux, qui s'obstinent à vouloir retomber en jrrière d'où ils se développent en longues mèches, ce qui donne à la )êce de ce mou»>*ur la tournure de ces plumeaux que vendaient les Alsaciennes

Mes deux voisines, qui ont sans doute juré de ne pas rester deux minutes tranquilles, se sont levées de nouveau, et regardant dans le parterre :

— Ah I Marie, voilà ton époux qui fait la conversation avec ses voisins... — Il n'est pas bête, Gérard; il cause très-longtemps quand il veut... — Tiens, voilà Bribri qui jacasse aussi!... As-tu remarqué comme il fait «les yeux fixes en parlant? C'est un genre pour se donner de l'expression. Ils rient, ces messieurs... Ah I les espiègles!... Dieu! que je voudrais savoir ce qui les fait rire... Hum!... hum I...

Et ma voisine se penche tout à fait sur moi , et avance son bras en faisant aller son mouchoir; mais le mouchoir va sur la figure du petitmaître, qui repousse le bras de la dame en s'écriant :

— Faites donc attention , madame... vous m'éhorgnez... Voilà une heure que vous gênez tout le monde... Vous n'êtes pas ici dans votre chambre.

— Tiens! cette nouvelle! Si j'étais dans ma chambre, je sais bien ee que je ferais... Est-ce qu'il n'est pas permis de parler à son époux?... — On ne se parle pas de la galerie au parterre... — Est-ce qu'il y a une ordonnance de police qui le défend? — Si vous voulez parlera votre mari, descendez auprès de lui. — J'ai payé comme vous, et peutêtre miens que vous... Je parlerai quand cela me fera plaisir... Vous faites le méchant, parce que vous parlez à des femmes; si Kribri était avec moi , vous fileriez doux comme un mérinos ! On connaît ça !

Le monsieur bouclé lève les épaules et se retourne dua autre côté en murmurant : — Comme ces théâtres-ci sont composés!... Je ne sais pas comment on peut y venir... S'il y avait eu de la place dans une loge, certainement je ne serais pas ici... Mais, tout est loué! tout est retenu d'avance!...

— On dit beaucoup de bien de la pièce nouvelle, répond le mari de la dame au colimaçon, auquel s'était adressé le mirliflore.

— Ah! beaucoup de bien!... Parbleu! ces mélodrames, c'est toujours la même chose... Dn tyran, un niais et une orpheline persécutée. J'en ai vu soixante 1.. c'est toujours la même intrigue. — Mou- ' sieur est donc un habitué de ces théâtres? — Un habilité? non; mais j'y viens... parce qu'il faut bien faire quelque chose. — La pièce qu'on va donner est en six tableaux. — Incessamment, ils les feront en trente-six... Ça sera comme une véritable lanterne magique. Parais! disparais! — Moi, j'aime beaucoup les pièces en tableaux, c'est amusant ; c'est un genre plus varié. — C'est un genre qui ruinera plus d'un directeur... Mais, comme vous dites, c'est assez divertissant... On ▼oit un salon , puis une forêt, puis une caverne... Des jours, des années se passent dans un même acte. A la vérité, ça vous embrouille un peu; on ne sait plus trop où on en est, ni ce que cela signifie; mais c'est à la manière de Shakspeare , de Schiller; on n'a pas besoin de comprendre.

— Mesdemoiselles, vous me poussez sans cesse... c'est insupportable. Vous mettei vos pieds dans mes jambes; bientôt je ne pourrai plus remuer les bras pour prendre ma tabatière.

C'est le grand monsieur sec qui s'adresse aux deux grisettes qui sont à sa droite, et dont 1 ainée lui répand en lui riant au nez : — Nous, monsieur, nous ne remuons pas!... Puis les jeunes filles se retournent, recommencent à cliiii noter en poussant des éclats de rire, regardent le jeune homme à l'air élonné et à la bouche ouverte, qui est placé derrière elles, lui font des mines, lui tirent la langue, puis se montrent du doigt la capote en colimaçon.

On frappe les trois coups. Mes voisines sî rasseyent; la petite pièce commence. Les deux ouvrières, qui ont probablement une passion '>armi les acteurs du théâtre, et qui se sont placées an balcon afin de «oir leur objet de plus près, avancent la tête Cl «e penchent sur l'arant-scèue en disant : — Ah! qu'il est beau là-dedans!... Comme ce tostume-là lui sied bien!... 11 a l'épingle que je lui ai donnée avanthier... Ah ! il nous voit... il nous regarde... J'en suis folle, ma petite...

— Mesdemoiselles, vous m'empêchez de voir, dit le grand monsieur; vous avez la moitié du corps en dehors de la balustrade !... — Monsieur, nous ne verrions p*s sans cela... Vous êtes bien heureux encore que nous n'ayons pas de chapeaux...

— Silence donc! dit madame Gérard, est-ce qu'on parle comme ça quand la toile est levée ! — A la porte! crie-t-on du parterre. — Voulez vous vous taire, lions! dit u tl 9nim du paradis.

La calme se rétablir, la petite pic e s'acheva el dès que la rideau

est baissé, mes voisines se mettent de nouveau en mouvement et font des signes à leurs maris.

Le mirliflore sort en laissant un gant à sa place-, les deux grisettef sortent en marchant sur les banquettes; le jeune homme placé près dt la jolie dame sort aussi, j'espérais que mesdames Bribri et Gérard M feraient autant, mais elles restent pour mon malheur.

Comme cette dame placée sur le devant se trouve pour l'instant pins à son aise, «die regarde dans la salle, et je puis apercevoir ses traits. I ne m'étais pas trompé, elle est charmante!... plus on la regarde, plfea sa figure plaît... à moi, du moins. De beaux ye>ix, fendus en amand-, et d'une expression si douce, quoique noirs... les cheveux châtains. . un nez moyen, mais d'une forme gracieuse. Une bouche... ni grand» ni petite... et des dents... impossible de les voir, elle tient sa bouctn fermée, mais elle doit avoir de belles dents, je le gagerais; d'aiileur il faut toujours juger joli ce qu'on ne voit pas; il n'en coûte pas plus et cela contente; pour le teint, je dois avouer qu'elle en a bien p-ni elle est plutôt pâle, et son air est sérieux; mais j'aime beaucoup ! • femme; pâles, et une bouche sérieuse devient si séduisante lorsqu'elle sourit!... tandis qu'une bouche qui rit toujours c'est constamment U même chose !

Je crois que cette dame s'est aperçue de mon attention à la regardes: Elle se tourne de manière que je ne puis plus la voir. Diable! e'aat bien contrariant...

Je n'ose lui parler... Elle n'a pas de ces airs qui permettent d'etstamer la conversation... Après tout, à quoi bon causer avec cette dame?... Quelle nécessité de cherchera faire sa connaissance? Tenonsnous tranquille, cela vaudra beaucoup mieux. Ne me suis-je pas promu d'être sage; de ne plus courir les bals, de ne plus fréquenter les grisettes, de dîner moins souvent chez le Iraiteur avec des amis qui aiment autant le Champagne que moi , de ne plus monter à cheval , de ne plus jouer à l'écarté?

Il est cependant cruel de penser qu'on ne reverra peut-être plus une personne qui nous plaît, que l'on se sent disposé à aimer, vers laquelle il semble qu'une secrète sympathie nous entraîne. Il est vrai que eette sympathie-là s'établit bien souvent entre une belle femme et un joii garçon... ne l'ai-je pas cent fois ressentie !... Je ne prétends pas dire par là que je sois *>eau, mais je suis essentiellement sensible.

. — Ah! mille pardons, monsieur!.., C'est l'élégante placée dans la foge derrière moi qui avec sa main avait légèrement touché ma tète. Je lève les yeux et je m'incline. Elle est très-bien aussi cette dame-làj beaucoup de pcisonnes la trouveront peut-être plus jolie que la dame pâle et sérieuse, cependant je n'éprouve pas pour elle les mêmes désirs que pour li capote pensée. C'est peut-être parce que celle-ci ne ma regarde jamais , tandis que je puis voir l'autre tout à mon aise ; les hommes sont si bizarres! ou plutôt la nature leur a donné un cœur ai bizarre, car certainement ce n'est pas par notre volonté que nous sommes comme cela, et que nous aimons de préférence ce que nous se pouvons pas avoir. Si nous nous étions faits nous-mêmes, nous n'aurioM probablement pas tous ces petits désagréments-là.

— Ah!... Pif!... paf!... Vlà qu'on se bat au parterre... Ah! me* Dieu, Marie, c'est scus le lustre... c'est auprès <le nos hommes... pourva qu'ils ne se fourrent pas là-dedans... Ne t'en mêle pas, Bribri... ne t'en mêîe pas, entends-tu? Tu vas perdre ton bonnet de soie noire!...

Ma voisine s'était couchée sur la balustrade et m'élouflait par le potés de son corps ; je la repoussai doucement en lui disant :

— Calmez-vous, madame, vous voyez bien que M. Bribri est fort tranqnffle , et que la dispute ne le regarde pas.

— Ah ! monsieur, c'est que je «-onnais mon mari, il ne faudrait qu'ai mot pour qu'il s'exposât... il est petit, mais c'est égal, il est rageut comme un griffon!...

La dame à la capote pensée se retourne un peu; elle souriait légèr«ment, je souriais aussi, nos regards se rencontrèrent, et il me sembla qu'il s'établissait dès lors une secrète intelligence entre nous; Ju luoiui je me plus à le croire parce que j'en avais le désir.

Mais les personnes qui étaient sorties reviennent prendre leaca places. Les deux jeunes filles tiennent dans leurs mains des oranges et de la galette, elles se bourrent de gâteaux et épluchent leurs oranges du côté de leur voisin, qui est au supplice et ne cesse de répéter : — Mesdemoiselles, voue aile* m» ««cher... prenez garde, 1 orange emporte la couleur...

— Une deini-heuve d'entrée.*, t» ils ne commencent pas encore! dit le petit m.iitie en lorgnant dans les loges. C'est indécent!... Nos. faire attendre ainsi pour uikï pièce qui ne vaudra peut-être rien.

— Dis-donc, Marie, ce be^n petit camus à favoris cirés qui dit qat la pièce qu'on va donner est indécente... — Bah ! on a dit à Gérard que c'était superbe... Le premier ouvrier de notre voisin le lampiste a vu la répétition, il assure que c'est magnitique... Plus fort en crime* que les Bourreaux , les Voleurs, les Miittdrins, et tout ce que l'on * déjà vu. 11 dit que la fin est si terrible , qu'à la répétition les pompiea ont pleuré, et qu'il y a deux machinistes qu'il a f.llu emporter. -■* Combien en meurt il dans la pièce , Marie ? — Je crois qu'il n'y i que deux morts, mais il y en a quatre ou cinq qui sont b!ps;és, et k princesse s'évanouit à la fin de chaque tableau; et puis Hrs déco» tocWs, et tout cela écri» dans une prose superbe, du pur Racine, ma p«lit«... C'est l'»sjvriev l».-^Jsse qui l'a dit, et c'est on gaillard qw

aifru, il a aussi fait des études pour être garçon tailleur, et il a joué ir Blonde) de Joeonde chez M. Doyen , dans l'a nouvelle petite salle , an troisième.

J'écoutais eette conversation , lorsque le monsieur au petit peigne te penchant vers madame Bribri , à laquelle il faisait des yeux trèscendres , dit en passant sa main droite sur ses cheveux pour les retelii à leur place : — Il paraît , mesdames, que vous êtes au courant des mystères de coulisses... Eh! ehl... vous êtes initiées dans les secrets Interdits aux profanes...

Les deux commères, qui probablement ne comprenaient pas ce que f ou!,' il dire ce monsieur , se laissèrent alie» sur la banquette sans répondre à l'amateur.

Enfin on a donné le signal ; l'ouverture est jouée au milieu du bruit, du tumulte, des réclamations de ceux qui ne retrouvent plus leurs places, et des portes de loges qu'on ferme.

Mais dès que le mélodrame commence, le bruit cesse; si quelqu'un se mouche ou tousse un peu fort, une voix de tonnerre s'écrie : — ■S. la porte le poitrinaire I et une autre voix enrouée répond : — Taiiez-vous donc, gueulards 1

Malgré ces légères interruptions, la pièce va son train. Mes voisines »nt tout yeux ; l'une d'elles pleure déjà , l'autre prononce de temps à sutre des mots entrecoupés : — Ah 1 Dieu ! pauvre innocente... scélérat de brigand... tu auras ton compte tout à l'heure...

Le monsieur au petit peigne, qui veut à toute force lier conversation avec ces dames, répond aux derniers mots de madame Bribri : \ — Oui... je le crois aussi... C'est fort intéressant... Diable ! ça s'em- I brouille.

Mais au beau milieu d'une scène, ma voisine se retourne brusque-

J ment, et repousse de côté les genoux de ce monsieur en s'écriant :

' — Dites donc, cher ami, est-ce que vous avez des fourmis dans les

jambes?... Tâche» donc de ne pas tant frotter vos genoux sur mon

châle; je suis chatouilleuse, voyez-vous.

Le monsieur chauve devient rouge comme un homard; il balbutie quelques mots, puis se lève, et se tient debout pendant toute la durée de l'acte, après lequel il sort et ne revient plus, étant probablement allé tâtonner ailleurs. Le premier acte s'achève au bruit de deux cents mains qui frappent les unes contre les autres.

— Les claqueurs sont toujours là , dit le petit-maître en haussant les 'paules et en ^n'adressant la parole. Ces théâtres-ci sont insupportables

our cela. . ,

— Ces théâtres-ci';" monsieur , n'en ont pis plus quj les grands. urquoi voulez vous oue les auteurs des petits spectacles se privent

d un moyen de succès exploité par leurs confrères des grands théâtres?

Sans doute il est malheureux de penser que ce sont maintenant les

îlaqueurs et non pis le vrai public qui assurent le succès des pièces...

Aussi l'auteur qui a le moyen de payer le plus de mains d'oeuvre est-il , certain d'avoir les plus beaux succès 1... Si vous voulez détruire un 1 abus, fditea qn« la réforme soit générale; mais non, lorsqu'on crie au J scandale, c'est toujours aux pauvres diables que l'on s'adresse , et on

laisse en paix les grands seigneurs faire des sottises.

— Face au parterre I... face au parterre I... crient cinq ou six messieurs à casquette , en apostrophant un jeune homme des secondes galeries, qui s'est retourné pour s'appuyer sur la balustrade. Le jeune homme reste immobile , les cris deviennent plus forts. Les Solons du parterre s'irritent de ce qu'on ne défère pas sur-le-champ aux arrêts qu'ils dictent; ils montent sur les banquettes, allongent les bras, et montrent le poing à l'individu do»» ils ne voient que le dos. Il semble que ces messieurs veulent lapiner ie jeune homme des secondes galeries; s'ils avaient des pierres, je crois que cela en viendrait là : ce ne sont plus des cris, ce sont des hurlements à faire crouler la salle ; enfin le jeune homme, qui est probablement enchanté de causer tout te tapage, se retourne, et montre au public une figure ignoble qui rit bêtement en regardant le parterre : c'était bien la peine de faire tant de bruit pour voir cette f.ice-là I

Je m'avance quelquefois pour tâcher d'apercevoir la jolie figure que âne dérobe la grande capote pensée. J'ai beau tousser, me retourner, cette dame ne f.iil pas attention à moi; et tout a l'heure, quand elle a souri, je m'étais imaginé qu'on me voyait déjà favorablement !... Nous avons trop d'amour-propre I qu'une femme nous regarde deux ou trois fois, et nous nous imaginons avoir fait sa conquête, lorsoue souvent on ne veut que rire a nos dépens.

Les ilrux jeunes filles étaient encore sorties; c..js reviennent avec les marrons et des châtaignes, dont elles ne cessent point de se remplir la bouche: il faut que ces demoiselles aient un bien bon otomac. ,cur vieux voisin est au supplice, elles jettent les épluchures de mar •mis de son côté, mais il n'ose plus rien dire, parce qu'il s'aperçoit |u'alor« elles remuent et le poussent davantage.

Le secoud acte commence. Lorsque la scène est gaie, ma voisine se penche sur moi pour regarder dans le parterre en disant : — Faut que je voie si ça fait rire Bribri. Lorsque la situation devient attendrissante, c'est encore le même manège de la part de ma voisine, qui tout en se mouchant veut voir si 11. Ilribri pleure.

L'acte fcnit. — C'est magnifique I disent mer voisinas. — C'est bien

mauvais! dit le petit-maître. — Cest bien amusant, disent les petite* ouvrières en enjambant de nouveau les banquettes, probablement pour aller encore chercher des provisions.

Le .eune homme placé derrière nous est le seul qui n'ait pas témoigné son opinien. J'ai dans l'idée qu'il croit que le mélodrame est la continuation de la petite pièce , comme ce provincial qui, après avoir assisté à une représentation composée à' Andromaque et des Plaideur* disait â Racine : — La douleur de la princesse m'avait d'abord attristé', mais le dénoument est bien joli, et les petits chiens m'ont fait beaucoup, rire. Je cherche dans la salle si j'apercevrai quelque connaissance, lorsqu'une voix partie de la loge derrière moi, me dit : — Comment se porte monsieur Deli(~j. 9

C'est un jeune homme que j'ai vu quelquefois «," société; il est entré dans la loge pour causer avec le monsieur et la dame qu'elle renferme. Il m'a reconnu, et nous échangeons de ces phrases banale» qu'on est convenu d'appeler conversation; puis s«e dit bonsoir, et quitte la loge pour retourner à sa place.

Je me rassieds, mais c'est avec surprise que mes yeux rencontrent alors ceux de la dame à la capote pensée. Elle a maintenant repris sa position; mais lorsque je lorgne à droite ou à gauche dans la salle, je m'aperçois que la jolie figure se tourne bien doucement, et qu'on m'examine avec attention. Oui, c'est bien moi qu'elle regarde... Soi;» qui me paraît singulier... C'est depuis qu'on m'a nommé que cette dame cherche à me voir. Si j'étais un artiste célèbre, si l'on me citait parmi les poêles, les peintres ou les musiciens, je comprendrais cette curiosité; mais je ne suis rien de tout cela. Dans le monde je ne pense pas que l'on s'occupe de moi!... J'ai fait, il est vrai, des folies; j'*f~ mangé, depuis quatre ans, presque toute la fortune que m'avait laissée ma mère; j'ai eu beaucoup d'aventures galantes; mais cela se voit tous les jours , et ne pc "t me faire distinguer des autres personnes de mon âge.

Cependant, puisque cette dame paraît maintenant faire attention à moi, pourquoi ne chercherais -je pas à lui parler? Peut- être le désire-t-elle aussi; et, en conscience, elle ne peut pas commencer. Voyons... essayons... un moyen bien usé , mais qui est toujours commode. Je feins d'être poussé par ma voisine et pousse brusquement le bras de la Jolie dame. Elle se retourne, alors je me confonds en excuses : — Mille pardons, madame; je suis désolé... mais on est s pressé... si gêné ici...

t> On me répond : — // n'y a pas de mal, monsieur; d'un ton biei bref, bien sec, et on me tourne vite le dos. Décidément, on ne veui pas entrer en conversation ; mais , alors , pourquoi m'examiner ainsi a la dérobée? Je n'y comprends rien. -^,

Les deux jeunes filles reviennent; cette fois, elles tiennent du flan dans du papier. En reprenant sa place, la pins âgée en laisse tomber un échantillon sur îe pantalon de son vieux voisin. Celui-ci n'y tient plus; il se met en fureur.

p — Mesdemoiselles, c'est trop fort!... Vous le faites exprès; vous m* tachez mon pantalon, avec toutes vos chatteries. Je vais aller chercher un inspecteur... un commissaire, pour qu'on vous fasse tenirtranquilles.

Les petites filles rient aux larmes; I aînée répond : — Je ne crois pas que le commissaire ait le droit de nous empêcher de manger du flan. — Vous ne devez pas en jeter sur ma culotte, au moins. — Est-ce qu'on l'a fait exprès? — Oui, depuis le commencement du spectacle vous cherchez à me tacher. Ce sont des marrons, des oranges, des pommes... — Ça n'est pas vrai, nous n'avons pas mangé de pommes. — Est-ce qu'un théâtre est une cuisine? — Tiens, on voit bien que vous n'avez pas dîné à deux heures pour avoir de la place.

Les trois coups mettent fin â cette altercation. — Dieu merci, cela va finir! dit le vieux monsieur.

Le dernier acte commence, mais le dénoument tronve des improbateurs; on siffle d'un côté, on applaudit de l'autre ; les acteurs vont toujours; madame Bribri est presque constamment couchée sur moi, parce qu'elle craint que son mari ne soit rossé par l'un ou l'autre parti. Grâce au ciel, la pièce s'achève , il était temps , j'étouffais. On nomme l'auteur; je reste enrore ; je ne sais quel charme me retient près de la daine en capote. Je suis curieux de savoir si quelqu'un va venir la chercher. Non, elle se lève... Je présente ma main pour l'aider à gravir les banquettes, elle ne la prend pis, et légère comme une plume, elle est déjà sortie. Je la suis, mais' quelques personnes nous séparent... Cependant je ne la perds pas de vue... Ah! maudites soient les robes qui se mettent sous mes pieds, je ne puis pas descendre aussi vite que je le voudrais; et la foule augmente, à chaque instant ko nombre plus considérable de personnes me séparent de celle ilaaae. Nous sommes sous le péristyle, je l'aperçois enrore... lorsqu'on me prend brusquement par le bras en me disant : — Te voilà! je me doutais bien que je te rencontrerais ici... ne va donc pas si vite, tu v.w te faire étouffer dans cette cohue.

Celui qui me disait cela me retenait par le bras, et pendant ce tempe la dame inconnue disparaissait â mes regards. Je me débarrasse de ma rencontre en lui disant 1 — vttends-moi... je suu » toi... Puis je nu précipite dans la foule, je pousse, je coudoie tout le monde; mais, balai! j'arrive trop tard a la porte ... Je ne vois plus celle que je suivais : je regarde a droite, » gauche; Je cours de divers côtés sur la boulevard-.. C'en est fait, j'ar perdu la dame à L> capote pensée.

Ohàpitri II. — Le CeW.

J'étais encore arrêté sur le bouleva rd , devant le café du théâtre ;

t regardais de tous côtés, indécis sur la route que je prendrais, raque j'entends rire à côté de moi : c'est Dubois, le jeune homme fui m'avait déjà arrêté sous le péristyle du théâtre, et qui vient de passer son bras sous le mien, en me disant : — Il paraît, mon ami, que la particulière te tient au cœur, et qu'elle vaut la peine qu'on monte une garde sur le boulevard , car, Dieu merci, mon pauvre Deligny, voilà cinq minutes que je t'admire courant après tous les chapeaux que tu aperçois. — Oui, certainement, elle est charmante, et je suis désolé de l'avoir perdue ! . .. C'est toi qui en es cause , tu m'as retenu sous le péristyle... — Il fallaitdonc me dire que tu poursuivais un objet... je t'aurais secondé, au contraire... entre amis, ça se fait tous les jours... Donne-moi son signalement, je vais aller m'informer à toutes les marchandes de marrons si elles l'ont vue passer. — Ah ! tu plaisantes toujours... — Viens au café, c'est une affaire manquée, Bais nous allons en entamer une autre... J'ai lorgné deux petites tilles qui prennent des riz au lait... Jolies comme des amours, surtout vues de profil ; mais nous ne sommes pas forcés de nous mettre en face d'elles. Allons, viens... — Non, je veux encore attendre... — Tu vois bien que tout le monde est sorti... Il n'y a plus à attendre que les ouvreuses de loges, et je ne présume pas que ce soit parmi îles que soit ta passion. Viens donc.

Dubois a raison, il n'y a pni» personne dans la salle, et quand je resterais cloué sur le boulevard , cela ne me fera pas retrouver cette jolie dame; n'y pensons plus, entrons au café.

Dubois, qui entre avec moi , est un jeune homme de mon âge : vingtsept ans, à peu près. Il n'est pas grand, mais il est bien fait, et tient sa tête fort en arrière pour mieux s'effacer. C'est un joli garçon , il a des cheveux bien noirs, de beaux yeux, noirs aussi; des couleurs qui donnent encore plus de vivacité à sa physionomie, qui est très-mobile; d'assez vilaines dents, mais un sourire agréable; c'est dommage que dans cette ligure, très-bien du reste, il y ait quelque chose de canaille; un comique de mauvais ton, qui décèle aur-le-ehamp un mauvais sujet du second ordre. Les manières de Dubois «ont ce qu'annonce sa figure, des prétentions , des façons de petit- maître , mais qui, affectées ou exagérées, ont constamment l'air de charges; enfin l'habitude de parler très-haut, pour se faire remarquer par tous ceux qui l'entourent , et se regardant dans une glace toute" les fois qu'il en trouve l'occasion.

Dubois ne manque pas d'esprit; il est gai, amusant, il vous force à rire, quoique ses plaisanteries ne soient pas toujours de bon goût; nais il trouve moyen de tourner tout au comique; cependant son désir de se faire remarquer, ses prétentions et l'habitude de vouloir parler plus haut que les autres, lui attirent souvent des disputes; alors il fait beaucoup de bruit, il crie, il menace, il veut battre tout le monde, mais il ne bat jamais personne, et lorsque les querelle» deviennent sérieuses, il trouve quelque prétexte pour s'éclipser et ne plus reparaître. Malgré ces défauts , qui tiennent à une éducation négligée et à l'habitude d'être trop souvent en mauvaise compagnie, Dubois est un fort bon enfant, obligeant, serviable, n'ayant rien à lui quand il s'agit de servir ses amis. Dans ce monde, où les égoïstes •ont en si grande majorité , lorsqu'on rencontre un bon cœur, on doit lui pardonner bien des défauts. Combien de gens en ont qui ne sent rachetés par aucune qualité I Dubois est un homme que l'on n'ose pas présenter en bonne compagnie , de crainte qu'il n'y fasse ou n'y diie quelque sottise; mais on le retrouve avec plaisir en petit comité , et il est l'âme des parties de campagne, ou des déjeuners de garçons. Après vous avoir vu trois fois , il vous tutoie , et il vous semble à vous-même que vous le connaissez depuis des années. Toujours gai , insouciant tant que sa personne ne court aucun péril , il vit aussi indépendant que puisse l'être un courtier marron, mangeant en une soirée ce qu'il a gagné en un mois, négligeant les affaires pour les plaisirs; puis., quand il n'a plus le sou, courant gaiement à pied dans les maisons d« commerce, et faisant les quatre coins de Paris avec des échantillon* de sucre et de café dans ses poches, après avoir été pendant huit jour* ■ în tilbury avec une grisette ou une danseuse des petits théâtres ; enfij aimant beaucoup les femmes, et enchanté d'avoir la réputation d'un roué et d'un homme à bonnes fortunes , il s'est promis de ne pas être in jour sans faire une conquête , aussi le voit-on presque continuellement chercher à faire ce qu'il appelle ses frais, c'est-à-dire à nouer une nouvelle connaissance, ce qui l'expose souvent à très-mal placer «es sentiments. <* -

Il ne me sied ^uère de critiquer tes autres, moi qui viens de me prendre de belle passion pour une femme que je ne connais pas , qui ai fait ce que j'ai pu pour la suivre... qui enfin n'ai pas dans le monde use grande réputation de sagesse !... Mais je vous prie de croire , cependant, que je n'agis pas aussi légèrement que Dubois, et qu'avant àe former une liaison je veux savoir à qui j'ai affaire. Cette damé en capote pensée avait l'air très-.listingué, et quoiqu'elle fût seule au spectacle, ses minières, sa tenue, &■•', annonçait une personne comme il faut; malgré cela, si j„ vais pu faire sa connaissance, je ne m'eu

serais pas rapporté aux apparences, et j'aurais fait en sorte de savoir si je pouvais sans rougir lui donner le bras. Mais ne pensons plus à cette dame, il y a tout à parier que je ne la reverrai point, et je ne suis pas encore assez romantique pour soupirer longtemps pour uns inconnue.

Il y a foule au café. Là se rendent, en sortant du spectacle, les ha bitués , les flâneurs , les employés du théâtre, qui viennent donnet leur opinion sur la pièce nouvelle; chacun prouve que si l'on avait, suivi ses conseils, on aurait retranché cette scène qui a été sifflée el changé cette situation qui a produit un mauvais effet. A écouter toul ces gens-là, vous croiriez qu'il leur est impossible de se tromper; ils 01 A tant d'habitude de la scène, ils connaissent si bien le goût du public!... Il n'est pas jusqu'aux vieux joueurs de dominos qui ne lèvent 1er épaules en s'écriant : — Certainement, c'est mauvais, c'est détes* table, je l'avais dit!... Et ces messieurs n'ont pas quitté leur partie pendant la représentation de l'ouvrage qa'ils censurent, et dont ils n'ont vu aucune répétition. Pauvres auteurs!... par qui êles-vous jugés!... Tous ces gens qui coupent et taillent si bien votre pièce après l'événement, n'auraient pas été capables de changer un mot, ni d'apercevoir un endroit faible avant la représentation. Boileau a bien raison :

La critique est aisée , et l'art est difficile.

En entrant dans le café , j'aperçois mes deux fillettes du balcon qui boivent de la bière et mangent des échaudés avec un jeune homme que j'ai vu jouer dans la petite pièce. Ces demoiselles sont à leur seconde douzaine d'échaudés!... Cela méfait vraiment trembler pour elles, je suis tente ue leur envoyer uu me.

Dubois m'entraîne vers le fond du café en criant à tue-tête : — Viens donc par ici... — Je ne vois pas de place. — Viens toujours..! je m'en ferai faire.

Nous arrivons devant les deux demoiselles qui savourent des riz au lait. A côté d'elles sont deux hommes qui prennent des petits verres et jouent aux dominos. Dubois s'assied sans façon à leur table, en disant : — Ces messieur* voudront bien permettre et nous faire une petite place.

Les joueurs de dominos regardent Dubois avec un air de mauvaise humeur , mais il n'y fait pas attention , passe s'asseoir entre ces messieurs et leurs voisines, et appelle 'e garçon en criant : — Garçon... ici... Servez-nous... Ces messieurs veulent bien se reculer un peu.... Deligny, qu'est-ce que tu previds?... Du punch, n'est-ce pas?... Au rhum, c'est ce qu'il y a de mieux... Un demi au rhum... — Es-tu fou?... Un quart, c'est bien asse^ pour nous deux. — Non, non; nous prendrons bien un demi... D'ailleurs, nous en offrirons un verre à ces

dames... si elles veulent bien nous faire le plaisir de l'accepter

Garçon, un demi-bol... soigné comme à l'ordinaire.

Les deux petites femmes se sont regardées à la proposition de Dubois ; l'une a souri , l'autre a baissé les yeux , sans répondre. Je lui pousse le genou en lui disant à l'oreille : — Tu les connais donc, pour leur proposer sur-le-champ du punch?

Dubois me répond très-haut : — Je n'ai pas l'avantage de connaître ces dames ; mais elles ont l'air trop aimables pour qu'on ne désire pas faire leur connaissance.

— Mon cher ami , lui dis-je en continuant de parler bas , quoiqu'il s'obstine à me répondre très-haut, je t'avoue que je n'ai pas fort bonne opinion de ces demoiselles. — Et moi j'en ai la meilleure... Aussi serais-je enchanté d'être leur chevalier, si toutefois on voulait bien accepter mon bras.

En disant cela, Dubois se mirait, passait sa langue sur ses lèvres, puis lançait des œillades à ses voisines.

— Mais elles ne sont pas jolies. — Ah! que dis-tu là ! Des figures charmantes, des nez à la INiobé , bouches de corail, dents d'albâtre et une pudeur virginale répandue sur tout cela.

Je ne trouvais pas une expression bien virginale sur les traits de ces demoiselles, qui souriaient entre elles en écoutant les propos de Dubois.

— Il y en a une qui louche , lui dis-je à l'oreille. — C'est justement celle qui me plairait le plus... Cependant, je suis bon enfant; fais ton choix : prends la brune ou la blonde, moi je m'accommoderai sur-lechamp de l'autre; j'espère que c'est agir en ami... — Je ne veux ni d« l'une ni de l'autre. . . — Bah ! quand tu auras bu un verre de punch , tu t'attendriras... — Est-ce que tu penses encore à la dame que tu poursuivais à la porte?... — Tais-toi donc, Dubois!... — Eh bienl quel ma' de courtiser ce sexe charmant... qui répand des fleurs sur le chemin dr notre vie!... hein... Ah Dieul la jolie mainl si j'étais peintre, je vo*r drais la croquer sur-le-champ...

La jeune femme à qui ce compliment s'adressait ne put s'empêche» de rire; je vis cependant son amie qui lui donnait des coups de pies1 par-dessous la table, probablement pour l'engager à conserver plus d< décorum. ;

— Ah! vivat I voilà le punch... Garçon; ici... posez ça là... Ce messieurs voudront bien reculer un peu leurs dominos.

— Mais , monsieur , je ne vois pas pourquoi nous nous gêaerions, dit un des joueurs en faisant un mouvement d'impatience. — 11 y t maintenant de U place à d'autre* tables, que ne vous t mette* vossil

i,A FEMME, LE MARI ET L'AMANT.

— Nous somme» trop bien ici pour changer de place, avant qui nous y attire... (.arçon , des macarons.

Les joueurs reprennent leur partie en murmurant contre Dubois , •mi n'y fait pas attention, et dit a nos voisines, qui viennent de finir lier riz au lait :

— Si nous osions vous proposer on verre de punch... — IVon, monsieur; je vous remerciel... — Il est bien doux, bien léger... véritable punch de dames... — Mous u'en prenons jamais...

Dubois avait versé du punch dans deux verres qu'il pose devant les deux demoisell s.

— Garçon, deux verres blancs... — Mais, monsieur, c'est inutile, ■anus ne boirons pas ce punch- là... — Ah! mesdames, seulement pour le goûter... Ca fait du bien, après le riz au lait... — Mais, monsieur...

— Avec un macaron...

Et Dubois jeiail un macaron dans chacun des verres. Je voyais l'une de ces demoiselles qui avait envie d'accepter ,. et l'antre qui lui donnait de nouveau des coups de pied par-dessous la table.

— Nous devrions depuis longtemps être parties, dit l'une de ces •lames, celle qui ne louche pas; et certainement nous ne serions pas entrées au calé, ci le cousin de mon amie ne loi avait pas dit qu'il viendrait nous y chercher.

— C'est vrai, répond l'autre; si nous avions pensé qu'il ne vinsse pas, nous ne serions pas ici ; car, de quoi a-t-on l'air, deux femmes jeuies dans un café? — On a l'air de prendre du riz au lait, mesdames, et pas autre chose 1 Buvez donc un peu de punch. — Dis donc, Charlotte, si Alexandre ne vient pas, il faudrait nous en aller; car il doit être déjà tard. — Non, mesdames, pas encore onze heures. — Par (temple, si mon cousin me jouait un tour comme ça de nous laisser en plan I... je ne lui pardonnerais de ma vie. — Ces petits scélérats de cousins sont quelquefois bien perfides!... mais s'il ne vient pas, mesdames, j'espère que vous nous permettrez de vous servir de cavaliers, ■on ami et moi...

Je pousse à mon tour le pied de Dubois, parce que je n'ai nulle «aovie d'aller reconduire ces demoiselles; mais il ne m'écoute pas et poursuit :

— 'don ami n'est pas moins galant que moi, mesdames; et s'il vous paraît un peu sérieux dans ce moment-ci, c'est parce qu'il pense à une certaine dame, dont il était devenu amoureux au spectacle, et qu'il a perdue devant le bureau des cannes.

Les deux petites tilles se mettent à rire. J'aurais presque envie de •ae fâcher, mais avec Dubois il n'y a pas moyen; je me qontente de lui répondre : — Mon cher ami, je ne t'ai pas dit que j'étais devenu amoureux.... on peut attendre quelqu'un à la porte, et cela ne prouve pas que... — Laisse doue !... je t'ai vu arpenter les boulevards; figureivous, mesdames, qu'il avait l'air de jouer aux barres... C'est que mon ami est très-sensible.... presque autant que moi.... Le petit cousin ne viendra pas, j'espère que nous aurons le plaisir de vous mettre chei veus ... — Nous demeurons très-loin, monsieur. — Tant mieux! le plaisir en sera plus long, et d'ailleurs les nacres ne sont pas là pour les figures de Curtius.... Ah! mesdames, regardez donc cet homme fui vient d'entrer !... quelle tète I... ne dirait-on pas un sin.je habillé?

Avec les femmes, et surtout avec les prisettes, le meilleur moyen 4e lier vite connaissance, c'est de les faire rire; ces dames aiment beaucoup qu'on les amuse. Dubois avait pour cela le tact, et surtout •ne grande habitude.

Ces demoiselles se retournèrent pour voir l'homme dont Dubois se moquait , elles rirent beaucoup de la plaisanterie qu'il avait faite ; dans ce moment-là , celle qui louchait , et qui depuis longtemps convoitait le verre de punch placé devant elle, oubliant la réserve qu'elle voulait conserver, xvala fort lestement la liqueur et le macaron, et son amie, en se retournant, la voyant poser sur la table son verre vide, se décida à suivre son exemple.

Alors Dubois se penche vers moi et me dit en clignant de l'œil :

— Elles ont bu, elles sont à nous. — A nousl à toi, à la bonne heure; mais moi, je t'ai déjà dit que je ne donnais pas dans ce genre-là. — Eh I mon cher, il faut bien varier ! j'aime aussi les grandes dames, les

rudes, les vertus farouches, mais de temps à autre, un petit bonnet la folle, un tablier de soie noire, une grisette enfin, c'est gentil, ca réveille Après tout, nous pouvons toujours les reconduire, ça n'engage à rien.... Mesdames, vous ne buvei pas.... Garçon, du punch

m même, mais qu'il soit meilleur...

— Prenez donc garde, monsieur, vous jetez nos dominos à terre, rit un de nos voisins que Dubois vient de coudoyer en versant, à ces lames.

— Monsieur, ce n'est rien, répond Dubois en riant d'un air moqueur , vaus n'aviez pas le double six. — Monsieur, je n'ai pas besoin que vous itfaipi mon jeu... — C'eat pour vous consoler... Mesdames, encore un

macaron.... Ça se prend comme une piluie Je sais cela, moi, j'ai

avalé beaucoup de pilules dans ma vie... je veux dire par là que je me mis souvent laissé attraper; c'est une métaphore.

Je me penche encore vers Dubois et je lui dis à l'oreille : — Ne poussons pas plus loin cette connaissance.... il est tard, payons, et laissons ces dames attendre leur cousin... — Ah ben I par exemple, tu plaisantes, je suis amoureux de toutes les deux , moi. — Est-ce que vraiment ru veut reconduira v.es petites tille»? cela n'aurait pas le sens

commun. — Il faut absolument que je fasse mes frais... Il me faut tous les jours une passion. Plutôt que de m'en aller seul, je reconduirais la marchande de sucre d'orge...

Les deux jeunes filles, qui depuis quelques moments se regardaient et paraissaient indécises, tout un mouvement pour se lever, Dubois les retient en s' écriant : — OU donc allez- vous?... — Nous nous en allons, monsieur... il est tard... mon cousin n'aura pas pu venir... —

Il n'est pas tard, la pendule avance D ailleurs vous ne pouve» pa«

partir sans nous; des femmes seules s'exposer le soir dans les ruts df Paris... nous ne le souffrirons pas. Buvez Jonc un peu...

Les deux amies se rasseyent, je les examine; elles n'ont cependant

pas l'air effronté de ces demoiselles qui fréquentent les Cafés Il y

même quelque chose de bourgeois, d'honnête dans leur mise; mais d jeunes h. les honnête* ne seraient pas seules là, à onze heures et dem du soir 1

— A propos, Deligoy., hs ne sais pat , j'ai diné an Cadran-filet» a jourd'hui....

.le fais des signes à Dubois, en le pnant de ne point crier ainsi m nom dans le café; peine perdue! il ne m'écoute pas, parce qu'en m parlant il se mire ou sourit à nos voisines.

— Nous avons fait un dîner dans le bon style. J'étais avec Sain Germain... tu sais, ce gros père qui fait des affaires... Il a un cumin qui vaut de l'or I... Toujours du monde chez lui... On attend son tour

pour entrer.... C'est comme chez un ministre C'est agréable d'être

homme d'affaires; d'abord on n'a pas de charge à acheter Mais ça

ne m'aurait pas convenu parce que cela vous tient trop esclave... moi ' qui aime tant ma liberté... Vive le courtage pour être heureux I... et surtout le courtage en marchandises... Les verres d'eau et de sucre ne me coûtent rien.... Je ne consomme que mes échanlUlons et. Dieu merci ! je n'en manque pas.... Je marche sur le sucre et je foule aux

pieds la cassonade Mesdames, encore un soupçon de punch.... Ce

demi-bol-ci est meilleur que le premier... Oh ! vous avez beau regarder la pendule, il ne faut plus penser au cousin... Mais nous vous en tiendrons lieu... Nous serons vos oncles, vos tuteurs, vos maris... ton»

ce que vous voudrez Je te disais donc , mon ami , que j'ai diné au

Cadran-Bleu avec Saint-Germain , Jolivet et Jenneville, cet aimable et infortuné jeune homme qui s'est séparé d'avec sa femme parce qut probablement elle le faisait... lium !... diable, il ne faut pas dire ci' motlà... ces dûmes se fâcheraient... C'est égal, Jenneville est un bon enfant... 11 fait bien les choses, c'est lui qui payait le dîner... Mais tu le sais, car je crois qu il t'avait engagé à être des nôtres. 11 t'aime l>eiucoup, il était bien contrarié que tu n'aies pas pu venir; pourquoi donc n'es-tu pas venu? Mesdames, un petit biscuit de Reims... C'est trisbon trempé dans le punch...

Les jeunes filles, fidèles au principe qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, après avoir fait des façons pour accepter le verre de pum-h, 9e laissent aller maintenant à tout ce que Dubois leur propose. (Minci, en faisant J'aimable, en voulant se donner des grâces pour verser, a envoyé son coude dans le visage d'un des joueurs de dominos . qui. déjà fort ennuyé du voisinage et du bavardaee de Dubois, se fâche tout à fait :

— Monsieur, aurez-vous bientôt fini voa gestes, et n'iret-vous pas

bavarder et boire ailleurs? — Comment, monsieur le ne vous

comprends pas... — Et moi je vous engage à vous tenir tranquille, ou je me ferai bien comprendre. — Qu'est-ce que c'est, est ce que nous nous fâchons ?... — Sous avez encore l'air de vous moquer, je crois... — J ai l'air qui me convient; s'il ne vous plaît pas, vous navet qu'à parler. — Eh bien I non, monsieur, il ne me plaît pus .. Voilà deux heures que je vous porte sur mes épaule» I... — 11 fallait donc le dire plus tôt. je me serais mis sur vos genoux. — Monsieur vient tans façon se mettre à notre table il repousse nos dominos — Il fallait

prévenir que vous vouliez le café pour vous seul , on vous l'aurait peutêtre loué...

— Allons, messieurs, dis-je à mon tour, tout cela ne vaut pas h

peine qu'on se querelle Mon ami voua a poussé sans le vouloir,

monsieur.

La querelle va te calmer, et probablement te terminer là, lorsque Dubois, q u croit que par son air décidé il a effrayé son adversaire, s'écrie : — Ce monsieur qaa prétend que mon air ne lui pi. ut paa "... c'est bien malheureux ! changez donc votre ngure pour être à mi goût!...

Le joueur de dominos se lève aiees et, regardant Dubois de très-près, lui dit d'une façon fort énergique : — Oui , monsieur, je vous trouva la mine d'un faofarou , je vous répète que vous m'ennuyez ; et si veaa ne vous Uiset pas , je saurai vous rednire au silence.

Dubois s'aperçoit que son adversaire est un grand gaillard de cine* pieds six pouces, qui ne parait nullement elTraye de ses rodonionUdeaj il devient rouge jusqu'aux oreille», mais il crie encore plus haut : - Monsieur, on ne nie fait pas peur a moi... J'ai fait un » preuves , jt suis connu... — Je serais curieux de vous connaître aussi. . — Quand vous voudrez, monsieur; tout le monde sait comment je tire le pis

Met Mais je vous prévient que je ne me bat» jamai» qu'à trois pat

de distance , et que je tire le premier , parce que vont êtet l'agremeur.

Jeu»* de mettre le bols de faire taire Dubois, nui «rit Aien fort

pour faire voir qu'il a du courage. Le maître du café vient aussi interposer son autorité; il ne veut pas qu'on se dispute chez .lui.

— Sortons, dit le joueur de dominos. — Oui, sortons, répond Dubois; et il court à la porte, par laquelle il disparait aussitôt. Les deui messieurs payent leur consommation, puis suivent Dubois; je cours après eui accompagné de quelques habitués du café, pour tâcher d'arranger cette affaire.

Mais, arrivés sur le boulevard, nous cherchons en vain Dubois, impossible de le retrouver. Je l'appelle à plusieurs reprises. — Oh! vous appelez en vain, me dit son adversaire, je suis sûr qu'il lit déjà bien loin !... Et cela ne m'étonne pas, c'est presque toujours ainsi que te comportent ces gens qui font tant de bruit.

— Messieurs, dis-je aux deux étrangers, la conduite de mon ami me semble en effet fort extraordinaire; mais j'étais avec lui, et c'est a moi de le remplacer : voici mon adresse... Je Vous attendrai demain matin, et je serai à vos ordres.

L'adversaire de Dubois , dont le grand ail . probablement un peu Calmé la mauvaise humeur , repousse mon adresse en me disant : — Non, monsieur, c'est inutile, vous ne nous avez pas offensés, vous, et si votre ami vous eût ressemblé , il est probable que nous n'aurions pas eu ensemble la moindre altercation. Engngez-le seulement » Caire moins de bruit à l'avenir, c'est dans son propre intérêt.

En achevant ces mots, ces deux messieurs me saluent et s'éloig.ient. Les flâneurs qui nous avaient suivis se sont aussi dispersés, et je reste seul sur le boulevard.

Maudit Dubois!... je me souviendrai de cette aventure; ce n'est pourtant pas la première de ce genre qui lui arrive avec moi , vingt fois je l'ai prié d'être plus circonspect. 11 n'est pas donné à tout le monde d'aller de sang-froid se faire couper la gorge, mais au moins, si vous n'êtes pas doué d'un courage à l'épreuve , n'insultez personne , et ne faites pas sans cesse le rodomont.

Il est tard, le boulevard est désert... les cafés se ferment... rentrons chez nous.

Je m'achemine vers le faubourg Poissonnière, dans lequel je demeure. J'ai déjà dépassé le corps de garde du boulevard du Châteaud'Eau, lorsque tout à coup je me rappelle ce punch que nous n'avons pas payé, et ces deux jeunes filles auxquelles nous en avoas fait boire, et qui, peut-être, vont être obligées de payer pour nous.

La querelle de Dubois m'avait fait oublier tout cela. Je reviens sur mes pas , je cours au café , il n'y a plus personne que les deux demoiselles, qui sont fort inquiètes de nous, et ne savent comment s'en aller. Maudit Dubois ! c'est lui qui me met encore sur les bras ces deux femmes... j'ai manqué de me battre pour lui, et vous verrez qu'il feuJra que je les reconduise à sa place. Mais il est minuit passé, je ne puis laisser là ces petites filles qui ont compté sur son bras!... il faut prendre son parti. — Quand vous voudrez, mesdames, je suis à vos ordres.

J'ai payé et nous sortons du café.

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