Chapitre III. — Les deux Grisettes
Mous voilà sur le boulevard; les deux jeunes biles regardent à droite «t à gauche, et semblent surprises de ne voir personne. Enfin celle qui se nomme, je crois, Charlotte, me dit : — Mais où donc est -il , monsieur? — Qui cela, mademoiselle? — Votre ami... mon ;Ji3al est-ce qu'il est allé se battre? — Non, mesdemoiselles, tranqui/iatezvous, il fait beaucoup de tapage, mais il ne se bat jamais; cela n'entre pas dans sa manière de voir... Il est allé probablement se coucher... — Ah I par exemple.... après nous avoir forcées de rester pour nous reconduire!... C'est presque aussi malhonnête que mon cousin Alexandre!... — Cela vous prouve, mesdemoiselles, qu'il ne faut pas plus compter sur les nouvelles connaissances que sur les anciennes. Mais je ferai en sorte de remplacer mon ami, auquel sa querelle a fait oublier ce qu'il vous avait promis.
La compagne de mademoiselle Charlotte me dit à demi-voix : — Nous sommes bien fâchées, monsieur, de la peine que ça va vous donner.
Cette jeune fille a la voix beaucoup plus douce et l'air plus timide que su compagne, c'est celle qui est blonde, uni ne touche pas, et ont au café, poussait les pieds de son amie pour l'engager à s'en aller et à ne point aceenUr du punch. Décidément elle me plairait plus que l'autre, si j'avais un choix à faire entre elles deux.
Je fais avancer ces demoiselles du enté de la chaussée, mais il n'y a plus un seul fiacre... il Vaudra reconduire ces dames à pied, et il fait un brouillard, le chemin est mauvais, nous sommes au mois de février., cela commence à ne plus être aussi amusant.
— Plus de voiture! dis je avec lmmer.r. — Oli! monsieur, cela nous est égal, dit la petite bloude, nous irons aussi bien à pied. — «loi j'aimerais bien mieux aller en voiture I dit mademoiselle Charotle ; c'est bien plus agréable , avec ça qu'il y a une fameuse trotte i'ici chez nous! — Où demeurei- vous , mesdemoiselles? — Moi, dit Charlotte, je reste dans la rue aux Fers, devant le marché des Innocents, et Ninie est de la rue Aubry-le-Boucher, qui est à deux pas.
Voila un quartiT où fe »« me soucierai.» 'as d'aller frise l'ar-our.
quoiqu'il puisse y avoir là de jolies femmes comme ailleurs ; mais je n'ai jamais aimé ce côté -de la ville qui entoure les halles , il me »emb[ qu'on y respire continuellement l'odeur des viandes ou de fa marée. Cependant si cette dame en capote pensée demeurait par L4, et qu'elle me permît d'aller la voir... avec quel plaisir j'y courrais! lors même qu'elle logerait rue des Prêcheurs ou de la Huchette ; mais ii n'est pas question de cette dame-là, il faut reconduire les deux grisettes qur M. Dubois m'a laissées sur les bras.
— Mesdemoiselles, voulez-vous bien accepter chacune un bras?... Mademoiselle Charlotte prend mon bras droit, la petite Ninie mon bras gauche , et me voilà , entre la brune et la blonde , m'acheminan) vers le quartier des Innocents.
Il est assez naturel de désirer k,ra,r à qui l'on a affaire. Je commence la conversation par demander à ma dame de droite ce qu'elle fait, et mademoiselle Charlotte, qui ne demande pas mieux que de parler, me répond sur-le-champ :
— Monsieur, je suis dans les franges, je travaille dans les effilés, dans les garnitures de châles ; je suis très-habile... c'est dommage qws cela ne rapporte pas beaucoup... vingt-cinq sous par jour... quelquefois trente, quand on veut s'abîmer les yeux. Ah! le» femmes on',, bien de la peine à gagner leur vie... et avec ça, pour peu qu'on aime à s'amuser, à notre âge c'est bien naturel ! Moi, j'avoue que j'aime la spectacle et le bal de passion.... Ah! si j'avais suivi ma vocation, je serais au théâtre , maintenant je ferais les princesses ou les amoureuses;... on me lorgnerait, on me claquerait, je serais mise dans le dernier genre, et cela vaudrait bien mieux que de faire des franges! N'est-ce pas, monsieur?
— Mais, mademoiselle, On ne réussit pas toujours au théâtre ; il ne s'agit pa3 seulement de se dire : Je veux être actrice, pour obtenir des succès, il faut du talent; sans cela, au lieu d'être claquée — comme vous paraissez désirer l'être, on est huée, Bifflée, ce qui doit être beaucoup moins agréable, et, dans les franges, vous n'avei pas cette chance à courir.
— Oh 1 monsieur, j'aurais eu du talent, j'en suis bien sûre, et il y a un monsieur qui me l'a dit bien des fois. — Votre cousin Alexandre ?
— Non, Alexandre est ébéniste; c'est un bon enfant, mais il est bête, il ne s'occupe que de son état. Je suis sûre que c'est parce qu'il avait à travailler à sa boutique qu'il ne sera pas venu nous chercher ce soir... Ohl ce garçon-li n'a pas du tout d'usage. Le monsieur qui me trouvait du talent était un homme très-distingué , il connaissait tous les acteurs de mélodrame, les auteurs aussi, il prenait du café avec eux !...
— Diable!.... — Par ses connaissances, j'aurais peut-être débuté,
mais il est parti pour Lyon Ça m'a fait bien de la peine!... J'ai
connu ensuite un commis de bureau... Comme il chantait bien, cet homme-là 1. .. comme eu Vaudeville, absolument; il me faisait toujours chanter avec bai de petits morceaux à deux... Comment donc ap-
Êela:t-il ça?... Ah! des octurnes, c'est ça... ça m'amusait beaucoup I nsuite il y a un jeune sous-officier, ami de mon cousin Alexandre, qui me montrait à filer des sons.... Ah ! Dieu ! comme il en filait birn !... Il avait un port de voix magnifique ; il disait que je tenais la Vite en haut aussi ferme qu'à l'Opéra, où il allait toutes les fois qu'il était de garde. Après ça j'ai connu... ''•
Je prévois que mademoiselle Charlotte, que le punch a rendue trèseommunicative , va me passer en revue toutes les personnes qu'elle a connues , et je crains que ce ne soit long. Je vais me tourner vers la petite Ninie , qui ne dit rien , et tâcher de la faire causer aussi , lorsqu'au coin de la rue Meslay, dans laquelle nous allions entrer, un monsieur se présente devant nous en chantant :
Tiens, gentille damet Je t'attends, je t'attends, je t'attends l...
C'est Dubois qui s'écrie en nous voyant : — Eh ! allons donc, nui petits amours. Où vous cachez-vous donc depuis une heure ? je vous cherche partout.
— Par exemple, c'est trop fort! dis-je à mon tour. Tu nous cherches depuis une heure!... et pourquoi as-tu disparu quand ces messieurs et moi sommes sortis du café? pourquoi t'ai -je appelé en vain?... Dubois, ta conduite dans cette circonstance ne te fait pas honneur.
— Comment! qu'est-ce à dire,.... qu'est-ce que vous ave*, donc pensé?... Je vous ai quittés pour aller chercher des pistolets, parce que je ne suis pas un gaillard à traîner les choses en longueur; je voulais me battre sur-le-champ ; et comme je connais ici près un ami qui a des armes, j'ai couru chez lui pour les lui emprunte;...- 11 me semble que cette conduite n'est pas celle d'un homme qui recule.... Dans ce moment je retournais au café pour chercher mou adversaire...
— Le café est fermé, et tu savais fort bien qu'on ne passerait pas U nuit à l'attendre... Et où sont donc ces pistolets ?
— Vous aile» voir combien j'ai été contrarié. D'abord je cours chex mon ami.... il demeure rue Saint- Martin ; je suis certain que je n'ai pas mis trois minutes à faire le chemin. J'arrive donc chei lui» Le portier me dit : Monsieur, il n'est pas encore rentré, mais il oc peut tarder. Alors, dis-je , je vais l'attendre. J'attends donc, le temps s'écoule •« faj««i« un mauvais sang !... Je tapais des pieds !... An bffl#
d'un bon quart d'heure que j'étais dans sa loge, voilà l'imbécile de portier qui me dit : Ab 1 monsieur, je me rappelle à présent que votre ami est allé au bal ; il passera sans doute la nuit dehors. Vous jugez de ma colère, j'avais envie de bâtonner ce coquin de portier. Enfin je suis revenu.... espérant trouver encore mon adversaire sur le boulevard... Et tu dis qu'il est parti... Ta-t-il laissé son adresse au moins? — Non, il a pensé que ce n'était pas la peine 1... — C'est bien! je le reconnaîtrai! je lui dirai deux mots quand je le rencontrerai!... Mais c'est fini , ne parlons plus de cela... la beauté réclame tous nos moments.
— Oui, ne parle plus de cela, je crois aussi que c'est ce que tu peux l'aire de mieux. — J'espère que tu vas me céder une de ces dames?... — Très-volontiers 1...
En disant cela, je quitte le bras de mademoiselle Charlotte, dont je ne suis nullement fâché d'être débarrassé, et elle prend celui de Dubois en lui disant tendrement : — Vraiment, monsieur, j'avais bien peur que vous ne vous batassietl... — Vous êtes trop aimable ! mais il ne faut jamais trembler pour moi, je me tire de toutes les affaires avec Honneur. A propos, allons-nous loin comme ça? — Au marché des Innocents. — Quartier délicieux!... fontaine superbe! j'ai souvent donné des rendez-vous le soir sous les piliers qui l'entourent. Mais il me semble que le sapin serait de rigueur. — Nous n'en avons pas trouvé. — Oh ! nous allons en rencontrer.... Tenez, j'en aperçois un arrêté là-bas... courons.
A ls GalU.
Je vois Dubois qui court avec mademoiselle Charlotte. Je tache de les suivre en faisant doubler le pas à la petite Ninie, avec laquelle je Ji pas encore eu le temps d'entrer en conversation; nous arrivons près d'un fiacre qui était arrêté devant une porte cochère. Dubois se disputait avec le cocher.
— Tu marcheras. — Je ne peux pas, monsieur. — Je te dis que tu Vas marcher. — Je vous dis que je suis loué, monsieur. — Ça n'est pas vr.ii. — Si, monsieur. — Ou est la personne qui t'a loué?... Va la chercher pour qu'elle me le dise. — Ah ben ! en v'Ià d'une bonne I Depuis quand que les cochers vont dans les maisons chercher les bourgeois pour prouver qu'ils sont retenus? — Je ne veui pas de toutes ces raisons-là — Montez, mesdames. — Je vous dis que vous ne monterez pas .. Ksl-ee que je suis sur la place ici?... est ce qu'à minuit -tssé je m amuserais à rester devant une porte cochère si je n'étais pas retenu '
— Allons, .lis h- à Dubois, cet homme a raison, tu n'as pas le droit de le prendre... il est très inutile de nous arrêter là.
— Inutile... Ah I morbleu! si je n'étais pas avec des dames, je le ferais bien avancer... — Laissez donc, not' bourgeois, vous ne feriez rien du tout !... — Tu es un drôle I — C'est ben plutôt vous qui êtes drôle de crier comme ça... — Je te couperai les oreilles... — Bah ! vous ne couperet rien I vous n'êtes pas ai méchant que vous en avez l'air !..
Ennuyé de cette scène, je poursuis mon chemin avec la petite Ninie, an i me «lit en tremblant t — Ah, mr-n Dieu I monsieur, est -ce qu'il*
vont se battre?... — Non, n'ayez aucune crainte, cela n'aura pas de suites 1
Au bout de quelque* minutes, nous sommes en effet rejoints par Dubois et sa demoiselle. — Eh bien ? lui dis-je. — Ah ! heureusement que je l'ai retenu, dit mademoiselle Charlotte ; sans moi , je crois qu'il allait se jeter sur le cocher... Vraiment, monsieur, vous avez une bien mauvaise tête !... Tout de suite vous vous emportez, vous voulez vous battre I C'est terrible un homme comme ça !
— C'est vrai, répond Dubois; je l'avoue, j'ai une mauvaise tète.... J'ai le sang bouillant... je me suis promis cent fois de me corriger, mais c'est plus fort que moi 1... Je ne puis pas me vaincre... Le moindre mot... la plus petite chose me font sortir des gonds !...
— En te voyant revenir en courant, dis-je à Dubois, j'ai cru que lu allais chercher quelque part une épée pour te battre avec le cocher.
Dubois ne me répand pas; il s'éloigne de nous, sans doute pour causer plus à son aise avec mademoiselle Charlotte. De mon côté j'entame la conversation avec mademoiselle Ninie.
— Travaillez-vous aussi dans les châles , mademoiselle ? — Oui , monsieur, j'ai le même état que Charlotte. — Et avez-vous comme elle du penchint pour être actrice? — Oh non! monsieur; je n'oserais jamais paraître sur un théâtre !
Elle n'oserait pas, j'aime assez cette crainte. Cependant elle a bien osé se faire reconduire par un homme qu'elle ne connaît pas , et ceci n'annonce point une grande timidité. Je poursuis :
— Vous logez seule? — Oui , monsieur... depuis six mois. — Et avant cela? — Avant cela, je demeurais avec une de mes tantes... parce que mes parents ne sont pas de Paris; ils habitent la campagne... Je suis de Noisy-le-Sec, monsieur; connaitsei-vous cet endroit-là? — Oui, mademoiselle, je connais votre endroit. Noisy-le-Sec est un village assez grand, où il y a quelques maisons bourgeoises fort bien bâties, une petite église d'une construction assez élégante et un joli château. — C'est bien ça, monsieur. — Oh ! je connais mes environs de Paris... Et que font vos parents à Noisy-le-Sec? — Ils sont laboureurs, monsieur. C'est ma tante qui m'a fait venir à Paris, qui m'a fait donner de l'éducation et apprendre un état. — Pourquoi donc l'avetvous quittée? — Dame, monsieur, j'ai fait la connaissance de Charlotte... et Charlotte, qui a beaucoup d'esprit, m'a dit qu'une jeusf, personne ne réussissait jamais à s'établir tant qu'elle ne se mettait pa. dans sa chambre. Alors vous concevez que cela m'a donné des idées... Charlotte m'emmenait souvent avec elle au spectacle, où je n'allais presque jamais autrefois... Nous y causions toujours avec des jeunet gens bien aimables. D'abord je n'osais pas répondre à des messieurs que je ne connaissais pas; mais Charlotte m'a tant dit que j'avais l'air d'une sotte, d'une niaise, que ça me donnerait l'usage du monde de causer avec les messieurs, que j'ai fait ce qu'elle m'a dit, parce que c'était pour mon bien. — Je vois qu'en effet mademoiselle Charlotte vous a donné de très-bons conseils. — Oh! oui, monsieur; elle m'a, comme elle dit, agrandi les idées; avant de la connaître, je trouvais que vingt-cinq sous par jour c'était bien gentil pour une jeune fille; mais Charlotte m'a fait sentir que ce n'était pas asset , qu'on ne pouvait pas avec vingt-cinq sous aller souvent au spectacle, s'acheter des boucles d'oreilles, et avoir des bonnets à la mode... Moi, je ne calculais pas tout cela avant qu'elle me l'eût appris. — Et vous a-t-elle enseigné le moyen de vous procurer plus d'aisance ? — Elle m'a dit que toutes les jeunes tilles honnêtes devaient avoir une petite connaissance, parce qu'alors la connaissance paye pour elles, et leur donne ce qui leur manque... Qu'enfin elle avait déjà eu cinq petites connaissances, qui toutes lui avaient donné quelque chose. — Et vous avez fait comme mademoiselle Charlotte? — Oh ! monsieur, moi... je suis un peu gauche, à ce que dit Charlotte... Quand un jeune homme ne me plait pas, je ne me soucie pas de faire sa connaissance. — Et il parait que mademoiselle Charlotte ne tient pas à cette bagatelle-là ?... — Je ne sais pas comment cela se fait, mais on lui plait tout de suite pourvu qu'on soit bien mis et qu'on lui offre de prendre quelque chose. — C'est qu'elle a probablement beaucoup de sensibiUté et un bon estomac. — Plusieurs fois, quand nous étions ensemble au spectacle, et que des messieurs causaient avec nous, j'ai dit bas à Charlotte : Cet homme-li m'ennuie, il est vilain, il est vieux, il me déplaît ! Elle me répont toujours : Il a très-bon genre, ml chère, et je m'y connais mieux que toi. — Mais, enfin, vous ne vous êtes pas mise dans votre chambre avec le produit de votre travail... vous aviez donc des économies?... — [Non, monsieur... Mais alors j'ai rencontré un jeune homme bien aimable, bien mirliflore, bien joli garçon... il m'a offert de m'enlever de chez ma tante, en me disant que j'étais faite pour briller dans un palais. Charlotte m'a conseillé de me laisser enlever... Ce jeune homme me plaisait beaucoup... alors... je... j'ai cédé... — Je comprends. — 11 m'a conduite dans la chambre que j'habite, au cinquième , rue Aubry-le-Boucher. — l)i.tble! il nie semble que le pilais est un pen haut. — Les meubles, qui devaient être d'acajou, ne sont qu'e» noyer, mais mon bon ami m'a dit que c était plus moderne. Je n'ai trouvé dans ma chmibre que quatre chaises, au lieu d'une douzaine qu'il m'avait promise; mais il m'a dit enrore que comme nous ne serions jamais plus de quatre à la fois chez moi, il ne me fallait pas plus de quatre chaises. — C'est ra'«onner comme Diogrnt. — Diogène !... "* non ! mon»;<ur, il s'appela: Adolphe, et puis il avait encore «
antre nom, mais il n'a jamais voulu me le dire, parce qu'il prétendait que ça pourrait le compromettre. Moi, j'étais très-contente de ma chambre, que je trouvais superbe !... Charlotte me disait que cela aurait pu être mieux, mais que cependant, pour un commencement, c'était déjà bleu gentil. — Et ce monsieur Adolphe, qu'en avez-vous fait ? — Pendant six semaines il est venu me voir tous les jours. Il me menait quelquefois au spectacle et dîner en ville; mais nous ne sortions qu'en voiture, nous n'allions qu'en loges grillées.... Oh ! c'était biem amusant, et Charlotte me disait que j'étais bien heureuse! Mais au bout de ce temps-là, il est venu plus rarement; puis il ne -n'emmenait plus nulle part; enfin, un matin , il m'a annoncé qu'il étan obligé de partir pour l'Angleterre, où l'appelaient ses affaires; mai» il m'a dit
La dame a la capote peuse»
qu'il reviendrait u; plus tôt possible , et qu'à son retour, si j'avais été bien sage, il m'épouserait peut-être. — Son départ vous a fait bien du chagrin, sans doute? — Oui, monsieur, dans les commencements. .. Après ça j'ai tâché de me distraire , Charlotte m'a de nouveau emmenée au spectacle. — Et la recommandation de M. Adolphe , l'avez-vous oubliée ? — Charlotte m'a dit que c'était des bêtises , que les hommes disaient tous la même chose, qu'on lui avait promis cinquante fois de revenir l'épouser, et qu'on n'était jamais revenu ; enfin elle m'engageait à faire toujours une autre connaissance en attendant , sauf à la planter là si Adolphe revenait. — Mademoiselle Charlotte a de biens bons principes ! Et vous avez suivi ses conseils ? — Pas encore, monsieur, car je n'ai rencontré personne qui m'ait plu de nouveau ; et quoique Charlotte prétende qu'on s'amuse bien mieux avec un homme quand on ne l'aime pas, moi , je ne suis pas de son avis, et je ne veux me lier qu'avec quelqu'un que j'aimerai.
Le babil de la petite Ninie m'intéresse; cette jeune fille aurait peutêtre été toujours sage si elle n'eût pas fait la connaissance de mademoiselle Charlotte, qui me fait l'effet d'être un bien mauvais sujet. Il y a dans l'accent de Ninie, dans sa manière de s'exprimer, quelque chose de naïf, qui annonce de la franchise... Peut-être tout cela est-il étudié aussi; à Paris, on sait si bien prendre toutes les formes, affecter tous les tonsl... Il faut y être en garde contre ces niaiseries, ces simplicités , qui ne sont quelquefois que le résultat du calcul et du libertinage. A l'école de mademoiselle Charlotte , je crois que l'on peut apprendre beaucoup de choses. Cependant cette petite Ninie est bien jeune encore. Oix-huit ans, tout au plus... Ce serait dommage de lui supposer tant de duplicité. Il y avait du naturel dans le récit qu'elle vient de me faire.
Nous sommes dam le haut de la rue Saint-Martin , depuis quelque temps Dubois et mademoiselle Charlotte sont toujours en avant d'une ditaine de pas ; cependant nous les entendons rire, leur entretien paraît fort animé. Dubois gesticule beaucoup, suivant son habitude. D'après la manière dont il se penche, je vois qu'il serre tendrement la main de sa compagne, e» "^demoiselle Charlotte pousse des éclats de rire à
réveiller tous les chiens du voisinage. Tout à coup Dubois se retourne de notre côté en nous criant :
— Ah ci I vous autres, vous ailes comme des tortues. Mais je ne vois pas trop pourquoi nous vous attendrions, puisque ces tendres amies ne demeurent pas ensemble. Bonsoir donc, bien du plaisir... Les Innocents nous réclament. Deligny, j'irai te voir demain dans la journée... Nous dînerons ensemble...
— Charlotte,... Charlotte!... crie la petite blonde à son amie, tu m avais promis de me remettre jusqu'à ma porte...
Mademoiselle Charlotte s'éloigne lestement avec Dubois, tout en répondant : — Bonsoir, bonsoir !... Bientôt nous les perdons de vue tous les deux, et je reste seul avec mademoiselle Ninie.
— Charlotte n'en fait jamais d'autres ! dit la jeune fille d'un air contrarié. Elle me laisse là avec quelqu'un que je ne connais presque
.< pas... — Et peut-être avec quelqu'un qui vous déplaît!
En disant cela, je crois que je pressai asseï tendrement le bras de la petite.
La jeune fille est quelque temps sans me répondre. Enfin, elle dit bien bas : — Non , monsieur... je ne dis pas que vous me déplaisez... au contraire...
Voilà un au contraire qui me semble aussi significatif que le plut souvent des Petites Danaïdes.
Nous continuons de marcher, et bientôt nous arrivons rue Aubryle- Boucher, rue sale, vilaine, dont les maisons n'ont rien de gracieux ; mais qui est très-populeuse , très-fréquentée , et où il passe presque toute la nuit des voilures de marchands qui se rendent à la Halle , ce qui doit être fort agréable pour ceux qui aiment à dormir tranquilles... Mais on doit avoir le sommeil dur dans ce quartier-là.
Je me laisse conduire par mademoiselle Ninie , qui s'arrête , à peu près au milieu de la rue, devant une porte d'allée grillée vers la moitié de sa hauteur, en me disant : — C'est ici , monsieur.
— Ah ! c'est ici que vous demeurez? — Oui, monsieur... Au cinquième sur le devant, la porte au fond du collidor... — Vous avez donc la clef de cette porte ? — Non, monsieur, mais il y a un portier, qui demeure à l'entresol; je vais frapper, et il va m'ouvrir. Ou ! c'est une maison bien sûre et bien honnête. Monsieur, je vous remercie de votre peine : je vous souhaite bien le bonsoir...
Mademoiselle "inie, gnsette, trangère, et sensible.
La petite allait frapper, je lui arrête k main en lui disant : — Est-ce que je ne pourrai pas vous revoir? — fëais... si, monsieur... si cela vous fait plaisir. — Et vous, cela vous en fera-t-il de me recevoir?... — Mais... je crois que oui. — Eh bien! j'irai vous dire bonjour, y êtes- vous dans la journée? — Certainement, toute la journée je travaille : je ne sors presque jamais. — Au revoir, en ce cas. A propos, quel nom demanderai-je; car vous vous appelez sans doute autrement que Ninie ? — D'abord c'est Fanny que je m'appelle , on me nomme Ninie parce que c'est plus gentil... Vous demanderes mademoiselle
Boissard , ou Fanny Boissard , comme vous voudrea. D'»illeur8 je vous dis que c'est au cinquième au fond du collidor, et c'est moi qui vous ouvrirai la porte. — C'est entendu... à demain... Ne puis-je pas vous embrasser en attendant? — Mais... si, monsieur.
La petite me tend son visage et se laisse embrasser de fort bonne grâce; puis elle frappe, on lui ouvre, elle entre, et me tend encore la main à travers la grille en me disant : — Au revoir.
"Voilà donc une liaison de commencée avec une petite grisette à laquelle je ne voulais pas donner le bras. C'est ce maudit Dubois qui est cause de tout cela... Voilà où nous entraînent les mauvaises connaissances, elles perdent les jeunes gens comme les jeunes fuies... Mais cette petite Ninie est plus gentille qu'elle ne me l'avait semblé d'abord; après tout, j'irai ou je n'irai pas. Ceci n'est qu'une plaisanterie sans importance, rien ne me force à me lier avec cette jeune 511e... Je puis même aller ia voir par pur' curiosité e* />ans qu'il en résulte rien I... Mais allons nous coucher- Je main il fera jour.