‹ La femme, le marie et l'amantChapitre 18 sur 18 · ON PARISIEN DANS L'ANDALOUSIE · texte numérisé non relu

ON PARISIEN DANS L'ANDALOUSIE

Quel désespoir pour un jeune homme que l'on citait pour sa tournure, sa démarche, sa danse ! Le pauvre Frédéric se jette sur une chaise d'un air désolé en disant : ...

— Ce n'était pas assez d'être balafré !... je suis boiteux à présent !... Ah ! je suis bien malheureux I Marquitta est toujours là pour consoler

ion amant. ,

Que m'importe que tu boites ! lui dit-elle, tu ne m en es pas moins

cher... au canlraire, cela te donne à mes yeux l'air plus intéressant. Ah I Frédéric, mon amour te dédommagera de tous ces faibles avantages, il te prouvera que je sais t'aimer pour toi-même.

Malgré cela, Frédéric se plaAit encore; il est triste, et soupire à chaque pas qu'il fait.

Quelques semaines se passent. 1 rédéric se résout à lioiter, mais une expression de malice infernale se peint sur la figu.-e d'Ornégro, lorsqu'il aperçoit le jeune Français se promener en traînant sa jambe. Frédéric se dit : — Mon rival ne semble pas très-ch grin de mon accident I

Enfin, un certain soir, Frédéric prévient Marquitta que le lendemain il se mettra en voyage pour la troisième fois.

— Eh quoi I s'écrie l'Esp gnole , vous n'avez pas renoncé à l'idée de me quitter!... Ah !... Frédéric , vous voyez bien que le ciel même ne •veut pas ce départ. — Je ne crois pas que ce soit le ciel qui m'ait deux fois couché en joue, dit Frédéric; au reste, demain je n'attendrai pas la nuit pour aller a la ville, et, s'il se peut même, je ne pjsserai pas par le bois, à moins que vous ne me donniez un de vos valets pour m'accompagner. — Eh bien 1 dit Marquitta, Ornégro ira avec vous. Mais, Frédéric, "édéchissez bien avant de partir... et ne méprisez pas mes pressentiments.

Frédéric est très-décidé à retourner en France ; il commence à avoir assez de l'Andalousie; le lendemain il se met en route suivi d Ornégro, qui est armé jusqu'aux dents. Le silencieui Espagnol se lient toujours à une grande distance du Français; il ne répond que par monosyllabes aui questions qu'on lui adresse, si bien 'lut Frédéric finit par ne plus lui parler, et qu'il pousse sa mule sans plus s'occuper de son compagnon.

Ornégro n'est plus derrière le Français lorsque ceiui-ci entre dans le bois; Frédéric appelle son guide et ne reçoit pas de réponse; il lui a semblé c< pen lant entendre trotter un cheval devant lui ; et persuadé qu'il va retrouver son compagnon, il se décide a entrer encore seul dans ce bois qui lui a été si fatal, Il avance en appelant le valet, dont plus d'une f. îs il a cru entrevoir la sombre figure derrière les arbres. Mais bii nlôl le lu uil accoutumé Se fait entendre : une balle siffle et aiteint Frédéric a l'œil dioit ; il tombe couvert de sou s.mg , et celte fois il perd entièrement connaissance.

Lorsque le jeune Français revient à lui, il se retrouve dans la chambre qu'il occupait chez Marquitta; la belle Andalouse est assise au chevet de son lit , où ell semble attendre avec anxiété qu'il revienne à la vie.

— Comment se fait-il?... démunie le jeune homme dune voix faible. — Vous avez encore été blessé; Ornégro est accouru près de vous au moment ou vous tombiez; il a été chercher du monde, on vous a rapporté ici. — Ah I mon Dieu!... toujours blessé!... quelle fatalité ! Mais a-t-on du moins arrêté mes assassins?... — Non... on ne lésa pas découverts... — Savez vous bien que votre Ornégro m'a fort mal servi de guide?... S'il ne m'avait pat quitté, cet événement ne me serait peut être pas arrivé... Marquitta... éies-vous bien sure de cet homme ?... — Oh !... comme de moi-même !... — Alors mes soupçons sont injustes, et je commence à croire que vous avez raison. Le ciel s'oppose à mon départ, il ne veut pas que je m'éloigne île vous!... Mais cette blessure... Grand Dieu I aurai» je perdu... — Un œil? oui, mon tendre ami... — Je serai borgne aussi !... Ah! c'est pour en mourir!... — Non, Frédéric, ne meurs point, car Marquitta t'aime comme le jour où elle céda à ter transports... Ali I ne la quitte plus, et à force d'amour, de tendresse, elle saura te faire oublier ces tristes événements.

Frédéric est longtemps à guérir de cette dernière blessure. Lorsqu'il se lève et se regarde pour la picmière fois, il se trouve horrible, et dit en lui-même : — Non certes... je ne puis plus retourner en France... aucune femme n'y voudrait de moi, maintenant que je suis borgne, balafré et boiteux !... et puisqu'ici il y en a une qui m'aime malgré tout cela, restons près d'elle, c'est ce que je puis faire de mieux.

Lorsque Marquitta apprend la résolution de Frédéric , sa joie semble tenir du délire, elle ne trouve point d'eipressions assez tendres pour peindre son amour, son bonheur; et le jeune homme , touché d'un attachement si vrai, tâche de prendre son parti et d'oublier la France.

Frédéric est souvent mélancolique; mais Marquitta est si aiminte, si empressée, si bonne pour son amant, que celui-ci lui cache ses ennuis.

Près d'une année s'est écoulée depuis que le Français est chei la belle Andalouse. Un jour, pour distraire son amant, Marquitta veut aller à la chasse avec lui. Elle s'arme d'une carabine. Ou part suivi de quelques valet-. Mais pendant que Frédéric abat des lièvres, Marquitta s'arrête e. s'appuie imprudemment sur le canon de son fusil ; un mouvement brusque fait partir le coup. La bel e Andalouse est atteinte à la poitrine , elle tombe en appelant son amant. C

Fré léric accourt, il se désrspère; sa maitresse lui tend une main défaillante. On transporte la jeune femme a sa dénie ire, où tous les secours lui sont prodigué» ; mais c'est en vain , le médecin déclare que la blessée n'a que peu D'instants à vivre.

Marquitta devine son sorti elle prie qu'on la laisse seule avec Frédéric; alors, rassemblant le peu de forces qui lui restent, elle dit à son amant, qui pleure et se livre au désespoir :

— Mon ami... je vus mourir... je te dois la vérité... Tu voulais me quitter... je ne pouvais vivre. Sans loi... c'est moi qui t'ai fut assassiner... — Grand Dieu ! s'écrie Frédéric , loi , Marquitta I... tu voulais ma mort!... — Ob! non, tendre ami , je ne voul us que l empêch' r de partir, je l'avais dit à Ornégro... cl je lui reconnu. n lais toujours de faire en sorte de ne le blisser que légèrement. — O négro... quoi... c'est ce miser .li le !.. — Il obéissait ■ m. s ordres... il se serait t*é luimême, si je le lui avais ordonné.. F cl. -ne, .p. rhume moi. .i je t'aimais tant !.. Alt! lu ne trouveras jamais de femme qui te chérisse comme Marquilt i !..

La bel e And.loiise a fermé les yeux pour jamais. Frédéric n'est plus q ic très-médiocrement affligé; l'aveu qu'on vic.t de lui faire a beaucoup diminué les ngrets qu il éprouvait de p rdre M i quitta. 11 cher, lie () uégro, il veut au munis se venger de ci l homme qui servait si bien les p isions de sa maîtresse ; mais i n appn naut la moi I de celle à qui il avait consacré sa Vie , (Jinégro était allé se je;cr daus le Gttadalquivir.

— Tous ces g^ns là ont une singulière manière d'aimer ! se dit Frédéric; décidément je crois que je n'ai plus rien qui me relu une dans ce pays.

A quelque temps de là, Frédéric se promen ùl encore a Paris sur les boulevards ; un bm leau noir couvrait son œil droit . m.ns si balafre n'était punit cacnée, et il ne p. mi,. ut s'empêcher de boiter *.. marchant. Lu pi lit homme l'aborde : c'est Cennillv, qui s'écrie :

• — Lh , mon Dieu, mon cher, comme le voila arrangé !... dans quel pays as tu donc été pour te faire mail aller .le ia sorte p.., — V>.n\$ la délicieuse Andalousie... que tu m'avaic nul vantée!... oii lo femmes sont si belles... si aimantes! — Allons I tu pi. liantes . j'y i is allé, moi, et j'en suis revenu intact, comme tu vois. — Ali!... ti n'es paï de ces g. ns qu'on retient de force!... C'est une i ell. mm q i j'aur .■» du faire... j'ai acquis de l'expérience à me» dépens 1... je n- me cVutais pas qu'il y a des circonstances où la laideur sert de MU1 fgtif'.' I... — Je ne te comprends pas! .. Est-ce que tu n'as pas Irouvi les «ndalouses charmantes' — Si... mais j en ai assez... Je reviet . aux Parisiennes. Elles trompent souvent, c'est vrai; mais j'aimt uaeux être trompé a Paris qu'adoré dans l'Andalousie.

Page 1