‹ La femme, le marie et l'amantChapitre 3 sur 18 · Chapitre IV. — Jenneville, Jolivet et moi · texte numérisé non relu

Chapitre IV. — Jenneville, Jolivet et moi

l'ai dit que je demeurais faubourg Poissonnière, c'est vrai; mais on sera peut-être bien aise d'apprendre ce que je fais là, si je suis rentier, artiste ou négociant, car encore faut-il savoir à qui l'on a affaire. Hélas ! s'il faut en convenir, je ne fais rien : ce n'est point positiveent par paresse, non, car j'ai déjà fait quelques entreprises; mais, it que je m'y prenne mal, soit que ceui avec lesquels je m'associe y prennent trop bien, je me trouve toujours avoir perdu mes fonds et mon temps. On assure cependant que je ne suis pas bête; il y a même par le monde des personnes qui prétendent que j'ai de l'esprit parce que je rime facilement un couplet et que je chante avec assez de goût... Dans le monde on a de l'esprit à si bon marché ! Il est d'abord de la politesse de trouver aimables les gens qui nous amusent. J'ai vu dans un cercle un monsieur que toutes les d:imcs trouvaient charmant, parce qu'il avait le talent de leur faire sur-le champ leur profil à la silhouette; mais quand ce pauvre homme n'avait pas ses ciseaux, il restait dans un coin et n'ouvrait pas la bouche de la soirée. On s'apercevait alors qu'il n'avait de l'esprit que pour découper.

Au surplus, ce ne sont pas les gens qui ont le plus d'esprit qui s'entendent le mieux à gagner de l'argent; nous avons chaque jour les preuves du contraire, et l'histoire nous fait connaître qu'il en fut ainsi de tout temps. Homère, pauvre et aveugle, allait de ville en ville réciter ses vers pour avoir du pain ; Piaule gagnait sa vie à tourner la meule d'un moulin; Xylandcr vendait pour un peu de soupe ses notes sur Dion Cassius; Agrippa termina ses jours a l'hôpital, et l'on croit que Michel Cervantes est mort de faim. Paul Borghèse , poëte italien , qui avait fait une Jérusalem délivrée, savait quatorze métiers et n'avait pas de quoi vivre; le cardinal Bentivuylio, l'ornement de l'Italie et des belles-lettres, le bienfaiteur de tous les malheureux, fut, dans sa vieillesse, obligé de vendre son palais pour payer ses dettes, et mourut tans laisser de quoi se faire inhumer; André Duchenne, savant historiographe français; Vaugelas de l'Etoile, sont morts dans l'indigence, et 7e Tasse, qui n'avait pas de quoi acheter de la chandelle, fut obligé pour écrire la nuit de prier sa chatte de lui prêter la lumière de ses yeux.

Je dois pourtant convenir qu'aujourd'hui les gens de lettres sont mieux traités par la fortune, qu'ils savent tirer un meilleur parti de leurs productions, et que pour écrire la nuit ils n'ont pas besoin des yeux de leur ihattc. ce qui idp semble devoir être peu commode, quoique cela dispense d'avoir des moui luttes.

Mais voilà une bien longue digression pour en vonii à dire que je me nomme Paul Delig-nj, que mon père, bon bourgeois campagnard et seul parent qui me Mate, habite une petite maison dans les environs de Chartres; qu'il y vit heureux et tranquille .ver ses trois mille livres de rente, Bon jardin, son chien de chasse, sa ligne, sa servante , sa bouteille et ses voisins; qu'après m'avoir fait élever dam; un collège de Paris et fait donner une asseï bonne éducation, il m'a, à vinet et un ans, donné le bien Se ma mère, et laissé absolument maître de mes actions, parce que j'avais l'air si sage alors, qu'il me supposait incapable de faire des sottises Ce bon père!... il me croit toujours rangé, économe, prudent... Je suis venu vivre à Paris, il a trouvé cela fort naturel, tarce que cette grande ville est le centre des affaires et des plaisirs, .i fortune de ma mère se montait à deux cent mille francs, ce qui me faisait dix bonnes mille livres de tente. J'ai commencé par en nu iger le tiers avec 'iue« maîtresses et mes amis; pour rnttr«|*r ce tiers la, j'ai voulu faire quelque s spéculations, m 'associer à des entreprises, et ie suis maintenant -édtiil à mon dernier tiers, avec lequel je crois que je ferai bien d* *,' ^oint courir après les deux autres. I Ml reste, depuis six ans environ que j'habite la capitale et que je suis maure de mi fortune, mon pèie ignore combien elle est diminuée, il ne vient j.n Paris; c'est moi qui vais le voir dans sa paisible retraite; et lorsqu'il nie demande comment vont les affaires, je lui réponds toujours : Koi-t bien. Je gage que maratenanl il croit que j'ai doublé mescapil.uv ! \, vaut-il pas îaituv lui laisser celle idée, que de lui .ipprendie la \ Si je ie l'a' ai pas trompé, voilà six ans qu'il s'inquiéterait pour moi; •u Im il vit «Muaient «t tranquille aux k »rt de son fais J'ai

donc bien fait de mentir; un mensonge qui fait des heureux doit être excusable, c'est dommage que l'on ne puisse pas se mentir à soi-même. Il me reste à peu près trois mille six cents livres de rente, avec cela est-ce qu'un garçon ne peut pas vivre heureux? Oui , quand il est sage, économe, et j'ai déjà dit que cène sont pas là mes vertus. L'habitude de dépenser beaucoup est si facile à prendre et si difficile à perdre!... N'importe, je me rangerai, puis je finirai par faire un bon mariage; alors, adieu pour jamais les folies, les parties fines, les petits soupers ! Un homme marié doit constamment prêcher économie et nt jamais dépenser d'argent en parties de plaisir. Cela est peu divertit* s; nt pour si femme; mais noua nous sommes divertis av..ut de noua marier, et cela suftit.

Je viens de me lever, il C"*. ires de dix heures, c'est raisonnable; mais un homme qui vit de ses nccic" peut se lever tard, si cela lui fait plaisir; et puis, au lit, on pense si Lien aux événements de la veille et à ce que l'on compte faire dans la journée! Je ris en sonyjean. à notre aventure. d'hier ;-u soir, à la querelle Je Dubois, et aux deux grisettet qu'il mt'laissait sur les bras. A propos de griaettea, irai-je voir cette petite Ninie?... l'Ile est gentille, il y a de la naïveté deus ses dis -ours, dans ses manières, c'est une perle à côté de mademoiselle Charlotte- Mais pourquoi revoir cette jeune tille?... Certainement je ne suis pas amoureux d'elle ; à quoi bon le lui faire croire ? Je sais bien qu'il n'est pas nécessaire d'être très amoureux d'une maîtresse, iju.ind on est bien amoureux, on est ni'ni nwin mi ni jaloux ; alors ce sont des craintes, des soupçons, des querelles, et on n'est pas heureux. Tandis qu'avec

une femme que l'on aime raisonnablement, c'est-à-dire fnri peu ,

pourvu qu'elle ait l'air d être contente en nous voyant, et qu en nous quittant elle nous dise : A demain ! on est toujours d'accord , toujours de bonne humeur, et on ne s'inquiète pas de ce qu'elle peut faire quand elle n'est pas avec nous; c'est ce que j'appelle aimer phdosophiquement.

Mais puis-je faire ma maîtresse de cette petite Mime? Non, je la mènerais bien par hasard au spectacle, ou ches le traiteur; mais encore il faudrait lui acheter des chapeaux, un chàle! .. cela n'en finit pas; on prend une grisette par économie, et tous les jours il faut lui donner quelque chose. Ainsi , décidément , je nirai pas chez mademoiselle Fanny Boissard; et quoique mon cœur toit libre depais faetoue temps, quoique j'aie rompu avec ma dernière niait esse, et que je ne voie plus que très-froidement les anciennes, je ne formerai pis cette nouvelle liaison. D'ailleurs, j'avoue que j'éprouve une certaine répugnance à aller faire l'amour roe Aubrv -le-Hom lier !.. Ah ! îiJVvais pu connaître cette dame à la capote pensée '■ Quelle diflén nce !.. Onelle jolie tournure, qnelle's manières distinguées; que d'eipres i "ii dus ce regard qui s'est arrêté un moment sur moi!... Cette fl miiit lli i reçu de l'éducation; je gagerais qu'elle a de l'esprit. A la bonne heure, c'est un plaisir de donner le bras à ane femme comme celle-là, de causer avec elle... Sa conversation doit être charmante... Ci !.. ucoup dans une amie, c'est encore plus dans une maîtresse , car on ne peut pat toujours faire l'amour, et dan» la pins jolie bouche : je t'aime, je t adore, finit par devenir monotone, lorsque cela n'eal pas coupe' par d'autres discours. (Citant à mademoiselle Ninie, sa manière naïve de l'exprimer peut amuser un moment, mais elle m'a d>j< fait par-ci par-la quelque* petits cuirs dans le genre de mademoiselle OharksMex cela passe daoa le tète-à-lète, mais devant le monde, cela me contrarierait.

Je viens de déjeuner, lorsque j'enieneis sonner à uni porte ; nu bonne va ouvrir, et je vois enirer Jeune, idc.

Jenneville eut un ho me de vingt -six à vingt-sept ans; il est grand, bien fait, d'une jolie tairnuro Ses !r Mb vont agréables, son sourire gracieux laisse voir nue rm ;;ée de fort belles dénis; une forêt de cheveux blonds, qui bouclent naturellement, nniUr.i.e un front qui n'est pis sans noblesse. i Vpeiule t il y h dans I pliMinaom Jenneville que qu: dune d 'iiisoucmnt qui a indique pas un grand fonds de sensibilité, et un certain air présomptueux qui dénote trop d'amour de soi-même; enfin , «pimque toujours mis avec beaucoup de recherche, la nonchalance qui rtn;«e dan» ses manières et dans toute sa personne semble s'être communiquée a sa loi el'e . qui est faite mils goût, et annonce un homme qui se croit sur de pi ure s us ■bit Va 'in de prendre pour relu lu moin Ire peine. Du re-te il— IHraiBe a lion ton, de l'esprit; et quoique Fes principes soieut fort re a nés. i! a une manière de présenter aes opinions qui en fait pardonner lincoavcinince.

Il n'y a rpie quatre mois MB |ti •OMSt* Jenneville, et nous somme dej:i enis' u hle cpninie l'aiice mira c •niiats-'ntl *■{ I r« |U'«D DM ti'inoi- «M fe . amitié et que l'or, a des délier* Ojai l"'' plui-etit, je nie lis fuebiiMit, trop Licitement penl-ê re. . . Mais je sais qn Jenneville

est ne d'iHte famille rat 11 n. Je Bfom, douze unie livr. s de

rente; an tram qu'il mftne, i sou tjim pour Im plai.sira, pour le chanffeuietit. je cr»ins <Tue celle fortune ne lui soit pu su: dit qu'il s. lait marie .ixvc une femme qui avait autanl de fartufl loi it q ' il adorait; cependant, spri'is deux ans de ménage , ils I pu commue a vivr ensemble, et voila huit mois que Jeune wilc t t de nouveau comme un garçon. C'est du moins ce que j ai . olentla dire, onr sur Iflf. Bain** de f., mille ou de ménage, je ne me permets jaciais de qul'slion. et souvent même j 'évite les confidences. J'ai rencontré Jeanevide dans le monde; noire goui JMMuT les plauurs, certains

rapports d'humeur nous ont rapprochés, et maintenant »»»»» «assons rarement un jour sans nous voir.

— Bonjour, mon cher Deligny , me dit Jenneville en me tendant la main. Vous n'avez pas été des nôtres, hier, au dîner du Cadran-Bleu , ah ! c'est Bal, je vous en veux beaucoup ; je viens savoir ce qui nous a privés du plaisir de vous posséder. Quelque rendez-vous, quelque affaire galante, \n le parie, car vous êtes comme moi, vous aimez à v.irier vos conquêtes. — Pas tout à fait autant que vous, mon cher Jenneville. De ce côté, je crois que vous êtes mou maître. Moi, je suis pour le sentiment, je m'enilamme,je me passionne; à la vérité cela dure peu, mais n'importe: chajue fois que je deviens amoureux, je me persuade que cela durera éternellement !... Ma foi, mon ami, il faut bien s'amuser !... Nous sommes jeunes, nous avons tout ce qu'il faut pour plaire, pour séduire... Pourquoi ne profiterions-nous pas de nos avantages? Le temps passe si vite !... Surtout, mon cher , ne vous mariez pas !... Ah ! ne faites pas cette folie, attendez pour cela que vous ayez quarante-huit ans... que vous soyez plus calme, plus rassis. — "Mais si j'attends si tard, comment me flatter d'inspirer de l'amour à une jeune femme I et il me semble que pour Mre heureux en ménage il faut un rapport d'Sges , d'humeur, de goûts... qu'il faut s'aimer enfin. — Eh ! non, mon ami, ne vous liguiez pas cela ! Je l'ai cru comme vous !.... Je me suis marié à vingtquatre ans avec une femme que j'adorais, et qui m'adorait aussi, à ce qu'elle disait ; elle avait vingt ans... vous voyez que 1rs rapports d'âge y étaient. Mais d'abord je ne sais pas trop pourquoi je l'avais aimée, car elle n'avait rien d'aimable; une figure... ma foi de ces figures insignifiantes dont on ne dit rien : ni bien, ni mal enfin !... D'abord je ..lui ai cru de l'esprit , mais elle n'en a pas.... je lui avais cru aussi un bon caractère... comme je m'étais trompé !... Il n'y avait pas un an que nous étions mariés, quand je me suis aperçu qu'elle était maussade, boudeuse, jalouse !... d'une humeur horriblement contrariante et trèsenquette.... aimant passionnément les plaisirs. Madame voulait m'accnmpagner au bal, aux spectacles; il aurait fallu que je l'eusse sans c«?sse pendue à mon bras ! Jugez, mon cher, comme c'était ennuyant! Et lorsque je m'y refusais, c'étaient des cris, dis pleurs, des attaques d« nerfs, des scènes enfin !... ma foi, il n'y avait plus moyen d'y tenir. Jn me suis aperçu aussi qu'il y avait un jeune parent qui venait de préférence quand je n'y ét.iis pas, qui s'informait au portier des heures oh je sortais, pour n'arriver qu'après mon départ... Vous sentez bien, mun ami, que cela ne pouvait pas se supporter : ce n'est pas que je sou persuadé... que j'affirme que ma femme m'ait été infidèle; mais c'est déjà trop d'être dans le doute à cet égard. Voyant que nous ne pouvions plus vivre ensemble, nous nous sommes séparés sans éclat, saDS bruit, sans procès, comme des gens distingués doivent le faire. Madame a sa fortune et moi la mienne ; elle s'est retirée je ne sais où, peu m'importe, je n'irai pas l'y chercher, car depuis que je suis redevenu garçon je suis le plus heureux des hommes, et la vie n'est plus pour moi qu'une continuelle série de plaisirs.

— Quand on ne peut plus vivre ensemble, il est certain qu'on- fait fort bien de se séparer; et si votre femme est vraiment telle que vous venez de me la dépeindre... — Oh! bien pis encore! Je vous l'ai peinte en beau. Mais laissons ce chapitre, ne parlons plus de ma femme, je ne l'ai pas quittée pour m'occuper d'elle. Vous ne m'avez pas dit ce qui vous avait empêché hier de dîner avec nous ? — J'avais reçu une lettre de mon père dans laquelle il me donnait quelques commissions pressées, cela m'a retenu trop tard pour que je pusse ensuite me rendre au rendez-vous. — Je ne vous en veux plus, mon ami ; se hâter

d'accomplir les désirs d'un père, c'est très-bien, c'est d'un bon fils

Vous êtes bien heureux d'avoir encore votre père; le mien est mort trois mois après mon mariage, c'est même lui qui avait été en partie eause de cette union... Il voulait assurer mou bonheur... Pauvre cher homme I heureusement il n'a pas été témoin des douces suites de cet hymen !... Et votre père habite la campagne ?... — Oui , les environs de Chartres. Dès que la saison sera plus belle, je compte aller le voir. — Je veux vous accompagner, mon cher Deligny , je serai charmé de (aire la connaissance de monsieur votre père; et puis quelques jours de campagne, c'est très bon pour la santé. — Vous verret un bon bourgeois campagnard, bien franc, bien rond, bien simple dans ses manières et ses goûts. — 11 doit être fier d'avoir un fils que l'on recherche dans le monde, que l'on cite pour l'élégance de sa tournure, pour son esprit, ses talents agréables. — Mon cher Jenneville, je viens de vous dire que mon père tenait fort peu à l'élégance des manières; et je ne sais pas trop s'il a lieu d'être fier de son fils, qui possédait, il y a six ans, dix mille livres de rente, et qui en est déjà réduit an tien de cette somme. — Ma foi, mon cher Deligny, est-ce notre faute si les plaisirs coûtent si cher?... Je suis comme vous, je trouve que ce diable d'argent va d'un train... Cependant depuis quelque temps je mets de l'économie dans mes dépenses... Je fais moins de lolies; autrefois, dès lu'une petite brunette me plaisait, je la mettais dans sa chambre, je la meublais -élégamment... Ces petites filles sont si contentes d'être chez elles... Mais tout cela coûte !.... Oh! j'y regarde maintenant, et lorsque j'ai encore quelque caprice de ce geare-là, ma foi, je ne me ruine plus en meubles d'acajou; du noyer, mon cher, c'est bien assez bon pour une petite passion de quinte jours. C'est pourtant désagréable

d'être obligé de calculer de lésiner et de voir que malgré cela

notre '"•tune diminue... C'est si doux d'être assez riche pour ne rien

se refuser Il faudrait, mon cher Deligny , que nous trouvassions

quelque moyen de tripler les fonds qui nous restent. — J'ai déjà essayé des spéculations, cela ne m'a pas réussi. — C'est que vous êtes comme moi, que vous vous entendez peu aux affaires; mais en s'associant à

quelqu'un d'intelligent, de riche Tenez, vous avez vu avec mol

Blagnard : ce gaillard-là prétend qu'il n'y a rien de plus facile que &i faire fortune ; il y a deux ans il n'avait pas le sou , aujourd'hui il t cabriolet, il donne des (îîners superbes, ;1 mène un train de prince... Il m'a déjà offert de me mettre dans une le ses entreprises et, si vous le voulez, il vous mettra dedans aussi. - Nous verrons.... Il faudrait d'abord s'assurer Ces gens qui font fostune si vite, est-ce bien solide ?... — Oh ! mon cher, il n'y a pa3 le moindre danger... Un homme qui dépense énormément ! i-1 faut bien avoir de l'argent pour en dépenser... — Quelquefois on dépense celui des autres. Au reste, nous

verrons Votre M. Blagnard ne me plait pas beaucoup; il a l'air

doucereux, un ton patelin... Tout cela ressemble à de la fausseté; mais je sais qu'il ne faut pas juger sur les apparences.

Notre entretien est interrompu par l'arrivée d'un autre de mes ^mis, nommé Jolivet. Celui-là a été mon camarade de pension ; dans le monde nous avons continué de nous voir, quoiqu'il y ait peu de rapports entre nos caractères. Jolivet passe pour un sage, du moins n'aime-t-il à s'amuser que lorsque cela ne lui coûte rien. 11 est fort économe, peut-être même pousse-t-il cette vertu trop loin ; il y a des gens qui assurent qu'il est laJre et vilain. Je me suis bien aperçu que lorsqu'on fait avec lui un pique-nique , il laisse toujours les autres payer son écot; que, si on l'accompagne au spectacle, il vous prie de prendre son billet, et ne songe jamais à vous en rendre le montant; qu'il agit de même lorsqu'on le suit au café, ou que l'on prend avec lui des voitures; j'ai attribué cela à de l'étourderie ; on assure que c'est un calcul de sa part, et que Jolivet cherche à boire, à m:;nger et à s'amuser sans rien dépenser; cependant Jolivet est à son aise, il doit être fort ricin un jour, et il se fâche quelquefois pour des misères ', mais je m'aperçois que c'est dans les petites choses que nous faisons connaître le fond di notre caractère. Un homme saura se comporter convenablement dans une affaire importante : s'il agissait mal , il sait qu'on le remarquerait ; mais il manquera quelquefois de délicatesse dans des choses légères, parce qu'il pense qu'on ne s'en apercevra pas. C'est donc sur les actions les plus futiles en apparence qu'on peut le mieux juger le cœur des hommes.

Malgré ces petits défauts, Jolivet est assez bon enfant ; ni beau , ni laid, ni grand, ni petit, la gourmandise est la seule chose par laquelle il se fasse remarquer. On le voit avec plaisir , quoiqu'il n'ait point d'esprit et peu de gaieté; mais il fait tout ce qu'on veut, et dans le monde on aime à rencontrer de ces gens-là.

— Bonjour, messieurs, dit Jolivet en se frottant les mains et en courant se chauffer. Ah ! il fait froid ce majjn... le bois va augmenter.... Est-ce que tu as déjà déjeuné, Paul ? — Oui. Pourquoi? — Oh !... pour rien. — Est-ce que tu venais déjeuner avec moi ? — Non... cependant si tu n'avais pas déjeuné... j'aurais peut-être pu... — Veux-tu que je te fasse apportet quelque chose ? — Ma foi , au fait, je le veux bien, parce que je réfléchis que je suis très-pressé; j'ai encore cinq courses à faire , et je n'aurai pas le temps de rentrer déjeuner chez moi... Mais, presque rien, la moindre des choses, une omelette...

J'appelle sna bonne, on met sur une table un restant de pâté, une aile de volaille, du fromage à la crème , des confitures et du vin. Jolivet se met à table en disant : — En voilà dix fois trop... Je n'ai pas très-faim ce matin... Nous avons si bien dîné hier au Cadran Bleu !... Dites donc, monsieur Jenneville, vous rappelez-vous les filets sautés aux truffes?... — Ah ! tu étais du dîner du Cadran-Weu, loi, Jolivet? — Certainement, M. Jenneville m'a fait l'amitié de m'inviler... Dubois en était aussi. — Je le sais, je l'ai vu le soir à la Gaité. — Ah ! vous étiez à la Gaité, messieurs : qu'est-ce qu'on donnait? — Un mélodrame nouveau. — C'est donc ça que je n'ai pas pu trouver de contre nu/que à acheter.

— Je comptais d'abord accompagner Duhois à la Gaîté, dit Jenneville, mais un petit billet que j'ai reçu a changé mes dispositions. — Un billet doux, je parie ! s'écrie Jolivet en faisant disparaître l'aile de volaille. - Ma foi , oui , messieurs , et d'une femme divine !.... Oh ! celle-là mérite bien qu'on lui fasse des sacrifices !..'. D'ailleurs, je n'ai pas encore tout obtenu d'elle, et vous sentez qu'il ne faut rien négliger pour réussir. — C'est jii-ae , dit Jolivet ; il n'y a que lorsqu'elles ont tout fait pour nou3 qu'il n'est plus besoin de nous gêner.... — Et quel genre de femme est-ce ? — Du meilleur genre !... non-seulemeat elle est charmante de figure, mais encoie une taille délici use, des formes ravissantes, de la grâce dans les moindres mouvements, et de l'esprit jusqu'au bout des doigts!... — Oui, dit Jolivet, ce que nom autres négociants nous appelons de l'esprit argent comptant-.. Ma foi. pendant que je suis en train, je vais goûter le pâté.

Le portrait que Jenneville vient de faire m'a rappelé cette dame et capote pensée ; je ne puis iu'eropêiher de pousser un léger soupir.

— Est-ce que vous êtes amoureux aussi , Deligny ? me dit Jenneville en souriant. — Non.... mais j'ai bien manqué le devenir. Hier, au spectacle, j'étais auprès d'une dame bien jolie , elle avait aussi une tournure assez distinguée.... J'aurais voulu faire sa connaissance. — Il y avait on mari , on ap-*nt ? — Nob , elle était seule. — Elle était

seule, et voui n'avei pas pu lui parler ! Ah ! mon cher, je ne vaut reconnais plus ! Qui diable vous gênait donc ? — Cette dame n'a répondu aue par monosyllabes à ce que je lui ai dit.. .. j'ai bien vu qu'elle ne «e souciait pas de causer. — Bah!... ruse que tout cela, c'est pour anieux attraper son monde ; une femme qui va seule au spectacle, c'est toujours pour se faire reconduire. Certainement, dit Jolivet en se couipant du pâté, c'est pour se faire reconduire. — Et moi, je crois qu'on l'attendait à la porte , et je m'en serais assuré sans ce maudit Dubois, fui m'a retenu et m'a fait perdre de vue ma jolie dame. — Allons , eonsolei-vous , mon cher, vous en trouvères beaucoup comme cela. Main si vous pouviez voir ma nouvelle passion, je gage que vous en deviendriez amoureui .*. . . Aussi je ne vous la ferai pas connaître.... de quelque temps, du moins ; d'ailleurs, ce n'est point de ces femmes que l'on mène avec ses amis. — Oh ! diable 1 — 11 y a même beaucoup de ménagements à garder !... la veuve d'un général I... qui reçoit cher elle la meilleure société de Paris 1...

— C'est une femme riche 1 dit Jolivet en attaquant de nouveau le pâté. — Riche, sans doute... elle devrait l'être davantage , mais elle a essuyé des pertes : dans ce moment elle soutient un procès considérable pour une terre en Normandie. — Il faut toujours tâcher d'avoir pour maîtresse une femme riche, dit Jolivet, c'est plus agréable... on

dîne chez elle Il est bon le pâté , il est très-bon ! — C'est une

femme qui reçoit des gens en crédit , des gens en place... Oh I à .elle voulait, si elle était intrigante, elle n'aurait qu'un mot à dire pour

faire obtenir des emplois à ceux qu'elle protégerait elle m'a déjà

laissé entrevoir le désir qu'elle aurait de m'être agréable... mas, moi, je ne veux pas de place, ça me gênerait, ça m'ennuierait !... — Dites donc, Jenneville, j'en veux bien une, moi, dit Jolivet ; je fais le commerce , l'escompte , mais si je trouvais une bonne pla"e , bien payée , ça m'irait parfaitement.

Jenneville ne répond pas à Jolivet , qu'il n'a pas ru l'air d'écouter. Dans ce moment j'entends chanter dans mon antichambre; on c ; re brusquement la porte du salon, et Dubois paraît au milieu de nous.

— Eh ! les voilà, ces chers amis I... Réunion charmante; il ne manquait que moi... J'étais sûr que je trouverais Jolivet mangeant. Bonjour, Jenneville. EU bien 1 mon petit Deligny.... comment ça s'est-il passé avec la petite?... conte-moi donc ça.

— Comment ! il est question d'une petite, et Deligny ne nous en a rien dit I s'écrie Jenneville. Ah I c'est fort mal I...

— C'est très- mal, reprend Jolivet en achevant le pâté. — Messieurs, dis-je, si je ne vous ai rien conté, c'est que vi ciment cela n'en valait pas la peine. Deui grisettes que nous trouvor.i au spectacle, que Dubois veut absolument reconc'uire; il m'en met une sur 'es bras, et s'éloigne avec l'autre. Moi, je mène cette demoiselle jusqu'à sa porte, où je lui souhaite le bonsoir : voilà toute l'histoire.

— Bah! vraiment ! dit D-«t>ois, ça s'est ternjié comme ça!... Oh! moi, c'est dirférent. Diable !.f . j> suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu, comme

Pompée? — Est-ce César ou Pompée qui a dit cela? C'est égal ,

n'importe lequel I... Encore une fleur à ajouter à ma couronne? — Si tu appelles cela une fleur, tu n'es pas difficile. — Mon cher, je t'assure qu'elle est beaucoup mieux eue tu ne crois..,. On a des beautés cachées aux profanes I... Et elle est d'une gaieté I... Ah ! Dieu ! avonsnous ri !...

— Et la petite que vous avez ramenée chez elle n'était donc pas jolie? me dit Jenneville. — Pardonnez-moi, elle était gentille... mais je n'en suis pas amoureux, et ma foi...

— Tu as bien raison, dit Jolivet en passant au fromage à la crème, avec toutes ces petites grisettes c'est sans cesse de l'argent à dépenser.

— Oh ! voilà bien mon ladre ! s'écrie Dubois ; je suis tùr que lorsque ce gaillard-là va dîner chez le traiteur avec sa ma. tresse, il lui fait payer la moitié de la carte ; bien heureuse encore si elle ne paye pas pour lui I... — Ali I Dubois... — Oh I tu es un crasseux, c'est connu... Messieurs, je vais vous conter un trait de Jolivet : dernièrement il revenait avec une dame du faubourg Saint -Anto.ae ; la piuie survint, celle dame ne veut pas se faire mouiller, Jolivet la fait monter dans un Omnibus, mais au lieu d'y monter avec elle, il se précipite dans une Dame- Manche afin de ne pas être obligé de payer les six sous pour elle ! — Messieurs, le fait n'est pas eiact, je suis monté dans une autre voiture parce qu'il n'y avait plus de place dans celle où j'avais t'ait monter la personne qui était avec moi. — Il y en avait encore, s'écrie Dubois, je le sais de la dame elle-même, qui me l'a conté en ajoutant qu'elle se promettait bien de ne plus aller promener avec toi. — Eh bien 1 tant mieux ! qu'elle n'y vienne plus I je ne la regretterai pas ; llle avait toujours soif, cette femme-là I... il fallait toujours la mener •a café I... Je ne connais rien qui ait plus mauvais genre que cela.

— Ah çà I mes enfants , dit Dubois , comme il ne faut pas que les plaisirs fassent oublier les affaires... surtout quand les fonds sont bas, je vais tâcher de placer une partie de sucre et de café chez quelque

demi-gros de la rue de la Verrerie j'irai ensuite laver la tète à un

coquin à qui j'ai fait vendre trois livres de vanille dans laquelle il avait coulé de l'huile pour la faire peser dav.oUje... mais à cinq heures je suis libre : dinons-nous ensemble? « »

- Volontiers dit Jenneville. je n'ai affaire qu'à huit heures ce soir. — Es-tu de» nôtres, Jolivet? — Mais.... je ne sais pas trop si je Mumi,., et unis, messieurs, quand on dîne avec vous on fait toujours

des dépenses folles !... vous n'êtes pas raisonnables. — Oh ! nous feront très-sages aujourd'hui.... cent tous par tète, ça ne passera pat cela... — Peste 1 c'est encore bien assez.... c'est que j'ai peur de n'avoir pas faim. — Il est certain que si tu continues de manger connut tu le fais depuis deux heures...

En effet, tout en disant qu'il ne veut manger qu'un morceau, Jolivet a fait disparaître volaille, pâté, crème, et dant ce moment il achèvt le pot de confituret.

— Ma foi, j'ai mangé... tans ., penser, dit Jolivet, votre société m'a donné de l'appétit; moi, d'abord, je mange bien plus en société — chez moi je n'ai jamais faim... Eh bien ! à quelle heure dinerez vous?...

— A cinq heures et demie, le rendez-vous au passage des Panoramas... nous dînerons chez Champeau. — C'est bien , j'irai — Ces confituret me tiennent au gosier... Deligny, est-ce que tu n'aurais pas quelque chose pour me faire couler ça? — Veux-tu un petit verre de kirsch?

— Ah I oui !... du kirsch I... ça fait digérer...

— Oh I le gourmand ! s'écrie Dubois, il lui faut le r>etit verre I... Donne-m'en un aussi, Paul; à la bonne heure, moi, j'ai besoin de toniques; il faut à l'homme sensible et volage des côtelettes de mouton et des petits verres ; sans ca, enfoncé'.... Adieu, jeunes amis ; je vait faire la cassonade et le café martinique. A cinq heures et demie , au Panorama ; je vous montrerai, dans un magasin de modes, deux vestales dont j'ai éteint le feu sacré I

Dubois tort. Jolivet se décide enfin à quitter la table ; il regarde ta

montre, et s'écrie : — Ah ! mon Dieu! midi passé moi qui avait

rendez-vous à onze heures... Monsieur Jenneville, il m'a semblé que j'avais vu votre cabriolet en bas ? — Oui, il m'attend. — De quel côté allez-vous? — Au faubourg Saint-Germain. — Justement, j'ai affaire rue de Seine... si vous pouviez me mettre là ? — Volontiers... partons. A tantôt, Deligny. — Oui, messieurs, à tantôt.

Ils sont partis; et moi, après avoir écrit à mon père , je tors aussi, en pensant à ce M. Blagnard, dont Jenneville m'a parlé, et qui a fait fortune en deux ans, tandis que moi, en six, je me suis aux deux tien ruiné. Cependant ce Blagnard n'économise pas, il affiche un grand luxe, il ne se refuse rien. Il y a vraiment des gens adroits en affaires ! mais il y a aussi bien des fripons qui mériteraient la corde, et qui font figure dans le monde. Je n'envie pas cette adresse qui consiste a baser ses calculs sur la ruine d autrui, à étaler un grand faste pour faire des dupes, à s'enrichir aux dépens de vingt familles que l'on n>et dans la misère... Cette manière de faire fortune est pourtant très commune.

Diable !... je fais ce matin des réflexions bien sérieuses ! Mais quand on a déjà été dupe des intrigants , on n'est pas content, et quand on n'est pas content, on n'est pas toujours philosophe.

Chàpitbi V. — Soirée chez des grisettes. — Les Crêpes.

Tout le monde est <»act au rendez-vous excepté Jolivet, qui te fait toujours attendre. J'a. >ue qu'avant l'heure du dîner j'ai été plusieurs fois au moment de me r- ndre chez la petite IVinie, mais j'ai résisté à cette envie; si elle demeurait dans un quartier un peu moins sale, il est probable que la jeune frangère aurait eu déjà ma visite.

Mous nous promenons quelques instants dans le passage des Panoramas. Jenneville me parle de sa nouvelle passion, il a l'air bien amoureux; à l'entendre, il n'a jamais connu de femme aussi jolie, autti aimable, aussi séduisante... Elles nous paraissent toujours ainsi dant le commencement.

Dubois regarde dans let oouttques, u'inrpne les filles de comptoir et nous en fait remnrquer plusieurs.. . c« garçon là est incorrigible.

Enfin Jolivet arrive le parapluie a canne à la main; il tire sa montre en nous abordant, et s'écrie : — Ce n'est pas ma faut» ... je retarde ou vous avancez Puis il court prendre le bras de J. nnewl a, auquel U témoigne beaucoup d'amitié : il a toujours des préférences marquées pour les personnes qui ont cabriolet et qui donnent des dîners. n» Kous bous rendons chez le restauralaur ; comme nous allions entrer un jeune homme fort élégant descendait de son cabru*1- 1.

— Eh c'est Blagnard ! dit Jenneville. ' •

— C'est ce cher Jenneville! dit M. Blagnard; pu i il nous fait à chacun un salut gracieux, en disant : — Vous allez di.ier, messieurs? — Oui.... et toi aussi ? dit Jenneville. — Sans doute.... mais si tou» me permettez d'être des vôtres, messieurs, cela me sera très-agréable.

11 n'y a pas moyen de refuser une telle proposition; d'ailleurs Jenneville parait être fort lié avec ce M. Blagnard, et Dubois t'écrie déjà-. Plus on est de fous, plus on rit!

Nous entrons dans les vastes salons du restaurant, et Jolivet iac dit tout bas : — Qu'est-ce que c'est que ce monsieur qui va dîner avec nous?... — Ma foi, je le connais peu... je sais qu'il fait beaucoup d'em barrât , et qu'il a fait fortune en trèt-peu de lempt... — Il a fait fortune... ce n'ett pat bête çal... Cet! à lui ce joli cabriolet qui était à la porte? — Oui.

Jolivet n'a pas le temps de m'en ajmanacr davantage ; nous noua pi. » mis, mait il » soin de s'asseoir à côté de M. Klagmrd-

M. Blagnard débute par demander des huîtres d'Oslenae, du taaii rue pour boire avec , puis du beaune première qualité pour ordi nairt. Je prévoit qu'en continaaal tax o« ton-là notre écot dépasieaj

Àe beaucoup ce que nous avions projeté, mais ce n'est ni moi ni Jenneville qui en ferons la remarque; nous rougirions de paraître craindre de dépenser trop. Au contraire , comme nous De voudrons pas rester in arrière, nous allons trancher aussi du capitaliste. Il n'y a rien de lel que l'amour-propre pour faire faire des sottises ; il est vrai que quelquefois aussi il fait faire de bonnes actions.

Dubois, qui ne calcule jamais, savoure à longs traits' ie sau terne et le beanne, sans s'inquiéter de la suite. Il n'en est p. s ainsi de Jolivet, il fait la moue, il ne sait pas s'il doit boite , et lorsque Blagnard demande des coquilles aux truffes et des faisans rôtis il se saisit de la carte en décriant : — Un instant, messieurs, voyons le prix d'abord '.... Vous allez I... vous allez!...

— Fi donc!... est-ce qu'on regarde jamais le prix? dit Blagnard. Que nous importe cela? Nous payerrns , cela suffit... — Certainement, dit Dubois , on paye, et voilà tout... Mais Jolivet , lui, c'est différent; quand il dîne chez le traiteur , ce ne sont pas les noms des mets qu'il cherche, ce sont les articles cotés au plus bas II ne prend que de ceux-là. — Je prends ce que j'aime , répond Jolivet. Tenez, messieurs , il me semble, par exemple , que du petit salé aux choux pour deux serait... Un murmure général accueille la proposition de Jolivet, qui met la carte sur ses genoux avec humeur, puis mange sans sou Hier mot. — Est-ce que vous ne pourriez pas reculer un peu votre chaise ?... dit Dubois à un monsieur à cheveux rouges qui est assis à une table derrière nous, et dont la chaise touche la sienne. Le monsieur ne répond pas ; toute son attention paraît être absorbée sur un roast-beef qui est devant lui.

— Monsieur, je vous prie de vous reculer! reprend Dubois en criant de manière à fixer l'attention générale. L'homme aux cheveux rouges se tourne tout d'une pièce , et répond à Dubois avec le flegme et l'accent de la Grande-Bretagne :

— Merci beaucoup ! Vous pas gêner moi nullement.

— C'est un Englisch , dit Dubois; j'aurais dû m'en douter à la manière dont il regarde son roast-beef.

— Laisse cet Anglais tranquille et ne nous fais pas de scènes ici , iis-ju à Dubois. — 11 n'est pas question de scènes , mais je veux être à mon aise... Il appuie sa chaise contre la mienne. — Avance-toi. — Je ne veux pas m'avancer, je ne suis pas dans l'habitude de céder à personne ... Ne faudrait-il pas se gêner pour un Anglais?

Quelques moments se passent sans que Dubois redise ren ; il se contente de regarder de temps à autre son voisin par-dessus son épaule , mais le voisin mange et boit sans y faire la moindre attention.

Nous arrivons au dessert. — Si nous prenions une légère omelette souillée ? dit Jolivet , qui petit à petit s'est remis en train. M. Blagnard part d'un éclat de rire en s'écriant: — Une omelette souillée!... Ah! fi donc!.... C'est un peu trop classique.... Il faut laisser cela aux grisettes et aux garçons de boutique!... Des gelées, des blanc-manger, passe encore... Mais, tenez, messieurs, du Champagne avant tout; un homme comme il faut ne saurait terminer un dîner sans Champagne!

Le Champagne est demandé. Jolivet n'ose plus rien proposer , mais il boit beaucoup; nous en faisons tout autant. En sablant le Champagne, Jenneville ne parle que de sa belle ; nous savons qu'elle se nomme Herminie, car ce nom lui échappe plusieurs fois en portant son verre à ses lèvres. M. Blagnard me témoigne beaucoup d'amitié et me fait mille offres de services ; il m'assure qu'il sera trop heureux de cultivei ma connaissance. C'est possible , moi je veux bien le croire ; au dessert d'ailleurs on croit tout si facilement! Jolivet ne dit rien ; mais il fouille constamment dans ses poches. Je gage qu'il compte son argent. Quant à Dubois , comme l'Anglais vient de remuer sa chaise au moment où il portait son verre à ses lèvres, il se retourne en lui criant aux oreilles : — Dites donc , je vous ai déjà prié de vous reculer... monsieur John Bull, vois me gênez, vous m'empêchez de boire, Godde7n!

Sur le Goddem, l'Anglais laisse son plumb - pudding, se retourne, et dit à Dubois en le regardant fixement : — Comment que vous appelez moi ? — Reculez-vous ! — Comment que vous appelez moi ? — Il c'est pas question de ça, je vous dis que vous me gênez... Si vous n'êtes pas content, prenez des cure-dents!...

L'Anglais devient rouge comme un coq , et je vois qu'il se prépare à se mettre en colère ; je tâche de lui faire entendre que mon ami désirerait seulement qu'il reculât sa chaise. Mais l'homme aux cheveux rouges se croit insulté, il frappe sur l'épaule de Dubois, qui se verse du Champagne, et lui dit : — Si vous vouloir sortir lou(e de suite avec moi, j'étais prêle. — Que je sorte toute de suite... Et pourquoi faire, mylord? Pour nous battre à coups de poing, n'est-ce pas ?.. Je ne suis pas un crocheteur, entendez-vous... Allez vous lOuler avec les commissionnaires, si ça vous amuse. Ce n'est pas mon genre, à moi.

Je ne sais si l'Anglais a compris ce que Dubois vient de lui répondre ; mais après avoir attendu encore quelques minutes, voyant que celui-ci r,e bouge pas dé la table, l'homme aui cheveux rouges appelle le garçon, paye sa carte avec colère, et s'éloigne en disant : Je ne plus jamais restaurer moi dans ce traiteur !

Dubois, qui n'est pas fâché de voir son voisin parti, frappe alors de son verre sur la table en s'écriant : — Voyez - vous comme le léopard s'en va la queue entre les jambes !... J'espère que je ne me suis pas gêné pour lui dire son fait.... Hein?

Nous ne ri, . *dj-a» rien à cette bravade; 1* Champagne est fini»

nous demandons la carte. Le garçon l'apporte , Blagnard s'en empau et paye, puis va pour se lever. — Un instant, lui dis-je, cela ne peut

se passer ainsi, combien devons-nous chacun? — Eh, messieurs!

nous compteront cela une autre fois... — Non pas, s'il vous plaît; an vieux proverbe dit : Les bous comptes font les bons amis , et j'ai toujours reconnu la justesse de cet adage... La carte, je vous en prie , on je me fâcherais.

Blagnard cède et me passe la no.e , qui se monte a eent soixantecinq francs. Pour cinq c'est assez bonnête , c'est trente-trois francs par tête. Je paye, Jenneville et Dubois en font autant; quant à Jolivet, il est si longtemps à fouiller dans chacune de se» poches, à retournet dans ses doigts quelques gros sous, que nous nous levons tous pour aller prendre le café avant qu'il soit parvenu à faire la somme qu'il doit rendre à Blagnard.

Nous nous rendons au Palais-Royal ; mais, au moment d'entrer an café, Jolivet regarde sa montre, et nous quitte en prétextant un rendez-vous. 11 aura craint qu'en payant le café on ne se rappelât son écot du dîner.

Le café où nous entrons est rempli de vieux habitués , qui font de la politique en commentant les journaux. Mais toutes les discussions ont lieu avec calme , personne ne s'échauffe , on entendrait unr mouche voler ; notre arrivée change tout cela ; comme nous avons beaucoup bu , nous faisons beaucoup de bruit; mais nous ne nous en apercevons pas. Nous rions, nous parlons tout haut , nous nous croyons très-aimables , et je gage que les paisibles habitués du café nous por tent sur leurs épaules; mais les hommes ne se voient pas ce qu'ils sont. quand ils ont la tête calme , comment donc se connaîtraient-ils quand ils ne sont plus de sang-froid? Heureusement Jenneville est pressé de nous quitter pour aller chez sa dame, et M. Blagnard a aussi un rendez-vous ; car notre séjour au café pourrait amener encore quelque aventure : Dubois a déjà jeté deux fois à terre le chapeau d'un vieil* habitué, et je vois dans les yeux de celui - ci que la troisième fois ne serait pas excusée.

Jenneville et Blagnard nous ont quittés, je reste avec Dubois dans les galeries du Palais-Koyal ; et nous sommes tous deux trop en train de rire pour ne point chercher quelque manière de passer gaiement notre soirée.

— Que diable allons-nous faire ? dis-je à Dubois. Je ne me sens pas d'humeur à m'enfermer dans un spectacle... Il me semble d'ailleurs que j'aurais de la peine à rester en place... en société... on n'y rit guère, et nous avons déjà dit trop de folies pour que maintenant je puisse m'atseoir à une table d'impériale ou d'écarté. ' =.» .

Dubois se frappe le front, et fait un saut de joie en s'écriant : — Ah , mon ami !... je n'y pensais plus !... J'ai notre affaire !... Et moi qui l'avais oublié!... Ces pauvres petites , nous allons passer la soiré*

la plus amusante ! nous pourrons dire des bêtises , en faire même

tout ce que nous voudrons! Finis coronat... Eh bien! quand je veux faire une citation , je n'en trouve jamais que la moitié.... — Parle-moi français, et dis-moi ce que nous allons faire de si charmant? — Ce que nous allons faire, mon ami!... et la douce, la tendre, la piquante Charlotte qui m'attend pour manger des crêpes !... et moi qui ne m'en souvenais plus!... — Des crêpes? — Eh oui, des crêpes, ne sommesnous pas en carnaval, à cette époque voluptueuse de l'année dans laquelle les crêpes et les beignets jouent un si grand rôle!... En me quittant ce matin... car je n'ai quitté Charlotte que ce matin, elle m'a dit : Mon bon ami , j'aurai ce soir chez moi trois de mes amies , nous devons faire des crêpes , parce que nous les aimons beaucoup , vous seriez bien aimable de venir., vous apporterei des marrons... Dis donc, des crêpes et des marrons, toutes choses légères! J'ai accepté... Il est huit heures passées, en avant chez Charlotte... Et vivent les grisettes!

En tout autre moment, j'y regarderais peut-être à deux fois avant d'accompagner Dubois; mais notre dîner nous a mis en gaieté, et l'idée de passer la soirée chez des grisettes me paraît alors très-piquante.

— Allons donc chez Charlotte, dis-je à Dubois; mais penses tu qu'elle sera contente que tu amènes quelqu'un avec toi? — Tiens! pat exemple , est-ce que l'amour doit jamais gêner l'amitié?., . J'amènerais cinq ou six amis qu'elle n'en serait que plus satisfaite, puisque je te dis qu'elle a de ses amies , elle, nous allons voir de nouveaux visages... nous allons peut-être faire quelque nouvelle passion... on ne sait pas... — Par exemple , je le prie d'avoir la complaisance de ne m'appeler que par mon nom de baptême devant ces petites filles... je n'ai pas besoin qu'elles saehent toutes le nom de ma famille. — Sois tranquille, c'est entendu. Déjà hiei ou ce matin , en parlant de toi à Charlotte je ne t'ai appelé que Paul; j'ai dit que tu ne te nommais pas Deligny, que c'était une plaisanterie de carnaval que je t'avais faite I... Quant à moi, il n'y a plus moyen que je garde l'incognito, je suis trop connu de tous les jolis minois de Paris !... — Penses -tu que Niuie sera ches Charlotte? — Probablement... — Je ne serais pas fâché de la revoir... elle va me faire la mine. — Tu lui feras une crêpe, et elle te pardon* nera... — Ah ça! tu parles de manger des crêpes, et nous sortons âf table... — C'est égal, ça fait fad-t la digestion.

Tout en pariant, nous inaichion.» à gr.m l> pas, nous suivions la rue Saint Honore jusqu a la halle, et non- gagnions la rue aui Fers. Dubois s'anète devant la porte d'une ahee qu'il ouvre en pressant un secret qu'on lui a déjà tait connaître, nous pénétrons dans une allée

noire comme un four. — Nous allons nous casser le cou, dii-je à Dubois. — Tu as raison , me dit il , avec ça que Dulcinée loge sous les toits... nous n'avons pas la moindre inspiration, attends-moi là.

Dobois ressort aussitôt de l'allée, où je reste seul. Où est-il? que vat-il faire?... mais je ne suis pas longtemps livré à ces reflétions, car Dubois revient bientôt tenant à la main un rat-de-cave allumé.

— Avec ta , dit il , nous trouverons plus aisément notre chemin ; ordinairement j'ai toujours un rat-de-cave dans ma poche... c'est un neuble indispensable quand on va souvent le soir chez les grisetles... on l'allume dans la boutique du voisin, et on monte comme si on rentrait chez soi.

Nous moulons un escalier horrible; mais arrivés au troisième étage, nous entendons des éclats de rire.

— Entends-tu les petites folles? me dit Dubois, il parait qu'elles «ont déjà réunies... — Est-ce que c'est ici? — Non pas, encore deux étages... je reconnais la voix de Charlotte.... je suis sûr qu'elle fait la pâte !... c'est une fille versée dans les arts utiles.

Nous arrivons au cinquième; et le bruit que l'on fait chez mademoiselle Charlotte nous indiquerait la porte, si Dubois ne la connaissait pas.

Nous frappons, on nous ouvre ; Charlotte pousse une exclamation de de joie en nous voyant : — Ah ! le voila !... que c'est gentil I Ces demoiselles me disaient : Ton monsieur ne viendra pas, et moi je gageais que si !... — Et vous voyez, mesdemoiselles, que je vous amène un ami... il craignait d être iudiscret , mais j'ai pris sur moi de lever ses scrupules. — Ali ! par exemple!... est-ce que nous sommes des cérémonies, nous autres?... d'ailleurs c'est M. Paul, qui était avec nous hier, je le reconnus bien... Entrez donc, messieurs.

Nous entrons dans une pièce assez grande, où les meubles ne gênent pas... Il y a en tout nn lit sans rideaux , une vieille commode et six chaises dont deux sont cassées. Une porte entr'ouverte au fond m'indique une autre pièce , mais je n'en vois pas encore lintérieur ; je considère en ce moment la compagnie : elle se compose, outre mademoiselle Charlotte, de trois demoiselles. L'une, grande et maigre, a le nez et les coudes si pointus qu'on craint de se piquer en l'approchant, on la nomme Aimée; l'autre, presque aussi grande, est du moins grasse à proportion , sa figure est pleine et fraîche, ses bras et ses mains sont énormes; elle n'a pas encore seize ans, à ce que nous dit ( h <rlotte , et cela ferait déjà un beau grenadier, celle-là se nomme Manette; entin la troisième est une petite personne de dix-huit ans, assez gentille, très rieuse, et qui ne reste pas un moment en place, on l'appelle Laure.

Dans tout cela je ne vois pas Ninie, et cela me coniras'-* ,. car c'est ainsi que nous sommes : ce matin je n'ai p as voulu la rev&ir, et ce soir je suis fâché de ne pas être avec elle; mais du matin au soir il se fait bien des changements dans nos idées ! surtout quand nous avons bu du Champagne.

Où sont les marrons que vous deviez apporter? dit Charlotte à Dubois. — Ah! aimable pastourelle , nous les avons oubliés!... mais estce qu'on ne pourrait pas réparer cela par quelque chose de plus spiritueux?... cardes marrons avec des crêpes, ça me semble tant soit peu étouffant... Que comptez-vous boire avec vos crêpes ? — Nous voulions boire du cidre , mais la fruitière n'en a pas. — Eh bien ! chers amours, 00113 vous offrons du vin blanc... ce qui vaudra beaucoup mieux que jolie cidre... hein? — Oh! certainement.

— Mais, dit la petite Laure en riant, ça va nous griser, du vin blanc... moi, dès que j'ai bu un doigt de vin, je suis toute chose!....

— Eh ben! tant mieux, dit Charlotte , nous griserons Laure. — Ohl moi , je ne veux pas me griser, dit la grande Aimée, parce qu'alors j' ai mal au cœur et je rends tout ce que j'ai pris. — Alors nous ne vous

ris pas boire , vous. — Mes enfants, qui est-ce qui se Charge ■ t " .» 1 — er chercher les liquides ? — Tiens, vas y , loi , Manette... l'i s bonne enfant. — C'est ça, c'est toujours moi qui fais les commissions! — Mais il faut aussi rapporter des œufs et de la farine... — Comment, la plie n'est pas faite ! s'écrie Dubois. — Mais non, nous vous al' rodions...

— Alors je m'en charge, et vous connaîtrez mon talent!... S'il y a un çrumeau , je vous permets de ■n'appeler ganache.

La grosse Manette sort av c un s dadier et des bouteilles ».-, Reniant que Laure l'éclairé, je dis à Charlotte : Est-ce que INinie ne fiendra pas? — Mais si fait... je lui ai dit... Est-ce qu'elle ne sait pas pae vous êtes ici? — Comment le saurait elle, je ne l'ai pas revue depuis hier au soir ; et alors j'étais loin de me douter de ce que je ferai» aujourd'hui. — Oli I elle va venir, c'est qu'elle avait de l'ouvrage à h.iir... Tenez, je crois que je l'entends daus l'escalier... Oh! cacheivous , nous lui ferons une surprise.

— Oui , oui , il faut lui faire une surprise , disent toutes ces demoiselles. — Moi, je veux bien me cacher, mais où cel i ? — Dans ['autre chambre, dit Charlotte en m'y poussant, nous lui ferons croire que c'est son Adolphe qui est revenu.

Ou me fait entrer dans la pièce du fond, on referme la porte sur moi, et me voilà dans une complète obscurité. Je cherche à m orienter. >e tâtonne pour savoir si je ne pourrais p.s m'asseoir jusqu'au momanl

la surprise. Ma d che rencontre d'abord un poêle,

droite s'enfonce dans une moite de saindoux , je la retire île la-dedans le nutu. que ie puis , et, eu cherchant toujours, re au milieu

de la chambre le dos d'une chaise. — Bon! me dis je, voilà mon affaire, j'attendrai plus à mon aise là-dessus. Alors j'écarte les pans de mon habit, et je me laisse aller sur la chaise; mais aussitôt quelque chose éclate sous moi, je me sens mouillé et piqué assez fortement. Ja pousse un cri, on ouvre la porte , c'était le mo nenl de la surprise . ces demoiselles et Dubois paraissent avec une cl indelle, et me trouvent assis sur les débris d'un vase nocturne, qu m m'asseyant j'avais mis en pièces, et dont le contenu avait inondé 1 < carreau.

D'abord on ne peut résister à l'envie de rire q »e cause ma position, mais on s'aperçoit que je fais la grimace; on craint que je ne sois blessé, on ne rit plus, on vient m'aider à me re ever.

— Mon Dieu! mon Dieu! que nous sommes bites! s'écrie Charlotte, nous avons oublié que c'était là... C'est la faute de ces demoiselles aussi... elles prétendaient que c'était plus commode...

— Comment, c'est ce monsieur, dit Nmie en rougissant un peu, et vous me parliez d'Adolphe... voilà une belle farce que vous lui avez jouée là ! — Es-tu blessé? me dit Dubois. — Mais je ne pense pis l'être sérieusement... cependant j'ai quelque chose... — Nous allons visiter ça , mon pauvre ami... Allons, mesdemoiselles , qui est-ce qui tient la chandelle, qui est-ce qui se dévoue? Dans un cas comme celui-ci , l'humanité avant tout! il n'y a plus de seie...

Ces demoiselles font toutes une petite moue qu'elles voudraient faire prendre pour de la pudeur. La grande Aimée seule s'avance en disant : — Moi, je t Irai tout ce qu'on voudrai Quand il s'agit de

blessure , il ne faut pas faire l'enfant.

On lui donne la chandelle, les autres passent dans la première chambre; Dubois eurnine alors ma blessure, qu'il m'est impossible de voir moi-même, et malemoiselle Aimée nous éclaire avec une sloicite digne d'une Lacédémonieone.

Heureusement cet accident , qui pouvait avoir pour moi les suites les plus graves , ne m'a causé qu'une coupure peu profonde. Dubois demande des linges, des chiffons pour me panser; mademoiselle Charlotte entr'ouvre la porte et lui passe une vieille camisole et deux bandes de percale à demi festonnées. Après avoir élanché le sang avec les bandes destinées à orner le bas d'une robe , Dubois déchire sans pitié la camisole, en met une partie sur ma blessure; mademoiselle Aimée attache tout cela elle-même, parce que les hommes ne savent pas bien mettre les épingles, et, l'opération terminée, je me rhabille , et je retourne , en boitant un peu , près de la société.

Les jeunes filles me demandent avec inquiétude si c'est dangereux , je les rassure. — Non , la blessure n'est pas conséquente , dit la grande Aimée, et c'est bien heureux ! car un peu plus bas... — Ça sera une fière leçon pour nous, dit Laure.

Dans ce moment, Manette revient avec les provisions, et Dubois s'écrie : — Oublions cet événement, Paul eu est quitte pour une bagatelle qui le rend plus intéressant en marchant; ces demoiselles ne laisseront plus ie meuble indispensaUc au milieu de la chambre. Ne pensons qu'à nous réjouir!... C est ruoi qui fais la pâte!...

Dubois ôte son U tint , retrousse sea manches , met devant lui ce qui reste de la camisole déchirée. Quoique boitant un peu, je voudrais l'aider; mais il n'y a chez Charlotte ni table, ni vase assez grand pour contenir la pâte, ni grande cuiller pour la verser dius la poêle. Cha cuu se met en campagne pour se procurer ce qui manque Pendant que Dubois tire au milieu de la chambre la commode, dont il fait une table, Manette et Charlotte vont chercher des assiettes et des i chez les voisins; Laure allume le f<:u dans la cheminée , la grande Aimée nettoie ta poêle, et IVinie lave quelques mauvaises fourchettes de fer. Moi, je cherche un égrugeoir, ou du moins un marteau pool piler le sucre dont on saupoudrera les crêpes. J'ouvre sans faeou les armoires; je trouve dans l'une un vieux pot à l'eau , quelques savates et une chandelle; dans une autre , quelques chiffons, un assez joli ficha di li.irége, et une bouteille de cirage anglais; enfin un fer à repasser s'olTre à ma vue, je m en empâte, et il me sert à piler le siii-re.

Bientôt Charlotte revient avec une immense cuvette dans laquelle on fera la pâle, et une cuiller a punch pour la verser. Manette apporte un moutardier pour mettre le sucre, et deux verres, dont un à patte, ce qui, avec celui que possède déjà Charlotte, pourra suffire à la so ciélé : vu que lorsqu'on c>t s .n« cérémonie on peut bien boire le même verre. Les patriarche* <tn bon vieux temps partageaient leu." couche avSC leurs hôtes il me semble qu'une grisclle peut bien paJtta ger son verre avec ses amis.

Enfin on a à peu près tout ce qu'il faut; et à chique objet que l'oo pose sur la cnmiuo4c , ce sont des éclats de rire inUrumi i s . 1 1 panv reté a don», quelquefois son cAé comique ; si! ne m nniu il rien pou; ce festin, si l'on avait trouvé chez Charlotte toutes les chu saires , on rirait beaucoup moins. La table cl tous les •bjetl qui la cou vrenl ne fournirai' nt pas des plaisant, ri. s à ces demoiselles. Les gît selles sont vraiment nhilosop ellesle plaisir du moment chasss

bien loin le Lendemain et fait oublier la veille.

Dobois a mis son mouchoir autour de sa tête pour achever de s* i r r .!' e; peu ml qu'il l»t su omis tt sa fanot

au brull !■■ s, | ■ m '

,11 p lu air h mdeur, et BS me

dit ri- ii. Q .■ ! i voir!..

Cette pcui. , ■ il tu i d'un , Le. St

LA FEMME, Lfc MARI ET L'AMANT.

f signait des regrets de ne m'avoir pas revu , je m'en excuserais négligemment ; elle ne m'en souffle pas mot , il faut donc que ce soit moi Hui commence à m'excuser...

— Etes-vous sortie ce matin , mademoiselle ? — Non , monsieur. — J'avais bien envie d'aller vous voir... Mais des affaires... — Oh! voua

»ve» bien fait de ne pas vous gêner, monsieur Si j'étais une belle

Jame, à lu bonne heure... — Vous pensez donc qu'une belle dame me plairait mieux que vous? — Est-M que ce n'est pas vrai ?

Il ne sais trop que répondre} cependant en ce moment Ninie me pai ît préférable à beaucoup de belles dames; je la trouve bien plus gentille qu'hier; elle est pourtant moins parée, elle a un bonnet bien simple, une robe foncée, un tablier d'alépine, mais cela lui donne un air plus ixonnête, plus bourgeois que les chiffons qu'elle portait la veille.

Je lui ai pris la main en souriant, je joue avec cette main qu'elle m'abandonne et qui est blanche et potelée , quoiqu'un peu rude au toucher. Je regarde Ninie en dessous, elle s'efforce en vain de conserver son air boudeur , je vois que nous aurons bientôt fait la paix.... Dans ce moment de grands éclats de rire attirent notre attention. C'est le dessus de la commode, vieux noyer vermoulu, qui vient de céder sous le poids de la cuvette pleine d'œufs, de farine et de lait, que Dubois battait à tour de bras , et la pâte est descendue dans le tiroir d'en haut

— Sacré mille Vénus I... dit Dubois, il paraît, mes petits anges, que tout est mûr chez vous!... Voilà au moins six crêpes de perdues! — - C'est fameusement vexant! dit Manette.

On nrttrape ce qu'on peut de la pâte avec la cuiller à punch , on y remet de l'eau pour réparer le déficit et, afin qu'elle soit meilleure, Dubois court fouiller dans les poches de son habit et en tire un échantillon de vanille dont il fait hommage à la société, et que l'on met dans la pâte.

Le feu flambe; c'est Dubois qui veu; avoir l'honneur de faire la ptemière crêpe : on lui met la poêle à la main, le saindoux lui est présenté par la pétulante Laure, et la pâte est versée par Ninie. Pendant que Dubois fait la crêpe, Charlotte verse du vin dans les trois verres, et Aimée cherche dans tous les coins un pu de sel, qu'elle préfère au sucre pour assaisonner sa crêpe. Le mènent est venu où celui qui tient la poêle doit montrer son talent; la pâte fume, tout annonce que la crêpe est cuite d'un côté , il s'agit de la retourner. Dubois, qui ne doute de rien, n'écoute pas Charlotte, qui lui conseille par prudence de retirer sa poêle de dessus le feu, et de retourner la crêpe dans la chambre. Avec l'assurance d'un vieux cuisinier, il fait voltiger la crêpe.... elle disparaît par le haut de la cheminée; et lorsque enfin elle retombe dans lapoèle, c'est avec une couche de suie qui la rend méconnaissable.

Les éclats de rire recommenceut. Dubois quitte la poêle et va boire, la grosse Ma nette le remplace en disant : — Vous allez v*ir, moi, comme je retourne ça. On attend avec impatience le mornes»* décisif; alors Manette retire la poêle dans la chambre , et avec un vigoureux tour de. bras envoie la crêpe dans le visage de la grande Amée : celle-ci crie , on s'empresse de lui ôter le masque qu'elle a s.xr la figure, mais on ne peut s'empêcher de rire de la grimace que fait la pauvre fille; pour la consoler on lui abandonne la crêpe, dont personne d'ailleurs ne se soucie de goûter.

i — Avec tout ça, dit Charlotte, si nous continuons ainsi, nous aurons fait de la pâte pour le roi de Prusse. C'est pourtant dommage ; dtj crêpes à la vanille, ça doit être bien bon !... Est-elle bonne, Aimée ï — Ça leur donne un drôle de goût !... — Ah ! pardi! tu mets du sel dessus, ça ne doit pas trop aller avec la vanille.

— Donnez-moi la poêle, dit la jeune Laure, je vois bien qu'il faut que je vous montre comment on fait ça.

Laure tient en effet la queue de la poêle avec une grâce toute particulière; et quand vient l'instant de retourner la crêue, '-lie la lait •amer ei i» reçoit avec Beaucoup d adresse, et au bruit des bravos de chacun. Laure, qui est bien aise de pour*>»ivre ses triomphes, fait plusieurs crêp.» ,W «uite Dubois est en admiration toutes les lois qu'elle les retournï; et cela finit par impatienter Charlotte, qui le pince en lui disant : — Mon Dieu! comme vous la regardez retourner la 1... vous devriez vous mettre dans la poêle pour mieux juger de ion ,^lentl...

Et mademoiselle fcnarlotte prend la place de Laure. Mais quand elle retourne la crêpe, elle n'en rattrape jamais que la moitié; alors la petite Laure se pince les lèvres et sourit d'un air moqueur, car les femmes le moqueraient de leur meilleure amie quand leur amour-propre est en jeu. Ninie dit qu'elle mange bien les crêpes, mais ne sait pas les ain- ; moi je suis de la même force. Cependant une pile de crêpes circule, et on les arrose avec le petit vin blanc qui serait bon pour accompagner les huitres, mais que ces demoiselles trouvent bien gentil, et dont elles ne se font point faute. Je bois dans le verre de Ninie. Dubois dans celui de Charlotte , et les trois autres se servent du seul verre qui reste. Pour égayer le repas, Dubois enante des gaudrioles; car dans ce moment une romance serait peu goûtée par la société. Après Dubois c'est moi que l'on fait chanter, puis chacune de ces demoiselles dit ensuite sa chansonnette. Là c'est encore l'esrtÉglc Laure qui obtient la palme; car Ninie n'a presque pas de voix, la grosse Ma-

nette a une basse-taille, la grande Aimée chante du net, et Charictw chante faux.

Le concert ne fait pas oublier le festin ; quelqu'un tient constamment la queue de la poêle : les griseUes ont toujours bon appétit, elles ne connaissent pas ce bon genre qui consiste à faire croire que l'on & l'estomac délicat ; elles se bourrent de crêpes. Dubois leur verse sans cesse , et bientôt le vin blanc fait son effet ; toutes <;es jeunes filles veulent parler. Et comme aucune n'a la patience d'attendre que l'autre se taise , elles parlent toutes à la fois ; elles chantent ; elles crient, elles sautent; on ne s'entend plus, mais on rit toujours.

Dubois propose d'organiser une contredanse : comme nous n'avonf pas d'instrument , il faut que l'un de nous chante. C'est Manette qui se charge de faire l'orchestre; elle s'accompagne avec la pinectte, dont elle frappe la poêle : ce qui, à ce que dit Charlotte, produit 1 effet d'une symphonie turque. Comme nous ne sommes que deux cavaliers et qu'il rpste quatre dames , Dubois pense qu'il nous faut en prendre chacun deux, et faire constamment la figure de la pastourelle.

Voilà dix minutes que nous dansons la pastourelle , et que Manette frappe sur la poêle avec les pincettes; nous mettons tant d'abandon danB notre danse, que nous faisons trembler 1» maison. Tout à coup nous entendons frapper sous î& plancher.

— Ah I c'est le vieux voisin, c'est M. Fouyoux , dit Charlotte, tiens! il nous embête; ne faudrait-il pas se gêner de danser pour qu'il dorme!.... dansons «lus fort, ça lui apprendra à frapper au plafond.

Nous n'avions pas hesnin de la recommandation de Charlotte pour faire du bruit. Ou cogne de nouveau, nous faisons des cabrioles à défoncer le plancher. Le bruit cesse au dessous, et Charlotte croit que ' le voisin a pris son parti; mais bientôt c'est à la porte du carré que l'on trappe avec force.

— Comment 1 oser venir chez moi ! dit Charlotte, par exemple!... Le voisin est sans gêne!... Est-ce qu'il croit qu'il me fera peur?... Faut le laisser à la porte. — Non, il faut lui ouvrir, dit Dubois, nous allons nous moquer de lui.... Ça sera bien plus piquant. — Ah ! oui, oui, disent toutes les jeunes filles, il faut faire aller M. Fouyoux!

Charlotte ouvre la porte, et nous voyons un petit homme de soixante ans, tout ridé, tout ratatiné, dont la peau est couleur de biijarade^et le nez coaivertde petits rejetons; un bonnet de coton, lue sur sa tête par un large ruban verdàtre, descend jusque sur ses yeux; il a le corps enveloppé dans une vieille robe de chambre à flturs qui descend jusqu'à sa cheville; nous nous apercevons que pour monter il ne s'est pas donné le temps de mettre des bas , ses pieds nagent dans de vastes pantoufles jadis fourrées , et il tient d'une main sou bougeoir t&adis que de l'autre il retient autour de son corps sa grande robe de chambre.

Le voisin jette un regard colérique dans l'intérieur de la chambre. Cependant la vue de tout le monde semble lui en imposer un peu ; il porte à son bonnet de coton la main dans laquelle est le bougeoir, et par ce mouvement manque de se brûler le nez, puis dit d une voii grêle et fêlée :

— Mademoiselle, il est...

— Entrez donc, monsieur Fouyoux! dit Charlotte d'un air aimable.

— Mademoiselle, je viens... — Je ne souffrirai pas que vous restiez sur le carré !...

— Entrez donc, monsieur I répètent toutes les jeunes filles; et le vieux voisin, étonné, se décide à faire cependant deux pas dans la chambre ; aussitôt on referme ia porte du carré; et Dubois, qui est aile chercher une chaise, la présente à M. Fouyoux, en lui faisant une profonde salutation.

— Monsieur, donnez-vous donc la peine de vous asseoir.... — Je vous remercie, monsieur... Mademoiselle, il est minuit sonné à Saint Eustache et à Saint-Magloire... — Vous allez prendre quelque chose, monsieur Fouyoux...

— Monsieur sait-il faire les crêpes : an Dubois en présentant d'ui» air respectueux la poêle au vieux voisin. — Non , monsieur.... Mademoiselle, vous savez que le propriétaire n'aime pas que, passé minuit... — Voulez-vou3 vous débarrasser de votre bougeoir, monsieur Fouyoux? — C'est inutile, mademoiselle, je nev. — Approchez-vous donc du feu, vous allez vous enrhumer...

Le voisin commence à penser qu'on a l'intention de se moquer de lui, il fronce le sourcil, va se fâcher, et déjà reprend le chemin ùe la porte, lorsque Dubois, allant à lui, l'arrête en lui disant d'un air de bonhomie : — Tenez, monsieur, vous nous en voulez un peu, parce nous faisons du bruit en dansant, qu'il est tard, et que cela vous empêche de dormir.... — C'est vrai, monsieur. — l\ous sentons que votre réclamation est très juste et, pour vous laisser reposer tn paix, nous allons tous nous retirer avant dix minutes.... — Ce sera trè:aimable, et je.... — Mais il faut nous orouver que vous n'êtes plu fâché , et pour cela il faut boire un verre ae vin blanc avec nous..

— Messieurs, je vous assure.... — Oh ! il le faut absolument !... vou allez vous asseoir deui minutes pour être témoin de la dernière contredanse ; nous ne vous laissons pas p«rtir sans cela I...

M. Fouyoux, vaincu par les instances de Dubois, par les prières de ces demoiselles, et espérant que sa condescendance le ft-w bientôt dormir tranquille , se laisse conduire vers la chaise que lut présent*

toujours Dubois, et, sans lâcher si robe de chambre, pose son bougeoir sur la commode et s'assied en saluant la société.

Mais Dubois avait choisi la chaise qu'il jvait présentée au voisin , elle était du nombre de celles reléguées dans les coins de la chambre. Au moment où M. Fouyoui s'assied, les pieds de derrière manquent, et le voisin roule sur le plancher ; en cherchant à se retenir, il a naturellement lâché sa robe de chambre, qui s'est ouverte dans sa chute, •t M. Fouvoui se montre à la société presque comme un petit saint Jean.

A la vue du voisin par terre toutes les jeunes filles partent d'an rire fou. M. Fouyoux se relève furieux, ramasse son bonnet de coton, l'enfonce au hasard sur ses oreilles, se saisit de son bougeoir, et court à la porte en s'écriant : — C'est une horreur... C'est un tour infâme... C'est bon, mesdemoiselles, j'irai voir demain le commissaire et (e propriétaire I... On verra s'il est permi/de jeter les gens par terre!.-.

je lui ai déjà pris plusieurs baisers auxquels elle n'a opposé que 4^ soupirs qui semblaient plutôt m'engaeer à recommencer.

Pendant que Manette crie après Aimée, qui lui répond en pleurant, Dubois, qui lorgne depuis longtemps mademoiselle Laure, profite d'un moment où il croit Charlotte assoupie pour prendre un baiser à la petite rieuse; mais celle-ci s'échappe des bras de Dubois, et se sauve en riant dans 2a chambre où m'est arrivé le fatal accident. Dubois y suit mademoiselle Laure, et, soit par mégarde, soit avec intention, repousse la porte après lui.

Moi, je cause avec Ninie, et je m'inquiète fort peu de ce que Laure et Dubois peuvent faire sans chandelle dans l'autre chambre. Manette et Aimée sont trop animées par leur querelle pour avoir remarqué cette circonstance; mais Charlotte, qui fait tout ce qu'elle peut pour ne point s'endormir, après s'être frotté les yeux assex longtemps, regarde autour d'elle, et s'écrie : — Eh benl où est-il donc?... est-ce qu'il serait parti... ça serait aimable... et Laure; je ne la vois plus... Àhl le monslre! est-ce qu'il l'aurait reconduite? •

Cette idée chasse tout à fait le sommeil de ses paupières, elle se lève, tourne dans la chambre, puis ouvre brusquement la porte du fond; alors mademoiselle Laure en sort un peu chiffonnée, et Dubois arrive en valsant pour se donner une contenance.

— Ah! vous étiez là-dedans tous les deux sans chandelle! s'écrit Charlotte furieuse, par exemple... c'est un peu trop fort!...

— Nous venions d'y entrer en valsant, dit Dubois. — En valsant !.. et c'est pour mieux valser que vous aviei fermé la porte!... quelle horreur !...

— Ma chère amie, dit la petite Laure en bégayant, j'espère bien que tu ne crois pas... que tu ne penses pas... certainement je ne suis pas capable de chercher à enlever un amant à mes amies !... — Ahl vous êtes une prude, une vertu peut-être!... C'est affreux, mademoiselle. Enfin que faisiez-vous là-dedans sans lumière avec mon' sieur?....

— Je vous dis que nous valsions , répond Dubois. — Quel mensonge !... Et pourquoi aller valser là-dedans? — Je voulais montre! une passe à mademoiselle pour vous faire une surprise. — Vous nvj croyez donc bien béte pour me dire ça'.... C'est bon, mademoisett Laure, je conterai cela * M. Edouard.

leur, dit le Joueur de dominos , je vous répète que vons m'ennuyez ; et «1 Tous ne vous taisez pas , je saurai vous réduira au silène*. -

Les jeunes filles rient trop pour pouvoir répondre; Dubois seul suit le voisin, en lui cri.int : — Monsieur Fouyoux, quand on monte chez des dames, il me semble qu'on devrait mettre au moins un caleçon!... c'est nous qui serions en droit de nous plaindre... Vous êtes un homme bien dangereux, monsieur Fouyoux I...

Le voisin a redescendu l'escalier en jurant qu'on entendrait parler de lui, et il a refermé sa porte de manière à ébranler la maison.

Ah! mon Dieu I était-il drôle par terre! dit Laure. — Je suis

sûre que je vais rêver de lui 1 dit Manette. — 11 n'y a pas de quoi , dit la grande Aimée.

— Ce pauvru M. Fouyoux, dit Charlotte, désormais je ne l'appellerai plus que M. Fouillis!... Au reste, qu'il se plaigne au propriétaire, ça m'est bien égal, je déménage au ternie; on m'a déjà donné congé : le plus souvent que je vas me gêner pour faire du bruit !... Ah ! messieurs, faites-nous donc danser la boulangère.... et appuyons sur les talons.

La Boulangère est acceptée; après cela on propose une valse, et je fais tourner mademoiselle I\inie, tandis que Dubois fait tourner Charlotte, et que Laure valse avec Aimée.

Mais la valse achève d'étourdir les demoiselles, Aimée se sent déjà mal à son aise ; et comme les autres se moquent d'elle, elle se met à pleurer.

— C'est ça, dit la petite Laure; quand elle a bien soupe il faut tou- ■ours qu'elle pleure, celle-là 1... comme c'est amusant I

Si la grande Aimée a le vin trisle, mademoiselle Laure l'a fort gai, Manette devient très-querelleuse, Charlotte se jette sur une chaise et étend les bras en bâillant; moi, je m'aperçois que Ninie, qui cependant a moins bu que les autres , est plus tendre , plus sentimentale que «e coutume, je suis astis près d'elle dans un coin de la chambre, «t

lenneriUi

Laure prend un air piqué et s'écrie : — Je n'ai point fait de mal, cl je me moque bien de ce que vous direz. Si je voulais, moi, conter ce que je sais sur vous, c'est alors qr.e j'en pourrais dire long. — Et que diriez-vous, petite chipie?— Ahl ne m'insultez pas, parce que je vous saute au visage !...

Ces demoiselles se font des ye-^ terribles, je pense qu'il faut se hâter de les séparer, le fus entendre qu'il M fort tard cl qu'on doit songer à st retirer. Manette entraîne Laure, je prends le Iras de [Sinie. Aimée, qui demeure dans la maison, rentre chei elle; quint à Dubois, nous le lai*»ons faire sa paix avec Charlotte.

If

* Il est près d'une heure lorsque nous sortons de la maison ; Laure et Manette demeurent à deui pas, nous les mettons chez elles, puis nous nous acheminons moi et Ninie vers la rue Aubry-le-Boucher.

J'ai remarqué avec plaisir que ma petie blonde n'a pas pris part a toutes ces querelles, qu'en général elle a été plus sage , plus tranquille que les autres ; ces remarques et les baisers que j'ai pris à la jeune fille m'ont rendu aussi très-tendre avec elle. Chemin faisant, nous sommes fort bons amis , et lorsque je suis arrivé à sa porte , je ne puis me décider à la quitter sitôt !... Comme vingt-quatre heures apportent de changement dans nos résolutions!... mais ce n'est point en montant chez Ninie que je me dis cela ; j'ai alors bien autre chose dans la tête !

Page 1