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LA FEMME DANS LA SOCIETE

Indépendamment des facultés qui lui sont communes avec l’homme, et que le philosophe doit connaîtra, sans avoir égard à la différence des sexes, la femme est en possession d’une vie propre, d’une vie qui en fait un être à part dans l’humanité. Un rôle immense lui a été assigné dans l’œuvre providentielle de la conservation de l’espèce, et, dans l’exercice de ce rôle, elle accomplit des prodiges d’amour et de dévouement.

(Cerise, Introduction , etc.)

Un recueil périodique, qui occupe un rang distingué dans la presse médicale anglaise, The Medical press and circular, publiait dernièrement, sur l’éducation

des femmes, à propos du livre du docteur Edward IL Clarke, de Boston, Sex in éducation OR A F AIR CHANCE FOR GIRLS [Le sexe au 'point cle vue de V éducation ou une belle chance pour les filles ), un article généralement bien pensé et bien écrit, qui se termine par les conclusions suivantes, que je transcris textuellement : « En un mot, l’éducation des femmes, comme celle des liommes, doit être dirigée de manière à donner une culture égale à l’organe de la pensée et aux puissances musculaires. Ce grand principe une fois admis, nous ne voyons pas pourquoi les femmes seraient condamnées à l’ignorance, et de quelle utilité il peut être pour la postérité qu’une moitié du genre humain reste plongée dans les ténèbres sur les hautes questions qui intéressent le plus notre bonheur.

C’est par les études scientifiques seules

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que l’humanité avance dans la connaissance de la nature ; et nous espérons que, dans un temps peu éloigné, les principes fondamentaux des sciences acquises seront enseignés aux femmes aussi complètement qu’aux hommes. »

Le vœu ainsi exprimé, d’une manière certainement très- spécieuse, par notre confrère d’outre-Manche, est l’exagération irréfléchie d’une pensée bonne en ellemême, celle de la nécessité de l’instruction féminine, mais qui n’a point pour source et pour appui les données rigoureuses de l’observation scientifique. Les idées de cette nature surgissent et se répandent de tous côtés. Elles séduisent les esprits généreux, qui ne sont pas préparés à les recevoir. Ne faut-il pas, sans les repousser, ce qui serait une erreur, et d’ail-

il h

leurs une chose impossible, chercher à les éclairer et à les rectifier ?

Oui, sans doute, il faut instruire les femmes, mais dans la mesure que comporte leur organisation, et dans une direction qui soit en harmonie avec leur rôle naturel dans la société. J’ai fait voir, dans ma précédente Causerie confraternelle , que l’instruction scientifique1, complètement la même pour les femmes et pour les hommes, est une chimère, parce qu’elle est contre nature. Cependant, on insiste. Eh bien, cherchons quelles seraient les ' conséquences sociales d’une tentative de réalisation de cette chimère? Esquissons le tableau à grands traits.

Les jeunes garçons et les jeunes filles seront soumis aux mêmes exercices cor-

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porels; on leur fera suivre les mêmes enseignements. Admettons, ce qui est organiquement impossible, mais enfin admettons par hypothèse, que cette éducation commune et semblable rendra les femmes égales aux hommes pour la force musculaire et le savoir. On ne peut nier que ces études demanderont aux deux sexes, si

Ton ne veut pas que l’œuvre reste ina-

chevée, et que le but soit complètement manqué, le même labeur, le même emploi de toutes leurs facultés et de tout leur temps, le même nombre d’années. Après les études classiques viendront les études professionnelles.

Mais alors, à quel âge les femmes pourront-elles se marier?

Rivales des hommes au point de vue des forces physiques et des connaissances générales , entraînées dans les professions

savantes et actives que leur éducation leur permettra d'aborder, par la conscience intime de leur instruction personnelle et par le désir d’être quelque chose et de dominer, les femmes viendront partout se placer à côté des hommes, dans les comices, dans les assemblées législatives, au barreau, dans les tribunaux, dans les sociétés savantes, dans les académies, dans les laboratoires, dans les chaires d’enseignement, et en particulier, dans l’exercice de la médecine, qui, en ce moment, paraît tant exciter leur ambition. Qui pourrait les en empêcher , puisque , d’après les croyances et l’espoir de mes contradicteurs, elles auront la force et le savoir?

La femme sera, en effet, l’égale de l’homme; elle en partagera les fonctions sociales. En d’autres termes, elle aura le même rôle que lui dans l’administration

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de la société humaine. Mais elle ne sera plus pour l’homme une amie et une compagne I Elle aura toute son individualité en dehors de l’homme !

Vous représentez-vous bien, mes imprudents contradicteurs, la société humaine dans ces conditions nouvelles , que vous semblez appeler de tous vos vœux?

Il est incontestable que les relations sociales entre les hommes et les femmes deviendraient sérieuses, politiques, scientifiques, artistiques; ce qu’elles sont aujourd’hui entre les hommes. Elles seraient, je l’accorde, plus élevées, plus sévères que de nos jours. Mais elles seraient aussi moins gracieuses, moins aimables, moins attrayantes pour nous. Le côté féminin de ces relations, ce qui en fait le principal charme, nous échapperait. Dans les relations de l’esprit, il n’y aurait plus de

femmes, il n’y aurait plus que des hommes !

Puis, quel serait l’intérieur des familles? Qui oserait demander à la femme, absorbée par les nobles et mâles travaux de l’administration générale, de la science et des professions libérales, de descendre jusqu’aux soins, aux prévenances , aux occupations modestes et simples, mais affectueuses et dévouées, qui nous rendent la vie douce, facile, confortable et heureuse? Et, pour rester sur notre terrain, nous autres médecins, après nos travaux, nos fatigues, nos angoisses de la journée, quelle aide, quel secours, quelles consolations pourrions-nous attendre de ces femmes qui auraient supporté les mêmes travaux, les mêmes fatigues, les mêmes angoisses professionnelles?

La femme, notre égale en force et en

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instruction, aurait de plus sur nous l’avantage, — avantage immense, — que la nature lui a donné dans nos instincts impérieux d’homme, dans l’attraction irrésistible qu’elle exerce sur nous. Et nous sentirions vivement combien La Bruyère était observateur fin et prudent, quand il disait :

« A quelque cause que les hommes

puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d’ailleurs par tant d’endroits, aient sur eux cet avantage de moins ! »

Mais les femmes , seraient -elles au moins plus heureuses ? Hélas ! non ; tout au contraire ! Elles échangeraient les douces occupations de la famille , où elles régnent par l’amour , contre les lourdes charges de l’organisation so-

ciale , qu’elles disputeraient aux hommes !

Il n’est pas nécessaire de pousser plus loin le tableau. Les effets du nouvel ordre de choses, s’il pouvait se réaliser, frappent tous les esprits. On voit clairement tout ce que l’homme y perdrait ; on cherche en vain ce qu’il y gagnerait. En réalité, mes contradicteurs, — je parle ici seulement des hommes, — dans leur aventureuse campagne, font ce qu’on appelle un métier de dupe. Ainsi tombe cette phrase sonore de mon jeune correspondant, à laquelle il est impossible de donner un sens pratique : « Nous voulons, aujourd’hui, non une compagne un peu plus instruite, mais une égale, et nous lui donnons, pour qu’elle le devienne, toutes les ressources qui étaient jusqu’ici notre apa-

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nage exclusif. » — • Si cela était possible, ce serait un vrai désastre social; mais on ne changéra point les lois immuables de la nature !

Serrons le débat, et limitons la discussion à la question spéciale de la femmemédecin, qui est l’objet de toute ma réprobation. On peut certainement m’opposer les faits que j’ai groupés moi-même, trèsconsciencieusement, dans une précédente Causerie confraternelle : Les médecins danois, qui /dans une réunion imposante, admettent la convenance et la possibilité de la médecine exercée par les femmes ; — la Société médicale de Hartford, qui, en accueillant une femme- médecin comme membre titulaire, donne une approbation implicite , mais complète , à la doctrine que je combats ; * — Les Écoles de rnéde-

cine exclusivement destinées aux femmes, qui s’élèvent et fleurissent déjà dans divers pays(l) et les professeurs les plus célèbres, qui n’hésitent point à s’associer à la téméraire innovation, en se chargeant, dans ces Écoles, de l’enseignement des sciences médicales côte à côte avec les professeurs féminins ; — les mariages des doctoresses avec des médecins, par exemple, de Miss Putnam avec le docteur Jacobi, de Miss Maria Yogtlin, reçue doctoresse à Zurich, avec le docteur Heim, professeur à la Faculté de médecine de cette ville, mariages qui font dire à un écrivain de The medical Press and Gircular que toutes ces

(1) On lit dans The medical Press and Circular du 10 février 1875, qu’un Anglais nommé Holloway, célèbre par ses pilules et ses onguents, a fait l’acquisition d’un terrain considérable, sur lequel il se propose d’élever un collège féminin, qui pourra recevoir 400 étudiantes. Le terrain a coûté 625,000 francs, et la dépense des constructions s’élèvera à 4,375,000 fr. !

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dames-docteurs possèdent une grande, et j’ajouterai une dangereuse puissance de fascination sur les cœurs de nos savants et sensibles confrères des États-Unis et du continent européen ; — La Russie officielle, qui compte ses étudiantes par centaines, et qui pousse la foi en l’institution nouvelle jusqu’à créer la femme - chirurgien des champs de bataille et des hôpitaux militaires I ! !

Il faut le reconnaître , il y a dans ces faits et dans ces actes, dans le nombre, le caractère et la position sociale des partisans de la femme-médecin, comme un immense consensus, qui s’élève de toute sa hauteur contre ma manière de voir. Eh bien, cet accord, quelque général qu’il paraisse, n’a rien qui m’effraye et me démonte, car j’ai la conscience que je suis dans le vœu de la nature et dans le vrai.

Tous ces hommes , toutes ces femmes elles-mêmes , obéissent généralement à une aspiration noble et généreuse, mais sans avoir suffisamment approfondi le problème dont ils croient avoir trouvé la solution, sans avoir envisagé, sous toutes ses faces, ce sujet qui est pourtant d’un si grand intérêt social, et qui demande tant, par conséquent, à n’être pas traité avec entraînement et légèreté. ils en ont saisi surtout le côté sentimental et chevaleresque, et se sont lancés dans l’arène plutôt sous • l’influence des émotions du cœur que par l’impulsion et les conseils de l’intelligence. Ils n’ont pas réfléchi qu’avant de proposer une institution qui viendrait apporter une révolution si radicale dans nos mœurs, il fallait lui chercher une base solide dans les principes de la science la plus exacte. Leur amour inconsidéré du progrès, leur

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ardeur et leur impatience d’apôtres et de néophytes, ne leur ont pas permis de s’arrêter dans les longueurs d’une étude difficile , dont plusieurs n’ont pas même la notion, et ils ont créé toute une doctrine nouvelle sur les données philosophiques les plus contestables.

Quelque respectable que soit l’opinion de nos confrères danois, quel poids pourrait-elle apporter dans la balance? Effleurant, dans une discussion rapide, un sujet qu’ils ont eu à examiner d’une manière incidente et inopinée pour le plus grand nombre, comment auraient-ils pu en apprécier pratiquement les conditions anatomiques, physiologiques, psychologiques et sociales? Ce n’est pas, chacun le sait, en Congrès scientifique à deux cents membres qu’on élucide les grandes questions.

Quant à la Russie, ses décisions s’expli-

quent par une extrême pénurie de médecins. A défaut d'hommes pour exercer l’art de guérir, elle crée des médecins et des chirurgiens d’une espèce nouvelle. Les femmes moscovites sont assez généralement jolies, et, dit-on, de mœurs peu austères. Let heureux pays, qui ouvre la voie, va voir la femme-médecin et la femme-chirurgien se répandre dans la société civile et dans l’armée. Il y a tout lieu d’espérer que le gouvernement russe aura bientôt à recueillir les faits les plus intéressants. Les publiera- t-il, pour l’édification du monde civilisé? C’est une expérience qui commence sur une grande échelle. Attendons ; nous en apprécierons les résultats. Ils seront , — qui pourrait en douter? — curieux et instructifs.

Mais si le gouvernement russe semble condamner mon opinion , je puis revendi-

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quer en ma faveur le vote récent de la Chambre des Communes anglaise, qui a

rejeté, par 194 voix contre 151, la seconde

lecture du bill de M. Temple tendant à autoriser les Universités d’Écosse à conférer aux femmes les grades universitaires (1).

J’aborde maintenant la partie la plus difficile de mon sujet, celle où je m’attends à avoir le plus rde dissidents et le plus d’idées préconçues contre moi. Je n’hésite point, tant ma conviction est profonde , et je déclare que les femmes ne sont pas plus

(1) La Chambre des représentants de Belgique, elle aussi, a été saisie dernièrement de la question des femmes-médecins, et cela, par un ancien ministre de l’intérieur!!! La proposition de l’ancien ministre est ainsi formulée : « Ne conviendrait-il pas d’admettre les femmes a pratiquer certaines branches de la médecine, spécialement les maladies des femmes et des enfants, et de constituer, en conséquence, un jury qui pourrait admettre h pratiquer ces branches, spéciales? » Cette proposition a été soumise par le gouvernement à l’Académie royale de médecine de Belgique, qui, apres délibération, a voté

faites pour la pratique des accouchements que pour celle de la médecine ou de la chirurgie. Je partage, à cet égard, l’opinion parfaitement motivée de la Société obstétricale de Londres. Un journal de médecine français imprimait dernièrement cette phrase : « Si la sage-femme n’existait pas, il faudrait l’inventer. » C’est une erreur, cher confrère. L’institution des sages-femmes n’est qu’une tradition , aujourd’hui sans utilité générale incontestable , des époques d’ignorance et de superstition de l’antiquité et du moyen âge , le reste de

à l’unanimité la réponse suivante : « Il n’y a pas lieu d’admettre les femmes à pratiquer spécialement certaines branches de la médecine, ni de former un jury particulier pour les examiner; si elles veulent devenir médecins, elles n’ont, comme les hommes, qu’a faire preuve de capacité devant les juges institués par la loi, qui n’interdit pas leur admission. »

Il est évident que ce vote, où l’on voit, d’ailleurs, le respect de la législation qui règne en Belgique, est la condamnation implicite de la doctrine de la femme-médecin.

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vieux préjugés qui s’éteignent. On ne peut la concevoir avec quelque raison cl être que dans la médecine des pauvres. Mais, là même, où en est la nécessité? J’ai été pendant de longues années médecin d’un bureau de bienfaisance. Combien de fois n’est-011 pas venu me prier d’aller terminer des accouchements pour lesquels la sage-femme de service était d’une dangereuse insuffisance? Jamais, en pareil cas, ni mes collègues, ni moi, nous n’avons refusé notre assistance. Dès lors, à quoi bon cet intermédiaire sans capacité? N’était-ce pas un rouage inutile ; et n’eût-il pas été plus désirable pour les pauvres femmes en couches d’avoir, dès le début de leur travail, des soins plus éclairés?

Dans une médecine des pauvres bien organisée, tout ce qui a trait à l’art de guérir doit être prévu et marqué au coin

de la science la plus parfaite , aussi bien l’assistance obstétricale que les soins de la médecine proprement dite et la pratique des opérations; et l’on ne voit pas pourquoi les médecins de bienfaisance seraient exclus de la pratique des accouchements. Une pareille mesure ne saurait être dans l’intérêt des assistées. Il est grand , il est d’une charité vraie, d’assurer aux malheureux à qui la société doit tendre la main, le ministère secourable et éclairé des hommes qui peuvent leur donner une sécurité entière. C’est d’après ce principe si hautement charitable et humain que se recrute le personnel éminent et justement célèbre de nos hôpitaux ; et le Corps médical français, si remarquable par son dévouement, n’a jamais cherché à éluder les devoirs de cette nature.

J’ai exposé précédemment les traits prin-

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cipaux du plaidoyer d’Élisabetli Nihell, la sage-femme du siècle dernier, et les remarques beaucoup plus réservées de madame Anna Puéjac, l’habile sage-femme en chef de la maternité de Montpellier. La première, en dehors de quelques plaisanteries de mauvais goût, n’a mis en avant qu’une seule raison à laquelle on doive s an è ter, à savoir, la petitesse de la main de la femme. Mais, la petitesse de la main est surtout utile dans les plus graves opérations obstétricales, où cette qualité sera presque nécessairement une cause de faiblesse, et deviendra partant, dans un grand nombre de cas, un inconvénient plutôt qu’un avantage. A madame Anna Puéjac, chacun répondra que les mièvreries, — le mot mièvrerie , d’après le Dictionnaire de l Académie française, signifie petite malice... — que les mièvreries qu’elle préco-

nise peuvent être remplacées sans regrets, auprès d’une femme qui accomplit la fonction la plus douloureuse et la plus importante de la nature, par la douceur, les attentions paternelles et délicates, les soins dévoués, qu’on ne voit pas plus être l’apanage des sages-femmes, tant s’en faut, que celui des accoucheurs instruits, expérimentés et habitués à compatir aux souffrances de leurs semblables. Un immense avantage de l’homme sur la femme, comme accoucheur, c’est qu’il inspire une confiance bien plus grande à la patiente, qui voit en lui un appui , un protecteur , une force physique et morale sur laquelle elle peut compter.

Cette question des accoucheuses mérite, d’ailleurs, une profonde et sérieuse attention à plus d’un titre. En Grèce, les lois

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interdisaient aux femmes l’étude et l’exercice de la médecine, et, par conséquent, la pratique des accouchements. « Les dames d Athènes aimant mieux mourir que d être accouchées par des hommes, Agnodice, déguisée sous l’habit d’homme, eut le courage de braver cette défense au péril de sa vie, et de continuer à les assister dans leurs couches. La supercherie de cette jeune fille ayant été découverte, elle fut condamnée par l’aréopage, et la sentence aurait été exécutée, si les dames les plus distinguées d’Athènes, guidées par la reconnaissance, n’eussent eu assez de crédit pour la faire révoquer. » Gardien, le célèbre accoucheur, à qui j’emprunte cette curieuse anecdote, et qui fait un grand éloge de 1 audacieuse sage-femme qu’il nous présente ainsi en insurrection avec les lois de son pays, fait remarquer que les

médecins de cette époque avaient été portés à demander à l’aréopage cette législation sévère par « un sentiment louable , le désir d’abolir la coutume barbare et sacrilège qui s’était introduite chez les sagesfemmes de procurer la stérilité et l’avortement. Entre les plus fameuses matrones, dont les noms ont été transmis à la postérité, Aspasie et Laïs paraissent avoir possédé la connaissance des drogues propres à rendre les femmes stériles, à solliciter la fausse couche!!...)) (Dict.dessc. méd.) (1).

Les dames d’Athènes aimaient mieux mourir que d’être accouchées par des

(1) Dans un intéressant article du nouveau Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales sur les femmes-médecins, M. le docteur Beaugrand considère l’anecdote d’Agnodice comme une pure fable inventée par un certain Hyginus, qui vivait sous Auguste. Je m’en rapporte bien volontiers à son érudition. Mais cette remarque n’atténue en rien le fait très-grave que

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hommes! De nos jours, bien des femmes partagent les susceptibilités des dames d Athènes. J’ai sous les yeux le deuxième compte rendu annuel du New Hospital for women de Londres, où mes honorables adversaires, Mistriss Garret- Anderson et Mistriss Iloggan, sont chefs de service et professeurs. Selon toute apparence, c’est à ces dames que je dois la faveur de l’envoi de cette brochure, et je les en remercie. J’y lis que des femmes, qui ne veulent se

j’ai voulu mettre en lumière, à savoir, que les sagesfemmes de l’antiquité grecque hésitaient peu à commettre un acte qui est considéré comme un crime dans toutes les civilisations. La réalité de ce fait ressort d’ailleurs de la phrase suivante, que j’emprunte à l’article cité •

Dans im dialogue de Platon, Socrate, l'un des

deux interlocuteurs, parlant des sages-femmes, et après avoir rappelé la profession de sa mère, dit qu’elles peuvent, par des remèdes ou des enchantements, hâter a délivrance des femmes, ou favoriser l’avortement si la mere le desire ! »

re*te.' “oh savant confrère, s’appuyant sur des

rinct -f f "Si déduites, condamne, comme moi,

1 institution des femmes-médecins.

soumettre à aucun traitement médical ou chirurgical qui serait administré par des hommes, viennent, souvent de très -loin, pour confier, dans cet établissement hospitalier, le soin de leur santé à des docteurs de leur sexe. Il y a quelque chose de respectable dans la réserve et la susceptibilité farouche de ces femmes. Mais c’est une erreur et une faute que de surexciter en elles cette sensibilité.

D’un autre côté , Élisabeth Nihell s’efforce de mettre en jeu l’amour-propre et la jalousie des époux dont les femmes reçoivent les soins intimes et dévoués d’un accoucheur.

Examinons un peu tout cela.

Et d’abord, pour ce qui est de la pudeur, plaçons-nous tout de suite à un premier point de vue.

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Oui, la pudeur est le plus bel ornement de la femme civilisée. Elle est la sauvegarde, la garantie de la société au sein de laquelle nous vivons. Sans elle, il n’y a plus de famille; et, sans la famille, la société humaine, que nous ne pouvons jusqu’à présent concevoir sous une autre forme, retomberait, par une pente plus ou moins rapide, mais d’une manière certaine, dans l’état sauvage. Nous sommes tous d’accord sur ce point; et je ne pense pas que cette doctrine ait besoin d’être développée.

Eh bien, mes chers contradicteurs, estce que cette pudeur protectrice de la faiblesse féminine, ce sentiment que vous portez si haut pour écarter les hommes de la médecine des femmes, ne devrait pas arrêter la jeune tille sur le seuil des salles de dissection ? Comme le dit mon jeune

correspondant, il faut du courage, — je dis, moi, il faut plus que du courage, — aux femmes qui ne rougissent pas d’aborder une carrière, dont les premières études sont contraires à la décence, et dont la pratique est semée de tant d’écueils, aux femmes qui, pour « conquérir leur indépendance et renverser la domination de l’homme, bravent les préjugés et l’opinion publique. » Mais ce courage n’a rien qui excite mon « admiration ». Les cas sont bien rares, où les femmes s’honorent en bravant l’opinion publique. Une douce et timide réserve leur sied mieux que l’audace et le cynisme.

Et puis, croyez-vous que l’étude de la médecine et la fréquentation des amphithéâtres et des hôpitaux, pêle-mêle avec les étudiants, soient bien propres à conserver, à développer, à raffermir, chez

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les jeunes filles, le sentiment de la pudeur ?

En voilà, je crois, assez sur ce côté de la question, qui me paraît suffisamment éclairci. Un autre point de vue, qui pénètre plus avant encore dans les sentiments intimes de la femme, va nous fornir quelques

considérations non moins délicates, non /

moins dignes d’intérêt.

Si la pudeur des femmes est une des premières et des plus impérieuses conditions de la civilisation moderne, ce sentiment n’est, au fond, qu’un sentiment de convention, que l’éducation inspire et fait naître, et que la connaissance des lois de la société développe et corrobore ; et logiquement, dans certains cas, ce sentiment doit céder à des considérations fondées sur la raison, quand la santé ou la vie est en cause. En se plaçant à ce second point

de vue, on peut dire avec vérité que la pudeur des dames d’Athènes et des malades de l’hôpital de Mistriss Garrett-Anderson est un sentiment mal raisonné et faux.

C’est manquer de pudeur, pour une jeune fille, d’aborder sans sourciller les études anatomiques ; ce n’est pas avoir de la pudeur, c’est manquer d’intelligence et de raison, pour une femme malade ou en couches, de s’exposer à devenir infirme ou à mourir, plutôt que de recevoir les soins d’un homme.

Je ne m’arrêterai pas aux moqueries qu’Elisabeth Nihell lançait à l’adresse des maris. Ce n’est pas une argumentation sérieuse et de bon aloi. Le médecin, dans l’exercice de son art, s’absorbe tout entier dans l’accomplissement d’un grave devoir ; le salut de la malade domine

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toutes ses pensées. Si une pudeur mal raisonnée ou une susceptibilité inepte devait s’interposer entre la malade et le médecin, il faudrait donc, pour être conséquent, retirer aux hommes la connaissance et le traitement de toutes les maladies qui n’ont pas pour siège exclusif la tête, les mains ou les pieds. On arrive ainsi à l’absurde.

Les désordres de Zurich, que j’ai signalés, et qui m’ont semblé une raison puissante contre la présence des femmes dans les Écoles de médecine, ont été considérés comme un fait exceptionnel par mon jeune contradicteur, qui s’est empressé de mettre en opposition ce qui se passe à Paris. Mais, dans la France, qui est pourtant le pays des idées, celle de la femmemédecin n’a eu, jusqu’à présent, qu’un

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médiocre succès. La Faculté de médecine de Paris possède, en tout, une douzaine d 'étudiantes, qui sont noyées et passent inaperçues dans la foule des étudiants, et qui, si je ne me trompe, ne sont pas Françaises. On dit que ces dames ont une conduite et une tenue irréprochables. J’accepte ce jugement de tout mon cœur et sans en réclamer la moindre preuve. Je suis trop heureux, à cet égard, de croire mon jeune correspondant sur parole. Mais comment, en si petite quantité, seraientelles turbulentes? A Zurich, leur nombre dépassait la centaine.

Il est vrai qu’en Russie, où l’Académie de médecine compte deux cent cinquante étudiantes, le correspondant du Times nous apprend que, dans les classes qu’il a visitées pendant que lesp rofesseurs occupaient la chaire, l’auditoire féminin se faisait re-

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marquer par une attention intelligente et une tenue sérieuse et modeste. Vous voyez que je n’enlève à mes adversaires aucun des arguments qui peuvent être favorables à leur thèse. Mais la Russie est un pays d’autocratie. La France, du moins on le dit, est un pays libre , un peu moins libre toutefois que la Suisse et les États- Unis. Eh bien, en France, supposez que, sur les cinq mille étudiants inscrits à l’École de médecine de Paris, il y ait trois mille, deux mille, seulement même mille jeunes femmes, croyez-vous que le quartier latin resterait aussi calme que l’île Saint-Louis? Vous ne le croyez pas plus que moi

Pénétrons maintenant dans les châteaux

de la féodalité, qui se dressent devant moi

comme une objection séculaire, et où les

récits les plus poétiques nous représentent les femmes exerçant la médecine, et même la chirurgie, avec tant de grâce et d’habilité! Je ne pense pas que ces châtelaines, qu’on oppose à mon scepticisme, malgré toute leur charité et tout leur dévouement, se soient jamais aventurées à pratiquer les opérations de la grande chirurgie, les amputations, le débridement des hernies étranglées, la taille, ni même la simple ouverture sanglante des abcès. Dans la plupart de ces châteaux, il n’y avait ni médecin ni chirurgien ; il fallait bien que quelqu’un se consacrât aux soins des malades et des blessés. Les hommes avaient de tout autres occupations! Or, que faisaient les dignes châtelaines? Elles pansaient les plaies! C’était là leur grande affaire, leur triomphe. Pour les blessures, elles avaient des baumes ; pour les mala-

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dies internes, elles avaient des breuvages. En somme, qu’était-ce autre chose que la médecine expectante? Mais ces nobles et sensibles dames avaient surtout des soins exquis. Enfermées dans ces splendides prisons, et ne voyant le monde que du haut de leurs remparts, les sentiments de charité, si naturels à la femme, débordaient de leurs cœurs, et elles cherchaient avidement les occasions de leur donner un emploi et un but. Aussi leurs attentions auprès des malades étaient-elles, à ce qu il paraît, d’une délicatesse charmante, d un dé\ ouement absolu, souvent même enivrantes, et pleines de séductions.

Les châtelaines du moyen âge étaient donc par-dessus tout d’admirables gardesmalades. Oh ! voilà, en médecine, la vraie vocation de la femme ! Exécuter les prescrip lions de 1 homme de l’art, entourer

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les malades de soins, les consoler, les encourager, c’est son lot naturel, celui dont elle puise l’inspiration dans son cœur. Que d’intelligence et de force la femme déploie auprès d’un être humain qui souffre! Je repousse la femme-médecin , chirurgien ou accoucheur, mais j’accepte avec admiration et reconnaissance la femme garde-malade.

Après tout ce que j’ai dit pour démontrer qu’il n’appartient point à la femme, dans la société moderne, d’exercer l’art de guérir, je m’attends à être apostrophé par mes contradicteurs, qui vont faire miroiter à mes yeux ce fameux théorème, souvenir de mon adolescence, dont on m’imposait le développement et la démonstration quand je faisais ma philosophie au ci-devant collège royal de Nantes : Ab ente ad

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posse conclusio valet (de ce qu’une chose est, on a le droit de conclure qu’elle est possible). On appelait cela former le jugement de la jeunesse.

La femme-médecin, me dira-t-on, que vous combattez comme impossible physiquement et moralement, la femme-médecin est. Elle fonctionne. Elle pratique, elle enseigne. Aveugle qui ne la verrait point. Elle est donc possible!

La femme-médecin existe ! — Il serait plus exact de dire : Il existe quelques femmes-médecins. Or, ces femmes sont des femmes exceptionnelles. Leur réalisation plus ou moins réussie n’infirme en rien mon argumentation. Que de femmes ne pourrait-on pas citer, qui se sont rendues célèbres dans l’une ou l’autre des branches des connaissances humaines les plus ardues, dans l’une ou l’autre des

fonctions actives qui sont le plus évidemment du ressort de l’homme ! Ne serait-ce pas une folie d’en inférer que la place et la mission de la femme ne sont pas dans le foyer conjugal? « On ne saurait conclure de ces quelques cas particuliers, qui se présentent çà et là, dit un des écrivains de La France, que les femmes puissent être, aussi bien que les hommes, médecins, avocats, ministres, président delà République, que sais-je encore? Il serait aussi logique de proposer la création de régiments de femmes, parce qu’il s’est trouvé, pendant les guerres de la République et de l’Empire, quelques héroïnes qui ont tenu l’épée. » Ne rencontre-t-on pas des hommes qui sentent et s’émeuvent comme des femmes, et des femmes qui pensent et raisonnent comme des hommes?

C’est au point de vue social ou politique,

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comme institution générale ou officielle, que la femme-médecin doit être condamnée. Quant au travail individuel, il ne relève que d’un principe, la liberté.

Mon argumentation est terminée. Je crois avoir ruiné toutes les raisons, tous les faits qui ont été avancés en faveur de l’institution de la femme-médecin. Ce n’est que par une naïve et aveugle aberration de l’esprit, que la femme oublie sa propre nature , et même les avantages qu’elle doit à cette nature, au point d’envier la place de l’homme dans le monde, et de vouloir l’occuper.

La femme, si elle comprend ses devoirs, en restant femme, n’a rien à envier à l’homme. Sa mission est la plus grande; elle est, physiquement et moralement, la

source et la base de la société humaine, dont elle tient en grande partie l’avenir dans ses mains. Son rôle est le plus beau et le plus doux; elle est, — hélas! elle ne l’est pas encore, mais elle le sera, — l’initiatrice de la civilisation. J’ose prédire à la femme de belles et immenses destinées. Mais il faut absolument que l’homme lui fraye le chemin. Seule, sans guide et sans aide, elle ne peut sortir de l’ornière de son passé.

Je veux le crier bien haut, afin d’être entendu de tous : aujourd’hui, la position de la femme dans la société est précaire, artificielle, inféconde. En vain nous diton, dans un optimisme que l’observation des faits ne justifie point : « Le rôle de la femme n’est-il pas assez grand, qu’il ne puisse lui suffire? C’est elle qui constitue la famille; elle élève ses enfants et en fait

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des hommes; elle est la grâce, la joie,, l’honneur du foyer domestique; l’homme en est le protecteur et la gloire. S’il fait les lois, elle fait les mœurs. Les grandes choses, c’est lui qui les accomplit; les bonnes, c’est elle. Quelle est la meilleure part? » (La France.)

Gomment élève-t-elle vos enfants, quels hommes vous donne-t-elle, quelles mœurs crée-t-elle, la femme, telle qu’elle sort de votre civilisation, la femme, que vous avez abandonnée à elle-même, qui, depuis des siècles, s’efforce de s’élever jusqu’à vous, et qui, dans ces efforts, s’égare? Il lui reste les bonnes œuvres ; c’est quelque chose, mais ce n’est pas assez.

L’homme, qui, en définitive, est le directeur du monde, ne peut tarder à s’occuper sérieusement de l’éducation de sa compagne. Tout l’avenir de la société liu-

maine est là. Il n’y a point d’homme grand sans une mère grande. La femme débile, maladive, nerveuse, hystérique, de nos sociétés modernes, ne peut donner le jour qu’à des enfants chétifs. Livrée aux préjugés les plus malsains, privée des lumières d’une instruction bien dirigée, elle est inapte à former le cœur et l’esprit des jeunes créatures qui doivent devenir des hommes.

L’homme a un grand devoir à remplir envers la femme. Il sait quels sont les moyens de lui donner la constitution robuste qui lui permettra de mettre au monde des enfants sains et vigoureux; il faut qu’il les mettre en œuvre. Par sa science et par la connaissance qu’il a du monde, il est capable de donner à l’instruction de la femme la direction la mieux appropriée

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à ses fonctions sociales ; il faut qu’il s’empare activement de cette direction.

Il y a des conditions sociales nécessaires; il importe de les conserver. De même que le gouvernement d’un pays bien organisé doit avoir pour principe la division des pouvoirs, de même, dans la société humaine, un principe fondamental, c’est la division des fonctions entre les deux sexes.

Quand l’homme aura éclairé, instruit et formé la femme ; quand la femme, dégagée des idées fausses, aura compris sa sublime mission et s’y livrera tout entière, on ne verra plus les jeunes filles se fourvoyer dans les amphithéâtres et dans les salles de dissection, pour devenir des médecins, des chirurgiens ou des accoucheuses. La femme, toute à son œuvre sociale, nous donnera une jeunesse saine

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de corps et d’esprit. Elle fera, dans toute la vérité du mot, des hommes. La société lui devra sa rénovation, une beauté nouvelle. Ce sera alors que la femme aura véritablement et glorieusement mérité il clolce nome di madré , comme dit le grand poete italien (1), le doux nom de mère !

(1) Le Tasse, dans YAvninta,

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