‹ La femme noireChapitre 1 sur 14 · RUE DE VEP.NEUIL , V' 1 DIS · texte numérisé non relu

RUE DE VEP.NEUIL , V' 1 DIS

LA

Le chirurgien, poussé par la peur, se bâta de se mettre, avec ses prisonniers, à l'abri de la poursuite des Russes, et de se dérober aux yeux du colonel. Il les conduisit bientôt heureusement à Nice, et les

remit entre les mains du plus ancien mé- 11. 1

(lecin de l'hôpital de celte ville. Remsky, qui n'avait d'abord senti qu'une légère douleur, tomba malade en route et arriva à Nice presque sans connaissance, tandis que Mischa, qui n'éprouvait que des souffrances physiques, se rétablissait de jour en jour. Au bout de trois semaines, son bras amputé se trouva presque entièrement guéri; il apprit bientôt à agir d'une seule main, et ne déplora la perte qu'il venait de faire que parcequ'il ne pouvait plus servir son maître avec autant de promptitude et d'adresse qu'auparavant. Comme il comprenait déjà un peu le français, il parla bientôt le dialecte du pays, et se fît des amis parmi les habitants de la ville. Heureusement pour eux, nos prisonniers avaient les moyens d'acheter tout ce qu'il leur fallait, hors le bonheur, qui ne s'achète pas. Mischa tenait la caisse avec beaucoup d'ordre et de régularité; il avait trouvé un appartement convenable pour le prince dans la maison

d'une bonne vieille femme de soixante-dix ans. C'est lui qui payait les visites du médecin 5 qui faisait strictement observer à son maître toutes ses prescriptions , et qui le soignait, comme un fils tendre et dévoué eût soigné son père.

La douceur bienfaisante du climat de Nice, le calme et le repos, exercèrent une influence salutaire sur la santé du prince. Ses blessures commencèrent à se fermer , et la fièvre perdit de son intensité. Il put bientôt marcher en boitant dans sa chambre, mais la balle qui avait traversé le talon de son pied gauche lui laissa pour toute sa vie un souvenir de la bataille de Novi. A mesure que ses forces et que sa santé revenaient, le chagrin jetait de plus profondes racines dans son âme. Il se trouvait dans une contrée étrangère, contrée ennemie et éloignée de sa patrie ; il se voyait dans une captivité qui, sans avoir rien d'ignominieux, ne laissait pas que d'être bien

cruelle pour un noble guerrier russe. Et elle, Nathalie! oh! voilà la pensée qui remplissait son cœur de tristesse et d'amertume. Il chercha à faire parvenir de ses nouvelles dans son pays; mais c'était impossible : toutes les communications entre la France, l'Italie et la Russie étaient interrompues. Cependant il ne se lassait pas d'écrire à tout hasard, espérant toujours que ses lettres arriveraient à Pétersbourg par Paris, par Londres ou par Stockholm. Le mois de novembre arriva, non pas notre novembre si pluvieux, si neigeux, si maussade et si froid; mais frais, agréable, vivifiant après la chaleur de l'été. La promenade de la haute allée qui borde la mer devint alors le passe-temps favori de Remsky . Il contemplait pendant des heures entières les sombres vagues se couvrantd'une écume argentée, la marche rapide des navires, image de la liberté sur cet élément à la fureur duquel Dieu seul peut mettre un frein;

et cette contemplation , si pénible pour un captif, le plongait dans de profondes rêveries. Les tristes visions que la brillante lumière du bonheur avait éloignées, comme les précieux rayons du soleil dissipent les vapeurs de la nuit, surgirent de nouveau du fond de son âme remplie de mille tourments. Il était souvent surpris par le crépuscule dans ces promenades solitaires.

Dans ce moment où les ténèbres semblent lutter avec le jour expirant, un fantôme dont l'aspect lui était familier, lui apparaissait au bout de l'allée; il voyait poindre une légère tache qui se développait et finissait par prendre les formes de la femme noire, à laquelle l'imagination du visionnaire prêtait les traits chéris de Nathalie; il lui semblait qu'elle le regardait avec tristesse; qu'elle s'asseyait sur un banc et qu'elle appuyait la tête sur son coude. Il marchait rapidement vers elle; mais le fantôme avait disparu. 11 s'asseyait alors à

la place où il avait vu l'apparition; et le bruissement mystérieux du feuillage agité par le vent du soir, murmurait à son oreille des sons doux et familiers. Les hommes diffèrent selon les époques et les contrées ; mais la nature est toujours la même, elle est immuable; son langage répond partout à la pensée de l'homme. Le cèdre de Sibérie, le châtaignier d'Italie se font également comprendre.

Au chagrin qu'il éprouvait d'être séparé de sa femme bien-aimée, se joignaient les tourments de l'incertitude sur le sort de ses compagnons d'armes. L'infortuné prisonnier ne recevait point de nouvelles directes de l'armée russe, et ignorait ce qu'elle était devenue. Les bulletins mensongers que publiait à cette époque le gouvernement affaibli et peu considéré de la France, confondaient ses idées et ses conjectures à ce sujet et ne lui fournissaient aucune donnée certaine. La seule conclu-

sion qu'il put en tirer, c'est que nos troupes ayant éprouvé un échec avaient quitté l'Italie et la Suisse; mais il ne pouvait croire que Souvaroff fût vaincu. «Non, Souvaroff ne peut être battu par personne au monde!» répétait-il tout haut, dans l'élan d'un noble patriotisme. Tl ne se trompait pas ; le lion du Nord , poussé par l'envie et la malveillance dans des vallées impraticables, s'était frayé un passage ensanglanté vers la liberté, et avait fait payer cher leur audace à ceux qui avaient seulement osé penser qu'ils pourraient l'arrêter, le vaincre, l'anéantir.

Il est rare qu'une douleur vraie, qu'un chagrin réel ne trouve pas des sympathies dans une autre âme. La vieille propriétaire de la petite maison où était descendu Remsky n'avait d'abord pas voulu admettre chez elle ce Barbare, ce Cosaque, cet anthropophage; mais ayant enfin cédé aux prières et aux promesses du chirurgien,

elle cacha soigneusement sa petite fille âgée de huit ans et reçut Remsky. La douceur du prince, son regard mélancolique qui exprimait en même temps la souffrance, la bonté et la résignation, ses manières polies et affables ne tardèrent pas à changer les idées que la vieille avait conçues à son égard , et elle devint l'amie sincère et le défenseur zélé du Moscovite contre les mauvais propos de ses voisins. A la vérité, elle avait pâli de frayeur, un soir que Kemsky, ayant rencontré sur l'escalier la jolie Laurette, s'était mis à la caresser, à vanter ses beaux yeux, à jouer avec les boucles de ses cheveux châtains, et avait prié l'aimable enfant de venir quelquefois le distraire dans sa triste solitude. Peu à peu les folles craintes de la superstitieuse vieille femme se dissipèrent au point de permettre à Laurette d'aller voir le bon Cosaque. Kemsky trouvait un adoucissement à ses peines dans la causerie enfan-

tine de Laurette; il se faisait enseigner le dialecte du pays, lui apprenait lui-même à lire et à écrire, et, la leçon finie, lui construisait des châteaux de cartes et lui'faisait des découpures en papier. L'enfance est naturellement portée à la reconnaissance et sensible aux bienfaits ; la petite fille s'attacha de tout son cœur àKemsky, qui puisait du calme pour son âme dans son innocent regard et dans son sourire plein de confiance. « Je suis peut-être père aussi ! » se dit-il en attachant ses yeux sur ceux de cette enfant, et cette pensée remplissait tout à la fois son cœur de douleur et de joie, de tourment et de consolation.

Un jour les nouveaux amis manquèrent de matériaux pour la construction d'une petite maison en papier.

« Je vais vous en chercher, ditLaurette. Notre voisine, Simoni, en a une grande provision; je vais lui en demander une poignée, elle m'en donnera volontiers. »

Laurelte y courut et revint au bout de quelques minutes, portant dans son tablier une quantité de papiers. « Voyez combien j'en ai , s'écria-t-elle en entrant dans la chambre; nous avons de quoi bâtir une ville entière !

— C'est bien, dit son architecte, mettons-nous à l'œuvre. » A ces mots il choisit le papier que Laurette avait pris chez la voisine ; mais quel fut son étonnement en y trouvant un grand nombre de lettres écrites en russe.

«Que signifie cela? D'où viennent ces papiers» ? dit-il, avec un regard joyeux, à son hôtesse qui entrait dans l'appartement.

— On les a tirés, répondit-elle, d'une valise sans valeur que notre voisin Simoni , blessé à la guerre, a trouvée dans je ne sais quelle montagne, en Suisse, je crois, et qu'il a rapportée, croyant avoir fait une excellente trouvaille. Il paraîtqu'elle avait été perdue par quelque courrier. Elle ne

contenait ni argent, ni effets; il n*y avait que des lettres auxquelles on ne pouvait rien comprendre. Ma voisine Simoni en tira environ deux livres de cire d'Espagne en faisant fondre les cachets qui s'y trouvaient ; ce fut son seul profit.

Cependant Kemsky lisait avidement les lettres jetées pêle-mêle devant lui. C'était un courrier de Pétersbourg pour l'armée. Le porteur de ces lettres avait sans doute été tué ou dévalisé en route.

Alimari s'arrêta devant une maison dans laquelle logeait, à ce qu'on lui dit, un officier russe blessé, et se préparait à frapper à la porte. Tout-à-coup elle fut ouverte avec fracas, et un homme en sortit, en toute hâte. « Au secours ! au secours ! criait-il en russe, le prince se meurt ! » Des larmes

inondaient son pâle visage; il tremblait comme s'il avait été saisi d'une fièvre violente. « Qui se meurt ? quel est ce prince ? lui dit Alimari.

— C'est mon maître, je veux dire mon chef 5 le prince Alexis Fédorowitch Remsky , répondit Silantiéf en tendant le bras qui lui restait vers Alimari , comme pour implorer son aide.

— Bon Dieu! s'écria Alimari, c'est donc lui! et il va mourir! Mène-moi auprès de

lui.

— Venez, Monsieur,» répondit Silantiéf, qui dans son désespoir n'était pas même surpris d'entendre des accents russes à Nice.

Ils entrèrent dans la chambre de Remsky .

Quel triste spectacle les y attendait ! Remsky, pâle, inanimé, était couché sans connaissance sur le divan. L'appareil de ses blessures était arraché ; le sang coulait de quelques-unes ; des papiers étaient dis-

perses sur une table devant lui ; il en tenait un dans sa main gauche.

Alimari se hâta de secourir son ami , qu'il ne tarda pas à rappeler à la vie; mais la raison de l'infortuné était dérangée; il ne reconnaissait pas les personnes qui l'entouraient 5 et il ne faisait que répéter : o Malheureux événement! sujet de toutes les conversations ! »

Le médecin qu'on était allé chercher lui administra quelques remèdes qui le calmèrent un peu; mais il était toujours très faible ; une fièvre ardente le dévorait et il battait la campagne.

Alimari prit le papier que tenait le prince et vit que c'était une lettre dePétersbourg, mais il ne sut par qui elle avait été écrite , ni à qui elle s'adressait. Entre autres choses, il lut ce qui suit : « Un malheureux événement est dans ce moment le sujet de toutes les conversations dans les salons de Va capitale. Tu as connu, je pense, le prince

Alexis Kemsky. Il vous avait été expédié d'ici en courrier à l'armée, et avait laissé sa femme grosse et dans un chagrin profond. On reçut ici, il y a un mois, une liste des officiers tués, et on la publia; le prince était nommé en tête. On eut Timprudence de laisser voir cette liste à la princesse. Elle en éprouva un si grand saisissement qu'elle accoucha avant terme, et sa fille ne vécut pas une heure. Trois semaines après, la princesse elle-même, dans un accès de désespoir et de folie, profita de la négligence des serviteurs qui la soignaient pour sortir de nuit, et courut se précipiter dans la Neva. » Puis, suivaient les réflexions qu'un pareil malheur pouvait suggérer.

Alimari venait de pénétrer le terrible mystère et ne savait plus s'il devait souhaiter à son ami une guérison qui livrerait le reste de ses jours à la tristesse de l'isolement et des regrets, ou une mort prompte qui le réunirait aux êtres qui lui étaient

chers. En attendant il lui prodigua les plus tendres soins, et fît tous ses efforts pour soulager ses souffrances et rappeler sa raison égarée.Pendantlongtemps toutes ses peines et tous les secours du médecin furent vains. On parvint enfin à calmer la fièvre, ce qui fit cesser le délire et permit aux blessures de se refermer. Kemsky semblait sortir d'un profond sommeil ; il ne parlait à personne; il reconnaissait Alimari, mais sans témoigner ni joie ni surprise de le voir auprès de lui. On eût dit qu'il se rappelait le passé, et on le voyait quelquefois fou iller autour de lui, dans son lit, comme pour chercher quelque chose. Le délire de la fièvre se transforma en une sombre, mais tranquille rêverie, qu'accompagnait un mutisme presque complet. Les personnes qui entouraient le malade crurent remarquer qu'il voulait les tromper par ce calme apparent, et qu'il épiait un moment favorable pour s'affranchir de leur surveillance. Elles

redoublèrent de vigilance, et mirent Tinfortunë prince dans l'impuissance d'attenter à ses jours qui lui étaient devenus odieux.

Kemsky triste et silencieux était étendu sur son divan et tenait les yeux fixés sur le plafond de sa chambre, tandis qu'Alimari à la fenêtre regardait ce qui se passait dans la rue. Tout-à-coup on entendit le roulement sourd de quelques tambours, et une marche funèbre. « C'est le convoi d'un général français, » dit Alimari comme pour

tranquiiliscr Komsky que ce hruitinaccotilunié aurait pu surprendre ou effrayer; mais le prince ne fit aucune attention à ces paroles; il sembla même ne les avoir point entendues.

« Repose en paix , brave et noble guerrier, dit Alimari à demi-voix, tu as fourni ta carrière en honnête homme et en bon citoyen. Tonépée, teinte du sangdesennemis de ta patrie, est le digne ornement de ton cercueil, où tu as trouvé la paix et le repos. Tu as courageusement combattu tes ennemis; ils t'estimaient, ils te considéraient; tes compatriotes t'ont persécuté ; mais rien n'a pu te détourner du chemin tracé par l'honneur, par le devoir et par ton serment. Tu ne t'es pointlaissé accabler par les coups d'un injuste destin. Tu avais en vue un but élevé, tu l'as atteint. Tu as persévéré dans ta marche; tu ne t'es arrêté que là où la Providenceavait fixé le termcde ta vie. Te voilà maintenant affranchi et récompensé. Une

félicité éternelle l'attend en haut, et nos bénédictions t'y accompagnent. » Remsky devint attentif. Alimari, s'en étant aperçu, s'interrompit.

« Quel est le général qu'on enterre? demanda Kemsky.

— Championnet, répondit brièvement

Alimari.

— Comment! Championnet est mort!

dit le prince avec une expression de douloureuse surprise. Championnet, le vainqueur de F leurus et de Naples, le vainqueur de Rome et de Mackî

— Lui-même, répondit Alimari , luimême, que Souwaroff honorait de son eslime toute particulière. Ses exploits et ses services furent payés d'ingratitude, et cependant, quand la patrie en danger l'invoqua de nouveau, il reprit Tépée qu'il avait déposée dans l'adversité. Accablé de persécutions, ilnepliapoint, il ne prit pasla vie en haine, il ne la rejeta point comme un

trop lourd fardeau, car il savait que rhomme n'est pas maître d'en disposer.

Son tour est venu , et le voilà en paix.

— Les persécutions, les injustices, le cachot, qu'est-ce que cela ? dit Kemsky , quand le cœur conserve de l'espérance, quand nous savons qu'il y a ici-bas des êtres qui, d'un mot, d'un sourire peuvent nous dédommager de tout ce que nous avons

souffert? »

Alimari se réjouit de cette réponse, car le désespoir ne raisonne pas ainsi. « Icibas, dites-vous? Je plains ceux qui attendent leurs consolations d'un monde frivole et passager , d'un monde servile et corrompu. Je plains l'homme qui, par suite des misères ordinaires et inévitables de lu vie , laisse le désespoir s'emparer de son âme, doute de la Providence et murmure contre la justice du ciel ; il ne sait pas do quel bonheur il se prive dans réternilé.

— Mais, dit Kemsky, que ces paroles

avaient blesse , n'y a-t-il pas dans la vie des circonstances, des douleurs au-dessus de la faiblesse de l'homme ?

, — Oui , mais l'homme faible n'est pas un homme véritable ; ce n'est pas le roi de la création.

— Non, reprit Kemsky, il arrive souvent que le devoir et la conscience, que l'honneur et les lois divines sont en opposition, et qu'un homme fort de caractère et de principes succombe sous les coups d'une puissance supérieure.

— Vous parlez des circonstances où les obligations du citoyen et du patriote se trouvent en opposition avec les principes de l'homme et du chrétien. Ce n'est pas à vous autres, Russes , qu'il appartient de chercher de tels exemples; vous n'avez qu'un Dieu, qu'un souverain, qu'une patrie ! Vivez et mourez pour eux; vous remplirez ainsi tous vos devoirs, et vous ne vous trouverez jamais en conlradiclion

avec vous-mêmes. Pour vous prouver jusqu'à quel point Ton peut, par amour pour son devoir, étouffer dans son cœur la voix de la nature, je vous citerai encore un exemple. Je dois le prendre dans les rangs de nos ennemis; je veux parler du général Moreau. Pendant qu'il se battait pour la Franceetqu'illadélivrailderinvasiond'un d'ennemi redoutable, des monstres sanguinaires, qui se disaient les gouverneurs de son pays, firent exécuter son père. Un homme d'un esprit faible, quelque bon que fût du reste son cœur, eût quitté le service d'une patrie ingrate ; mais Moreau sut distinguer la France de ses oppresseurs. Tout en versant des pleurs sur une perte irréparable, il ne se laissa pas dominer par son chagrin au point d'oublier les obligations du citoyen^ et servit avec le même zèle une patrie qu'il chérissait encore malgré son injustice.

— Je vous l'accorde, dit Kemsky , les h\v-

mes aux yeux. Moreau s'esl conduit comme un grand homme ; mais vous ne savez pas combien les coups du sort sont quelquefois cruels; combien les plaies du cœur se cicatrisent diflicilement î Vous ignorez...

— J'ignore ! s'écria Alimari avec chaleur 5 j'ignore I Oh ! non , mon ami , je ne connais que trop bien les regrets et les souffrances qui ne finissent qu'avec la vie! •> En disant ces mots il ne put retenir ses larmes qui coulèrent en abondance, i Remsky était au comble de la surpr ise il n'avait jamais vu son ami dans cet état. Alimari 5 si ferme, si raisonnable, dont les cheveux étaient blanchis par l'âge, dont les passions avaient dû céder aux leçons de l'expérience, Alimari sanglotait comme un jeune homme qui vient de perdre l'objet adoré de ses premières amours.

Au bout de quelques minutes il tourna

ses yeux pleins de larmes vers Kemsky.

« Jeune homme, lui dit-il, cetépanchement

involontaire des sentiments d'un vieillard qui a déjà un pied dans la tombe, a dû vous étonner. Mais je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes au souvenir d'un terrible événement de ma vie; je n'en ai jamais parlé à personne, parceque je n'espérais pas rencontrer un homme qui pourrait comprendre et apprécier tout l'excès de mon chagrin ; mais je vais vous faire part d'un souvenir qui oppresse mon cœur depuis plus de quarante ans. »

Remsky, à ces paroles de son ami, oublia pour un instant son propre chagrin ; il ne lui répondit rien, mais lui laissa comprendre^ par l'expression de son regard, qu'il était tout prêt à l'écouter.

« Je serai court, et ne choisirai pas mes expressions, car le plus simple récit de celte période de ma vie suffira peut-être pour épuiser mes forces. Écoutez.

«Vous vous rappelez , sans doute, qu'en vous racontant mon histoire j'ai passé sous silence dix années de ma vie; vous vous rappelez que je vous ai parlé de la repu-

gnaiice que j'éprouvais pour embrasser rélat ecclésiastique. Je ne vous dis point alors le vrai motif de ma lutte : ce motif c'était l'amour; l'amour, le sentiment le plus noble , le plus sacré de tous ceux que le Créateur a mis dans le cœur de l'homme, un sentiment qui devient de jour en jour plus rare dans le monde, qui ne vivra bientôt plus que dans le cœur d'un petit nombre d'élus, et qui ne sera plus connu des autres que par les traditions des siècles passés. Le souffle contagieux de l'égoïsme, de l'ambition, de la cupidité, détruit tout. Que sont devenus les souvenirs sacrés de l'antiquité , le respect de l'autorité paternelle , les joies de l'enfance, les illusionsde la jeunesse? La passion de la politique, de l'égalité, de la liberté, les a desséchés dans les cœurs, comme les prairies et les moissons se flétrissent sous les flots d'une lave brûlante qui, en se refroidissant, ne forme plus qu'une surface compacte et unie. Nous

étions heureux de notre amour, de nos illusions î Vous voyez encore le reflet de cet «astre dont les rayons vivifiaient un monde de poésie et de féerie. Nos descendants liront dans les livres les descriptions d'un âge d'or qui leur est inconnu ; quelquesuns voudront à peine croire à son existence; d'autres en feront l'objet de leurs plaisanteries et de leur mépris. Un bien petit nombre d'élus entretiendront seuls dans leurs cœursle feu sacré; mais peut-être tout marche-t-il vers le bien pour d'autres que pour nous, enfants arriérés du siècle passé. Vous savez que j'ai fait mes études à l'université dePavie. Je travaillais avec une application infatigable, avec passion. La littérature ancienne, la littérature grecque surtout, m'inspiraient un intérêt tout particulier, moins par l'importance de ses productions que parle sentimentde sainte vénération qu'éveillaient en moi les exploits et le genre de vie des héros de la Grèce.

Los livres imprimés nemo sulïisaienl pas; je les copiais sur (les rouleaux, en cbcrcbant à imiter la tacbigrapbie ancienne; je transcrivais les vers d'Homère en vieux caractères, d'après les modèles qu'on trouve sur les monuments et sur les médailles. Mon professeur me distingua et me prit en affection à cause de ma prédilection pour les objets de son unique étude; mais il ne pouvait s'occuper exclusivement de moi. Il me fit faire connaissance avec son ancien professeur, un Jésuite âge de quatre-vingts ans , qui avait rempli, pendant cinquante années , les fonctions du professorat , et avait voué le reste de ses jours à la culture des lettres. Il vivait seul dans un faubourg de la ville. Je profitais de tous mes loisirs pour aller visiter ce respectable vieillard , et je lisais avec lui les auteurs , les poètes grecs. Je m'aperçus bientôt que j'avais trouvé un trésor dans la personne du vieux professeur. Il aimait l'ancienne Grèce avec

une telle exaltation, que cet amour pour Tantiquité païenne lui avait valu, dès sa plus tendre jeunesse , les persécutions des chefs de son ordre. On l'employait comme un professeur dont la science et l'habileté faisaient honneur a la société de Jésus; mais on ne lui accordait pas d'avancement dans la hiérarchie de l'ordre : il resta toujours simple religieux ; et loin que cette injustice le contrariât il se réjouissait au contraire de n'être point distrait de ses travaux favoris, par de nouveaux soins. Cette vie d'anachorète, et la tension continuelle de son esprit vers un seul et même objet, durent nécessairement agir sur ses facultés intellectuelles; ses idées s'embrouillèrenl, et sa manie fut de croire avoir trouvé la véritable prononciation grecque et découvert la vraie mélodie des chants de l'ancienne Grèce. On se figurera aisément sa joie de rencontrer en moi un élève aussi appliqué que passionné. .Je passais chez lui des ma-

liiices entières. Le vieillard me communiquait avec ravissement ses idées, ses observations et ses découvertes ; mais il s'arrêtait quelquefois au milieu de son discours et disait, en me regardant fixement : « Quel dommage! » puis il revenait à son sujet favori. Mon zèle eût été bien plus grand , si mon imagination n'avait pas été préoccupée d'un autre objet !

« J'avais remarqué, un dimanche, à l'église des Jésuites , une jeune fille simplement mise, qui semblait prier avec ferveur. Elle était à genoux, le visage tourné vers le maître-autel. Je ne pus d'abord voir que sa taille souple, son cou de cygne, ses cheveux de chérubin. Je me plaçai près d'elle et j'attendis la fin de la cérémonie. La jeune inconnue se leva et se tourna vers une image suspendue du coté où je me trouvais. Ses traits ravissants, son regard doux et expressif et les larmes de supplication ou d'attendrissement qui coulaient de

ses yeux me frappèrent d'admiration. Je fus sur le point de jeter un cri et me vis obligé de me tenir à la balustrade de Tenceinte pour ne pas tomber. Un léger voile de gaze se baissa sur cette charmante ligure; la jeune personne fléchit encore une fois le genou devant l'autel et sortit de l'église, accompagnée d'une autre femme. Je n'osai point la suivre. Une nouvelle vie, inconnue jusqu'alors, s'éveilla dans mon âme; tous les objets prirent à mes yeux les couleurs de l'arc-en ciel ; je cherchai presque malgré moi, dans toutes les figures de femmes, l'expression de laphysionomie de mon inconnue qui ne paraissait plus à l'église et que je ne retrouvais nulle part. Du reste, quel que fût mon désir de la revoir encore une fois, quelle que fût mon impatience desavoir qui elle était, mon cœur se contentait du souvenir de cette figure angélique, qui n'avait paru qu'un instant et qui y avait cependant allumé un feu éternel.

Page 1