IL
Ma raison me disait, d'ailleurs, que je ne devais pas la chercher, quela Providence bienfaisante iine la cachait peut-être à dessein, que mon âme seule devait jouir de ce qui n'était créé que pour l'àme ! Illusions du jeune âge, tout le reste de notre vie réelle vaut-il le bonheur passager que vous savez créer! Une seule pensée remplissait mon esprit ; j'étudiais et je travaillais toujours avec assir duité; mais je ne le faisais plus que machinalement. Je ne voyais plus des mômes yeux les caractères grecs des vieux manuscrits; les passages des classiques où il était question des femmes m'intéressaient seuls. Il n'y a depuis longtemps, dans le monde, plus de femmes ni de filles comme étaient celles delà jeune Grèce, me disais-je; l'objet de mes rêveries n'existe parconséquent que dans mon imagination. Mon instituteur commençait à s'apercevoir de ma distraction, de mon peu d'attention, de mon défaut (le mémoire, et en était visiblement afïli-
gé. Il me repi^ocha, d'abord indirectement, et puis sans détours, ma négligence et mon indifférence pour l'antiquité. Je tâchai de ranimer en moi mon ancienne passion, mais elle s'était éteinte sans retour. Enfin, je me décidai à déclarer au respectable vieiHard çue la sécheresse et l'aridité de nos recherches avaient détruit en moi toute ambition Rapprendre, et qu'un jeune homme ne pou vait s'occuper pendant longtemps de Tétude d'une langue morte.
« Langue morte! s'écria le vieillard offensé, langue morte! mon fils! Qu'as-tu dit? Les langues au moyen desquelles l'homme exprime ses besoins terrestres et ses passions peuvent seules êtres appelées mortes; mais la langue de la Grèce, la langue de Platon et de Démosthène, d'Homère et de Sophocle, la langue de la révélation divine, tu l'appelles morte! Elle est vivante, comme est vivant le soleil d'Adam!»
« Je cherchai à m'excuser de l'exprès-
sioii inconsidérée dont je m'étais servi; mais j'ajoutai que l'étude sérieuse d'une science profonde surpassait mes forces.
a Tes forces! s'écria- 1- il , tes forces', lu possèdes des forces athlétiques ; tu es doué d'une mémoire de fer, tu as... Mais ^uffit ! Je te prouverai qu'on n'a pas besoin de force gigantesque, ni môme d'une grande persévérance pour atteindre un but, pourvu qu'on le désire de toute son âme. Viens ce soir chez moi, quand le jour baissera; d'ici à ce moment réfléchis à ton aise au peu de raison de tes paroles et rapporte un sincère repentir ! Ou bien me serais-je trompé en toi?... Mais va, mon fils, que Dieu te soit en aide! »
«Ces dernières paroles se ressentirent de l'agitation intérieure du vieillard, car il les proféra d'une voix tremblante : je me soumis. Le soir, dès que le crépuscule fut venu, je me rendis chez lui ; car j'étais impatient desavoir comment il meprouverail
robligalion cl la po^ibilile d'apprendre ta langue grecque. Il vint au-devant demoi jus^ que sur le seuil de la porte de sa maison^ me fitentrerdansunejolie chambre, qui n'était pas éclairée, me fit asseoir dans un coin, et médit de garder le silence. Quant à lui il entra dans son cabinet sans en fermer la porte et se contenta de tirer le rideau qui la recouvrait.
a Continue, Antigone, » dit-il à quelqu'un qui se trouvait dans cette pièce. Une voix de femme se mit à lire l'Œdipe à Colonne de Sophocle, lepassage qui est adressé par le chœur au vieillard aveugle. La personne invisible lisait avec assurance, avec pureté, et observait strictement le rythme.
<f Quand elle commença la seconde atrtistrophe, le vieillard demanda l'explication de quelques passages. La même bouche lui répondit, puis elle se mit à chanter. La plus agréable voix qui eût jamais retenti sous le ciel d'Italie chanta sur une mélodie
inventée pafr le vieillard les strophes qui venaient d'être lues ; lui-même les répéta d'une voix tremblante, mais juste, tandis que mon imagination me transportait dans l'antiquité la plus reculée, au milieu de l'Aréopage qui, ayant écouté les vers de Sophocle, rejeta le rapport de ses enfants ingrats qui l'accusaient de folie. Quand le ehant des vers d'Œdipe eut cessé, la prose de Démosthènes fut lue à haute voix. Le vieillard s'arrêtait à chaque période; à chaque mot douteux, il en demandait l'explication et l'obtenait aussitôt. Après avoir fini ces commentaires détaillés, la même voix de femme relut les périodes qu'elle venait d'expliquer d'après les règles de déclamation de mon maître. L'accent était aussi pur et aussi agréable qu'auparavant; mais sa douceur et sa timidité avaient fait place à delà vigueur , à de la fermeté. A la lin de la lecture j'entendis le vieillard donner des éloges à la jeune helléniste et l'embrasser.
La lumière disparut du cabinet. Il en sortit, me prit par la main, me conduisit vers la porte de la rue etme dit d'une voix triomphante : « Tu as entendu ce que peut faire une faible femme ; rougis de toi-même, et va , maintenant. »
« La voix de cette nouvelle inconnue avait pénétré jusqu'au fond de mon cœur et en avait presque effacé l'impression produite par la beauté de la jeune fille dont le souvenir m'occupait. Mais bientôt les deux images n'en firent plus qu'une, et * je me figurai que l'Antigone invisible était mon inconnue de l'église. Cette pensée réveilla en moi ma première passion pour la Grèce. Le vieillard s'aperçut de l'effet merveilleux d'un bon exemple, et se félicita de son stratagème. C'est ainsi qu'un poète novice se réjouit des succès d'une actrice qui lit ses. vers et attribue à l'œuvre de son imagination l'effet d'un bel organe et de deux beaux yeux. Mais, pour moi, ces deux
apparitions restèrent un bonheur idéal ; je ne rencontrais nulle part mon inconnue,* etje n'entendais plus mon invisible, car le vieillard ne me recevait que le matin dans son cabinet particulier, qui communiquait avec le vestibule par le salon ; je ne vis jamais d'étrangère chez lui; seulement j'entendais, quelquefois du bruit et des voix confuses dans les appartements habités.
Le soir, sa maison était inaccessible. Un jour, j'oubliai à dessein un livre et j'attendis la nuit tombante pour l'aller chercher, mais j'eus beau frapper, nul ne m'ouvrit. Quelques mois après, mes occupations uniformes furent interrompues par un voyage chez mon oncle , à Vicence. Après une quinzaine de jours d'absence, je retournai à Pavie, et à mon arrivée je n'eus rien de plus pressé que d'aller voir mon respectable instituteur. La porte de sa maison était fermée comme d'habitude, mais on ne m'ouvrit pas.
«C'est étrange; pensai-je, n'y aurait-il personne» ? Je me remisa frapper. Une vieille femme parut à une fenêtre du voisinage et
demanda avec humeur qui je désirais.
« Je voudrais parler au père Yalentin , répondis-je. '
— Il est mort; on l'enterre aujourd'hui à l'église des Jésuites,» cria la vieille femme.
«Cette nouvelle me frappa , car j'étais jeune, et par conséquent peu habitué à voir disparaître de ce monde ceux que j'aimais. Aujourd'hui, quand l'un de mes amis vient à mourir, il me semble que nous étions en visite ensemble, et qu'il m'a devancé au logis où je ne tarderai pas à le rejoindre. Je courus à l'église des Jésuites. Là, je vis , dans une modeste chapelle, un cercueil au milieu de quelques cierges qui répandaient une faible clarté ; des religieux, rangés autour de leur frère défunt, chantaient des hymnes au Très-IIaul. A une certaine dis-
lance, près du mur, se tenaient quelques femmes en deuil et le visage couvert de voiles noirs. Elles répétaient les chants à voix basse , et il me semblait entendre de temps en temps des sons connus parmi ces tristes psalmodies. La cérémonie achevée, les frères prirent le cercueil et le portèrent au cimetière voisin; les femmes le suivirent. Je marchai à côté d'elles ;
« N'êtes- vous pas le signore Alimari?
me dit Tune d'elles, d'une voix que son grand âge rendait tremblante.
— Je suis Alimari, répondis-je.
— Mon frère défunt vous aimait sincèrement et désira vous voir lorsqu'il sentit sa fin s'approcher ; mais vous n'étiez pas à Pavie. Il en fut affligé; il est mort en répétant votre nom.
— Vous êtes donc la sœur de mon respectable instituteur? et qui est cette personne ? demandai-je , en désignant une jeune femme qui marchait à coté d'elle en sanglotant.
— C'est ma fille , sa filleule et son élève, devenue orpheline par sa mort , car je ne suis pas un soutien pour elle. »
«Nous nous approchâmes de la fosse, et nous y descendîmes lecercueil pendant que lefrèrefaisaitlaprière,queles moines chantaient et que tous lesassistants sanglotaient. Puis, quand nous eûmes couvert de terre les restes mortels de notre ami, nous reprîmes le chemin de la ville. Je suivais la sœur du défunt sans trop savoir pourquoi. Elle s'arrêta avec sa fiUedevant unemaison de pauvre apparence, et me demanda sije ne voulais pas entrer un instant avec elles : j'y consentis. Je fus introduit dans un petit appartement, meublé simplement , mais avec goût et propreté.
«Antigène, dit lavieillefemmeàsafiile, aide-moi à faire les honneurs de notre petit intérieur au disciple de mon bien-aimé frère. »
« Antigone, me dis-jc en moi-même, c'est
elle, c'est mon invisible. Elles quittèrent au même moment leurs voiles. La mère était une femme dont l'air de bienveillance et de douceur commandait le respect.
Quant à la jeune iille, c'était ma belle inconnue. Mon rêve n'était plus un rêve, c'était une réalité. Antigone était bien la jeune personne dont la beauté m'avait frappé à l'église. Mon trouble me trahit; mon émotion fut attribuée à ma timidité; aussi chercha-t-on, à force de bienveillance, à me mettre à mon aise. Je me remis, je pris un rôle dans la conversation, et, au bout d'une heure, j'étais avec ces deux dames comme si je les connaissais depuis plusieurs années. Je sus bientôt tous les détails de leur position,toutce que leur existence pouvait avoir d'intéressant pour moi. La mère était veuve d'un artiste qui mourut lorsque Antigone était encore enfant. L'oncle s'était chargé de l'éducation de sa nièce, et avait remarqué enelle de si grandes dispositions et une
facilité si extraordinaire, qu'ils eurent Fidée de l'élever comme un neveu plutôt que comme une nièce ; de l'initier aux sciences abstraites, et de lui faire étudierleslangues et la littérature anciennes. Antigone apprenait avec plaisir et assiduité, se réjouissait de ses succès en voyant les trans ports de joie qu'ils excitaient chez son bienfaiteur ; et comme elle ne se doutait pas que ces connaissances fussent rares et extraordinaires chez une femme, elle conserva la modestie, l'humilité et la douceur de son sexe. Tout en répétant les vers d'Homère et de Sophocle, elle vaquait aux soins du ménage et chantait les strophes d'Anacréon comme une autre des airs nationaux. Le vieillard habitait avec elles une maison qui avait deux corps de logis donnant sur deux rues différentes, de sorte que les personnes qui venaient le voir le matin ne se doutaient pas qu'il eût un intérieur de famille. Le soir il passait dans l'autre moitié delà mai-
son et s'occupait de l'instruclion d'Attligone.
« Au bout de deux ans je liai ma destinée à celle d'Antigone par les liens les plus doux. Je ne vous dirai pas combien je fus heureux pendant quelques années; les paroles sont impuissantes à raconter un tel bonheur. > Mon oncle n'avait pas consenti à mon union ^ car il tenail toujoui-s à ce que j'embrassasse l'état ecclésiastique , et quand il sut que j'étais marié , il m'écrivit que je lui étais devenu étranger, et qu'il m'abandonnait à mon malheureux sort. La tendresse de mon Antigone^ vous le pensez , me dédommagea amplement des rigueurs de mon oncle. La mère de ma femme mourut dans la même année; rien ne nous retenait plus à Pavie. Un de mes camarades, Portugais de naissance , m'engagea à aller le joindie à Lisbonne, où il me promettait de me procurer un emploi. Nous nous y rendîmes et j'entrai au service sous le ministre Pom-
bal , l'un des plus grands hommes d'ëlat du siècle dernier.
« Tous mes moments de loisir se passaient dans une douce causerie avec mon Antigone, ou à étudier les sciences. Dieu nous accorda deux enfants.
« Aujourd'hui encore, après un demi-siècle écoulé depuis ce temps heureux, avant de me livrer au sommeil, j'adresse au Tout- Puissant, dispensateur des biens intellectuels, la prière de faire renaître dans ma pensée les jours de ma jeunesse. Ma prière est quelquefois exaucée ; elle Test surtout quand, dans le courantdelajournée, j'ai pu faire quelque bonne action, étouffer en mon cœur un mouvement d'orgueil ou d'impatience, ou merendre utileà mon prochain.
Je me transporte alors en songea Lisbonne; je me vois assis dans mon jardin, à l'ombre d'un châtaignier; Antigone est à mes côtés; notre petit Antonio, à l'âge de trois ans, joue à nos pieds; Helléna est sur les bras de sa mère »
A ce souvenir, Aliinari trembla de tous ses meml)res , et des larmes étou fièrent sa voix.
Kemsky lui prit la main avec l'expression d'un tendre inîérêt, et se mit à pleurer avec lui. « Que sont-ils devenus ? où sontils?
— Le l^'* novembre de l'année 1755, continua Alimari, j'étais l'homme le plus heu reux du monde ; mais une agitation pénible, je ne sais quel pressentiment cruel oppressait mon cœur; l'air était extraordinairement lourd ce jour-là ; des nuages épais s'amoncelaient au-dessus de Lisbonne ; des oiseaux de mauvais augure annonçaient par leurs cris sinistres l'approche d'une tempête. Je me couchai dans l'attente de quelque malheur inconnu ; je fus bientôt éveillé par d'horribles songes. J'ouvris les jeux : que vis-je ? Antigone h genoux devant le Crucifix, priant avec ferveur et versant des larmes abondantes.
a Qu'as-tu, mon amie ? lui dis-je avec inquiétude.
— J'ai peur, dit-elle ; je cherche à me calmer par la prière. »
« J'allais lui répondre , lorsqu'un bruit aussi terrible qu'imprévu vint me glacer d'effroi.
« Qu'entends-je ? » s'écria la tremblante Antigone, en se précipitant vers ses enfants endormis. Je m'habillai à la hâte et je sortis de la maison. Dans la rue, pleine de monde, on n'entendait que des cris de frayeur et de désespoir. La terre tressaillait sous mes pieds ; les murs de quelques grands édifices tombaient comme des maisons de cartes, et écrasaient la multitude sous leurs décombres. La nuit était sombre; le'^onnerre répondait au bruit souterrain; les éclairs seuls illuminaient par intervalle cette scène de désolation. Après avoir fait quelques pas dans la rue, je voulus retourner vers ma demeure , mais
un abîme sans fin m'en séparait déjà. J'étais debout, à une vingtaine de pas de ma femme et de mes enfants, pétrifié d'horreur, et ne sachant moi-même que faire et que devenir. A la lueur d'un éclair qui vint à briller, je vis Antigone à une fenêtre, avec ses deux enfants dans ses bras. En m'apercevant elle cria : « Adieu! adieu ! ... » Encore un éclair, et je vis ma maison s'écrouler dans l'abîme. Je sentis que des pierres tombaient sur moi et je perdis connaissance. On dit que je fus tiré le lendemain de dessous un tas de décombres.
Je ne sais ce qui m'arriva depuis ce moment. Je me trouvai, ainsi que je vous l'ai dit, un an après à Badajoz, entre les mains de quelques bons religieux, seul, orphelin, oublié du monde entier. Je retournai à Lisbonne; mais à l'endroit où avait été ma maison, il n'y avait plus qu'un tas de pierres : tout avait disparu pour toujours.
— Et vous avez pu survivre à cette catastrophe? dit Remsky.
— Telle est la volonté de mon Créateur, et je m'efforce de mériter , en supportant ma triste existence , une place auprès de ma femme et de mes enfants.
— Et vous ne trouvez pas que le destin vous a traité trop cruellement , quand , après avoir sacrifié à son aveugle fureur les innocents que vous pleurez encore, il ne vous a épargné vous-même que pour livrer votre vie en proie à un chagrin qui se renouvelle sans cesse? Et vous ne maudissez pas le jour qui vous a vu naître ?
— Non , répondit Alimari , d*un ton calme et résigné j je bénis et je remercie tous les jours la Providence, car elle sait ce qu'elle fait; et, plus j'avance en âge, plus je trouve de consolation à reconnaître la sagesse , la justice et la bonté de Dieu , même dans les événements qui semblent à l'homme le comble du malheur. Je dois
nrouer cependant que j'ai été tenté quelquefois de murmurer contre l'impuissance où j'étais de changer ma destinée; mais cette révolte d'un esprit orgueilleux ne tardait pas à s'humilier à l'aspect des merveilles dont nous sommes entourés ici-bas, et devant les mystères d'une autre vie que ma pensée n'a jamais pu pénétrer.
«La même nuit qui détruisit tout mon bonheur dans ce monde, une femme grande parmi les femmes, une noble souveraine , Marie-Thérèse donna le jour à une princesse qui naquit avec tous les droits possibles au bonheur ici-bas. Je fus témoin de rentrée solennelle de Marie-Antoinette en France; je la vis plus d'une fois au milieu d'une brillante cour et dans le costume plein de simplicité qu'elle portait de préférence à Trianon , et je ne pus me défendre, en la regardant, d'un tressaillement involontaire, et dans mon âme une voix secrète maudissait le destin si injuste dans
la répartition de ses dons. Mais plus lard, quand toutes les angoisses du cœur, quand tous les malheurs accablèrent l'infortunée princesse, quand elle descendit du trône dans un cachot, quand son royal époux fut mis à mort et qu'elle fut séparée de ses enfants; quand ses cheveux blanchirent pendant une nuit, et qu'elle monta le lendemain sur réchafaud, mon cœur, pénétré de tant et de si cruelles infortunes, éprouva des remords en se reprochant d'avoir osé murmurer un instant contre la Providence, et bénit avec effusion la main invisible qui ne s'appesantit sur l'homme que pour le châtier.
— J'admire votre fermeté et votre résignation, ditKemsky, mais je ne comprends pas comment on peut survivre à ceux qui sont ici-bas comme les anneaux qui composent la chaîne de nos jours. Pour moi , maintenant , mon cher Alimari, la mort , la mort même la plus cruelle ne serait
qu'un bienfait. Quel lien m'attacherait encore à la terre ?
— Et c'est un Russe qui fait cette question ! dit Alimari avec feu. Ne vous restet-il pas votre patrie , et dans votre patrie des personnes dignes de votre affection y de votre sollicitude ?
— Ma patrie, répondit Kemsky, oii estelle ? Je suis prisonnier, je suis sur une terre étrangère, condamné peut-être à languir pendant des années entières dans la captivité. Que puis-je faire pour ma patrie ? ma vie n'est-elle pas finie? »
Alimari voyait avec plaisir que Remsky commençait à discuter ; c'était à ses yeux la preuve que la blessure de son cœur commençait à se cicatriser. Il allait réfuter son argument lorsqu'il entendit frapper à la porte et qu'il vit entrer un officier français , tenant à la main une épée avec une dragonne russe.
« Est-ce au lieutenant prince Kemsky
que j'ai Thonneur de m'adresser ? dit-il poliment.
— Oui, monsieur; qu'y a-^t-il pour votre service ?
— La république française vient de conclure la paix avec la Russie. Le premier consul, qui estime votre empereur et apprécie la valeur de l'armée russe, rend la liberté à tous les prisonniers. Je suis chargé d'annoncer cette bonne nouvelle aux officiers qui se trouvent ici : voici votre épée. Celui qui me l'a confiée pour vous la remettre , sait rendre justice au mérite et à la bravoure de ses ennemis comme de ses propres soldats. Tout est prêt pour votre départ. Vous pourrez , dès que vous le voudrez, prendre la route de votre chère patrie. »
Kemsky,, saisi d'étonnement, reçut en silence l'épée des mains de l'oftîcier , qui le salua respectueusement et prit congé de lui.
« Croyez-vous maintenant à la Providence, qui vient, au milieu des plus cruelles épreuves , nous indiquer le chemin de l'honneur et du devoir?
— Comment n'y croirais-je pas?» s'écria Kemsky en se jetant dans les bras de son ami.
Un ôritchka^ couvert de poussière s'arrêta à la barrière de Moscou . Un denstchik^ manchot descendit du siège et entra au corps-de-garde, \epodoroj?ia^ à la main.
Il en sortit au bout de quelques minutes,
* Voiture de voyage,
2 Serviteur militaire.
3 Ordre d'être promptement servi par les maîtres de
poste. {Note du traducteur. ^
remonta d'un bond sur le siège, et le sousoflîcier cria au factionnaire : Lève.
Le britchka entra au galop de ses trois chevaux dans la capitale et roula rapidement sur le pavé. Arrivé au pont d'Obouchof , il tourna à droite le long de la Fontanka, et quand il fut près du pont d'Anitchkof, le voyageur fît arrêter; le domestique ouvrit la portière, et aida à descendre du britclika un homme en redingote militaire et en fouraschka^^ qui semblait âgé d'environ cinquante ans. Ses traits portaient l'empreinte de longues souffrances; ses yeux brillaient du sombre feu d'une vieillesse malheureuse ; il portait le bras droit en écharpe et boitait de la jambe gauche. Dès qu'il eut mis pied à terre il ôta sa casquette, et se signa. Le vent soulevait ses rares cheveux noirs, mêlés de blanc, qui tombaient épars sur ses tempes.
* Casquette plate, portée seulement par les militaires
en Ruseie. ijSolc du traducteur,)
«Vas avec la voiture à Thôtel de Londres, dit-il à son denstcliik; je tâcherai de m'y rendre tant bien que mal à pied.
— Mais votre excellence ne se fatiguera-t-elle pas trop? dit le serviteur, en jetant un regard plein d'intérêt sur la jambe de son maître.
— En ce cas, je prendrai un izwostchik^^ répondit avec douceur le prince Kemsky; d'ailleurs, il n'y a pas de quoi se fatiguer; vois ce beau boulevard bordé d'arbres, ne dirait-on pas qu'il a été fait tout exprès pour un pauvre invalide comme moi ?
— Comme vous voudrez, dit Silantief ; » il se remit sur le siège et cria au cocher : « Tout droit. »
Le prince, au lieu de suivre la même direction, prit à gauche, le long du boulevard de la Perspective de Nefsky, puis se tournant vers la Liteïnaja, il compta les maisons. La première était une ancienne con-
* Cocher de place. ( j^otc du ivaducteur, )
naissance qui datait du temps de Pierrele-Grand , la seconde, et puis la troisième. . . Mais cette troisième maison n'était pas celle que cherchait notre voyageur. Vingt ans auparavant, il y avait là une petite maison verte en bois, qui appartenait à un orfèvre russe; un magnifique palais s'élevait à sd) place. Le prince soupira profondément.
« Il n'y a même plus de vestige des lieux où je fus si heureux, se dit-il en retournant vers le pont. » Cependant la variété et la nouvauté des objets parurent le distraire un peu de ses tristes pensées et de ses souvenirs douloureux. «Voici le palais d'Anitchkof, se disait-il ; qu'il est devenu propre et joli ! Je l'avais laissé, il y a dix-sept ans, dans un état complet de vétusté. Et le jardin, qu'il est beau ! Quel est donc ce grand bâtiment au milieu de la cour? Ce doit être une salle de spectacle! Sur ce mur à moitié ruiné, j'aperçois encore la colonnade peinte par Gonzague, et voilà aussi le petit temple
de la Justice, avec son inscription grecque!» Il revit le Gostinoy-Dwor ^ ; mais les petites boutiques de chapeliers, peu élevées et mal construites, ont disparu. A leur place il y a un superbe portique. Sur les fondations de Tancienne église de Cazan , édifice simple et peu solide, s'élève un nouveau temple avec une coupole majestueuse et une belle colonnade.
Mais comment notre voyageur se trouvet-il devant la cathédrale de Cazan , sans avoir traversé le pont de même nom, jadis si escarpé, si étroit et si boueux?
Le pont a disparu ou plutôt il s'est transformé en une vaste place, et ne se trahit plus que par une émincnce presque imperceptible que forme la voûte au-dessus du canal de Sainte-Catherine. Le bel hôtel, en style antique, du comte de Stroganof , se trouve maintenant près du pont de Police, qui n'est plus en bois vert, mais en fonte,
* Espèce de ralais-Royal. (Note du traducteur,}
entouré d'une belle balustrade à trèfles. Entre la grande et la petite Morskaya, au lieu de clôtures en bois, on voit de superbes maisons à cinq étages, et à fenêtres en glaces de Venise. Et l'Amirauté? La voilà. Il n'est resté de l'ancienne construction que sa belle flèche dorée; le bâtiment lui-même, peu élevé, non blanchi et qu'on aurait pris pour une manufacture , s'est transformé en un édifice aussi grandiose qu'original. Le rempart a été rasé, les fossés comblés , et le tout a été remplacé par des allées ombreuses.
Mais ce ne sont pas seulement les rues et les maisons qui sont devenues étrangères aux yeux de notre pauvre voyageur. Il se croit transporté à l'autre bout du monde; partout il entend les accents de la langue maternelle, mais les visages qu'il rencontre lui paraissent tous nouveaux, étranges, inconnus. Dix-sept ans! c'est la moitié d'une génération! 11 fut un temps où il ne
pouvait pas faire un pas sans rencontrer quelque connaissance, quelque ami, quelque camarade de service. Aujourd'hui il a parcouru toute la Perspective de Nefsky sans apercevoir une seule figure qui lui sourît. Plongé dans une profonde rêverie, il retourna sur le boulevard en-deça du pont de Police, et s'assit sur un banc. Les promeneurs passaient et repassaient en foule devant lui, et les équipages brûlaient le pavé^ des deux cotés du boulevard. Tout ce bruit étourdissait le prince qui n'était plus accoutumé à l'agitation des villes. Il se levait pour prendre le chemin de sa demeure, quand un essaim déjeunes élégants l'entoura.
o Parfait y dit l'un d'eux, en braquant son lorgnon sur lui.
— Quel est ce costume ? s'écria un autre; permettez-moi de vous demander, mon-
* On va toujours ventre à terre dans les rues de Pé-
lershourg. f Isote du traducicur. )
sieur, s'adressant à Kemsky, qui travaille pour vous? Est-ce Boutout, L'huillier, Fromon ou Zéleukof? mais il est délicieux^ !
— Laissez-moi en repos, messieurs , je vous en prie, dit Kemsky d'un air sévère.
— Veuillez d'abord répondre à ma question, s'écria le jeune fat.
— Il y a réponse et réponse , dit froidement Kemsky, en jetant un regard sur sa canne à béquille. »
Cette phrase, prononcée en français et avec fermeté, produisit son effet sur ces jeunes étourdis. L'un d'eux, militaire, selon toute apparence, donna aux autres le conseil de laisser en paix ce vieillard morose. Ils essayèrent de cacher leur confusion sous un éclat de rire et continuèrent leur chemin. Kemsky les suivit à pas lents et les eut bientôt perdus de vue.
* Ces mots soulignés sont en français dans l'original.
(Note du traducteur.)
« Je n'ai pas mérité cet affront, pensaitil. Dans ma jeunesse, j'ai toujours respecté les personnes plus âgées que moi, et je trouve qu'il est impardonnable de se moquer d'un militaire estropié. »
En montant sur le pont de Police il heurta, dans un moment de distraction, deux jeunes généraux qui venaient à sa rencontre. Se rappelant ce qui venait de lui arriver, il se hâta de leur faire place ; mais quel fut son étonnement quand il vit ces jeunes gens descendre eux-mêmes du trottoir pour le laisser passer en le regardant avec intérêt , et lui rendre son salut militaire d'une manière polie et même respectueuse, comme ils l'eussent fait envers un supérieur. Kemsky remarqua qu'ils regardaient attentivement sa croix de Saint- Georges et les traces de ses blessures. Il s'arrêta et les suivit du regard. Tout le monde leur faisait place, les passants s'arrêtaient et ôtaient leur chapeaux devant
eux. A ces lémoignages de respect, Rcmsky devina quels étaient les augustes personnages qu'il avait eu le bonheur de rencontrer par hasard, et son triste cœur fut pénétré d'un sentiment doux et consolant.
Agité de sentiments et de pensersdivers, il arriva, sans s'en douter, à l'hôtel de Londres, où Silantief avait déjà arrêté un logement et fait tous les préparatifs nécessaires pour son installation.
Après le diner, Silanlief alla aux informalions pour tâcher de savoir où logeait Aleutine Michaïlovna, et l'heure à laquelle elle serait visible. Il revint en disant que sa seigneurie madame laconseiJlère-d'état actuelle, baronne Van Drake, logeait dans la grande rue des Jardins, mais qu'elle habitait, pendant l'été, sa campagne sur l'île des Apothicaires. Quant à M. le baron Van Drake, on pouvait le voir tous les matins,
de dix heures à midi, à sa maison de ville, où il donnait audience.
«Madame la baronne ! M. le baron ! se dit Remsky ; d'où viennent ces titres? Ce Yan Drake, d'une obscure origine allemande, avec la particule accolée à son nom lors de son entrée au service , grâce à la bévue de quelque scribe du régiment; le voilà baron ! C'est sans doute le résultat d'une nouvelle bévue. Certains livres ne se font remarquer que par les fautes d'impression dont ils fourmillent; pourquoi quelques hommes ne se distingueraient-ils pas de la même manière?»
Le lendemain Kemsky se rendit à pied et en simple redingote chez le nouveau baron. A sa demande si sa seigneurie était arrivée, le Suisse répondit d'un ton grossier : « Vous n'avez qu'à monter. »
Premier indice d'un mauvais accueil.
Les serviteurs offrent souvent la contreépreuve fidèle des manières et des habilu-
tks de leur maître. Kemsky avait remarqué plus d'une fois que les concierges des grands seigneurs véritablement distingués et bienveillants avaient des manières respectueuses et prévenantes, tandis que les suisses des satrapes orgueilleux, fiers et impolis, ne le cèdent qu'à leurs maîtres en fait d'impertinence et d'effronterie.
Il monte avec peine un magnifique escalier et entre dans le salon de réception. Une cinquantaine de solliciteurs, au nombre desquels se trouvaient quelques femmes, attendaient le lever de l'astre du jour. L'un était assis sur une chaise , immobile et les yeux fixés sur le parquet ; un autre regardait au plafond ; un troisième examinait les tableaux dont les fables d'Esope avaient fourni le sujet: Le loup égorgeant un agneau ; le renard se régalant de quelques oisillons; le lion malade, recevant comme dernier outrage la ruade de l'àne. Quelques-uns des solliciteurs se pronie-
naient en bâillant et en roulant dans leurs doigts leurs suppliques et leurs notes.
Kemsky avait prié un valet de le conduire auprès du baron.
« Veuillez attendre, monsieur, répondit le valet d'un air impertinent ; des généraux décorés de crachats sont quelquefois dans le cas d'attendre chez nous pendant des heures entières. . .
— Il faut se résigner, se dit Kemsky; je ferai comme les autres. »
11 s'assit sur un siège vacant dans un coin de l'appartement, et entendit malgré lui le dialogue suivant entre deux personnes :
a Voilà tout un mois, dit l'un en soupirant, que je viens faire antichambre inutilement , deux fois par semaine ; le général prend ma pétition , promet d'y faire droit, et la remet à son secrétaire; une fois entre les mains de cet homme , tout est perdu.
— Je ne comprends pas, répondit Tinterlocuteur, comment M. le baron a pu donner toute sa confiance à un mauvais drôle comme ce Trépitzine. C'est un ignorant, qui ne sait pas même écrire ; un fripon , un homme vénal, et son chef ne voit rien de tout cela.
— Eh ! moucher , on voit bien que vous ne savez pas comment les choses se passent ici . . . C'est grâce à madame la générale que Trépitzine se soutient. On aurait tort de dire que M. Van Drake prend de qui que ce soit un kopek , et cependant sa maison est pleine d'objets reçus en cadeaux ; madame donne des diners et des soirées ; l'un des fils vise à la place de gentilhomme de la chambre , l'autre à celle d'ofQcier de la garde; on dit qu'on a amassé un joli trousseau pour la jeune personne; Trépitzine écorchc ses clients, et donne à sa seigneurie vingt-cinq pour cent de ses profits. Il sembla s'humaniser, il y a quelque temps.
«Dieu merci 5 se disait-on, il paraît que Togre est rassasié ; mais avant que six mois se fussent écoulés, il recommença, de plus belle, à écorcher les solliciteurs. Yoici, dit - on , quelle en est la cause : la générale avait un frère, homme riche, au service depuis un certain uorabre d'années. On reçut, il y a environ un an, la nouvelle qu'il avait été pris et tué au Caucase par les Tcherkesses. Sa sœur s'empressa d'adresser aux tribunaux la demande d'être investie de ses biens. Au moyen du crédit de M. Van Drake et de l'habileté de Trépitzine, cette affaire ne tarda pas à être arrangée. Tout-à-coup on apprend que son frère n'avait été que prisonnier, et qu'il avait obtenu sa liberté. Comptant sur sa fortune, elle avait dépensé plus que ses propres revenus ne lui permettaient, et s'était endettée. Que faire? on prescrivit à Trépitzine de redoubler de zèle, et pour l'encourager on demanda même une récompense pour
lui. J'avais an ange assez bien mon affaire avec lui , mais au moment de conclure il exigea de moi une si forte somme, qu'elle dépassa mes moyens et que je me décidai à m'armer de patience : mon tour viendra peut-être un jour.
— Et vous, monsieur, c'est aussi pour affaire qu'on vous voit ici?
— Oui, sans doute, c'est peur une affaire, mais elle n'est pas litigieuse. J'ai servi sous les ordres du baron dans le gouvernement de Wiatka , mais appelé ici pour passer à d'autres fonctions, je perdis tout-à-coup ma place.
— Et comment cela, mon cher?
— Voici comment : j'allai un jour trouver Trépitzine à la chancellerie , et ne l'ayant pas rencontré, j'attendis. Pendant ce temps, je ne sais quel comité, dont il était président , se réunissait chez le baron. Je vois venir en toute hâte son planton qui demande l'homme d'affaires. On
lui répond qu'il n'y est pas. 11 revient une seconde fois et demande s'il n'y a aucun des autres fonctionnaires dans la chancellerie.
— Non, il ne s'y trouve que les copistes et un étranger 5» dit-on en me désignant. Il accourt une troisième fois.
« Le général vous fait prier de vouloir bien venir, puisqu'il n'y a personne. » J'y allai. Le baron, livré à un violent désespoir , s'agitait sur son siège de président.
a De grâce, me dit-il, d'une voix lamentable, venez à notre secours; nous sommes obligés de présenter aujourd'hui même à l'autorité un rapport sur une affaire importante; seriez-vous assez bon pour le rédiger? Voici les matériaux. »
Il me présenta une liasse de papiers. Les membres du comité me firent place ; j'examinai Taffaire; elle ne m'était pas étrangère. Je me mis à l'œuvre et j'écrivis sur-lechamp le rapport; je le lus, tout le monde
en fut satisfait. En ce moment, Trépitzine parut tenant à la main son projet.
« Il est inutile, dit un des membres.
— Comment, inutile! dit Trépitzine en jetant au baron un regard indigné.
— En effet, messieurs, dit Van Drake , je crois qu'il vaudrait mieux signer le rapport de M. Trépitzine; il connaît l'affaire plus à fond, et puis il est parfaitement rédigé.
— Cependant, dit un membre, nous allons vous entendre. » Trépitzine commença sa lecture.
— Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, s'écria tout le conseil.
— Mais, écoutez jusqu'au bout, reprit le baron.
— Cela ne vaut rien , cela n'a pas le sens commun; signons le premier rapport, il est court et précis.
— C'est bien, » dit Van Drake, en me faisant un signe de tête, pour me faire
comprendre que je pouvais me retirer.
Je ne sais ce qui se passa ensuite ; mais le surlendemainje reçus un avis par lequel on me congédiait de l'administration du baron, avec un certificat fort sec. J'ai résolu de me faire rendre justice, et quelle que soit la tournure que prendra cette affaire... »
Pstî Pst! entendit-on de toutes parts. Tous les solliciteurs assis se levèrent, et ceux qui se promenaient s'arrêtèrent. La porte de l'antichambre s'ouvrit et Trépitzine parut. Il traversa la salle d'un air important , en enflant ses joues et en se redressant, ne répondit point aux saints et aux regards gracieux des solliciteurs et entra dans le cabinet du baron. Kemsky eut de la peine à le reconnaître : il avait pris un embonpoint excessif; son double menton reposait sur une étroite cravate ; son nez rouge joignait ses lèvres, son front chauve était luisant, ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps. La cupidité, le vice, le vin
de Champagne el la goutte avaient imprimé leur indélébile cachet sur sa personne. Son apparition, pareille à celle d'une planète menaçante, avait troublé la tranquillité qui régnait dans la salle. Les groupes s'étaient dispersés, les conversations avaient cessé ; tous les regards étaient fixés sur la mystérieuse porte du cabinet.
L'attente ne fut pas trop longue; les deux battants s'ouvrirent avec fracas, et l'on vit s'avancer majestueusement le baron Iwan Yégorovitch Yan Drake, poudré et portant une plaque sur son habit. Kemsky le reconnut à peine; il lui sembla qu'il avait grandi pendant les dix-sept années qui venaient de s'écouler; son front s'était ridé, son menton et sa lèvre inférieure s'étaient alongés; une dent, la seule de sa mâchoire inférieure, comme la femme de Loth dans le désert , soulevait sa lèvre; ses traits jadis peu prononcés étaient sillonnés de rides profondes et traîtreusement caractéristiques. Il salua
J'assoniblée d'un air iiuporîaiit. Il souriait gauchement à chaque solliciteur qui lui présentait ses papiers, les prenait et les déroulait, faisait semblant de les lire, quoiqu'il les tînt la plupart du tempsài-ebours, et les remettait ensuite à l'employé de service qui l'accompagnait. Mais il ne traitait pas avec la même bonté ceux qui se permettaient d'accompagner leurs papiers de quelque explication , ou qui se contentaient de lui adresser de vive voix leurs demandes; les muscles de son menton grimaçaient ; sa dent isolée frappait contre sa lèvre supérieure; son nez devenait rouge, et son impatience s'exhalait dans les termes les moins polis. Ordinairement le solliciteur s'inclinait et se taisait ; mais tout le monde n'avait pas la même patience ; il y en avait qui insistaient pour que le baron les écoutât. Dans cette extrémité , Van Drake s'arrêtait, et se tournant vers la porte du cabinet , il appelait d'une voix
plaintive : «Trëpiizine! '> Trépitzine, qui s'était tenu jusqu'alors à la porte, à causer avec les solliciteurs les plus distingués, ou avec quelque fonctionnaire subalterne avec qui il se moquait tout haut de son ehefj s'approchait alors à pas lents et se chargeait de l'explication; le baron, délivré de sa perplexité , continuait de parcourir le cei'cle.
Kemsky, craignant de troubler l'audience par son apparition , et de causer quelque désagrément aux pauvres solliciteurs qui attendaient depuis le malin, reculait toujours et s'efforçait de fermer l'oreille aux discours de son beau-frère ; mais il fut bientôt obligé d'être malgré lui spectateur et auditeur de ce qui se passait. Une femme qui présenta un papier, ajouta verbalement qu'elle et sa famille se trouvaient ruinées par un incendie ; que son mari était malade....
« Un incendie ! dit Van Drake; je ne puis
rien faire pour vous; c'est un événement contre lequel oA ne peut invoquer aucune loi.
— Mais nous manquons de pain, dit-elle <l'une voix plaintive.
— Je vous répète, dit-il avec dépit, que je ne vois pas-là dedans la moindre infraction aux règlements existants, et que je ne puis vous secourir. Et vous, que faites-vous ici ? s'écria-t-il en s'adressant à un jeune homme; que désirez-vous donc encore ?
— Je viens supplier votre seigneurie do me rendre la place que j'ai remplie avec honneur pendant cinq ans.
— Quelle place?
— J'étais contrôleur au département ; je suis encore en état de faire un service actif, et voilà qu'on me relègue aux archives : quel en est le motif?
— C'est pour cause d'insubordination , dit Yan Drake, d'un ton plein d'importance ; vous avez résisté ouvertement aux
volontés du conseiller de collège Trépitzine. Je ne puis encourager l'indiscipline; il faut se soumettre à l'autorité ou bien voler de ses propres ailes.
— Le général a raison, dit le second des deux premiers interlocuteurs.
— Mais savez-vous en quoi a consisté l'insubordination de cet employé ! ajouta le premier à voix basse; il n'a pas voulu épouser la belle-fîlle de Trépitzine, qui avait été trois ans auparavant blanchisseuse chez son père. »
Van Drake arriva peu à peu jusqu'à Kemsky, et voyant son bras en écharpe et sa croix de Saint-Georges, il s'écria avec colère ; « Laissez-moi en repos ; je n'ai point de place à vous donner. C'est pour cela qu'on a institué le comité du 1 8 août ! »
Kemsky, qui ne s'attendait nullement à
un pareil accueil de la part de son parent,
resta stupéfait pendant quelques instants ,
et au moment où son beau-frère passait à
un autre solliciteur, il lui dit avec douceur : « Ivan Yégorowitch , vous ne me reconnaissez donc pas? »
Yan Drake, en entendant cette voix , s'arrêta, et comme frappé de la foudre, regarda le prince et s'écria en palissant: « Trépitzine! Trépitzine! c'est lui. »
Trépitzine, à la voix tremblante de celui qui était en même temps son maître et son élève, accourut et fut pétrifié en reconnaissant Remsky.
« Je ne suis pas venu chez Trépitzine , dit Remsky. M. Van Drake , veuillez achever de donner vos audiences et me conduire ensuite auprès de ma sœur. »
Trépitzine se hâta de rentrer dans le cabinet , et Van Drake , plus mort que vif, continua, tant bien que mal, sa besogne.
Il serait impossible de décrire le trouble, la surprise, l'épouvante et le dépit qui agitèrent l'âme d'Âleutine quand elle vit entrer, dans le salon de sa maison de campagne, le prince, accompagné de Van Drake. Afin de mieux dissimuler l'impression qui se peignait sur sa figure, elle se jeta au cou de son frère et l'embrassa.
« Alon frère î mon cher frère ! mon a nge ! Dieu a enfin exaucé mes prières, puisque lu vis encore, et que je te revois sain et sauf, après tant de peines et de souffrances, » criait-elle en sanglotant ; puis elle dit d'une voix faible: «Je me meurs! » et le visage pâle comme une morte, elle retomba dans son fauteuil.
On sonna ; ses femmes accoururent, lui firent respirer des sels, lui frottèrent les tempes, et au bout de quelques minutes elle revint à elle. Remsky s'était proposé de rester froid ; mais les manœuvres habiles d'Aleutine le déroutèrent. Il prit involontairement part à son état, et s'efforça de calmer son agitation. Voyant le succès du rôle qu'elle jouait, elle redevint bientôt elle-même, fit asseoir son frère sur le sopha , à côté d'elle, se mil à le questionner sur tout ce qui s'était passé depuis qu'ils ne s'étaient pas vus ; à lui parler de ses enfants, de la mort de sa mère chérie; et
Kemsky, toujours bon et sensible, fut tou ché de cette conversation à laquelle il prit assez d'intérêt pour oublier, presque entièrement, qu'il était auprès de la femme qui avait causé sa ruine et celle de sa famille. Van Drake, assis à quelque distance , admirait en silence l'adresse et la présence d'esprit de sa femme. « Trépitzine lui-même a eu peur, pensait-il, et elle se possède comme si de rien n'était : c'est une maîtresse femme , vraiment! »
Aleutine ne tarissait pas en éloges sur ses enfants, et regrettait seulement de ne pouvoir point les présenter tout de suite à leur oncle chéri ; car Grïscha * était au bureau du ministère, et Platoscha^à la revue. « Mais appelez Kitty, dit-elle à un domestique qui entrait, je pense qu'elle a fini ses leçons.
— Quelle est cette Kitty? se dit le prince.
* Diminulif de Grégoire. ( Sole du traducteur. )
- Diminulif de IMalon. (Idem. )
— Vous ne sauriez croire, mon cher frère, reprit Aleutine^ la satisfaction que me donne ma Ritty. Elle est douce, modeste , passionnée pour l'étude et pour les sciences; elle déteste les sociétés nombreuses... »
La porte s'ouvrit et l'on vit entrer Kitty, autrement dit Catherine Elimof , avec le négligé de campagne avoué par la mode anglaise, taille et robe courtes, des bottines pour chaussure, un chapeau de castor et une cravache à la main ; elle était suivie d'un chien de chasse anglais, qui fît retentir le salon de ses aboiements. Aleutine se leva et alla à sa rencontre d'un air tant soit peu embarrassé, o Chère Ritty, ton excellent oncle est arrivé. Le voilà, le favori de mon cœur. Si tu aimes ta mère, tu aimeras aussi celui qui lui est aussi cher que la vie. »
Remsky s'approcha de sa nièce et lui fît un accueil affectueux. Ellcprit up airbou-
deur et marmotta entre ses dents quelques paroles anglaises.
« Pardon, chère Catherine, dit-il, je ne sais pas l'anglais. » Elle sourit d'un air moqueur et dit, en se jetant négligemment sur le divan : « Je vous disais que j'éprouvais un grand plaisir de voir mon respectable oncle. » .
Aleutine et Kemsky reprirent leur place et cherchèrent en vain un sujet de conversation. Le prince examinait sa nièce : elle était bien faite, avait les manières aisées et même un peu cavalières; mais la grâce manquait à ses mouvements ; sa figure pâle et régulière exprimait la fierté, la rudesse, le dédain même. Elle tortillait sa cravache et en frappait légèrement son chien , en criant: « Oli! you pretty créature ly>
Aleutine éprouvait une contrainte pénible et chercha à entamer une conversation quelconque.
« Où est sir Corse? dit-elle enhu.
— Vous m'impatientez, maman, s'écria la jeune fille avec humeur ; je vous ai répété plus de cent fois qu'on ne dit point ainsi chez nous : le mot de sir, qui se prononce comme seitr , se joint au prénom et non pas au nom de famille : on dit sir William , et non sir Gorse.
— A un certain âge il est difficile de s'habituer à une nouvelle langue et à de nouveaux usages , répondit Aleutine en rougissant de honte et de dépit. »
Kemsky eut pitié de sa sœur, mais il se souvint de quelle inconvenante façon elle se moquait elle-même, dans sa jeunesse, de »a mère, qui ne savait point parler français.
« Justice divine î se dit-il à lui-même, le monde a beau changer de goût et varier les objets de sa faveur, il n'en est pas moins toujours le même. Dans notre jeune temps nous nous pavanions de notre français ; aujourd'hui nos enfants font de même de l'anglais : que feront nos pefils-enfanls? Le
persan ou l'arabe seront peut-être à la mode de leur temps. »
La conversation languissait; tous trois se regardaient avec défiance. «J'espère, dit Aleutine, que vous dînerez aujourd'hui avec nous. Je suis impatiente de vous présenter mes fils.
— Je le veux bien , répondit Remsky.
Permettez-moi seulement d'aller faire une promenade dans la campagne; je serais bien aise de visiter ces lieux que je n'ai point vus depuis vingt ans. »
On ne le retint pas. Il sortit de la maison, le cœur oppressé de sensations pénibles, et marcha pensif et sans trop savoir où il dirigeait ses pas. «Et voilà ceux à qui je dois laisser mon patrimoine! pensa-t-il. Aleutine n'a jamais mérité mon affection; elle a... (Ici, un souvenir plein de mélancolie se réveilla dans son esprit). Mais j'espérais trouver quelque chose en ses enfants; j'espérais rencontrer, dans ma vieil-
lesse, chez mes parents, raffection si néces saire à mon cœur. Cependant, voyons, attendons encore ; tout ce que je viens de voir ne me paraît pas d'un heureux présage...» Le bruit d'une voiture interrompit ses réflexions. Il leva les yeux et se vit dans la grande perspective de Ramennoï OstroiT^.
Une route aussi large que bien pavée passe entre deux rangs de belles campagnes et de jolies maisons champêtres. Tout cela n'existait pas jadis. Où est le bosquet de bouleaux et de sapins dans lequel il allait quelquefois se promener avec ses amis? Il a disparu. Il voit à sa place une esplanade parsemée de quelques arbres isolés et entourée d'une jolie clôture. Il ne put s'empêcher de pousser un soupir de regret.
Arrêté sur les bords de la Neva, il aperçoit le plus beau pont du monde; une arche hardie, qu'on dirait en filigrane, tant la charpente en est élégante et légère, réunit,
* lie (le Pierre. (Pfutc du traducteur. )
par sa courbe gracieuse, les deux rives du beau fleuve. 11 monte sur le pont. Un tableau ravissant se déroule à ses yeux ; d'un côté , une foule de charmantes campagnes qui bordent la Neva, et parmi lesquelles il reconnaît la maison rose du baron Kolokoltsoff, avec son belvédère à jour; dans le lointain , l'île de Rrestofsky ; de l'autre côté du pont, le magnifique palais de Kamennoi-Ostroff, avec ses yacht et ses frégates près du rivage; à droite, une jolie maison blanche, entourée d'une épaisse verdure ; devant lui , le jardin de Strogonoff et son ancienne porte en maçonnerie peinte en jaune. Après avoir joui à loisir de ce panorama enchanteur, Kemsky descendit le pont et passa à droite devant le palais. Le plus grand calme régnait autour de la demeure de l'empereur. Tout y respirait l'ordre, la propreté, la satisfaction. La simplicité de ce séjour inspirait de l'estime pour celui qui l'habitait. Près de
la porte qui conduil vers la Néva,Kemsky vit un autre pont ; il le passa et se trouva dans le jardin de Strogonoiî, où il avait été jadis se promener avec elle . Un vent léger s'éleva et fit retentir le feuillage d'un doux frémissement ; un épais buisson s'agita 5 et puis tout resta dans le calme. Le jardin était désert et tranquille. La maison du comte était fermée, mais, du reste, tout était dans le même état. L'Hercule et la Flore des deux côtés du perron , le Neptune au milieu de l'étang , le petit pont à balustrades en branchages de bouleaux , la grotte moussue, la tombe d'Homère, chaque chose était à son ancienne place. Voici aussi la rivière noire. Sur l'autre rive il y a du mouvement et de la vie. Une rangée de jolies petites maisons de campagne, des groupes de promeneurs , des enfants qui se livrent aux amusements de leur âge, et mille autres scènes différentes et constamment variées s'offrent à ses regards.
A l'heure du dîner, Remsky avait repris le chemin de la campagne de Van Drake. Il trouva au salon, Aleutine, son mari, sa fille, Trépitzine et quelques hommes qu'il ne connaissait pas. Aleutine avait eu le temps de se remettre tout-à-fait, et elle accueillit son frère avec plus d'aisance encore qu'elle ne l'avait fait le matin.
« Grégoire ! Platon j dit-elle à haute voix à ses fils, présentez donc vos respects à votre oncLe^. » Deux jeunes gens, l'un en habit bourgeois et l'autre en habit militaire, s'avancèrent vers Remsky. Il allait les prévenir; mais il s'arrêta toui-àcoup en reconnaissant en eux ceux qui l'avaient apostrophé la veille sur le boulevard. Us le reconnurent aussi. L'aîné, Grégoire, le plus coupable des deux, pâlit d'abord, mais se rassurant bientôt, sourit d'un air moqueur, se mordit les lèvres et salua avec insouciance. Le plus jeune, Platon, celui qui avait cherché à retenir ses camarades, se jeta au cou de Remsky et l'embrassa avec tendresse.
« Enfin, nous avons le bonheur de vous revoir! s'écria-t-il en versant quelques larmes.
— Excellent cœur, pensa Remsky, tu es
le seul qui te réjouisses de mon retour. »
* En français.
Personne ne s'aperçut de cet instant de confusion.
On passa dans la salle à manger. Aleutine prit le bras de Kemsky qu'elle fît asseoir à sa droite entre elle et Ritty , auprès de qui vint prendre place un Anglais long, pâle et blond, vraie figure de Newmarket. A gauche d'Aleutine étaient ses fils et quelques autres jeunes gens. Van Drake s'établit à l'autre bout de la table; à sa droite s'assit Trépitzine et à sa gauche le médecin de la maison , espèce d'artiste vétérinaire. Les convives étaient en tout au nombre de douze. Des mets recherchés et des vins fins furent servis avec goût et magnificence. Au commencement du repas la conversation fut languissante, mais elle s'anima peu à peu.
« Qu'y a-t-il de neuf dans le monde? dit Aleutine, en s'adressant à Trépitzine.
— Rien de bien important, madame, répondit celui-ci. On a seulement reçu la
nouvelle de la mort du ministre de la juslice, monsieur le conseiller-d'État actuel, Gabriel-Romanowitch Derjavine.
— Derjavine est mort ! dit Remsky avec douleur.
— Sa Seigneurie est décédée à sa terre, dans le gouvernement de Novogorode.
— C'est une perte irréparable ! s'écria Kemsky.
— Vous l'avez donc connu , prince ? dit Van Drake.
— Je suis Russe, et je ne connaîtrais pas Derjavine! répondit Remsky. Lequel de nous, continua-t-il en se tournant vers son neveu Grégoire, ne sait point ses poésies par cœur ?
— Veuillez m'exclure de ce nombre, répondit Grégoire avec un sourire de mépris, les vers de Derjavine pouvaient plaire il y a trente ou quarante ans, mais aujourd'hui c'est bien différent î
— Tu blasphèmes, mon neveu ; tu ne
sais donc pas que les poètes comme lui sont rares, non-seulement en Russie, mais dans le monde entier?
— C'est vrai , dit Platon , notre capitaine en premier...
— C'est donc là le sujet de la dispute ! dit Trépitzine dédaigneusement ; il s'agit bien de poésie ! . . . vous oubliez l'essentiel : il était conseiller-d'Ètat et grand'croix de Saint-Alexandre. La défunte impératrice lui avait fait présent de quelques centaines de paysans, et ce ne sont pas ses vers , je pense, qui lui ont valu cette gratification.
— \\ réunissait en lui la double qualité d'homme d'État et d'écrivain. On a récompensé la première et on Ta honoré pour la seconde.
— Quant à moi, dit Trépitzine, je ne fais pas grand cas de messieurs les auteurs. Voyez, par exemple, à notre chancellerie. . .
Remsky l'interrompit avec impatience.
« Si vous ne comprenez pas , monsieur ,