‹ La femme noireChapitre 14 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

mon âme; il me délivrerait de ces doutes et de ces incertitudes qui me causent tant de tourments. »

La comtesse s'aperçut de l'inquiétude et du malaise de Nadéje et la tira ellemême de cet état si pénible. Ne se sentant pas la force de se rendre à Pétersbourg avec sa pupille , elle se décida à la laisser partir seule, et lui annonça cette résolution. Nadéje ne lui répondit que par des larmes. Elle n'osait lui en témoigner sa joie, sans pouvoir cependant la dissimuler entièrement. Elle reçut les bénédictions de la protectrice de son enfance , et se mit en route, accompagnée de la femme de charge de la comtesse.

Pendant le voyage, elle ne voyait ni n'entendait rien ; elle ne remarqua pas même la limite qui sépare l'Esthonie de la Russie; elle ne faisait que compter les stations et les werstes. Le troisième jour elle entra dans la capitale et dCvScendit h l'hôlel de

Réval. Depuis l'âge de cinq ans , elle avait toujours vécu en Esthonie et hors des frontières de son pays natal. La grandeur, la magnificence, l'éclat et le bruit qui la frappèrent à son entrée dans Pétersbourg réblouirent, l'étourdirent; mais elle n'en fut ni étonnée, ni enchantée. Une seule pensée absorbait son âme ; elle se disait sans cesse : « Je m'approche de mon père. » S'étant reposée pendant quelques instants, et après avoir changé de vêtements à l'hôtel , elle monta avec sa compagne dans une voiture de louage et se dirigea, en toute hâte, vers le quartier de Wybourg. Il lui semblait qu'elle n'arriverait jamais. « Y sommes-nous bientôt ? est-ce encore bien loin? disait-elle à la vieille gouvernante.

— Bientôt, bientôt, mademoiselle, répondait celle-ci ; voici le pont de Troïtsk , le vieux Pétersbourg , le pont de Samson ; nous v voilà ! »

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Pëterebourg.

iOne douce impatience agitait également le cœur deKemsky. Il aurait voulu se rendre lui-même à Réval , mais il craignait de se croiser avec Nadéje. Il n'osait prier la comtesse de lui amener ou de lui envoyer sa fille , et il faisait des vœux pour qu'elle

en eût l'idée elle-même. Il écrivit à Nadéje une lettre dans laquelle se peignait toute son âme; mais cette réponse ne la trouva plus à Réval. Il fit préparer pour elle l'appartement qu'avait habité Bérilof, et suspendit au-dessus de la petite table à écrire le portrait de Nathalie , froissé par une balle française. La comtesse avait écrit à Kemsky pour le prévenir de l'arrivée de Nadéje; mais l'amour filial fut plus prompt que la poste.

Alimari était assis sur un banc dans le jardin , auprès de ses tombes chéries , et sous les rayons vivifiants du soleil. Kemsky, livré à une profonde rêverie, marchait ça et là dans la chambre. Tout-à-coup on entendit le bruit d'une voiture qui semblait s'approcher de La maison. Son cœur battit vivement. Le bruit cessa quand la voiture entra dans la cour qui n'était point pavée. Un instant après, la porte de la- chambre s'ouvre; une jeune femme., e^i,

chapeau, mais voilée, paraît sur le seuil ; elle s'arrête , elle lève son voile et regarde le prince. « Nathalie! » s*écria Remsky, en serrant sa fille dans ses bras.

Des années de souffrances, des pertes cruelles , de profondes blessures au cœur, tout fut oublié dans cet instant bienheureux, tout fut effacé par un seul regard ; et une prière fervente, sincère, la prière réunie d*un père et d'une fille au comble du bonheur, s'éleva vers le ciel comme un cantique d'actions de grâces.

Nadéje contemplait le prince avec amour et vénération. Voilà mon père , mon ami , le bienfaiteur, le protecteur de Wétline , se disait-elle, sans détourner ses regards de ce visage encore si beau, et que la joie semblait avoir rajeuni. Le prince la regardait à son tour avec un sentiment de bonheur et d'amour impossible à décrire. Il cherchait dans ses traits , dans ses yeux , dans sa taille , dans sa démarche, une ressem-

blance a^ec Nathalie, et il la trouvait à chaque instant plus frappante. Nadéje lui paraissait seulement d'un caractère plus vif et plus ardent que sa mère ; mais quand ses yeux se remplissaient de larmes, il leur trouvait toute l'expression du céleste regard de Nathalie.

Kemsky lui présenta son ami Alimari.

Il lui apprit qu'elle devait à lui seul la conservation de son père ; puis il la conduisit dans la chambre qu'on avait préparée pour elle; lui montra le portrait de sa mère, dont il ne s'était jamais séparé, et celui de Bérilof , qui, tout en agissant d'après une impulsion mystérieuse et dont il ne se rendait pas compte lui-même, avait recueilli l'orpheline, la fille de son frère.

Les exclamations et les témoignages d'une joie expansive firent bientôt place à la jouissance douce et calme du bonheur, à des jours tranquilles et riches de souvenirs et d'espérances. Le [)ère et la fille fu-

rent tout de suite habitués l'un à l'autre, comme s'ils avaient passé toute leur vie ensemble. Quand le prince songeait à dire , à communiquer ou à proposer quelque chose à sa fille, celle-ci y avait déjà pensé et l'avait prévenu. Le vieillard était enchanté de sa gaîté , de son esprit et de la droiture de son âme. « C'est Nathalie, disait-il, mais Nathalie du dix- neuvième siècle , siècle agité et prompt en toutes choses. Dans notre temps nous vivions plus tranquillement ; nous avions de la peine à suivre les heures, mais vous les devancez. C'est ainsi , ma chère Nadine, que tu m'as fait connaître le penchant de ton cœur, avant même que je ne t'aie vue.

— Comment cela? quel penchant?... ditelle un peu troublée.

— Je sais tout ; ne crains rien, réponditil en souriant , ton cœur trouvera un écho dans le mien ; tu seras heureuse ! »

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Wyschatine partageait la félicité de son ami, mais il ne le suivait pas dans les régions élhérées. Kemsky avait plus que jamais besoin d'un soutien et d'un protecteur, car tout entier aux doux senlimens de sa nouvelle existence, il ne s'inquiétait plus des choses terrestres, et avait tout oublié liois ses allections. Wyscliatine se

chargea de mettre de l'ordre dans ses affaires.

Il se rendit d'abord chez Aleutine Michailovna. Là on avait eu le temps de se remettre de la première frayeur causée par l'indiscrétion de Van Drake. « Cesaveux n'ont pas été faits devant témoins, disait Trépitzine, parconséquent ils ne peuvent avoir aucune valeur légale. Le témoignage d'une femme serve est également sans force. » Wyschatine arriva chez Aleutine dans un moment où elle était entourée de tous les siens 5 son mari , ses enfants ^ Trépitzine et Gorse se trouvaient auprès d'elle. Il fut reçu poliment mais froidement. A la nouvelle que le prince avait retrouvé sa fille , on ne lui répondit que par un sourire d'incrédulité et de pitié, et lorsqu'il rappela l'envoi de l'enfant à la maison des Enfants-Trouvés, on se contenta de lui lancer un de ces regards pleins de fierté qui n'appartiennent qu'à la vertu

offensée. Il ne tarda pas à voir qu'il faudrait employer des moyens violents, et laisser de côté des procédés dont la délicatesse ne serait pas appréciée.

«Vous, madame, dit-il à Aleutine, en qualité de femme , vous ignorez sans doute les différents degrés du crime et les punitions que la loi lui réserve. Mais vous, M. Van Drake, vous devez savoir que la substitution d'un acte entraîne l'exil en Sibérie ? »

Tous pâlirent. h

« Mais il y a prescription , » dit Trépitzine à demi-voix.

« Et pour vente et mise en gage de biens étrangers, pour fabrication de faux témoignages attestant la mort d'un homme, je crois me rappeler qu*il y a la même peine/ N'est-ce pas, M. Trépitzine?

— Votre Excellence a raison, dit Trépitzine d'une voix ticmblanle.

.■ — Vous êtes tous en mon pouvoir, remplit

Wyschatine avec calme et fermeté. Le prince Alexis Kemsky a peut-être des motifs pour vous ménager, mais moi je n'en ai point. Il est temps de mettre fin à vos scélératesses. Je vous accorde un délai de huit jours. Veuillez lui rendre tout ce que vous lui avez pris , ainsi que le prouvent ces papiers que le prince a reçus de M. Van Drake, et je vous donne ma parole d'honneur, par écrit si vous le voulez, qu'on vous laissera parfaitement tranquilles.

Mais la plus légère objection ou le moindre retard entraîneront un jugement criminel et le châtiment que vous méritez. »

41 Trépitzine ouvrit de grands yeux.

« Votre Excel

— Pas un mot de plus. Terminons à l'amiable , ou bien vous partirez pour la Sibérie ! » dit Wyschatine en sortant de l'appartement et en tirant violemment la porte après lui. Ils étaient tous stupéfaits.

« Que signifie cela ? dit Gorse.

— La Sibérie! l'exil! s'écria Kitty. Mais c'est afFreux. Voilà donc le résultat de vos menées , maman !

— Pour qui l'ai-je fait, sinon pour vous? répondit Aleutine avec l'expression du désespoir.

— C'est très bien, dit Grégoire, couvrir une famille de déshonneur , gâter notre carrière à tous! Cela mérite de la reconnaissance , vraiment î Et vous, Trépilzine, qu'en dites-vous?

— J'ai l'honneur de vous assurer, M. Grégoire, répondit Trépitzine, que dans tout cela on a observé les formes légales. Si M. Van Drake n'avait pas été si franc... »

Platon partit d'un éclat de rire. «Vous avez trouvé un coupable, je vous en félicite; c'est le bouc émissaire sur lequel tout le monde juge à propos de décharger sa conscience. Mais il ne s'agit plus de discuter, car les instants sonl précieux. H fnin tout restituer et en finir avec cette fâcheuse

histoire. Quami à moi, je n'ai besoin de rien. Je ne veux rien savoir, et je ne connais personne ; ceux qui ont friponne n'ont qu'à répondre de leurs actes, »

Il sortit. Grégoire le suivit.

Les autres membres de la famille se regardaient les uns les autres avec défiance et incertitude.

Gorse interrompit le silence en s'adressant à Van Drake.

«Dites- moi, je vous prie, M. Drake, quelle différence y a-t-il en Russie entre la Sibérie et le knout?

—Quelle horreur ! » dit Aleutine en quittant précipitamment l'appartement.^,/ ^,

Avant la fin de la semaine, Trépitzine se présenta chez Wyschatine avec un compte rendu exact et des billets de banque. Wyschatine le reçut à sa manière; il prit les papiers , l'argent , donna quittance , et ayant appelé un valet, il lui dit : « Qu'on conduise ce monsieur jusqu'à la porte (je

la maison , et qu'à Tavenir on ne le laisse plus entrer chez moi. »

D'où provenait l'indifférence de Platon pour la position critique de sa famille? Voyant les affaires embrouillées à ce point et sentant l'impossibilité de dépouiller son oncle, il eut recours à un moyen extrême , il se décida à épouser la fille d'un riche marchand , qu'on lui proposait depuis longtemps en mariage. Les parents de — cette jeune personne furent assez sots pour sacrifier le bonheur de leur enfant à l'orgueil de la voir épouser un noble. Ils la retirèrent donc de la pônsion, où elle avait appris tout ce qu'on enseigne pour de l'argent, et lui annoncèrent qu'elle allait être mariée. Platon vint; il fut grossier et impertinent avec ses futurs parents; mais ceux-ci prirent ces manières pour le suprême bon ton , et quand après le départ de Platon la pauvre Dounia dit en i>lenlant qu'elle ne pouvait se faire «i l'idée d'é- 11. 32

pouser cet homme , un soufflet , appliqué par la main de sa tendre mère , lui ferma la bouche. Le lendemain les fiançailles eurent lieu , et au bout d'une semaine ils étaient mariés. Quand Platon eut reçu trois cent mille roubles , argent comptant , et deux maisons dans la capitale, il signifia à son beau-père et à sa belle-mère la défense de se présenter jamais dans sa maison , et à sa femme celle de les voir et même d'en parler. Depuis ce jour, il n'y eut sortes d'humiliations et d'avanies que n'eut à subir cette malheureuse victime de la vanité de ses parents et de l'avidité de son mari.

Remsky se livra sans réserve à tout le bonheur de l'amour paternel, et se réjouit sincèrement de voir ses affaires arrangées par les soins de Wyschaline , puisqu'il avait acquis par là les moyens d'entourer sa fille chérie de toutes les jouissances que le monde envie. Un bel équipage, un nombreux domestique, une riche toilette; tous

ces brillants anneaux de la chaîne électrique qui fait tressaillir le cœur d'une femme , furent réunis pour rendre la vie douce à Nadéje. Les distractions et les plaisirs se succédaient pour elle sans interruption ; aussi, pensait-elle un peu plus rarement que jadis à l'ami de son cœur. Kemsky , par amour pour sa fille, dut se réconcilier avec le monde, ses plaisirs, ses caprices et ses préjugés. Wyschatine le présenta dans les maisons qui pouvaient offrir le plus d'agrément à Nadéje. Parmi ses nouvelles connaissances, celle qui lui convenait le plus était madame de Wassilkof , le principal adversaire de la comtesse dans le procès qui lui avait été intenté. jNadéje profita de cette circonstance pour chercher à réconcilier sa bienfaitrice avec les parents de son mari, et y réussit mieux .qu'aucun autre médiateur n'aurait pu le faire, car la brouille avait été occasionnée de part et d'autre, plutôt par l'orgueil et

Fentêtement , qui ne permettaient pas de laisser passer la fortune en des mains étrangères, que par une cupidité coupable^ Nadéje se lia avec Marie Pétrovna, lui fit faire la connaissance personnelle de la partie adverse, qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'avait jamais vue ; l'assura que la comtesse désirait seulement conserver la portion de ses biens qui lui revenait légitimement, et qu'elle était prête à restituer le reste, sans restriction, aux parents de son mari. Marie Pétrovna , qui avait pris Nadéje en affection , se laissa persuader par ses arguments, et décida les autres adversaires de la comtesse à faire la paix et à renoncer à leurs prétentions. Nadéje, enchantée d'avoir pu donner cette preuve de reconnaissance à sa bienfaitrice, s'attacha à Marie Pétrovna , femme vertueuse , spirituelle et bien élevée; elle allait la voir journellement, se montrait dans le monde avec elle, et lui tenait conipafînic (juand

elle était seule. Keiiisky voyait cette liaison avec plaisir et trouvait une satisfaction sincère dans toutes les actions, les idées et les sentiments de sa fille ; car il y découvrait toujours la pureté de son âme, la droiture de son esprit et la bonté de son cœur !

Mais cette félicité si pure ne tarda point à être troublée. Le prince ne put éviter de rencontrer dans le monde ses parents, dont la méchanceté, semblable au serpent du Laocoon , l'enlaçait de ses replis , lui et les siens. Une entrevue cruelle eut lieu dans une réunion nombreuse à une campagne où Remsky s'était rendu avec sa fille 5 accompagnée de Wyschatine et de Marie Pétrovna. Le temps devint tout-àcoup froid et désagréable ; les jeunes gens se mirent à danser, et les personnes âgées s'établirent à des tables de jeu. Kemsky causait avec Wyschatine et quelques autres amis dans une pièce écartée, lorsque en-

tendant les sons du piano, il voulut passer au salon pour voir danser Nadéje. Il profita de la première pause dans la conversation pour satisfaire son désir; il entra, chercha sa fille , qui sautait gaîment dans un quadrille, et suivit du cœur et des yeux tous ses mouvements. La contredanse finie, elle s*assit, et se tournant vers une dame qui se trouvait derrière elle , elle se mit à lui parler en riant. Kemsky la regarda et fut sur le point de se trouver mal. C'était Aleutine Michaïlovna \ Depuis longtemps elle cherchait l'occasion de voir Nadéje , et rayant trouvée par hasard dans cette maison, elle sut entamer une conversation avec elle et lui inspirer de Tintérêt sans se faire connaître. Nadéje fut enchantée de son bon ton , de son esprit, de ses manières engageantes ; elle tomba dans le piège qui lui était tendu comme l'oiseau dans la gueule du boa. Le prince, voulant éviter un éclat, alla trouvai Marie Vo-

irovna ^i la supplia d'emmener Nadéje; mais c'était impossible ; il fallait rester encore quelque temps. Kemsky, en proie aux émotions les plus cruelles, se plaça derrière une porte vitrée et observa ce qui se passait dans la salle de bal. Aleutine racontait à Nadéje quelque chose d'amusant et d'intéressant, car la jeune princesse lui prêtait une oreille attentive et riait de tout son cœur. Kitty, assise à l'autre bout du salon, ne cessait pas de lorgner Nadéje , et sa figure exprimait l'envie et la méchanceté. A coté d'elle se trouvait la femme de Platon, livrée à une profonde rêverie; Platon, au contraire, se tenait derrière la chaise de sa sœur, regardait Nadéje et se baissait de temps en temps pour parler à l'oreille de Kitty, que ses remarques malignes semblaient iK'aucoup égayer. Pendant ces quelques instants , Nadéje fut comme une victime qu'une infernale magie aurait exposée sans défense aux traits

empoisonnés de ses ennemis les plus acharnés. Aussi, dès que les convenances Je permirent, Marie Pétrovna s'approcha-t-elle de la jeune fille, et lui dit que son père désirait se retirer. Kemsky vit Aleutine l'engager à rester encore quelques minutes, et iNadéje s'excuser de ne le pouvoir ; enfin, Aleutine ne pouvant la retenir, reçut ses adieux et l'embrassa.

Ce baiser, que l'innocence , la vertu , la simplicité échangeait avec le vice, l'envie et la méchanceté, fut un coup de poignard pour Kemsky.

Nadéje sortit aussitôt de la salle, et prenant le bras de son père : « Que cette dame est aimable, et combien je suis fâchée de ne point savoir son nom !

— Tu le connaîtras,» dit Kemsky, d'un ton de voix qui la fit tressaillir.

Elle regarda son père; il était pale et troublé; elle le crut malade et devint pressée de regagner l'holel. Mais il lai lui al-

tendre dans la chambre voisine madame de Wassilkof, qui causait encore avec la maîtresse de la maison. Remsky brûlait d'impatience de fuir ces lieux, comme pour se dérober à la poursuite d'un ennemi . Nadéje gardait le silence et regardait timidement son père , lorsque la voix forte de Platon Elimof se fit entendre derrière eux : « INe soyez pas surpris, disait-il, que nous ayant aperçus il s'empresse de quitter ces lieux. Figurez-vous qu'il a eu l'audace d'amener ici sa fille naturelle , et vous demandez encore par quel motif nous nous sommes brouillés avec lui ? Voilà les vertus du siècle de Voltaire ! >»

La patience de Kemsky était à bout ; il se tournait pour répondre à ces impertinences, quand heureusement il aperçut devant lui Wyschatineavec sa sœur. «Mon ami , dit-il , encore tout ému d'indignation : vous méconnaissez , vous savez avec qui je suis venu ici , et ce qui me fait fuir;

je vous abandonne le soin de me justifier auprès des maîtres de la maison; » et sans rien ajouter, il s'empressa de sortir avec Nadéje et Marie Pétrovna , monta en voiture et donna Tordre d*aller aussi vite que possible. Chemin faisant il apprit à Nadéje que la personne auprès de qui elle s'était trouvée assise, était celle qui l'avait rendue orpheline, et qui avait causé tous les malheurs arrivés à ses parents. Nadéje apprit alors tout ce que la méchanceté de quelques membres de sa famille avait fait souffrir à son père, et frémit à la pensée que ses joues portaient encore l'empreinte des baisers de cette même femme qu'elle pouvait accuser de la mort de sa mère.

La nuit était orageuse ; un vent très violent chassait la pluie et la grêle contre les glaces de la voiture. Le prince conduisit Marie Pétrovna chez elle, et sedirigea vers le quartier de Wybourg ; mais le pont de Voskrésenskoy avait été enlevé pour la

nuit, et il fallut se résigner à attendre en voiture que le jour fût venu. Nadéje, accablée de fatigue et toute bouleversée par les incidents qui avaient marqué cette soirée , gardait le silence. Elle s'enfonça dans le coin de la voiture et s'endormit. Remsky eut de la peine à se remettre de son trouble. Il lui semblait voir, dans le brouillard qui l'environnait, des apparitions effrayantes, qui ne s'évanouirent qu'à la première lueur de l'aurore. La figure angélique de Nathalie, dont le sourire consolant le reposait de ses visions, vint enfin s'offrir à ses yeux appesantis. « Tout est prêt, » s'écria le sous-officier chargé de la garde du pont. La voiture roula sur le plancher mobile, et ce mouvement fit évanouir

les illusions.

Après le départ de Kemsky, Wyschatine indigné et irrité au plus haut degré, se mit à la recherche de Platon Elimof ; mais ce jeune homme , dont la poil rouerie éga-

lait l'impertinence , avait jugé convenable de gagner le large. Wyschatine ne retrouva dans le salon ni Platon ni sa famille ; ils avaient quitté la maison par un escalier dérobé. Wyschatine expliqua à haute voix au maître de la maison le motif du départ de Kemsky et de la fuite précipitée de Platon; il leur raconta brièvement l'histoire de son ami , et pria tous les assistants de répandre la vérité afin de justifier la vertu et de démasquer le vice. Tout le monde écouta avec cette attention curieuse qu'excitent ordinairement les histoires scandaleuses; mais l'effet que produisit son chaleureux discours ne répondit ni à son désir, ni à son attente. La moitié des auditeurs ne le comprit point; les autres trouvèrent le récit de Platon Elimof plus vraisemblable et plus intéressant , et le lendemain celte scène si désagréable pour Kemsky courut la ville en mille versions différentes , avec force vai'ianles, omissions ou exagéialions.

Wyschatine, poussé a bout, avait oublié, dans cette circonstance, sa prudence ordinaire. Avec Tintention de le protéger et de le défendre , il avait nui à son ami au lieu de le [servir. Ce scandale ne satisfît point encore Platon qui redoubla d'audace et d'effronterie ; il rechercha les occasions de rencontrer Remsky et sa fille , pour faire subir à celle-ci l'arrogance de son regard, et se moquer de son oncle en face. II s'attachait à tous leurs pas, et pour mieux les tourmenter par son odieuse présence, il imagina de se loger près de leur habitation. Wischatine ne l'eût pas plutôt appris, qu'il jura de donner une leçon sévère à ce mauvais sujet, dût-il compromettre sa propre vie.

Kcmsky était retombé dans une position pénible. Sa fille, tant qu'elle avait été orpheline, avait vécu heureuse et tranquille, et voilà qu'en retrouvant son père elle était devenue l'objet des calomnies les

plus acharnées ; puis, son ami Wyschaline était exposé, à cause de lui, à des désagréments continuels. Quant à Wétline , Kemsky se félicitait de son absence ; car s'il avait été à Pétersbourg, il n'aurait certainement pas souffert l'impertinence de Platon , et le sang aurait peut-être coulé. Alimari , témoin des craintes et des souffrances de son ami , cherchait en vain à 1,'encourager et à le réconcilier avec sa destinée. Il finit par lui conseiller de s'éloigner de Pétersbourg pour n'y revenir que lorsque sa fille serait mariée. Cette idée convint égalementau prince, à Wyschatine et à Nadéje , qui souffrait des chagrins de son père encore plus que lui-même. Kemsky résolut d'exécuter le projet qu'il avait formé depuis bien longtemps de visiter s^i propriété de Sind)irsk et d'y passer l'été. 11 partit, laissant à Wyschatine une lettre pour Wétline qui était attendu d'un uïonient à l'autre, il lui annonvait son départ,

l'engageait à prendre un congé et à venir le rejoindre; illui disait qu'il l'attendrait pendant quelque temps à Moscou. Ce qui coûta le plus à Kemsky , ce fut de se séparer d'Alimari. « Vous reverrai-je ici-bas? disait-il au vieillard , en le serrant contre son cœur.

— Dieu seul le sait , répondit Ali mari ; ce serait un bonheur pour moi ; mais si la Providence en décide autrement, consolez-vous en pensant que , lorsque vous pleurerez ma perte, je serai auprès d'Antigone et de mes enfants. Là , nous nous reverrons , je n'en doute pas. »

Moscou.

Nadéje quittait Pëtersbourg avec satisfaction ; elle regrettait seulement que le moment de revoir la comtesse Lezguinol fût remis à une époque indéterminée , et que l'absence de Wétline dût encore se

prolonger ; mais tous ces regrets se tain. 35

saient devant une seule pensée , le bonheur de son père.

Huit jours après la scène fâcheuse qu'ils avaient eue avec Elimof, ils étaient à Moscou. Nadéje y trouva plus d'aliment pour son cœur et pour son imagination que sur les bords de la Neva. Son arrivée à Pétersbourg avait eu lieu d'une manière si imprévue , et au milieu d'émotions si fortes, qu'elle n'avait pu admirer comme elle l'aurait voulu la capitale du Nord, et mettre à profit le séjour qu'elle y avait fait. A Moscou , c'était bien différent ; elle y était venue contente, tranquille, heureuse. Voir Moscou était un désir qu'elle nourrissait depuis longtemps. Quoique élevée en pays étranger, dans son ardent amour pour sa patrie , elle ne connaissait rien de plus beau, de plus sacré que la sainte Russie , et elle ne comprenait pas non plus qu'on pût parler avec indifférence du Kréml . des églises d'Ouspensk et de l'Archange

et du monastère de Novodévitchy. La belle saison favorisait ses poétiques excursions, et ses paisibles jouissances n'étaient point interrompues par les bals, les soirées et les spectacles. C'était avec Marie Pétrovna, qui habitait ordinairement l'ancienne capitale des tzars, qu'elle parcourait Moscou et ses environs , et elle visitait toutes les curiosités. Remsky se félicitait de la voir se livrer à ces distractions, tout en regrettant de ne pouvoir les partager , obligé qu'il était de passer son temps dans les divers tribunaux de Moscou où l'appelait l'intérêt de ses affaires. Nadéje, la pieuse jeune fille, commençait toutes ses journées par entendre une messe dans un des monastères de la ville ou hors des murs. Le service divin auquel elle assista pour la première foi^ de sa vie , dans un couvent de femmes , lui remplit Tàme de la plus douce émotion.

Pendant la messe au monastère de Wosnésensk, dans le Krémle , elle se crut traiis-

portée dans un autre monde , dans un inonde meilleur. Le chant des religieuses lui inspira de saintes pensées; les figures sévères et calmes de ces femmes âgées, leurs longs voiles , leur marche lente , le cierge qu'elles tiennent à la main , leur fervente prière au pied des autels , tout cela transporta Nadéje et fit renaître dans sa mémoire le souvenir des temps passés. Elle crut voir parmi ces saintes femmes la tzarévna Sophie, sœur de Pierre, la tzarine Eudoxie, sa mère, ou bien quelque autre princesse russe, qui, après avoir goûté les grandeurs de ce monde, était venue chercher dans la solitude le repos et des consolations. Elle se garda bien d'ouvrir des relations avec les religieuses , de peur de perdre ses illusions ; elle évita les occasions de parler avec elles des objets de la vie ordinaire, et né visita dans leur cellule que le petit nombre d'entre elles qui lui inspirèrent une estime et une amitié

5ir

loule particulière. Mais ce fut surtout dans un monastère situé à une quarantaine de werstes de Moscou que son esprit , son imagination et son cœur furent séduits.

Au milieu d'une épaisse foret s'élève un édifice antique, consacré à la retraite et à !a prière ; d'un coté s'étend , à [)lusieurs werstes, une vue ravissante; au bas de la montagne coule une rivière calme et limpide. L'église du monastère, construction du moyen-âge , d'un aspect sombre et sévère, est à peine .éclairée par quelques lampes. Les cellules des religieuses sont bâties dans les murailles qui seivaient jadis d'enceinte au monastère, et qui s'écroulent aujourd'hui dans beaucoup d'endroits. L'abbesse , vieille dame aussi respectable que distinguée, reçut la jeune princesse et sa compagne avec une polTtesse pleine d'aménité; et quand l'église retentit des chants doux et harmonieux (jui poilaienl au Très Haut la piière et les louanges (\r ces feiu-

mes dont la vie sainte s'écoulait dans la solitude du désert, Nadéje ne put retenir ses larmes. Son attendrissement n'échappa point aux religieuses. L'une d'elles, debout près du chœur, la regardait avec un intérêt tout particulier, et se réjouissait de voir ce pieux attendrissement dans une jeune personne du monde. Nadéje, ayant remarqué la bienveillance dont elle était l'objet, la regarda, à son tour, avec attention. La religieuse n'était plus très jeune , mais c'était encore une belle femme ; une solide et sincère dévotion se peignait sur ses traits, et son regard mélancolique trahissait une longue série de souffrances.

Lne tournure distinguée, une main délicate, ses gestes et ses mouvements, tout révélait en elle la femme du monde , la femme bien élevée. Quand la messe fut finie, la religieuse, en sortant de l'église avec ses sœurs , jeta encore à la princesse un regard bienveillant. L'abbesse invita

les étrangères à passer dans sa cellule, où les attendait le frugal repas offert par la plus simple et la plus douce hospitalité. Après avoir répondu à quelques questions sur ce qui se passait dans le monde, et satisfait ainsi une curiosité bien pardonnable, même dans le cloître, elles interrogèrent à leur tour sur quelques particularités du monastère. L'abbesse leur dépeignit en détail ce que son séjour offrait de remarquable, raconta sa propre existence dans le monde et au monastère , parla des qualités et des devoirs des religieuses et des novices. Elle en loua quelques-unes et se plaignit de quelques autres. Nadéje désira savoir le nom de celle qui l'avait frappée par sa beauté et son air respectable. «C'est à mon plus grand regret qu'elle ne fait pas partie des religieuses, répondit l'abbesse; elle est étrangère. Arrivée à Moscou pour affaires , habituée» à un<* vie calme <( h anquille, elle n'a pu s'accoutumer au stjuur

bruyant de la ville, et elle est venue vivre avec nous. Voilà quinze jours qu'elle est ici, et mon attachement pour elle ne fait que s'accroître. Elle est pieuse , modeste, spirituelle , et me paraît douée de toutes les vertus. On l'appelle Hélène : c'est tout ce que je sais d'elle. Déjà, plus d'une fois, j'ai voulu lui demander qui elle est et d'où elle vient, mais je n'en ai jamais eu le courage , car elle m'inspire tant de respect , que je ne puis la traiter comme les autres. Tout dans ses manières ferait croire qu'elle a connu une existence brillante, et que des pertes cruelles et de grands chagrins l'ont obligée à quitter le monde. Il me semble, toutefois, qu'elle n'a point perdu l'espérance de voir venir des jours meilleurs. »

Après le dîner, l'abbesse conduisit ses hôtes dans quelques cellules. Les religieuses s'entretinrent avec Nadéje et sa compagne; mais toutes les pensées de la

jeune princesse s'élançaient malgré elle vers la sœur Hélène. « Voilà sa cellule, dit à demi voix Tabbesse , en passant devant sa porte , mais je n*ose la déranger. » Au même instant la sœur Hélène, qui avait entendu la voix de la supérieure , parut et les invita à entrer. Ce ne fut pas sans éprouver un frémissement involontaire que Nadéje franchit le seuil de cette modeste retraite habitée par la vertu et la piété. Les paroles de bienveillance que lui adressa Hélène pénétrèrent jusqu'au fond de son cœur, tant sa voix était douce et expressive. « Je ne m'attendais pas à une aussi agréable visite dans ma solitude, dit-elle. — Ah ! si vous saviez comme cette solitude me plaît, répondit Nadéje avec vivacité. Ma jeunesse s'est passée en pays étranger, parmi des personnes aussi bonnes que respectables, il est vrai, mais ce* n'étaient point des Russes. Ma patrie, hi foi des Russes, Moscou, le Volga, furent dr

tous temps l'objet de mes plus chères pensées, je dirai même de ma vénération.

Maintenant j*ai le bonheur de jouir de tous ces biens. J'ai appris à connaître les personnes auxquelles j'aurais voulu être attachée par les liens du sang, fussé-je anglaise ou italienne , et elles sont devenues pour moi une douce parente. » A ces mots elle se jeta dans les bras d*Hélène et lui baisa la main avec une tendresse toute filiale.

«Dans le pays où j'ai été élevée, ajoutât-elle, cette manière de penser serait appelée préjugés , superstition ; mais je sens que cela doit être ainsi.

— Oui , cela doit être ainsi , dit Hélène de sa voix enchanteresse ; conservez ces préjugés et cette superstition ; gardez-vous de vous attacher à ce qu'on appelle dans le monde le positif; qu'y a-t-il de plus sacré pour nous que notre religion, notre patrie, l'amour que nous inspirent notre père et notre mère ?

— Notre mèreî s'écria Nadéje;je n'ai point de mère ; je ne l'ai jamais vue. Que dis-je?jela connais, je porte son image sur mon cœur; je cherche partout celle que je voudrais avoir pour mère , celle à laquelle elle ressemblait par son âme.

— Et vous ne la trouvez pas? dit Hélène.

— Je l'avais cherchée en vain jusqu'à ce jour, » s'écria ÎN'adéje en se rapprochant de la religieuse et en lui baisant de nouveau les mains avec transport. La sœur Hélène la pressa avec tendresse sur son sein. « Chère et aimable enfant! dit-elle en imprimant ses lèvres sur les joues brûlantes d'exaltation et baignées de larmes de la jeune fille; puisse le ciel accomplir tous tes désirs et te rendre parfaitement heureuse! » L'abbesse et la compagne de la princesse, également attendries de celte scène touchante, restèrent quel<|ue temps auprès d'Hc'lèntv Marir IN'trovna rappela

enfin à Nadéje qu'il était temps de s'arracher au charme de cette conversation et de retourner en ville, où son père s'inquiétait peut-être de son absence prolongée.

«Ah ! c'est vrai , dit Nadéje effrayée, il ne sait point où je suis. Dieu me garde de lui causer la moindre peine! »

Le regard d'Hélène exprimait une affection sincère. « Qu'il est heureux le père d'une telle fille î » dit-elle avec effusion. Nadéje la quitta en lui promettant de la venir voir aussi souvent qu'elle le pourrait, et reprit le chemin de la ville.

Pendant la route , quand elle ne parlait pas de la sœur Hélène elle y pensait, puis elle s'écriait de temps en temps : « Et cette belle et intéressante femme serait vouée à une réclusion éternelle ! et le monde ignorerait le trésor qu'il a perdu ! » Sa compagne lui fit observer (ju'Hélène ne portait point le voile et qu'elle n'avait sans doute point encore prononcé de vœux.

Arrivée à la maison, Nadéje apprit avec joie que son père n'était pas encore rentré etqu*il n'avait parconséquent pas pu s'inquiéter de son absence prolongée. Quand il rentra le soir, sa fille l'accueillit avec sa tendresse accoutumée. 11 s'assit avec elle auprès de la fenêtre, et s'intéressa au récit que lui fit iNadéje de sa visite à la sœur Hélène. «Ah ! quelle femme ! s'écria-t-elle avec transport ; c'est tout-à-fait ainsi que je me représente ma mère. » Le prince embrassa sa fille, fixa ses regards sur la fenêtre et devint pensif. Dans ses yeux se peignait quelque chose de mélancolique, d'effrayant même. Nadéje, épouvantée, le regardait attentivement sans oser lui demander le motif de sa subite rêverie. Il se leva silencieux , sortit de l'appartement, passa de l'antichambre à l'escalier, gagna la rue... La jeune fille le suivit en tremblant jusque sous la porte cochère.

Qu'était-il arrivé au prince * Au moment

où Nadéje, avec riniprëvoyance de la jeunesse 5 venait de toucher la corde la plus sensible de son cœur, il avait par hasard jeté les yeux sur la rue , et un objet bien connu, mais qu'il n'avait pas vu depuis longtemps , avait éveillé dans sa mémoire mille souvenirs. Il redoubla d'attention et s'aperçut qu'il se trouvait non -seulement dans l'ancienne habitation de ses parents, mais qu'il était assis précisément à la fenêtre qu'il avait ouverte jadis, par un mouvement de curiosité enfantine , à l'époque de la peste, et qu'en face était cette maison à balcon d'où la Femme noire s'était précipitée sur un cadavre. Il se leva sans trop savoir ce qu'il faisait , descendit dans la rue et s'approcha de la maison. Il reconnut facilement le balcon , bien qu'il n'eût plus de balustrade et qu'il fût beaucoup moins haut qu'il ne l'avait jugé dans son enfance, et telle était la puissance des souvenirs attachés à ces lieux , qu'il semblait

absorbé dans une muette contemplation , quand tout-à-coup une porte s'ouvrit sur ce balcon même , pour laisser passer une femme vêtue de noir, qui , ayant jeté un regard sur Kemsky, s'élança vers lui en poussant un grand cri. 11 la saisit dans ses bras.

C'était Nathalie !

Pélersbourg» octobre 1799.

Pendant quelques semaines on ne reçut à Pétersbourg aucunes nouvelles de l'armée russe. Après avoir quitté l'Italie, elle traversa les Alpes et eut à soutenir une lutte opiniâtre contre les hommes et contre les éléments. On publia à cette époque

une liste des officiers blessés ou tués dans H. 34

les diverses rencontres qui avaient marqué cette campagne mémorable. Parmi les derniers, se trouvait le nom du prince Kemsky. Van Drake ayant lu cette liste dans les gazettes, fit mettre un crêpe à son chapeau, à la poignée de son épée et à son bras gauche , et se présenta ainsi devant Aleutine Michaïlovna pour recevoir ses instructions.

a Que signifie ce deuil? dit-elle avec une surprise mêlée de joie.

— Au grand regret de tout le monde, dit Van Drake, à la fleur de son âge , le brave défenseur de la patrie... » Il en était là quand son éloquence le trahit. « Oui , de la patrie, reprit-il en balbutiant.

— Achevez , s*écria Aleutine , est-ce de mon frère qu'il s'agit?

— Vous l'avez deviné : c'est le sort de la guerre...

— Il est tué !

— Précisément, ajouta-t-il d'une voix éteinte.

— Le voilà parfaitement heureux, dit Aleutine, en baissant les yeux et en s'efforçant de verser quelques larmes ; ses vœux sont accomplis, il est tombé sur le champ d'honneur; que la terre lui soit légère!

— Je me rends auprès de la princesse , dit Van Drake, pour informer son excellence de la perte que la patrie vient de

faire. . .

— Y penses-tu? s'écria Aleutine , tu la

ferais mourir, l'infortunée; ce n'est pas le moment de lui causer une pareilleémotion; laisse-moi le soin de lui apprendre cette triste nouvelle. Il faut le faire avec ménagement; il faut l'y préparer, sans quoi Dieu sait ce que les méchantes langues diraient encore. » Van Drake fut obligé de quitter son crêpe et d'abandonner à sa femme le soin dont il voulait se charger. Aleutine ne négligea rien pour que le coup

fut frappé avec toute la force et toute la cruauté possibles. Elle fit savoir à la princesse, privée de nouvelles depuis quelques semaines , qu'une personne de sa connaissance en avait reçu de son fils qui lui disait que le prince Alexis se portait bien 5 qu'il avait été proposé pour la croix de Malte , et qu'on supposait qu'il n'écrirait pas de quelque temps, parcequ'il avait été détaché de son corps pour une mission.

Ces nouvelles furent envoyées le soir à la princesse, et le lendemain matin Aleuline lui adressa un petit billet par lequel elle lui demandait la permission d'aller la voir pour lui communiquer une affaire importante. Nathalie , ravie de ce qu'elle avait appris la veille, s'était abandonnée, pendant la nuit, à un doux sommeil que d'heureux songes avaient embelli , et elle s'était levée l'âme sereine et tout épanouie par des idées d'amour et d'espérance. Le billet d'Aleutine la trouva dans cette

disposition , et s*imaginant qu'elle avait à lui annoncer encore quelque bonne nouvelle, et que son mari allait peut-être arriver bientôt, elle s'habilla à la hâte, pour se rendre elle-même chez Aleutine. En entrant au salon , elle prit au hasard un des journaux ouverts sur la table, et l'ayant parcouru, elle jeta un cri et tomba évanouie.

Le calcul d'Aleutine avait été parfaitement juste. Nathalie fut cruellement éprouvée par cette brusque transition de la joie à la douleur , de l'espérance au désespoir ; mais son ennemie avait oublié que dans la vie d'une femme il y a des époques où la Providence la protège d'une manière miraculeuse contre tous les coups du sort. Le moment de devenir mère était arrivé pour la princesse, et l'horrible nouvelle ne /it que l'accélérer de quelques heures. Elle était sans connaissance (juand on la transporta dans la chambre à coucher «l'Aku-

tine ; et ce ne fut que le cri de son enfant qui la lit revenir à elle. « Qu'est-ce que cela? dit-elle, où suis-je? et que s'est-il donc passé ?

— Vous êtes chez vous , lui dit une femme inconnue , et voilà votre enfant , votre fille !

— Ma fille ! sa fille ! s'écria-t-elle , donnez-la moi. » Elle attacha sur l'enfant un regard où se peignaient en même temps l'amour, la douleur, une foi vive et un violent désespoir, a Voici le prêtre, dit la garde-malade; quel nom voulez-vous qu'il donne à votre fille en l'ondoyant ?

— Qu'on l'appelle Nadéje ! dit Nathalie, d'une voix faible. » Une fièvre brûlante se déclara, elle resta pendant neuf jours sans connaissance, en proie à un délire continuel; elle appelait son père, son mari , sa fille. . . Le dixième jour la raison reprit son empire. « Où est ma fille? furent ses premières paroles.

— Tranquillisez-vous, lui répondit d'un air triste le médecin assis près de son chevet ; elle dort.

— Vous m'abusez ! que ne me la faitesvous voir , si elle dort ?

— Ne vous tourmentez pas, dit Aleutine; que la volonté de Dieu se fasse!

— Elle est morte ! s'écria Nathalie en se soulevant dans son lit.

— Hélas ! vous l'avez dit , madame , répondit le médecin ; mais, au nom du ciel, calmez-vous! »

Nathalie, sentant toute l'horreur de son isolement , fut saisie d'un accès de désespoir, qui ne ne tarda pas à se changer en un sombre accablement. Elle ne se plaignait pas , ne pleurait pas , ne proférait aucune parole. Ses forces revinrent cependant , et à tel point , que le cinquième jour, s'apercevant qu'on avait cessé de la veiljeravec la vigilance accoutumée, vWr se leva pendant la nuit, s'habilla tant bien

que mal, s'enveloppa d'une pelisse, suspendit à son cou le portrait du prince, prit un portefeuille renfermant quelques valeurs et sortit furtivement de la maison. Elle marcha avec une extraordinaire résolution jusqu'à une des barrières de la ville, où, voyant un factionnaire ets'imaginant q^u'on allait l'arrêter et la ramener à sa demeure , elle revint sur ses pas ; mais au lieu de rentrer chez elle, elle parcourut la rue de la Fonderie, et se trouva bientôt sur les bords de la Neva. La nuit était sombre et orageuse, la rivière agitée ; un vent violent s'était élevé. «Faut-il vous conduire quelque part, madame? lui demanda un batelier.

— Sur la route de Schlusselbourg , à la manufacture de porcelaine, dit Nathalie en regardant autour d'elle; voici un rouble pour toi.

— Voulez-vous vous placer? » répondit le marinier. Au même instant , comme si

elle avait été poursuivie, elle se jeta précipitamment dans la nacelle sans s'apercevoir qu'elle avait perdu son mouchoir sur le pont.

Quelle était son intention ? Qu'est-ce qui l'avait portée à fuir , et où voulait-elle aller ?

A la première nouvelle des malheurs qui étaient venus l'accabler, elle avait résolu de se détruire, soit en se laissant mourir de faim , soit en se jetant à l'eau , afin de ne plus vivre seule au monde. Elle se leva une nuit avec ce projet, et voulut se préparer à la mort par la prière; mais l'idée du crime qu'elle allait commettre ne lui permit pas de prier. Ses larmes cessèrent de couler, et le consolant espoir qu'elle retrouverait dans l'autre monde les plus chères affections de son cœur, l'abandonna.

Elle se dit : « Ils sont au séjour céleste : lui (jui était si généreux, si noble, si vcitueux, et mon innocent (allant; n moi,

suicide, je serai séparée d'eux pourTéternité! )) Elle adressa un regard interrogateur aux saintes images éclairées par la faible lueur d'une lampe, et une petite figure en émail qu'une tante religieuse lui avait donnée , fixa dans ce moment toute son attention. Les dernières paroles de son père qui , dans ses derniers instants , avait voué un souvenir à sa sœur, lui revinrent à la mémoire, et elle résolut de se retirer auprès de sa tante , et de fuir en secret afin que personne ne sachant où elle était cachée, on pût la croire morte. Elle exécuta son projet sur-le-champ. Son corps et son âme étaient dant un état de surexcitation extraordinaire; elle savait à peine ce qu'elle faisait , mais elle marchait avec fermeté vers le but qu'elle voulait atteindre. Par des routes inconnues, au milieude mille dangers et de mille privations, elle parvint au terme de son pèlerinage. Le monastère dans lequel sa tante s'était réfu-

giée se trouvait loin de la grande route et de toute habitation , au milieu d'épaisses forêts et de défilés impraticables, sur les frontières du gouvernement de Koursk.

Ce ne fut que trois semaines après sa sortie de la maison d'Aleutine, qu'elle vit briller derrière une sapinière la coupole dorée de réglisedu couvent. Elle doubla le pas et se trouva bientôt dans la cellule de la sœur Catherine. Elle se jeta à ses pieds et s'écria : « Chère tante, recevez-moi sous votre protection ; sauvez-moi du désespoir et du suicide ! »

Catherine accueillit l'infortunée Nathalie avec bonté, et lui prodigua ses soins et ses consolations. Une sympathie sincère, une conversation douce et calme , de fréquentes prières faites en commun , rendirent à Nathalie la vie et la raison. Elle (it à sa tante le récit de son bonheur passeet des pertes cruellesqu'eHe avait essuyées, et la supplia de lui permettre de prendre

le voile. Catherine l'écouta avec intérêt , mais lui répondit : « Il n'est point temps encore, ma fille! Des vœux dictés par le désespoir et les passions orageuses du monde ne sauraient être agréables à Dieu.» Nathalie se soumit à la volonté de sa tante et vécut auprès d'elle en remplissant tous les devoirs imposés par la règle du couvent , en attendant son consentement à la prise de voile. Quand l'agitation du désespoir se fut apaisée dans son cœur, il n'y resta qu'un souvenir doux et consolant des années q^i l'avaient précédée, et un profond sentiment de reconnaissance envers Dieu. Ne lai avait-il pas accordé dans sa vie quelques jours , quelques semaines, quelques mois de bonheur, dont le reflet éclairait les sombres heures qu'elle avait encore à compter sur la terre?. . . Trois années s'écoulèrent ainsi. Elle réitéra sa demande et il lui fut encore une fois réj)ondu : a C'est trop tut , ma lillc. » Quel-

ques années suivirent, au hout desquelles la même sollicitation reçut la même réponse.

— Quand sera-t-il donc temps ? » demanda-t-elle un jour.

Catherine la regarda avec un sourire mélancolique.

«Je l'ignore, répondit-elle; mais tant que ton cœur demeurera attaché, je ne dis pas aux biens de ce monde , mais seulement au souvenir de ces biens , tu ne peux prononcer des vœux éternels. Dieu veut un cœur pur, un cœur qui ne brûle que pour lui , et ton cœur bondit encore à la pensée de ton ami , il s'abreuve du souvenir de les jours passés au sein de l'amour et du bonheur 5 comment pourrait-il appartenir exclusivement à Dieu? Je ne blâme ni tes sentiments ni ta mémoire ; pense à tes amis 5 vis de leur souvenir, nourris l'espérance de les revoir dans l'autre monde, mais ne te fais pas religieuse.

— Et vous , ma tante , auriez-vous oublié le monde, vos amis, les biens dont la Providence vous a comblée dans votre vie, les auriez-vous oubliés en vous consacrant au service de Dieu? Non, je ne puis le croire; votre cœur s'émeut encore pour votre prochain, il n'a pas brisé tous les liens qui l'attachaient au monde.

— Oui , mon amie , répondit Catherine en poussant un profond soupir , mon cœur est encore attaché au monde , et c'est précisément pour ce motif et instruite par ma propre expérience , que je te conseille de ne point te hâter. Les années se sont accumulées sur mon faible corps , mes cheveux ont blanchi , mes yeux ont perdu leur éclat, mon cœur n'a plus la vivacité ni l'ardeur qu'il avait, et cependant il est encore des souvenirs qui l'agitent, qui troublent mon âme , me transportent dans un temps passé sans retour, et viennent interrompre mes méditations et mes occu-

palions religieuses. Je puis te le dire, à toi, mon amie : j'ai aimé; j'ai perdu celui qui m'était plus cher que la vie ; je me suis enfermée dans ce cloître , mais je n'ai pu me soustraire au sentiment de mon isolement, à mes tourments; et pendant que ceux qui m'entourent louent ma dévotion et mon humilité; pendant qu'on me propose pour modèle à mes sœurs , je sens au fond de mon âme que je ne suis pas digne de ces louanges. Dans le moment où je te parle , une image chérie et que je ne saurais oublier, l'image d'un être qui repose depuis longtemps sous une froide pierre , vit dans mon cœur et se trouve devant mes yeux. Écoute-moi, Nathalie : l'homme que j'aimais passionnément était digne de mon affection. Nous étions fiancés! La cérémonie du mariage avait été remise à trois mois, à l'expiration d'un deuil pour une de mes parentes. Tout-à-coup la peste se déclara à Moscou. Mon fiancé, animé d'une

ardente charité, voulut prodiguer ses soins aux pestiférés et périt victime de son noble dévouement. Il se reposait auprès de moi de ses pénibles travaux , quand les symptômes de l'horrible maladie se déclarèrent , et quelques heures après, ce beau jeune homme n'était plus qu'un cadavre dégoûtant. Dès le commencement de la maladie, tous mes domestiques me quittèrent ; notre maison fut barricadée, et à peine mon ami eut-il exhalé son dernier soupir, que des hommes à l'aspect farouche et qui m'étaient inconnus, entrèrent avec fracas , arrachèrent son corps inanimé à mes tendres embrassements, et le jetèrent dans la rue. Je me précipitai après lui par la fenêtre , sur un monceau d'autres cadavres. On me transporta évanouie à l'hôpital des pestiférés. Je résistai , je ne sais comment , à la contagion , et quand le danger de l'épidémie eut cessé, on me laissa sortir. C'est alors

que je me retirai dans ce couvent , où je pris le voile au bout d'une année. Mais, il faut bien l'avouer, les vœux que j'ai prononcés au pied des autels n'ont pu étouffer dans mon cœur mon amour pour mon fiancé. Depuis trente-huit ans je le pleure dans cette cellule, d'où il ne devrait s'élever vers le ciel que des prières pures de toute passion. Ah! Nathalie, ne charge pas ta conscience d'un vœu téméraire. Ne te voue au service du ciel que lorsque la dernière étincelle d'un amour terrestre se sera éteinte dans ton cœur et dans ton imagination. Et ce temps est encore éloigné. »

Nathalie obéit. Sans faire des vœux éternels, elle revêtit le costume du couvent, et, afin d'oublier un nom qu'il lui était si doux d'entendre prononcer par la bouche de son ami, elle prit celui d'Hélène, (jiie sa tante avait poité dans !<• niondc, cl consacra ses jours au liavail , au jrùnc rt 11. '"^^

à la prière. Sou àmc et son corps se fortifièrent , son cœur battait avec moins d'ardeur, mais il battait encore pour Kemsky.

Dix-sept années de sa vie s'écoulèrent ainsi dans cet asile de la paix. Hélène ne savait et ne voulait rien savoir de ce qui se passait dans le monde. En l'an 1812, le bruit de l'ouragan qui dévasta la Russie parvint jusqu'aux oreilles des recluses dans leur habitation solitaire, et des hymnes de reconnaissance se firent entendre dans les murs de l'église du monastère. Catherine mourut. Avant d'expirer, elle réitéra ses exhortations à Hélène , et la pria de se rendre à Moscou, d'aller à la recherche de la maison dans laquelle était mort son fiancé, et d'y faire dire une messe d'anniversaire.

Hélène lui ferma les yeux, et s'empressant de remplir sa dernière volonté, elle partit pour Moscou. Après avoir cherché longtemps cette maison dans la capitale détruite et rebâtie , elle la découvrit enfin

el la trouva liabilée par quelques pareiils éloignés qui en avaient hérité lorsque sa tante s'était retirée au eouvent. Puis, comme le jour où devait avoir lieu la cérémonie n'était pas encore arrivé, Hélène, qui avait perdu l'habitude du bruit , se retira , pour l'attendre , dans un monastère situé hors de la ville , et c'est là que sa fille la trouva.

Les manières caressantes el l'aimable franchise de Nadéje captivèrent Hélène; elle éprouva pour elle un sentiment d'intérêt inexprimable, elle la serra sur son cœur avec amour et accueillit avec transport le doux nom de mère prononcé par elle. Après le départ de Nadéje , elle demanda à l'abbesse quelle était cette jeune personne si belle et si aimable. L'abbesse, qui avait appris quelques détails sur Nadéje, dans un entretien qu'elle avait eu avec sa compagne, répondit que pendani longtemps cette demoiselle n'avait pas

connu ses parents ; qu'ayant perdu sa mère au moment de sa naissance , elle avait été abandonnée par une tante méchante et intéressée, et que son père, après l'avoir longtemps pleurée , l'avait retrouvée d'une manière presque miraculeuse.

« Quel est donc son nom? dit Hélène, qui ne se doutait point encore de la vérité.

— C'est la princesse Nadéje Alekséyevna Kemsky ! » répondit l'abbesse.

Nathalie se hâta de se rendre à Moscou , descendit à la maison de ses parents, s'approcha de la porte du balcon, et

Pélersbourg, octobre 1817.

Le congé de Wétline était expiré ; il revint à Pétersbonrg avec sa jeune épouse.

Nadéje, se conformant au désir de son père, s'empressa d'aller chez son ami Aliinari, mais elle ne le trouva plus parmi les vivants. C.iiKj jours avant son arrivée, il s'étaitdouccment éteint et avait étédt'posé, selon son vœu , dans le cimetière de Sanison.

Nadéje trouva sur son bureau une lettre non achevée , qu'il adressait à Kemsky :

« Dieu vous a récompensé en cette vie , mon cher et unique ami, lui disait-il. Il a été fait, en laveur de l'homme vertueux, une exception à la règle commune. Mais la récompense véritable , éternelle , la seule digne de nos vœux, nous attend ailleurs...

« Je sens l'approche de mon réveil.

Quand vous lirez ces lignes , j'aurai revu les miens: mon père, ma mère, Antigone et mes enfants....

«Là je trouverai une solution à tous mes doutes ; mais il ne m'en reste plus beaucoup. Je me suis convaincu déjà ici-bas qu'un principe spirituel et divin domine le monde. Les végétaux sont attachés à la terre par leurs racines , et tirent la vie de ses entrailles. Les créatures animées se nourrissent des productions de la terre , se meuvent sur sa surface , mais ne peuvent s'en arracher, ne peuvent la quitter.

L'àme do l'homme vit d'une manne (éleste, elle est attachée par des lieiv» invisibles à la source éternelle de son existence ; ici, elle habite des corps divers ei semble composer autant d'êtres distincts, mais les fds qui lient les âmes amies se réuniront dans le mystérieux jardin pour former des branches et des arbres indivisibles. Cherchez ici-bas les âmes qui vous sont alliées, cherchez-les, qu'elles soient près de vous ou au-delà des montagnes et des mers; aimez-les d'un amour immatériel , et vous les reverrez là haut face à face. Là , à votre réveil, vous direz : «Quel songe pénible et effrayant je viens de faire ! Dieu merci, ce n'était qu'un songe! Vous voilà près de moi , objets chers à mon cœur ! Nous ne nous séparerons plus ! »

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