II
Habituée à juger les hommes et les choses d'après leur apparence extérieure, elle ne pouvait se figurer qu'un homme habillé avec négligence, mal rasé et mal coiffé, qui ne savait pas se présenter avec grâce clans un salon, qui mangeait sa soupe avec la fourchette, et attachait sa serviette à sa cravate , pût avoir quelque noblesse et quelque sensibilité dans l'âme; aussi, n'hésita-t-elle pas à lui proposer de renoncer à sa fille moyennant une somme d'argent. Il resta longtemps sans répondre. La comtesse attribua ce silence à quelque projet : elle craignit de le voir arriver pour réclamer son enfant , dans l'espoir d'obtenir une indemnité plus forte. Que fallait-il faire? La comtesse eut recours à un parti extrême, elle lui écrivit que sa fille était morte. Bérilof ne répondit pas davantage, et l'affaire en resta là.
Cependant , la comtesse était tourmentée de l'idée que le père de Nadéje pouvait
apprendre, par quelque hasard imprévu, l'existence de sa fille ; mais au bout de cinq ans elle lut dans les gazettes de Pétersbourg que les effets du peintre André Bérilof, qui avait disparu sans laisser de traces, allaient être vendus aux enchères, et cet événement la tranquillisa. Tout cela se passait après une absence très prolongée de Bérilof, absence pendant laquelle sa ménagère Rodionovna était morte. On avait déjà fait l'inventaire de ses effets, et on allait procéder à la vente , lorsqu'il reparut et rentra dans ses droits.
Nadéje grandit avec l'idée qu'elle était orpheline, et Bérilof ne conserva d'elle que son portrait et un souvenir confus. Les parents du comte savaient que sa femme avait adopté une pauvre enfant, mais son nom et son origine leur étaient également inconnus. La vaniteuse comtesse donnait à entendre que Nadéje était la fille d'un officier tué à la guerre. '-^
VV} scliatine se chargea de lui apprendre la découverte de Remsky, et de la prier de rendre Nadéjo à son véritable père.
Kenisky en aurait informé Wétline, s'il lui avait été possible d'écrire. Il essaya à plusieurs reprises; mais chaque fois qu'il arrivait au récit de son heureuse découverte, sa tête, ses yeux et ses mains lui refusaient leur service» Sur ces entrefaites, Wétline lui annonça qu'il allait faire partie d'une escadre sur le point de mettre à la voile pour la France. Ce pauvre jeune homme, dont le manuscrit n'avait point obtenu de réponse, était livré à la plus cruelle incerliiude. Remsky fit enfin un effort sur luimême et lui écrivit, mais trop tard ; l'escadre avait levé l'ancre la veille du jour où la lettre était arrivée à Cronstadt.
A cette époque, l'affaire de l'officier dans l'intérêt duquel Remsky faisait des démarches depuis plus d'un an, se termina à sa grande satisfaction. L'accusé ohlinl sa
grâce, en faveur de ses anciens services et des bons témoignages de ses chefs ; ses arrêts prolongés lui furent comptés comme une punition suffisante. « Et sais-tu bien, prince , dit Wyschatine, qui avait apporté à Kemsky cette bonne nouvelle, a qui lu es redevable de cet heureux dénouement ? tu ne le devinerais jamais : à Yolotchkof. Cet hypocrite s'est embrouillé dans ses propres filets. Dans un accès d'impartialité il voulut tenir la résolution qu'il avait formée de juger le coupable sans savoir le nom qu'il portait. Qu'arriva-t-il ? Tous les membres du conseil de guerre se proposaient de pardonner l'officier, d'autant plus qu'un manifeste plein de clémence avait été publié depuis sa faute ; Yolotchkof et Lutnineseulspersistaient à soutenir qu'une trahison, en temps de guerre et en présence de l'ennemi , ne pouvait être comprise dans l'amnistie générale.
— Lutnineaussi' ditRemsky fort étonné.
— Oui , Lutnine , c'esl-à-dire Pélagie Stépanovna. Elle l'en veut, je ne sais pas pourquoi , et n'a pas permis à son mari de faire partie de la majorité. Voloichkof donna son avis, mais quand on lui présenta la décision du comité à signer , et qu'il lut le nom de l'accusé , il fut saisi d'une frayeur terrible. Figure-toi qu'il avait été sur le point de causer la ruine de son propre fils.
Ce malheureux officier était le fruitd'une ancienne liaison de l'hypocrite ; il avait été élevé en province sous un nom supposé , et placé dans l'armée. Il fallait voir la frayeur, l'horreur et le désespoir de Yolotchkof ; au lieu de convenir des liens qui l'unissaient à l'accusé , il prétendit que ce n'était qu'après la lecture de la décision qu'il avait bien compris la véritable situation de l'affaire. Les autres membres se réjouirent de voir que Yolotchkof s'était ravisé ; mais Pélagie Stépanovna persista dans son opinion. îl fut obligé , pour l'a-
doucir 5 de lui faire cadeau d'un beau tableau , qu'on suspendit dans son cabinet , où il resta toujours couvert d'un voile, destiné à cacher les nudités qu'il représentait. Grâce à cette attention , elle devint traitable, et son mari put signer comme les autres.
Rêvai.
Nadéje était assise dans sa chambre , occupée à regarder avec tristesse une lettre de Wétline qu'elle avait lue et relue plusieurs fois. Il lui apprenait qu'il avait retrouvé l'ami et le bienfaiteur de son en-
fanée; il lui dépeignait le prince Kemsky sous les traits les plus flatteurs, il lui parlait de son esprit distingué , de son instruction, aussi étendue que variée, de son bon cœur, de ses principes , de sa vieillesse triste et isolée , qui n'était adoucie que par les consolations d'une conscience pure et d'une foi vive et ardente.
« Le prince Alexis , lui disait-il , a réalisé pour moi l'idéal de l'homme noble , généreux et plein de franchise. Un jugement sain et une imagination poétique ; une parfaite indifférence pour les biens de la terre et une haute estime pour toutes les choses élevées et qui tiennent à l'âme ; une grande sévérité pour soi-même, et beaucoup d'indulgence pour les autres ; une calme résignation aux souffrances que lui envoie la Providence, et une reconnaissance sincère pour le plus faible don qu'elle lui accorde; tout cela réuni compose l'être le plus distingué qu'on puisse imaginer. Son exté-
rieur même révèle l'homme supérieur. Un front élevé et ombragé de quelques cheveux blancs, un regard sombre mais très expressif , sur son visage un reste de fraîcheur qui témoigne de la sincérité de son âme ; une bouche dont le sourire peint la bonté, la douceur et la bienveillance; un air noble et chevaleresque que la vie des camps et les blessures n'ont point altéré ; des manières calmes, polies, et qui rappellent le siècle passé.... Ah! croyez-moi, aimable Nadéje, il existe encore dans le monde des hommes vraiment dignes de respect et d'admiration , et l'humanité n'est point entièrement dégénérée. Quand vous aurez vu mon bienfaiteur, vous serez de mon avis. »
Wétline lui disait ensuite, qu'il s'était décidé à confier au prince sa position , ses espérances et ses vœux ; qu'il lui avait adressé une longue lettre, mais que dix jours s'étaient déjà écoulés sans réponse. Il
terminait en lui apprenant qu'il avait reçu Tordre de se préparer pour une campagne, mais qu'il partait cette fois à regret, et qu'il compterait les jours et les heures jusqu'au moment où il reverrait son bienfaiteur. Toutes ces paroles renfermaient une signification mystérieuse pour Nadéje , et l'amour lisait avec facilité ces expressions dont le sens intime aurait échappé à tout diplomate qui n'en aurait point possédé la clef.
« Veuillez vous rendre sans délai auprès de madame la comtesse, dit une femme de chambre qui entra précipitamment.
— Qu'y a-t-il ? Quelque chose de fâcheux lui serait-il arrivé ? demanda Nadéje effrayée, car la comtesse était indisposée depuis quelques jours.
— Ce n'est rien, répondit la femme de chambre ; il ne s'agit que d'une lettre que madame la comtesse a reçue de Pétersbourg. Elle vient d'en prendre con-
naissance, et vous demande au plus vile. » Nadéje courut chez la comtesse. Celle-ci en rapercevanl voulut se lever, mais elle n'en eut pas la force ; elle retomba sur son fauteuil, en fondant en larmes, et la lettre qu'elle tenait s'échappa de sa main.
« Qu'avez -vous, chère maman? s'écria Nadéje; auriez -vous reçu de mauvaises nouvelles de Pétersbourg ?
— Non, mon ange î non, ma bonne amie ! Ce ne sont point de mauvaises nouvelles; elles sont au contraire heureuses et consolantes pour toi. . . Tu n'es plus orpheline ! . . . l.a voilà , cette lettre. Lis ce qu'on m'écrit de ta destinée passée et future. Nadine! c'est Dieu qui a voulu te récompenser de ton affection pour moi. »
Nadéje , ne comprenant rien aux paroles de la comtesse , prit la lettre et se mit à la lire. Wyschatine y racontait toute l'histoire de son ami; son mariage : la triste fin (le sa feinnu^ , le sort de son entant, los
circonstances qui avaient engagé Bérilol à faire passer Nadéje pour sa fille , et qui Tavaient empêché de découvrir ce mys* tère à la comtesse , enfin la découverte de Kemsky, qui avait inopinément appris que Nadéje était sa fille , l'enfant qu'il pleurait depuis l'instant de sa naissance.
A la première lecture de cette lettre, Nadéje ne la comprit point, mais une seconde lecture fit tomber le voile qui couvrait ses yeux. Elle pâlit, fut saisie d'un tremblement nerveux , et se prosterna en sanglotant devant une sainte image.
Ce ne fut qu'au bout de quelques heures qu'elle revint à elle peu à peu ; elle chercha alors à recueillir ses souvenirs , à réfléchir, à comparer ; elle se frotta les yeux, comme si elle sortait d'un profond sommeil et que tout ce qui s'était passé ne fût qu'un songe; elle interrogea la comtesse et recommença la lecture de la lettre. Tout autour d'elle lui semblait changé; la nature elle-même
avait à ses yeux un autre aspect. Le sentiment si pénible de son isolement , de sa dépendance, avait disparu. Désormais elle appartient à une famille; elle a un père, et ce père est un homme noble et distingué sous tous les rapports. « Et ma mère ? » disait -elle avec douleur et attendrissement, a Ma mère! tu as été la victime de ton amour pour mon père, tu n'as pas voulu me survivre. Ma mère ! aujourd'hui que je te connais, je suis fière de toi. Ma mère a été telle que je me la figurais, ou plutôt au-dessus de tout ce que je m'imaginais. Si je pouvais lui ressembler ! Si mon père.... » Toutes ces idées, toutes ces émotions bouleversaient successivement son esprit et son cœur, et elle était dans une agitation inexprimable.
La comtesse comprenait ses transports, mais elle ne pouvait s'empêcher de lui adresser quelques légers reproches.
« Je ne te suis plus nécessaire , Nadine ;
tu as maintenant un père , un nom , une position sociale.
— Maman ! s'écria Nadéje avec l'expression du désespoir, ne parlez pas ainsi ; c'est à vous que je dois la vie, car c'est vous qui l'avez ennoblie et adoucie ; c'est à vous que je dois tout mon bonheur ; et si mon père ne me trouve point indigne de son nom , de son amour, à qui en suis-je redevable ! Vous serez toujours la première dans mes affections, vous êtes ma mère! » Elle se jeta aux genoux de la comtesse, lui prit les mains , et les couvrit de baisers et de larmes.
Nadéje écrivit le jour même à son père ; elle lui dépeignit avec les plus nobles et les plus tendres expressions sa position d'orpheline, dont aucun bien de la terre n'avait pu la consoler ; le doux sentiment d'amour filial qui avait pénétré son âme, non par degrés, mais subitement et avec toute sa puissance j comme une belle fleur
qui s'est longlenips cachée dans son enveloppe, et qui s'épanouit tout -à-coup au contact du premier rayon d'un soleil vivifiant. Elle briîlait d'impatience de voir son père , qu'elle avait appris à aimer et à honorer depuis longtemps, en lisant ce que Wétline lui en écrivait; elle comptait les minutes qui s'écouleraient encore jusqu'à l'instant bienheureux où elle pourrait le dédommager de ses longues années de souffrances et d'isolement , mais elle n'osait té i oigncr cette impatience à sa bienfaitrice, et celte lutte entre les sentiments sacrés de la nature et la voix du devoir et de la reconnaissance, produisirent en elle un état d'exaltation jusqu'alors inconnu; cet état devint même si violent, qu'elle craignit plus d'une fois de voir sa raison succomber sous le poids de ses sensations opposées. «Ah! si Wétline était ici, se disait-elle, il m'aiderait à m'cxpliquer à moi-même cette agitation qui règne dans