‹ La femme pendant la période menstruelleChapitre 16 sur 46 · ÉTAT DE LA .MENSTRUATION CHEZ LES ALIÉNÉES · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA .MENSTRUATION CHEZ LES ALIÉNÉES

D'après Calmeil1, l'aménorrhée complète ou incomplète a lieu chez un tiers au moins des jeunes filles ou des jeunes femmes dont l'aliénation ne remonte encore qu'à une date récente : « Le flux menstruel demande à être surveillé avec le plus grand soin; il se rétablit chez les personnes qui recouvrent la raison. »

Lawson Tait2, après une étude sérieuse sur les relations des anomalies menstruelles avec les maladies du système nerveux, conclut :

1° Dans le cas de crétinisme et d'idiotisme, la puberté est retardée, quand elle n'est pas supprimée;

2° Un grand nombre de femmes mélancoliques sont atteintes d'aménorrhée;

3° Chez les femmes atteintes de paralysie générale, la ménopause survient le plus souvent prématurément ;

4° Chez les femmes atteintes de maladies mentales, le retour de la menstruation est excessivement rare après la ménopause.

Schrùter (loc. cit.), dont l'étude a porté sur 184 aliénées, a constate que la moitié était aménorrhéique. Il les divise en deux groupes : celles chez qui il nota l'absence de la menstruation au commencement même du traitement, celles dont

1 Calmeil. Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Paris,

* Lawson Tait. Obsk'tr. journal^ I, I873-7V.

la menstruation se supprima pendant leur séjour dans l'asile. Les premières étaient au nombrede 59, soit s~;] , les secondes au nombre 43. soit ^-^~-

' 1 ou

J.-G. Skeine1, sur 192 aliénées, n'en signale que 27, cliez qui la menstruation se faisait régulièrement et Barbier 63 sur 179; chiffre bien minime qui élève à 86 p. 1001a proportion des anomalies fonctionnelles.

Danillo2, médecin de la clinique de Saint-Pétersbourg, dit « que pendant la période active des fonctions sexuelles, la folie se complique très fréquemment d'anomalies menstruelles ».

Telle est aussi la conclusion du Dr Giovanni Algeri, de l'Institut psychiatrique de Reggio-Emilia. Yoici les chiffres que je lis dans le remarquable travail3 que l'auteur a bien voulu mettre à ma disposition : sur 314 aliénées qu'Algeri a observées, il n'a constaté une menstruation normale que

chez 94, soit ^r-1, les autres, c'est-à-dire 220, soit 4^ présen-

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taient différentes anomalies, dont 58 aménorrhées complètes et 164 irrégularités menstruelles.

Dans le dernier congrès de l'Association médicale anglaise4, Campbell Clarke s'est posé toute une série de questions très intéressantes, relatives aux rapports qui existent entre les fonctions sexuelles et les affections mentales. A celle-ci : « Existe-t-il un rapport entre l'irrégularité de la menstruation et les désordres cérébraux ?» il a répondu par l'affirmative et déclaré avoir, rencontré de nombreux cas de folie précédés d'aménorrhée pendant de longs mois.

Jung, ayant recherché l'état de la menstruation chez 130 femmes atteintes de paralysie générale, a trouvé qu'elle était

1 J.-C. Skeine. Rapports des affections utérines avec la folie, in Arch. of med. New-York, février 1880.

2 Danillo. Archives de neurologie, 1882, vol. IV, p. 186.

'■' Algeri. Le f'renopatie in rappvrlo alla menstruazione. Milano, 1884. * Tenu à Glasgow du 7 au 10 août 1888.

irrégulière ou s'étaitsuppriméc prématurément chez73 d'entre elles. Régis ' considère comme un symptôme très important de celte maladie l'absence ou l'irrégularité très grande de la menstruation.

On aura sans doute remarqué, que dans cette statistique l'énumération des troubles menstruels ne comprend pas la dysménorrhée : ce trouble, en effet, ne se traduisant que par des symptômes subjectifs, on comprend combien il est difficile de le diagnostiquer chez des femmes aliénées, mais tout laisse à supposer qu'elles en sont fréquemment atteintes.

L'aggravation momentanée des symptômes de l'aliénation mentale, sous l'influence de la menstruation, est un fait d'observation quotidienne qui n'a échappé à aucun aliéniste. Les malades doivent être alors l'objet d'une surveillance toute particulière. « L'époque des retours menstruels, dit Esquirol2, est toujours un temps orageux pour les femmes aliénées. » 11 n'est pas rare de rencontrer des malades qui, tranquilles pendant toute la période intermenstruelle, tombent alors dans une violente excitation. On en a vu se jeter par la croisée; plusieurs, chercher à s'étrangler ou à se donner la mort de toute autre façon; d'autres frapper furieusement leurs compagnes.

La manie est de toutes les maladies mentales celle qui se juge le plus facilement par le retour des règles : si l'influence de la menstruation ne se fait pas sentir, on peut affirmer qu'elle est à la veille de devenir incurable; dans les cas chroniques, les maniaques ne présentent qu'une exacerbalion très passa-

1 Régis. Leçons faites à l'asile Sainte-Anne. Année 1882.

: Esquirol. Traité des maladies mentales. Paris, 1838, t. I, p. 136.

gère. Krafft-Ebing (loc. cit., p. 65) envisage ce fait comme le résultat probable d'une diminution de l'impressionnabilité du système nerveux central due à des lésions de l'encéphale plus avancées.

Quelquefois, chose singulière ! le retour menstruel exerce une influence heureuse : les symptômes, au lieu de s'aggraver, diminuent ou disparaissent momentanément. C'est ainsi que le docteur Pouchet (thèse de Paris, 1827, p. 26) a observé 18 malades chez lesquelles le délire paraissait cesser ou diminuer pendant tout le temps de l'évacuatien menstruelle. Berthier a rapporté trois observations d'aliénées qui , à chaque époque, recouvraient leur raison et la gardaient tant que durait l'écoulement sanguin, pour la reperdre immédiatement après. Dauby (thèse de Paris, 1866, p. 87) cite un cas semblable. Ces faits, bien que nombreux, n'en constituent pas moins l'exception ; ce que l'on constate le plus souvent c'est l'explosion ou l'augmentation du délire.

Chez les démentes de Danillo1, deux ou trois jours avan l'arrivée des époques, on observait les phénomènes suivants. Les malades ordinairement apathiques devenaient plus vives; l'expression de la face changeait : elle était plus animée; les mouvements étaient plus rapides, de même que la parole, sans que toutefois l'incohérence de l'idéation se fût améliorée, Chez les hallucinées, les hallucinations devenaient plus intenses; ce phénomène était tellement évident que les malades, généralement tranquilles pendant la période intermenstruelle, quoique toujours hallucinées, s'excitaient à ce point durant leurs règles, qu'elles réagissaient avec la dernière intensité sur les excitants extérieurs et les expliquaient dans le sens de leur délire. Les malades dormaient alors encore plus mal qu'à l'ordinaire. A la fin de la menstruation, laquelle durait quatre ou cinq jours, tous ces phénomènes

1 Danillo. Bévue de médecine, 1882, p. 755.

s'affaiblissaient pour reparaître avec une nouvelle force à l'époque suivante.

Sauvet assure qu'à l'asile de Fains, il a vu conjointement avec Renaudin, plusieurs femmes qui , pendant l'époque menstruelle, éprouvaient avec un surcroît d'agitation des idées de suicide ou d'homicide vraisemblablement occasionnées, dit-il, par la pléthore.

Certaines aliénées, raisonnables pendant la période intermenstruelle, sentant gronder l'orage dont les menace l'arrivée de la menstruation, réclament elles-mêmes la surveillance de l'autorité. Elles expriment leur état en disant qu'elles ont alors des rages. M. Félix Voisin, dans ses cours de la Salpêtrière (1888), nous disait que l'influence menstruelle chez certaines de ses malades était tellement marquée que, pour prévenir l'accident, il avait coutume de les endormir et de les garder plongées dans le sommeil magnétique jusqu'à la fin de la période cataméniale.

D'après Baillarger1, c'est pendant la période menstruelle que les maniaques contractent le délire qui leur est fatal.

Schlager2 a observé l'aggravation de la maladie mentale chez le tiers de ses malades. L'influence de la menstruation se manifestait par des symptômes d'irritation cérébrale, de l'hyperexcitation sexuelle avec période de répit dans l'intervalle des époques : les malades qui avaient l'habitude de se masturber, le faisaient alors avec frénésie. Yoici d'après Renaudin3 le résumé du long travail du savant professeur de psychiatrie de Vienne sur les rapports de la menstruation et de ses anomalies avec le développement et la marche de l'aliénation mentale.

1° L'intensité des manifestations menstruelles est surtout

1 Baillarger. Gazelle des hôpitaux, 1855. 1 Sclilager. Zeilschrifl fur Psychiatrie, 1855, Bd. XV. 3 Renaudin. Revue des journaux allemands in An. médico-psychologiques, 1860, vol. VI, p. 272.

remarquable dans les cas d'hyperphrénie clironiquie où les formations plastiques du cerveau et de ses cavités, ayant en quelque sorte éprouyé un temps d'arrêt, continuent à se développer dans une période aiguë intercurrente.

2° Quand l'hyperphrènie maniaque est compliquée d'épi- Jepsie, c'est pendant la période menstruelle que les accès sont plus multiples et que l'agitation maniaque est des plus désordonnée.

3° Dans l'hyperphrènie mélancolique, c'est au moment de la menstruation que l'on observe la recrudescence de la dépression lypémaniaque. C'est aussi surtout dans cette période que les impulsions au suicide sont plus irrésistibles.

4° Dans les cas où la mélancolie est chronique, la période menstruelle est ordinairement signalée par une certaine agitation intercurrente.

5° Même observation pour les cas d'aphrénie. Griesinger admet aussi une augmentation des phénomènes psychiques pendant la période menstruelle consécutive, d'après lui, à une irritation du cerveau ayant son point de départ dans les organes génitaux.

Telles sont également les conclusions de Sutherland dont les observations ont porté sur plus de 500 malades.

Schroter a noté une augmentation des symptômes chez 46 de ses malades, et plus spécialement chez £6 dont l'exacerbation était telle qu'elle ressemblait à une attaque d'épi lepsie, alors que, pendant la période intermenstruelle, leur état mental était presque normal.

Sur un total de loi femmes qui, pendant le cours de l'année, présentèrent des accès d'agitation, Giovanni Algeri trouva que chez 97, c'est-à-dire chez les deux tiers, il existait un rapport entre la période d'agitation et la période menstruelle.

Point n'est nécessaire pour que l'influence menstruelle se fasse sentir que la fonction présente des anomalies : l'exacer-

bation périodique a été observée chez des malades dont la menstruation était parfaitement normale.

Les fonctions utérines jouent un rôle si important cbez les aliénés que, d'après Marcé (loc. cit., p. 20) le médecin devrait toujours avoir son attention fixée sur elle, afin de ebereber là quelque indication thérapeutique sérieuse, c On a vu le rétablissement des règles, dit-il, servir de crise aune maladie mentale. » Barbier, qui a étudié l'influence de la menstruation sur la marche de la folie, dit que, d'une manière générale, les troubles cérébraux persistent aussi longtemps que les troubles de la menstruation. Sur 68 cas dont les débuts avaient coïncidé avec des troubles menstruels, voici les résultats qu'il a notés : chez 56, aucune guérison ni amélioration ne furent constatées tant que durèrent les troubles menstruels; la menstruation s'étant rétablie régulièrement chez 40, 20 fois la guérison immédiate s'ensuivit ; o fois amélioration puis guérison, 7 fois amélioration, 8 fois seulement la folie ne subit aucune modification.

Il résulte des chiffres que je viens de citeretque je pourrais d'ailleurs augmenter d'autres statistiques non inoins éloquentes, que les troubles de la menstruation sont très fréquents chez les aliénées. Le plus souvent primitifs, quelquefois, en apparence, consécutifs à la maladie, ils ne cessentpas d'exercer sur celles-ci une influence considérable, et c'est là, je crois, avec celui qui suit, un des bons arguments à l'appui de ma thèse.

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