DÉLIRE RELIGIEUX AUJOURD'HUI
Les formes les plus communes qu'affecte le délire religieux, lorsqu'il se développe sous l'influence de la menstruation, sont la forme mélancolique et la forme hallucinatoire.
1. — La forme mélancolique est caractérisée par des scrupules, des idées de culpabilité, des craintes de damnation, etc. Pour échapperauxcrisde la conscience, qui leur reproche sans cesse les crimes les plus affreux, les mélancoliques religieuses se livrent à la pénitence la plus rigoureuse, allant jusqu'à accomplir sur leur propre corps des mutilations épouvantables, et, si elles ne parviennent pas à étouffer leurs remords, se croyant à jamais réprouvées, elles mettentsouvent fin à leurs jours par le suicide. On a vu des mères de famille qui, pour soustraire leurs enfants à la corruption du monde et leur procurer les joies éternelles du paradis, ont immolé en holocauste le fruit de leurs entrailles, renouvelant ainsi le sacrifice d'Abraham et croyant par là se rendre très agréables à Dieu. Témoin la femme Lombardi, qui tua ses quatre enfants pour les envoyer au ciel et les mettre à l'abri de la perdition qui les eût menacés, s'ils fussent restés plus longtemps sur terre.
2. — Les illusions et les hallucinations que présentent les malades dans la seconde forme, sont des plus intenses et afférentes presque toujours à la sphère génitale.
Le diable intervient pour se livrer sur elles à des pratiques voluptueuses et leur faire goûter les plaisirs de la chair. Ce n'est pas toujours le diable, c'est quelquefois Dieu lui-même, la sainte Trinité, qui, dans ses trois personnes, se transforme en époux charnel ; et l'on voit ces pauvres hallucinées se de'clarer enceintes de leur commerce divin ou diabolique. Elles basent leur déclaration sur l'absence des règles, et, si cellesci reviennent, elles trouvent toujours un motif pour expliquer la disparition du produit de la conception.
Les hallucinations de l'ouïe offrent chez la mystique, au point de vue médico-légal, une gravité tout exceptionnelle. Celle-ci, en effet, ne se contente pas toujours de catéchiser ou de faire part des révélations dont elle se dit favorisée. Elle s'effore aussi d'obéir aux voix qu'elle entend, et, si ces voix
lui désignent un ennemi de la religion, elle s'acharne après lui, le menace des foudres vengeresses de la colère divine, elle va même jusqu'à le frapper.
D'autres fois, c'est sous la forme mixte que se développe le délire, surtout à la ménopause « où la forme mélancolique à tendance suicide apparaît presque toujours, et quelquefois aussi la nymphomanie »,chezcelles surtout qui à l'époque de la puberté ont présenté des troubles psychiques en rapport avec la menstruation (Brouardel).
« Très souvent, dit le savant doyen de la Faculté, entre quinze et dix-huit ans, la jeune fille qui avait des sentiments religieux plus ou moins développés, est prise d'une exaltation religieuse extrême. Elle perd le sommeil, témoigne une loquacité excessive, a des hallucinations de la vue et de l'ouïe, sous la forme de spectacles et de concerts célestes. Généralement cet état mental disparaît au bout de quelques mois et ne revient pas jusqu'à la ménopause. »
Observation CLXVI. — Dans un cas que l'auteur a vu, la jeune iille a dit pendant six semaines, sans s'arrêter : « Je suis perdue, je suis perdue !» Il y avait un peu de fièvre et de photophobie. Le premier médecin avait diagnostiqué une méningite; mais Lasègue vint ensuite et affirma que la maladie durerait six mois et guérirait. C'est ce qui arriva. (Cours de la Faculté. Etat mental de la femme sous l'influence des fonctions génitales. Gazette des hôp., 27 mai 1888, p. 346.)
C'est à la puberté que, bien souvent, des jeunes filles élevées dans les principes sévères de la religion, subissent l'affreuse torture morale des mauvaises pensées. C'est ainsi qu'on désigne en théologie des pensées ordinairement erotiques et toujours fort bizarres, se transformant maintes fois en véritables hallucinations, tant est puissante et vivace la ténacité avec laquelle elles s'imposent à l'esprit. Pour chasser la mauvaise pensée, la jeune fille lutte de toute la force de son âme et comme corps à corps avec le diable qu'elle invective publiquement et en termes les plus drôles et les plus
originaux; elle se livre ouvertement à toute une gymnastique de signes de croix, à toutes sortes de grimaces et de contorsions, et, à chaque instant, croyant avoir succombé, on la ■ voit courir chez son confesseur. Et celui-ci, soit dit en passant, peut être d'un grand secours thérapeutique, si ses conseils savent s'inspirer des circonstances physiologiques ou morbides qui sont la cause réelle de l'état pathologique de sa pénitente.
Observation CLXVII. — Une jeune fille que nous avons eu occasion de voir récemment, s'accuse en pleurant d'avoir des mauvaises pensées qu'elle ne peut chasser. Pressée des questions, elle finit par avouer qu'elle a des hallucinations qui lui présentent toujours les parties sexuelles de l'homme. Nous avons tout lieu de la croire parfaitement chaste et même ignorante. Il s'agit chez elle d'une sorte d'érotisme inconscient. (Bail, De la folie à la puberté ; 'Encéphale, 1884, p. 7 et suiv. i.)
Observation CLXVIII. — Une jeune fille éprouve dès l'âge de quinze ans des scrupules de conscience. « Elle a ri le jour de sa première communion ! Elle a dû aussi cacher un péché à son confesseur! Elle n'est donc pas en état de grâce? Que peut-il en résulter? Qu'est-ce qu'un sacrilège? Comment racheter un sacrilège? Serait-elle pardonnée, si pendant un an elle ne mangeait que du maigre? » Cette jeune fille, on le voit, était atteinte de la folie du doute à forme religieuse. (Legrand du Saule, La folie du doute, Paris, 1875.)
Observation CLXIX. — Une jeune fille, depuis quatorze jusqu'à dix-huit ans, c'est-à-dire pendant tout le temps à peu près que dura l'évolution pubérale, fut poursuivie par la crainte d'avoir une mauvaise pensée; elle s'imposait aussitôt l'obligation de la rétracter. Lorsque la mauvaise pensée survenait alors qu'elle était en présence de sa mère, il fallait que cette dernière répétât plusieurs fois : Oui, oui, oui, sinon, la malade devenait anxieuse et passait des heures entières à faire de rétractations. (Baillarger, cité par Cullère, Les frontières de la folie, Paris, 1888, p. 70.)
Observation CLXX. — Célina M..., âgée de quinze ans, n'était
1 Le même auteur signale la forme religieuse comme la forme la plus commune du délire menstruel chez certaines femmes. [Maladies mentales, p. 588.)
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pas encore réglée. Celte jeune fille était d'un caractère doux et facile, avait beaucoup d'intelligence et menait une yie très régulière; sa piété était donnée comme exemple aux enfants du village. Malgré sa dévotion et la rigidité de ses moeurs, le curé, pour des raisons qu'on n'a pu connaître, refusa de l'admettre à la première communion. L'enfant fut tellement affectée qu'elle cessa brusquement ses occupations, ses exercices religieux, ses habitudes régulières. Son père et sa mère ne furent plus dès lors l'objet d'aucune attention de sa part, et des idées de réprobation, d'enfer, de crimes, de tortures vinrent l'assiéger nuit et jour. On a remarqué aussi chez elle des hallucinations de l'ouïe et de la vue. Il n'y a pas d'influence héréditaire. (Rousseau, Folie à la puberté, Thèse de Paris, 1837, p. 44.)
Observation GLXXI. — Une jeune fille du peuple, âgée de quatorze ans, atteinte de folie à la suite d'une mission, discourait sur des objets religieux comme si elle se fut livrée à l'étude de la théologie. Elle parlait comme un prédicateur sur Dieu, sur les devoirs du chrétien, et savait résoudre avec sagacité les objections qu'on lui faisait pour l'éprouver. (J. Frank, cité par Paul Moreau (de Tours), La folie chez les enfants, Paris, 1888, p. 68.)
Observation GLXXII. — Une jeune fille à peine âgée de seize ans, intelligente, laborieuse et douce, mais adonnée à des habitudes secrètes, se jette dans les bras de la religion, espérant trouver dans l'accomplissement des devoirs religieux un frein contre ses passions. Un jour, quittant la table de la communion, elle se persuade qu'elle a communié en état de péché et qu'il y va du salut de son àme. A partir de cet instant, elle a renoncé au travail, passe sa vie à gémir et prend la résolution de se laisser mourir de faim. A tous ceux qui tendent de la consoler, elle répond en hochant la tète : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi un aussi terrible ciiâli ment ! » Ce n'est qu'en la nourrissant malgré elle qu'on parvint à soutenir ses forces et à pourvoir à sa conservation. (Sandras, Maladies nerveuses, Paris, 1831, t. I, p. 68.)
Observation GLXXIII. — Julienne, dix-neuf ans, antécédents héréditaires. Dès l'âge de treize ans, elle s'occupe des problèmes relatifs à la sainte Trinité, et des bouffées d'idées délirantes surviennent d'emblée, par séries , et disparaissent de même. La menstruation s'établit tardivement, à dix-huit ans; avec elle, légère rémission psychique. Les règles cessent, aussitôt les obsessions religieuses deviennent plus actives; délire ambitieux, folie du
doute, délire du toucher, peur des poisons, inversion du sens génital. (Krafft-Ebing, cité par Dupain, Le délire religieux, Thèse de Paris, 1888, p. 72.)
Observation CLXXIV. — Une jeune fille, menstruée à dix-sept ans et avec beaucoup de peine, subit à vingt-trois ans une nouvelle perturbation dans la fréquence et l'intensité du flux. Concurremment avec ces anomalies et la puberté, survinrent des crises hystériques se compliquant peu à peu de troubles sensoriels à teinte mystique. Elle se jeta dans une dévotion extrême, le travail fut délaissé, le caractère changé, l'irritation à son comble. Sortie d'une maison en apparence guérie , elle se montra arrogante, impérieuse, orgueilleuse, et se fit un rôle de persécutée : symptômes unis à un érotisme contenu et coïncidant avec les désordres menstruels. On la mit dans un asile. Les sentiments affectifs se pervertirent complètement, l'érotisme déborda, et s'organisa un délire mystique dans lequel elle était enceinte par des œuvres toutes secrètes. Cet ensemble morbide était lié à une exagération des fonctions menstruelles, devenues irrégulières et accompagnées soit de douleurs abdominales très vives, soit de vrais accès hystériques. (Renaudin, Archives cliniques des maladies mentales, 1862, Obs. XCIX.)
Observation CLXXV. — Arrêt de la menstruation chez une fille de vingt ans qui a des prédispositions héréditaires. Elle éprouve alors des chagrins, des remords de conscience; elle devient triste, inquiète, recherche la solitude et finit par délirer. Elle s'imagine être poursuivie par l'obsession déshonnête de jeunes gens de son pays. Hallucinations de la vue : visions effrayantes. L'amélioration mentale suit l'amélioration utérine, et la guérison de l'une amène la guérison de l'autre. (Berthier, Clinique de l'asile d'Auxerre, 1853.)
Observation CLXXVI. — Enthousiasme religieux , hallucinations, envies d'entrer au couvent, et autres troubles psychiques revenant périodiquement chez une dame qui avait été réglée à dix-huit ans, et dont les menstrues, d'abord peu abondantes, cessèrent complètement un an plus tard. L'application prolongée de courants d'induction sur l'utérus amena, à la fois, le retour des règles et la bonne santé antérieure. (Shramm, in Revue du Hayem, cité par Boyer, Th. de Mont., 1880, p. 24.)
Observation CLXXVII. — Mme M..., tempérament nerveux, ne compte pas d'aliénés dans sa famille. Mariée à l'âge de vingt-deux
ans, elle fut bonne épouse, excellente mère; elle eut six enfants et sa santé ne souffrit nullement de ces couches nombreuses et rapprochées. A trente-cinq ans, elle fut obligée de vivre avec une belle-mère dont le caractère et les exigences ne tardèrent pas à la rendre impatiente et à exalter son impressionnabilité. Un jour à la suite d'une vive querelle de ménage, ses règles se supprimèrent et elle donna aussitôt des preuves d'aliénation. Elle devint méfiante, emportée, et cessa de s'intéresser à ce qui naguère faisait l'objet de ses préoccupations constantes. Sans cesse exaltée par des idées religieuses, elle passait des journées entières à prier; elle alla même, dans son délire, jusqu'à se figurer que ses enfants étaient des dieux; et, s'emparant des deux plus jeunes, elle quitta son domicile pour parcourir les campagnes voisines et entrer dans les églises, sans négliger de déposer ses enfants sur l'autel, prétendant que c'était là le seul lieu digne de les recevoir. (Dauby, Thèse de Paris, 1866, p. 50.)
Observation GLXXYIII. — Une fille de vingt ans, après une suppression totale des menstrues, tomba dans l'exaltation religieuse et devint très agitée. Avec un traitement approprié, le flux sanguin reparut et laguérison s'effectua progressivement. (Duckworth, Journal of mental science, octobre 1864.)
Observation CLXX1X. — Mmc B..., âgée de trente-sept ans, éprouve des irrégularités menstruelles ; aussitôt, il lui semble voir le diable en personne à ses côtés. Suppression, aggravation ; retour des règles, cessation de l'hallucination. (Duckworth, Journal of mental science, octobre 1864.)
Observation CLXXX. — Une fille de vingt-sept ans éprouve des affections tristes qui amènent des dérangements dans la menstruation. Incohérence dans les idées à chaque époque périodique, actes de fureur dans l'un desquels la malade tente d'étrangler sa mère, puis mélancolie sombre avec idées de possession. Elle court les églises pour se faire exorciser, elle porte des reliques pour empêcher que le diable ne l'enlève, etc. Conduite à la Salpêtrière, les menstrues se régularisèrent et cette fille sortit peu de temps après parfaitement rétablie. (Foderé, Traité du délire, 1817, t. II, p. 191.)
Observation CLXXXI. — Femme de vingt-huit ans. Suppression des règles par le froid ; léger trouble des idées, monomanie religieuse. Au mois suivant, absence des règles, exacerbation. L'aliénation ne cesse qu'au retour des règles, provoqué par des Iraitcments. (Bouchut, Ann. méd. psych., 1844. t. IV, p. :t:i7.)
Observation GLXXXII. — Anne, a toujours joui d'une bonne santé, n'a aucun antécédent ni héréditaire, ni personnel. A l'âge de seize ans, n'étant pas encore réglée, elle commença à éprouver des lourdeurs de tête, des étoufîements et des épistaxis. Elle perdit en même temps un peu de son activité, et, moins soucieuse de son travail habituel, elle s'adonna aux pratiques religieuses d'une façon inaccoutumée. Son excentricité ne fit que s'accroitre et aboutit bientôt à un accès de manie aiguë. Sa crise ne fut pas de longue durée et cessa avec la première apparition des règles. Pendant six ans où la menstruation s'exerça régulièrement, rien ne troubla la régularité de son existence, lorsque son père lui imposa un mari pour lequel elle professait une répugnance bien marquée. Anne n'osa résister à une volonté impérieuse et consentit au mariage ; mais, peu de jours après ce sacrifice, la menstruation fit défaut, un nouvel accès éclata qui l'obligea à rentrer à l'asile de Maréville. Elle est plongée dans la tristesse la plus profonde, elle se croit maudite, possédée du démon, condamnée aux feux de l'enfer pour les sacrilèges qu'elle a commis. Elle ne cesse de se lamenter, de crier qu'elle est Judas, l'Antc-Christ, qu'elle doit brûler éternellement. Elle reproche à Dieu de l'avoir fait naître, jure, blasphème et vomit des imprécations contre lui. Cet état dura six mois et ne disparut qu'avec le retour des règles. (Dauby, Thèse de Paris, 1866, p. 26.)
Orservaïion CLXXXIII. — La fille X... perdit ses règles à l'âge de quarante ans. Depuis certains mois, elle rendait une grande quantité de sang par la vulve, mais si cet écoulement venait à cesser, elle tombait dans une profonde tristesse et se livrait alors à des actes de piété exagérés. Puis elle e:i vint à s'occuper des supplices des âmes et à craindre les peines éternelles ; elle se serait donné la mort si on ne s'y fût opposé. Elle fut guérie par des saignées multiples. (Obs. XGI, de Chambon de Montaux, cité par Chauffé, Thèse de Paris, 1794.)
Observation CLXXXIV. — Femme à la ménopause, quarantequatre ans, pratiques religieuses exagérées; communiait tous les jours, quelquefois trois fois par jour, sans jamais se confesser. Un jour, elle rencontre, dans la rue, un beau jeune homme blond, le prend pour le Christ et cohabite avec lui. Elle lui confie des obligations, le Christ les emporte et ne revient plus. Quelques jours après, elle reconnaît, dans la rue, Dieu le Père à ses cheveux grisonnants. Elle l'emmène chez elle, puis celui-ci s'esquive et dis-
parait. Quinze jours plus tard, elle a des rapprochements conjugaux avec le Saint-Esprit sous les apparences d'un homme brun d'un âge intermédiaire entre Dieu le Père et Dieu le Fils. Les fonctions utérines s'arrêtent, les règles cessent ; plus de doute dans son esprit, elle va enfanter un nouvel enfant Jésus et remplacer la sainte Vierge sur la terre. (Dupain, Thèse de Paris, 1888, p. 123.)
Observation CLXXXV. — Catherine, quarante ans, est en proie à une lutte imaginaire avec le diable; insomnie, agitation, idées de suicide. Amélioration avec le traitement ; mais bientôt, peu avant les règles, retour du délire. Les bains tièdes font reparaître les règles et le mieux devient stable, puis la convalescence survient. (H. Girard, Ann. mêd.psych., 1844, t. IV, p. 329.)
Observation CLXXXVI. — Erotisme survenant à l'occasion de la ménopause et jetant la malade dans la confusion et les scrupules désolés. (Gullère, Les frontières dj la folk, Paris 1888, p. 237.)
Observation CLXXXVII. — Jeannette, âgée de quarante-huit ans, célibataire, a toujours été bien réglée. Depuis quatre mois, les menstrues ne sont plus arrivées, et un accès de lypémanie s'est manifesté avec des hallucinations religieuses. (Sauvet, Ann. méd.psych., t. XII, p. 178.)
Observation CLXXXVIII. — B..., religieuse, quarante-trois ans. Pertes abondantes, puis suppression des règles qui ne reparurent qu'une seule fois trois mois après. Elle se croyait possédée du démon, se disait être elle-même le démon et parlait souvent de la bête de l'Apocalypse, etc. Elle répétait souvent que Dieu l'avait abandonnée, qu'elle était perdue, et alors, pour échapper à cette cruelle alternative, elle eut plusieurs fois l'idée d'attenter à ses jours, de se jeter dans un puits ou dans une rivière. Elle sortit guérie après huit mois de séjour à l'asile. (Bruant, De la mélancolie survenant à la ménopause, Thèse de Paris, p. 721.)
On voit par ces quelques observations combien est varié le délire religieux sous l'influence de la menstruation, et combien il serait difficile de lui assigner un caractère particulier pour chaque époque de la vie sexuelle de la femme. D'une manière générale pourtant, ce qui domine à la puberté, c'est
« Voir également les observations : 34, 61, 136, 139, 212, 232, 234 et 258.
l'extase jointe à la nymphomanie et à la mélancolie; pendant la période active, ce sont les scrupules et les hallucinations, quelquefois aussi l'excitation génésique; à la ménopause, nous voyons l'érotisme s'associer volontiers au mysticisme, et, comme conséquence, apparaître des remords qui jettent la malade clans des craintes perpétuelles pour le salut de son âme.
Le moyen âge et les siècles qui suivirent, sont inscrits en lettres d'or dans les annales de l'Église. La foi brilla alors dans tout l'éclat de sa splendeur, mais elle tourna bien souvent à la superstition, et les croyances de nos pères, il nous faut l'avouer, ne furent pas toujours marquées au coin de la sagesse et de la saine raison. C'est ce qui explique pourquoi les troubles psychiques affectèrent si fréquemment à cette époque la forme religieuse.
Je ne viens point faire ici le procès du surnaturel : ce serait aller contre mes idées les plus chères; mais dans l'intérêt de la religion même comme dans celui des fidèles, il convient de distinguer le naturel du surnaturel, et de ne pas aller chercher une intervention divine ou diabolique dans ce qui n'est que la simple manifestation d'un état pathologique. La maladie peut s'allier à la vertu; une grande sainte peut être une grande malade : ne les confondons pas l'une avec l'autre et donnons à chacune la part qui lui revient. Sainte Catherine de Sienne prétendait qu'elle n'avait pas de cœur: son confesseur lui-même était le premier à en rire, mais toutes les plaisanteries et les raisons de celui-ci ne purent la convaincre qu'elle était faite comme toutes les autres femmes, et elle persista dans sa croyance erronée. Evidemment, ce qui parlait en elle, en ce moment-là, ce n'était pas la sainte, mais la malade, et. si elle eût dit quelque chose de moins absurde,
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raconté, par exemple, une apparition, un entretien divin, les plus sérieux de son temps, faute d'établir la différence sur laquelle j'insiste, l'auraient crue sur parole et enregistré à son acquit un miracle de plus. L'abbé Gailfredi (1611), prêtre bénéficié en l'église des Acoules, à Marseille, l'abbé Urbain Grandier (1632), les abbés Uoullé et Picard (1642), accusés, le premier par les Ursulines d'Aix, le second par les religieuses de Loudun, les deux autres par les fdles de Sainte- Elisabeth à Louviers, ne sont-ils pas morts sur le bûcher, victimes des hallucinations génésiques de nonnes hystériques?
La menstruation doit-elle entrer pour une part dans la genèse des maladies religieuses de cette époque ?
Marc l enseigne que l'extase, les visions, les hallucinations et les illusions de toutes sortes peuvent naître d'une cause menstruelle.
Delasiauve pense que les désordres de la menstruation ne furent pas étrangers aux différentes épidémies de folie convulsive et religieuse observées dans les communautés de nonnes et parmi les populations aux croyances trop faciles.
D'après Loyseau, il existe une liaison étroite entre la folie religieuse et les anomalies du système sexuel; l'auteur se demande si cela ne tiendrait pas à ce que beaucoup de personnes cherchent dans la religion la consolation d'un amour malheureux ou non satisfait. Berthier partage cet avis et ajoute que, parmi les religieuses, le délire génésique est peutêtre le plus fréquent. Cette remarque s'applique avec plus d'exactitude encore aux religieuses d'autrefois, dont un grand nombre entraient au cloître, contraintes par la naissance et non appelées par leur goût et leur vocation. Nous avons vu combien est précaire l'état de la menstruation chez les religieuses; la vie monocale n'ayant pas changé, il est à sup-
1 Mari-. Annales cPhyg. et de med. légale, L X, 183.'!, p. 156.
poser qu'il ne fut pas plus florissant dans les couvents des temps passés.
Régis l considère comme offrant plus de prise à la folie religieuse les personnes vouées aux ordres mystiques et contemplatifs, et, parmi celles-ci, plus particulièrement celles qui subissent la crise pubérale ou ménopausique : « On sait, d'ailleurs, ajoute-t-il, qu'il existe un lien étroit entre les idées mystiques et les idées erotiques et que, le plus souvent, ces deux ordres de conceptions se trouvent associés dans la folie. »
Voici quelques faits à l'appui; nous les rangeons sous trois catégories :
1. Les mystiques. — Les plus célèbres écoles de mysticisme au moyen âge furent les couvents d'Unterlinden, de Schônensteinbacb, d'Adelhausen , de Thoss, tous couvents de femmes. Les extatiques y étaient en grand nombre : Elisabeth Steiglin, du monastère de Thoss dans la Turgovie suisse, a laissé un manuscrit duquel Steill a extrait la vie d'une dizaine de sœurs, la plupart extatiques, eu dans un état approchant de l'extase. L'institution des Béguines fut celle qui produisit le plus et mérite ajuste titre le nom de pépinière du mysticisme qui lui a été donné.
L'extase, la catalepsie et toutes les autres formes merveilleuses du mysticisme peuvent avoir une origine menstruelle. Bonet guérit par la saignée une fille qui avait des mouvements convulsifs fréquents et des extases : elle croyait voir Dieu, les anges et toute la gloire du Paradis. Raulin2, à qui j'emprunte le fait, ajoute qu'il n'y a pas de médecin praticien qui n'ait eu lieu d'observer des cas semblables; d'après lui, ces accidents arrivent ordinairement aux femmes enceintes et à celles qui ne sont pas réglées.
Observation CLXXXIX. — Elisabeth Delvigne, âgée de vingt-
1 Régis. Manuel pratique de médecine mentale. Paris, p. 31.
2 Raulin. Traité des affections vaporeuses du sexe. Paris, 1758, p. 309.
cincf ans, vit ses ordinaires se supprimer dans le mois de novembre 1708, de sorte que, dans la suite, n'étant plus réglée, sa santé commença à se déranger. Elle présenta des attaques de catalepsie dans lesquelles elle gardait les positions les plus bizarres qu'il prenait envie aux assistants de lui donner. A la fin de l'accès, elle faisait des signes de piété: tantôt elle portait le bout du drapa son menton, comme si elle eût reçu la sainte communion, tantôt elle faisait un cercle sur sa tête comme si on eût dû la couronner, ce qui faisait dire au peuple qu'elle était une sainte, qu'elle était en extase et que tout ce qui se passait ne pouvait se faire sans miracle. Cette fille fut conduite, par ordre du lieutenant de police, dans la maison des religieuses hospitalières de la place Royale. Plusieurs, des plus célèbres médecins de la Faculté consultèrent ensemble sur cette maladie, qui, voyant qu'elle venait d'une abondance de sang par une suppression des ordinaires pendant huit mois, convinrent de la nécessité qu'il y avait de la saigner. Le jour même de son entrée chez les hospitalières, Elisabeth eut son accès de catalepsie, le soir, ces ordinaires survinrent ; le lendemain l'accès revint, mais beaucoup moins fort: du reste ce fut le dernier. Les règles coulèrent abondamment pendant six jours. Cette malade a été observée par plusieurs académiciens, par un ministre et le préfet de police. (Dionis, Dissej'tations sur la catalepsie, Paris, 1718, p. 45.)
Observation CXC. — Une jeune fille de treize ans, nommée Gorardin, perdit tout à coup la parole et l'usage de tous ses sens, le mal fut court et l'accès passa vite. L'enfant paraissait bien, quand, au bout de quatre jours, il survint un nouvel accès qui la saisit debout au même instant qu'elle était occupée à prendre un sac suspendu à un mur, dont l'élévation la mettait dans la nécessité d'étendre le bras droit et de lever le pied gauche, en sorte, qu'elle demeura dans cette position, sans connaissance, sans parole, sans sentiment, sans mouvement et dans un parfait équilibre. L'accès fut assez long et serqnouvela assez fréquemment pour que les assistants le crussent l'effet d'un sort. La malade ne fut parfaitement guérie que par l'éruption des règles qui arrivèrent à quinze ans. (Delalour, Journal de Médecine, juillet 1756, t. VI, p. 40.)
Observation CXCI. — Hélène Renault (de Saint-Malo), âgée de dix-neuf ans, à la suite d'une suppression des règles, tomba dans une véritable et parfaite catalepsie. Les doigts, les phalanges, le
poignet, l'avant-bras, le bras, les yeux, la tête, tout restait immobile dans la situation où l'on s'avisait cle les mettre; l'odorat présentait une excessive délicatesse. Il arrivait aussi, de temps en temps, qu'elle rêvait durant ses accès de catalepsie ; il était alors assez plaisant de voir cette jeune fille assise dans son lit, sourire agréablement avant de parler, comme une statue à ressorts, susceptible de toutes sortes de mouvements. (Bourdin, Traité de la catalepsie, Paris, 18 H, p. 60.)
Observation GXGII. — Fille âgée de vingt-deux ans. Les règles ne parurent qu'à dix-huit ans; à plusieurs reprises, elles se suspendirent et revinrent spontanément; depuis huit mois, elles sont régulières, abondantes, et durent ordinairement de dix à douze jours. A l'époque de l'établissement de la fonction menstruelle, cette fille fut atteinte d'une affection extraordinaire, qui appela l'attention de la famille et des médecins. Cette affection était intermittente : la malade raconte qu'elle mangeait avec avidité tout ce qu'on lui mettait dans la bouche. Actuellement elle est atteinte de somnambulisme : elle se lève la nuit et travaille à des ouvrages de couture délicate, qu'elle ne saurait faire lorsqu'elle est éveillée. Entrée dans le service de M. Fouquier, elle présente des attaques de catalepsie. Les premiers accès se montrèrent en même temps que les règles, lorsqu'elles apparurent pour la première fois, depuis qu'elle était dans le service. Ils se renouvelèrent périodiquement: elle perdait alors complètement connaissance, ignorait tout ce qui se passait autour d'elle et restait insensible à toutes les épreuves qu'on lui faisait subir. [Bourdin, ut suprà, p. 81.)
Observation GXCIII. — Jeune fille de vingt-deux ans, cataleptique: ses crises sont mensuelles. Deux jours avant ses époques, elle tombe dans une torpeur toute spéciale : la malade se tient assise et peut marcher quand on l'entraîne ; mais elle est insensible à la douleur; ses yeux sont fixes, ses membres conservent les positions qui leur sont données ; elle ne mange que par force et ne sait plus satisfaire ses besoins naturels. Cet état bizarre dure tout le temps des règles, plus deux jours et, jusqu'au mois suivant, la malade est en parfaite santé. (Azam, De la folie sympathique, etc., Bordeaux, 1838, p. 48.)
L'influence menstruelle est ici évidente et ne laisse aucun doute. Ces faits cependant, en apparence, ne tiennent-ils pas
du merveilleux? Et si, au lieu de les observer à leur époque et dans le monde, on les eût observés dans un couvent et à la belle époque du mysticisme, n'aurait-on pas de toutes parts crié au miracle et à l'intervention divine. Les bonnes sœurs, fières du clioix que Dieu aurait fait de leur communauté pour manifester sa grâce et jalouses de posséder un trésor qui les aurait rendues célèbres parmi les autres, auraient-elles été plus sages que le peuple décernant à Elisabeth Del vigne le titre de sainte, parce qu'elle était en extase et que tout cela ne pouvait se faire sans miracle ? Celle-ci pouvait être une personne très pieuse, et les phénomènes extraordinaires dont elle était l'objet, n'ajoutaient ni ne retranchaient rien à sa vertu ; il n'en est pas moins vrai pourtant que ce qui la faisait valoir comme sainte, n'était qu'un trouble nerveux mal interprété et si bien engendré par une aménorrhée passagère qu'il disparut avec le retour de la menstruation. Certains écrivains ont pensé que l'absence du flux menstruel, chez Jeanne Darc, ne fut pas sans influence sur l'exaltation et le patriotique mysticisme de cette héroïne.
Observation CXCIV. — C'est à l'âge de treize ans, c'est-à-dire vers l'époque de la puberté, qu'elle commença à entendre ses voix et à être visitée par l'archange saint Michel, par l'ange Gabriel et plus souvent encore par sainte Catherine et sainte Marguerite, auxquelles elle avait voué une dévotion toute particulière. Lorsqu'elle fut brûlée à Rouen, en 1431, elle avait dix-neuf ans, et l'historien Villaiet rapporte que « par un phénomène particulier « qui semblait se lier à sa haute destinée, elle n'était pas sujette à « ce tribut périodique que les dames paient à l'astre des nuits ». Ce détail delà vie intime de Jeanne Darc a pu être connu, puisque plusieurs fois, de par l'autorité ecclésiastique, elle fut soumise à l'examen direct d'une matrone '.
' On croyait à celte époque que lorsque le diable prenait possession d'une femme, il commençait toujours par lui enlever sa virginité ; et ces examens auxquels fut [soumise Jeanne Darc, démontrent la méfiance que ses révélations éveillèrent tout d'abord auprès des autorités ecclésiastiques et civiles. Ce qui a l'ait dire, non sans raison, au vénérable Calmeil que, si notre héroïne n'avait pas cessé d'appartenir à la vie
S. [CARI). lo
Une autre preuve en faveur de l'influence menstruelle dans le délire des mystiques, c'est la forme même qu'affectait ce délire. Nous savons, en effet, que de tous les troubles psychiques engendrés par la menstruation, les plus communs sont ceux de la sphère génitale. Or, si nous consultons les auteurs ascétiques et si nous analysons les portraits qu'ils nous ont laissés des extatiques les plus renommées, nous voyons que ces religieuses présentèrent le type le plus achevé, le type parfait de l'érotomanie. De toute leur personne, s'exhalait ce parfum exquis de l'amour chaste, délicat, dégagé de tout désir honteux, plein de poésie et de surnaturel qui caractérise cette maladie. D'après Gorres *, les phénomènes de la vie mystique prenaient chez les extatiques un caractère particulier de fraîcheur, surtout lorsqiC elles étaient jeunes encore. Bien souvent, alors, on voyait se produire entre elles et Dieu un mariage mystique, qui, presque toujours, était précédé par des fiançailles de même genre. Aucune n'a mieux représenté cette union que l'extatique du couvent de Briken : dans ses extases, elle parlait souvent et longuement de ses fiançailles, de son union avec le Seigneur et- des sept enfants qui naquirent de son commerce divin, à savoir : l'abstinence, la pauvreté, etc., etc.
2. Les stigmatisées. — Elles nous intéressent, non par leur étrange écoulement sanguin, mais par leur état psychique qu'accompagnent le plus souvent des hallucinations de l'ouïe et de la vue.
De l'aveu des livres ascétiques eux-mêmes, la stigmati-
privée, elle eût été exposée à périr également sur le bûcher comme possédée. Ce fut du reste le sort réservé à une autre jeune fille qui se disait être appelée à continuer l'œuvre de Jeanne Darc. Deux autres aussi, contaminées par l'exemple, s'étant attribué une mission divine, ne durent leur salut qu'à une haute protection et en furent quittes pour une simple excommunication. (Consulter Calmeil, t. I, p. 129, et Notice et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale concernant le procès de Jeanne Darc.)
1 Gorres. Lamystique divine, naturelle et diabolique, éd. 1854, t. V,p. 157.
salion n'est pas toujours d'œuvre divine. Nous y lisons que « l'esprit de l'abîme essaie de faire .tomber l'âme dans le piège en apparaissant tantôt sous la forme ténébreuse qui lui est propre, tantôt sous le masque d'un ange de lumière * ». N'étant pas compétent en la matière, je serais mal venu de m'immiscer dans une discussion purement théologique. Je respecte et laisse intacte la classification des traités ascétiques en stigmatisées divines et en stigmatisées diaboliques; je me permets simplement de faire remarquer que cette classification me paraît incomplète et qu'elle a le tort de ne pas admettre les stigmatisées d'ordre pathologique.
Nous avons vu que le sang emmagasiné dans les vaisseaux par une suppression des règles ou une menstruation insuffisante, peut faire éruption par tous les points de l'organisme. Il est des femmes qui, sous l'influence de cette cause morbide, ont présenté des phénomènes de prime abord aussi étranges et merveilleux que ceux de la stigmatisation. Certaines ont eu des sueurs de sang abondantes et cela périodiquement, tous les mois, au moment de l'époque cataméniale. Il y a quelques années, on aurait pu voir à la Salpêtrière, une hystérique qui pleurait du sang : le linge dont elle se servait pour essuyer ses larmes était tout rouge et tout humide d'un sang vermeil et rutilant. (Voir l'Obs. CI.)
Et dans de pareilles conditions, pourquoi l'hémorrhagie ne se manifesterait-elle pas aux endroits privilégiés de la stigmatisation, chez une mystique aménorrhéique qui serait aussi hystérique et dont la dévotion particulière serait la Passion? Elle s'exalte à la pensée des souffrances du Christ, elle ne cesse de se les dépeindre, elle voudrait souffrir à la place de
1 Dans tous les livres de sorcellerie se trouvent des exemples de possédées qui présentèrent tous les signes de la stigmatisation. Sœur Lacadière (1728), célèbre par ses accusations calomnieuses contre le l'ère Girard, était stigmatisée. Elle n'en l'ut pas moins condamnée par le tribunal ecclésiastique d'.Vix, qui déclara mensongères toutes ses assertions et acquitta le l'ère Girard.
son divin Maître, et, dans cet ardent désir de souffrance, elle endure ses douleurs, elle sent ses plaies sans les avoir. C'est ainsi qu'il se fait en ces régions, par suite d'un trouble vasomoteur, un point faible, un point de moindre résistance favorable à l'éruption du sang dont regorge l'organisme.
Les auteurs ascétiques eux-mêmes ne peuvent s'empêcher de dire que le système nerveux et le système vasculaire ressentent d'une manière spéciale les effets de l'action surnaturelle. Sans aller à rencontre d'une telle proposition, je fais observer qu'elle peut ne pas être vraie dans tous les cas : les troubles nerveux et vasculaires, en effet, loin d'être toujours secondaires, ont pu dans certains cas être la cause primitive et engendrer un état psychique qui, faussement interprété, a paru d'origine surnaturelle aux yeux de personnes ignorantes des choses de la médecine et trop portées vers le mystérieux. Quoi qu'il en soit, c'est surtout chez les femmes que se remarque la stigmatisation : d'après le calendrier des stigmatisés, on compte 122 femmes et 21 hommes. La biographie des premières démontre également qu'elle est surtout fréquente pendant la période active des fonctions sexuelles. Voici à l'actif de l'influence menstruelle deux observations, que je choisis à dessein d'époques fort différentes, afin de pouvoir les comparer et juger de ce qui fut autrefois par ce que nous voyons aujourd'hui.
Observation CXGV. — Christine de Stombelle, naquit en 1242. Elle fut célèbre par ses extases, ses stigmates et ses luttes avec le diable qui durèrent de quinze à quarante-six ans, c'est-à-dire de la puberté à la ménopause. Cet état extraordinaire la fît passer pour folle et épileptique chez les Béguines de Cologne qui la rendirent à ses parents. La même raison l'empêcha d'être admise aux Béguines de Stombelle. Ses actes, publiés par les Bollandistes, à la date du 22 juin et écrits par Pierre de Dacie, prieur des Dominicains, confident et consolateur de la vierge, signalent les stigmates dès l'année 1257 et n'en font plus mention à parlir de 1288. Elle mourut en 1312.
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Une des plus célèbres stigmatisées de notre siècle et qui a passionné au plus haut degré le monde religieux et scientifique, est Louise Lateau, née à Bois-d'IIaine, dans le Ilainaut, le 30 janvier 1850. De nombreux volumes ont été écrits sur cette femme ; je n'entrerai pas dans toutes les discussions qui partagèrent en deux camps les médecins et les théologiens. Je me contente de narrer le fait, laissant au lecteur le soin de l'apprécier.
Observation CXGVI. — Louise Lateau a deux sœurs dont l'une a trois ans, l'autre un peu plus de deux ans qu'elle. Toutes les deux sont calmes, pieuses, et n'ont pas d'accidents hystériformes. L'aînée, Rosine, a été réglée à dix-huit ans; la cadette, Adeline, à seize ans. Louise est une âme simple, droite; elle aime la solitude et le silence, son caractère est d'une grande tranquillité. Un trait saillant de cette nature, c'est la charité. Elle a montré dès son enfance une piété exceptionnelle. La Passion de N.-S. était sa pensée familière, habituelle; elle s'y sentait portée soit en faisant le chemin de la croix, soit autrement, et ses méditations lui faisaient comprendre de plus en plus la nécessité de souffrir. Louise va avoir dix-sept ans, mais la puberté tarde à venir. Elle est très peu développée pour son âge. « Il n'est pas difficile de reconnaître, dit Lefèbvre, qu'elle traverse cette phase de chlorose si commune chez la jeune fille vers l'époque delà puberté. » Au commencement de 18b8, elle eut une lumière intérieure qui lui fit comprendre que quelque chose d'extraordinaire allait se passer en elle. Son désir de souffrances s'accroît, et « dès lors elle commença à éprouver dans son corps les sensations douloureuses des stigmates qu'elle devait bientôt recevoir ». Dans le mois de mars, douleurs névralgiques violentes, perte d'appétit, rejet de sang par la bouche à diverses reprises durant une quinzaine de jours. Le lo avril, l'enfant Jésus lui apparaît. Ce jour-là, Louise était d'une faiblesse extrême, Le curé l'administra et aussitôt après, l'interrogea sur son état. Elle affirma ne plus souffrir; puis elle retomba dans une espèce d'extase, parlant continuellement de choses édifiantes: elle voyait la sainte Vierge, saint lioch, sainte Thérèse et sainte Ursule. Cet état extraordinaire se continua, par intervalles, jusqu'au 21 avrif Les personnes qui l'approchèrent pendant ce temps-là, racontent d'elle des choses toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Or, tous ces phénomènes précédèrent de trois jours et accompa-
gnèrent l'éruption des premières règles qui apparurent le 19 et se prolongèrent jusqu'au 21 avril. La crise menstruelle passée, tout rentra dans l'ordre, et, le 21 , Louise put aller à pied assister à la messe à l'église paroissiale distante d'environ un kilomètre. Trois jours plus tard, le 24 avril, elle eut une hémorrhagie par le côté gauche de la poitrine, hémorrhagie dont elle ne parla à personne, pas même à sa mère. A partir de là, les phénomènes névropathiques allèrent bon train ; elle présentait bientôt les troubles somatiques de la grande hystérie et devenait stigmatisée. Nous devons ajouter que Louise était d'un tempérament puissamment ovarique: quoique réglée sur le tard, la fonction menstruelle chez elle était très régulière, très abondante et se faisait remarquer par sa longue durée. (Voir sur Louise Lateau les ouvrages des Drs Lefebvre, Imbert-Goubeyre et Bourneville.)
3. Les possédées. — On sait combien nombreuses et terribles furent les épidémies de démonopathies au moyen âge et aux siècles derniers. Les quelques chiffres que j'ai donnés au début de ce travail, tous tirés des Annales judiciaires de l'époque, nous ont dit avec quelle rigueur étaient poursuivies les malheureuses posséde'es. La croyance aux malins esprits était telle qu'un grand nombre finissaient par se convaincre elles-mêmes de leur propre possession, confessaient ouvertement leur participation au sabbat, leur abominable liaison avec le diable, et expiaient sur le bûcher le crime d'être folles.
C'était surtout dans les couvents de femmes que le diable régnait en maître. Suivant Wiers1, « lorsqu'il y a plusieurs ensorcelées ou démoniacles en un lieu, on les voit advenir es monastères principalement de filles côme estas les cômodes organes des tromperies de Satan » .
Maurice Macario, dans son étude clinique sur la démono. manie2, considère l'âge critique, la suppression des règles comme une cause fréquente de cette maladie.
1 Wiers. De l'imposture et de la tromperie des diables, traduit par Grévin. Paris, 1567, p. 336.
* Maurice Macario. Annales médko-jjsychologiques, t. I, p. 440.
Bien avant lui, du reste, l'influence menstruelle avait été signalée par les auteurs. Paul Jacchias, médecin du pape Innocent X, avait déclaré que les femmes mal réglées, qu'on tenait pour possédées, étaient des mélancoliques, des folles à idée fixe. Des faits nombreux et observés de nos jours viennent donner raison au médecin juif.
Observation CXGVII. — Une pensionnaire de quinze ans, mal réglée et hystérique, poussait des hurlements lorsqu'elle entendait sonner la cloche de la maison. Bientôt plusieurs jeunes filles de ses camarades lurent prises de la même manie et ce fut dans le pensionnat une véritable épidémie, rappelant exactement l'épidémie d'aboiement de Krintorrp en 1552, l'épidémie de bêlement au couvent de Sainte-Brigitte et celle de Dax en 1613. (Itard cité par Legrand du Saule, Les hystériques, Paris 1882, p. 121.)
Observation CXGVIII. — En 1878, une épidémie d'hystéro-démo. nopathie éclata dans une petite commune d'Italie. Durant leurs accès, les malades parlaient du démon qui les possédait, indiquaient la date de la prise de possession, les noms des personnes qui avaient été possédées avant elles. Quelques-unes se vantaient d'être prophètes et clairvoyantes, d'avoir le don des langues; pour faire preuve de ce don, elles prononçaient des paroles incohérentes qu'elles affirmaient être des phrases latines ou françaises. Le plus souvent l'accès était déterminé par le son des cloches et la vue deprêtres. Le zèle trop ardent de certains prédicateurs, la fréquence, la solennité exceptionnelle et la publicité des pratiques d'exorcisme aggravèrent l'affection et contribuèrent à la généraliser. L'épidémie avait débuté par une nommée Marguerite : on crut au diable. Les personnes présentes aux premières pratiques d'exorcisme furent vivement impressionnées et convaincues de la réalité de la possession démoniaque. De là l'épidémie se répandit, n'attaquant que les femmes de seize à vingt ans, sauf trois âgées de quinze, cinquante-cinq et soixante-trois ans. (Giornale délia société italiana tVIgiene, 1879, n° 4, p. 397.)
Observation GXCIX. — Sous ce titre : Un singulier cas pathologique, les journaux de juillet 1889 rapportaient une curieuse histoire que l'on aurait dit tirée d'un vieux livre de sorcellerie et qui avait cependant pour héroïne une jeune tille de quinze ans, du service du professeur Charcot. MUe M... était à l'époque de sa for-
mation. Conduite à la clinique du Ur P., celui-ci se disposait à lui examiner les yeux, lorsque tout à coup on la vil se précipiter à terre et marcher à quatre pattes, sa figure douce et même charmante devint dure, les traits se déformèrent, la bouche se crispa. Puis elle fit entendre des miaulements, cherchant à mordre les personnes qui se trouvaient auprès d'elle et jetant l'effroi parmi les assistants. Après les miaulements, la malade poussa des aboiements plaintifs, imita le cri particulier du chat en furie. Ensuite, après un laps de temps assez long, la crise se passa et la malade reprit sa physionomie et son allure habituelles. Un autre crise du même genre se produisit en présence du professeur Charcot. Une boule de papier fut lancée à la jeune fille, qui la flaira, tourna autour, la saisit avec sa main, la fit sauter et vint se frotter contente contre les assistants. Mais le mécontentement succéda bientôt à cette joie apparente, et le professeur en eut la preuve par une morsure que la malade lui fit au mollet. Il se proposait de l'étudier attentivement quand elle disparut subitement de la Salpêtrière, on ne sait comment.
Tantôt c'est la femme elle-même qui se croit et se dit possédée, comme dans l'observation suivante, tantôt ce sont les assistants qui, peu instruits, superstitieux et frappés des phénomènes étranges que présente la malade, croient à la possession, à l'intervention d'un sort ou du diable.
Observation CC. — P..., cinquante-trois ans, religieuse, n'était plus réglée depuis six mois, lorsque tout à coup, sans cause connue, ses règles reparurent pour couler même avec plus d'abondance que précédemment. En même temps, elle ressentit de violentes douleurs à la tête, accompagnées d'une tristesse périodique, reparaissant à chacune de ses époques. P... se croyait possédée du démon qui dirigeait tous ses actes, refusait d'aller à l'église, prétendant qu'elle ne faisait qu'y blasphémer. Avec cela elle manifestait des tendances au suicide et avait même fait plusieurs fois des tentatives, en essayant tantôt de se pendre, tantôt de se jeter à l'eau ou par la fenêtre, disant que c'était le démon qui lui ordonnait de se donner la mort. Longtemps elle refusa toute nourriture. (Bruant, De la mélancolie à la ménopause. Thèse de Paris 1888, p. 72).
Observation CCI. — A l'âge de vingt-un ans, Constance de Vingue, s'étanl mise dans une colère furieuse à l'approche de ses rè-
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gles, tomba malade : ses mois ne parurent plus et furent remplacés par des vomissements noirs accompagnés d'autres troubles du c'orps et de l'esprit qui la firent prendre pour une possédée. On eut recours aux plus habiles exorcistes qui la rendirent plus souffrante que jamais. Elle ne pouvait faire un signe de croix, un acte de dévotion, entrer dans une église, sans avoir un hoquet et un étouffement très inquiétant. On rétablit le flux menstruel et la malade fut immédiatement guérie. (Desmilleville, Journal de médecine et de chirurgie, 1739, t. X, p. 408.)
Des observations comme celles-ci se trouvent en très grand nombre dans les auteurs des xvne et xvni0 siècles, et inutile d'ajouter que c'était presque toujours à l'exorcisme qu'on avait recours pour faire disparaître les troubles psychiques.
Les mystiques, avons-nous dit, étaient érotomanes, et nous avons vu, dans cette forme de leur délire, une présomption en faveur de l'origine menstruelle; le délire des démonopathes se portait également sur l'instinct sexuel, mais sous forme nymphomaniaque avec hallucinations génésiques1.
Bon nombre de possédées confessaient avoir eu pendant de longues années commerce avec le diable jouant le rôle d'incube 2; plusieurs même se déclaraient enceintes de ses œuvres.
Ces hallucinations génésiques commençaient le plus souvent à la puberté : c'est à cette époque que la plupart faisaient remonter leur première entrée au sabbat et leur prostitution au Prince des ténèbres. Jeanne Ilerviller, brûlée en 1578 à Ribemont, racontait que son commerce avec le diable avait commencé dès l'âge de douze ans. Lorsque celui-ci fai sait une descente dans un couvent, c'était toujours les jeune nonnains qui étaient ses premières victimes.
1 Virgines et mulieres, cœteroquin honesLe, solutis verecundiœ habcnis, vehementer suspirant, ulalant, indecore moventur, partes obeœnas patefaciunt, motum pensilem amant. Baglivi opéra omnia, etc., curante Ph. Pinel, Parisiis, 1788, t. 11.
* Voir. De dœmonialilale, incubis et succuùis H. 1'. Ludovici Maria.' Sisistrani a Ameno, 1753-1754, traduit sur le manuscrit par Isidore Liscux. Paris, 1882.
D'autres fois, au contraire, l'excitation génésique semblait se réveiller sous l'influence de la me'nopause. C'est ainsi que l'abbesse Madeleine de Gordoue, regardée comme une des plus grandes saintes de son époque, qui avait le pouvoir de faire des miracles et dont la bénédiction était implorée à deux genoux par des évêques, des cardinaux, le légat du pape luimême, par le roi et tous les grands d'Espagne, arrivée sur l'âge de retour, se déclara tout à coup l'amante d'un chérubin déchu à qui elle devait toute sa réputation de sainteté, disait-elle, et avec qui elle partageait sa couche depuis l'âge de treize ans. On ne sait comment son procès ne se termina pas par le bûcher : elle fut condamnée à passer le reste de ses jours, sans voile et sans droit de voter, dans un couvent situé hors de la ville.