‹ La femme pendant la période menstruelleChapitre 9 sur 46 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De la sympathie génitale ou des rapports qui existent entré les centres psychiques et les organes de la reproduction chez la femme.

Rien n'est au hasard dans la nature ; partout nous constatons l'ordre et l'harmonie ; à tout pre'sident le nombre, le poids et la mesure. Les êtres et les mondes" s'enchaînent, les mouvements se succèdent et s'engendrent réciproquement, les lois qui les régissent sont si solidaires que le moindre trouble apporté à l'une empêche le fonctionnement normal de l'autre : l'étude de l'astronomie qui n'est en réalité qu'une mécanique parfaite, nous en donne une preuve sans réplique.

Cet accord qui existe entre les différentes parties de l'univers, nous le trouvons aussi entre les différentes parties d'un tout naturel. C'est vrai pour tout ce qui a un but déterminé, et plus ce but est noble et grand, plus l'accord entre les parties est intime et parfait. C'est pourquoi nous ne cesserons jamais d'admirer les lois et la structure de l'organisme humain. Tout y est disposé pour l'union, pour le concours et pour l'aide réciproque. Des fonctions tout à fait disparates et qui semblent avoir leur autonomie propre, se prêtent souvent un mutuel appui, et c'est un fait réel plus qu'une conception mythique, une vérité physiologique autant qu'une vérité morale qu'exprimait La Fontaine lorsqu'il écrivait sa fameuse fable sur les membres et l'estomac.

Si l'union est plus marquée entre deux organes, s'il existe communauté de souffrance entre deux parties dont Vune

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attrait été affectée primitivement (Gallien), on dit qu'il y a sympathie. Celle-ci est comme un mouvement spontané de compassion, de pitié, et on pourrait la définir : « Un cri de douleur poussé par un organe autre que celui qui souffre. » D'après Magendie1, la sympathie d'un organe est d'autant plus marquée que cet organe a une influence plus grande sur le système entier : ses relations se trouvent subordonnées à son rôle. C'est ainsi que le cerveau qui est l'organe central de la vie et qui commande à tout l'organisme, est le point principal où viennent se répercuter toutes les souffrances de l'économie.

Georget et Voisin veulent que, dans toute affectation mentale, le cerveau soit primitivement malade. L'autopsie, il est vrai, semble leur donner raison : car il est rare de rencontrer sur la table d'amphithéâtre, un cerveau d'aliéné qui ne présente pas quelque altération; mais pourquoi, dans certains cas, le trouble organique ne serait-il pas secondaire et la conséquence du trouble fonctionnel? « 11 n'y a pas d'acte morbide, écrit Fonsagrives2, qui puisse laisser intact après lui l'organe ou le tissu dont il perturbe les fonctions. » Tous les auteurs du reste ne pensent pas comme Georget ou Voisin, et un grand nombre, parmi lesquels de très illustres, acceptent de préférence, en la modifiant toutefois, l'opinion, évidemment exagérée d'Esquirol. Celui-ci, en effet, enseignait que le délire dans les 19/20 des cas est indépendant de toute affection idiopathique de l'encéphale.

La pratique de la médecine, d'après Cabanis3, nous prouve par des exemples journaliers que les affections des différentes parties influent de la manière la plus directe sur le goût, sur les idées, sur les passions. Ils sont rares, en effet, les troubles organiques qui n'ont pas un retentissement du coté du

' Magendie. Eléments de physiologie, t. II, p. 465.

- Fonsagrives. Principes de thérapeutique générale. Paris, 1875.

3 Cabanis. Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris, 1821, t. IV. p. 308.

cerveau. Ne voyons-nous pas souvent, dans les affections de poitrine, les malades devenir langoureux et ouvrir facilement leur cœur aux sentiments doux et tendres, alors qu'ils sont tristes et mélancoliques dans les affections des organes de la digestion et plus particulièrement dans celles du foie et de la rate?

De tout temps, on a remarqué la relation intime qui existe entre deux fonctions qu'un langage par trop pudibond voudrait séparer en appelant l'une, celle du cerveau : la fonction noble; l'autre, celle de la reproduction : la fonction basse. Dans les pays froids où l'activité de l'innervation est moins puissante, le caractère est plus tranquille, plus apte à réfléchir, il y a peu d'imagination, la sensibilité est obtuse ; mais aussi il y a moins d'activité' génitale, moins d'excitation, les femmes y sont réglées beaucoup plus tard.

M. le professeur Bail 1 enseigne que, de tous les instincts réguliers et normaux dont la nature nous a pourvus, il n'en est certainement aucun qui exerce une influence aussi marquée sur nos sentiments et notre caractère que l'instinct génital. « Nulle part, dit l'illustre aliéniste2, on ne voit se manifester plus fortement l'action de la sympathie; nulle part, on n'observe des corrélations aussi palpables et des résultats aussi concluants. Il n'existe nulle part dans l'économie, une sympathie plus intime que celle qui relie aux centres nerveux les organes de la reproduction, et tel est leur empire sur les manifestations de la vie intellectuelle qu'on pourrait sous ce rapport partager V existence humaine en trois grandes périodes : avant, pendant, après la période des fondions génitales. » Que de faux jugements, suivant Bordeu3, combien de fausses sensations, quels grands

1 Bail. Encéphale, 1883, p. 129.

2 Bail. Leçons sur les maladies mentales : folies génitales. Paris, 1883, p. 571.

3 Bordeu. Œuvres complètes. Paris, 1818, t. II p. 959.

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désordres ne procure pas la passion de se reproduire qu'il appelle la fièvre chaude! S'il faut en croire Giviale, peu de malades atteints de spermatorrhée, d'engorgement de la prostate, de fongosité ou de névralgie vésicale, d'anomalie des organes génitaux, sont exempts de disposition à la tristesse, à la mélancolie, au désespoir. La simple blennorrhée peut devenir une cause de mélancolie : d'après Ricord, la chose serait très commune. Les malheureux qui subissent la double castration, finissent presque tous par le suicide; d'où le précepte chirurgical de toujours laisser un testicule, le testicule moral du professeur Verneuil1.

La sympathie dépend non seulement de l'organe, mais encore du tempérament et du sexe de la personne. Quoi qu'en aient dit certains aliénistes, nous ne sommes point tous égaux devant la folie. Formée toute de nerfs, la femme réagit plus vivement que l'homme et paie aux affections mentales un plus large tribut. Ne voyons-nous pas, chez elle, la plupart des maladies d'espèce et de nature différentes se compliquer le plus facilement d'accidents nerveux, soit du mouvement, soit de la sensibilité, soit même de l'intelligence ?

C'est par son tempérament, il est vrai, mais aussi par les fonctions propres qui lui ont été dévolues, que 'la femme présente aux troubles sympathiques une plus grande prédisposition. Les accidents nerveux se manifestent plus souvent chez la femme, non seulement parce qu'elle est femme, mais aussi parce qu'elle est ou peut devenir mère. Dès le commencement de la médecine, on a regardé les différentes affections de l'utérus comme l'unique cause des malaises que l'on appelait alors vaporeux ; c'est pourquoi on les englobait tous sous la dénomination générale de troubles hystériques (de oorxspa, utérus), a Là, dit Uippocrate en parlant de l'utérus, se trouve le point de départ de mille maux. » Platon et

' Voir Raffegean : Du rôle des anomalies conye'nitales dans le développement de la folie chez V homme. Paris, 1884

Arétée nous représentent l'utérus comme un animal vivant (utérus animal in animait), doué de sentiment et de mouvement, capable de s'élancer avec fureur dans toutes les directions pour y apporter les plus graves désordres. Van Helmont en fait le centre vital, le siège de son Archée. La folie pour cet auteur provient des émanations de l'utérus: c'est lui qui fait la femme tout entière, il l'entraîne comme la lune entraîne les eaux de la mer, il est comme un étranger dans l'économie dont il ne dépend que par la nutrition ; néanmoins il la maîtrise et l'oblige d'obéir à sa triste domination1. Suivant Diderot, la femme porte au dedans d'elle un organe susceptible de spasmes terribles, disposant d'elle et •suscitant dans son imagination des fantômes de toute espèce. « C'est là, dit Dubois dans son" Traité sur l'hypocondrie et l'hystérie, ce qui constitue la femme pendant la période moyenne de sa vie ; là est son plus grand, pour ne pas dire son unique foyer de sensibilité. Les émotions brusques et vives viennent toutes se concentrer et retentir dans le foyer inférieur c'est-à-dire dans le système utérin; et lorsque trop de sensibilité est excitée dans ce foyer, elle déborde pour ainsi dire, elle est renvoyée aux centres nerveux de la vie animale. » L'enseignement de Trousseau est aussi explicite.

De tous les délires post-operatoires, aucun n'est plus fréquent que celui qui succède chez la femme aux opérations pratiquées sur l'appareil génital. Depuis 1885, c'est-à-clire dans l'espace de moins de quatre ans, il a été publié, dans différents journaux de médecine et de chirurgie2, plus de '18 nouveaux cas de folie consécutive soit à des hystéro-

1 •• Propter solum uterum, mulier id est quod est. Perigrini hospitis instar, a corpore non nisi alimenter dependens, mero regiminis imperio totam régit mulierem. » In Ortus medic. ect. Amstelodami, apud Elzevirium, 1618.

° Pour les indications bibliographiques voir le Bulletin médical : 28 août et 1er septembre 1889.

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tomies, soit à des ovariatomies ou à des castrations. Loiseau', Azam2, le professeur Mairet3 de Montpellier, dans de remarquables travaux, ont démontré, de la manière la plus nette, la relation qui existe entre les lésions de l'apareil génital et le développement de la folie chez la femme. Tous ces auteurs citent de nombreux exemples, où la marche des troubles mentaux, exactement calquée sur celle des troubles utérins ou ovariens, ne laissait aucun doute sur le rôle pathogénique de l'influence génitale : l'utérus devient malade, la femme délire ; l'utérus guérit, la femme est rendue à la raison.

Guislain rapporte '" qu'il a donné des soins à une fille

atteinte de descente de matrice, laquelle se trouvait prise

■ d'une profonde tristesse avec propension au suicide, chaque

fois que le col de l'utérus venait se présenter à l'entrée du

vagin.

Lisfranc a établi qu'un grand nombre d'affections diverses, regardées comme idiopathiques, sont souvent symptomatiques et dépendent d'une lésion de l'utérus. « La matrice, dit cet auteur, est le foyer du mal, d'où s'irradient des souffrances qui souvent ne s'y font pas sentir et qui sévissent avec force plus ou moins loin d'elle. » D'après M. Bail (/oc. cit., p. 580 et 581), il est universellement admis que, dans certains cas, les affections utérines peuvent déterminer la rupture de l'équilibre intellectuel. « On a vu, dit-il, la guérisonde l'affection locale faire disparaître les aberrations intellectuelles », et il conclut en proclamant qu'on ne saurait aujourd'hui contester l'influence de cette cause.

Lu pathologie mentale, dans certains cas, marche donc de

' Loyseau. Mémoire sur la folie sympathique. Paris, 1857.

2 Azam. De la folie sympathique provoquée ou entretenue par les lésions organiques de l'utérus et de ses annexes, Bordeaux 1858.

3 Mairet. Rapports entre les besoins de la sphère génitale et V aliénaion mentale. Montpellier médical, 1880, 1881, 1882.

1 Guislain. Traité sur les p/irénopat/ties. Bruxelles, 1835, p. 305.

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pair avec la pathologie utérine ; mais, chose bien plus curieuse encore ! l'influence génitale sur le cerveau peut se faire sentir alors même que l'utérus semble ne pas agir en dehors du cadre normal et rester dans les limites mêmes que lui a tracées la physiologie. Il est tout un groupe de troubles mentaux, compris sous le nom générique de folies puerpérales, qui se trouvent étroitement liés au fonctionnement normal des organes reproducteurs chez la femme. Après les savantes recherches de Marcé i et celles de tant d'autres aliénistes distingués, il n'existe plus aucun doute sur les psychopathies diverses qui peuvent accompagner toutes les phases physiologiques ou pathologiques de la maternité (grossesse, avortement, accouchement, allaitement).

Baudelocque avait coutume, dans ses cours, de raconter l'histoire d'une femme enceinte qui mangeait du foin dérobé à une voiture, et celle d'une autre qui mangeait avec plaisir des poissons crus qu'elle avait volés.

Marc 2 cite l'observation d'une femme de magistrat, dans une situation aisée, qui, se trouvant enceinte, n'avait pu résister au désir de prendre une volaille à l'étalage d'un rôtisseur, et celle d'une autre qui, dans sa première couche, tenta de se couper le cou. voulut s'étrangler dans la seconde et réussit à se noyer dans la troisième.

Marcet rapporte (loc. cit., p. 36) l'observation d'une Espagnole qui, sept fois enceinte, sept fois fut atteinte de mélancolie, et celle d'une autre qui, dix fois enceinte, dix fois aussi fut atteinte de la même maladie jusqu'à la démence complète.

Cazeaux 3 parle d'une jeune dame primipare qu'il eut à

1 Marcé. Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices. Paris, 1858. Voir aussi Behier. Aliénation mentale chez les nourrices, in Gazette des hôpit., 1875, p. 354, 377.

* Marc. In Ann. d'hyg. et de méd. légale, 1842, t. XXV, p. 181.

3 Cazeaux. Traité d'accouchement. Paris, 1874, p. 515.

examiner, et, chez laquelle, l'amour qu'elle avait auparavant pour son mari, avait fait place à une antipathie qu'elle avait beaucoup de peine à surmonter.

Gustave Lebon cite ' une femme de la Haute-Marne, mère de neuf enfants, qui, à chaque grossesse, avait un désir irrésistible de tuer son mari bien qu'elle l'aimât beaucoup.

Gall rapporte 2 qu'une jeune dame enceinte, assaillie d'un penchant irrésistible à tuer son mari, l'assassina, sala son cadavre et en mangea pendant plusieurs mois. Goulard assure qu'un fait semblable s'est passé dans le village d'Audernac, sur le bord du Rhin.

M. le professeur Brouardel constate3 que souvent, pendant la grossesse, on observe des impulsions incendiaires ou homicides et une perte absolue des sentiments. Il raconte à l'appui le fait suivant : Une femme e.iceinte avait cinq enfants. Elle envoie du poison à celui qui était en pension, et, pendant qu'on avait été chercher de sa part celui qui était en nourrice, elle se jette avec les trois autres dans un puits.

Chez une femme en parlurition, chaque contraction utérine s'accompagnait d'une divagation qui s'évanouissait avec le relâchement de la matrice '\

Suivant le professeur Bail, l'aversion profonde n'existe pas seulement pour le mari ou l'amant ; la femme récemment accouchée montre' quelquefois pour son enfant une indifférence absolue, indifférence qui peut se changer en haine et aboutir à l'infanticide.

Les mêmes troubles peuvent s'observer pendant l'allaitement, et je pourrais citer de nombreux exemples de nour-

' Gustave Le Bon, cil. par Witkowski : La génération humaine, G' édition, p. 321.

s Gall. Organologie. Paris, 1825, t.. IV, p. 10j. :; Brouardel. État mental de» femmes enceintes [cours delà Faculté), in Gu:. Médic. hôpitaux, 29 mars 1888.

* Société médico-psychologique, séance du 28 octobre 1856.

rices criminelles dont la responsabilité, fort douteuse et très difficile à apprécier, les mettait au même rang que les femmes enceintes ou récemment accouchées.

Ainsi, la femme, en état de puerpéralité, est capable de tout : il en est qui, excellentes mères, égorgent froidement leurs enfants qu'elles aiment pourtant passionnément, et qui, bientôt rendues à elles-mêmes, se tueront de désespoir; d'autres qui, toujours bonnes et bienveillantes, se posent alors en victimes, et, avec les accents les plus pathétiques de la sincérité, portent contre leurs amis les accusations les plus infamantes et dénuées de toute vérité ; d'autres encore qui, chastes et pures en toute autre circonstance, se livrent alors à une obscénité de langage et d'action dont le seul souvenir plus tard les fera rougir de honte.

Pareils désordres peuvent-ils se manifester sous l'influence de la menstruation ? Je réponds : Oui ! et pour quatre raisons principales que je vais essayer de développer. Je les résume dans les propositions suivantes :

1° Il existe des rapports très intimes entre la menstruation et les différents états physiologiques et pathologiques des organes de la reproduction engendrant des troubles psychiques.

2° La menstruation fait partie de l'état puerpéral et peut intervenir dans l'étiologïe des folies puerpérales au même titre que la grossesse, l'accouchement et l'allaitement.

3° La menstruation se rapproche plutôt de l'état pathologique que de l'état physiologique ; elle n'est pas une fonction, mais la simple manifestation d'une fonction très importante: l'ovulation, fonction presque toujours difficile et douloureuse.

4° L'influence du cerveau sur la menstruation est évidente; pourquoi la réciproque ne serait-elle pas vraie, et n'existerait-il pas, de retour, une influence de la menstruation sur le cerveau ?

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