LA VIERGE AU NOUVEAU FOYER
du règne de Trajan, ils le seront par une législation qui, il est vrai, subira déjà le contre-coup de l'influence chrétienne.
Au temps de Gaïus, la vente des enfants n’est le plus souvent qu’une solennité fictive qui a pour but leur émancipation. La liberté de la jeune Romaine est même l’objet d’une sollicitude si délicate que la fille de famille eût-elle causé un dommage quelconque à un étranger, elle n’est plus exposée, comme autrefois, à passer sous la servitude de l’homme auquel elle a nuit.
Aussi bien que la voix de pierre qui s'élève des tombeaux, les vivantes expressions du langage ou poétique, ou familier, ou même oratoire, nous apportent les échos du concert d'amour qui berçait la jeune fille.
C'est avec un doux attendrissement que Catulle nous montre la vierge « que son chaste petit lit aux suaves parfums laissait croître sous le tendre embrassement de sa mère. Tels les myrtes qu'engendre l’Eurotas ou les fleurs variées que produit le souffle du printemps ? ».
4. Ortolan, Znstit. de Justinien, IV, van, 7; et plus haut, commentaire du titre 1x du livre I.
2. . . . . . quam suaves exspirans castus odores Lectulus in molli complexu matris alebat :
Quales Eurotæ progignunt flumina myrtos, Aurave distinctos educit verna colores, Ë CATULLE, Lxiv, Epbithaälamium Pelei et Thetidos, 81-90.
. Le même poëte veut-il peindre l'attachement d’un moineau pour Lesbie, il nous dit que l'oiseau «la connaissait aussi bien que la jeune fille connaît sa. mère ! ». | ke
‘ Et quant aux relations du père et de la fille, nul Romain mieux que Cicéron ne nous en révèle le touchant caractère, Entendez-le s'élever contre Verrès: qui, par une injuste application de la loi Voconia, a frustré une orpheline de l'héritage paternel: «Et je ne doute point que, de même qu’à moi, à qui ma fille me tient le plus au cœur, cette chose ne paraisse: cruelle et indigne à chacun de vous qui ètes émus du même sentiment et de la même tendresse pour vos filles. Car, qu'est-ce que la nature nous a donné de plus agréable ? quoi de plus cher? quel:objet plus: digne d’épuiser toute notre sollicitude et toute naine : tendresse 22? »
- Mais c’est surtout dans sa COnrÉe potence que ie grand orateur donne un libre cours à l’effusion de. ses sentiments paternels. « La petite Tullie, mes dé-: lices; » «ma petite fille chérie; » « Tullie, notre lu- :
il: + . . Ssuamque norat |
ipsam tam bene, quam puella matrem.
CATULEEN UT 6, 2520 9, Atque ego non dubito, quin, ut mihi,-cui filia maxime cordi est. sic unicuique vestrum, qui simili sensu, atque indulgentia filiarum commovemini, res hæc acerba videatur atque indigna. Quid enim natura nobis jucundius, quid cariusesse voluit? quid
est dignius, in quo omnis nostra. diligentia: indulgentiaque-consumatur?.Cicéron, Seconde action contre Verrès; 3, -4%.
mière ‘. » C'est ainsi qu'il nomme cette fille qui lui
est «plus douce que la vie? », cette fille qui, pré-
sente, estsa joie, son repos ; absente, son regret, mais
toujours son fidèle conseil; malheureuse, son plus
‘poignant souci; morte enfin, son éternelle douleur !
Pendant vingt-trois ans, les lettres de Cicéron
nous font suivre les vicissitudes de son amour pa-
ternel. Quand s'ouvre cette correspondance, Tullie a
neuf ans. À cette époque, Atticus, le meilleur ami
de son père, est à Athènes : il lui a promis l’un de
ées menus dons si chers aux jeunes filles ; mais il ne
paraït pas se souvenir de son engagement. Avec
quelle gracieuse mutinerie Tullie le lui fait rappeler par son père! Cicéron a trente-neuf ans alors. ‘Comme homme politique et comme orateur, il a déjà
conquis l'illustration. Deux années auparavant, il a
fait triompher sur Verrès la cause de la Sicile. Et néanmoins c’est avec une aimable gaieté qu’il prend
en main une cause assurément moins grave que celle d'une province opprimée : « La petite Tullie, nos petites délices, réclame ton petit présent, et m'attaque en garantie. Mais il est fort certain que je me Der plutôt que de payer ?.» Cependant Atticus
4: Tulliola deliciæ nostræ.. mea carissima filiola... Tullia, lux nostra.
2, Tulliolam, quæ nobis nostra nié dulcior est. Disere pers es, 391. A Térentia.
3. Tulliola, deliciolæ nostræ, tuum munusculum flagitat et ine
demeure sourd aux réclamations de la plaignante; et, l’année d’après, Cicéron poursuit le cours de sa procédure judiciaire : « La petite Tullie t’assigne lé jour; elle actionne le répondant. » |
Sept années plus tard, Tullie a dix-sept ans. Elle a vu son père consul de Rome et sauveur de la ville éternelle. Mais déjà a commencé pour l'illustre Romain le temps des déceptions. Alors Tullie contribue à donner à son père attristé les seuls moments de repos dont il jouisse au milieu de l’accablement des affaires et de la douloureuse indignation que lui cause l’acquittement de Clodius ?.
Un an après, toujours agité par les soucis de la lutte qu’il soutient contre Clodius, Cicéron pense néanmoins à distraire sa fille et se dispose à quitter Formies, aux kalendes de mai, pour conduire aux jeux d’Antium Tullie qui désire les voir *. Mais, l’année suivante, à pareille date, il n’est plus auprès des siens. Clodius a triomphé, Cicéron est exilé, et, dès la fin de mars, il a dû abandonner son foyer et sa patrie. C’est alors que l’image de sa fille absente vient encore ajouter à un accablement d'autant plus profond chez lui, que Cicéron ne joint que trop souut sponsorem appellat. Me autem abjurare certius est, quam de-
pendere. Cicéron, Lettres, 4. À Atticus.
1. Tulliola tibi diem dat; sponsorem appellat. Cicéron, Lettres, 6. Id.