‹ La femme romaineChapitre 235 sur 313 · SULPICIA · texte numérisé non relu

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tout son talent à l'expression de l'amour conjugal; et si, un jour, elle parut Ss’äbandonner à une ‘autre inspiration que celle du foyer domestique, ce fut pour flétrir Domitien, le tyran qui chassait de Rome les philosophes : c'était donc encore la femme qui parlait ici en Sulpicia, c'était l’épouse de Calénus. |

La satire que composa alors Sulpicia, étant le seul ouvrage authentique d’après lequel nous. puissions juger son talent, et cet ouvrage étant le seul qui nous soit resté des :poétesses romaines, nous ne pouvons omettre de le traduire dans un livre consacré à la femme.

« Muse, permets-moi de faire un récit à l’aide de quelques-uns de ces mots par lesquels tu passes en revue les nombreux héros et leurs combats. Car je me suis réfugiée en toi; avec toi, repassant mystérieusement un dessein dans mon esprit. Donc plus de rapide vers phaleuce, plus de trimètre ïambe, plus de ce vers qui, en brisant son pied, apprit du prince de Clazomène ‘ à s’irriter fortement. J’abandonne à jamais aussi ces mille jeux par lesquels, la première, j'enseignai aux Romaines à lutter avec les Grecques et à varier de nouvelles railleries. Et toi, la première et la plus éloquente des Muses, je viens vers

1 Hipponax, né: à Éphèse, mais qui se réfugia à Clazomène. Ce poëte inventa le vers scazon.

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tes sentiers; descends aux prières de ta cliente et exauce-les. |

« Dis-moi, Calliope; que prépare le maître des dieux? Veut-il changer la terre et le cours des siècles dévolus à la patrie? Ces arts qu'autrefois il nous

donna, nous les arrachera-t-il quand nous allons

mourir? Et, tels que nous nous levâmes dans le premier âge du monde, nous ordonnera-t-il d’être muets, et encore privés de raison; et de nous courber de nouveau sur les glands et l’onde pure? Demeurera-t-il un ami pour le reste de la terre et les autres villes, mais bannira-t-il la race des Ausoniens, les nourrissons de Romulus? Que médite-t-il donc?

« Il est deux causes par lesquelles Rome éleva sa tête superbe : la force dans la guerre et la sagesse dans la paix. Mais cette force, exercée à l’intérieur et dans les guerres sociales, se répandit dans les mers de Sicile et sur les remparts de Carthage, et emporta les autres empires et le monde tout entier à la fois. Ensuite, comme le vainqueur qui, seul dans le stade achéen, languit et consume sa force immobile ; ainsi, la main romaine, dès qu’elle eut cessé de lutter et qu’elle eut retenu la paix par de longues rênes, elle-même révisant chez elle les lois et les inventions grecques, demandant à dessein tous les fruits des guerres, à la terre et à la mer, elle régna par la sagesse et la douce raison. C’est par celles-ci qu’elle se maintenait; sans celles-ci elle ne pouvait

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subsister; ou Jupiter eût été jugé menteur! pour: avoir dit autrefois à une épouse trompée “: Je leur ai donné l'empire du monde. E]

« Maintenant donc celui qui gouverne les’ affaires romaines....., tout pâle de gloutonnéerie, chasse l'étude, le savant renom et la race des sages, et leur ordonne de sortir de la ville: Qu’allons-nous faire: Nous ayvonsabandonné les Grecs et les villes des sages, afin qué la cité romaïne fût, plus que celles-ci, in£ struite par les maitres. Maïntenant, comme devant l’impétueux Camille Capitolin les Gaulois ‘s'enfui rent en laissant leurs glaives et leur balance, ainsi l'on dit que, de notre patrie, sont dispersés des vieil) lards, et qu’éux-mêmes détruisent leurs livrés comme un fardeau funebre. Donc le Scipion dés Nüu-' mantins et des Lybiens s’est trompé quand ila grandi sous le maître qui l’a formé à Rhodes; et ainsi des autres, cette troupe d'hommes éloquents, heureux ‘à la guerre? Parmi ceux-ci, la sagesse divine du vieux Caton se demandait si la race romaine ne subsistérait pas bien plutôt par les revers que par les succès. Certes, par les revers. Car, lorsque l’amour de la patrie, une épouse captive au sein de ses Pénates, invitent les hommes à les défendre par les armes,'ceux-ce1

1. Cette parole est tirée de l'Énéide, chantr, v. 279. Seulement, Sulpicia se trompe en disant que cette promesse est adressée à Junon : c’est à Vénus que Jupiter annonce les grandes destinées des Romains, ces prétendus descendants de la belle déesse.

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se réunissent comme, sous la voûte du temple de Monéta, la foule de ces insectes dont les corselets fauves sont hérissés de dards. Mais l'abeille recommence-t-elle à être tranquille, le peuple et la mère, oublieux de leurs rayons, succombent à un épais sommeil. De même une longue et lourde paix est la mort des fils de Romulus. |

« Ainsi cessa mon récit. Muse excellente, sans laquelle il n’y aurait pour moi aucun plaisir à vivre, avertis nos sages que, de même qu'autrefois, alors que Smyrne tomba sous les coups des Lydiens, ils veuillent maintenant émigrer; ou, en ta qualité de déesse, cherche-leur quelque autre ressource. Seulement éloigne de l'esprit de Calénus les murailles romaines, et, en même temps, l’agréable pays sabin.

« Tel fut mon discours. Alors la déesse me jugea digne de quelques mots, et commença ainsi : Renonce à ces justes plaintes, mon adoratrice. Une somme de haine menace le tyran, et, à mon honneur, il périra. Car j'habite avec Égérie au milieu des lauriers et des sources de Numa, et je me ris de ses vaines entreprises. Vis, adieu; cette noble douleur est réservée à la renommée : le chœur des Muses te le promet ainsi que l’Apollon romäin . »

Sous une plume masculine, la généreuse indignation qui inspire l'épouse de Calénus eût peut-être

1. Sulpicia, De edicto Domitiani, quo philosophos urbe exegit.

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trouvé une expression plus virulente; mais il ne nous déplait pas de voir qu’une femme ne se soit pas complétement abandonnée à l'allure d’un Juvénal, et qu’elle ait manié avec quelque modération le fouet de la satire. Cette revendication des droits de l’intellisgence opprimée ne manque d’ailleurs. ni de fierté, ni d'énergie. C’est avec un véritable sentiment patriotique que Sulpicia comprend ce que les salutaires labeurs de l'esprit ajoutent à la grandeur d’une nation. Elle caractérise avec une éloquente précision les traits auxquels la Rome antique dut sa puissance : « la force dans la guerre, et la sagesse dans la paix. » Rien de mieux trouvé que l’image de cette «main romaine » qui cesse de lutter et retient. «la paix par de longues rênes ». Nous en dirions volontiers autant de la comparaison de l’athlète qui dévore sa force dans l’inaction ; mais elle ne nous semble pas tout à fait ici à sa véritable place, puisque Sulpicia la rapporté à un temps où, pour employer les expressions de la poétesse, Rome devait encore sa puissance à « la sagesse dans la paix », et fécondait par son travail « les fruits des guerres ».

Sulpicia interpréta dignement Caton l'Ancien lorsqu’elle dit après lui que les Romains s'amolliraient par les victoires qui endorment souvent la vigilance nationale, mais qu'ils se fortifieraient par les défaites qui réveillent si puissamment l'amour de la patrie et du foyer menacés. Il y a dans les vers de

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Sulpicia une consolation et un enseignement pour les peuples en deuil.

Quant au poëme de Sulpicia sur l’amour conjugal, nous ne le connaissons que par l’éloge que Martial en à fait dans l’épigramme suivante :

« Qu'elles lisent toutes Sulpicia, les jeunes filles qui ne désirent plaire qu'à un seul époux. Qu'ils lisent tous Sulpicia, les maris qui ne veulent plaire qu’à une seule femme. Elle ne chante pas la fureur de Médée ; elle ne raconte pas le barbare repas de Thyeste ; elle ne croit pas que Scylla et Byblis aient existé. Mais elle enseigne les chastes et pieuses amours, leurs jeux, leurs délices, leurs badinages. Celui qui estimera ses chants à leur juste valeur, dira que nulle ne fut plus espiègle, que nulle ne fut plus chaste. Tels, je crois, furent les jeux d’Égérie sous l’antre humide de Numa. Avec cette condisciple ou cette maitresse, tu eusses été plus instruite, Sappho, et tu eusses été pudique. Cependant si le dur Phaon vous avait vues au même temps et ensemble, il eût aimé Sulpicia; mais en vain. Car, ni pour être la femme de Jupiter, ni pour être l’amante de Bacchus ou d’Apollon, elle ne survivrait à Calénus si celui-ci lui était enlevé !. »

4. Martial, Épig., x, 35. De Sulpicia. L mème poëte chante une autre muse romaine, Claudia Rufina; mais celle-ci doit appartenir à l'histoire des femmes chrétiennes. Nous en parlerons ailleurs. #

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-Sulpicia. n'eut pas à subir l'épreuve du veuvage. ee une union de quinze années, elle mourut ayant Calénus, et Martial put dire au veu : « Tu as vécu trois lustres, Ô, Calénus : la sornmne de toute ta vie est là ; car tu ne comptes que les. jours : vécus par, le mari ?. | j

Suivant nu Sulpicia, aurait, été 1 moins pudique

dans ses écrits que dans sa vie. La satire qui nous reste d'elle ne peut nous renseigner à cet égard. Martial, il est.vrai, fait de. Sulpicia. le poëte des « chastes et pieuses ;AMOUrS » ; Mais Martial qui dédie aux ma- trones.et aux vierges le cinquième livre. de ses pi granunes; livre. moins indécent que les autres , mais non pas exempt. de. souillures,. Martial n’a point la qualité-requise pour délivrer : à un écrit un. certificat de. chasteté. Nous pourrions, même «conjecturer, d'après l'éloge qu il fait de cet ouvrage, que si la célèbre poétesse ne parla que de Jamour conjugal, ce ne fut pas toujours avec cette sévérité ét cette réserve que commandait chez les vieux Romains le respect du foyer. Mais ce n est là qu une induction qui ne peut. nous faire accepter avec certitude le témoignage d’Ausone. Nous, voudrions même que celui-ci se fût trompé, et nous aimerions à ce que la vertueuse Sulpicia eût gardé dans les lettres l’atti-

tude si réservée ayec laquelle Marcia, fille dé Var-

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