LES COMPAGNÉS DES ORATEURS
JApolinairé nous dit que Marcia’ inspira le talent oratoire de son second mari. D’après le pieux écrivain, SPéréntia, femme de Cicéron, prêta aussi à son époux ‘és lumières de son'ésprit: mais les lettres dé Cicélion,” Qui nous parlent si souvent dé Térentia, ne nous permettent pas de définir l’ascendant intellec- ‘tuel qu’elle put avoir Sur Jui: Nou$ ne faisons donc | qu'énrégistrer, sans la dévelüppér, | Passertion de saint Sidoine Apollinaire. Nous rémarquérons toute- ‘fois quél 1ës goûts littéraires de Téréntia semblent ‘éénfirmés par les mariages successifs qui, après Pavoir unié à un homme dé génie comme Cicéron; l’as- Koéièrent à un historien illustre comme Sallusté! et un oratétf rénonimé comme! Meksala.Le”säfant évêque de Clermont plice aussi du rang‘ des fermes inspiratrices, Calpürnie, épousé! de Pline le Jéune. “Les lettres dé celui-ci témoignent en faveur de ce rénséignément, ñôn pas toutefois que Pliné ait mentioiné l'aïdé littéraire que lui aurait prètée Calpurnié: maig lé noble ét aimable Romain à retracé, dans dés pages émues, le prix'qué sa fémme attachait à ses travaux ; il ajoute même qu’elle chantait ses vers en les cadençant sur la lyré. Mais laissons-le parler lui-même, alors qu’il remercie de son bonheur con-
jugal Hispulla, tante dé Calpurnie ?
« Pline à son Hispulla, salut.
« Comme tu es l'exemple de la piété; que tu as
aimé d’un amour pareil au sien un frère excellent et très-tendre; que tu regardes sa fille comme tienne, et que tu représentes en vérité pour elle non pas tant l’affection de la tante que celle du père! mort, je ne doute pas que ce ne soit pour toi une grande joie que de la savoir devenue digne de son père, digne de toi, digne de son aïeul. Grande est sa pénétration; grande sa frugalité: elle m'aime, cequi est l'indice de sa chasteté. Elle aborde ces études littéraires qu'elle conçoit pour l'amour de moi. Ellé ames livres, les lit et les relit, les apprend même par cœur. De quelle sollicitude ellé est émue quand je dois plaider; et de quelle joie quand j'ai plaidé! Elle poste des messagers qui lui annonceront quels ap? plaudissements; quelles clameurs j'ai excités, quel : résultat du jugement j'ai entraîné. Elle-même, quand je fais une récitation publique, s’asseoit, discrête, derrière un voile, et recueille mes louanges dans de très-avides oreilles. Même elle chante mes vers, et les cadence au son de la lyre, instruite nôn par quelque artiste, mais par l'amour qui est le‘meil-: leur maître. Ces motifs me donnent la plus certaine espérance que, dans l'avenir, la concorde sera perpétuelle entre nous, et toujours plus grande. Car ma femme aime, non mon âge ou ma personne physique qui peu à peu se détruira et vieillira, mais ma gloire. IL ne devait pas en être autrement de celle qui a été élevée par tes mains, formée par tes pré-
LL En RESTE
ceptes ; qui, dans ta compagnie, n’a rien vu que d’honnête et de saint; qui enfin a été habituée à m’aimer d’après l'éloge que tu faisais de moi. Car, de même que tu.as vénéré ma mêre comme la tienne; moi aussi, dès mon enfance, tu as eu l’habitude de me représenter à ton esprit, de me louer et de me voir dans l'avenir, tel:que je suis vu maintenant de ma femme. C’est pourquoi nous te rendons grâces à l’envi l'un de l’autre: moi, parce que tu me l'as donnée; elle, parce que tu‘m'as donné à elle;:de même, tour à tour, nous te remercions de nous avoir choisis l’un pour l’autre. Adieu !. »
Nous sentirons encore mieux ce que dut être pour ces. deux époux la communauté morale et intellectuelle,-quand, par d’autres lettres, Pline nous aura montre le vide que creusaitautour de lui une absence, même momentanée, de la femme qui était vraiment sa. compagne. Lisons.les lettres qu'il écrivait alors à la chère absente, lettres tout imprégnées d'une ten-
dre sollicitude, et d’une affection aussi délicate que passionnée : |
«Pline à sa Calpurnie, salut.
«Jamaisje ne me suis plus grandement plaint de mes occupations que lorsqu'elles ne m'ont pas per-
4. C. Plinius Hispullæ suæ s. Quum sis pietatis exemplum, fratremque optimum, et amantissimum tui, pari caritate dilexeris, etc. 1m, 19.
mis soit d'aller avec toi. en a, Campanie, alors que,
pour cause de maladie, tu te mettais en route ; Soit de suivre de près tes pas, aprés ton départ. Car, à à ce moment surtout, je désirais. que nous fussions ensemble, afin de voir, par le témoignage de mes yeux ce que tu, acquérais pour tes forces, pour. cé faible COTPS ; et enfin (pour voir) si tu jouissais sans obstacle des charmes de ta retraite et de l'abondance de cette. région. En vérité, fusses- tu même bien portante, ce ne serait pas sans souci que je te regretterais. Car C est être en suspens et dans l’ anxiété que de vivre sans parfois rien savoir de la personne que l’on chérit.le ‘plus ardémment: Maïntenant, en vérité, la pensée de ta maladie, aussi bien.que celle de:ton absence, me met.hors de moi par une inquiétude. incertaine et variée. Je crains tout, je m'imagine. tout; de tout, ce. qui est à redouter dans la nature, ce qui l'est.le plus pour, moi, ce que j'ai le plus en abomination, je me le figure. C'est pourquoi je. te.prie trés-vivement de veiller chaque jour à mon inquiétude. par une lettre etmême par,deux.Je serai plus tranquille, tant que je. lirai; et quand j'aurai lu, de nouveau je craindrai. Adieu !. » se
« Pline à sa Calpurnie, salut.
«Tu m’écris que je ne t’affecte pas médiocrement
1. C. Plinius Calpurniæ suæ s. Nunquam sum magis de occupationibus meis questus, etc. vi, 4.
oh:
par mon absence, et que tu n’as qu'une consolation, celle de tenir mes ouvrages au lieu de moi, ét même, de les mettre souvent à ma place. Im "est doux que tu aies besoin de moi, que tu trouves du répos dans ces calmants. Pour moi, je lis et relis tes lettres; et, à diverses reprises, je Les prends en main comme Si “elles étaient nouvelles ; mais par cela! je rends plus “brûlant encore le regret de ton absence. Car combien de douceur n'y à- “t-il pas dans les paroles ‘de “celle dont les lettres ont tant de suavité ! Toi cepen- . dant, écris-moi très- souvent, bien que Gelamé charme «d'une manière telle que cela me torture. “Adieu *
| sir Rtiié à à Sa RES AE. Herôrlo
« IPest incroyable À quel point j'éprouvé le régret “dé ton ‘absénée. Ce’ qui en est causé, c'est d'abord “Vätmour, ensuite l'habitudé que nous avons dé ne pas "nous quitter. De 1à vient'que je passé la plus grände "partie des nuits en veillant avec ton! ‘nage ;/ que, : Pentant le jour, aux heurés dù j'avais coutumede te voir, mes “pieds, Comme on lé dit trésbièn; me condisent d'eux-mêmes à ton äppartement; qu’enfin, Souffrant ét triste, et comme si je'n’avais! pas été admis, je m'éloigne de ce seuil vide. Un seul temps est libre de ces tourments : celui que je dépense au Forum et aux procès de mes amis. Juge quelle vie est
1. C. Plinius Calpurniæ suæ. Scribis, te absentia mea non mediocriter adfici, etc. vi, 7.
la mienne, moi pour qui le repos est dans le travail, et la consolation dans le souci et dans les affaires. Adieu ‘. »
Devant ce tableau de l'amour nuptial qui s'appuie, non sur la beauté périssable, mais sur les charmes à Jamais vivants du cœur et de l'esprit, ne se souvienton pas involontairement qu'à l’époque où vécut Pline, l’on vit à Rome le philosophe grec qui, formulant les Préceptes du mariage, exalta cette tendresse conjugale dont la flamme douce et pure se garde éncore sous la neige des cheveux blancs? Mais comment ne pas nous rappeler aussi que Plutarque et Pline avaient tous deux reçu, sans le remarquer peut-être, l'influence de la religion divine qui venait de se manifester à Rome, et qui fit du mariage l'union des âmes ? |
1. C: Plinius Calpurniæ suæ s. Incredibile est, quanto desiderio tui tenear,. etc, vu, 5.