ROLE HISTORIQUE DES MATRONES
Cornélié, mère des Gracques. — Les Romaines pendant la conjuration de Ca- tilina.: Sempronia. — ,Térentia, femme de Cicéron. — Julie ét Cornélie, femmes de Pompée. La Cornélie de Lucain et la Cornélie de Corneille. — J.Porcia;! femme ide’ Brutus. La Porcia de Shakespeare. — Atia, mère de César. — Julie, mère d'Antoine. — Fulvie. — Octayie, La femme de Marc-Antoine et Cléopâtre. La mère de Marcellus. — Livie. — Plancine. — Les, deux Julie. — Agrippine, femme de Germanicus. — Antonia, — Césonie, femme de Caligula. — Messaline. — Agrippine, mère de Néron. — Octavié «et Poppée,; femmes de Néron. — Les néo-stoïciennés. Les deux Arria. Helvidie, Pauline, femme de Sénèque.. Pollutia.. Servilie..—.Coup “d'œil rapide sur les princesses des temps postérieurs. — Conclusion.
Après. la courte halte que nous venons de faire au milieu des muses et des inspiratrices romaines, entrons dans un cercle plus agité, et abordons les héroïînes de l’histoire. À
La mère des Gracques ! c’est elle que nous ren: controns ici la première, en suivant l’ordre chronologique. Rien qu’à prononcer ce nom si simple et si grand, ne eroyons-nous pas étudier encore la période primitive des mœurs romaines? C’est bien une femme de l’ancienne Rome que nous avons sous les yeux. Cette matrone qui, à une époque plus reculée que
celle où elle vécut, aurait peut-être été confondue dans la foule des honnêtes femmes; cette matrone se détache, avec un relief extraordinaire, du triste tabieau qu'offrent ses contemporaines.Alors les femmes
n’ont guère d'autre sentiment que la vanité des.
choses extérieures : Cornélie, fille de Scipion l’Africain, Cornélie à respiré l’héroïsme dès son berceau; Cornélie a fortifié son âme par l’étude de la sagesse. Alors les femmes se couvrent d’or, d'émeraudes et de perles : Cornélie montre à une étrangère sa couronne d'enfants, et dit : « Voilà mes parures ! ! » Ces parures, elle-même les a polies et ciselées ; elle-même a fait jaillir les feux de leurs pierreries. Elle a donné à deux illustres fils sa parole éloquente ; elle a fait plus, elle leur a donné son âme, une âme vraiment romaine ?!
Les desseins politiques qui devaient immortaliser ses fils germèrent d'abord dans son cœur. Et ce cœur, quelque viril qu'il fût, étaitaussi le cœur d’une femme, puisque ce fut une inspiration aussi charitable que patriotique qui fit souhaiter à Cornélie que ses fils pussent remédier à l’état social dè Rome et de l’Italie. ;
1. Hæc ornamenta mea sunt. Valère-Maxime, IV, 1v, préambule. |
2. Voir Plutarque, Tibérius Gracchus; Cicéron, Brutus, 58; Quintilien, I, 1; Saint Jérôme, De l'éducation des filles. À Læta. partie 1.
CORNÉLIE, MÈRE DES GRACQUES 369 L'agriculture, qui avait été l’une des forces de la vieille Rome, était alors complétement négligée. Les terres provenant de la conquête s’étaient concentrées dans les mains de quelques grands propriétaires. Trop vaste pour être cultivé par les esclaves d’un seul maître, chacun de ces domaines était converti en pâturages : les prairies avaient remplacé les champs. Loin de s’associer comme autrefois aux travaux de la vie rustique, le maître de la terre n'y veillait même pas, et confiait ce soin au véllicus, le métayer. |
Dépossédés de leurs patrimoines, les Romains des classes inférieures et les Italiens étaient livrés à une misère d'autant plus affreuse que la plupart des arts indus triels étaient exercés par les esclaves. La féconde Italie se stérilisait, la classe moyenne disparaissait, et il ne restait plus en présence que les privilégiés de la fortune et une foule besoigneuse et avidè qui pouvait devenir une armée toute prête au service des factieux.
Cornélie ne vit avec indifférence ni le danger qui menaçait son pays, ni la misère où étaient plongés tant de Romains et d'Italiens. Cette femme de vieille race, cette sévère patricienne ne se méprit pas sur la cause du péril; elle eut aussi compassion de tous les déshérités ; et souriant à une réforme déjà élaborée {par son gendre Scipion Émilien, elle excita
ses fils à provoquer le rétablissement de la petite
propriété. Si, Romaine et femme, elle voyait la, sans doute, le moyen de sauver sa patrie et de secourir bien des infortunes ; mére, elle pensait que là aussi ses fils trouveraient l’occasion de se distinguer. Elle se plaignaït sans cesse à eux d’être toujours nommée la belle-mère de Scipion, et de n'être pas encore appelée la mère des Gracques. L’on sait comment Tibérius, l’aîné de ses fils, versa son sang pour la cause qu’elle lui avait fait embrasser !. La mort de ce noble et doux jeune homme lui causa une profonde douleur ?. Mais Tibérius avait un frère qui, héritant de ses desseins, s’y dévoua avec tout l’emportement d’une fougueuse nature. Suivant les uns, Cornélie excita Caïus à la révolte; selon d’autres, elle lui fut contraire dès qu'il voulut défendre par la violence les réformes qu’il proposait. Cette dernière opinion nous paraît la plus conforme au caractère de notre héroïne. D'ailleurs Cornélie venait de donner un gage de sa modération. Caïus ayant’ fait passer des lois dirigées contre les ennemis de Tibérius, Cornélie lui demanda de révoquer celle de ces mesures qui atteignait un tribun que l'amitié avait naguère uni à l’aîné des Gracques, et que la politique seule avait éloigné de celui-ci. En rapportant cette loi, Caïus fit savoir au peuple à quelle
À. Plutarque, Tibérius Gracchus.
2, Cicéron, De l'orateur, nm, 56.
CORNÉLIE, MÈRE DES GRACQUES 371 influence il cédait ; et le peuple, plein de respect pour la matrone que maintenant l’on pouvait appeler la mère des Gracques, le peuple applaudit à cette condescendance filiale ‘. C’est un fait considérable dans l’histoire de la femme, que cet hommage public rendu par un fils à sa mère. Elle était digne de recevoir un pareil honneur, cette mère des Gracques ; il était digne de le lui décerner, ce fils, aussi tendre qu'impétueux, ce fils qui, entendant une parole blessante pour Cornélie, s’écriait à la tribune avec une superbe indignation : « Tu insultes ma mère, celle qui m’a mis au jour ? ! »
Le temps a marché. Ce n’est plus à Rome que nous retrouvons Cornélie. Caïus, lui aussi, est tombé victime de son patriotisme, de sa générosité. Cornélie, autrefois mère d’un grand nombre d’enfants, les a presque tous vus périr ; et deux de ceux-ci ont payé d’une mort violente leur dévouement aux nobles idées que leur avait inculquées leur mère. Mais du moins elle a vu réhabiliter leur mémoire. Aux lieux où sont tombés ces deux héros de la vie civique, des temples leur ont été élevés par la reconnaissante admiration du peuple, et Cornélie a trouvé que tels étaient les tombeaux qu’ils avaient mérités.
Cornélie s’est retirée non loin de l’endroit où