OCTAVIE
bien cette exquise nature. A la bonté du cœur, Octayie joignait la gravité des mœurs, l'élévation de l'esprit, la sagesse du caractère. Il était permis d'espérer que Marc-Antoine ne résisterait pas au charme de cette grâce touchante, unie. à tant de beauté, et qu’il subirait doucement ainsi l’ascendant, moral de sa vertueuse compagne. En effet,longtempsilparutoublier, auprès de cette pure et aimante jeune femme, la coupable passion qui l'avait entraîné vers Cléopâtre. Lorsque la jalousie que. lui inspirait Octave lui fit quitter Rome, il emmena. sa femme à Athènes, Octavie lui avait, à cette époque, donné une fille.
De douloureuses préoccupations vinrent assaillir la jeune femme dans sa nouvelle résidence. Elle vit son époux s’armer contre son frère, son frère qu’elle chérissait, et dont elle était tendrement aimée.
Antoine s’embarqua pour l'Italie avec trois cents vaisseaux. Octavie l’accompagnait. Une seconde fille lui était née, et elle attendait un troisième enfant. La flotte entra dans le port de Tarente. Octavie supplia son époux de consentir à ce qu’elle allàt rejoindre son frère. Antoine le lui permit.
La jeune femme rencontra Octave sur la route même qu'elle suivait. Devant les conseillers de son frère, Mécène et Agrippa, elle eut avec lui une grave conférence. Elle ne demanda pas à la diplomatie de la guider; elle n’employa pas le langage de la politique; elle n’écouta que la voix de sa grande
âme, et parla on épouse et en sœur. Elle demanda simplement au jeune César de ne pas faire d’elle la plus malheureuse des femmes, elle qui, jusqu'à ce jour, en avait été Ja plus heureuse. Quelle que dût être l'issue de la lutte qui se préparait, ce résultat ne pouvait être que fatal pour la femme qui était l'épouse et la sœur des déux rivaux.
Disons-le à la gloire d'Octave : l’astucieux politique, l’homme qui n'avait montré jusque-là que la dureté etl'inflexibilité desoncœur, cet homme se laissa vaincre par lé frère. Devant cette sœur que le caractère d'une nouvelle et prochaine maternité rendait encore plus sacrée, Octave fut ému; et lorsqu'il alla au-devant de Marc-Antoine, ce fut, non en adversaire, mais en ami.
L'époux d'Octavie dirigea Contre 1és Parthes la belliqueuse ardeur qui l’avait poussé contre son beaufrère. Il confia à ce dernier sa femme et ses enfants, et fit voile pour l’A$ie.
Étrange faiblesse de l’homme qui ne sait pas trouver en lui-même la règle et le frein de ses passions! A peine soustrait à l'influence du foyer, Antoine se souvient de Cléopâtre. Au moment où sa femme vient dé lui témoigner un si noble dévouement, il prépare à cette pieuse épouse un sanglant outrage. La passion que la belle reine d'Égypte a inspirée à Marc- Antoine, cette passion n’est pas morte, elle n'est qu’endormie : elle se réveille plus ardente que jamais.
Antoine fait venir Cléopâtre en Syrie : ilest retombé sous la puissance de la dangereuse sirène!
Avec les seules ressources de la beautéiet de la jeunesse, Cléopâtre n’aurait pu l'emporter sur Octavie; mais elle possédait ce genre de séduction qui appartient à la beauté séparée de la vertu, ce genre de séduction qui dégraderait l'honnête femme à ses propres yeux, et dont la courtisane ose seule se servir pour triompher. : |
De même que Cléopâtre parlait dans leurs propres idiomes aux Hébreux, aux Arabes, aux Éthiopiens, aux Syriens, aux Mèdes et à d’autres encore, de même aussi elle savait se plier aux habitudes de l’homme qu'elle voulait asservir. L'élégante et spirituelle fille des Ptolémées sacrifiait aux grossiers instinets de Marc-Antoine l’atticisme de ses goûts; et sa parole hardie donnait la riposte aux plaisanteries soldatesques du général romain. Ce devait être un puissant attrait pour cet homme, que de n'avoir pas à subir, auprès de cette reine, la contrainte de langage ct de tenue qu'impose la présence d’une ‘honnête femme, et que la chaste Octavie devait lui faire éprouver.
Pour Cléopâtre, Antoine foula aux pieds ses titres d’époux et de père, sa renommée de général, la vie de ses soldats, les lois de son pays et l’honneur du nom romain. Il donna à cette femme des royaumes; il fit lui-même élever les deux jumeaux dont elle l'avait rendu père ; il ne la quitta que pour aller combattre les
Parthes; etle violent désir qu'il éprouvait dela revoir lui fit brusquer des opérations militaires qui eurent un désastreux résultat : vaincu, il dut battre en retraite. Pour revoir plutôt Cléopâtre, il brava les neiges de l'hiver, et le froid lui ft perdre huit mille hommes. À son arrivée en Phénicie, uné profonde tristesse s’empara de lui : ce n’était pas sa défaite qui l’affligeait, lui cependant si brave : c'était le retard que, selon son cœur, la reine mettait à le rejoindre. Il ne cessait d'aller au rivage pour y attendre Cléopâtre. Enfin il la revit.
Et pendant ce temps, la femme légitime d'Antoine, sachant son mari vaincu et malheureux, oubliait combien il était coupable, et quittait Rome pour se réndre auprès de lui. Elle lui apportait non-seulement tout ce que son cœur renfermait de sentiments miséricordieux, mais encore des secours efficaces : de l'argent, des bêtes de somme, des vêtements pour les soldats, de précieux souvenirs pour les amis du général, pour les officiers. Ce n’était pas tout encore : elle amenait à Antoine deux mille hommes d'élite richement équipés.
Octavie était arrivée à Athèries quand son époux lui signifia l’ordre de l’y attendre. Elle comprit tout. Elle obéit a son mari; mais, toujours magnanime, elle lui écrivit pour lui demander comment elle devait lui faire parvenir lès secours et les dons qu’elle lui apportait. Cette lettre fut confiée à Niger, ami d'An-
toine ; et, en remettant ce message au général, Niger parla d’Octavie avec l'émotion que lui inspirait sa conduite. Ce moment pouvait décider du bonheur d'Octavie; la noble et touchante attitude de la jeune femme pouvait entraîner vers elle Marc-Antoine. C'était là ce que redoutait Cléopâtre; et craignant peut-être que tous les artifices de la coquetterie ne pussent soutenir la lutte contre la nature si simplement grande d'Octavie, l’enchanteresse du Nil eut recours à d’autres moyens : son abattement, ses larmes, l'épuisement de ses forces, alarmèrent Antoine qui, pour la rassurer, manqua même une. précieuse occasion de racheter la honte de sa défaite.
Le mauvais génie d'Antoine l'avait emporté : Octavie revint à Rome. L'outrage qu'elle avait reçu atteignit le cœur de son frère. Mais, s’il faut en croire plusieurs traditions, Octave avait prévu ce dénouement qui lui permettait de combattre son ennemi en vengeant sa sœur; et il avait obéi à cette secrète pensée en laissant aller Octavie à la rencontre d’Antoine. "7
Au retour de la jeune femme, Octave, s'armant de l’autorité qu'avait le chef de famille, ordonna à sa sœur de quitter la maison d'Antoine. Toujours fidèle à son admirable attitude, Octavie résista à son frère, et lui déclara qu’elle continuerait d'habiter la demeure conjugale. Elle supplia Octave de ne pas faire, à cause d'elle, la guerre à Marc-Antoine. Et gardant simple-
ment et dignement sa place à son foyer, elle veilla à l'éducation des enfants de son époux; sans excepter de ce soin maternel les enfants de Fulvie. Les amis d'Antoine venaient-ils solliciter à Rome, soit pour leur propre compte, soit pour le compte de leur chef, c'est Octavie qui les protégeaïit auprès de son frère. Mais, contrairement à ses intentions, sa générosité ne fit que rendre l’ingrat Antoine plus haïssable aux yeux des Romains.
Cependant, après avoir offert à la reine d'Égypte l'hommage d’un triomphe que lui avait valu une nouvelle campagne chez les Parthes, Antoine ajouta des royaumes à ceux qu'il avait déjà donnés à Cléopâtre, et distribua aussi des diadèmes aux enfants qu'il avait eus de cette femme. Toutefois, pendant qu'il était à Éphèse pour y préparer ses armements contre Octave, il se disposa à renvoyer Cléopâtre en Égypte, suivant le conseil que Iui donnaient quelques-uns de ses amis. La reine craignit que la femme de Marc-Antoinene réconciliàt de nouveau son mariet son frère. Ses agents firent valoir auprès du général le nombre des combattants qu’elle lui fournissait, et la prudence politique qu'ils lui attribuaient. Cléopâtre resta auprès d'Antoine. |
Tous deux se rendirent à Athènes où la reine d'Égypte retrouva vivant le souvenir d'Octavie. Elle était si aimée des Athéniens, cette belle et intelligente sœur de César, que naguère, par une ingé-
nieuse allusion, ils avaient donné à Marc-Antoine la main de Minerve, leur déesse poliade. Mais ce peuple se laissa également captiver par les largesses de Cléopâtre, et sans doute aussi par les grâces de cette reine et par son origine hellénique. Ce fut d'Athènes que l’indigne Romain envoya à sa femme un acte de répudiation. Faut-il voir dans ce brusque dénouement un défi jeté à Octave: ou bien ne serait-ce pas plutôt le résultat des préoccupations qui avaient fait craindre à la reine du Nil que l’épouse d'Antoine ne trouvat dans la guerre une nouvelle occasion de se dévouer à son coupable mari ?
Octavie, qui n'avait pas voulu sortir de la maison conjugale lorsque son frère le lui avait ordonné, abandonna, au commandement de son époux, la demeure qu'elle avait fidèlement et chastement gardée. Elle emmena les enfants de Fulvie et les siens. Pendant qu’elle quittait ainsi le foyer dont elle était chassée, elle était tout en pleurs; ce n’était pas sur son humiliation personnelle qu’elle gémissait; mais elle se disait avec douleur que les Romains pourraient regarder en elle l’une des causes de la lutte fratricide qui allait déchirer leur empire. Tel n’était pas le sentiment de ses compatriotes. Ceux-ci ne voyaient en elle qu’une innocente victime, digne de leur amour et de leur admiration ‘.
1. Plutarque, Antoine ; Franz de Champagny, les Césars; Duruy, Histoire romaine. |
nm cree
OCTAVIE. CLÉOPATRE atl
Comme notre douce héroïne n’est plus la femme de Marc-Antoine, nous n’avons plus à nous occuper de son ancienne rivale. Cette princesse grecque, souveraine de l'Égypte, n'appartient pas à l’histoire des femmes romaines ; elle ne s’y estrattachée que par les chagrins qu’elle à causés à deux épouses d'Antoine. Laissons donc Cléopâtre mener le faible triumvir à cet abîme où s’est perdu l'honneur du Romain et où s’engloutit enfin sa vie; laissons Cléopâtre se donner la mort quand elle n’a pu séduire le vainqueur d'Antoine ; tournons quelques pages de l’histoire, et revoyons dans Octavie la sœur de l’empereur. |
Auguste fut pour elle ce qu'avait été Octave. Il lui témoigna publiquement son affection en donnant à un beau portique le nom d'Octavie. Ce fut le fils de cette bien-aimée sœur, le sympathique Marcellus, que l’empereur choisit pour son gendre et désigna pour son successeur ‘. À ce jeune prince se rattachaient les plus'belles espérances du peuple romain. Mais un mal subit vint le foudroyer ; et Octavie perdit cette résignation, cette force d'âme qui l'avaient soutenue pendant les épreuves de son second mariage; c'est que, pour les âmes d'élite, toutes les peines sont supportables, toutes excepté la perte d’un être aimé! Ces âmes ne tiennent à la terre que
1. Plutarque, Antoine ; Beulé, Auguste, sa famille et ses amis.