Sénèque, Consolation à Marcia
dompter une douleur ou imaginaire ou simulée? Il est parfois difficile de distinguer l’une de l’autre la force d'âme et l’insensibilité; cependant nous attribuerons plutôt ce dernier état moral à la mère de Drusus : ne savons-nous pas qu’elle chargea le rhéteur Aréus de la consoler, et que celui-ci s’acquitta à merveille de sa mission? Étrange chagrin que celui qui demaride un allégement au langage d'un rhéteur ! étrange chagrin, répétons-le, et aussi artificiel que le remède qu’il réclame !
Nous constations à l'instant le silence que gardent, au sujet de Livie, les poëtes contemporains d'Auguste; et nous ajoutions qu'Ovide seul témoigna à l'impératrice une admiration qu’elle dédaigna d’ailleurs. Ne pourrait-on pas inférer de ces rapprochèments que Livie avait un esprit trop pratique et trop mesuré pour qu’elle se plût aux accents des poëtes? Sénèque, qui nous apprend que Livie se fit consoler par le rhéteur Aréus, ne parle pas de la Consolation qu'Ovide offrit à l’impératrice pour le même malheur. Ne serait-ce pas là un indice que Livie avait plus goûté l'écrit du prosateur que Le chant du poëte ?
Il n’est pas aisé, disions-nous, d’assigner à Livie une part déterminée dans l’œuvre civilisatrice d’Auguste. Il n’en est pas de même si nous étudions le rôle que joua cette princesse dans la transmission du pouvoir. :
Il ne suffisait pas à Livie de gouverner Auguste.
La mort de l’empereur pouvait interrompre le règne de sa femme. L’impératrice prévit cette éventualité ; elle prépara l’avenir. N'ayant pas donné d'enfant à l’empereur, elle chercha à substituer la descendance de son premier époux à la famille des Césars. Comme l’a fait remarquer un historien moderne !, Livie devient ainsi le premier châtiment d'Auguste. Pour assurer la grandeur de sa race, Octave a tué : pour faire périr cette même race, Livie tuera, non pas ouvertement, mais dans l’ombre, et plus souvent par le poison que par le poignard.
Marcellus, neveu et gendre d'Auguste, est l’heritier de l’empereur. Il meurt. Comment? C'est un mystère. Mais passons.
Julie, veuve de Marcellus, remariée à Agrippa, a plusieurs enfants de ce nouvel hymen, trois fils et deux filles. Deux de ses fils sont devenus les héritiers d’Auguste. Ils meurent à peu de distance l’un de l’autre, et un murmure accusateur désigne Livie comme l’auteur de leur mort ?.
Un troisième petit-fils reste à Auguste : Posthumus Agrippa. L'empereur l’adopte ; mais il adopte en même temps Tibère, fils aîné de sa femme. En désignant celui-ci pour l’un de ses successeurs, Auguste cède à la pression morale qu’exerce sur lui
1. M. Beulé, Auguste, sa famille et ses amis. 2. Tacite, Ann., 1, 3,
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Livie ‘, Livie qui déjà lui a fait associer Tibère à la puissance tribunitienne. Mais c’est trop peu que de voir donner à ce fils une part de l'empire : Agrippa échapperait à l'influence de l’impératrice, et Livie ne gouvernerait que la moitié du monde romain. La princesse fait exiler Agrippa dans l’île de Planasie ?.
Un jour deux hommes abordèrent mystérieusement dans cette île. L'un d’eux était l’empereur; l'autre, Maxime, son ami. Cette fois, Auguste n'avait pu résister à un élan du cœur : il avait voulu revoir le fils de sa fille. L’aïeul et le petit-fils pleurèrent beaucoup, et se donnèrent de nombreuses marques de leur mutuelle tendresse. Le secret de cette entrevue fut confié par Fabius à sa femme Marcia ?, amie de l’impératrice. Marcia eut la faiblesse de redire à Livie ce que son époux lui avait confié. Peu de temps après, Fabius expirait ; et, à ses funérailles, l’on entendit sa veuve s’accuser en gémissant d’avoir causé sa mort ‘. Plutarque nous dit que le confident d’Auguste s'était tué après qu'une sévère parole de son
4. Tacite, Ann. 1v, 571; comp. Suétone, libère, xxr. . Tacite, Ann., 1, 3.
3. Marcia avait pour père Philippe, second mari d’Atia, mère de César. Ovide loue ses vertus et ses grâces. Fastes, vi; Tristes, Il, v1, etc. Une autre Marcia fut aussi admise dans l'intimité de Livie, c'était la généreuse fille de Crémutius Cordus. Voir plus haut, pages 358, 359.
4, Tacite, Ann., 1, 5.
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maître lui eut fait comprendre que l'empereur était instruit de son indiscrétion ‘.
La voix du sang avait crié en Auguste : il pouvait rappeler Agrippa. L'empereur mourut, et l’on dit que ce fut après avoir mangé des figues que lui avait offertes l’impératrice ?. On jugeait Livie capable d’avoir sacrifié à son ambition la vie même. de l’époux qui lui avait donné cinquante années de dévouement. Si ce dernier forfait doit être imputé à la femme d'Auguste, un détail le rend plus exécrable encore : jusqu’à son dernier. souffle, l'empereur crut à l'affection de sa femme; ce fut au milieu des embrassements de cette épouse chérie qu'il prononça ses dernières paroles, et ces paroles étaient pour elle : « Livie, vis en te souvenant de notre union ; adieu ? ! » ! is
Il faut maintenant saisir le pouvoir d’Auguste. L'impératrice rappelle, par des lettres pressantes, Tibère qui vient d'arriver en Illyrie. Elle cache la mort dé l’empereur, et fait défendre par des gardes les abords de la maison qui ne contient plus que le cadavre d'Auguste. Et ce n’est qu'au moment où tout est disposé pour le succès de Tibère, que Rome
1.:Plutarque, Du babillage. L'auteur grec se trompe en disant que Marcia s'était tuée avant son mari. Ce n'est pas. du reste, le seul endroit de son Me qui diffère de la narration de Tacite.