MOUTARDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
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M. Ch. DtpiN.
Ecoutez-moi , s'il vous plaît !
Pldsiecrs honorables.
Ah ! c'est que vous êtes si bavard!
M. Ch. Ddpin.
Je serai très court , Messieurs. . . .
Daignez m'entendre !
Les mêmes honorables.
Allons , vite , finissez ' (Chambre des dépotés, séance du 27 décembre 1801.)
L'histoire que je vous veux conter est toute simple et n'a rien qui vous puisse émerveiller. Dont je me désole, et néanmoins ne saurais accuser mon bon-vouloii*. Tant j'ai torturé mon imagination, tant ! Mais la chienne toujours fut rétive ; et, finalement, il ne m'est venu quoi que ce soit d'imprévu, d'étrange, de fantastique
Je me serais accommodé d'un viol, d'un infanticide, d'une horreur quelconque, mignonne et gentille, doucereuse , récréative à l'avenant , d'une passion, n'importe quelle, mais bien confortable, bien étonnante. Même je me serais arrangé sans trop de façon d'une guillotine et d'un bourreau; d'un incident analogue, noir... ou brim foncé, qui suintât du sang, puât le cadavre, amusât les nerfs , émoustiUât les tempéraments lymphatiques; d'une situation originale, fût-elle absurde; d'une pensée neuve, inédite, dût-elle se trouver dans Goethe, Byron, Schiller ou Walter- Scott.
Mais, comme je vous le disais, il ne m'est venu rien de pareil , rien d'approchant.
Or, malgré tant de pauvreté, je veux, moi aussi, conter mon conte. C'est un caprice..., plus qu'un caprice : c'est une rage, et qui sûrement me tuerait si je ne lui lâchais bride.
Dès long-temps, voyez-vous, une grande pensée me court par la tête , très grande pensée, vraiment! et qui me travaille, qui m'obsède, qui m'étouffe.
La voici :
Chercher et trouver, ou, à défaut, créer une femme qui ait à la fois les qualités douces de son sexe et les fortes qualités d'un homme , en tant du moins que les unes n'offrent point incompatibilité avec les autres ; une femme , non telle peut-être qu'elle existe, mais telle que
je la voudrais; une fejnme, enfin , selon mon cœur.
Vous m'entendez, n'est-ce pas?
Toutefois, n'allez pas croire que, pour atteindre mon but, j'aie jeté cette femme au milieu d'événements extraordinaires,..
Point, point.
Je l'ai conduite à travers les phases habituelles et les plus communes de la vie, lui imprimant en chaque endroit le caractère que je lui voudrais.
Elle est aimée, elle aime, puis, cet amour fécondé, et survenant parmi les couches un accident, tombe en délire
d'abord, ensuite en démence, et c'est tout.
Ainsi,
Vous trouverez que l'intrigue est bien faible, si n'est tout-à-fait nulle. — Et vous aurez raison.
Que nul incident ne se rencontre que vous n'ayez prévu, et de fort loin. — Rien de plus juste.
Que mille belles choses, précieusement délayées en vingt ou trente pages, courent les rues depuis le sublime roi Salomon. — Juste encore.
Que je suis d'un long, d'un long !
— Vrai, cela; oh, bien vrai! En bonne poétique , une histoire se doit raconter tout d'un trait : et moi, j'ai sottement grapillé çà et là. Le mieux était de battre le grand chemin , et je me suis fourvoyé en mille petits sentiers...
Que j'affectionne particulièrement les froides et lourdes dissertations de morale , et vous ai là-dessus barbouillé d'interminables chapitres. — Et sur la littérature, dont vous ne parlez pas? sur le ciel, la June, les étoiles et les révolutions? A peine au quart de mon livre, vous verrez que je vous promène ennujeûsement sur le premier objet qui se rencontre. A chaque page vous irez donner des yeux contre des épisodes, parenthèses, digressions et autres drôleries, toutes manières d'écrire que volon-
tiers les malins appelleraient remplissage.
Feu Despréaux, le méchant! a écrit ceci tout exprès pour moi :
Un auteur, quelquefois trop plein de son objet, Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. S'il rencontre un palais , il m'en dépeint la face ; 11 me promène après de terrasse eu terrasse. Etc.
Que je m'empare, moi, de la scène fort souvent et laisse à l'ombre mes personnages. — Qu'y faire ? c'est dans le sang
De plus, vous trouverez que je dis, non seulement toutes choses , mais toutes choses depuis Va jusqu'au z. — En quoi j'ai grand tort, assurément. Une
autre fois je me tiendrai sur mes gardes.
Oh! mais, c'est à mon style surtout que vous en voudrez. — Il est âpre, brutal, et crû peut-être... quelquefois.
La raison? Ecoutez :
J'ai cette idée, que , pour hausser plus vite \e peuple jusqu'à nous, il serait bon de descendre moitié du chemin, et qu'une fois là, nous l'amènerions tout aisément par la main; cette idée, en outre (car il m'arrive , comme à Gringoire, d'avoir plusieurs idées de suite), qu'il se rencontre dans le langage dit familier de bien belles et bonnes choses, dont le langage dit relevé devrait faire son profit; que le premier est communément plus expressif, plus énergique, plus vrai.... Que si, lecteurs, une exprès-
sion vous tinte à l'oreille désagréablement, écoutez -la long-temps, et votre oreille s'y fera.
Cette question, convenablement traitée, comporterait un volume. Il se peut bien qu'un jour où j'aurai le temps je vous la traite tout au long. Prenez patience !
Plusieurs pareillement incrimineront mon style, en ce qu'il ressuscite des façons de langage fort vieillies. — A quoi j'imagine cette réponse, bonne ou mauvaise, bonne selon moi :
Et d'abord, de peur qu'on ne m'accuse de vouloir rétrograder, je professe que l'humanité est perfectible à l'infini.
lO —
Ainsi, au fur et à mesure que nos mœurs se modifient, le style, produit des moeurs, doit se modifier. Mais j'entends bien que, pour substituer un style à un autre, il faut que le stjde nouveau-né vaille mieux que le style né de trois siècles; sinon, pourquoi changer? Or, je vois chez Montaigne, Marot, Amyot et autres de ce temps-là, maintes et maintes tournures, lesquelles donnent à la phrase une allure plus vive et plus fine, ou plus énergique et frappante, plus, dis-je, que nos tournures , à nous, du dix-neuvième siècle. Même je vois chez eux des mots admirables de simplicité et aussi de grandeur, que nous avons sottement remplacés par trois lignes d'écriture.
Donc , il ne serait pas mal de remettre à neuf ces vieilleries, principalement en ce qui touche la narration amoureuse :
nos pères étant là-dessus si naïfs, si pleins de fraîcheur, de grâce, de laisseraller, si vraiment expressifs et grands cognoisseurs par dessus! Néanmoins, vous comprenez qu'il faudrait en ce travail assez de goût pour rejeter le mauvais, ou ce qui, sans être mauvais, n'est point meilleur que notre style d'aujourd'hui ; comme encore assez de goût pour éviter aux contemporains la peine de vous déchiffrer ne plus ne moins qu'un conte drolatique à l'usage des pantagruélistes et non aultres.
Je l'ai essayé, moi petit; essayé, hélas! et sans doute j'ai failli en mille endroits. Bien pourrais-je vous avouer en manière d'excuse que je n'ai osé, moi, dis-je, si petit et ignoré de tous , donner pleine carrière à mes idées régénératri-
ces. Je me fusse appelé Chateaubriand, que j'aurais marché ma route voiles déployées, confiant et plein d'espoir. Se peut qu'un jour de douces paroles d'encouragement, l'ardente envie d'être utile, me serviront mieux.
En attendant, ce livre, amis, est un fort mauvais livre, un livre à me mener droit chez l'épicier, ou tout au moins sur les quais , non loin de l'Institut.
Que voulez-vous ? J'ai pensé qu'avec les vingt-six lettres de l'alphabet et du cœur on pouvait aller. . .
Du coeur ! . . . Oh ! pardonnez-moi : je sais peu le métier. Du coeur! . . . Eh! non : c'est de l'esprit qu'il falit , rien que cela.
— i3 — n'est-il pas vrai^ mes maîtres , chers docteurs en la science des livres ?
Lisez-moi, cependant! Lisez-moi, s'il vous plaît!
Je ne suis pas de ceux qui disent écrire pour eux seuls. Quand on écrit pour soi, il me paraît inutile d'imprimer à six cents exemplaires, dont quatre cent soixante seront roulés en cornets de sel gris. Serait-ce que ces messieurs prévoient le succès de leur ouvrage, et d'avance en prennent leur parti?
J'écris, moi, pour tout le monde...
Un volume in-octavo!
-i4- Et dire que cela serait perdu ! . . .
Oh, vous me lirez !
Tenez ! lisez-moi si vous voulez quand pour vous viendra l'heure du coucher.
Prenez garde seulement de vous endormir la chandelle allumée ! on raconte à ce propos des accidents qui font frémir. . .
Et si vous ne dormez pas à la centième page, je vous en saurai gré, lecteurs, peut-être même vous donnerai-je en récompense un second Hvre plus supportable que le présent..., plus supportable, si possible. Lisez-moi!