LIVRE I
(^lOivipiîiriBig ipmismiiigi^c
mu.
La voilà !
(M»^ IV^ALIBRAN.)
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r •t-Yfr ■,.-••1
Alfred Larivière , beau jeune homme de vingt - deux ans , suivait à Paris des cours de sciences et de belles-lettres. Il les suivait par-ci , par-là, aujourd'hui et dans six semaines , sans goût ni vocation décidés , éparpillant sa précieuse jeunesse en de bien autres passe-temps, en vérité.
— i8 — Quels , vous le savez de reste :
C'était, courir les bals et les fêtes de toutes sortes , batifoler avec des filles , se griser entre camarades , lorgner les femmes aux Tuileries , faire la roue au balcon des Italiens , pirouetter aux coulisses de l'Opéra.
Car il était riche , Alfred ; et aussi se ruat-il dans tous ces plaisirs à plein collier, de mille façons s'y tourna et retourna , s'y enfonça davantage chaque jour, tant et tant , ma foi I qu'un matin il s'en trouva par dessus tête ; et , tout éreinté , ennuyé , blasé , n'avait cependant assez de force pour déserter cette rouerie et mener meilleur train, ou peut-être ne se figurait qu'autre part était le vrai bonheur.
i) fifTOl!
, Pauvre jeune homme! est il donc affaissé, engourdi dans son mal , à ce point de ne s'en pouvoir plus dépêtrer! Est il si gangrené que plus n'est de remède ? Tant furent les jouissances 1, dont il se soûla, l'une sur l'autre pressées : est-il possible que la source en soit
pour lui épuisée? qu'à jamais il soit déshérité de tous plaisirs , plaisirs purs , durables ? A vingt-deux ans , au début de la vie ! . . Pauvre jeune homme !
Or, étant ainsi , fantaisie le prend un beau soir de se promener par les champs ; non pour assister au soleil dont les derniers rayons doucement reposent sur la terre , s'épanouir au spectacle si magnifique de la nature qui s'endort , et délicieusement rêver , mais inoccupé du cœur et de la tête , inintelligent ou peu soucieux de comprendre , flânant, badaudant...
Mais voilà que , cheminant sans savoir où, il avise par hasard , au détour d'un petit chemin qui s'en allait serpentant , une robe de mousseline bleu d'azur — puis un bas blanc bien tiré , bien propre — puis un brodequin noir dessinant une jambe bien effilée une taille fine, svelte, merveilleusement élancée, vrai corsage de guêpe... une allure vive et pleine de gracieuseté.
La jeune fille ( car , pour sûr , c'était
une jeune fille si n'était un ange ) trottillait , sautillait , pareille à une biche ; de plus , ayant des fleurs en sa jolie main blanche.
Alfred pourtant , à quelques pas derrière elle , ne la poiivait voir en face : dont il enrageait , s'imaginant que la figure était avenante comme tout le reste. En quoi il devinait juste ; car, ayant pressé le pas et bientôt joint la demoiselle , il y fut bien davantage alléché. Point ne vit-il clairement chacun de ses traits , à cause du jour qui de plus en plus baissait ; mais toujours vit-il le visage le plus séduisant en son ensemble , doux et serein comme le ciel , délicat , riant quelque peu , et à la fois grave , réfléchi.
(( O le friand morceau! » se dit-il.
Et le voilà qui accoste la jeune fille :
({ Mademoiselle ! ... »
Et la jeune fille , qui ne l'a vu venir, lève soudain la tête ; puis , envisageant son in-
lerloculeur , trouvanl si lestes ses manières, et par là comprenant de quoi il la voudrait entretenir, fait une petite moue méprisante et ne répond pas.
Il avait cru, le Monsieur, qu'il n'avait qu'à se présenter, frapper à la porte , et qu'on ouvrirait. Ce que c'est que l'habitude des grandes rues , voyez un peu !
Mais à cette heure il comprend que ce n'est point là de ces conquêtes à tant par jour^ et sur-le-champ s'amende et veut essayer un autre genre de séduction ; car ces roués coquins font décela métier, richement assortis.
c( Mademoiselle, reprend-il d'un ton moins badin, je ne voulais rien vous dire qui fût offensant... ))
Sans doute il allait dévider un long chapelet de jolis petits riens, bien troussés, bien galants. Mais sur un nouveau geste il se tut, grandement déconcerté.
Et pourtant , de plus en plus acoquiné à
cause des obstacles , toujours il suivait la jeune fille , de loin il est vrai , n'osant plus l'aborder, et tout piteux.
Il la suivit long-temps, long-temps , jusqu'aux barrières, jusqu'en la ville , et à la fin la vit entrer dans une maison rue Notre-Dame-des-Champs.
Et il restait là , devant cette maison , n'en détachant les yeux , droit planté , cloué. Et son coeur haletait de soupirs inconnus , d'une émotion ignorée jusqu'ici. Si libre et téméraire il n'y a qu'un instant , à présent il tremblait, était comme transi ; et sans doute n'eût point trouvé de parole pour répondre à la jeune fille , si fût venue celle-ci lui adresser la question la plus indifférente ; peut-être eût-il rougi.
Puis quand enfin il se décida à regagner sa demeure , ce ne fut pas sans retourner cent fois la tête ; et , quand fiit au lit , point ne dormit-il , lui qui souvent avait vu dix filles par jour (et bien autrement vu, certes.'),
et néanmoins avait dormi le tour du cadran.
D'où ce changement ? qui l'a produit ?
Eh ! l'amour peut - être , qui , goutte à goutte s'infîltrant , pénétrait en son âme.
(^lOiiiPitiri^is m.
Dieu laissa-t-il jamais ses enfauls au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture... ( Raclne.)
<^i$tm( h '^nvM.
Or, cette jeune fille qui va se promener seule , parmi les champs , quand tombe le jour, qu'est-elle donc ?
Une pauvre créature , venue on ne sait d'où , on ne sait de qui , et déposée, par une
sombre et froide nuit de l'hiver mil huit cent neuf, à la crèche des Enfants-Trouvés.
On lui donna nom Marie , un peu de linge blanc , et le sein d'une nourricière chargée de la faire vivre douze ans , à raison de tant par an : laquelle nourricière habitait les environs de Compiègne.
Là une bonne femme se rencontra , qu'on appelait madame Duhamel.
Elle n'avait pas d'enfants, se faisait vieille, et désirait fort un amusement pour son cœur, un soutien pour ses derniers jours.
Marie souriait si bien , gazouillait si bien ! Marie promettait d'être babillarde et grande conteuse. La vieillesse aussi babille ; la vieillesse conte beaucoup.
Madame Duhamel prit donc pour soi la petite fille , l'éleva comme sienne, la conduisit , une fois grande , à Paris, la mit en pension , la produisit un peu dans le monde ,
puis , à sa mort , lui laissa ce qu'elle avait , huit cents francs de rente.
Marie pleura beaucoup , aimant madame Duhamel comme elle eût fait sa mère. Comme d'une mère elle en avait des caresses; comme une fille elle les lui rendait.
Vousplait-il voir une enfant caressante.... non point mignarde , non point gaga , qui toujours geigne et pleurniche, vous demande dodo , se hisse sur vos genoux , et là continue de se plaignarder si on ne la berce tout son soûl ; mais une enfant qui vous baise sans qu'on le lui dise ou qu'on lui en fasse signe , tout-à-fait d'elle-même , sur l'œil , sur le nez , sur la joue, becquetant, léchant, suçant , fort tantôt , tantôt doux , d'autres fois à pincettes ; qui vous caresse , non dans l'attente d'un morceau de sucre ou d'un joujou , mais sans arrière-pensée , mais par goût, par pur plaisir...
Cette enfant vous plaît-elle ?
Oui , n'est-ce pas ?
Or^ je vous prie , ne touchez point à ses dispositions , ne les cultivez pas ; seulement , et pour toute grâce , ne les contrariez pas en leur laisser-aller : et cette enfant , je le dis , sera dans vingt ans une bien délicieuse créature. Heureux qui s'en pourra faire aimer !
Pour revenir à ' Marie , elle , auparavant toute gaie et folâtre , joueuse , rieuse ; elle , à cette heure , plus ne s'amusait de rien !
Aussi , jugez !
Elle est seule , cette chère enfant ! . . . Elle a une petite rente , quelques talents , et surtout cet amour du travail qui fait qu'on en acquiert j elle peut arranger son existence de façon à ne point mourir de faim. . . Oui ; mais elle est seule !
(ËiEiiiPiîïfiaîâ aaua
Je crois que la sensibilité des femmes touchée par une main puissante et quelque peu exercée à la faire mouvoir, ne rendrait pas des harmonies moins louchantes cl moins délicieuses que celte coquetterie de boudoir sous laquelle on a cherché jusqu'ici à surprendre leur âme.
(Charles Nodier.)
^ttïu (t fin ^é r^isfoir^ h '^am.
Abandonnée à elle-même , Marie continua les études qu'elle n'avait qu'ébauchées dans sa pension. Peut-être faudrait-il dire qu'elle
— Soles recommença sur nouveaux frais , tant elle en élargit le cadre et l'agrandit.
Elle apprit l'histoire de France non pas
seulement les noms des rois , leur ordre de succession au trône , leurs faits et gestes principaux, les dates, bien précises et si terriblement embarrassantes pour la mémoire , de leur naissance et de leur décès : toutes choses qu'on lit sans savoir ce qu'on lit , sans même savoir d'aucunes fois si on lit , à la seconde page oubliant la première , à la troisième la seconde , toute l'histoire à la dernière , tirant de sa lecture grand profit, comme voyez!
Elle aussi , cependant , apprit les rois par généalogie , l'ordinaire des cours , la nomenclature chronologique des actes passés sous chaque règne , les plus minimes détails , mais avec la ferme intention de les retenir , et les retenant ; les retenant , parce que , loin de s'arrêter à l'écorce de l'arbre , elle fouillait au-dedans, parce qu'elle pénétrait tout entière dans les faits , en recherchait les causes, scrupuleusement , consciencieusement , et ,
— Sien résultat, y trouvait toujours la preuve d'un progrès.
Placée à ce haut point de vue , Marie ne regarda point l'étude de notre histoire comme un pensum infligé aux enfants qui ne sont pas sages : pensum qu'ils brochent bien vite, les malheureux, pour en être quittes plus tôt. Marie vit dans l'histoire une som-ce, toute vive et pure, d'admirables jouissances.
Oh! si vous aviez vu comme elle tressaillait à chaque conquête de la civilisation sur la barbarie ! comme , pleine d'espoir et rayonnante , elle suivait la marche de l'humanité , marche tantôt lente et pacifique , tantôt bondissante, révolutionnaire, toujours progressive I Oh I qu'elle avait de plaisir surtout au déchaînement des tempêtes populaires ! Avec le peuple elle s'ameutait, s'animait , courait sus aux seigneurs , démolissait les châteaux , démantibulait pièce à pièce ce hideux régime de féodalité, ne se couchait le soir qu'après avoir arraché l'octroi d'une charte aux communes. Puis, avançant tous les jours d'un
pas vers l'abolition de la servitude , plus tard elle faisait la Fronde , plus tard la révolution de 89. Oh ! comme elle fut heureuse d'assister à ce dernier et sublime réveil ! Oh ! comme elle les aimait, ces dieux venus sur terre pour y corriger l'inégalité ! Vous l'eussiez vue , bouche béante , yeux étincelants , cheveux dressés, oreille tendue , toute la figure illuminée et resplendissante, tout le corps porté en avant , s' élevant du sol , n'y touchant plus ; vous Teussiez vue recueillir , recueillir avidement , et sucer, déguster , égoutter en son âme, avec amour et un respect vraiment religieux , ces saintes paroles de liberté , qui , du haut d'une tribune , devaient se répandre par le monde et en changer la face .
Marie apprit également l'histoire des autres peuples , toujours l'envi|^geant sous le point de vue philosophique , toujours applaudissant aux combats des peuples pour leur émancipation 5 conspirant avec Brutus à Rome , en Suisse avec Guillaume-Tell.
Et c'était aux sources qu'elle puisait, aux
contemporains qu'elle remontait : aflfrontant les vieilles , vieilles chroniques , et les déchiffrant sans trop de peine, ma foi!
Et, pour faciliter ses études historiques, elle n'oublia point la géographie, sorte de préliminaire indispensable : considérant la terre particulièrement sous le rapport de ses divisions politiques, comme servant d'habitation à la famille humaine, distribuée en plusieurs sociétés ; mais , de plus , prenant la peine d'apprendre la position et le cours des astres, les saisons, leur marche périodique et leurs diverses influences ; ne se rebutant pas à la rencontre de certaines difficultés , y mordant , au contraire , de toutes ses dents, ne passant rien qu'elle ne l'ait épluché.
Descendant des hauteurs de la science , elle se reposait sur la littérature :
Ne s'embarrassant guère des leçons de Messieurs Noël et Laplace ; ne se frottant pas davantage aux traités d'Aristote et de Leclerc ,
professeurs é mérites fort courus , l'un à Athènes jadis , l'autre pour le moment rue Saint- Jacques ; s'embarbouillant bien moins encore dans les règles de feu Girard , lequel, pourtant , a très galamment dépensé dix ou douze années de sa vie à l'élucubration d'une rhétorique pour les dames; même (ô profanation I ) ne se risquant pas à ce docte Monsieur de La Harpe , docte je le dis , et prodigieusement, puisqu'il a écrit sur la matière quinze ou seize volumes ;
Mais lisant Voltaire tout entier, Jean- Jacques tout entier , et Diderot , et d'autres ; lisant Marot , Rabelais , Montaigne , et Régnier comme Boileau, Régnier plus souvent que Boileau j'imagine ; lisant Racine et Corneille, Corneille trente fois , Racine un peu moins ; lisant d'autres poésies plus légères , et aussi des romans , mais non beaucoup.
(( Voici sans doute qui est bien beau , se disait-elle ; mais ce n'est point là tout ce que je voudrais.
« Ce que je voudrais , ô romanciers ! ô
poètes ! en vain je le] cherche en vos hvres } je ne l'y trouve jamais.
(c O poètes, combien parmi vous ne savent que nous dire et redire sans fin les beautés matérielles de la nature ! Voici venir septembre : çà vite ils chantent le pâle et mélancolique automne , la verdure qui s'en va , le soleil qui se couche à peine levé , le bocage sans 7ny stère , le rossignol sans voix ; tout gras et dodus qu'on les sait , soupirent comme poitrinaires ils sont et bien souffreteux , comme bien marris de la saison qui vient et sans doute brisera leur existence si frêle ; puis , en signe de deuil , suspendent leurs lyres aux saules du fleuve ; durant quatre mois d'hiver ne soufflent non plus que s'ils étaient morts ; et , quand de retour le printemps , s'en vont assister au soleil qui redore les coteaux, à la renaissance des fleurs, aux bosquets qui reverdissent , dépendent leurs lyres et reprennent leurs chants.
(c O poètes ! vous chantez bien 5 vos vers résonnent , plus harmonieux qu'une harpe
ou un chœur d'oiseaux dans les bois ; vos peintures sont vives , animées , et, vraiment, m'éblouissent.
c( Mais quoi ! votre poésie est-eile si peu puissante d'elle - même qu'elle ait besoin d'être chauffée par un soleil d'été ? ou bien n'avez - vous de poésie que pom* nous rendre ces mille et mille merveilles de la création , que chacun voit, que chacun sent , si palpables , si poétiques d'elles - mêmes ? N'y a-t-il point quelque sujet noble et grand, plus utile surtout , auquel consacrer votre mission sur terre ?
ce Et vous, ô romanciers! vous peignez l'amour on ne peut mieux. Toutes les situations de vos livres sont habilement ménagées , dramatiques, fort attachantes. En maint endroit des traits sautent aux yeux , tout-à-fait inattendus, frappés fortement, et dont mon âme est , à vrai dire , ébranlée. C'est beaucoup , sans doute ; mais non , ce n'est point tout ce que je voudrais.
(( Victor Hugo I » continuait-elle , person-
nalisant , pour donner à sa pensée plus de saillie j
« Victor Hugo! sûrement vous êtes poète, et grand poète. Personne, que je sache, n'est plus poète que vous. Vous êtes d'une imagination riche , pleine de magnificence , sublime bien souvent ; vous avez de l'âme , une âme chaude , ardente , laissant des traces de feu partout où elle passe , brûlant tout ce qu'elle touche : foyer fécond , qui ne s'éteint jamais , d'où jaillissent , l'une sur l'autre pétillant , d'admirables étincelles. Bien qu'à force de courir après la nature vous la dépassiez souvent , que votre style plus d'une fois soit empreint d'affectation , tourmenté , et d'autres fois trop long , il est certains mystères cachés dont vous avez le secret , où , certes , vous creusez à merveille , que vous développez savamment , chaleureusement surtout : tantôt plein de suavité et de mollesse , caressant comme les branches du saule qui ondulé sur la rivière , ailé comme l'abeille qui va de fleur en fleur, recueilli comme elle , quand, blottie au calice d'une rose, elle
en lire le suc avec sa trompe , et comme elle distillant un miel pur; ptiis tantôt fort et terrible comme un tonnerre , lequel s'éclabousse en longs et larges éclats , rapides et serrés, fracassant, renversant.
« Honneur donc à vous, notre beau poète! . , « Et cependant , écoutez !
ce Être poète, c'est quelque chose; être grand homme , cela vaut mieux. Vous êtes poêle , Victor Hugo ; vous n'êtes pas grand homme.
(C Celui qui, doué de puissants moyens, les consacre tout entiers au service du pays , et , par suite , de l'humanité ; qui pour son pays travaille tant que dure le jour, et, la nuit venue , ne songe encore qu'à lui , que cet homme , du reste , soit soldat , écrivain , orateur, ou d'autre état , n'importe : cet homme est grand !
(( Et vous le pouvez être , o Hugo l
(c Dieu pour vous fut bon père ; il a ouvert soii large sein ; et , laissant passage au feu
éternel qui brûle en lui , en a versé des torrents dans votre âme. Cet héritage, ô poète, fils du Très-Haut , vous fut donné pour l'exploiter au profit de vos fi-ères. Un jour on vous en demandera compte ; faites, oh ! faites qu'il soit bien dispensé.
(( Craignez-vous que votre imagination ne soit mal à l'aise , s'il s'agit pour elle d'exploiter une moralité sérieuse ? Eh , mon Dieu î non : car, dites, quoi de plus beau dans le monde , de plus 'grand , qui pourrait mieux inspirer le génie , éveiller l'enthousiasme, que tout ce qui intéresse l'humanité?..
« L'humanité !
(c Oh ! si le bon Dieu ne m'avait point bien bas reléguée dans la foule des esprits ordinaires ; s'il m'avait donné , comme à vous , ô Hugo ! une portée d'intelligence supérieure et une voix qui retentisse ; oh I je chanterais soir et matin, nuit et jour; je chanterais, oui, et j'enseignerais tout ce qui , de loin comme de près, tendi'ait au bonheur des peuples.
(c Çà donc , notre ami , prenez-moi vite une haute pensée morale , et là-dessus travaillez.
ce Or, qui vous empêchera de broder à l'entour de cette moralité une fable gaie ou triste, où l'on rie, où l'on pleure, qui nous torde l'âme , la cloue de vive force , suspendue et béante dans vos livres, qui par là même fasse ressortir et accepter plus aisément votre idée fondamentale ? Qui vous empêchera de broyer et jeter au travers toutes ces admirables couleurs dont vous êtes... prodigue d'ordinaire? A vos grands et larges coups de pinceau manquera-t-il de grands et larges caractères ? N'avez-vous point fait le Dernier jour d*un condamné coniTe la peine de mort? Pourquoi n'affronteriez-vous pas avec autant de hardiesse toutes les grandes questions sociales... toutes ! c'est beaucoup pour la vie d'un homme , mais au moins les plus graves ?
(c Oh ! faites cela pour nous , notre bon maître! après quoi vous chanterez Sara , la belle Sara , qui mollement se berce au cours
de l'onde murmurante ; les fantôtnes dansant une gigue ; Han d'Islande , le mangeur d'hommes ; et autres drôleries pareillement gracieuses, pareillement hideuses et amusantes, f,
ce On me fait rire , sur ma parole , quand on me vient chanter qu'aujourd'hui la poésie est morte.
ce Ah ! sans doute , si l'on s'est mis en tête que la poésie repose uniquement sur les quatre saisons, non, il n'y a plus de poésie. Car, depuis Hésiode jusqu'à Roucher , en passant par Virgile et Saint-Lambert , on les a chantées à bouche que veux- tu.
ce Ou , si l'on se persuade que la poésie ne puisse rigoureusement se passer de farfadets , sorcières , et ce cjui s'ensuit , de sépulcres qui s'entr'ouvrent , de fantômes qui font la grimace et jettent deux éclairs par les deux yeux, de châteaux crénelés avec accompagnement de hiboux qui croassent dans la vieille tour, de toute cette fantasmagorie des
bons vieux temps ; oh , Dieu merci ! non , il n'y a plus de poésie.
ce Mais ce n'est là tout.
« Au dire de certains , notre beau sol de France serait le plus anti-poétique du monde.
(( Il fait si froid ! » soupirent - ils d'une voix maussade...
(( Si froid ! ô les malingreux , voyez ! Si froid ! . . Détourne , ô mon Dieu , un rayon du brillant soleil d'Espagne , et darde-le sur leur pauvre tête malade ; qu'ils se réchauffent, ces chers petits I Ne vois-tu pas qu'ils grelottent et s'en vont mourant? Ne vois-tu pas, dirait Odry ,
Qu'ils te demandent du soleil Comme un pauvre demande un sou?
Et pendant que tu seras en train de libéralité, donne-leur des orangers , des grenadiers qui toujours fleurissent, une pelouse qui toujours verdoie , et de belles Andalouses , et de belles
Catalanes ! Donne-leur , avec cela , quelque bon roi absolu'^ une cour brillante, et libertine , et voleuse ; de gentils petits pages si possible, et quelques varlets î Donne -leur des moines et l'inquisition , beaucoup de cérémonies religieuses; puis , par là-dessus, du peuple qui ne mange pas, dorme et meure au soleil ! De tout cela , ô mon Dieu, donneleur un peu, si peu que ce soit ! sans quoi , impossible qu'ils soient poètes.,.,
(c O pitié !
c( D'autres , et c'est le plus grand nombre , se plaignent que notre époque est sèche et froide, dogmatique , sentencieuse , décourageante ; reprochent à la politique d'avoir étendu partout son domaine , d'avoir tout envahi , à ce point qu'il ne reste pas un misérable coin où ; se puisse nicher cette pauvre poésie , « exilée, murmurent-ils piteusement, sans nulle miséricorde. »
i '. (c Gui , beaucoup disent cela , et dans le fond pensent ceci : « Les révolutions sont
(( aux champs. On ne songe pas à nous , et (c nôtre m^irchandise moisit chez le hbraire.»
ce Nargue spit de ceux-là !
(( A ceux qui de bonne foi déplorent le lourd prosaïsme du temps présent, je répondrai :
« Vous êtes 'fous, en vérité! Qu'est-ce, « voyons, que la poésie? Une haute éléva- « tion dans la pensée et dans son expression, (c Or, qui la pourrait mieux inspirer que notre (c époque? Ne voyez-vous pas qu'aujourd'hui «elle est partout , coule partout , et à pleins « bords? Des vers à Chloris sans doute ne se- (( raient point de saison : passent tout au plus « ces sornettes en un temps de calme plat. « Maintenant que la société bouillonne et « mugit comme un volcan en travail , c^est « de la tempête qu'il faut dans la poésie , ce « sont de grands traits, des éclairs, du tonce nerre!.. » ,..
c( Vous dites qu'un poète ne se pourrait passer de rêverie?.. Eh,, .donc, rêvez à
^ 45 votre aise ; mais rêvez de grandes choses ! Et pourquoi pas l'avenir des peuples?
(( ...Qu'unpoètene saurait vivre que d'idéalité... Eh! quelle idéalité plus vivifiante que l'actualité qui nous presse de toutes parts? Eh! comment rester froid, stérile, inanimé, en face du grand spectacle qui se dessine si clair et si net à nos yeux ? Depuis près d'un siècle , un rude combat s'est engagé , et , depuis , se continue , opiniâtre , acharné , entre deux opiniâtres et acharnés ennemis : l'inégalité d'une part, de l'autre l'égalité. L'inégalité perd pied : encore un bon coup , et la voilà qui tombe , qui râle , qui expire !
ce Ça vite , ô vous tous qui écrivez ! et vous qui avez reçu du Ciel le don de la parole ! et vous qui portez sabre et fusil ! ça vite , échaufFez-vous ! entrez vite en ébuUition ! fouettez-vous le sang , si vous l'avez trop froid. Du feu! du feu! Rougissez le fer, forgez la foudre , et vite lancez-la ! Allons!
(( Oh ! ceux-là me font bien mal qu'on appelle sceptiques. .
(( Ce septicisme, par hasard, ne serait-il qu'un jeu? Autour de moi j'entends souvent dire : (c Je suis sceptique , » d'un air qui volontiers ferait croire qu'on en tire vanité.
(c Serait-ce, chez les uns, prétention à l'originalité ! Elle serait , en tous cas , bien hardie : arrivant après Diderot , le rude souteneur de sophismes ! Passe que les moutons sautent après le bélier; mais s'en targuer comme d'une prouesse , c'est trop fort. D'ailleurs, soit qu'autrefois, où il fallait démolir, le scepticisme fût de bonne guerre : mais aujourd'hui qu'il faut édifier , ayez de la foi , une croyance ; sinon , rentrez dans votre coquille.
(C Que si d'autres se disent sceptiques , serait-ce pour excuser le peu de soin qu'ils prennent aux choses du pays , le honteux abandonnement de ce qui intéresse l'humanité? Serait-ce qu'ils ne s'embarrassent le moins du monde d'être Français ou Tartares, hommes ou bêtes , pourvu qu'ils jouissent ?
(( Serait-ce (oh, ce serait bien pis!) pour
couvrir cette dégoûtante cupidité qui les vend à celui-ci et à celui-là , deux partis en guerre? Et, si vous leur reprochez d'avoir double visage : (( Eh ! non , disent-ils tout ce agréablement, je ne crois à rien. Alors que «m'importe ceci ou cela? je suis à qui me « paie. »
(c Puis , tout faisant ainsi profession de scepticisme , ces beaux Messieurs s'en vont narguant avec impudeur ceux-là qui ont en l'âme des affections et ne rougissent pas de les avouer , qui espèrent en quelque chose. « O les niais , les niais ! » disent-ils.
(c Niais , soit : ce qui ne m'empêche d'être de ceux-là.
ce Oui , je me fie à l'avenir ; oui , je crois que les peuples, un jour , bientôt peut-être, seront heureux; et mon cœur s'exalte, et mon sein se soulève, et je suis heureuse !
(( Est-il vrai , comme nous le rabâchent d'aucuns qui sont vieux , qu'une fois passé
mon temps de jeunesse , je réduirai toutes mes croyances d'aujourd'hui à de folles rêveries d'enfant?.. Oh! non, non, cela n'est pas possible. O ma France, mon beau pays! ô toute l'humanité! je vous aime! je vous veux voir heureuses! Elles le seront, ô mon Dieu , n'est-il pas vrai ? »
Marie , on l'entrevoit , avait , dans le cours de ses études , frisé de près ce qu'on peut appeler proprement la politique.
Pourquoi pas , au fait ?
A nous entendre , une femme , c'est un être tout faible et chétif; aimable un peu; non sans esprit, mais d'esprit léger, joli, coquet; très passable dans un boudoir ; sensible même, de cette sensibilité qui se borne à l'amour, mais amour d'épouse ou d'amante , amour filial , amour maternel ; bon à caresser ses enfants ou à soigner son vieux père ; assez capable en ce qui regarde le ménage, les soins intérieurs d'une maison : mais , hors de 1.^ ^ nul ou peu de chose.
oh ! en vérité , nous autres hommes , nous avons bien de l'orgueil !
Car, voyons : quelle si grande différence entre l'homme et la femme ?
Pour ce qui est de la force physique, Dieu me garde de comparer les deux sexes! Quoique des femmes aient fait la guerre , et bel et bien! jamais je ne m'aviserai de coiffer d'un casque toutes ces frêles créatures ; un bonnet leur va mieux , gracieusement placé sur l'oreille , et bordé tout autour de belles touffes de cheveux qui ondoient capricieusement. Jamais fantaisie ne me viendra de bourrer leur délicate poitrine d'une lourde et pesante cuirasse : à ce sein , si blanc et si pur , si joliment tourné en rond, vraie boule d'ivoire, moins la dureté, et tout aussi ferme pourtant, à ce sein si frais, si plein d'une chaude et vivace animation, qui si bien soupire , palpite , bondit parfois , oh I c'est une gaze qu'il faut, une gaze fine et légère, et même, je le dis^ un peu transparente , oui, si possible, transparente un peu... un tout petit peu. . . Et cette jambe si menue et déliée, et ces
oo
pieds g^entilset tendres, tout tendres et tout alignons , me préserve le Ciel de les jamais emprisonner en de grosses bottes, rudes, ferrées!
Mais , en ce qui touche le moral , j'avoue que la femme ne me semble d'aucune façon inférieure à l'homme. Passe qu'il y ait des dissemblances dans les goûts, les affections du cœur, lequel d'ordinaire est plus vif chez la femme et plus impressionnable;... et encore ne devrait-on pas s'en rapporter à elle de préférence , justement parce qu'elle sent mieux. Toutefois je ne m'arrête point làdessus. Je demanderai seulement si au moral , considéré sous son aspect le plus large , pris généralement ; si , dis-je, la femme le cède à l'homme par quelque point ; si elle a reçu de la nature moins de facultés intellectuelles , si ses facultés sont moins intenses , moins complètes; si une femme est moins rapide et pénétrante dans la pensée , moins forte, moins soutenue et courageuse dans l'exécution. Pour moi, plus j'y regarde de près, plus je m'assure que les femmes sont néps tout aussi bien que nous.
C'est l'éducation, hélas ! qui leur fait faute. Emparez-vous de leurs moyens , dirigez-les vers des études sérieuses , et vous verrez !
Mettez-les , je vous prie , une fois leurs facultés ainsi développées , mettez-les aux prises même avec les affaires publiques , discutez , discutez avec elles ; n'ayez honte : elles soutiendront le choc ; et le mieux, c'est que la discussion, chez elles, ne sera point froide, sèche , aride comme chez nous ; mais douce , douce quoique vive , mais gracieuse, mêlée de sentiment et de haute raison, parsemée à propos de plaisanteries tout aimables.
Même , si vous le permettez , elles dirigeront les cercles, leur donneront le ton et la couleur qui conviennent , et, j'en réponds, les gens de bonne foi n'auront nidle envie de s'en plaindre.
Je ne voudrais pas , certes , que la femme fût continuellement sur le trépied , agitant bras et jambes , grimaçant , se contournant , se frappant la tête et la poitrine , montant sa voix au diapason le plus élevé , et débitant
(lu fatras comme chef-d'œuvre d'éloquence pure , vraie et de bon aloi... La femme alors serait repoussante.
Je demande seulement qu'elle ne soit pas entièrement déshéritée du droit d'aborder les matières graves , mais soit admise à en partager la discussion avec nous. Et vienne l'occasion de déployer grande force d'àme, vous la verrez ! Et le beavi , c'est que chez elle la force d'âme ne sera point de la rudesse comme chez nous, mais bienveillante , affectueuse , quoique inflexible.
Ah ! messeigneurs , vous pensez qu'une femme , parce qu'elle est vive et légère dans ses habitudes extérieures , toute gentillette et frétillante en son allure, ne saurait être au fond recueillie; qu'une femme, charmante dans l'intimité , brillante dans un salon , ne saurait mener son rôle un peu plus loin , un peu plus haut? Oh que si fait ! Donnez , je le répète , donnez aux femmes une éducation plus substantielle, plus nourrissante , et ensuite regardez-les !
Mais non : on laisse oisives leurs facultés.
Soit de peur qu'elles a'attirenl sur iiiïe& une partie de l'attention dont nous voulons à toute force le monopole , soit par cette fausse persuasion qu'elles sont d'une nature inférieure à la nôtre , nous les reléguons , ces pauvres femmes, dans im cercle de petites , petites choses , et travaillons comme par plaisir à leur rendre ce cercle infranchissable.
Et; si quelqu'une par hasard surgit de la foule, laquelle se soit d'elle-même façonnée, laquelle ait étudié et appris tout ce quifait vivre d'une vie puissante , vite la médiocrité et les basses enviesde japper contre elle. « Cettefemme, dit-on, ne manque pasd'esprit; mais. Dieu! qu'elle est pédante ! «Pédante, parce qu'un beau soir elle aura eu le malheur de briller aux dépens de ces messieurs. Et si elle soutient une opinion avec quelque chaleur : (( O quelle indécence ! chuchotent-ils entre eux ; une femme si décidée, fi ! que c'est vilain ! » Et les imbécilles s'en vont rapsodant la comédie des Fe?nmes savantes , l'appliquant tant bien que mal , renouvelant de vieilles
plaisanteries tout usées , et ajoutant de leur crû force bons mots.
O Molière ! toi le meilleur homme de ton temps , qui serais le meilleur encore aujourd'hui! tu avais raison de faire les Femmes savantes^ de semer là de fines ironies, de malins traits , toute cette verve satirique ; de décocher hardiment toutes ces pointes acérées et piquantes, les meilleures armes quand s'agit de détrôner un travers. Mais chacun le sait , et ceux qui le nient sont de misérables taquins sans portée, c'est le faux belesprit , c'est l'ignorance prétentieuse que tu voulais couvrir d'un éternel ridicule , et non les femmes vraiment instruites.
Quelques hommes , j'en conviens , sont moins injustes , moins insolents surtout dans la façon d'exprimer leur répugnance. Ils disent simplement que les femmes ainsi faites perdent grande partie de leurs charmes.
Eh I messieurs, si une femme vraiment instruite produit sur vous ce fâcheux effet ,
c'est parce qu'elle est seule de sa Li*eiiipe parmi vingt mille ; que, la jugeant par comparaison à toutes celles qui l'entourent, vous lui trouvez d'abord un air d'isolement qui vous prévient contre elle ; puis, vous habituant de plus en plus à la regarder comme singulière, vous arrivez à cette idée , décourageante je l'avoue , qu'elle a abdiqué son sexe , et que, partant , sa possession ne vous procurerait point la somme de plaisirs que d'ordinaire vous attendez des femmes.
Ou bien, ime femme instruite vous déplairait-elle parce qu'elle vise parfois à l'effet , parfois semble tirer vanité de sa science ? J'ai tout à l'heure blâmé ces sortes d'accusations , en ce qu'elles sont à tort généralisées. Toutefois j'accorde que plus d'un exemple viendrait, sinon justifier, au moins expliquer vos reproches. Mais pourquoi ce défaut dans la femme instruite? Parce qu'elle est arrivée seule et d'elle-même à savoir ce qu'on a opiniâtrement refusé de lui apprendre ; parce qu'elle se voit bien au dessus de toutes ses semblables ; qu'elle peut rivaliser avec un
homme des plus capables, et même le surpasser ; parce qu'enfin , dans une pareille position , il est difficile qu'elle n'éprouve point certain désir de vengeance contre un sexe qui la dédaignait dès son berceau.
Or, que toutes les femmes , toutes sans distinction , reçoivent une éducation mâle et forte , la singularité n'existera plus. L'instruction, chez elles, ne sera plus l'exception, mais la règle. La vanité ne s'exercera plus du tout à rien , mais simplement, comme aux cas ordinaires, du plus au moins, et sera peu tranchante , peu choquante.
Au temps où la force brutale était maîtresse , la femme , sans doute , devait être esclave. Au fur et à mesure que la civilisation a marché , la femme a dû marcher avec elle, etrampre chaque jour un anneau de la chaîne qui la tenait garrottée. L'heure aujourd'hui n'est-elle point venue que la femme soit notre égale tout-à-fait? Pesez cela.
Et moi d'avance je le dis , et en toute confiance, à suivre cette ligne de conduite
nous ne perdrons rien , mais au contraire gagnerons beaucoup.
La sensibilité des femmes, développée, fortifiée par la réflexion , sera plus profonde , plus durable ; leur tendresse , entretenue en des habitudes méditatives , sera plus consciencieuse et mieux rendue ; leurs caresses , mieux déterminées, mieux senties, plus expressives. Dans les femmes ainsi faites nous recueillerons mille avantages ignorés jusqu'ici , des trésors de douceurs dont nous nous sommes jusqu'ici volontairement sevrés.
Là-dessus j'en dirais plus long si je voulais j mais la suite de mon histoire vous tiendra lieu, j'espère, de réflexions plus étendues.
Marie est instruite à de grandes et fortes choses , mais , avec cela , initiée à ces mille petits riens d'agrément auxquels se borne le plus souvent l'éducation des femmes. Elle sait la peinture , la musique , de la botanique un peu, et même un peu de physique. J'appelle cela àepetifs riens, en comparaison des
connaissances plus sérieuses qu'elle s'est acquises ; mais , de fait , ces [petits riens sont encore des talents , et de vrais talents , surtout quand l'habitude du recueillement, portée à des études plus sévères , s'est étendue jusqu'à eux et les a creusés profondément.
De tout quoi Marie n'était pas vaine, mais, au contraire , modeste et toute simple : non de cette simplicité mal imitée , affectée , guindée , dont font parade certaines dames de nos salons , mais d'une simplicité pure , aimable, la plus charmante qui se puisse voir.
Elle avait cependant hanté le monde, mais fort peu. Elle l'aurait vu beaucoup que c'eût été dommage, n'est-il pas vrai? Dire que peut-être cette fleur si fraîche, si jolie et odorante, se fût là tout étiolée et flétrie!.. Heureusement donc la mort de madame Duhamel , sa pauvreté , et plus encore son goût pour les arts, l'en avaient de bonne heure éloignée. Les arts dilatent, agrandissent l'imagination j élargissent le coeur , au point qu'il
ne s'accommode guère des mesquineries, des clabaudages du monde. L'artiste alors rentre dans les lois immédiates de la nature, en tant néanmoins qu'elles ne blessent pas les lois humaines ; c'est dans la nature qu'il puise ses inspirations; c'est la nature qui lui apprend la vertu , la vraie vertu ^... j'entends celle-là qui a sa source dans le cœur , est dans le cœur bien solidement assise , ne se met nullement en peine de certaines règles convenues parmi le beau monde; mais va son droit chemin , sûre qu'elle est intimement de ne point s'égarer; ne cherche d'aucune façon à se montrer , mais sans le vouloir s'échappe ; ne revêt point à l'égard des autres un caractère de rigidité déplaisante ; ne se monte point à un ton de voix acerbe, mais est au contraire pleine de bonté et d'indulgence , toute miséricordieuse;... j'entends, dis-je, cette vertu, et non celle qui, en ce beau monde dont j'ai parlé , se dresse en souveraine altière, la tête haute, les lèvres pincées, les yeux bien hermétiquement cachés sous la paupière , qui fait grand bruit de petites maximes les plus niaises qu'on puisse imagi-
ner , les faufile partout ; qui sans cesse dégoise les plus noires méchancetés contre chacun , tance , compromet , abat impitoyablement , et sur un signe , un geste, un rien, les réputations jusqu'ici les plus intactes; qui par fois abdique son rôle d'autorité suprême , de tigresse se fait chatte, vous mitonne , se frotte le long de vous , vous donne la patte , patte de velours, so^^euse, doucereuse, chatouilleuse... Prenez garde , cette vertu-là, voyezvous , c'est le vice ; le vice qui s'est dit le matin : « Il faut que je me fasse beau ! » et vite s'est mis en couleur , vernissé , enluminé ; est venu le soir en un brillant salon , a fait esclandre et quêté pour les pauvres ; puis, s'en est allé , et , de retour au logis , a dénlonté son visage d'emprunt , épousseté sa modestie artificielle , dépouillé tout cet appareil qui le gêne une fois passées deux ou trois heures , et s'est jeté aux bras de son confesseur , mangeant avec lui jusqu'au dernier sou du pauvre...
( Si ce tableau était vrai rigoureusement , il faudrait fuir le monde comme un enfer.
J'avouerai donc, après l'avoir écrit, que je Jui trouve ne sais quel ton âpre et virulent, certaines couleurs un peu foncées, un peu tranchées , qui le pourraient faire soupçonner d'exagération. Et , si je le laisse figurer ici , c'est pour l'unique satisfaction de ceux-là qui voudraient bien encore s'y reconnaître. )
Revenons.
Confinée en une chambre toute modeste , touchant régulièrement son mince revenu , Marie vivait, et vivait heureuse ; rien au monde ne traversait ni ne troublait la placidité de son âme...
Il faut le dire pourtant :
Un âge vint où elle s'étonna, s'inquiéta. Quelle transformation physique s'opérait en elle, je ne vous le saurais conter au juste. Mais , pour ce qui est de son cœur , bien vous confesserai-je qu'il battait plus fort et plus souvent que de coutume. Elle sentait au-dedans d'elle, et vaguement, je ne sais quoi qui tendait à s'échapper, éprouvait je ne sais
quel vif désir d'épancher son âme en une au^ tre âme , de rencontrer quelque part un être qui la comprît...
C'était l'amour, n'est-ce pas; l'amour, cette si douce chose , la plus douce certes qui soit au monde , mais qui d'abord vous trouble; le plaisir le plus réel bien sûr, mais le plus incompréhensible ?
Vous tracer le portrait de l'homme qu'elle s'était créé en imagination et qu'elle berçait dans son cœur, je ne le saurais non plus. Ses yeux peut-être étaient bleus , bruns peutêtre, mais, en tous cas, expressifs; son front haut et pur ; sa tête bien portée , ses cheveux, lisses ou bouclés, noirs ou blonds, ou châtains, non disposés avec une symétrie prétentieuse , mais avec goût ; son âme , douce et bonne , forte à la fois ; son esprit , sinon vaste , au moins étendu, non frivole et léger, mais quelque peu sérieux et rêveur, facile pourtant , et gai çà et là.
Au temps où elle voyait le monde sous le
patronage de madame Duhamel, Marie avait bien rencontré des jeunes gens ; mais pas un ne l'avait occupée une heure durant , paS un n'avait réalisé l'homme de ses rêves.
Pourquoi, devenue tout-»\-fait libre, elle se recueillit davantage en elle-même.
Mais , bien qu'elle sentit quelque bonheur à caresser sans distraction l'idéal objet de son amour , souvent un rouge soudain et vif lui montait au visage ; sa tête se faisait lourde , pesante, malade ; le sang bondissait avec violence dans son sein; sa poitrine s'oppressait, et à tel point certains jours, que, ne pouvant tenir chez elle, elle sortait et allait par les champs.
La sérénité du ciel en une belle matinée de printemps ou par un beau soir d'été , la pureté de l'air , la vivacité du feuillage , le parfum des fleurs , tout cela facilite le jeu des ressorts ; précipite , active , exalte la vie ; rassérène les sens : on existe davantage , et l'on sent qu'on existe. Les facultés aimantes.
quoique plus vives, ne vous étouffent plus, plus ne vous arrachent de pénibles soupirs , mais , se laissant aller au vague de l'air , s'éparpillant sur toutes les merveilles de la création , ont plus d'endroits où respirer.
Oh! Marie, Marie était heureuse : tantôtcourant, tantôt cueillant une fleur, puis s'arrê tant et regardant le ciel, puis s'asseyant à l'ombre d'un vieil arbre, sur la mousse; et toujours, et partout voyant l'homme qu'elle aimait , l'embrassant dans les airs , sur une fleur , sur l'écorce et la feuille d'un coudrier , ouvrant larges les bras pour le mieux sentir , et le pressant sur son cœur.
Or, c'était par une de ces promenades qu'Alfred l'était venu surprendre ; vous avez vu comment. Pourquoi, vous le devinez. Le jeune homme était un amateur fini , et Marie était belle... oui, une belle blonde, vive comme une brune 5 de plus , bien qu'elle ait vingt et un ans, simple et fraîche comme si n'en avait que dix-sept.
(EmiiiPiiîîiaiâ a^»
Je le rendrai sage , eu le rendant amoureux. (J.-J. Rousseau.)
^tmut ^as.
Alfi'ed ne manqua , le lendemain de sa rencontre, de s'acheminer vers la rue Notre- Dame-des-Champs , et là séjourna de longues heures. De même fit-il le surlendemain et et les jours suivants.
Quels soins il mit à découvrir l'étage, lafe -
nêtre de la chambre où reposait sa belle inconnue, vous le dirai-je? et ses signaux, dès qu'il le sut; ses mines, ses cajoleries, ses baisers donnés et malheureusement non rendus ; avec quelle persévérance il rôda le long de la maison , épiant l'instant où sortirait la jeune fille, implorant un regard quand elle passait, un seul regard; combien de fois, indécis s'il entrerait ou non , il resta collé contre la porte ! —
Mais tout cela , lecteurs , vous le devinez , et mille autres petits riens par où vous avez passé. ^r-.r^r —
Pareillement vous devinez que, dès lors, Alfred ne mène plus une conduite désordonnée comme devant ; plus ne court les grisettes ; plus ne gaspille sa vie dans les bals , les fêtes, les bombances de toutes sortes. Oh, que loin de là! Alfred maintenant est sage et rangé : c'est un anachorète vraiment, un saint homme , des plus saints. Le bruit même des plaisirs l'obsède , et volontiers le ferait fuir à cent lieues. C'est à ce point que le quartier d'Antin , où il loge , lui semble tu-
multueux et trop brillant. Il le quitte donc » et vient demeurer où vous devinez encore sans nulle peine, au fin-fond du Luxembourg, en une rue bien décente et solitaire, rue Notre- Dame.
Ses amis, cependant, jeunes gens aux habitudes frivoles, écervelés et turbulents comme autrefois lui-même l'était , continuaient de le voir , et souvent le voulaient entraîner dans une débauche. Lui s'y refusait, non d'un ton amer et méprisant , non en dénigreur sévère de toutes ces joyeuses parties, mais avec indulgence , en souriant , et de manière toutefois à persuader que son refus était irrévocable. De quoi on le raillait , et il ne se fâchait point : il avait son amour , qui le consolait des sarcasmes.
Car il aimait , Alfred ; et vous l'avez bien compris , n'est-ce pas ? Que si certains le voulaient nier , disant que l'amour ne peut venir si subitement au cœur d'un homme, surtout s'il a couru son monde , passé par ses plaisirs , mis le doigt à chacune de ses jouissances, je répondrais : Les plaisirs, comme vous l'enten-
-dez , savoir les spectacles, les filles, les par* lies fines à Montmorency , les galas chez Vefour! oui , Alfred les a connus, tous connus, depuiis trente sous jusqu'à cinquante louis. Mais l'amour , l'amour vrai , le plus grand et le meilleur des plaisirs, plaisir sublime, plaisir vraiment divin; non , il ne l'a pas connu. Il a bien vu par-ci un minois chiffonné et des yeux noirs, par-là des yeux bleus et un doux visage de séraphin ; et tour à tour a aimé les yeux noirs, les yeux bleus. Mais, en conscience, aimer ainsi, est-ce chose sérieuse? Est-ce aimer qu'aimer un quart d'heure, une heure durant ?
Cette fois , je vous le dis , ce n'est plus un caprice , ce ne sont plus les sens, les sens seulement qui crient merci ; ce n'est plus un simple tête-à-tête qu'on convoite en un joli boudoir, sur une large ottomane bien moelleuse ; ce n'est jjlusune nuit qu'on veuille passer à deux : c'est le cœur qui est atteint... le cœur, et c'est tout.
Que si pourtant Alfred n'aimait encore dans
la rigueur du mot , n'ayant pas vu Marie d'assez près, au moins, un charme impérieux, irrésistible , l'entrainait-il vers elle. Et cette inclination, il la caressait avec délices.. Alors qu'à son air mélancolique vous eussiez dit que le pauvre jeune homme s'en allait avant le temps , c'est alors qu'il savourait la vie avec le plus de volupté. Ah! ce n'était plus cette vie superficielle, dissipée, semée çà et là de plaisirs étourdissants , mais vides, mais factices. C'était la vie dans toute sa plénitude , féconde, abondante; une vie nouvelle; la vie véritable.
Ou, si elle avait à recevoir un complément, il était tout dans un mot. Et ce mot, qui de nous , au moins une fois dans la vie , n'a cherché à le surprendre aux lèvres d'une femme; et , s'il s'en échappait , ne l'a recueilli avec transport , ne l'a senti coider jusqu'à son cœur, plus bienfaisant que le baume sur une blessure? Mot magique , qui opère , ou mieux, qui sanctionne et proclame la fusion de deux âmes en une seule, leur harmonieux accord! Etre aimé!
Aimer , être aimé , oh ! c'est le paradis.
Cependant l'amour d'Alfred , si avare qu'il fût de démonstrations , si calme au dehors , était dans le fond exalté , ardent , capable de le dévorer, si n'était à la fin regardé en douce pitié.
Malgré donc cet indéfinissable plaisir qu'il éprouvait à s'y recueillir, à s'en repaître solitairement, il vint à sentir qu'il ne pourrait éternellement vivre corps à corps avec lui ; et, le voyant croître chaque jour au point de déborder bientôt , eut peur , s'il le retenait plus long-temps concentré , qu'il ne l'étoujEFât. Dès lors , il fut entraîné invinciblement à l'épancher en un sein qui le voulût bien recueillir, et de cette façon lui porter allégeance.
Aussi , tant fût timide à son apprentissage d'amour, un soir il s'enhardit, prend une grande résolution ; et le voilà qui court droit à la maison qu'habite
Mais , mon Dieu ! il ne sait pas son nom y
pas même son nom O le fou , le fou ! . . . Oh!
voilà bien les amoureux ! . .
Le voyez-vous face à face avec un vieux portier, et le regardant bouche béante?
(( Que demande monsieur ?
— • Made... mademoiselle
— Mademoiselle Marie?
— Marie ! oui , oui , c'est cela 5 mademoiselle Marie
— Au quatrième, la porte sur le devant. »
Marie! Qui lui a dit que ce fût elle ? Personne. C'est une idée, un pressentiment, une révélation intime. Marie! c'est un nom qui va bien à sa figure. Cette figure-là doit s'appeler Marie! pas autrement. Cette figure-là ne s'arrangerait pas des noms de Clotilde , Sophie , Augustine : il y aurait disparate, contradiction— Oh, le drôle de corps qu'un amoureux!
Mais si elle a des parents?... Bah ! elle n'en a point. Ne l'a-t-il pas vue seule en pleins
champs, seule toujours à sa fenêtre, seule dans la rue.... ?
Et, se disant cela , il franchit quatre étapes, traverse un corridor bien long et bien sombre , court à la porte indiquée , preste, rapide comme le vent , ne voulant pas se donner le temps de la réflexion ; puis frappe vite. On ouvre : c'est Marie, Marie elle-même.
Alors s'engagea une conversation que je vous veux rendre mot à mot , de crainte de la défigurer si je n'en rapportais que la substance.
MARIE
Que demande monsieur?
ALFRED , qui a perdu contenance tout à coup^ balbutiant.
Pardon, mademoiselle!., je... je venais...
MARIE
Sans doute pour vous excuser de m'avoif si cavalièrement accostée il y a tantôt quinze
jours
ALFRED, de même.
Non,... oui..., oui , c'est vrai. Pardonnez-
moi, mademoiselle!... je suis fort coupable^ en vérité — mais, je venais aussi —
MARIE, prenant en grande pitié f embarras du jpauvre jeune homme.
Allons , allons, je sais pourquoi. Votre obstination à me suivre le jour de notre rencontre au beau milieu des champs ; cette constance de rester , durant une grande heure , planté droit contre ma porte ; ces promenades en long et en large si souvent renouvelées ,
ces signes
ALFRED , non sans un vif mouvement de joie.
Quoi ! vous avez remarqué
MARIE , avec un sourire légèrement malin et à la fois tout naïf.
Ce sont là de ces choses qui n'échappent à
aucune femme , et celle qui le nie , ment
Tout cela donc , monsieur , m'explique votre visite. Vous venez me conter que vous vous êtes senti tout à coup une belle passion pour moi....
ALFRED , prenant feu.
Oh ! oui , je vous aime !.. Je vous aime , oh! plus que je ne saurais dire
MARIE , riant.
C'est cela! Eclatez, en transports; prodiguez les grandes phrases et les grands mots , toutes les fleurs du sentiment ; montez à l'en^ thousiasme : qui vous empêche ? Vos souffrances , votre martyre , que ne me les dites-vous tout au long? Pleurez donc , pleurez! N'avez-
vous des larmes à votre gré? O la pauvre
âme en peine , voyez un peu !
ALFRED , tristement.
Vous me raillez, et je ne vous en veux pas. Il en est tant qui jurent un amour sans fin , et cependant
MARIE
Oui, l'on sait ce que durent toutes ces passions éternelles —
ALFRED , amèrement.
Courage! Raillez, raillez à votre aise!.. Car , moi aussi je fus un de ces hommes sans foi; car, moi aussi , j'ai fait grand bruit bien souvent d'un amour que je n'avais pas , et j'ai couru de belle en belle , de caprice en caprice , prenant une femme, m'en serA^ant une heure, puis la laissant là. Car ma vie n'a été qu'une suite de dérèglements.
MARIE , d'un ton très sérieusetnent approhateur.
L'aveu doit vous coûter, monsieur; et je
vous en sais gré. Il me disposerait même à la
confiance.
ALFRED
oh ! mais depuis je suis bien changé ! Je vous ai vue, et de toutes ces sales orgies, déjà si fades , il ne m'est resté que dégoût. J'ai fui le monde pour la solitude. Le fracas des plaisirs aujourd'hui m'importune ; une seule pensée peut retentir en mon cœur et le combler de délices ineffables. . . votre pensée , ô Marie ! car il s'est avivé , mon cœur, de desséché qu'il était ; j'ai renouvelé ma vie , je l'ai épurée...
MARIE , un peu émue.
Mais , mais. . . vous ne me connaissez pas?. .
ALFRED
Je vous connais belle.
Jusqu'ici, monsieur, vous ne m'avez guère vue...
ALFRED
Assez.
MARIE
Mais , quand cela serait , la beauté seule ne peut constituer un amour bien solide.
ALFRED
Ah ! c'est qu'aussi j'ai lu votre âme sur votre figure ; âme bonne , tendre , aimante...
MARIE, avec un Tnouvement de -plaisir quelle réprime avec peine.
Vrai , le croyez-vous?
ALFRED
J'en suis sûr... et ne m'abuse point , n'estce pas?
MARIE , avec candeur et dignement.
Non : car je suis telle , en effet. Et je le dis tout haut , parce que je me sens de force à n'aimer qu'avec vertu ; qu'aimer ainsi n'est point un mal , qu'on n'en doit pas rougir ; parce que je prise peu les convenances quand elles sont ridicules. Oui , aimer est un besoin pour moi. Ma vie , à peine commencée , cherchait à se répandre : il fallait à mon âme un aliment ; elle le chercha dans le monde... Hélas ! ce n'étaient partout que des hommes^ souvent pleins d'esprit , mais n'ayant que de l'esprit avec un certain jargon et beaucoup
de vanité ; qui papillonnaient autour de moi et me faisaient la cour , mais par amour-propre , se souciant peu d'aimer , voulant seulement l'être. Ainsi rebutée , je me suis surprise i)ien des fois triste , rêveuse , pleurante : car, ce qui me manquait , je ne le rencontrais nulle part...
ALFRED
Mais je vous aime , moi !
MARIE
Eh I monsieur , je veux vous supposer de de bonne foi. Vous dites que vous m'aimez : peut-être le croyez-vous. Mais si plus tard vous alliez reconnaître que vous vous êtes trompé? Et si moi, moi , si je vous aime alors?.. Ah! savez-vous bien que l'homme de mon choix, je puis l'inonder d'amour? savez-vous cela? Et son indifférence me tuerait , entendez- vous !
ALFRED
oh! mais, pouvez-vous croire?... Tenez, mademoiselle, aujourd'hui , à l'heure même, je dépose tout à vos pieds, je vous épause: le voulez-vous ?
MARIE
Eh ! qu'est-ce que le mariage , mon Dieu ? Si vous m'aimiez comme j'entends l'être , à quoi bon?... Mais songez-y, monsieur! si, après m'avoir épousée , vous veniez à ne plus m'aimer, vous , je vous serais à charge, n'est-ce pas? je vous serais comme une servante, dont on use à l'égal d'un meuble, et qu'on brise ou qu'on relègue à l'écart quand on n'en sait plus que faire ; comme un animal gênant , insupportable , qu'on renverrait du pied, si n'était un reste de miséricorde pour sa misère. . . Or , moi , je n'ai rien , Monsieur, ni bien , ni parents. . .
ALFRED
Point de parents !.. je l'avais deviné. Mais point de fortune! [S' exaltant) O Marie! Marie ! vous êtes à moi ! dussiez-vous ne pas m'aimer, vous êtes à moi! (// vapourVétreindre de ses hras.)
MARIE , se dégageant , et d*un ton profondément dédaigneux.
Croyez-vous que je vende mon amour, monsieur ?
ALFRED , affligé.
Oh , comme vous m'injuriez ! . . Mais, quoi que vous puissiez dire, quoi que vous puissiez faire , je ne veux pas vous voir pauvre... Ecoutez I si vous voulez , vous ne m'aimerezpas... [u4vec force.) mais vous accepterez la moitié de ma fortune ; tout ce que j'aurai sera à nous deux : vous ne serez plus pauvre, je ne le veux pas, je vous dis que je ne le veux pas.
MARIE, qui contient à grand' peine certaine émotion bien vive.
Mais vous ne voyez donc pas , malheureux insensé, que, si je vous aime, à présent je ne puis plus vous le dire ?
■'O/ Xit ALFRED.
Si je vous pensais capable de céder à de pareilles considérations , est-ce que je vous aimerais?
A les voir marcher ce train-là , on pourrait d'abord s'étonner. . . s'étonner , si l'on ne savait, d'une part, tous les tours , retours et détours d'Alfred sous les fenêtres de Marie, son dégoût pour ses crapuleuses habitudes
d'autrefois, son vif besoin d'un amour pur et vrai ; d'autre part , que Marie , toute modeste qu'elle soit, a dû remarquer çà et là des coups-d'œil fort significatifs , un visage souffrant , des pleurs sur les joues ; que la persévérance du patient a dû la toucher un peu j que peut-être elle lui a trouvé certaine ressemblance avec l'homme dont elle berce l'image ;... si l'on ne savait, en résumé, qu'une sorte de sympathie tacite, confuse si vous voulez , mais réelle pourtant, a pu commencer en son cœur...
Alfred reprit :
Ecoutez, mademoiselle ! je veux vous parler à genoux , à deux genoux. ( Et il fit comme il disait.) Ecoutez- moi de grâce!.. Je vous aime vraiment , mademoiselle , sérieusement ; oh ! je vous aime beaucoup. Je vous aimerai toujours, toujours, quand je vous le dis... Oh! je voudrais bien que mon cœur s'ouvrit tout à coup ; vous en compteriez toutes les fibres : pas une, voyez -vous, pas une qui ne vibre pour vous. Oui, que mon
cœur s'ouvrît, je le voudrais; et vous verriez si je mens... Je voudrais bien... ô mon Dieu ! C'est si vrai ce que je vous dis là ! Que faut-il faire , voyons , pour vous le prouver ? Parlez , mademoiselle ; parlez-moi , ordonnez-moi. Est-ce qile vous n'aurez point pitié? Vous êtes bonne , pourtant : n'est-ce pas que vous êtes bonne? Et vous ne me laisserez point mourir , n'est-ce pas? ïe vous assure , mademoiselle , que je vous aime : croyez-le. Mais enfin , si vous ne voulez pas , n'en parlons plus. Ne me croyez pas... ne m'aimez pas ; . . . prenez seulement la moitié de ma fortune, prenez : vous me rendrez cela. Je suis riche, mademoiselle : j'attendrai bien. (Et il se releva, toujours les mains jointes et des larmes aux yeux.^
MARIE, agitée. »
Monsieur... peut-être... nous verrons...
plus tard — [S' affermissant par degrés.) L'homme auquel je me donnerai , Monsieur , sera celui qui partagera mes sentiments , dont les goûts seront assortis aux miens. Car je ne conçois de bonheur que dans l'union intime des cœurs... Or, pour savoir si ces
conditions sont remplies, il me faudra étudier l'homme sur lequel j'aurai idée de porter mon choix ; n'ayant , du reste , nul égard à l'état de sa fortune. (^Allant à son ouvrage,^ Il est tard, Monsieur, il vous faut partir.
ALFRED
Reviendrai-je ?
MARIE
Si vous voulez...
De tout quoi , lecteurs , vous allez conclure que Marie s'embarrasse peu des leçons professées d'ordinaire par le grand monde... Sans doute : et c'est heureux pour elle.
Car , à vrai dire , elles sont bien à plaindre, les jeunes filles condamnées à subir l'exigeçce de tant et de si absurdes conventions ! Si votre cœur bat , pauvres filles , comprimez son élan! Gardez que votre sein ne se soulève et ne trahisse un sentiment secret ! Vos yeux sont tendres , vos yeux brillent : vite , abaissez vos paupières ! Votre main tremble : vite emprisonnez-la! Vous pâlissez, vous rougissez : vite, oh! vite, cachez votre figure!
Gardez que votre âme ne s'échappe par quelque endroit ! Soyez impénétrables ! ayez soin d'être impénétrables ! sans quoi vous êtes perdues, pauvres filles , perdues sans rémission. Et si un beau jeune homme vous fait de doux yeux , ne le voyez pas ; s'il vous conte gentilles fleurettes , ne l'entendez pas ; et s'il ose dire qu'il vous aime , oh ! alors , récriezvous bien fort , fuyez à trente pas , barricadez-vous bien! sinon, de charitables dames, des hommes même d'un haut puritanisme , seront là , qui vous montreront au doigt , crieront à l'indécence , à l'immoralité , hurleront au scandale. Or, ces dames qui font en face du monde école de bégueulerie , ces dames à la voix maniérée , aux regards baissés tantôt et tantôt levés vers le ciel , qui ne prêchent qu'amours de commande et de bon ton qui sur un mot tombent de haut mal ; ces dames , hors de là , s'en vont jetant leur cœur au premier-venu, disant à qui veut le prendre : « Prenez-le , le voici ! » Quand je dis leur cœur , je me trompe, car elles n'en ont pas. C'est autre .chose qu'elles livrent, autrement qu'elles se prostituent. Et
ces hommes , qui grimacent , minaudent , et volontiers se donneraient de l'éventail par la figure quand s'échappe à leur entour un juron des plus innocents , que sont-ils le plus souvent? que pensez-vous qu'ils soient?.. Hélas!
Et , sur la foi de pareilles gens, on me viendrait dire que Marie , si n'est une fille perdue , est au moins bien facile ; et ceJa , parce qu'elle a déroulé son cœur à un jeune homme qu'elle ne connaît point, parce qu'elle s'est révélée à lui tout entière ! Mais quel mal làdedans ? voyons. Quel mal à confesser tout franchement qu'on est capable d'amour ?
D'ailleurs , n'a-t-elle point ajouté qu'elle n'aimerait jamais qu'avec vertu ? Et justement à cause de cet aveu si plein de candeur, sa parole ne mérite-t-elle pas confiance ?
Certes, pour parler de moi, je ne suis pas de ces misanthropes hargneux qui , s'ennuyant partout , n'ont pour tout ce qui leur cause ennui que propos amers et méchants. Non , je n'entends point nier que le monde exerce souvent sur les jeunes filles une tu-
telle protectrice; non, si je prenais à tâche de plaider leur émancipation , je ne la plaiderais pas absolue , ou , pour m'expliqner mieux , je ne voudrais pas les dérober entièrement à l'œil du monde , à sa surveillance salutaire en d'aucuns cas ; mais toujours je les défendrai contre un tas de préjugés qui tiennent leur àme captive , en arrêtent l'effusion , et , sous prétexte de la sauver par aventure des égarements de l'amour, l'empêchent maintes fois de s'y abandonner, quand il pourrait faire éclore en elle mille belles qualités , la pousser à mille beaux traits.
En résumé , aimer est-ce un mal ? Non ; car elles n'ont point dit à Dieu , ces pauvres filles : (( Mon Dieu , fais-nous une âme aimante ! )) Mais il l'a faite ainsi. Dire qu'on se sent organisée pour aimer, en d'autres termes , qu'on répondra au vœu du Créateur, est-ce un mal? Non, bien sûr non. Et à ce propos je suis aise de couler à fond tout ce q[ui me reste sur le cœur. C'est un souhait ; le voici :
Je voudrais que les jeunes gens , garçons et
filles, sachent bien pourquoi ils sont sur cette terre ; qu'une éducation niaise ne tende point sans cesse à leur faire perdre de vue le but pour lequel la nature les a créés ; mais qu'au contraire on s'empare à propos du premier mouvement éveillé en leur cœur, afin d'ea rendre les effets salutaires.
Ainsi soit , et vous verrez .'
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Qui va doucement va long-temps
( PllOVEUBl;.)
Alfred , on le pense bien , revint voir Ma-
rie.
Elle le reçut avec politesse , assurément ; mais sans plus. Lui ne s'en ofFensa ni n'en fut découragé. Au ton solennel dont elle lui avait dit tout son cœur, il avait prévu qu'elle n'était pas femme à s'éprendre tout à coup ; que
son amour, précisément parce qu'il devait être éternel , ne se donnerait qu'après un mûr examen et la conscience éclairée de son choix....
D'ici j'entends s'écrier certains docteurs malins , lesquels se connaissent fort en matière de sentiment : « Voilà qui sera bien froid , bien compassé , bien didactique ! Est-ce que cette Marie a un alambic où puisse son amour passer goutte à goutte , pour de là s'amasser en son cœur?»
La Bruyère a dit , je le sais, et fort lestement : (c L'amour naît brusquement , sans autre réflexion.» Ce qui est vrai quelquefois , et même assez souvent , je le veux ; l'exemple d'Alfred est là , qui nous le prouve encore. Mais vrai toujours, vrai sans restriction?... allons donc, vous voulez rire. L'amour , comme l'auteur des Caractères le dit de l'amitié , peut très bien « se former peu à peu , avec le temps , par la pratique , par un long commerce. »
Et cet amour, j'en réponds , sera de tous
-,89le plus durable , parce qu'il ne reposera pas sur les avantages extérieurs, qui passent vite , mais sur les qualités de l'âme , dont la vivacité peut s'altérer avec l'âge , sans que la solidité en soufîre le moins du monde. Et encore cet amom* sera de tous le plus dévoué , dévoué toujours , et dans la jeunesse le plus caressant , le plus sensible au seul attouchement des mains, au doux baiser, au regard tendre , le plus passionné , le plus chaud. . .
Oh ! vienne à se rencontrer sous mes pas une pauvre fille , borgne , boiteuse , bossue , tordue , tortue , laide , laide ! délaissée par son prochain et par Dieu peut-être. Prenant pitié d'elle , je la relèverai ; pitié , dis-je , et rien de plus. Mais si , continuant de la voir; mais si , après une longue habitude , je reconnais en elle une de ces âmes si grandes et malheureusement si rares qui promettent des trésors de bonheur à qui voudra y puiser , je l'aimerai , sûrement , et d'amour , d'amour fou , et toujours... Et tenez , moi , femme, j'eusse aimé Quasimodo de tout mon cœur ; moi , femme , avec de belles mains ,
de beaux yeux, de beaux pieds, une bouche petite et fraîche, de longs cheveux bouclés , une jolie taille élancée , une peau blanche , j'aurais donné tout cela à Quasimodo ; je l'aurais baisé, baisé partout, sur son œil quasi fauve, sur ses sourcils roux, sur sa tête pelée, sur sa vilaine main calleuse , sur son gros nez épaté, sur ses verrues , partout , d'honneur! . . . Il était si beau d'amour! si beau, quand, couché sur la dalle à la porte de sa bien-aimée , il veillait sur elle ! quand rugissait à l'approche de l'ennemi , et de son corps défendait la jeune fille ! Si beau de ses petits soins , de ses mille petites attentions ! si beau de sa douleur,, de sa résignation ! si beau quand il pleurait , lui si peu fait à cela. . . quand il pleurait ! . . . Oh ! oui , oui , je l'eusse aimé , et j'en veux fort à la Esmeralda de s'être follement amourachée de son imbécille Phébus, pendant que voilà ce bon Quasimodo lentement se dessécher et mourir !
Marie est belle comme la Esmeralda ; comme elle sera-t-elle sans pitié ? Il est vrai qu'Alfred est , pour les agréments physiques ,
incomparablement au-dessus de Quasimodo.
Mais pour l'âme?... Nous verrons.
Et d'abord , prenant pour point de départ le caractère connu de Marie , il fut tendre sans impétuosité j assidu, mais non importun ; souffrant sans se plaindre l'accueil un peu froid dont on honorait ses propos d'amour, ou ne s'en plaignant qu'avec une tristesse calme et résignée , patient.
S'il n'avait plus cette présence d'esprit , cette science de petits riens qui jadis lui avaient valu mille bonnes fortunes dans les salons ; s'il ne savait à point nommé et tout gracieusement ramasser un gant ou offrir un siège , au moins ne manquait-il de se prodiguer en une foule d'attentions bien autrement délicates , d'un goût excjuis , expressives sans ostentation , venant du cœur.
Marie cultivait la peinture : il la cultiva , lui déroba son secret , fit son portrait de mémoire et le lui donna , non sans l'espérance de s'attirer un regard , mais sans vanité.
Marie était musicienne , il fut musicien , et non des moins habiles : Marie étant grande connaisseuse , et Alfred s'étudiant sur elle.
« Oh ! chantez. , lui disait -il , chantez ; cela me fait tant de bien ! » Et elle chantait , s'accompagnant de la harpe. Et lui la suivait, suspendu à ses lèvres , aux cordes de l'instrument , courant avec ses doigts légers , s'élevant avec les paroles qui jaillissaient partout, montaient , baissaient , tendres et fi ères tour à tour, tantôt graves , tantôt étourdies, folles, qui riaient , qui pleuraient, (c O Marie ! c'est ainsi sans doute que rient et que pleurent les anges , ainsi qu'ils chantent ! O Marie ! chantez encore ! — Je le veux bien , si cela vous plaît. » Et , bonne fille , elle reprenait ses chants.
Puis ensemble ils triaient des fleurs , les classaient par famille, et auparavant ne manquaient d'en aspirer la sentence parfumée ni d'en commenter les caractères symboliques ; puis lisaient , puis causaient littérature , sciences , politique , si bien , si bien ,
qu'au bout de trois mois ils en étaient venus à une familiarité assez intime , mais chaste pourtant, très chaste.
Alfred était le même toujours : amoureux soumis ; et Marie toujours pleine de réserve. Possible cependant qu'Alfred ime fois loin , elle soupirât , la figure tendue , les yeux humides , la bouche béante ; s'adossât contre une fenêtre , et là restât deux heures , souriante , pleurante de bonheur. Car ainsi sont les femmes : rassemblant toutes leurs forces en présence de l'amant , et se laissant aller quand l'amant n'est plus là. Pourquoi? Ah! parce qu'elles croient toujours ne le point connaître assez ; qu'elles ont de lui certaine défiance, et d'elles-mêmes quelque peu; parce qu'elles ont grand peur que bientôt elles n'aient à se repentir d'un épanchement trop hâtif.
Tout poursuivant son rôle de patient , Alfred, ce pauvre Alfred cherchait partout , imaginait, fouillait en tous les coins et recoins de son cœur triste et malade ; inquiet
comment il pourrait plaire. Il alla jusqu'à faire un drame , s'inspirant près de Marie , mais ne formulant ses inspirations qu'avec mystère, dans le secret de son cabinet. Il espérait qu'il serait reçu , joué ; et , sachant combien la gloire est un chemin rapide vers la conquête d'un cœur, comme ces applaudissements, ces proclamations jetées en plein théâtre, comme tout cela vibre délicieusement à l'oreille d'une femme aimée , comme :elle est iîère de la passion qu'elle a fait naître j comptant que Marie assisterait à la représentation , qu'elle y pleurerait , il sautait d'aise et en exaltation... Désenchantement ! son drame ne fut pas même lu. . .
De quoi il se désola fort , notre Alfred. Pour Marie , chagrine fut-elle à son tour de le voir tant abattu , et , tout modestement , l'interrogea. Alfred se tint coi , dévorant à part lui son chagrin. Mais Marie , avec cette sagacité rare qui distingue les femmes , et encore plus pénétrante chez elle (il faut bien le dire), par l'intérêt qu'elle portait au beau jeune homme , Marie rechercha soigneuse-
ment ce qui pouvait à ce point l'affliger, et le sut bientôt.
Si fut touchée cette bonne fille , je n'ai besoin de vous le dire.
Et de quelle façon elle consola , vous le dirai-je ? Ce fut comme d'ordinaire console une femme, toute femme qui peut-être n'aime pas encore , mais est bien proche d'aimer. Marie se départit à l'égard d'Alfred de ses habitudes sévères , de son ton froid et indifférent : Marie fut plus bienveillante, plus affectueuse ; même Alfred s'étant avisé de lui prendre la main , elle ne la retira que doucement , fort doucement ; et cette main tremblait et brûlait...
Mais, hélas ! le grand mot , celui qu'Alfred attendait à genoux , Marie , la méchante ! ne le dit pas.
(SSÎiilPIÎIÎIBIÊ 71ÎC»
Puissante déesse , donne-moi la force de cacher quelque temps mon amour à mon berger, pour augmenter le priit de l'aveu que je veux lui en faire.
( Montesquieu. 1
%mn.
Comme ils en étaient là , Alfred sur le droit chemin du cœur de Marie , et Marie toute prête aie laisser courir au-devant, une grande chose arriva qui les vint déranger.
Il y eut à Paris une révolution , où durant trois jours on batailla.
Or voilà que , lorsqu'on croyait bien passée toute cette affreuse guerre , une poignée de gardes royaux se retrancha dans une maison du palais d'Orléans , d'où plusieurs d'entre le peuple les voulurent déloger. On mourait là encore. Là encore c'étaient de rudes cris et de rudes coups , des yeux flamboyants , des bouches béantes, écumantes, des bras brandis, des épées s'entrechoquant , des balles sifflant , frappant , des soldats et du peuple qui l'un sur l'autre trébuchaient, qui se contournaient, qui grimaçaient , qui se ployaient en deux, gémissant, râlant —
Un homme, entre tous, était remarqué.
A la tête des autres, il les excitait, du regard, du geste , de la voix : se battant lui-même comme un diable.
Tout à coup il tombe.
« Ah! » crie une lémme , qui l'aperçoit.
Et elle vole.
— Quelle est cette femme.?
Eh ! Marie ; Marie au corps fi-êle , à la taille gracieuse et toute menue , aux yeux bleus , aux cheveux blond-cendré, à la blanche peau; Marie, faible femme.
Et ce n'était point un sabre qu'elle maniait, comme feraient nos dames d'un écrin au coin de leur feu ; ni une épée fine et légère , comme
feraient les enfants d'un joujou; mais bien
un fusil , gros fusil , bon fusil de calibre ; et elle le portait, ma foi ! comme un homme, le chargeait, l'amorçait, le tirait, et tuait sa part d'ennemis : vraie fille de France , je vous le dis.
Et elle était seule, toute seule : sachant au fond de l'àme qu'Alfi-ed de son côté répondrait à l'appel.
Mais, hélas! ell^ ne s'attendait guère à le trouver si près, si près d'elle, et mourant. Si l'eût deviné la pauvre fille , sans doute élite aurait pris place à ses côtés, sans doute l'aurait défendu...
Ah I si vous l'aviez vue courir , se précipiter sur lui :
ce Ho , ho I criait-elle ^ sanglotant j Alfred , « je t'aime! Mon Dieu, faites qu'il l'entende , « qu'il l'entende avant de mourir ! Cela lui « fera bien I . . . Alfred , oh ! réponds-moi ! Al- (( fred , je t'aime, je t'aime! »
C'est à en pleurer, n'est-ce pas? Voir cette jeune fille , si réservée, se fondre tout à coup en un aveu brûlant , se jeter à corps perdu sur son bien-aimé, le manger de larmes et de baisers , voulant qu'il emporte cet aveu dans la tombe , que , sur la foi de cet aveu , il attende au Ciel sa fiancée !
Alfred, cependant, n'était pas mort : car son cœur battait... Moins tourmentée, Marie le souleva et se disposa à le charger sur ses épaules , dans ses bras , en long , en travers , comme elle pourrait, où elle pourrait. Par bonheur , un homme j prit garde , et l'aida à transporter le précieux fardeau dans une maison voisine.
La blessure fut trouvée légère , mais l'évanouissement se prolongeait.
Reviens à la vie , ô Alfred ! Car elle t'aime , Marie , et l'amour d'une femme vaut bien la
peine de vivre d'une femme surtout comme
Marie... Reviens !
Il revint par degrés. Son premier mot : « Eh bien , l'ennemi ? »
« Vaincu partout ! » dit Marie , sautant de joie.
Il se retourna, vif et alègre ; puis ne se tint plus, voyant celle qu'il aimait.
« Marie , Marie !.. Où étiez-vous ?
— Au Palais-Royal. Je vous ai vu tomber, et j'ai eu peur, j'ai eu bien peur !
— Ah, je me souviens maintenant!.. El vous êtes venue à moi , et vous m'avez dit. . . . Oh! oui, vous me l'avez dit, n'est-ce pas? »
Et la voilà qui rougit! Elle est honteuse, l'innocente, d'avoir dit qu'elle l'aimait. Dieu sait pourtant combien de fois elle l'a répété , combien haut, combien déchirante ! ... Ce que c'est qu'une femme, voyez! Grave aux cas
ordinaires, froidement décente , recueillie eu iiïie imprenable pudeur, ne trahissant le fond de son âme qu'à l'aspect d'un beau site , à l'endroit touchant d'un drame , d'un roman , à la fin d'un bal où elle s'est étourdie , à l'heure d'un grand danger ; et repentante une fois passé le danger , une fois loin le beau site, le
bal, le drame, le roman Puis, si je reviens
à mon histoire , bien faut-il dire qu'Alfred tantôt était mourant, qu'Alfred ne pouvait répondre; tandis qu'à cette heure il est tout vivace, et se trémousse, et parle, parle... ! Oh! il serait capable d'aller loin, plus loin qu'on ne voudrait !
Marie , cependant , ne pouvait mentir. Mentir, elle! Non , certes. Mais toujours trouvât-elle moyen d'adoucir la vivacité d'un aveu échappé à son trouble.
« Alfred, oui , soupira-t-elle faiblement — oui , je l'ai dît , je vous'iiime !
— Oh ! mieux que cela , vous l'avez dit mieux que cela Hélas ! je voudrais être encore à la face de l'ennemi ^ sous l«i mitraille ,
-- io3 — gisant parmi les cadavres, agonisant;.., oui , Marie : car votre voix alors était plus expressive, plus pénétrante — Oh! je mêle rappelle ; et vous vous jetiez sur moi , vous me pressiez sur votre cœur. Si faible qu'on soit , voyez-vous, on sent bien battre un cœur,
surtout s'il bat fort ^ et le vôtre Oh ! non ,
Marie , vous ne m'aimez plus.
— Que dit-il?., je ne l'aime plus!... mais si vraiment ! hé , mon Dieu ! si , Alfred , je vous aime...
— Mieux que cela... )> murmura- l-il tout désolé.
Marie eut peur, le voyant si triste en un moment où la tristesse pouvait doubler son mal. Elle se pencha sur lui , tendre fille et toute miséricordieuse ; et sur son front pâle laissa tomber ces mots : «Alfred, je t'aime, je t'aime, mon Alfred! Guéris bien vite ! y)
Eh ! allons donc , petite sotte : il y a une heure que ce gentil mot-là eût du couler de vos lèvres...
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On n'a jamais bien conté ce ravissement extatique de deux âmes, à l'instant qu'elles se distillent l'une dans l'autre , qu'elles s'identi^fient : et , de fait , n'^st-ce point chose des plus indicibles? Ces paroles entrecoupées, fortuites, incohérentes, comme : ce Je t'aime — M'aimes-tu? Comment m'aimes-tu?... Combien?.. » ce plaisir , si vif et toujours nouveau, à s'entendre répéter Je t'aime , comme si on l'entendait pour lapremière fois; ces inflexions de voix , si touchantes , si pleines de mélodie; ce frisson d'aise qui court par tous les membres, au seul toucher de la bien-aimée, au plus léger frôlement de sa robe ; cette figure rougissante et pâlissante tour à tour , au premier mot de l'amant, au seul son de sa voix; ces mains qui se pressent et qui tremblent.... tout cela , comment le rendre ? ce qu'on sent alors, comment l'exprimer? Marie, Alfred, eux-mêmes le pourraient-ils?
Oh ! non , non , il n'est point de bonheur pareil. Que vous êtes malheureux , vous , si ce u'a point été là la grande affaire de votre vie! Que me parlez- vous d'une brillante fortune! . . •
— io5 —
qu'est-ce, je vous prie, que vos châteaux, vos jardins? qu'est-ce qu'une loge à l'Opéra? une voiture? une soirée?... Ah! sans doute, vos châteaux sont splendides, ornés de glaces magnifiques, bien lambrissés, bien parquetés, dorés partout ; vos jardins sont immenses , chargés de bosquets qui verdoient , de fleurs qui s'épanouissent , d'eaux jaillissantes , de fruits bien roses, bien veloutés, bien succulents ; votre loge à l'Opéra est bien commode : de là vous Aoyez des merveilles tout à votre aise, des pieds agiles qui s'élèvent comme par des ailes, qui tournoient, qui courent de côté et d'autre , en zig-zag , qui glissent, serpentent, des paysages sur papier, de la musique, des voix comme des rossignols, des merveilles vous dis-je. Et votre voiture aussi est bien commode, bien suspendue, bien douce. Et vos soirées sont fort belles, enivrantes. Grandes jouissances, sans doute !
Mais l'amour , l'amour , oh ! oui , c'est le bonheur.