‹ La femme selon mon cœurChapitre 7 sur 8 · LITRE V · texte numérisé non relu

LITRE V

Je prierai Dieu , mon fils, et il arrivera, ou que vous souffrirez avec patience le chagrin que vous éprouvez , ou que les dispositions des auteurs de vos jours changeront : alors ils vous uniront à celle que vous aimez. Je prierai Dieu , mon fils ; et il fera bien plus que moi ; car il tient dans sa main le cœur de l'homme.

(Saijjt Vincent be Paule.)

^«tffrd mois <t|fm.

Plus de vert gazon par les champs , plus de feuilles sur les arbres , plus de fleurs au jardin , plus d'oiseaux qui frémissent petit-

petit entre les branches et mêlent à ce frémissement de vils et jolis cris d'amour ; plus de beau soleil ; plus de brise tiédie et qui vous caresse : mais une terre dépouillée et misérable ; de longs arbres , bien maigres , bien décharnés; çà et là des sapins, à la verdure si triste , au si rare feuillage , où le passereau jamais n'a fait son nid , où jamais deux amants ne reposèrent (car le sapin a peu d'ombre) ; des tiges flétries et tombées ; un ruisselet qui tout bas , bien bas , et désolé murmure... désolé de ne plus courir parmi des fleurs; sur le penchant de la montagne des neiges ; du froid , du froid partout ; et de bonne heure , et sur tout cela la lune qui se lève , blanche sur un ciel bleu , modeste , pudique comme une vierge le matin de ses noces, parée seulement d'étoiles scintillantes et toutes vives!... Oh, c'était une belle nuit d'hiver!

Et , dans cette chambre , voyez,. . . une couche blanche , de blancs rideaux , non loin du blanc chevet une lampe qui s'en va mourante!...

— 33; — Ecoutez... le vent qui siffle, venu de loin, qui de loin accourt se briser contre les vitres en un long bruit éclatant, et d'autres fois, pénétrant par les ais mal joints , s'engouffre dans la chambre où il gémit sourd et lugubre, le vent qui déjà nous a courbé tant de fleurs î

Ecoutez le monotone bruissement du foyer! Voyez la flamme qui s'en échappe tremblante !

Et, parmi cette désolation, sur cette blanche couche , oh ! contemplez la blanche figure de Marie , de Marie qui va mourir peut-être... Oh! respirez une fois encore ce parfum de pureté divine épandu autour d'elle!

Et d'Alfred prenez pitié !

Il a veillé long-temps , notre pauvre Alfred! il veille encore.

Regardez! Le voici qui s'agenouille , ap-

puie doucement sa lêle contre la tête de Marie , joint les mains , et prie :

a O mon Dieu! vous m'avez donné, pour m'aider à passer sur cette terre , le plus accompli de vos anges, une àme douce et tendre , brillante comme une onde qui coule limpide sous un rayon de soleil , trésor inépuisable d'amour, trésor de pensées sublimes , trésor de vertu...

(c Et, de peur qu'un esprit si pur ne fût insaisissable pour moi . grossier mortel ! vous l'avez, revêtu d'une enveloppe terrestre; vous avez permis qu'il s'accommodât aux besoins matériels de la vie, qu'il subît chacune de nos infirmités, qu'il encourût l'imperfection de notre nature ; vous avez voulu qu'il s'abaissât aux affections humaines , et l'avez enfermé dans une prison d'argile toute pareille à la nôtre.

« Et j'ai reçu de vous , ô mon Dieu , la plus belle des femmes ! Et de corps elle a été vraiment femme , comme son âme était

toute d'un être qui vit par - delà ce bas monde! Et elle s'est assouplie aux désirs de ma chair, a désiré comme moi, a comme moi trouvé du bonheur dans un amour mortel ! . . .

« O mon Dieu , je vous rends grâces !...

(c Mais voulez-vous , ô mon Dieu , me la retirer sitôt? Je suis à mon premier pas sur la terre : sans elle , je me brise à l'entrée de la route, ou la route, ô mon Dieu! me sera bien triste.

« Oh , qu'elle ne s'en aille pas , pas encore ! »

Et il pleura.

« Bon ami! dit la malade, qui s'éveillait , prions à deux ! car , moi aussi , je voudrais vivre : je t'aime ! y)

Elle se leva. De surprise , Alfred ne sut que regarder.

O enchantement! Ce corsage qui se dessinait blanc parmi les ombres y cette figure pâle que la fièvre légèrement nuançait de rose ; cette tête nue ; ces longs cheveux , tombant en désordre ; puis, une fenêtre cédant à un coup de vent ; la lune illuminant à plein ; ces deux âmes, solitaires au sein de cette nuit si vaste , confondues dans cette belle nature endormie : tout ce grand spectacle ^ oh ! qui ne l'eût voulu voir ? et qui , le voyant , n'eût pleuré ?

Marie prit sa harpe , et chanta :

Comme uq encens , que ma voix monte aux cieux ! Puisse d'en haut à mon lit de souffrance Glisser enfin un rayon d'espérance , Et Dieu sourire à mes accents pieux !

premier verset d'une hymne qu'elle avait elle-même composée au temps où Dieu lui faisait une vie calme et de douce quiétude.

Elle le chanta jusqu'au bout , toujours s'accompagnant.

— 34i — Le son plaintif et à la fois grandiose de la harpe ; l'air mélancolique , brodé sur ces mélancoliques paroles ; la voix s'harmoniant avec le bruit lointain du vent parmi les arbres : toute cette scène de majesté et de tristesse avait jeté Alfred en une sorte d'extase douloureuse.

A peine méla-t-il sa voix à la voix de Marie , quand arriva cette simple prière :

Du haut des cieux Enteuds nos vœux Euttiuds les Tœux Du malheureux î

Sa voix , à elle aussi , avait faibli peu à peu; sa tête s'était penchée ; et les derniers mots se perdirent dans le sein d'Alfred , qui les sentit vibrer sur son cœur.

A cette faiblesse , la présence d'esprit lui revintun peu. 11 ferma la fenêtre , lit «n grand feu, s'assit, et, jetant sur sa bien-aimée un

manteau et ses deux bras , l'assit sur ses ge-

noux.

« Ecoute, mon Alfred! dit-elle... J'ai été folle , n'est-ce pas? »

Que pouvait-il répondre ?

Répondre , répondre ! . . . oh , rien ! oh , il ne le pouvait pas! Est-ce que l'espoir, dites, ne lui revenait point à la question de Marie? est-ce que , si un éclair vous luit soudain aux yeux , vous ne les frottez pas pour y rappeler la lumière disparue sous une force trop vive?. . . Répondre ! oh , non ! il ne le pouvait pas , pas de sitôt , en vérité !

(c Oui , reprit-elle , j'ai été folle , je le sais bien; mais je ne le suis plus... Vois! je suis tranquille , et je reconnais tout. Voici ma harpe sur laquelle j'ai chanté il y a cinq minutes , oui , cinq minutes au plus, n'est-il pas vrai? Et la fenêtre était ouverte, n'est-ce pas? Et , vers la lin , tu m'as soutenue , car j'étais faible. N'est-ce pas que tu m'as soutenue? Et

tu es venu , là , près du feu , nie soulevant dans tes bras ; et tu m'as assise là , sur tes genoux, me réchauffant, car j'avais froid. Et maintenant nous sommes encore là tous deux, moi qui te parle , et toi qui ne me réponds pas. Je t'aime, je te dis que je t'aime. Encore une fois... veux-tu? Je t'aime!... Eh bien, eh bien , tu vois ! »

Durant qu'affluaient toutes ces paroles, Alfred ne savait que balancer la tête en signe (le dire oui ^ oui, cest cela. Vous avez vu ine mère qui épie sur les lèvres de son enfant le mot papa , et , dès qu'il s'en échappe , a'a plus de force pour s'éjouir ( tant elle a «puisé sa joie à l'avance! ), mais ne peut plus ^ue se taire et embrasser! Alfred était de nême : il embrassa Marie... à la manger!

Puis vinrent les explications : par quel terrible accident cette maladie avait commencé , comment, pourquoi, à quelle époque , où ils étaient maintenant...

Puis, les larmes , les propos consolateurs.

les réparations à espérer de l'avenir , la possibilité non évanouie d'un bonheur plus durable...

Puis, certaine inquiétude mal dissipée...

(c Si je me trompais 1 dit Marie.

— Oh! non, non.

— Pourtant , mon ami. . .

— Eh bien! quand tu mourras, je mourrai .

— Vrai?

— Quand on vécu avec toi , vivre sans toi n'est pas possible , ô Marie î . . . Ecoute : h r'octeur viendra bientôt ; s'il ne garantit poini ton retour à la vie , veux-tu , ici , seuls nom deux , tes mains autour de mon cou , nos deujs têtes penchées l'une sur l'autre , nos deu> corps l'un dans l'autre entrelacés , au miliei d'un long embrassement?...

— Ami, je le veux bien : car ceux-là sont fous qui vous font un crime de quitter la terre dès qu'on n'y peut plus rien ni pour les autres ni pour soi. Or, vois-tu, je pense qu'après moi...

— Va ! oui je serais fort inutile au inonde.

— Tu m'aimes donc bien?... S'il est un autre monde , tu m'aimerais là encore?. . . »

Ne les suivons plus ; car nous sommes

de misérables profanes , et notre vol ne peut atteindre si haut. Oh , le pieux amour, grave, et si délicieusement triste en son bonheur ! Oh! les beaux concerts qu'ils rêvaient, aériens et invisibles ! Oh , les virginales voluptés qu'ils se promettaient dans une région pleine de ciel et de mystère ! . . .

Dans la chambre voisine , cependant , deux hommes à voix basse causaient.

(( Ah , dam ! disait l'un , qu'à sa voix on eût jugé brusque et un peu bourru, mais bon homme... le monde, monsieur, ne s'est pas fait en un jour.

— Mais , enfin , vous espérez ?

— Eh! oui. Une émotion violente l'a jetée là ; une émotion violente peut l'en tirer.

— Et. . . et le jeune homme ?

— Un peu faible, un peu faible... Aussi ,

passer tant de nuits ! On n'est pas de fer... Diable soit des parents , va ! Qu'on éloigne d'un fils toute occasion de débauche , et qu'on le tance rudement quand il y tombe : c'est très bien fait ! Mais il est des amours sages , et , mieux que cela , des amours salutaires , bons pour le corps et bons pour l'âme : ne les contrarions pas , monsieur! Il en revient toujours du mal. »

Ils entrèrent chez la malade.

La scène qui suivit, vous la devinez,. Car c'était M. Larivière ; car c'était le docteur : c'était M. Larivière repentant ; c'était le docteur consultant Marie et jurant son absolue guérison.

Huit jours , en effet , suffirent pour un entier rétablissement.

Passé ce temps, Marie devint l'épouse consacrée d'Alfred , non plus sainte selon la nature , mais plus sainte selon les lois du monde. Comme savez, le mariage n'était à ses yeux

que de pure forme : elle le subit par complaisance, priant que bientôt le monde n'ait plus de lois que celles de l'éternelle raison.

Femme de la terre, elle accomplira jusqu'au bout sa tâche. Puisse-t-elle lui être douce ! Puisse la vie refleurir pour elle ! et l'enfant qu'elle a perdu renaître dans un autre !

Nous n'avons vuMarie qu'incomplètement j mais un jour peut-être nous lui reviendrons et la suivrons plus au loin : désirant fermement que la femme selon mon cœur soit la femme selon le cœur de tous.

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